Réflexions politiques sur l'influence funeste de la guerre sur la littérature, les sciences et les arts

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Sétier fils (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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POLITIQUES
SUR L'INFLUENCE FUNESTE
REFLEXIONS
POLITIQUES
SUR L'INFLUENCE FUNESTE
DE LA GUERRE,
SUR la Littérature , les Sciences et les Arts»
A PARIS;
Chez L.P. SÉTIER Fils, Imprimeur - Libraire,"',
Cloître Saint-Benoît, N°. 23 ;
BELIN , Libraire, Quai des Augustins;
Et chez les Marchands de Nouveautés.
1814.
RÉFLEXIONS
POLITIQUES
SUR L'INFLUENCE FUNESTE
DE LA GUERRE,
SUR la Littérature, les Sciences et les Arts.
DEPUIS vingt années la France, accablée sous
le fardeau de guerres intestines et extérieures,
épuisée par de continuels sacrifices, et enfin
relevée par l'illustre descendant de Henri IV,
au bord de l'abîme où l'allai t précipiter le
tyran dévastateur; encore quelques instans d'op-.
pression et sa ruine était complète.
Quel vaste sujet de réflexions ne nous offrent
pas les événemens politiques depuis l'époque
fatale où le meilleur des rois a descendu les de-
grés d'un trône illustré par ses ancêtres pour
monter ceux de l'éçhafaud à l'endroit même
où la reconnaissance publique avait érigé la
statue de son aïeul ! Depuis cette époque , dis-
je, jusqu'à celle de là, pacification générale,
I
ma plume se refuse à tracer le tableau déchi-
rant dès calamités humaines, pendant l'inter-
règne de nos princes légitimes. Ne nous écar-
tons pas de notre sujet; laissons l'historien
fidèle dévoiler les crimes à la lueur du flam-
beau de là vérité. Occupons - nous de soins
non moins importais. Tâchons de faire sentir
les avantages inappréciables de la paix et de la
sage administration d'un gouvernement pa-
ternel.
Un prince, occupé de faire la guerre, ne
peut en mème-tems protéger et récompenser
les lettres et les arts. On m'objectera , sans
douté, que, malgré les guerres sanglantes qui
viennent récemment de désoler la France, le
monarque quittant quelquefois l'epée meur-
trière, porta ses regards vers les monumens
qui embellissent nôtre Athènes moderne, qu'il
les restaura, qu'il en créa de nouveau ; mais
si nous jetons un coup-d'oèil sur les dépenses
exorbitantes occasionnées par la guerre-; si
nous pensons aux trésors qui ont été engloutis
par l'imprévoyance de Buonaparte , malgré là
réputation justement méritée des Français dans
les artsj et l'orgueil patriotique avec lequel ils
admirent les belles productions de nos artis-
tes , nous conclurons que ces embellissemens
n*étaiérit que des insultes faites aux maux de
( 3 )
la nation principalement lorsque la source des
richesses commerciales était entièrement anéan-
tie par l'absurde système du blocus continen-
tal; système évidemment non moins ruineux
pour les commerçans du continent que pour
ceux de l'Angleterre ; système dicté par l'ava-
rice et dont le véritable objet était de rendre
Buonapârte ; le seul négociant de l'Europe ;
puisque sous le nom de licence , il enveloppait
presque tous les bénéfices, du peu de commerce-
qui était:toléré. Mais hélas! perdant de vue ,
pour un instant, l'étal dé détresse de la nation,
demandons-nous si tous ces nouveaux embel-
lissemens doivent exciter une douce satisfaction
dans le coeur d'un Français. Sont-ils vraiement
les, productions des travaux. de nos artistes ?
Non. Ils .attestent en grande partie la ra-
pacité barbare du gouvernement de Napoléon ;
et si nous n'avons pas éprouvé un pareil traite-
ment de. la part de ceux dont notre gouverne-
ment avait excité l'inimitié, s'ils ont permis,
que ces chefs-d'oeuvre restassent parmi nous ,
nous en sommes redevables à leur civilisation
supérieure.
On se rappelera toujours avec plaisir ce mot
de Louis, Dauphin dé France, fils de Louis XV.
Il avait tracé de sa main des plans de palais et
de jardins magnifiques. Ceux à qui illesmou-
(4)
tra en louèrent la beauté. « Ce qu'ils ont de
» plus beau , dit le Dauphin, c'est qu'ils ne cou-
pleront rien au peuple ; ils ne seront jamais
» exécutés. »
C'est un vol fait à la nation dans des cir-
constances malheureuses que de prodiguer des
millions pour éterniser sa gloire ; ces embel-
lissemens dont l'objet eût été louable daris des
tems de paix et de prospérité ne font alors
qu'insulter aux souffrances du peuple,
Même quand les guerres sont incontestable-
ment justes et inévitables, un. prince , guidé
par la sagesse et l'amour de ses sujets, évitera
toutes espèces de dépensés qui ne soient pas
d'une nécessité absolue.
Il doit laisser à l'histoire le soin de conserver
le souvenir, de ses victoires et les actions de
valeur de ses guerriers. Si Louis XIV sut en
même-tems combattre ses ennemis , protéger
les arts ; et récompenser les hommes à talent,
non-seulement dans l'intérieur de la France,
mais même au dehors de son royaume. nous
devons nous rappeler quel les plus grands ef-
forts militaires de son règne ne peuvent se com-
parer au carnage dont la France est aujourd'hui
la victime. Au surplus, laissons Louis XIV
être son propre juge. Dans le conseil qu'il a
donné sur le lit de mort à son successeur, nous
( 5 ) y
trouverons plus de. véritable sagesse et de gran-
deur d'àme que dans ses actions , qui ont été
si hautement louées par ses flatteurs. Loin de
chercher à cacher ou même à excuser ses er-
reurs , il engagea son petit-fils à ne pas l'imiter
dans sa passion pour la gloire militaire, la
guerre et les bâtimens; mais à tâcher de sou-
lager son peuple. Ce prince a mieux encou-
ragé les lettres, les arts et les sciences qu'au-
cun autre souverain, parce qu'il savait distin-
guer lé vrai mérité du faux brillant de l'esprit
ou d'un talent médiocre. Il avait l'idée du beau,'
du grand , et tout ce qu'il a fait respire la ma-
gnificence. Sans avoir une connaissance-pro-
fonde; des arts, il joignait à l'étude qu'il en avait
fait et aux idées générales qu'il en avait ac-
quises un goût solide ; ce qui lui donnait les
moyens d'apprécier les talens à leur juste va-
leur. Soixante savans de l'Europe reçurent de
Louis XIV des récompenses et furent étonnés
d'en être connus. « Quoiqu'il ne soit pas votre
» souverain, leur écrivait Colbert, il veut être
» votre bienfaiteur; il vous donne cette lettre
» de change comme un gage de son estime (I). »
(I) De toutes les nations de l'Europe l' Angleterre était
incontestablement à cette époque sa plus grande ennemie.
( 6)
Parmi le nombre presqu'incroyable d'hom-.
mes qui viennent de périr, non-seulement sous
le fer meurtrier de l'ennemi, mais encore de
misère, de douleur et de faim , comment penser
que chez une nation civilisée et amie des arts et
des lettres, il ne s'en serait pas trouvé un grand
nombre nés avec d'heureuses dispositions pour
les cultiver, dont les lumières eussent servi à
éclairer leurs concitoyens, dont les découvertes
importantes eussent été d'une utilité générale
aux progrès des sciences ? Hjélas ! des millions-
d'individus ont été moissonnés à la fleur de
leur âgé , avant d'avoir pu développer les moin-
dres talens. En parler, serait r'ouvrir les plaies en
core saignantes deleurs malheureuses familles.
Cette considération ne fut point un obstacle aux bienfaits
que ce souverain dispensa sur les hommes de ce royaume,
qui étaient distingués par' leurs talens ou leur génie, et
particulièrement sur le célèbre Newton. II est à remar
quer que, sous le règne de Louis XIV, non-seulement la
France produisit une foule de grands bommes dans, tous
les genres majs, encore que le goût des lumières s'accrut
sensiblement parmi les autres nations.
Le mérite doit être récompensé partout où il se trouve,
et je ne doute pas que, si tous les monarques de l'Europe
eussent encouragé les sa vans de la même manière,,, la lit-
térature, et les arts principalement, eussent été portés à
un plus haut degré de perfection.
(7)
Il est vrai que depuis la révolution les sciences
exactes se sont acheminées rapidement vers la
perfection, parce que c'était en grande partie
de leurs succès que dépendait la tactique mili-
taire; mais aussi les Français ont payé bien
cher cette funeste connaissance. Que n'aurions-
nous pas dû attendre si de pareils efforts dé l'en
tendement humain avaient été dirigés vers les
objets civils , vers ces objets qui ont été et qui
seront à jamais révérés par toutes les nations
civilisées?
La guerre en épuisant un état par le fardeau
énorme des taxes, en né laissant pas entrevoir
à l'industrie de succès dans ses entreprises, pa-
ralyse le génie. Ceux qui auraient pu espérer de
retirer quelques avantages de leurs talens dans
des circonstances plus heureuses , ne veulent
point faire le sacrifiée de leur temset d'une partie
de leur fortune pour perfectionner l'industrie.
Ils attendent dans le silence un nouvel ordre
de choses avant de mettre leurs projets à exé-
cution; et souvent la mort a terminé leur car-
rière avant qu'ils aient pu offrir à la société le
tribut de leurs lumières. Le littérateur, l'ar
tiste ne peuvent plus se livrer librement à leurs
occupations ordinaires, lorsque les sacrifices
onéreux et réitérés qu'ils sont obligés de faire ,
les mettent dam une telle anxiété, qu'ils crai-
( 8)
gnent souvent que l'existence de leur famille
ne soit compromise. Ils gémissent sur les
maux de leur patrie, le présent les afflige dou-
loureusement, l'avenir les inquiète. Loin d'a-
voir cette chaleur qui donne de la vigueur à
l'a me , leurs talens, leurs forces corporelles
même tombent en décadence, comme s'ils
étaient minés par un poison lent; et on pour-
rait citer bien des exemples qui prouveraient
que de tels hommes ont souvent été victimes
d'une mort prématurée.
Il n'y a que les artistes employés par le gou-
vernement qui jouiraient de quelque félicité,
si elle n'était altérée par les tristes réflexions
que doivent leur suggérer les malheurs de leur
patrie; les autres ne travaillent que peu ou
point. Cette protection , que les artistes ont '
droit d'attendre des hommes opulens, devient
nulle ; les riches opprimés par les taxes qui
tombent directement sur eux-mêmes, et peut-
être encore-plus par les: pertes occasionnées
par l'appauvrissement ou la ruine de leurs ifèrr-
miers, qui sont en même-tems surchargés de
réquisitions, qui manquent de bras pour leurs
travaux, à qui même on enlève un des premiers
mobiles de leur état, leurs chevaux; les riches
dis-je , en pareil cas, ne se trouvent pas dans la
possibilité; d'encourager les arts ; ils n'oseat pas
(9)
même placer leurs fonds dans les maisons de
commerce ou de banque, ou sur l'état; la con-
fiance n'existe plus, une froide méfiance et une
dure parcimonie excluent toute idée de géné-
rosité ou d'élégance. Tout ce qui charme les
sens ou aggrandit l'ame,doit être différé : il faut
d'abord assurer l'existence.
Les peintures, les sculptures, les bibliothè-
ques et tout ce qui fait les délices de la vie
civilisée est remis à une époque plus éloignée,
jusqu'à ce que , peut-être, ni le peintre, ni le
sculpteur, ni l'auteur, ni le libraire n'existent
plus. Quand même ils survivraient à ce mal-
heureux état de choses, leurs souffrances au-
raient bien dû empêcher des génies de premier
ordre de suivre une carrière si ingrate ou au
moins si précaire.
C'est une observation très-ancienne et très-
bien fondée que l'esprit humain possède en gé-
néral un principe d'activité qui est naturelle-
ment ennemi d'une oisiveté totale ; et lorsque
cette activité n'est pas dirigée vers quelque chose
de louable, il arrive toujours qu'elle se tourne
vers quelque chose de vicieux. C'est d'après
ce principe , ce me semble, qu'on peut facile-
ment expliquer pourquoi, dans les époques
malheureuses où les arts, les sciences et le franc
commerce ne prospèrent pas, on voit toujours
2
(10)
des nuées de spéculateurs et d'agioteurs. Les
observateurs superficiels confondent toujours
ces caractères avec les négocians, rien ne se
ressemble moins (I).
Le caractère d'un négociant, outre les con-
naissances relatives à la branche de commerce
qu'il a embrassée, exige une probité scrupu-
leuse, de la modération dans ses vues et ses es-
pérances, et par conséquent de la patience et
une application soutenue. Le spéculateur a pour
objet de faire une fortune rapide, quels que soient
les moyens qu'il emploie : lorsqu'un petit nom-
bre de ces aventuriers réussissent, nous sommes
sûrs d'être éblouis par leur luxe insultant et
leur ostentation. Mais à peine entendons-nous
parler de milliers de misérables qui, en cher-
chant à les imiter, ont entraîné leur propre ruine
et se sont couverts d'infamie: et, ce qui est
plus affreux, qui ont enveloppé une multitude
de gens respectables dans le tourbillon de leur
folie et de leur ambition.
Il n'est pas nécessaire d'appuyer sur les maux
qui résultent des obstacles que la guerre met
aux communications commerciales entre les
(I) On pourrait aussi mal-à-propos comparer le négo-
ciant au joueur de profession ; car effectivement le spé-
culateur ou l'agioteur n'est qu'un joueur en gros.

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