Recueil de recherches et d'observations pratiques sur le choléra-morbus et sur la mortalité prématurée : sous le rapport médical et dans les diverses épidémies qui ont eu lieu depuis 1830 / publiés par le docteur Fremaux,...

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l'auteur (Paris). 1860. 1 vol. (192 p.) : pl. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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LA VÉRITÉ
SUR LES
MYSTÈRES DU GHOLBRA-MORBUS
' ÈT/'spR.
SA /I«ES|IIM;|AH^ES LOCALITES
OU IL N'ÉTAIT \AOTRËÉll^';Ni. COJé'AGIEUX NI ÉPIDÉAHQUE ;
Comment depuis IoT5^a-lfiVj»kJ'j devenir? par qui? et pourquoi?
Si le vériiable état de choses pouvait être connu
en certains lieux, sî certains faits accomplis étaient
naturellement expliqués, non-seulement sous le
rapport médical, mais encore sous le rapport de
l'économie politique, etc., il est plus que probable
que certaines contrées en Europe ne reverraient
plus, au moins en ce qu'il peut y avoir de factice
et d'exagéré, le choléra-morbus régner épidémique-
ment surtout où il nTest pas encore devenu un be-
soin de l'époque.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
(VlïïG.)
(i 452) SAIKT-CLOCD. IMPRIMERIE DE M1"' Ve BELIM.
RECUEIL DE RECHERCHES
ET
D'OBSERYATIONS PRATIQUES
SUR LE
CHOLÉRA -MORBUS
ET SLR L4 MORTALITÉ PRÉMATURÉE
SOUS LE RAPPORT MÉDICAL, ET DANS LES DIVERSES ÉPIDÉMIES
QUI ONT EU LIEU DEPUIS 1850
RÉSUMÉ
TENDANT A TOUT RÉDUIRE A CET ÉGARD A SA JUSTE VALEUR,
LE BIEN COMME LE MAL, LE SCALPEL ET LES PREUVES EN MAIN, C'EST-A-DIRE,
A RÉVÉLER, AU MOYEN DES FAITS ACCOMPLIS EUX-MÊMES,
CE QUE CETTE CALAMITÉ PURLIQUE ET PRIVÉE PEUT AVOIR EN RÉALITÉ
DE FACTICE ET D'EXAGÉRÉ DANS L'ÉTAT ACTUEL ;
~7}X DOCUMENTS INÉDITS
7/; ^Utiles à ceux qui, ne pouvant par eux-mêmes parvenir à connaître
Je^vérrtabloi état des choses sous ce rapport, se trouvent, par cette ignorance même,
(,$*Â "Z^- plus ou moins exposés, selon les circonstances et les occasions,
i**>*i '7*~ ] à en subir les tristes conséquences ;
à»"5*'' 'V / PUBLIÉS
\\K,Jr Pai* 1© docteur FREMAITX,
SafirfTOER DE SANTÉ MILITAIRE DE- L'ANCIENNE ÉCOLE, EX-MÉDECIN DU BUREAU DE BIENFAISANCE, ETC.
OUVARGB ACCOMPAGNÉ DE PLANCHES COLORIÉES EN REPRÉSENTANT
LES PRINCIPAUX TYPES.
PARIS
CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE BOURGOGNE, 41
1860
Les formalités voulues par la loi ayant été accomplies, tous les
exemplaires non revêtus de la signature de l'auteur seront ré-
putés contrefaits.
PRÉFACE.
Si la question du choléra-morbus, qui parait si inextrica-
ble, n'a pas encore pu se résoudre au profit de l'humanité
souffrante, malgré les prétentions contraires ; si tant de pro-
messes et de travaux, tendant à ce but, n'ont pu aboutir en
définitive, qu'à des déceptions réelles ;
Ne serait-ce pas parce qu'on se serait trompé de route pour
y parvenir?
En effet : en présence d'un tel fléau, est-ce que les inté-
rêts divers et contraires, se trouvant en jeu et voulant
avoir raison, chacun à leur point de vue, ne sont pas parve-
nus à tout confondre, et à ne faire de cette question que la
bouteille à l'encre ?
En 1832, la vérité à cet égard n'avait-elle pas déjà été en-
trevue, signalée même ; mais alors, bientôt étouffée, enterrée,
ou détournée de son véritable but par ces mêmes intérêts con-
traires, a-t-elle pu parvenir à se faire jour? Or, ne pouvait-
on pas déjà prévoir à cette époque ce qu'il en adviendrait un
jour par la force même des choses ?
Car, d'après ce qui s'était déjà passé à cette époque, c'eût
été se faire illusion, méconnaître la nature des hommes et des
choses, que de croire que la vérité pût sortir de ce chaos ; et
que tôt ou tard il faudrait bien qu'on arrivât, par la route
qu'on avait prise en certains lieux, à un triste aveu d'impuis-
sance, si facile à prévoir d'ailleurs !
- 6 -
N'était-il pas évident, qu'en présence des faits accomplis ,
tout pouvant un jour se trouver réduit à sa juste valeur, et
s'expliquer, à l'aide de ce que la science pratique pourrait
avoir de plus positif et de plus rationnellement admis,
alors les intérêts, ou les passions égoïstes, qui ont pu
appeler et acclimater chez nous ce fléau, qui ont dû contri-
buer à le rendre ce qu'il y a été, au moins en ce qu'il a pu
avoir de factice et d'exagéré, n'accepteraient pas volontiers
la responsabilité qu'il pourrait un jour leur en revenir, en
raison du rôle qu'ils ont été appelés à y jouer?
Est-ce que les commissions nommées par l'Académie impé-
riale de médecine, pour l'examen annuel des travaux pré-
sentés sous ce rapport, et réunies cette fois pour répondre à
une circulaire ministérielle, ne viennent pas encore une fois
de constater que, relativement à cette question, soulevée de-
puis 1832, on n'est pas encore plus avancé aujourd'hui qu'on
ne l'était à cette époque? D'ailleurs, en supposant que la vérité
parvînt à s'y faire jour, n'arriverait-il pas encore ce qui eut
déjà lieu en 1832? Qui oserait, en certains lieux, en présence
des faits accomplis, régulièrement et scientifiquement consta-
tés, le scalpel en main, et les preuves sous les yeux, en accep-
ter la responsabilité?
Or, si depuis 1832, par la route qu'on avait cru devoir
prendre, il n'a pas encore été possible de résoudre une
telle question, si malgré les prétentions on n'a pu arriver
qu'à ce triste résultat, après un tel aveu, parti de si haut,
n'y aurait-il pas lieu d'examiner si réellement il doit en être
ainsi, si la question pouvant être examinée, non-seulement
par un petit nombre d'intéressés, se trouvant naturellement
juge et parti dans la cause, mais encore par tout le monde,
on n'arriverait pas à quelque chose de mieux, au moins au
profit de l'humanité souffrante, c'est-à-dire en suivant une
autre route?
Ainsi, ce que n'a pu faire la science qu'on peut appeler spé-
culative, cette même science, à l'aide de la charité évangéli-
que, qu'on sait si esclave dû devoir, qui n'a pour mobile que
l'amour et le dévouement envers ses semblables, qui sait
allier et mettre en pratique la vérité, la persévérance, l'abné-
gation et le sacrifice, pouvait seule permettre à un pauvre et
obscur médecin, à ses dépens, à ses risques et périls, et non
sans savoir ce qu'il peut en coûter, dans ce cas, pour s'en
procurer et pour eu rassembler les documents nécessaires,
et pour triompher des obstacles, dans l'espoir qu'avec l'aide
de la providence il pourrait un jour arriver à résoudre ce
problème, qui intéresse à si haut point l'humanité souffrante.
N'a-t-il donc pas acquis le droit de dire et de publier la vérité
à qui veut bien l'entendre et en profiter, en restant toutefois
dans les termes, les conditions et les convenances voulus, n'en
déplaise aux intérêts contraires?
-Mais, comme, pour arriver sous ce rapport à la vérité prati-
que, il a fallu bien souvent prendre la nature elle-même sur
le fait, et malheureusement trop souvent aussi y rencontrer
les mauvaises passions à l'oeuvre, on doit comprendre quelle
doit être parfois la position et la prudence de celui qui croit
pouvoir se livrer à des recherches de cette nature, dans l'état
actuel des choses; mais ce qu'elle ne peut pas dire, la cha-
rité sait le laisser deviner ou toucher du doigt, quand cela
devient nécessaire au salut fraternel, objet de son dévouement.
En conséquence, pour arriver à ce but, il a fallu commencer
par tout voir, par tout observer, par tout isoler, par tout ana-
lyser et par tout constater, le bien comme le mal, et tout ré-
duire à sa juste valeur; afin de pouvoir ensuite débrouiller
ce chaos, cette tour de Babel, appelée la question du çholéra-
morbus.
Mais comme alors, en présence des faits accomplis, dans
cette oeuvre de destruction, surtout en ce qu'elle pouvait avoir
- 8 -
de factice et d'exagéré, tous ceux qui ont pu y prendre part,
d'une manière quelconque, accepteront-ils bien volontiers
et dans son impartialité, la responsabilité qui doit naturelle-
ment leur en revenir pour la part qu'ils ont pu y prendre?
Soulever cette question , était en réalité la pierre de touche,
la grande difficulté, c'était le noeud gordien de la question
qu'il s'agissait de trancher.
Cependant si cette nécessité ne sourit pas à tout le monde,
si les erreurs, si les fautes du passé ne peuvent pas servir
d'enseignement utile pour l'avenir, si on ne le veut pas, en
certains lieux surtout, ne faut-il pas alors que le malheur,
que l'humanité souffrante, en subissent, à chaque nouvelle
occasion, les tristes conséquences, en attendant ce qu'on
peut leur promettre de mieux, voire même l'impossible?
En présence d'un tel état de choses, ne pourrait-on pas se
demander, par exemple, si le choléra-morbus asiatique ne
s'est pas montré, et n'apparaît pas encore quelquefois en
France? Mais alors ces cas remarquables paraissent y rester
isolés, et on ne voit pas qu'ils y soient contagieux, ni épidé-
miques, quel que soit le nom qu'on leur donne, quand ce
n'est pas celui de choléra, ou quand ses effets ne sont pas en-
core connus, ni appréciés dans la localité.
Or, si ce fait important est réel, et il a été d'ailleurs trop
bien constaté par les praticiens anciens comme par les mo-
dernes pour pouvoir être nié, pourquoi donc, depuis 1832,
le choléra-morbus est-il devenu tout à coup contagieux et
épidémique en France, et y revient-il ainsi périodiquement
enlever ses victimes, comme il le fait habituellement en Orient,
d'où lui vient son nom, et d'où l'on sait que les circonstances
ne sont plus les mêmes ?
Pourquoi, en 1832.et depuis lors, a-t-il été chez nous si
meurtrier dans certains établissements, dans certaines loca-
lités, ou s'y est-il montré avec tant de violence, tandis que
- 9 -
dans d'autres il n'a pas sévi avec la même intensité, n'y a pas
présenté la même marche, ni donné lieu aux mêmes désastres?
Par exemple, il est évident, d'après les rapports, que les
épidémies de 1832 et de 1849 n'ont pas eu partout la même
violence, le même caractère, ni présenté les mêmes phéno-
mènes, la même marche qu'en 1853 à 1854, et ce fait a été
surtout très-remarquable pour le quartier des Invalides, où
ont eu lieu ces recherches?
S'il n'y a pas d'effet sans cause, c'est qu'apparemment les
causes d'invasion épidémique et aggravantes ne s'y trouvaient
plus les mêmes, comme on pourra s'en assurer d'ailleurs.
Mais pourquoi aussi, dans ce même quartier comme ailleurs,
ce fléau ne trouvait-il à faire dans certaines maisons, dans
certaines rues, etc., qu'un très-petit nombre de victimes,
tandis qu'ailleurs il en faisait évidemment beaucoup plus?
Pourquoi, dans le même temps et dans la même localité,
certains médecins avaient-ils beaucoup de cholériques vrais
ou non, tandis que d'autres qui avaient cependant de nom-
breux malades n'en avaient que très-peu, ou même pas du
tout ? Et n'a-t-il pas été bien des fois constaté, que ces der-
niers praticiens n'apprenaient qu'avec surprise que leurs ma-
lades décédés avaient été portés par les vérificateurs des
décès, comme étant morts du choléra-morbus asiatique,
quand cela n'était pas vrai, au moins dans leur conviction;
car il les avaient traités pour une toute autre maladie et ne
se doutaient pas qu'ils fussent morts du choléra ; et ils n'en
étaient avertis parfois que par les bulletins de décès, qui leur
étaient mis alors sous les yeux, non sans motifs, et comme
preuve de leur ignorance à {set égard ; et pourquoi cela avait-
il lieu dans une maladie de cette nature?
C'est parce qu'alors ce qui était considéré par les uns comme
le choléra ne devait pas l'être par les autres ; et il est de fait
que la plupart des signes ordinaires de l'agonie étaient re-
- 10 -
gardés alors par certains vérificateurs des décès, comme étant
les symptômes du choléra-morbus, et même aussi confon-
daient-ils dans ce cas les effets habituellement cadavériques,
qui étaient par eux également pris pour des indices qui en
donnaient la preuve après la mort; et ils étaient générale-
ment alors inscrits officiellement, comme étant morts des suites
du choléra-morbus asiatique, ce qu'il y aura donc à prouver.
On doit comprendre qu'à ce compte, tous, ou presque tous
les malades, qui avaient dû présenter les signes ordinaires de
l'agonie, avaient dû être par eux considérés comme étant morts
du choléra-morbus asiatique ; et ce fait était officiellement
constaté, sans néanmoins tenir aucun compte de l'effroi qu'il
pouvait produire sur les vivants, et que ce devait être là évi-
demment une des principales causes déterminantes et aggra-
vantes d'une maladie de cette nature, comme les faits vont
d'ailleurs le mettre hors de doute.
N'a-t-on pas aussi remarqué que les médecins, qui sont si
souvent eux-mêmes lés victimes de la peste, du typhus et
d'autres maladies contagieuses et épidémiques de cette na-
ture, étaient en général rarement atteints du choléra-morbus
dans l'exercice de leurs fonctions, bien entendu, quand ils
savaient se maintenir dans les conditions voulues pour n'en
être pas atteints ?
Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, il est évident
qu'il doit y en avoir une, quelque mystérieuse ou cachée
qu'elle puisse paraître à ceux qui l'ignorent ; mais cependant
tous ne l'ignorent pas ; d'ailleurs les faits accomplis, recueillis,
analysés et réduits à leur juste valeur, peuvent bien aujour-
d'hui mettre cette vérité hors de doute et en donner l'entière
conviction à ceux mêmes qui ne sont pas médecins ; mais de
bonne foi, et à leuf profit, s'ils savent le comprendre et en
profiter.
Et si, selon qu'on peut en trouver, ou en avoir les moyens,
- 11 -
ou qu'on peut se placer dans des conditions plus ou moins
favorables ou défavorables, conditions qu'on peut d'ailleurs
même souvent modifier, on s'aperçoit bientôt, lorsqu'on est
dans le vrai à cet égard, qu'il n'est pas plus impossible rela-
tivement au choléra, en écartant, en évitant tout ce qui peut
l'appeler, le préparer, le rendre épidémique, aggraver ou
multiplier les désastres et les malheurs qu'il traîne à sa
suite, et cela, en lui coupant pour ainsi dire les vivres, en
le faisant avorter,, de le réduire à son minimum, à sa juste
valeur, ou à peu près, à ce qu'il était en France avant 1832,
il ne doit pas être plus impossible non plus par les moyens
contraires de lui faire prendre son plus grand état d'exten-
sion, en le préparant, en l'appelant, en lui fournissant les
moyens nécessaires pour s'étendre et pour multiplier ses
ravages. Si ce fait est vrai, il ne s'agit donc que de le prou-
ver ; ne mérite-t-il pas d'être pris en sérieuse considération?
Or, tout le secret dépend alors de ce qu'on peut, dans cette
circonstance, être bien ou mal éclairé sur ses causes, sur son
mode réel de propagation, sur ses complications, etc., de ce
qu'on peut être bien ou mal conseillé, dirigé, et bien ou mal
inspiré , en un mot, de ce qu'on peut se trouver alors dans le
vrai, ou ne pas y être. Et il faut encore en avoir les moyens, sui-
vantes circonstances et les occasions, et les mettre en pratique.
Car on doit comprendre, que dans l'un ou l'autre cas, les
résultats pratiques peuvent être bien différents ; que de là
peuvent bien dépendre les mystérieux effets de la marche
capricieuse de ce fléau, et la possibilité, suivant les intérêts
ou les passions en jeu, de lui faire faire au besoin le tour du
monde : il suffit pour cela de connaître la facilité de ses com-
plications et de ses transformations, sa nature et son mode
spécial de reproduction et d'extension épidémique comparés à
ceux de la plupart des autres maladies contagieuses et épidé-
miques. Et cette controverse, si incompréhensible sur la con-
- 12 -
tagion ou la non-contagion du choléra-morbus se résout,
pour ainsi dire, toute seule, dès qu'on peut se trouver dans la
vérité pratique.
Mais pour y arriver ne fallait-il pas aussi, sans toucher à la
question des personnes, et en ne s'occupant que des faits, et
uniquement que des faits accomplis, savoir par qui, comment
et pourquoi, peut avoir lieu un tel état de choses, c'est-à-dire
en saisir la clef, afin que les fautes et les erreurs du passé
pussent servir un jour d'enseignement utile pour l'avenir, et
arriver par là à prévenir le retour au moins de ce que ce
fléau peut avoir de factice et d'exagéré ; ce qui ne dépend le
plus souvent que des passions humaines.
Considérée à ce point de vue, la question du choléra n'est
plus une question purement médicale, puisqu'elle rentre alors
dans le domaine de l'économie politique et religieuse. Nous
n'avons donc pas à l'examiner à ce point de vue, si ce n'est
seulement pour établir les rapports de cette maladie avec les
autres calamités publiques et privées, et sans sortir du do-
maine médical proprement dit.
Nous n'avons pas ici à nous occuper des motifs qui ont pu
donner lieu à ces recherches, ni des obstacles qu'elles ont pu
rencontrer sur leur route de la part des intérêts contraires;
nous devons seulement dire qu'elles ont été faites de bonne
foi, consciencieusement et dans les conditions les plus favora-
bles qu'il se pût rencontrer, pour pouvoir arriver à la vérité
pratique dans un travail de celte nature et de cette importance ;
nous devons dire aussi que ceux qui ont coopéré à ces re-
cherches , exerçaient par expérience et par conviction la mé-
decine dite éclectique ou rationnelle; car on doit comprendre
que sans cela il n'y eût pas eu moyen de s'entendre et de con-
server l'unité, et qu'ils avaient d'ailleurs presque toujours eu à
leur disposition tous les moyens possibles d'investigation né-
cessaires à des recherches de cette nature.
- 13 -
Or, comme on y a très-souvent remarqué que le charlata-
nisme, sous toutes ses formes, y jouait son rôle, et qu'il appar-
tient, dans ce cas, au domaine médical, il a pu souvent aussi
permettre de se rendre compte de nombreux faits qui peuvent
lui être attribués, qui, sans cela, ne pourraient pas s'expliquer,
et sembleraient extraordinaires, miraculeux, incompréhensi-
bles, quoique étant d'ailleurs parfaitement naturels, et dans
l'ordre même des choses, scientifiquement parlant.
Mais ici il s'agit de bien s'entendre sur le mot charlatanisme
tel que nous le comprenons sous le rapport médical. Pour nous
c'est évidemment tout ce qu'il ne peut pas être permis de faire
sous le prétexte de guérir, sans devenir en réalité un acte im-
moral, scandaleux, coupable ou criminel, par l'abus qu'on en
fait.
Car on ne doit pas ignorer, ce que cependant tout le monde
ne saurait comprendre, que l'exercice médical consciencieux a
ses nécessités particulières ; que, comme tout ce qui doit ins-
pirer la confiance, il peut avoir besoin de certaines conve-
nances , de certaines recherches , capables d'intriguer parfois
les malveillants et les curieux, et même souvent il exige un
certain degré de ce qu'on pourrait appeler du charlatanisme,
dans une autre occasion, qui lui devient nécessaire, souvent
même indispensable, étant employé comme moyen thérapeu-
tique puissant et très-efficace, et sans lequel les remèdes pro-
duiraient souvent plus de mal que de bien. D'ailleurs, l'on
connaît assez quel peut être l'effet de la puissance morale dans
l'exercice honnête et consciencieux de la médecine, pour ne
pas nous y arrêter davantage ici.
Mais il est évident que ce moyen, comme les autres, doit,
dans la pratique, avoir des limites, qu'il n'est plus permis de
franchir, qui le rendraient sans cela scandaleux, et qui ten-
draient alors à faire du but naturel de l'art de guérir un pré-
texte pour satisfaire lacupidité ou d'autres mauvaises passions;
- 14 -
et c'est précisément là ce qu'il n'est plus permis de faire, en
bonne conscience.
Dans ces recherches, nous aurons donc l'occasion de sou-
lever un peu parfois le voile qui cache les mystères de la ques-
tion des remèdes secrets, de cette mine d'or qu'exploite si ha-
bilement le charlatanisme, ou, si l'on veut, le besoin d'argent
au préjudice de l'humanité souffrante, et qui sait si bien fas-
ciner par ses illusions trompeuses ceux qui s'y font vider les
poches : calamité, qui, aujourd'hui en France, de l'aveu même
des hommes les plus compétents sous ce rapport, concourt plus
à elle seule à l'accomplissement de la mortalité prématurée, que
peuvent le faire toutes les épidémies réunies.
Il ne faut cependant pas confondre le charlatanisme avec
l'erreur de bonne foi ; car il est bien facile de se tromper sans
le vouloir et par l'ignorance du véritable état des choses, sur-
tout en pratique, puisque celle-ci exige non-seulement les con-
naissances voulues, mais encore une certaine expérience, qui
ne s'acquiert que peu à peu et à la longue ; ne faut-il pas de
plus en être susceptible, et s'en donner la peine?
Mais, comme aujourd'hui, en pratique surtout, la fin semble
justifier en général les moyens, du moins assez fréquemment,
ne peut-il pas arriyer que l'erreur puisse souvent avoir raison
contre la vérité par le droit du plus fort ? Le charlatanisme doit
en profiter, car il sait ce qu'il veut ; il s'en fait une arme en cas .
de succès; et, dans le cas contraire, il a su prendre d'avance
ses précautions pour faire au moins ses affaires : ce à quoi ne
pense ordinairement pas le véritable dévouement, plus occupé
du salut des autres que de soi : aussi en est-il presque toujours
dupe dans l'état actuel ?
D'ailleurs, s'il n'obtenait d'une manière ou d'autre quelques
succès,* le charlatanisme perdrait bientôt son prestige, et il
est d'autant plus certain qu'il doit en obtenir, quels que soient
d'ailleurs ses moyens, puisque la vérité est, que toute maladie,
- 15 -
quelle qu'elle soit, doit nécessairement ou guérir, ou tuer le
malade, plus ou moins immédiatement, ou plus ou moins
lentement, selon les circonstances, c'est-à-dire si elle se
trouve ou est passée à l'état chronique, ou non. Or, si la gué-
rison a lieu, elle est tout naturellement attribuée, surtout par
ceux qui y sont intéressés, aux remèdes, aux moyens em-
ployés; alors on le constate, on en conserve les preuves,
qu'on accumule pour s'en servir et proclamer les cas heureux;
dans le cas contraire, la mort passe pour être le fait de la
maladie, et parfois des remèdes; mais on ne le constate pas,
ou on le cache, et il n'en est bientôt plus question.
Mais si l'on y fait attention, on s'aperçoit bientôt que la
mortalité prématurée, toutes choses égales d'ailleurs, devient
alors d'autant plus grande que l'exercice médical, qui devrait
toujours être honnête et consciencieux dans l'intérêt de l'hu-
manité souffrante, s'écarte davantage de ses voies naturelles
et providentielles, quelle que puisse en être la cause.
Or, si les mauvaises passions quelles qu'elles soient n'avaient
pas appelé sur nous ce fléau, si elles n'avaient pas eu besoin
de cette calamité publique et privée, si elles ne lui avaient
pas fait produire tout ce qu'elle pouvait avoir de factice et
d'exagéré depuis 1832, pour faire leurs affaires ou atteindre
leur but, croit-on qu'elle eût fait tant de ravages, où elle
n'avait jamais paru, où on ne la connaissait pas encore?
Sublatà causa tollitur effectus?
11 restait donc à l'expérience pratique à constater, ce qu'il
était possible d'obtenir par des moyens précisément contrai-
res à ceux qu'on avait cru devoir proposer, quelque chose de
plus avantageux, c'est-à-dire s'il est tout à fait impossible
dans ce triste état de choses de pouvoir ramener le choléra-
morbus à peu près en France à ce qu'il y était avant sa pre-
mière invasion en 1832.
- 16 -
Tel a été l'objet de ces recherches, et celui de cette publica-
tion. Or, si ce résultat a pu être obtenu et constaté, la ques-
tion n'est pas loin d'être à peu près résolue. Mais on doit
comprendre que des documents de cette nature ne peuvent
pas être publiés tels qu'ils sont, tels qu'ils ont été recueillis ;
car on pourrait y trouver les noms, les adresses, les lieux, les
dates et une foule de circonstances, dont la révélation ne
pourrait avoir lieu sans inconvénients et sans danger, et ce
serait d'ailleurs sortir de notre rôle. Les faits ont dû être
choisis, rassemblés et groupés, pour servir de base aux cha-
pitres, qui eux-mêmes ont dû être faits de longue date peu à
peu et isolément, et rassemblés ensuite pour en former un
ensemble qui pût permettre d'en atteindre le but, et en faire
la valeur. Ce qui a dû donner lieu à certaines répétitions, qui
auraient pu être retranchées ; mais en mutilant, ou en rendant
ces chapitres plus ou moins incomplets. Nous les avons donc
laissés tels qu'ils étaient, sacrifiant d'ailleurs tout à la convic-
tion, que nous ne devons pas avoir pour nous seuls; mais
qu'il faut surtout aussi faire partager aux autres dans un tra-
vail de cette nature, qui exige beaucoup trop de détails pour
offrir l'attrait d'un roman. Ceux que ces détails pratiques peu-
vent fatiguer, ennuyer, s'ils n'en ont pas besoin, peuvent bien
passer outre et n'en pas tenir compte.
Quoi qu'il en soit, on doit comprendre que dans une pu-
blication de cette nature, il ne doit pas y avoir un mot qui
ne soit basé sur les faits accomplis, qui ne puisse être prouvé
et même s'expliquer autant que possible. Nous allons donc
essayer d'en publier actuellement les considérations géné-
rales, ou les quatre premiers chapitres, c'est-à-dire le quart
environ du premier volume, sous forme de brochure; et
d'après l'accueil qui sera fait à cette publication, comme
marque d'encouragement pour entrer dans cette voie, nous
saurons si nous devons ou non en continuer la publication,
- 17 -
ou laisser inédits ces documents recueillis, quelques utiles
qu'ils puissent être pour l'avenir.
Les vingt chapitres suivants composent donc le premier
volume :
CHAPITRE I. Considérations générales et préliminaires sur les maladies
contagieuses et épidémiques observées dans leur ensemble.
CHAPITRE II. j j;xamen général et préliminaire du choléra-morbus
CHAPITRE III. > , . . ,
CnAPiTnF IV 1 ns ses PnnclPales questions.
CHAPITRE V. Des symptômes du choléra-morbus considérés isolément et
dans leurs rapports avec ceux des autres maladies et de leur valeur en
particulier.
CHAPITRE VI. Des anomalies, et des apparences exceptionnelles ou re-
marquables qu'on rencontre dans le choléra-morbus.
CHAPITRE VII. Du choléra sporadique et des maladies consécutives au
choléra qui peuvent survenir après la réaction, ou qui pouvaient
exister avant l'invasion cholérique. Observation sur la constatation du
choléra-morbus, comme en étant une des principales causes de sa re-
production et de son extension épidémique.
CHAPITRE VIII. Des formes les plus fréquentes du choléra-morbus.
CHAPITRE IX. De l'autopsie cadavérique dans le choléra-morbus.
1° Considérations générales et préliminaires;
2° Examen par l'autopsie.
CHAPITRE X. Des maladies larvées ou cachées, qui peuvent tromper
et faire croire à la présence du choléra dans certains cas douteux
ou autres, etc.
CHAPITRE XL Observations pratiques sur la diarrhée et sur les vomis-
sements, sur leur nature et leur importance sous le rapport du cho-
léra-morbus surtout.
CHAPITRE XII. Expériences ordonnées par M. le baron Des Genettes, et
faites aux Invalides et dans le 10e arrondissement de Paris en 1832,
sous le rapport de l'examen comparatif du choléra avec la peste
d'Egypte, et continuées depuis cette époque par un des collaborateurs
auquel il avait remis les instructions et les documents jusqu'alors
recueillis.
CHAPITRE XIII. De l'invasion épidémique du choléra-morbus dans le
10e arrondissement et dans le quartier des Invalides surtout, en 1832,.
en 1849 et en 1854.
CHAPITRE XIV. Résumé des résultats pratiques d'une expérience com-
parative faite pendant toute la durée officielle du choléra-morbus, et
dans un de ses^ppncfpàT-tx foyers, en 1853 et 1854.
- 18 -
CHAPITRE XV. Observation sur la constatation des décès dans l'état ac-
tuel et sur ses conséquences.
CHAPITRE XVI. \ Coup d'oeil historique sur la marche du cboléra-
l morbus, depuis son berceau jusqu'à nous, dans les
CHAPITRE XVII. ) épidémies de 1832 et 1849.
CHAPITRE XVIII. \ Considérations générales et comparatives sur les
CHAPITRE XIX. > maladies contagieuses et épidémiques graves et pes-
CHAPITRE XX. ) tilentielles, autres que le choléra-morbus.
Un même nombre de chapitres, à peu près, formera le 2e vo-
lume, où, après les considérations générales nécessaires pour
se placer à notre point de vue, et pour pouvoir se rendre
compte de tout ce qui peut être relatif aux faits accomplis à cet
égard, nous examinerons spécialement les causes, nous pas-
serons ensuite en revue les divers moyens de traitement, pour
en déterminer leur valeur réelle, suivant les circonstances
plus ou moins favorables ou défavorables, dans lesquelles on
se trouve placé, etc., et nous terminerons par un résumé sous
forme de propositions.
RECHERCHES ET OBSERVATIONS
SUR LE
CHOLÉRA-MORBUS
ET
SUR LA MORTALITÉ PRÉMATURÉE.
CHAPITRE PREMIER.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET PRÉLIMINAIRES SUR LES MALADIES CONTA-
GIEUSES ET ÉPIDÉMIQUES EXAMINÉES DANS LEUR ENSEMBLE.
On désigne généralement sous le nom de maladies conta-
gieuses celles qui peuvent se communiquer ou se reproduire
par la voie de la contagion, c'est-à-dire se transmettre d'un
individu à un autre par ce moyen, quelle que soit d'ailleurs la.
nature de l'affection morbide.
Par maladie épidémique, on entend généralement une ma-
ladie quelconque, plus ou moins grave, qui sévit accidentelle-
ment sur un grand nombre d'individus, au lieu de n'en attein-
dre qu'un petit nombre, comme on le remarque ordinairement
pour les maladies ordinaires ou sporadiques.
Quand, au lieu de s'étendre au loin, comme le font les mala-
dies épidémiques proprement dites, elles se bornent et ne se
répandent guère au delà des localités où elles ont pris nais-
sance , on les désigne alors- plus particulièrement sous le nom
de maladies endémiques.
Les maladies endémiques, comme les maladies épidémiques,
peuvent avoir lieu, soit par l'effet d'une cause inhérente ou non,
à la localité elle-même, ou qui y règne, soit d'une -manière
plus ou moins accidentelle, permanente ou habituelle, soit par
un surcroît momentané d'activité dans les causes morbiflques
qui y existent naturellement ou qui y surviennent, soit en .
raison des conditions organiques et vitales plus ou moins défa-
vorables, que ces causes rencontrent chez les individus ou
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chez les populations qui, par là, se trouvent plus ou moins dis-
posés à en être affectés, ou enfin par toute autre cause, plus
ou moins appréciable suivant les circonstances. Ces maladies
peuvent prendre un caractère régulier ou irrégulier, continu ou
intermittent, et affecter l'organisme d'une manière générale, ou
seulement plus ou moins locale.
Mais, comme il est de ces maladies qui, par leur nature ex-
cessivement grave et meurtrière, doivent jeter naturellement l'é-
pouvante et l'effroi parmi les populations qu'elles frappent, on
a dû, en tout temps et en tous lieux, s'occuper beaucoup de ces
sortes de maladies, qui apparaissent tout à coup comme des
fléaux destructeurs, ravageant plus ou moins périodiquement
certaines localités, qui, par leur situation et lesconditions où elles
se trouvent, peuvent y être plus facilement exposées que d'au-
tres, pour de là s'étendre, plus ou moins, à d'autres contrées de
l'univers.
Or, en observant ces terribles maladies, de sang-froid, sans
préventions, en les dépouillant de leurs complications, afin de
les réduire, parleur analyse rigoureuse, à leur juste valeur, on
s'aperçoit bientôt qu'elles ne sont pas toutes de même nature,
qu'elles ne peuvent pas être produites toutes par les mêmes
causes, qu'elles ne présentent pas toutes les mêmes phéno-
mènes, la même marche, les mêmes symptômes, la même forme,
ni les mêmes conséquences, par rapport aux désordres produits
dans l'organisme, et qu'elles)diffèrent évidemment quelquefois
par leur mode de reproduction et de propagation épidémique.
Or, c'est là ce qui ne peut rester indifférent au praticien.
En effet, quant à leur nature, les unes paraissent ne boulever-
ser que les fonctions et être essentiellement nerveuses ; d'au-
tres, au contraire, d'une apparence plus ou moins matérielle,
semblent affecter l'organisme tout entier; tandis que d'autres
n'atteignent plus particulièrement que certaines fonctions, que
certains organes ou systèmes d'organes : par exemple, l'ap-
pareil sanguin en général, ou seulement celui de la veine
porte, ou bien celui lymphatique, la peau, les membranes mu-
queuses, etc.
Quant aux causes qui les préparent ou qui les déterminent,,
elles ne peuvent pas non plus être toujours les mêmes, car les
unes tiennent, plus ou moins évidemment, au défaut des con-
ditions physiques, chimiques ou autres des agents nécessaires
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à l'entretien de la vie dans les conditions voulues, comme, par
exemple, à la quantité ou à la qualité de l'air respirable néces-
saire, soit aux conditions d'une température trop basse ou trop
élevée, qui n'est plus en rapport avec l'exercice régulier des
fonctions de la vie, soit au défaut ou à l'excès d'électricité, de
lumière, de sécheresse ou d'humidité, d'aliments ou de boissons
indispensables pour maintenir les fonctions vitales dans leur
état normal: ce qui peut rendre alors la vie des individus, des
espèces, des races, plus ou moins impossible, ou les modifier
suffisamment pour qu'à cette occasion ou par cette prédispo-
sition , une cause morbifique quelconque puisse donner lieu
tout à coup aune plus ou moins grande mortalité, et dans une
étendue plus ou moins considérable où ces; conditions atmos-
phériques , climatériques ou autres, plus ou moins accidentel-
les, ont pu se montrer, et où on peut y rencontrer les débris de
générations et même d'espèces et de races qui n'existent plus
aujourd'hui dans ces localités.
Le plus souvent ces maladies sont produites par des émana-
tions délétères, toxiques, sceptiques, vénéneuses, de diverses
natures suivant leur provenance, par des miasmes connus ou
encore inconnus, qui empoisonnent ou corrompent l'air ou les
eaux, et déterminent de véritables empoisonnements chez ceux
qui peuvent en être atteints, ou chez lesquels peut être introduit
d'une manière quelconque l'agent morbifique, soit par le con-
tact, par blessure, par piqûre, par inoculation ou autrement.
D'autres fois ces agents plus ou moins contagieux en raison
de leur nature et de leur provenance, en s'introduisant ou en
s'impiantant dans l'organisme, donnent lieu, soit sur les sur-
faces, ou dans l'intérieur même des organes, à des générations
de parasites végétaux ou animaux plus ou moins visibles ou
microscopiques, souvent innombrables, qui dévorent et épuisent
l'individu aux dépens duquel ils vivent, et se multiplient, en
donnant lieu à une foule de maladies contagieuses et épidémi-
ques plus ou moins graves ou spéciales.
Parmi ces agents morbiflques, il en est qui reproduisent tou-
jours une maladie identique à celle dont il tirent leur origine;
d'autres, au contraire, ne reproduisent ordinairement pas la
même affection spéciale, mais une sorte d'empoisonnement ou
une autre maladie ou accident plus ou moins local.
On remarque aussi, qu'en raison de leur nature, ces agents
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morbiflques ou ces causes de désordres n'entrent pas dans l'or-
ganisme par les mêmes voies, pour y produire leur effet; car on
voit qu'il en est qui sont immatériels; tel est l'effroi, et autres,
qui pénètrent par la voie des sens, de la vue et de l'ouïe, par
l'imagination, par la mémoire; d'autres plus matériels y entrent
au contraire par la voie de l'absorption, soit pulmonaire, soit
gastrique, ou autre : ce qui ne doit pas donner lieu aux mêmes
phénomènes.
On conçoit donc alors que la nature, que le mode de conta-
gion et de propagation épidémiques, que les symptômes, que les
moyens de traitement, etc., de ces maladies, qu'on confond or-
dinairement plus ou moins sous le nom de maladies contagieuses
et épidémiques, ne peuvent plus être les mêmes : et c'est ce qu'il
fallait plus rigoureusement préciser autant que possible dans ce
chaos pour se trouver dans le vrai.
D'ailleurs, il est évident, comme les faits le prouvent, que sou-
vent ces maladies peuvent plus ou moins, suivant les circons-
tances, se confondre, se compliquer, ou changer de nature dans
leur marche et même pendant leur durée. Par exemple, suivant
les causes et les conditions que présentent les localités qu'elle
envahit, la peste peut très-facilement se transformer en choléra-
morbus, et celui-ci en empoisonnement miasmatique, pestilen-
tiel ou autre, et prendre successivement ce double caractère
suivant'les circonstances et les conditions locales : ce dont on n'a
pas toujours assez tenu compte dans les recherches et les dis-
cussions, et cela, parce que l'une, la peste, est évidemment con-
tagieuse par les moyens ordinaires de la contagion, c'est-à-dire
par l'absorption des miasmes pestilentiels délétères, répandus
dans l'air, dans les eaux, dans les vêtements et autres ; tandis
que l'autre, le choléra, l'est plus spécialement par la voie des
sens de la vue, de l'ouïe, et que, quand alors une cause man-
que, l'autre peut y suppléer pour donner lieu aux mêmes consé-
quences, et pour ï'éteridre ; c'est-à-dire, pour produire une mor-
talité prématurée, extraordinaire et plus ou moins considéra-
ble ; que ce soit alors par le choléra, ou par la peste, le même
effet n'a pas moins lieu par rapport à ses désastres ; mais alors,
les phénomènes physiologiques, morbides, organiques et vitaux
sont-ils bien réellement les mêmes ? c'est ce qu'il y aura plus
tard à examiner et à constater dans cet état de choses, qui pa-
raît sans cela inexplicable : et c'est ce qui ne peut pas être sans
- 23 -
importance relativement à la marche et aux conséquences pra-
tiques à opposer à ce redoutable fléau.
Or, c'est précisément là cequeconfirme l'expérience pratique
faite en ce sens à un point de vue assez élevé, sur une assez
grande échelle, et avec assez d'ensemble pour en saisir les rap-
ports, les analogies, les ressemblances et les différences entre
elles; en un mot, pour tout réduire alors à sa juste valeur et
être dans le vrai.
Mais a-t-on suffisamment isolé, analysé et comparé ces sortes
de maladies entre elles, pour pouvoir toujours les reconnaître et
les distinguer, sans jamais les confondre?
Car, si depuis longtemps on n'avait pas tout confondu à cet
égard, le simple examen des causes, des faits et des circons-
tances eût bientôt démontré que la question de certaines épidé-
mies si controversée, si embrouillée par les intérêts divers et
contraires, ne pouvait souvent pas se borner à une simple ques-
tion médicale ; que parfois elle devait avoir quelque chose de plus
complexe, en raison même de la nature de la maladie, de ses
.causes et de ses complications. Et n'est-ce pas cet état de con-
fusion qui permet alors à chacun d'avoir tort ou raison, suivant
le point de vue où il se place dans cette circonstance?
? Malheureusement, on ne sait que trop qu'il en est parmi ces
maladies redoutables qui, par leur nature même, par leurs cau-
ses, par leurs complications, par leur influence, ou par leur
mode d'introduction dans l'organisme, et même, qui plus est,
par un concours évident de volontés, lorsque cet état de choses
est surtout aidé par des circonstances plus ou moins favorables
à leur développement; ces maladies, qui sans cela pourraient
rester isolées à l'état sporadique, peuvent devenir réellement
épidémique; ne serait-ce que par l'effroi qu'elles doivent pro-
duire quand leurs désastres sont multipliés, connus et appré-
ciés généralement? Elles peuvent donc être par là aggravées,
multipliées, décuplées dans les malheurs qu'elles doivent traîner
à leur suite. N'est-ce pas ce qu'on a pu remarquer et constater
dans les épidémies de 1832, de 1849 et de 1853 et 18S4, à Paris
comme ailleurs?
Ne sait-on pas aussi que, plus habiles et plus prévoyantes que
la science elle-même, les mauvaises passions peuvent et sa-
vent souvent profiter de toutes les occasions pour faire le mal,
pour aggraver les situations déjà embarrassées, trop tendues,
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dès qu'elles peuvent espérer d'en tirer un profit quelconque ?
Or, comme il ne peu t y avoir d'effet sans cause, dès qu'il devient
possible de réduire les faits à leur juste valeur, sous le rapport
médical, tout pouvant alors s'expliquer, on peut bien se rendre
compte à peu près de tout, du bien comme du mal, et tout na-
turellement au moyen de ce que la science offre de plus positif
ou de plus rationnellement admis. En effet, l'expérience ne
prouve-t-elle pas que, dans cette oeuvre de destruction, tout ce
qu'il peut y avoir de factice et d'exagéré apparaît dès que la
vérité parvient à percer à jour la trompeuse fantasmagorie du
charlatanisme quel qu'il soit?
En attendant, les populations comme les individus] ne sont-
ils pas condamnés, pour ainsi dire fatalement, à subir les tristes
conséquences de ce drame ; et l'on sait par l'expérience ce qu'il
peut en être et peut en advenir alors?
Car, pour qui connaît, pour l'avoir vu, quels peuvent être les
effets capricieux de ce redoutable fléau, appelé le choléra-mor-
bus , quelles sont en réalité les circonstances qui peuvent le faire
sévir épidémiquement et l'aggraver, plutôt à l'égard, et plus spé-
cialement envers une classe d'individus que sur une autre, puis-
qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et que les mêmes causes
peuvent produire les mêmes effets, en raison des conditions na-
turelles, accidentelles ou factices dans lesquelles on se trouve,
et qui peuvent bien parfois varier, mais qu'il n'est cependant
pas toujours impossible de prévoir et de déterminer, surtout
quand on en possède la clef.
Pour cela, il a donc fallu profiter de l'occasion la plus favorable
qui pût se présenter, pour aller fouiller partout à la recherche
des causes plus ou moins mystérieuses qui pouvaient prépa-
rer, déterminer, étendre et aggraver ce fléau et ses conséquen-
ces si désastreuses, et au foyer même où tout pouvait se trouver
à peu près réuni dans Paris, et même jusqu'à son berceau pri-
mitif en Orient ; pour y surprendre à l'oeuvre les éléments de
cette calamité, pour les comparer dans leur action, afin de dé-
couvrir dans leurs rapports essentiels les causes saisissables de
cette mortalité extraordinaire et prématurée qui nous a trop sou-
vent frappés.
Tel nous a paru le meilleur moyen qui pouvait faire espérer
d'atteindre un jour au but proposé ; mais aussi on doit com-
prendre quelle doit être notre réserve dans la révélation de ce
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qui peut constituer une question de cette nature et de cette im-
portance pour l'humanité souffrante, en présence des intérêts et
des passions contraires, non disposés à en accepter la respon-
sabilité qui pourrait leur être due.
En donnant connaissance de ces documents inédits et tels
qu'ils se trouvent, celui qui les possède, qui a pu les recueillir,
ne peut avoir d'autre prétention que de ne pas laisser ignorer
à ceux qui le désirent, et qui pourraient un jour en avoir besoin,
le résultat des recherches qu'en 1832 M. le baron Des Genettes
avait cru devoir faire faire sous ses yeux, à l'hôtel des Invalides
et dans le dixième arrondissement de Paris, par quelques-uns
de ses subordonnés, sur le choléra-morbus, comme il l'avait
déjà fait pour la peste d'Egypte et autres épidémies, afin d'éta-
blir les rapports, les analogies, les complications et les différen-
ces remarquables qui pouvaient exister entre ces maladies
pestilentielles, qu'il avait décrites, et qui lui paraissaient évidem-
ment d'une nature si différente.
Mais if faut aussi le dire, c'est que nous avions reçu l'ordre
formel de ne rien publier jusqu'à ce que ce travail fût complè-
tement achevé; car il ne voulait pas, nous disait-il, que ces
documents fussent détournés ou gaspillés, et que la question
envisagée à ce point de vue fût usée en détails par des discus-
sions oiseuses, passionnées et sans fruit, parce que c'était sur
l'ensemble seul de ce travail qu'il comptait pour produire son
effet.
Sa mort et celle de quelques collaborateurs vint y mettre un
terme; néanmoins ce travail fut continué, et ce ne fut qu'à la fin de
1854qu'il put être à peu près terminé; mais depuis cette époque,
bien que les propositions fussent déjà déposées au commence-
ment de 1855 à l'Académie impériale de médecine, n'ayant pu
me trouver dans les conditions qui m'avaient été imposées par
mon chef, pour cette publication, elle n'avait pas pu encore avoir
lieu.
Comme il fallait établir une base pour procéder alors à ces
recherches, M. Des Genettes nous avait indiqué les principaux
travaux de ceux qui avaient écrit sur ces maladies, sur les di-
verses épidémies qui avaient régné à diverses époques et dans
les différents pays, surtout sur la peste d'Egypte pendant l'occu-
pation de l'armée française, et où nous avons puisé tous les
renseignements nécessaires, principalement dans le Diction-
- 26 -
naire des sciences médicales dePanckoucke, qui en donne, pour
ainsi dire, dans divers articles, la traduction, l'analyse ou l'ex-
trait des écrits des nombreux écrivains de tous les temps et
de tous les pays où ces maladies ont été observées.
Et, sans en donner la nombreuse nomenclature, nous devons
dire qu'on peut à peu près y trouver tout ce qui a été dit sur ces
sortes de maladies, comme sur le choléra-morbus bien entendu,
d'après les idées scientifiques et médicales des individus, des
lieux et des époques, et ce qu'on a souvent pu donner comme
des découvertes faites de nos jours, comme des nouveautés, en
les remettant à la mode ou plus en rapport et en harmonie avec
les découvertes scientifiques plus positives et avec les expli-
cations actuelles se trouvait déjà dit depuis longtemps; en
un mot, avec ces vieux écrits on en a fait généralement des
neufs.
Notre chef nous avait également résumé ses travaux, ses
idées et sa manière de voir à cet égard, et donné son plan qu'il
n'y avait plus qu'à suivre.
. Quoi qu'il en soit, nous avons trouvé décrites les diverses
maladies épidémiques, qui ont régné sous différents noms et à
diverses époques, non-seulement en Europe, comme les pestes
de Nimègue, de Marseille, de Rochefort et autres, mais encore
les autres maladies épidémiques pestilentielles ou meurtrières
qui ontravagé les autres parties du^monde, soit sous.une forme,
soit sous une autre.
Mais nos recherches ont surtout été basées sur la peste qui
sévit presque en permanence dans certaines contrées du Levant
et de l'Afrique, comme en Egypte, en Syrie, dans l'Inde, etc.,
fléau qui s'étend habituellement dans les contrées soumises à
l'Islamisme, etc.
Or, nous devons faire remarquer ici, et poser en principe, que
ce n'est pas sans motif qu'on regarde généralement le Levant et
l'Afrique comme en étant les principaux foyers.
En effet, ces localités sont traversées par des fleuves dans une
très-grande partie de ieur étendue, qui y forment et y laissent
des lacs très-nombreux, fangeux, marécageux, très-insalubres,
où s'opère sur une grande échelle la décomposition de toutes
sortes de matières organiques, qui s'y rendent entraînées par
les eaux, qui s'y accumulent et y séjournent ensuite, en y lais-
santes dépôts ; circonstances si favorables, comme on le sait, à
- 27 -
la décomposition de ces matières, et que favorise encore l'état
habituel de ces lieux et la température de ces régions.
Or, c'est là le berceau ordinaire de la peste et du choléra,
comme nous aurons à le constater plus tard, d'ailleurs.
Par exemple, on sait que le Nil traverse plus de cinquante lacs
de cette nature dans l'Abyssinie, dans le Sennaar, etc., et que
.c'est surtout dans les environs du tombeau du prophète qu'on
remarque que cette cause d'infection et de destruction règne
presque en permanence, surtout à certaines époques de l'année,
,qui y sont alors plus favorables, et sévit dans ce cas avec plus
. ou moins de violence sur les nombreuses caravanes qui s'y
rendent en pèlerinage, et d'où s'irradie pestilentiellement la
puissance destructive d'un tel fléau, qui doit nécessairement
porter la mort et l'effroi dans ces populations orientales, dont
on connaît d'ailleurs les habitudes si favorables à cet état de
choses.
Est-ce que ces localités ne réunissent évidemment pas, comme
nous le verrons d'ailleurs plus tard, au plus haut degré les cau-
ses et les conditions physiques, chimiques et morales, pour
donner lieu à la plus grande extension et aux diverses modifica-
tions de ce fléau sous toutes ses formes ? Les faits étant exami-
nés alors à leur véritable point de vue, il devient évident qu'ils se
trouvent parfaitement d'accord avec la théorie, comme nous le
verrons plus tard.
C'est surtout les importants travaux de MM. Des Genettes,
Larrey et autres, qui y ont assisté, qui nous ont fourni les do-
cuments comparatifs les plus importants sur la peste d'Egypte,
à Jaffa, à Saint-Jean-d'Acre et autres lieux où elle a régné d'une
manière si désastreuse pendant l'occupation de l'armée fran-
çaise dans ces contrées, où ils ont pu véritablement l'étudier
alors.
Or, à l'arrivée du choléra-morbus à Paris, M. Des Genettes, qui
venait de reprendre par sa nomination aux Invalides l'exer-
cice pratique de la médecine, et par conséquent était chargé de
droit du service des cholériques, si nombreux dans cet établis-
sement, s'aperçut donc bientôt, par expérience, que le choléra-
morbus, tel qu'il existait alors aux Invalides à Paris, ne devait
avoir, ni la même nature, ni la même cause, ni le même mode
de reproduction et d'extension épidémique, que la peste, que la
dyssenterie, que le typhus et autres maladies pestilentielles et
- 28 -
épidémiques, que celles, en un mot, qu'il avait jusqu'alors ob-
servées en Egypte et ailleurs.
Malgré tous les rapports qu'il recevait et toutes les prétentions
qui s'élevaient, frappé du tableau qu'il avait sous les yeux aux
Invalides, et qui, disait-il, est pire et n'est pas comparable à la
peste de Jaffa, et par ce qui se passait alors dans le dixième ar-
rondissement, où il était maire, il était particulièrement con-
vaincu qu'on n'y connaissait rien, et que sous ce rapport tout
était à refaire.
En effet, tout se trouvait alors réuni à cette époque, et comme
fatalement, pour donner lieu à une effrayante mortalité, comme
nous le verrons.
A l'hôtel des Invalides, en 1832, où le service spécial des cho-
lériques avait été relégué dans les bâtiments de la boulangerie,
et pendant tout le temps qu'ils y ont été réunis et traités en
commun, les documents constatent, et d'ailleurs le fait est de
notoriété publique, qu'il n'en est sorti qu'un seul individu vi-
vant, tandis que l'expérience comparative, faite au dehors sur
les individus dans les mêmes conditions, c'est-à-dire chez les
invalides, recevant les vivres en nature, ne logeant pas à l'hôtel,
et ce qui est arrivé aussi après la suppression du service spé-
cial des cholériques, où ils étaient traités en commun, pour les
placer au milieu des autres malades de l'infirmerie, la mortalité,
quoique naturellement considérable pour les Invalides, ne fut
cependant plus la même pour cet établissement.
Quant au personnel, spécialement attaché au service des cho-
lériques, obligé de faire en même temps le service des autres
malades, à cause de l'inconcevable réduction qu'on venait alors
d'opérer dans le service de santé de cet établissement, méde-
cins, chirurgiens, pharmaciens, prêtres, soeurs de charité et
infirmiers, ces deux derniers n'avaient pas d'autre service que
les cholériques, personne n'en est mort, ni même n'est tombé
malade pendant toute la durée de ce service spécial. N'est-ce
pas là précisément le contraire de ce qui arrive ordinairement
pour les maladies contagieuses, telles que la peste, le typhus,
la dyssenterie et autres, où ceux qui se trouvent au milieu du
foyer, en sont si souvent atteints comme les autres ; ce que prou-
vent d'ailleurs les faits nombreux et incontestables et les chif-
fres de ceux qui y ont succombé dans l'exercice de leurs fonc-
tions?
- 29 -
Il est vrai qu'il y est mort pendant ce temps plusieurs per-
sonnes appartenant d'une manière ou d'autre au service de
santé de l'hôtel des Invalides ; mais il est remarquable que c'est
précisément ceux qui n'ont pas pu mettre le pied dans la loca-
lité affectée aux cholériques, parce que l'entrée en avait été
formellement interdite à tous ceux qui n'avaient pas été dési-
gnés pour faire partie de ce service particulier.
Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, en présence de
faits aussi incontestables, de même que pour ceux qui avaient
lieu dans le dixième arrondissement, et qui étaient tout aussi
mystérieux, notre chef, comme inspecteur général du service
de santé, comme maire du dixième arrondissement et chef de
la police municipale de la localité, etc., en soupçonnant les se-
crets, et en ayant les moyens, fit fouiller partout par ses sous-
aides qu'il mit à la recherche des véritables causes de cet état
de choses, dans cette localité surtout, où les manoeuvres de l'es-
prit de parti et, autres mauvaises passions, pouvaient avoir une
grande influence dans cette oeuvre de destruction.
C'est précisément là ce qu'il y avait à rechercher, à analyser
et à constater, le scalpel et les preuves en main, pour arriver à
pouvoir débrouiller un jour la question si embrouillée du cho-
léra-morbus, contre la prétention de la plupart de ceux qui,
sans jamais l'avoir vu que dans les livres, que d'après le dire ou
le rapport des autres, voulaient néanmoins avoir raison chacun
selon ses intérêts ou à son point de vue particulier.
Tels ont été l'origine et le motif de ces recherches, qui sont
restées inédites, à savoir: d'étudier le choléra-morbus sur les
lieux et par soi-même dans tous ses rapports et ses différences
avec les autres affections épidémiques; car, il faut bien le dire,
M. le baron Des Genettes n'avait en général qu'une bien mé-
diocre confiance aux rapports de ceux qui avaient été envoyés
à l'étranger pour étudier sur les lieux ce fléau qui nous mena-
çait, et encore moins aux travaux de cabinet auxquels ils don-
naient lieu; et il nous en avait souvent donné les preuves.
Tel était alors l'état des choses lorsque notre vénérable chef
nous chargea de ces recherches en 1832, pour débrouiller, nous
a-t-il dit, celte bouteille à l'encre.
Mais comme il ne voulait pas que dans un travail de cette
nature nous fussions influencés par ce qui pouvait se faire en
dehors, ni nous laisser entraîner ou détourner par d'autres tra-
- 30 --
vaux analogues, il nous avait permis de nous servir de ce qui
avait été fait ou écrit avant ces recherches, pour nous baser dans
cette sorte de vérification sur tout ce qu'il pouvait y avoir de
vrai; mais aussi, il nous avait formellement interdit de nous oc-
cuper de ce qui se découvrirait en même temps au dehors à cet
égard, se réservant lui-même le soin de nous en prévenir au be-
soin, parce qu'il voulait, disait-il, que ce fût un travail original.
Quoi qu'il en soit, nous ne prétendons pas avoir inventé
quelque chose de nouveau; les idées que nous avons souvent
émises et développées s'y trouvaient déjà éparses; alors nous
avons pu mieux et plus précisément vérifier et constater de nou-
veau et par les faits eux-mêmes, le scalpel et les preuves en
main ou sous nos yeux, ce qui avait été dit et ce qui avait été
fait avant nous, comme on peut s'en assurer par les écrits pré-
cités où nous avons dû puiser ce que nous n'avions pas encore
vu alors.
Mais si l'on excepte, parmi ces écrits antérieurs, ceux qui ont
eu plus spécialement pour but d'en établir la classification en
réunissant pour cela les travaux et les recherches des autres, on
ne trouve dans les écrits originaux en général et en définitive
que la description des épidémies locales observées à des épo-
ques ou à des distances très-éloignées, et n'offrant que des ma-
ladies souvent très-différentes entre elles, soit par leur nature,
soit par leur forme ou par les circonstances où elles ont eu lieu,
et qui ont été décrites et traitées d'après les connaissances ou
les idées de l'époque et des pays où elles ont été remarquées et
à des points de vue souvent très-différents.
Cependant, on y reconnaît parfois dans ces diverses épidémies
le véritable choléra-morbus, à peu près tel qu'on l'a remarqué à
Paris en 1832, 1849 et 1854; il est vrai qu'on l'y rencontre dans
quelques-uns de ces écrits, désigné sous d'autres noms et avec
des modifications qu'il serait difficile de comprendre quand on
ignore les causes qui peuvent donner lieu à ces modifications
remarquables même encore aujourd'hui.
Par exemple, le choléra-morbus observé à Paris de nos jours,
a, au nombre de ses principaux signes caractéristiques, la sup-
pression de la sécrétion des urines ; tandis que la même maladie,
désignée à la vérité sous un autre nom, mais bien reconnaissable
d'ailleurs, ne paraît pas présenter ce symptôme, du moins au
même degré, puisque ces écrivains observateurs donnent avec
- 31 -
le plus grand soin la description des urines pendant toute la
durée de la maladie, sécrétion à laquelle ils accordent une
grande importance sous le rapport de la malignité qu'ils lui at-
tribuent, ce qui n'aurait pu avoir lieu si elle eût fait défaut
comme dans notre choléra-morbus, où souvent le cathétérisme
n'en produisait même pas; en outre, on y rencontre également
parfois d'autres irrégularités pour ainsi dire inconcevables,
mais qui peuvent, néanmoins, tout naturellement s'expliquer
en raison des causes et des circonstances accidentelles ou autres
et qui ont pu même se reproduire dans ces recherches.
En résumé, tout s'y trouve décrit en général,'malgré les nom-
breux détails, d'une matière si vague, si confuse, si inconstante,
si incomplète et si embrouillée, que, de bonne foi et avec toute la
meilleure volonté du monde, il est impossible de s'y reconnaître.
On conçoit donc alors l'état d'incertitude où devait se trouver
notre chef quand il nous a ordonné de faire ces recherches au
début de l'épidémie de 1832.
Or, en raison de la position si favorable où il se trouvait, il
résolut de profiter de l'occasion pour refaire sur un nouveau
plarl, à son point de vue, à l'aide de quelques-uns de ses subor-
donnés, et d'après ce que la science avait alors de plus positif
ou de plus rationnellement admis, ce travail d'ensemble où il
ne s'agissait rien moins que de faire vérifier sous ses yeux tout
ce qu'il serait possible de saisir, de constater et d'analyser, afin
de pouvoir parvenir plus sûrement à la vérité pratique dans
cette grave circonstance.
Or, comme c'est surtout à l'égard du choléra-morbus qu'ont
dû être faites ces recherches, nous n'aurons à examiner.plus
tard, par quelques chapitres, que d'une manière générale les
maladies contagieuses et épidémiques, autres que le choléra-
morbus, pour en établir les rapports et les différences seulement,
et pour pouvoir, en toutes circonstances, être à même de les dis-
tinguer, renvoyant d'ailleurs aux traités spéciaux pour ces
sortes de maladies en particulier, et qui diffèrent plus ou moins
matériellement du choléra-morbus observé dans les trois épidé-
mies qui ont eu lieu à Paris, et dont il doit être spécialement
ici question, attendu qu'assez généralement on atout confondu,
et qu'alors il n'y a plus moyen de s'entendre à cet égard.
D'abord nous devons rappeler ce qu'à peu près tout le monde
sait, que les maladies contagieuses et épidémiques en général
- 32 -
n'ont pas toutes le même caractère de gravité et n'offrent pas
toutes le même danger pour la vie des individus : c'est trop
évident pour y insister; nous dirons seulement qu'il en est,
comme les affections pestilentielles ou leurs analogues, qui fou-
droient, qui tuent plus ou moins promptement la vitalité or-
ganique dans ses principaux centres, soit en général, soit
plus ou moins localement, ou dans une plus ou moins grande
étendue ; action destructive, desidération, de gangrène ou d'in-
flammation extrême qui paraît bien différente alors de celle qui
s'observe dans les inflammations ou les maladies inflamma-
toires ordinaires, comme nous le verrons d'ailleurs plus tard.
Que d'autres, au contraire plus bénignes, n'occasionnent pas
souventlamort quand elles sont convenablement traitées, ou peu-
ventparcourir ou suivre leurs périodes régulièrement, c'est-à-dire
quand elles ne sont pas contrariées dans leur marche ordinaire.
Qu'en général elles peuvent se ranger plus ou moins en
deux classes, celles :
1° Qui ont pour cause principale la présence d'un agent plus
ou moins matériel, quelle que puisse être la provenance de sa
cause, qui s'introduisant par la voie de l'absorption, exerce
son action morbifique dans l'organisme où il tend à en détruire
plus ou moins la vitalité et l'organisation, soit par uneaction dé-
létère ou perturbatrice physique ou chimique, par empoisonne-
ment ou autrement, soit qu'étant de nature organique et vi-
vante, il donne lieu à la génération d'êtres parasites qui vivent
aux dépens des fluides de l'organisme qu'ils épuisent, déna-
turent et qu'ils tuent plus ou moins localement ou générale-
ment. Ce sont là les maladies contagieuses proprement dites?;
celles qui naissent évidemment par cette voie sont donc orga-
niques et matérielles.
? 2° Celles qui surviennent plus particulièrement par suite de
l'action d'une cause immatérielle, morale, sur les principaux
centres du système nerveux qui |y blesse, ou y tue la vitalité,
à laquelle se trouve subordonnée l'action organique. Or, les
voies de contagion ne peuvent plus être les mêmes ; celle-ci
arrive alors par les sens, surtout de la vue, de l'ouïe, par les
voies intellectuelles, l'imagination, lamémoire, la conviction, etc.
Les effets primitifs sont essentiellement nerveux, ils portent
leur action spécialement sur la vitalité, et consécutivement sur
la matière organique et vivante des organes dont ils modifient,
- 33 -
suspendent ou anéantissent les fonctions et avec toutes les
conséquences auxquelles peut donner lieu cet état de choses.
Mais, dira-t-on, certains miasmes ou agents toxiques, délétères,
arrivant par contagion, par absorption, par inoculation ou au-
trement, produisent le même effet sur l'action nerveuse qu'ils
modifient, qu'ils suspendent, ou qu'ils tuent également; c'est
vrai, mais, si l'on y fait attention, ceux-ci étant des causes ou
agents matériels, pénètrent et s'étendent des extrémités ner-
veuses pour arriver jusqu'aux centres de perception et de vi-
talité ; tandis que les causes spécialement morales arrivant par la
voie des sens agissent directement sur les centres vitaux, pour
s'étendre de là aux extrémités organiques dans leur substance
même qu'elles modifient alors.
C'est donc précisément le contraire qui a lieu, puisque d'une
part c'est sur les cenLres que se produit d'abord l'impression,
tandis que de l'autre c'est sur les extrémités et par les extrémi-
tés nerveuses que l'action parvient aux centres, et quoique, en
définitive,le résultat en soit le même, la maladie ou la mort de
l'individu, le mode et les phénomènes peuvent être bien diffé-
rents dans l'un et l'autre cas, et c'est ce qu'on verra surtout
par l'autopsie cadavérique.
Mais si ceci paraît très-évident dans certaines circonstances
et surtout à l'égard des types, il n'en est pas toujours de même
dans bien des cas où cette distinction devient extrêmement dif-
ficile en pratique. D'ailleurs il est des maladies qui peuvent sur-
venir par ce double mode de contagion physique et morale; la
rage, par exemple, qui se développe spontanément chez certains
animaux, est évidemment contagieuse par morsure, par inocu-
lation, et cependant elle peut également, comme on l'a vu, sur-
venir chez l'homme sous l'influence de l'imagination, de la con-
viction et sans qu'il y ait eu morsure ou inoculation antérieure,
ou après bien des années.
Lafièvre puerpérale, sur laquelle on a tant discuté, serait en-
core plus complexe; n'exige-t-elle pas une modification organi-
que spéciale qui en établit la prédisposition d'abord par la
gestation et l'accouchement, ensuitela contagion, par l'infection
et la résorption des produits ultérieurs de la parturition, dont
l'organisme a besoin de se débarrasser pour revenir à l'état ordi-
naire, et ne compte-t-on pour rien l'atmosphère délétère, infecte,
putride dans laquelle se trouvent parfois les malheureuses qui
3
- 34 -
s'y trouvent réunies en grand nombre, et l'effet moral que doit
produire l'effrayante mortalité qu'elles voient régner autour
d'elles? Ne sont-ce pas là autant de causes aggravantes dont on
ne tient pas toujours assez compte? Est-ce que les femmes qui
sont ou qui peuvent se trouver dans le foyer d'infection et
qui ne sont pas dans les mêmes conditions organiques, ou les
autres personnes, si elles sont atteintes par l'affection, ont la
fièvre puerpérale ? Non certainement. Elles ont une autre mala-
die, analogue à celles qu'on prend dans le foyer d'infection
des hôpitaux ou autres lorsqu'on y est atteint. On conçoit que
l'accouchement prématuré et la fausse couche peuvent en être
également une prédisposition.
Ne voit-on pas, lorsqu'il est question d'une épidémie' quel-
Conque, lorsqu'on en a la conviction, lorsqu'on la voit autour
de soi, que la plupart des maladies ordinaires en prennent plus
ou moins le caractère ; et, lorsqu'il n'en est plus question, qu'on
n'y pense plus, les maladies reprennent alors leur marche et
leur cours ordinaire?
D'ailleurs, après une grande mortalité, celle-ci doit se trouver
naturellement réduite pendant un certain temps, puisqu'elle a
emporté tous ceux qui auraient dû mourir un peu plus tard
d'une maladie quelconque à laquelle ils auraient pu être plus
ou moins incapables de résister. Il n'y a rien là d'extraordinaire,
c'est dans l'ordre même des choses.
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas croire que ces causes physi-
ques ou morales de contagion et d'extension épidémique, sur-
tout quand elles n'ont pas une très-grande puissance, une très-
grande violence, agissent seules pour donner lieu à ces sortes
de maladies; toutes les autres causes morbiflques quelles qu'elles
soient peuvent aussi y jouer également leur rôle; mais alors, au
lieu de produire des maladies ordinaires, elles donnent plus
particulièrement naissance à la maladie qui règne plutôt qu'à
une autre, et c'est ce qu'il ne faut pas oublier dans cette cir-
constance.
Quant aux conditions climalériques, atmosphériques e' autres,
qui rendent la vie plus ou moins impossible dans ses concntion&
normales, si elles ne sont pas précisément la cause qui donne
lieu aux maladies contagieuses et épidémiques, elles peuvent,
par la souffrance, les préparer, y prédisposer et rendre ces
fléaux alors plus faciles, plus redoutables, et elles ne contri-
- 35 -
buent pas moins d'une manière ou d'autre à une mortalité pré-
maturée plus considérable ; et même on sait que, si elles ont fini
par dépeupler des régions autrefois florissantes et habitées, qui
ne sont plus aujourd'hui que d'affreux déserts, les mêmes causes
et les mêmes effets ne peuvent-ils pas se reproduire ?
Comme il doit être principalement question dans ces recher-
ches du choléra-morbus, que nous avons plus particulièrement
trouvé décrit d'une manière plus ou moins reconnaissable sous
le nom de maladie noire, de peste noire, de trousse galant, de
choléra-morbus, de diarrhée cholérique, etc., nous y avons par-
fois rencontré aussi une maladie très-aiguë, inflammatoire de
l'appareil gastro-intestinal avec symptômes bilieux, maladie
en effet bien différente du choléra-morbus de 1832, à Paris, et
avec lequel le moindre examen ne permet pas de la confondre ;
car celte maladie a plus de rapport avec la fièvre bilieuse in-
tense, avec la fièvre jaune, qu'avec le choléra-morbus proprement
dit; cependant nous l'avons trouvée décrite sous le nom de
choléra-morbus.
Quanta l'autopsie, dans les ouvrages anciens, elle n'était que
rarement pratiquée. D'ailleurs, tout y était sous ce rapport si
incomplet, si vague, si confus, qu'il était impossible de s'y re-
connaître.
Quoi qu'il en soit, on doit comprendre que pour rester dans
le vrai, il nous a fallu tenir compte, dans des recherches de
cette nature, de ce qui avait déjà été d'il sous ce rapport, de
tâcher de débrouiller les causes d'erreur, d'exagération, d'illu-
sion et autres, inséparables des systèmes, des théories, des
opinions, des analogies, des calculs, des hypothèses, etc., sur
lesquels nous avons dû nous baser, quand nous ne pouvions
pas faire autrement, et qu'elles nous paraissaient avoir quelque
chose de trop exclusif, à notre point de vue.
Nous allons donc commencer par le choléra-morbus ; nous
donnerons ensuite quelques chapitres, où nous passerons en
revue ce qui appartient aux maladies contagieuses et épidé-
miques en général autres que le choléra-morbus avec lequel
on peut plus ou moins les confondre, afin d'en établir les rap-
ports et les différences pratiques remarquables.
36 -
CHAPITRE II.
EXAMEN GÉNÉRAL ET PRÉLIMINAIRE DU CHOLÉRA-MORBUS ET DES
PRINCIPALES QUESTIONS QUI LE CONCERNENT.
Nous savons déjà par ce qui précède que le choléra-morbus
n'est pas une maladie nouvelle ; car il paraît qu'il a existé en
tous temps et en tous lieux, mais non pas toujours sous la forme
épidémique. En effet, on le rencontre encore de temps à autres
et d'une manière trop évidente pour être contestée; mais alors
c'est à l'état sporadique ou d'isolement, comme on le voit poul-
ies maladies ordinaires.
A l'état épidémique, on peut facilement s'assurer qu'il s'y
est déjà montré en France et ailleurs, puisque,, pour s'en con-
vaincre, il suffit de lire les anciens auteurs qui en font mention,
parmi lesquels, comme nous l'avons déjà dit, on peut quelque-
fois reconnaître ce fléau, qu'ils ont décrit sous différents noms,
tels que : de peste noire, de maladie noire, de trousse galant,
et même de choléra-morbus ; car, on l'a vu plus d'une fois,
même en France, exercer alors ses affreux ravages. 11 est
vrai que sous ce rapport on paraît l'avoir aussi confondu avec
d'autres maladies plus ou moins identiques ou étrangères,
surtout avec celles gastriques et bilieuses graves. Or, si nous
le répétons, c'est qu'il s'agit d'abord de constater ici ce fait im-
portant et positif, puisque, dans ce travail pratique, il n'y a pas
à l'examiner au delà de notre époque autrement que pour les
renseignements utiles ; ceci est donc seulement pour mémoire.
Considérée d'une manière générale, la question du choléra-
morbus est complexe ; car, si elle appartient plus spécialement
à la médecine, il n'est pas moins vrai cependant qu'elle est
parfois aussi du domaine de la morale, de la politique et de la
spéculation, c'est-à-dire qu'elle a aussi des rapports avec la
question d'argent, qui domine tout dans l'état actuel des
choses; et c'est là pourquoi la question du choléra-morbus ne
peut pas, selon nous, rester étrangère à l'économie politique et
sociale, puisque ce ne peut plus être que là que l'on peut au-
- 37 -
jourd'hui espérer d'en trouver le remède le plus efficace, c'est-
à-dire dans la révélation, dans la connaissance du véritable
état des choses à cet égard. Et c'est probablement là le plus sûr
moyen pour y arriver désormais, comme on le verra d'ailleurs
par les faits, parce que le charlatanisme, qui paraît avoir tout
envahi, y joue actuellement un trop grand rôle pour qu'il en
soit autrement.
Jl faudrait donc, au moyen des faits accomplis qui appartien-
nent actuellement à l'histoire, en en retraçant le tableau et en
en donnant l'explication, qu'il fût possible de faire comprendre
à qui de droit le véritable état des choses dans cette question
jusqu'ici inextricable du choléra-morbus. C'est ce que nous
allons tâcher de faire, mais en nous bornant néanmoins à la
question médicale seulement.
Qu'est-ce que le choléra-morbus médicalement parlant?
C'est une maladie essentiellement nerveuse, grave ou mortelle,
dont la cause, quelle qu'elle soit, agit plus spécialement sur l'ori-
gine des nerfs pneumo-gastriques ou de la huitième paire et sur
les principaux centres du système nerveux de la vie organique
et de nutrition, et qu'alors toutes les fonctions qui lui sont su-
bordonnées peuvent Se trouver généralement, instantanément
et simultanément troublées, état de choses qui donne lieu aus-
sitôt à un ensemble de symptômes graves spéciaux et caracté-
ristiques qui sont ceux du choléra-morbus, dès qu'ils ne sont
pas cependant ceux d'une agonie quelconque, résultant alors
plus ou moins évidemment d'une maladie antérieure et mor-
telle, qui est arrivée à son terme et à laquelle doit être naturel-
lement attribuée la mort, comme d'ailleurs l'aùtopsie et les an-
técédents peuvent alors le prouver.
La cause primitive du choléra-morbus, comme celle de toutes
les maladies purement nerveuses, nous est généralement in-
connue, parce qu'étant immatérielle elle est insaisissable par
nos moyens d'investigation, et qu'elle ne peut être appréciée
que par les effets seuls qu'elle produit sur les fonctions où elle
ne laisse, quand elle a agi seule, aucune lésion, aucune trace
matérielle à sa suite après la mort.
Est-elle réellement autre chose qu'une modification de cette
cause mystérieuse qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître
et qui doit rester dans les secrets delà Providence, mais qui
préside néanmoins au travail de l'organisation et à tous les phé-
- 38 -
nomènes de la vie, dans toutes les conditions de son existence,
et qu'on rencontre partout, soit dans l'état de santé ou de ma-
ladie, soit dans l'état de veille ou de sommeil, troublée ou non
dans son exercice, ce qui peut en modifier les phénomènes, et
dont ia cessation complète ne peut être que la mort indivi-
duelle ?
Mais il n'en est plus de même des causes secondaires du cho-
léra-morbus ou de celles qui en produisent ou peuvent en
reproduire les effets; que ces causes perturbatrices soient mo-
rales, physiques ou chimiques, peu importe, elles peuvent alors
être saisies, connues, appréciées, constatées et analysées, comme
nous le verrons, parce qu'elles sont alors plus ou moins appré-
ciables à nos moyens d'investigation ; par conséquent il est
alors plus ou moins possible de les éviter, de lès repousser, de
les amoindrir, de s'en préserver, de les combattre ou de les
anéantir, comme on peut de même, sans le savoir, sans s'en
douter même, produire l'effet contraire, c'est-à-dire les favori-
ser, les augmenter, les aggraver, les accumuler ou les multi-
plier suivant les circonstances.
Celles-ci peuvent donc être plus ou moins soumises à la puis-
sance humaine et rentrer dans le domaine de l'art médical, qui,
dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, peut s'en rendre
plus ou moins facilement ou difficilement maître, ou produire
un effet contraire.
Mais il est à remarquer surtout que dans le choléra-morbus les
causes qui tendent à le produire ou à le préparer agissent plus
spécialement et plus complètement sur les nerfs de la huitième
paire et sur les centres nerveux de la vie organique et de nutri-
tion par l'intermédiaire du cerveau ou de son prolongement,
bien entendu, que sur celui de la vie de relation qu'elles peuvent
bien affecter aussi, mais non d'une manière aussi spéciale et
aussi complète, comme cela arrive dans la plupart des maladies
nerveuses ordinaires.
Or, dans le choléra-morbus, on voit que la vitalité organique
et de nutrition est modifiée ou refoulée dans les principaux cen-
tres nerveux, où l'action delà cause déterminante la concentre,
la retient, la paralyse ou la détruit, effet qui s'étend bientôt à
tous les appareils organiques et de nutrition auxquels ils four-
nissent les filets nerveux, et en donnant lieu alors à cet ensemble
de symptômes graves et simultanés si remarquables, symp-
- 39 -
tomes qui ne sont au fond que la conséquence du trouble grave
qui est porté alorsdans toutes les fonctions qui sont subordon-
nées à cette action nerveuse, et qui sont déjà, pour les cas
graves ou mortels, comme les signes précurseurs de la décom-
position organique, c'est-à-dire d'une vie qui tend à s'éteindre
ou d'une agonie prématurée.
Chez les individus dont la vie est déjà compromise par des ma-
ladies antérieures, évidemment l'agonie peut arriver alors plus
vite,accidentellement, etdevenirplusoumoinscholériforme.
Dans les cas mortels, c'est déjà véritablement une agonie su-
bite et forcée qui se manifeste avec des symptômes plus vio-
lents, plus complets, plus caractéristiques que dans la plupart
des agonies ordinaires, et contre lesquels la puissance humaine
ne peut déjà plus rien.
Mais l'action de la cause spéciale, saisissable et déterminante
du choléra-morbus n'a pas toujours, comme on le verra, la
même intensité, la même violence; elle peut donc produire alors
primitivement, ou selon les circonstances, le choléra-morbus à
ses divers degrés ou seulement y prédisposer, c'est-à-dire
qu'elle peut donner aux individus, comme aux masses en gé-
néral, le faciès cholérique et ne produire chez eux que des phé-
nomènes nerveux, sans même troubler les fonctions organiques,
ou bien troubler plus ou moins partiellement ces fonctions d'une
manière peu grave.
On conçoit que le danger alors peut ne dépendre en réalité
que de la maladie qui peut déjà préexister à cette action ou l'ac-
compagner, mais qui lui est étrangère ; ce ne peut donc pas être
là le choléra-morbus qui est autre chose que cela, ce n'en est
donc alors que tout au plus la prédisposition seule à un degré
plus ou moins évident, ou seulement avec une complication plus
ou moins remarquable.
L'action de cette cause spéciale, quelle qu'elle soit d'ailleurs,
peut être subite, instantanée, et si elle est assez puissante pour
produire un grand effet, elle peut atteindre alors l'individu le
mieux portant comme celui qui est déjà malade, et une mort
prompte et prématurée peut en être la conséquence dans l'un
comme dans l'autre cas.
Quand la mort résulte du choléra lui-même, du choléra seul
et sans accidents ou complications auxquelles la mort puisse
être réellement attribuée, l'autopsie cadavérique ne permet pas
- 40 -
à nos moyens d'investigation de découvrir des lésions organi-
ques auxquelles la mort puisse être due. Lorsqu'on en rencontre,
elles proviennent évidemment, soit d'autres maladies aiguës ou
chroniques, soit, par suite de l'action des moyens de traite-
ment, d'empoisonnement ou autres accidents survenus par l'effet
delà réaction ou autrement, et dont il est presque toujours pos-
sible de trouver et de constater l'origine, quand on le veut, et
surtout quand on est de bonne foi et sans parti pris d'avance.
L'autopsie dans le choléra-morbus seul et sans accidents ni
complications n'y fait donc alors découvrir que certaines mo-
difications organiques dans la manière d'être des organes ou
dans les fluides, lesquelles sont dues aux perturbations que l'or-
ganisme a éprouvées pendant l'action cholérique, mais sans
lésions organiques proprement dites; c'est ce qui a toujours
lieu et qui peut le faire reconnaître, quand la mort arrive, sur-
tout pendant l'état algide et sans réaction, chez les individus
non malades antérieurement; c'est là surtout ce qui prouve
évidemment que le choléra-morbus est une maladie nerveuse.
Ce signe est donc évidemment caractéristique.
Quand la mort est le résultat d'accidents survenus pendant la
réaction ou autrement, l'autopsie peut constater alors ces acci-
dents, ces ruptures, ces lésions, ces désordres, ces conges-
tions, etc., devenus mortels.
Quand la mort est le résultat d'un empoisonnement ou des
moyens de traitement employés, l'autopsie peut le plus sou-
vent, parles réactifs, par les antécédents et autres moyens, le
constater également; quand le malade avait antérieurement une
maladie aiguë ou chronique, l'autopsie en montre les traces,
mais elle accuse aussi dans ce cas que ces accidents ou ces
lésions, que ces traces morbides, n'ont pu être seules la cause
immédiate de la mort. Lorsqu'elle a été réellement produite par
le choléra, on y reconnaît alors une cause de mort insaisissable
par nos moyens d'investigation et indépendante de ces lésions
qui seules n'auraient pas pu encore déterminer la mort.
L'autopsie fait également reconnaître que certains symptô-
mes, pris pour ceux du choléra-morbus, ne sont et ne peu-
vent être que les signes ou les symptômes de l'agonie d'une
maladie aiguë, chronique, larvée ou autre, arrivée à son terme
fatal, et qui a donné lieu à la mort, plus ou moins prompte-
ment ou inopinément.
- 41 -
On conçoit qu'il est des malades chez lesquels l'agonie ou les
signes qui la précèdent ou qui l'accompagnent, et qu'on peut
confondre avec les symptômes du choléra-morbus, n'ont pas et
ne peuvent pas avoir lieu ; c'est lorsque la mort arrive subite-
ment; car ces symptômes n'ont pas alors le temps de se pro-
duire, puisqu'il n'y a pas eu d'agonie assez longue, ni assez
évidente pour cela, dans ce cas.
Les symptômes de l'agonie ou ceux qui la précèdent ont donc
la plus grande analogie avec ceux du choléra-morbus; ils sont
à peu près de même nature; mais ceux de l'agonie sont ordi-
nairement moins complets, moins violents, moins subits, moins
simultanés, ils présentent entre eux des différences, souvent
faciles à reconnaître, et qu'il est possible de ne pas confondre,
quand on est de bonne foi ; et c'est précisément là ce qui en fait
la confusion qui a été cause de tant de méprises funestes, et ce
qui a si souvent donné lieu à la création artificielle du choléra-
morbus, et par suite, à son extension naturelle et réelle; c'est
ce qu'il faudra bien souvent, à l'occasion, mettre hors de doute
par des preuves nombreuses et incontestables ; attendu que,
dans ces recherches, il a fallu agir de manière à poser souvent
la main sur la plaie, à prendre même la nature, les causes et
les passions sur le fait, pour pouvoir mettre cette vérité hors de
doute par des faits matériels et par des preuves positives et irré-
cusables.
Or, les causes ordinaires et saisissables du choléra-morbus,
comme celles des autres maladies, sont physiques ou morales;
mais les premières, agissant seules, ne produisent le plus sou-
vent que des maladies ordinaires, à moins qu'elles n'aient une
très-grande violence; les causes morales, agissant simultané-
ment avec les premières, aggravent plus ou moins leur action;
les causes morales seules peuvent aussi produire les maladies
ordinaires; mais elles déterminent plus particulièrement les
maladies dites nerveuses, seules, ou qui compliquent les autres,
et l'on remarque dans les cas ordinaires, soit que ces causes
agissent isolément, consécutivement ou simultanément, qu'elles
ne produisent ordinairement pas le choléra-morbus, quand il
n'en est pas question, quand surtout la présence de ce fléau
n'est pas constatée et ne jette pas alors l'effroi quelque part.
Mais les faits prouvent aussi que, dans certaines circonstances
déterminées, comme on pourra s'en convaincre, l'une et l'autre
- 42 -
peuvent produire le choléra-morbus, surtout les causes mo-
rales qui, dans certaines conditions seulement, peuvent non-
seulement le préparer, le produire, mais encore l'étendre, l'ag-
graver et le rendre épidémique, comme les trois épidémies qui
ont décimé le quartier des Invalides, et d'autres, toujours si mal-
traités dans cette circonstance, vont, par de nombreux faits,
mettre hors de doute cette triste vérité pratique.
Ces causes acquièrent surtout une très-grande importance, lors-
qu'elles rencontrent des individus et même des populations qui
y sont déjà plus ou moins prédisposés et plus ou moins affaiblis
physiquement ou moralement, quelle qu'en ait été la cause.
Parmi les causes prédisposantes, déterminantes et aggra-
vantes du choléra-morbus, la plus puissante est sans contredit,
comme les faits le prouvent d'ailleurs; sa constatation elle-
même; qu'elle soit vraie ou non, elle produit alors le même
effet : fait important, qu'il faudra d'abord mettre hors de doute
et faire pour ainsi dire toucher du doigt, pour avoir raison des
intérêts contraires; parce que personne, surtout en certains
lieux, ne voulant accepter la responsabilité de ses oeuvres, on
se voit forcé de nier et de repousser une vérité pratique qui est
devenue par ses conséquences trop compromettante pour pou-
voir être admise. .
Si j'emploie ici à dessein le mot constatation, c'est en raison
de sa grande importance pour exprimer un fait très-significa-
tif, dans toute sa valeur, parce qu'il certifie administrativement,
scientifiquement et authentiquement, la présence régulièrement
constatée de ce fléau dans une localité quelconque; il faut donc
ici en bien comprendre la valeur.
Que la présence du choléra-morbus soit vraie ou non, réelle
ou mensongère, qu'elle soit prématurée ou qu'elle soit le fait
d'une méprise, d'une erreur, d'une illusion, d'un calcul, d'une
entente, d'une supposition ou d'un intérêt quelconque à le faire
croire de la part de qui que ce soit, peu importe; le fait qui en
constate ainsi la présence, qui la met hors de doute, produit,
comme on le verra, dans tous les cas, absolument le même effet,
parce que c'est l'idée seule qu'il existe, et non pas sa présence
matérielle qui le reproduit et en devient évidemment la cause
épidémique saisissable la plus ordinaire, la plus puissante et la
mieux connue. Quoiqu'on ait besoin de nier ce fait pour avoir
raison, c'est pourtant là la cause qui agit le plus énergiquement
- 43 -
pour provoquer et pour déterminer l'extension épidémique du
choléra-morbus, partout où il rencontre des victimes à faire,
c'est-à-dire des individus ou des populations disposés à le con-
tracter, quelle qu'ait pu être d'ailleurs la cause antérieure de
cette prédisposition naturelle, accidentelle ou acquise.
Bien plus, l'idée qu'on s'en fait alors a une action telle, que
non-seulement elle peut en devenir immédiatement la cause
déterminante, comme on le voit si souvent, mais elle est aussi
bien capable d'y prédisposer pour une autre fois, pour une autre
occasion, en y préparant elle-même les individus plus ou moins
promptement par sa puissance, agissant alors comme cause
prédisposante; d'ailleurs-, son influence n'agit-elle pas aussi
trop souvent comme une cause aggravante, lorsqu'il sévit déjà?
Or donc, sa constatation seule peut, comme on voit, et comme
nous aurons à le prouver plus tard, le produire, le reproduire,
le préparer, l'étendre et l'aggraver; mais elle peut aussi ne pas
agir seule et produire son effet, concurremment avec les autres
causes morbiflques de quelque nature qu'elles soient : c'est
surtout ce qu'il ne faut pas perdre de vue.
Cet état de choses, où la théorie est parfaitement d'accord
avec l'expérience pratique, doit nécessairement-jvoirlieu, à cause
même delà nature du choléra-morbus et de son mode spécial de
reproduction et d'extension épidémique', par certaines voies
sensitives et intellectuelles, comme nous le verrons d'ailleurs.
Cet acte important, ou sa constatation, qui prouve la présence
de ce fléau quelque part, est donc une puissance capable de pro-
voquer ou de produire le bien ou le mal, suivant les circons-
tances, selon les passions ou les intérêts qui la mettent en jeu ;
puisqu'elle peut, par son fait même, effrayer ceux qui n'y pen-
sent pas, jeter le trouble et l'effroi, ou rassurer et produire la
sécurité pour ainsi dire à volonté, relativement à cette calamité
publique et privée. Et que ne peut pas faire la spéculation, le
besoin d'argent et bien d'autres choses, dans ce cas? On ne le
sait que trop !
D'ailleurs, cette puissance peut bien compliquer ou aggraver
plus ou moins, en y adjoignant les effets du choléra-morbus, les
autres maladies contagieuses véritables, mais elle ne peut pas
produire seule ces dernières ; car, pour celles-là, il leur faut
un agent plus matériel et contagieux, dont le choléra-morbus
véritable n'a pas besoin pour se reproduire.
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Il est évident que cette constatation peut alors parfois servir
d'instrument aux mauvaises passions, qui peuvent en profiter,
puisque i'expérience, souvent répétée, prouve que des cas de
mort par le vrai choléra-morbus étant ignorés, il ne s'en re-
produit ordinairement pas d'autres; tandis que des cas de mort
étrangers au choléra, pris pour lui et constatés comme étant
des cas de mort occasionnés par le choléra, le produisent aus-
sitôt en jetant l'effroi, et dès que la nouvelle s'en répand, elle
en donne de nouveaux cas, des cas réels et très-promptement
mortels, et surtout provoque de nombreux cas de diarrhée,
comme on le sait très-bien. Et pourquoi cela? C'est ce qu'il y
aura souvent à mettre hors de doute de manière à ne pouvoir
plus le contester.
Si l'on fait attention aux causes qui ont précédé une attaque
de choléra-morbus, on voit souvent que l'individu a pu être
d'abord exposé à une cause morbifique capable de produire en
d'autres temps et en d'autres lieux une maladie grave ou mor-
telle ; par exemple, une perturbation générale, une grande im-
prudence, un froid subit étant en sueur, une forte indigestion,
quelle qu'en soit la cause, ou une médication contraire, impru-
dente ou autre, capable de le rendre malade ; mais au lieu d'une
maladie ordinaire, elle peut prendre tout à coup un autre carac-
tère sous l'influence de la frayeur qu'éprouve le malade s'il
croit qu'il va mourir, s'il se croit empoisonné ou atteint du cho-
léra-morbus, et s'il a des motifs pour le craindre, si le bruit en
court, surtout s'il en a vu ou s'il en a entendu le récit, qui l'a im-
pressionné, et c'est ce que la mémoire peut reproduire alors chez
lui à ce moment.
L'effroi que peut causer chez certains individus la présence
constatée du choléra-morbus, lorsque ce mot et ses effets en sont
déjà connus, est tel, que c'est là la cause qui agit le plus forte-
ment et frappe du même coup l'origine des nerfs pneumogastri-
ques et tous les centres nerveux gan glionnaires auxquels sont su-
bordonnées toutes les fonctions de la vie organique et de nutri-
tion qui sont alors simultanément atteints. Dans.ce cas, il peut
produire seul et par lui-même l'effet mortel, s'il est assez puissant
sur l'individu, et, sans autres causes, pour lui donner un fris-
son glacial plus ou moins permanent; et c'est ce qui constitue
alors ce qu'on appelle l'état algide, qui produit aussitôt chez lui
le pressentiment d'une mort prochaine, parce que son action
- 45 -
agit alors principalement sur ces centres nerveux de la vie or-
ganique et de nutrition, y compris ceux de là huitième paire, et
souvent aussi plus ou moins fortement sur ceux de la vie de
relation, et que celte action, alors mortelle, a été plus forte, plus
puissante que la résistance vitale, qu'elle n'a pas seulement re-
foulée, comprimée ou paralysée momentanément, mais qu'elle
a détruite par sidération ou par son action lélhifère. La mort,
dans ce cas, est alors certaine et'inévitable, quoiqu'on fasse
après pour rappeler à la vie le. patient, parce qu'il a été alors
frappé mortellement du premier coup.
L'individu a donc été, par cette cause, subitement réduit à
l'état d'un cadavre encore vivant, donnant même déjà lieu à un
commencement de séparation et de décomposition des éléments
de l'organisme, c'est-à-dire aux symptômes cholériques au plus
haut degré ; c'est précisément ce que prouve l'expérience pra-
tique.
Mais, si cette action morbide a été moins puissante, si la vita-
lité, au lieu d'avoir été tuée, n'a été que refoulée, suspendue,
paralysée, ou n'a pas été définitivement détruite dans ses prin-
cipaux centres, il arrive qu'après un certain temps cette vitalité
engourdie, refoulée, paralysée, se réveille, repousse à son tour,
lutte avec plus ou moins d'énergie contre l'effet de cette cause
qui tendait à détruire fa vie afin de rétablir les fonctions trou-
blées, perverties ou suspendues qui compromettaient la vie, et
pourréparer, s'il y a lieu, les désordres quiontété produits à cette
occasion ; c'est là l'effet de la réaction, qui ne peut être alors
véritablement qu'une action vitale, comme on doit alors le com-
prendre pour être dans le vrai.
On peut d'ailleurs s'en former une idée en examinant ce qui se
passe dans l'anesthésie, qui produit à peu près le même effet que
l'effroi, mais dans un sens inverse; car l'un agit plus spéciale-
ment sur les fonctions de l'appareil nerveux de la vie de rela-
tion dont il suspend les actes, tandis que l'autre, où l'effroi at-
teint plus spécialement celles de la huitième paire et de l'appareil
nerveux ganglionnaire dont il bouleverse ou suspend les fonc-
tions, et que l'excès d'action, dans l'un et dans l'autre cas, pro-
duit également la mort.
Par exemple, l'éther, le choloroforme, et autres substances
anesthésiques, peuvent suspendre et paralyser à. volonté mo^-
mentanément l'action nerveuse cérébro-spinale ou de la vie de
- 46 -
relation, et tout ce qui préside aux phénomènes de l'intelligence,
des sens, de la sensibilité et du mouvement volontaire, car on
sait que ces facultés sont alors tellement anéanties par l'action
de ces agents, qu'on peut couper, tailler et opérer l'individu
anesthésié, comme on le ferait sur un cadavre, tant que cet état
dure ; mais, si l'on y fait attention, on voit que les fonctions or-
ganiques et de nutrition ne sont pas suspendues, que la circula-
tion, la respiration, les fonctions nutritives, les sécrétions et
autres continuent de s'exécuter, parce que cette action n'a pas
lieu alors sur l'appareil nerveux, qui préside aux phénomènes
d'assimilation et de désassimilation, ou de la vie organique et de
nutrition ; mais si celui-ci vient à être atteint aussi par l'exten-
sion de l'action anesthésique, surtout quand l'estomac est plein
d'aliments, et qu'elle doit être dans ce cas poussée trop loin pour
produire son effet, la mort est instantanée, subite, comme l'ex-
périence ne l'a que trop malheureusement prouvé. Nous aurons
d'ailleurs plus tard à revenir sur ces faits, plus en détail.
L'effet que produit la constatation, surtout officielle, du choléra-
morbus, donne lieu à un effet anatogue, mais, avons-nous dit,
dans un sens inverse, parce que c'est principalement sur les
centres nerveux de la vie organique et de nutrition, c'est-à-dire
sur les nerfs de la huitième paire et sur le grand sympathique
qu'il porte alors son action, et par là pervertit,, suspend, para-
lyse et anéantit les fonctions organiques ou donne la mort par
son excès d'action. Ce qu'on peut produire, pour ainsi dire, à
volonté, par l'expérience.
Et c'est précisément en suspendant, en pervertissant où en
anéantissant les fonctions de la vie organique et de nutrition
qui sont sous la dépendance de ces nerfs, et parce que ces fonc-
tions sont les plus essentielles à l'entretien de la vie, telles que
la circulation, la respiration et autres, que surviennent les symp-
tômes du choléra, de même de ceux de l'agonie, qui sont analo-
gues, et que, par suite d'une maladie quelconque arrivée à son
terme fatal, ces mêmes fonctions ne peuvent plus avoir lieu,
comme on le sait.
Mais ces symptômes d'agonie ont aussi leurs caractères pro-
pres et reconnaissables, si l'on y fait attention ; car les uns ar-
rivent plus ou moins rapidement, et sans cause qui puisse être
matériellement constatée, qui survient tout à coup et leur fait
prendre un caractère spécial, comme dans le choléra, tandis que,
- 47 -
dans l'agonie et la plupart des autres maladies, on y remarque
souvent des causes antérieures qui ont peu à peu miné, détruit
les organes, les sources de la vie, et qui ont amené ces symptô-
mes qui sont ceux de la décomposition organique, symptômes
qui précèdent si souvent la mort, et qui la font prévoir et pro-
nostiquer, plus ou moins de temps avant l'événement, comme
on le sait.
Lorsque le choléra-morbus débute subitement avec une cer-
taine gravité, l'individu qui en est atteint est saisi d'un froid
glacial, qui, lorqu'il descend au-dessous de dix-neuf degrés, est
mortel;ïil en est de même pour l'innervation, dont l'abaissement
peut se mesurer aussi, non pas par le thermomètre, mais par le
degré d'insensibilité, de l'anéantissement, et de la prostration
physique et morale et autres symptômes qui ont lieu.
.Ce frisson survient le plus souvent après que l'individu a
éprouvé, pendant un temps variable, une série de phénomènes
plus ou moins remarquables, tels qu'une sorte d'étourdisse-
ment, de battements dans la tête, de tournoiements, ou d'état,
comme d'ivresse, d'oppression, de constriction précordiale, de
faiblesse, d'anhémie, de prostration subite, accompagnée de vo-
missements et de déjections alvines, plus ou moins abondan-
tes, qui deviennent bientôt caractéristiques, car cet état de choses
est suivi d'un sentiment d'effroi, de prostration extrême, d'abat-
tement physique et moral extraordinaire, de crampes, qui se
font sentir principalement dans'les membres inférieurs, etc. Et
souvent dans un temps trèsrcourt, en moins d'un quart d'heure,
le faciès de l'individu se trouve tellement amaigri, les traits du
visage sont tellement contractés, les cavités deviennent si forte-
ment prononcées, les orbites surtout si excavés, que la peau
semble comme collée sur les muscles et les os, non-seulement à
la face, mais par tout le corps, qui ne ressemble bientôt plus
qu'à un cadavre encore vivant ; la voix s'est éteinte ; on remar-
que souvent une agitation extrême, des mouvements involon-
taires; des cris aigus et perçants sont arrachés par les douleurs
et les crampes.
Malgré qu'un froid glacial des extrémités, de la langue et de
presque tout le corps glace l'individu, on sait qu'il accuse sou-
vent une soif ardente, une chaleur vive et brûlante, surtout à
l'intérieur.
La peau, naturellement contractée, paraît rugueuse, rembru-
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nie, vergetée, plus oU moins cyanosée, surtout vers les extré-
mités et les ongles ; elle n'est ordinairement ni sèche ni humide,
mais d'un froid glacial, et parfois recouverte plus ou moins d'un
enduit gluant, poisseux et froid; les veines sous-cutanées de-
viennent très-apparentes, comme engorgées; elles sont con-
tractées sur elles-mêmes. . ;
Les sécrétions deviennent nulles, ou à peu près nulles; leurs
conduits et leurs réservoirs, s'ils en ont, se contractent sur eux-
mêmes, de même que tous les canaux membraneux ou tissus
contractiles qui se resserrent alors sur les fluides qu'ils contien-
nent.
De sorte que si l'on compare alors le corps humain à un man-
chon, ayant une surface externe représentée par la peau et une
surface interne formée principalement par le canal gastro-in-
testinal depuis la bouche jusqu'à l'anus, considéré de cette ma-
nière, il devient alors évident que si les fluides sont eux-mêmes
déjà modifiés dans leur vitalité, qui en permet jusqu'à un cer-
tain point, dans les vaisseaux, la séparation des parties solides
d'avec les parties fluides, comme si le sang était déjà sorti des
vaisseaux et mis dans un vase ; ce liquide doit donc éprouver
entre ces téguments eux-mêmes modifiés une pression qui doit
être considérable, vU l'état de maigreur subit et apparent
qu'éprouve le corps ; et les parties les plus fluides s'en sépa-
rent, par une sorte d'exosmose morbide due à la perte, ou à
une modification dans la vitalité de ces surfaces et comme
sous la puissance d'une presse, et filtrent par les parties les plus
perméables, les plus faciles, les plus poreuses, qui sont préci-
sément à la surface gastro-intestinale, pour s'échapper au de-
hors par les vomissements et les déjections alvines, sous une
apparence particulière, spéciale, ne ressemblent pas aux vo-
missements ou aux selles liquides ou solides ordinaires, mais
plutôt à un liquide séro-albumineux semblable à de l'eau de riz,
ayant ordinairement une odeur faible de lymphe fraîche et une
saveur légèrement alcaline.
C'est là, en effet, la partie séreuse du sang qui s'échappe sou-
vent avec une très-grande abondance; et cette évacuation est
rendue trouble par des flocons albumineux, qui s'en séparent
aussi et qui lui donnent cette apparence, cette couleur blan-
châtre remarquable et caractéristique : c'est donc véritablement
une saignée blanche.
- 49 -.
. C'est aussi ce qui explique la faiblesse et la prostration re-
marquables qui doivent s'en suivre, et le danger qu'occasionne
l'abondance instantanée de cette évacuation ou sa persévérance,
à cause du dérangement, de l'obstacle, que cette perte anor-
male occasionne dans la, composition du sang, qui perd de plus
en plus sa fluidité naturelle, et ne peut bientôt plus circuler
librement, devenant trop plastique, trop épais, trop consistant.
Et comme l'absorption paraît être aussi devenue nulle, ou à peu
près nulle, également par la perte ou par le défaut de vitalité,-
le sang ne peut pas réparer en temps convenable, et assez
promptement, la perte qu'il a faite dans sa fluidité, comme on
le verra plus tard; ce qui permet l'explication de cet état de
choses si extraordinaire.
Quelquefois cette perte a lieu en même temps, ou plus parti-
culièrement par la peau également modifiée, sous forme de
sueurs abondantes, froides, glutineuses, comme on le voit chez
certains sujets très-lymphatiques, avec ou sans éruption à la
peau, comme dans la suette et quelques variétés du choléra-
morbus dans sa forme.
La peau perd aussi plus ou moins, peu à peu ou tout à coup,
sa sensibilité, qui peut devenir tout à fait nulle, et peut faire
l'effet d'un filtre inerte.
Les paupières sont comme paralysées, abaissées sur le
globe de l'oeil, qu'elles recouvrent à peu près à moitié ou en
grande partie ; elles sont fortement injectées, comme le globe
de l'oeil lui-même, et ne paraissent plus ou presque plus obéir
à la volonté du malade ; les larmes et autres sécrétions des
yeux deviennent nulles par le défaut même de"leur sécrétion ;
il en est de même du mucus nasal, de la salive et des au-
tres sécrétions ou excrétions. Elles ne paraissent plus ; du
moins elles n'ont lieu qu'anormalement ou accidentellement
alors.
La langue est blanche ou grisâtre, molle, froide^ un peu hu-
mide ; la voix est fortement altérée ou presque éteinte, et tout
cela a lieu sans signes apparents d'inflammation.
Le malade, quoiqu'il n'y ait pas d'absorption sensible, accuse
une soif ardente, souvent même inextinguible; il avale avec
avidité les liquides qu'iljrejette peu de temps après qu'ils ont
été pris, sans efforts et] par houffées; il se plaint d'une chaleur
brûlante à l'intérieur, quelquefois à l'extérieur, et quoiqu'il
i
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soit froid, il tend souvent à se découvrir ; comme s'il avait trop
chaud, comme si ce qui le recouvre le gênait.
La sécrétion du lait chez les nourrices devient ordinairement
nulle, de même que les autres sécrétions; la bile, dans le plus
grand nombre des cas, ne paraît plus, à moins que la vésicule
qui en était pleine auparavant ne s'en débarrasse en se contrac-
tant, et colore en verdâtre le produit des vomissements; ce-
pendant cette teinte peut provenir d'une autre cause, par
exemple, de la nature des boissons ou médicaments qui peu-
vent lui donner cette couleur, ou par l'empoisonnement par le
cuivre, cas qui ont été assez souvent observés et constatés dans
le quartier des Invalides, en 1832 et en 1849, comme on le verra
par la suite.
La sécrétion et l'expulsion des urines, de même que des autres
sécrétions et excrétions, deviennent nulles; la région de la
vessie est fortement excavée par l'entière vacuité de celle-ci,
par sa contraction sur elle-même et par celle des muscles et
de la peau.
Les battements du coeur et du pouls se ralentissent, s'affai-
blissent graduellement des extrémités au centre jusqu'à leur
cessation complète, s'il ne survient pas de réaction qui, au con-
traire, a lieu, elle, du centre à la circonférence.
La respiration, quoiqu'elle paraisse se faire encore, n'a véri-
tablement plus lieu ordinairement, qu'en apparence seulement
et par les efforts des muscles soumis à la volonté, qui luttent
instinctivement contre la mort, ou l'imminence de l'asphyxie,
du besoin d'air, et en exécutent encore les mouvements; mais
l'acte de la respiration ne s'opère plus que d'une manière plus
ou moins incomplète; car si l'air est encore inspiré et expiré
par le mouvement de soufflet de la poitrine, il ne change plus
ou presque plus de nature, la vitalité des surfaces bronchiques
étant modifiée ou suspendue, et la preuve, c'est que si l'on fait
traverser l'air expiré au travers de l'eau de chaux, efle n'en est
plus ou presque plus troublée.
On peut donc remarquer alors, et s'assurer qu'il n'y a plus ou
presque plus d'absorption d'oxygène de l'air; qu'il n'y a plus
ou presque plus d'expiration de gaz acide carbonique, accom-
pagnée de vapeurs aqueuses qui s'exhalent des poumons; que
le sang veineux n'est plus ou presque plus revivifié, artérialisé
normalement, et qu'il n'éprouve plus, convenablement du

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