Réflexions sur l'histoire contemporaine

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Amyot (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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RÉFLEXIONS
SUR
L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
PARIS
AMYOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
8, RUE DE LA PAIX
1871
RÉFLEXIONS
SUR
L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'EUFURTH, 1.
RÉFLEXIONS
SUR
L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
PARIS
AMYOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
8, RUE DE LA PAIX, 8
1871
RÉFLEXIONS
SUR
L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
Le propre des grandes commotions est de pro-
voquer les examens de conscience, et de livrer à
une révision rigoureuse les idées qui ont jusque-là
défrayé sans conteste la foi d'une série de généra-
tions. Une des compensations de la révolution de
1848 est peut-être d'avoir posé un certain nombre
de questions absolument nouvelles auprès d'une
élite imperceptible, moins fermée que la foule aux
avertissements de l'expérience. La crise formidable
que la France est en train de traverser portera-t-elle
au moins ses fruits? S'il est vrai que la fortune ma-
térielle des peuples ne soit jusqu'à un certain point
que l'expression de leur état moral, et que les na-
tions, comme les individus, n'aient, après tont, que
1
— 2 -
la destinée qu'elles se sont faite et qu'elles méritent,
le sens d'un abaissement dont la gravité par malheur
implique autre chose qu'un concours fortuit de cir-
constances défavorables, ne saurait être trop re-
cherché. Un pays tel que la France ne descend pas
tout d'un coup du premier rang, sans qu'il y ait
lieu de conclure à l'existence de causes sérieuses.
Les explications d'un événement de cette importance
tirées de l'ordre des considérations purement mili-
taires, n'épuisent pas toute la vérité. La force mili-
taire étant au demeurant un assez bon critérium de
ce que vaut un peuple, la faiblesse des armées
françaises, loin de rendre raison des malheurs ac-
complis, aurait-elle même besoin d'être expliquée
au même titre. L'explication tirée des torts impu-
tés au régime impérial avec cette générosité dont
les puissances tombées peuvent difficilement éviter
les témoignages, outre que sa justesse reste à dé-
montrer, serait en tout cas tout aussi insuffisante.
Même en admettant, sans attendre l'heure des juge-
ments impartiaux, que les reproches adressés aux
dix-huit années de l'empire fussent tous fondés, la
marge réservée à l'intervention d'autres causes plus
profondes et plus anciennes demeurerait encore
entière. Les banales accusations de corruption et de
despotisme, qui n'ont été épargnées à aucun gou-
vernement déchu, ne rendent pas compte de tout..
Les vices faits pour frapper les regards superficiels,
et servir de thème facile à de vaines déclamations,
ne sont pas en général les plus dangereux.
La leçon infligée par les événements porte plus
— 3 -
loin et remonte plus haut. Nos revers militaires, la
révolution du 4 septembre, celle du 18 mars, l'in-
cendie de Paris sont les symptômes d'un même mal,
et les effets d'une même cause. Le triomphe d'une
race aristocratique et religieuse, chez laquelle le
dépôt des vertus monarchiques et de la discipline
dynastique est demeuré intact, n'est pas le fait du
hasard. Quand les faits ont parlé, refuser d'ouvrir
les yeux à l'enseignement qui ressort de la supério-
rité d'une semblable organisation, serait puéril.
Rien ne prouve que l'épreuve par laquelle la France
passe actuellement ne soit pas le dernier mot de
l'ambitieuse, mais à bien des égards chimérique,
tentative sur le succès de laquelle, il y a quatre-
vingts ans, elle a placé l'enjeu de son avenir. Le
problème posé par son humiliation présente n'im-
plique rien moins que la question de savoir jusqu'à
quel point une nation peut impunément prolonger
l'expérience que depuis 1789 elle est en train de
poursuivre. Si l'histoire sert à quelque chose,
quatre-vingts ans d'agitations stériles, d'efforts
impuissants vers un état de liberté régulière qui
fuit sans cesse, d'alternatives violentes entre la
dictature et l'anarchie, couronnées par le coup de
tonnerre d'un des plus grands désastres nationaux
qu'un peuple puisse essuyer et par l'acte de suicide
le plus monstrueux qu'une nation se soit jamais per-
mis, ont de quoi donner à réfléchir. A moins d'un
aveuglement indéfini, il est difficile, en présence
de semblables résultats, de ne pas se demander si
la voie suivie jusqu'ici est bien la vraie, si, sous
— 4 —
prétexte de progrès, nous n'avons pas fait fausse
route en poursuivant une pure illusion, si les con-
quêtes de la révolution de 1789 valent ce qu'elles
coûtent.
CHAPITRE PREMIER
COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF SUR LES QUATRE-VINGTS DERNIÈRES ANNÉES.
Le présent est tellement lié au passé, que toute
tentative pour comprendre l'un sans l'autre est d'a-
vance frappée de stérilité. La véritable intelligence
politique suppose avant tout celle de l'histoire.
Aussi tout essai de considérations contemporaines
doit-il forcément être précédé d'un regard jeté en
arrière. La révolution de 1789, qui est le point de
départ auquel il faut nécessairement s'attacher, si
l'on veut saisir le sens du développement dont elle
est la source, n'est-elle même intelligible qu'à la
condition de s'expliquer par ce qui l'a préparée. Le
fait capital qui domine tout en France, la prédomi-
nance de l'égalité sur la liberté, ne lui est pas
entièrement attribuable, il fait depuis longtemps
partie essentielle delà tradition française. Même à cet
égard, la révolution n'a innové que jusqu'à un certain
point, c'est la royauté qui, de ses propres mains, s'est
chargée de lui frayer le chemin. Le développement
1.
— 6 —
historique qui assigna en France à la royauté contre
In noblesse le rôle de protectorat des communes dé-
volu en Angleterre, par une marche inverse, à la
noblesse contre le roi, devait fatalement aboutir bien
moins à la liberté qu'à l'égalité. Le jour où, grâce
au concours du tiers état, la royauté française eut
définitivement raison des résistances aristocratiques,
et put courber toute la nation sous le même niveau,
ce jour-là l'égalité fut fondée en fait, et la liberté
étouffée en germes. Louis XIV, la Convention, Na-
poléon Ier sont la triple expression du même despo-
tisme. Si l'on voulait faire dans le passé la part des
fautes, on trouverait que noblesse, bourgeoisie,
royauté, tout le monde a été plus ou moins cou-
pable. L'incapacité des classes aristocratiques est au
fond le grand malheur de notre histoire. Danser et
se battre, voilà ce que la noblesse en France a su
de tout temps faire en perfection, mais elle n'a su
faire que cela. Anarchique et divisée en face de la
royauté, exclusive en face du tiers état, elle n'a eu
l'art, ni de serrer ses rangs, ni de les ouvrir à pro-
pos ; elle n'a rien compris, ni à la solidarité indis-
pensable à toute oligarchie, ni aux périls d'un iso-
lement égoïste incapable d'épouser tout ce qui
excède les intérêts de caste. Doublement victime
de sa désunion au dedans, et de son indifférence
au dehors, la portée de la double nécessité imposée
en sens inverse à toute aristocratie jalouse de vivre
lui a échappé. Enfin elle s'est suicidée en acceptant
la vie de cour sous Louis XIV, l'absentéisme a con-
sommé son abdication. Rien, en somme, n'est com-
— 7 —
parable à la nullité de l'aristocratie française, si
ce n'est peut-être la complète incapacité dont la
bourgeoisie, émancipée par la révolution, a donné
depuis 1789 tant de preuves précieuses. Seule en
France, la royauté a fait preuve d'esprit politique,
du moins jusqu'à la seconde moitié du dix-septième
siècle, car là commencent ses erreurs. Quelque re-
grettable que soit, à beaucoup d'égards, la ligne
historique à laquelle la France s'est arrêtée, l'im-
partialité due au passé ne permet pas de confondre
dans la même condamnation les préparateurs de la
puissance royale et ceux qui l'ont poussée à outrance.
Pour avoir légué à Louis XIV le fruit d'un effort de
six siècles patiemment soutenu avec une suite admi-
rable, une royauté fortement assise sur l'unité
nationale constituée, ni Louis XI, ni Henri IV, ni
Richelieu, ni Mazarin, que les nécessités du cas de
légitime défense justifient d'ailleurs entièrement, ne
doivent être tenus pour responsables des excès qui
ont suivi. Le vrai coupable, c'est Louis XIV. Avec
lui commence, non-seulement l'abus, mais la dé-
viation de la vraie tradition monarchique faussée à
partir du moment où l'autorité royale n'eut plus
d'ennemis à combattre. Entre la conception quasi-
asiatique d'une monarchie omnipotente, où les su-
jets ne sont que poussière, où le souverain est tout,
où le monarque est considéré comme le proprié-
taire, par la grâce de Dieu, de ses sujets, telle que le
grand roi l'a réalisée, et la royauté issue de l'ancien
état germanique, où chaque droit a sa garantie, où
le droit royal lui-même, conçu comme quelque
— 8 —
chose d'essentiellement limité, n'est que la plus
haute expression du fief, où le roi, premier gen-
tilhomme du royaume, n'est autre chose que le
détenteur traditionnel des destinées nationales, il
y a toute la distance qui sépare l'Orient du monde
féodal, origine essentielle à laquelle il faudra tou-
jours en revenir, quand on voudra comprendre le
caractère et les nécessités des civilisations mo-
dernes.
La croyance banale au despotisme de l'ancien ré-
gime n'est vraie que si l'on s'astreint à ne pas
regarder au delà des cent trente ou cent quarante
années qui ont précédé immédiatement 89. Il ne
faut pas voir dans la féodalité une sorte d'Éden ré-
trospectif; nier la somme de violences et de tyrannies
locales qu'elle a comportées serait puéril. Il n'en
est pas moins vrai que la liberté est née dans le
monde, le jour où, à la place de la notion de l'État
omnipotent, sous laquelle l'antiquité périt étouffée,
s'introduisit celle du droit individuel limité, mais en
même temps assuré par une série de pactes mutuels
librement consentis. Il y a loin sans doute du vrai
souverain féodal, d'un duc de France à Henri IV ;
mais il n'y a pas moins loin d'Henri IV à Louis XIV.
Le seul despotisme dont les blessures soient incu-
rables, et dont les atteintes ne pardonnent pas, celui
de l'Etat, ce n'est guère qu'à partir de la seconde
moitié du dix-septième siècle que la France a com-
mencé à le connaître dans sa plénitude. Elle n'a pas
cessé depuis de l'expier. La théorie théocratique du
droit divin, si exactement formulée par Bossuet, et si
— 9 —
impolitiquement opposée depuis à la doctrine toute
moderne de la souveraineté du peuple ne remonte
pas au delà de la tradition de Versailles, et n'a que
peu de chose à démêler avec l'ancienne royauté
française, telle que ses représentants antérieurs
l'avaient conçue. Louis XIV est, en ce sens, le premier
et le seul despote qu'ait eu la France jusqu'à 89, et
le vrai précurseur de la révolution. « L'État c'est
moi, » est la première parole sérieusement révolu-
tionnaire qui ait été proférée en ce pays. Rien de
sérieux en fait de liberté n'étant possible en dehors
des vraies notions libérales, introduites pour la pre-
mière fois dans le monde par les barbares, le précé-
dent doublement funeste à la liberté et au trône, posé
par la monarchie du dix-septième siècle, a porté ses
fruits. La révolution, trouvant le despotisme tout fait
se l'est approprié. La tyrannie a changé de mains ;
celle d'un seul est devenue celle de tous, sous le nom
de souveraineté du peuple. L'arsenal de l'ancien
despotisme, largement pillé, a livré toutes ses pièces.
Tout a servi, tout a été jugé de bonne prise, même le
droit divin; le radicalisme démocratique a eu le
sien, transformé à son usage ; la république a été
déclarée antérieure et supérieure à la volonté du
peuple ; la France en réalité n'a jamais été si loin de
la liberté. Les conséquences de la faute commise par
le pouvoir royal, victime de son triomphe excessif,
ont paru le jour où, seul debout sur les débris d'une
société nivelée, il eut trop tard à reconnaître le droit
qu'il avait donné à la logique égalitaire, de complice
devenue juge, de lui demander compte à son tour de
— 10 —
l'injure que l'égalité souffrait de son fait, et de le
rejeter comme un instrument de rebut devenu su-
perflu. Ainsi, pour passer de la souveraineté absolue
du prince, concentrant tout l'Etat en sa personne, à
l'État souverain se passant de prince, un seul pas et
le renversement de deux termes ont suffi. Mais l'ab-
solutisme de l'Etat ne saurait être lui-même qu'une
étape sur cette route où l'abîme appelle l'abîme. Il
n'est pas plus solide que l'absolutisme qu'il a rem-
placé, et il est exposé à périr par les mêmes causes.
Le nivellement social et l'absolutisme du prince ou
de l'État ne sont qu'une seule et même chose. La
fatalité qui condamne les principes d'égalité à se
dévorer eux-mêmes, quand ils n'ont plus rien à
broyer, et à ne s'arrêter qu'au bord du néant, doit
être épuisée jusqu'au bout. La fragilité du pouvoir
étant en raison directe de ses empiétements, il im-
porte assez peu à l'assiette d'une nation que la
souveraineté, de personnelle qu'elle était, se trans-
forme en une sorte d'abstraction anonyme, si dans
les deux cas sa sécurité est également compromise.
La substitution du droit divin de l'État, sous le nom
de souveraineté populaire, au droit divin monar-
chique, a préparé un ordre de choses tout aussi
précaire, où l'État ayant absorbé la société, risque
d'entraîner celle-ci dans sa chute. En pareil cas, une
seule brèche faite à l'édifice peut tout emporter.
L'effroyable effondrement de consciences, le déla-
brement moral qu'implique un régime tel que la
Terreur ne sont possibles que dans une société
démantelée, où tout principe de résistance a été
— 11 —
broyé, où le nerf des caractères est détruit, où les
masses inertes appartiennent comme une proie sans
défense à qui veut se baisser pour la ramasser. Le
fait d'une population de près de trente millions
d'hommes s'abandonnant à la merci d'une poignée
de meurtriers, d'ailleurs sans aucune portée, serait
inexplicable autrement. La période comprise entre
le triomphe définitif de la Montagne et le 9 thermidor
est en ce sens d'autant plus triste, qu'outre la dé-
faillance des âmes, elle coïncide avec un singulier
abaissement d'esprit. L'idée que l'humanité se par-
tage en deux classes tranchées, que toute la scéléra-
tesse est du côté des rois, des nobles et des prêtres,
et toute la vertu du côté du peuple, semble représenter
à elle seule toute la religion, toute la morale, toute
la politique, toute la philosophie du temps. Comment
une époque qui en est là, et qui se résigne à vivre sui-
des théories de cette force, n'expierait-elle pas par
une certaine déchéance les pauvretés dont elle se
contente? Ce n'est jamais impunément qu'une nation
en vient à tolérer l'ascendant d'une certaine somme
de sottise, et permet à la fausseté d'esprit de prendre
irrévocablement le dessus. Peut-être l'affront infligé
à la génération de 1795 par la nullité, la totale
inanité de vues des tribuns, des dictateurs et des
sophistes grossiers qui l'ont décimée, a-t-il eu sous
ce rapport des suites plus prolongées que leur éphé-
mère tyrannie. En se laissant pétrir par de tels
instituteurs, la France, déjà coupable de n'avoir pas
résisté à ses bourreaux, ne s'est-elle pas deux fois
humiliée? Le triomphe sur toute la ligne d'une basse
— 12 —
littérature, de la platitude déclamatoire, de la rhé-
torique fade et vide, l'introduction du mauvais ton
dans la politique, ne sont jamais un signe indifférent.
La simplicité n'est pas seulement la première condi-
tion en fait de bon goût, elle répond, comme le
goût lui-même, à de secrètes convenances d'un tout
autre ordre. La vraie dignité, le respect de soi sont
essentiellement simples. Quand la réserve, la froideur
aristocratiques n'auraient pour tout mérite que
d'impliquer une certaine tenue morale, et de rendre
aux peuples le service de les prémunir contre la
vulgarité de certains entraînements, en les empêchant
de placer leur confiance en trop bas lieu, ce seul
titre compenserait déjà bien des abus. La rapidité
avec laquelle la révolution a descendu la pente qui
mène aux dernières atrocités ne sera jamais trop
méditée. Vraie seulement en ce sens, qu'il faut ad-
mettre comme juste et moralement indispensable
une distinction entre les premiers et les derniers
acteurs du drame révolutionnaire, l'explication su-
perficielle qui tend à supprimer toute solidarité entre
89 et 93 est en contradiction formelle avec la fatalité
de la terrible progression géométrique partie de Mira-
beau pour aboutir à Marat. La Terreur fut une lourde
faute ; mais le mélange de chimère qu'impliqua le
mouvement révolutionnaire dès l'origine a aussi sa
part de responsabilité dans l'issue finale. Quand nous
aurons une bonne histoire de la révolution nous
comprendrons combien était illusoire la prétention
d'arrêter à volonté le formidable engrenage si im-
prudemment mis en action par ceux-là mêmes qu'il
— 13 —
devait dévorer les premiers. Les égarements de la
Convention apparaissent ainsi comme la suite, et
peut-être comme le châtiment des imprudences de la
Constituante, nullement, quoi qu'on en dise, comme
leur négation. L'abîme qui sépare les illusions du
début des crimes de la fin est moral, nullement,
logique. La loi du talion sera toujours le premier et
le dernier mot des révolutions, et peut-être n'est-ce
que justice. En stricte équité, il est aussi difficile de
discerner ce que le droit des Girondins sur les
royalistes peut avoir eu de plus valable que le droit
des Montagnards sur les Girondins, que de s'expli-
quer le privilège spécial en vertu duquel les premiers
fauteurs de la révolution échapperaient seuls à la part
de responsabilité qui leur revient. S'il est un fait
indéniable, c'est que la tradition révolutionnaire
proprement dite n'a pas attendu la Terreur pour
s'établir. L'appel à la force a retenti de bonne heure.
La prise de la Bastille marque le premier pas fait
dans cette voie. A dater de ce jour, la limite précise
qui sépare le droit de la force a été franchie, le pas
fatal a été fait. L'axiome niaisement funeste : « L'in-
surrection est le plus saint des devoirs, » n'a pas
d'autre origine.
L'empire a continué la révolution en l'organisant
La démocratie moderne, obligée depuis 1852 par les
nécessités de la polémique de mauvaise foi imposée
à toute opposition, de décrier le premier empire en
haine du second, ne soupçonne pas, ou plutôt n'a
jamais voulu soupçonner à cet égard l'étendue de
son ingratitude. La thèse des démocrates de 1820,
— 14 —
expression d'une situation toute différente, puisque
rien n'a valu l'apologie de l'ère impériale comme
machine de guerre contre la monarchie des Bour-
bons, était en elle-même, toute tactique de parti
mise à part, plus conforme à la vérité, car il est cer-
tain que l'esprit plus égalitaire que libéral de 1789,
en dépit de quelques velléités de retour superficiel
aux anciennes formes aristocratiques, revit tout en-
tier dans les institutions impériales ; il y a trouvé
son expression et sa consécration définitives et ache-
vées. On ne peut rien comprendre au caractère de
la France moderne, tant qu'on ne se reporte pas aux
années du consulat et de l'empire qui ont décidé de
sa formation, car là sont ses vraies origines. Elle en
est sortie tout entière, avec sa réelle médiocrité, sa
conception matérialiste de l'ordre, son défaut de vi-
talité et d'expansion, son impuissance colonisatrice,
sa centralisation mécanique, son agrégation d'indi-
vidus sans consistance et sans résistance, sa stérile
mobilité. Funeste ou non, l'empreinte profonde de
Napoléon ne s'est pas effacée ; le moule dans lequel
il a coulé les destinées nationales est encore entier ;
l'égalité démocratique, simplement décrétée par la
révolution, lui est redevable d'avoir passé dans le
sang, la chair et la moelle de la France. La question
est aujourd'hui de savoir si en cela il n'a pas trop
réussi. Bien que les conquêtes impériales n'aient pas
laissé de traces, tandis que les créations administra-
tives, législatives de l'empire durent encore, il n'est
nullement démontré que l'avenir donne raison aux
faits accomplis, et consente à admirer en Napoléon
— 15 —
le législateur à l'égal du conquérant, ni à voir dans
le code civil l'extrême effort de la science, de la jus-
tice et de la sagesse sociales. Le dernier mot n'est
pas dit sur la valeur d'un système où tout ce qui
exige un peu de suite et quelque tradition est inter-
dit ; où les oeuvres viagères sont seules de mise ; où
chaque génération est condamnée à recommencer
indéfiniment et stérilement le même travail de Sisy-
phe ; où la propriété, cette unité morale, s'évalue en
argent; où tout se chiffre ; où le fils, maître en nais-
sant des fruits du travail du père, a le droit légal
d'escompter la mort paternelle ; où la loi se substi-
tue à l'individu dans l'exercice de son privilège le
plus précieux, comme pour le dispenser de justice
et de prévoyance. Une société dont la devise est fra-
gilité, dont les moindres oeuvres sont vouées sys-
tématiquement à une destruction périodique et à la
nécessité d'une sorte de recommencement perpétuel,
a peu de chances d'échapper aux révolutions. Une
société fabriquée sur le type unique d'une sorte de
plat bonheur administratif garanti aux citoyens par
les procédés spéciaux dont une administration sage-
ment tutélaire a le secret, incapable de concevoir
l'ordre et la justice en dehors des conditions gros-
sières d'une étroite réglementation, est bien près de
manquer de moralité et de noblesse. Une société où
la loi déclare le droit des enfants supérieur jusqu'à
un certain point à celui du père, transformé en in-
tendant de leur fortune, où la famille n'est plus
qu'un sentiment, et a cessé d'être un principe, où
la propriété, violée dans sa source et mutilée dans
— 16 —
son prolongement le plus sacré, est réduite à une
sorte d'usufruit, une société qui en permettant au
législateur de pénétrer dans le sanctuaire le plus in-
time de la liberté personnelle a pris soin d'inscrire
de ses propres mains le socialisme à son front, ris-
que fort de pécher par la base, et doit avoir peu de
chose à répondre aux sommations communistes et
socialistes, une fois l'heure venue de compter avec
elles. Rien de fécond, rien même de durable n'est
possible sans élévation morale. Il n'y a pas de grande
civilisation sans spiritualisme. Nous expions encore
aujourd'hui la pauvreté de vues, la sécheresse d'i-
dées, l'aride positivisme, la médiocre philosophie de
la génération sans grande portée, sans haute culture
qui, au lendemain de la tourmente révolutionnaire,
s'est chargée de codifier la révolution, car notre vrai
législateur est Condillac. Le Premier consul, qui
n'aimait pas les idéologues, fit de l'idéologie sans
s'en douter.
Les parties vraiment supérieures du rôle de Napo-
léon, surtout au dehors, restent en tout cas hors de
cause. Les réserves nécessaires motivées par l'orga-
nisation sociale issue du consulat et de l'empire, les
laissent intactes. La place de premier ordre qu'il a
assurée à la France pendant quinze ans en Europe, est
un de ces titres imprescriptibles que rien ne saurait
effacer. Constater ce qui lui a manqué du côté de la
mesure et du sens du possible sera toujours chose
facile. Il est moins aisé de calculer la somme de gran-
deur absolument originale que comporte une desti-
née de cette force, et de déterminer les côtés extra-
— 17 -
ordinaires et supérieurs à la mesure commune des
choses humaines, par où elle échappe à toute criti-
que. L'instinct de la France ne s'y est jamais trompé.
Usée, épuisée, surmenée par ce génie de flamme et
d'airain, et finalement, réduite par ses fautes aux
derniers affronts, la France ne l'a jamais jugé cou-
pable. Le culte de l'humanité pour les grands hom-
mes d'action qui ont violemment abusé d'elle, pres-
que toujours en la méprisant, traité de duperie par
une philosophie superficielle et trop sommaire, est
moins vain qu'on ne l'imagine. L'humanité sentant
instinctivement qu'il lui faut à tout prix des motifs
de vivre, a raison au demeurant contre les rhéteurs.
Si l'on estime que les intérêts matériels ne sont pas
tout, qu'en dehors des résultats acquis il y a d'autres
réalités non moins précieuses pour être moins pal-
pables, que le bilan moral d'un peuple ne se chiffre
pas comme un inventaire commercial, il faut savoir
gré à Napoléon d'avoir donné à de nombreuses clas-
ses d'hommes déshéritées de toute vie supérieure,
des raisons d'admirer, de croire, de se souvenir, de
sentir en commun d'une façon désintéressé, de vivre
enfin d'autre chose que de pain. Les étroits sectaires
acharnés à ruiner ce qui peut rester encore de la
dernière légende dont se soient montrées capables
nos races vieillies, soupçonnent-ils ce que leur pro-
pagande implique de matérialisme?
L'échec final de la restauration s'explique en
grande partie par la profondeur des racines que la
révolution, organisée par l'empire, avait eu le temps,
de 1789 à 1815, de jeter dans le sol. Entre la façon
2.
- 18 —
dont le retour à la légitimité s'est effectué en Angle-
terre dans des circonstances à quelques égards ana-
logues, et les difficultés'sui generis que rencontrè-
rent les Bourbons dès leur rétablissement, il n'y a
pas de comparaison possible. Le souvenir de 1648
et du protectorat ne fut jamais assez vivace pour se
dresser comme un obstacle infranchissable; le sillon
creusé par Cromwell put s'effacer ; le désaveu de la
période et des procédés révolutionnaires put être, à
partir de 1660, universel et irrévocable, tandis que
la France s'est toujours montrée rebelle sur ce point
à toute espèce de mea culpa; la répudiation de la
révolution n'y fut jamais le fait que d'une imper-
ceptible minorité. La part attribuable à l'interven-
tion probablement décisive des souvenirs de l'em-
pire, parmi les causes qui ont rendu impossible en
France le succès de l'opération historique si heureu-
sement accomplie en Angleterre, un retour définitif
à l'ancien régime mitigé et adapté au présent, ne
saurait être mathématiquement appréciée. Ce qui
est certain, c'est que la restauration est tombée,
moins par l'effet de ses propres fautes, que sous la
fatalité d'une situation plus forte qu'elle, le pres-
tige d'un passé écrasant. Les préjugés, les illusions,
l'inaptitude libérale des libéraux, l'aveuglement, le
complet défaut d'esprit politique, la maladresse spé-
ciale qui semblent avoir été de tout temps l'apanage
particulier du parti légitimiste, ont fait le reste. Dès
les premiers jours de la monarchie restaurée, l'er-
reur originelle du libéralisme, qui depuis a persisté
à travers toutes les vicissitudes ultérieures, le souci
— 19 —
trop prononcé des libertés exclusivement politiques,
s'est accusée pour ne plus disparaître. Les libéraux
furent incapables de comprendre que la liberté po-
litique n'est, après tout, qu'une résultante, que la
prétention de la greffer sur un ensemble d'institu-
tions peu favorables peut parfois être chimérique,
que les questions d'organisation, d'assise sociale pri-
ment tout. La question de savoir jusqu'à quel point la
liberté politique est compatible avec l'administra-
tion, la centralisation, la démocratie françaises, ne
paraît pas s'être présentée un seul moment à leur
esprit. La parfaite sécurité de conscience, l'entière
bonne foi, la satisfaction naïve, et, pour tout dire,
la réelle innocence avec lesquelles ils préparèrent
les événements de Juillet et s'y associèrent, donnent
d'ailleurs la mesure du point atteint par leur édu-
cation politique, après quinze ans de pratique des
institutions libres, en fait d'entente de la liberté. De
son côté, le parti légitimiste, trop ignorant pour
restituer à la tradition monarchique et à l'institu-
tion royale, si fatalement altérées depuis deux siè-
cles, leur vrai sens, leur caractère et leurs limites
primitives, trop imprudent pour dissimuler à propos
ses véritables sentiments, ne fit rien pour prévenir
la catastrophe, ni pour consommer l'oeuvre possible
d'une réconciliation durable entre la monarchie et
la nation. Au lieu de combler l'abîme entre le passé
et le présent, entre le droit ancien et le droit nou-
veau, il le creusa davantage ; au lieu de travailler à
calmer le conflit, il ne négligea rien pour l'enveni-
mer. Dans un pays plus sensible aux programmes
— 20 -
qu'aux réalités, aux abstractions qu'aux faits, aux
constitutions écrites qu'à la façon d'en tirer parti,
l'étalage gratuit de la formule du droit divin selon
la tradition du dix-septième siècle, présenté à tort
comme synonyme de la légitimité, devait être ac-
cueilli, comme une provocation insoutenable, et fut
en effet enregistré comme un de ces griefs mortels
que la France n'a jamais su pardonner. Le malen-
tendu entre le trône et le peuple alla ainsi s'aggra-
vant jusqu'à la consommation suprême d'une rup-
ture qui, dans d'autres circonstances, avec d'autres
précédents historiques, plus d'habileté d'une part,
plus de sagesse de l'autre, eût pu facilement être
évitée, car ce n'est pas à l'ordre des nécessités logi-
ques qu'il faut en demander l'explication. Admettre
l'existence d'un antagonisme fondamental entre la
légitimité et les conditions inhérentes aux sociétés
modernes, ne serait juste à aucun titre. Le droit
monarchique et le droit populaire exprimant au fond
un fait identique, c'est-à-dire une convention réci-
proque, dont ils constituent les deux termes, sont
loin de s'exclure, à la condition toutefois que le res-
pect de la convention consentie soit égal de part et
d'autre. Les vraies origines de la légitimité ne sont
pas du côté de l'absolutisme. La monarchie moderne
n'est en un sens que le prolongement de l'ancienne
royauté féodale appropriée à d'autres convenances.
Le souverain féodal n'était en réalité ni beaucoup
moins limité, ni beaucoup plus libre, ni beaucoup
plus puissant qu'un monarque constitutionnel. L'An-
gleterre, qui a su tirer de la féodalité la monarchie
- 21 —
constitutionnelle et le régime parlementaire, a fait
à notre usage un cours d'histoire pratique que nous
avons trop rarement médité.
La restauration a été une occasion peut-être uni-
que, et malheureusement manquée, de couper court
à la tradition révolutionnaire : 1830 remit encore
une fois tout en question. L'origine douteuse du
pouvoir de Louis-Philippe ne cessa jamais de peser
sur lui. Deux partis s'offraient à son choix au dé-
but : ou se présenter comme l'héritier par substi-
tution de la légitimité, ou recourir franchement à
l'élection. Placé entre ces deux alternatives, il ne
sut se décider ni pour l'une ni pour l'autre; son
règne fut un perpétuel compromis. Le mécanisme
du gouvernement parlementaire, pour fonctionner
avec quelque sécurité, suppose une assiette fixe, un
fondement solide quelconque. A peu d'exceptions
près, l'illusion des hommes d'État de 1830, plus
encore que de ceux de 1815, fut d'oublier que cette
assiette manqua toujours. Ainsi s'est traînée la mo-
narchie de juillet dans de stériles agitations de sur-
face, sans soupçonner les menaçantes réalités ca-
chées sous la sécurité officielle, jusqu'au jour où
tout croula sans motif apparent, car sa chute ne
peut être envisagée autrement que comme une de
ces surprises que la désorganisation sociale et le
désarroi du pouvoir rendent seuls possibles. La ré-
volution de 1830 peut se comprendre à la rigueur,
car il est certain que la provocation finale était partie
du trône. La révolution de 1848 est absolument
inexcusable. Quelques fautes qu'ait pu commettre
- 22 -
Louis-Philippe, et il est certain qu'il en commit,
elles ne justifient pas le châtiment disproportionné
dont elles furent suivies. La patience et la tolérance
anglaises en ont supporté bien d'autres; mais l'An-
gleterre ne demande pas à ses souverains d'être in-
faillibles ! L'explication de l'effondrement de la dy-
nastie de juillet par le refus de l'adjonction des
capacités, refus dont l'obstination semble en elfet
aujourd'hui peu concevable, témoigne d'une mé-
diocre intelligence du dilemme dans lequel la mau-
vaise foi des partis enferme fatalement le pouvoir en
France. Le système des concessions sera toujours
illusoire devant une opposition systématique dont
l'ingratitude est calculée, et dont les exigences, crois-
santes à mesure qu'on y satisfait, n'ont jamais su
désarmer. Le roi eût à peine cédé, que le lendemain
l'opposition eût inventé un autre prétexte. Il n'y a
pas une des nombreuses émeutes étouffées à temps
de 1830 à 1848, qui n'eût pu tourner en révolution
à titre tout aussi légitime que celle du 24 février,
et en vertu de motifs tout aussi plausibles. La seule
différence est qu'elles ont échoué devant une ré-
pression opportune, tandis que la dernière a réussi,
faute de résistance. En fait, toute émeute non ré-
primée étant susceptible de devenir une révolution,
on doit admettre que si Louis-Philippe est tombé,
c'est qu'il n'a pas songé à se défendre. De même
qu'il aurait pu tomber plus tôt, il n'y a' pas non plus
de raisons pour repousser la supposition qu'il ne lui
était pas impossible d'ajourner sa ruine une fois de
plus. La vérité est que le fragile édifice de sa dynastie
— 23 -
n'a jamais cessé un seul jour d'être à la merci d'une
surprise. Quand un gouvernement en est là, et quel
est le gouvernement qui n'en est pas là en France
depuis 89, sa perte ou la prolongation plus ou moins
longue de sa résistance n'est plus qu'une simple
affaire de hasard. Son sort dépend en ce cas des
plus minces circonstances, la lucidité d'esprit d'un
ministre, le plus ou moins de vigilance d'un préfet
de police, le plus ou moins de résolution d'un chef
militaire. Un moment de défaillance de la part du
prince, un ordre mal conçu, mal donné, mal com-
pris ou mal exécuté peuvent tout perdre. L'expé-
rience a prouvé que le succès de l'émeute dans ces
conditions est tôt ou tard inévitable. L'émeute est
patiente, elle ne se tient jamais pour battue; elle ne
se lasse pas de revenir à la charge; elle sait épier
l'occasion, et finit toujours par trouver le joint. Sa
supériorité sur le pouvoir procède exactement des
mêmes raisons qui assureront toujours à un mo-
ment donné le triomphe infaillible du malfaiteur
sur la police, du prisonnier sur le geôlier. Le pou-
voir subit forcément les inconvénients de la défen-
sive ; il vient toujours un moment où sa surveillance
est prise en défaut, tandis que ses ennemis ne dor-
ment jamais. La stabilité des dynasties tombe ainsi
dans l'ordre des questions purement empiriques.
Les causes philosophiques n'y sont plus pour rien.
Le coup de main byzantin du 4 septembre 1870 a
mis de nouveau à nu l'incurable plaie française.
L'éternelle et dissolvante comédie révolutionnaire
s'est jouée une fois de plus, avec cette circonstance
— 24 —
aggravante qu'elle s'est jouée cette fois sous le feu
de l'ennemi. Les hommes qui ce jour-là et depuis
n'ont pas craint d'assumer une si écrasante respon-
sabilité, auraient tort de se reposer sur ce dernier fait
du soin de leur défense. Il ne faut rien moins que la
totale perversion de sens moral opérée en France par
le long abus des révolutions, pour avoir un seul
moment rendu possible et pour rendre un seul mo-
ment admissible une semblable justification. Leur
seule excuse, si c'en est une, c'est que la misère mo-
rale, la complète nullité politique, l'impatience de
la démocratie parisienne pressée de courir à l'exploi-
tation des malheurs publics, incapable de leur sacri-
fier une heure de décence et de pudeur, et déjà in-
directement coupable jusqu'à un certain point de la
direction funeste imprimée aux opérations militaires
de la première partie de la campagne, la servilité des
provinces, prêtes comme toujours à courber la tête
sous l'arrêt de Paris, le vide horrible des consciences
énervées et dénuées de toute virilité, leur ont
comme d'habitude donné raison. La complicité des
causes permanentes qui président en France à la fra-
gilité des gouvernements ne pouvait manquer de
leur être assurée. Le caractère exceptionnel des cir-
constances au milieu desquelles l'empire a sombré,
ne doit pas eu effet donner le change sur le peu de
chances probables qui lui restaient de toute façon
d'échapper au sort commun. Les agitations d'abord
morales, puis matérielles qui signalèrent la dernière
période du régime impérial, laissent peu de doute
sur ce qui en tout cas était au bout de la tentative dé •
— 25 —
sespérée dont elles furent le premier fruit. A partir
de 1860, les symptômes précurseurs d'un dénoû-
ment dont l'échéance seule était en question, ne ces-
sèrent d'aller croissant. L'initiative de concessions
spontanées offertes aux partis comme gage de ré-
conciliation, aggrava le péril au lieu de le conjurer.
L'accueil fait par la presse et l'opposition à des avan-
ces sans précédents, dut démontrer aux observateurs
sans illusions que l'opinion en était toujours au
même point, qu'elle n'avait rien oublié ni rien ap-
pris ; que quatre-vingt années d'expérience avaient
passé sur la France sans laisser de traces. Le cata-
clysme du 4 septembre était en germes dans les
élections de 1869. Quant à l'adhésion passagère don-
née un moment par le parti révolutionnaire à la
thèse de l'inutilité des révolutions dans un pays en
possession du suffrageuniversel, la suite des événe-
ments a prouvé depuis que l'expression d'une telle
opinion ne pouvait constituer de sa part qu'un de
ces engagements platoniques, qui dans l'esprit de
la casuistique spéciale dont il se réserve le privilège,
ne tirent pas à conséquence.
Le moment d'apprécier impartialement le rôle de
l'empereur Napoléon III n'est pas encore venu. La
seule chose à constater jusqu'à nouvel ordre, c'est
que sa chute n'a pas avancé la solution du problème
posé par la périodicité en quelque sorte mathéma-
tique de tant de crises puériles se reproduisant indé-
finiment à intervalles presque égaux avec une régu-
larité désespérante, ni éclairci la question de savoir
si l'esprit révolutionnaire, passé à l'état de maladie
3
_ 26 —
chronique, n'a pas fini par vicier le tempérament
national, et par fausser en France les conditions es-
sentielles de toute grande civilisation. Elle n'est pas
faite en tout cas pour détruire la supposition que
quelque ressort vital de l'organisme a pu être atteint
depuis longtemps sous prétexte de progrès, ni pour
dissiper les doutes qu'il est permis de concevoir, à
en juger par les résultats, sur la possibilité de con-
cilier l'existence d'une société quelconque avec la
façon dont la France persiste à entendre la démocra-
tie. Les partis, qui ont contribué à propager le mal,
trouvent commode de rejeter tous les torts sur les
gouvernements, surtout sur ceux qui ne sont plus.
L'histoire pourra trouver juste, pour un peuple hors
d'état de supporter un gouvernement, quel qu'il
soit, plus de dix-huit ans, la nécessité de payer à un
moment donné son défaut de jugement et de tenue
par une période plus ou moins longue d'abaissement
politique. La France expie aujourd'hui quatre-vingts
ans de chimères. Dieu veuille que ses flatteurs de tous
les partis et même les libéraux sincères, mais à cour-
tes vues, qui lui ont constamment déguisé la vérité,
ne réussissent pas à lui persuader qu'elle paye simple-
ment dix-huit ans de despotisme ! Le vrai despotisme
dont elle est victime n'est pas plus imputable au se-
cond empire qu'aux dictateurs qui héritèrent de ses
dépouilles ; il a servi indistinctement d'instrument à
tous ceux que le hasard des révolutions a mis à la
tête des affaires depuis 1789 : c'est cette organisa-
tion anonyme que l'habitude d'obéir aveuglément
au pouvoir central, quels que soient ses titres et son
— 27 -
origine, a fini par rendre si puissante, et qui livre
les destinées de tout un peuple à la merci du pre-
mier usurpateur assez hardi pour mettre la main sur
lé ressort moteur dont la possession décide de tout,
dans un pays où l'inerte et stérile perfection du mé-
canisme administratif sert de prime aux audacieux.
L'avénement de la troisième république aura pro-
duit à cet égard une pleine moisson d'enseigne-
ments. Quelles que soient les illusions où la France
se complaît, jamais plus triste ni plus frappante oc-
casion ne lui aura été offerte d'y renoncer. Depuis
l'avortement misérable de l'aventure si follement
décrétée d'autorité par ses maîtres improvisés, elle
a pu mesurer la profondeur de l'abîme où la dange-
reuse complaisance d'institutions artificielles, jointe
à son propre défaut de clairvoyance et de courage
moral, l'ont entraînée. Cinq mois d'une guerre dé-
sastreuse, cinq milliards de rançon, la perte de deux
provinces, et d'une ville sans laquelle il n'y a plus
de France, l'occupation du tiers de son territoire
par les armées ennemies, deux mois de guerre civile,
l'incendie de Paris, huit jours de massacres, ont eu
de quoi l'éclairer sur ce que peut coûter une révo-
lution. La responsabilité de l'empire s'arrête à Se-
dan. L'histoire dira laquelle de la sienne, ou de celle
de ses continuateurs fut la plus lourde. L'étrange
assurance des usurpateurs du 4 septembre à dispo-
ser du pays sans le consulter, le dessein arrêté de
le précipiter dans une nouvelle guerre à outrance
sans son aveu, et en écartant systématiquement toute
occasion de s'éclairer sur ses volontés, l'art calculé
— 28 —
mis en oeuvre pour égarer et exploiter le patriotisme
des masses, comme si l'existence nationale eût été
alors en jeu, constituent certes l'acte d'arbitraire le
plus exorbitant dont l'histoire fasse mention. L'his-
toire pourra établir certaines distinctions entre ses
auteurs ; elle pourra tenir compte de certaines vel-
léités d'honnêteté tardive, et de certaines manifes-
tations de scrupules impuissants ; mais elle sera
dure en somme pour les secrets motifs qui, sous le
manteau de l'honneur national et des phrases patrio-
tiques, ont froidement et de propos délibéré sacrifié
la France à des considérations d'ambition person-
nelle et à des intérêts de parti. Elle se demandera
par quel miracle une guerre taxée d'impie à son
début par ces mêmes hommes qui avaient tout fait
pour la rendre inévitable, a pu perdre immédiate-
ment à leurs yeux ce caractère, et devenir sainte,
du moment que l'empire qui l'avait entreprise n'é-
tait plus là pour la continuer. Le mystère enfantin
d'une France nouvelle sortant immaculée des mains
sacrées de la république, ne laissera pas que de lui
présenter quelque obscurité. Un gouvernement lé-
gal et régulier, tenu de se respecter, eût traité à
temps, comme la Russie après Sébastopol, comme
l'Autriche après Sadowa, au moment précis où l'il-
lusion n'était plus permise, mais où la portion res-
tée intacte des forces d'un grand peuple que nulle
atteinte vitale n'avait encore frappé, pesait encore
dans la balance ; il n'eût pas compromis l'avenir en
ajournant à de longues années la possibilité d'une
revanche ; il n'eût pas sacrifié la patrie à une théo-
— 29 —
rie, au nom du plus vain des préjugés révolution-
naires, et de la plus lourde des erreurs historiques ;
il n'eût pas jeté à l'ennemi un défi prématuré, sans
rien connaître de ses intentions, pour lui livrer cinq
mois après la France sans conditions ; il ne se fût
pas lié par un de ces engagements oratoires, d'ailleurs
promptement démentis, qu'abstraction faite de tout
calcul intéressé l'entraînement bien naturel d'une
éloquence intempérante explique de la part de par-
venus novices, trop imbus de littérature, mais que
de vrais hommes d'État ne se fussent jamais permis;
il n'eût pas manqué à ce point de sens et de tact.
La république, l'éloquence et les théories senti-
mentales n'ont pas sauvé la France. La vertu mysti-
que des institutions républicaines n'a pas fait éva-
nouir le fantôme de l'invasion ; la thèse démocrati-
que des levées en masse a donné sa mesure, et s'est
traduite par ses effets inévitables. De nouveaux et
pires malheurs ont été préparés. Le syllogisme ou-
vert le 4septembre ne pouvait pas ne pas se fermer;
il a tenté de se compléter le 31 octobre, il a trouvé
son dernier terme le 18 mars. Lorsqu'à Ferrières le
négociateur de la république répondit à l'allusion
du chancelier de la Confédération du Nord à la popu-
lace parisienne, que « Paris ne contenait que des
citoyens, » les événements n'avaient pas encore
parlé. Peut-être au lieu de se reposer sur cette ré-
ponse cornélienne, eût-il été plus sage de méditer la
leçon indirecte de haute politique échappée au mé-
pris discret de l'ennemi. Mais elle s'adressait à des
oreilles qui n'étaient pas faites pour l'entendre. L'é-
3.
— 30 —
cole à laquelle appartiennent les hommes qui dispo-
saient alors des destinées de Paris et de la France,
n'a pas en elle ce qu'il faut pour comprendre la
profonde et prophétique sagesse qui porta Napoléon,
en 1814, à renoncer à toute résistance, plutôt que
de consentir à armer les faubourgs. Napoléon à Fer-
rières eût saisi à demi-mot l'avertissement ; mais
l'interlocuteur de M. de Bismark n'était pas Napo-
léon. Les organisateurs de la défense de la capi-
tale étaient par tradition aussi incapables de soup-
çonner le danger de l'armement de la garde natio-
nale, qu'ils se sont montrés depuis impuissants à le
prévenir. Le châtiment des adorateurs de la multi-
tude, lorsqu'un caprice immoral de la destinée les
porte au pouvoir, est de se trouver impropres à gou-
verner. Le pli contracté dans l'opposition ne se perd
jamais : l'habitude de la négation est en politique une
sorte de péché originel. Comment les fauteurs, les
complices ou même les complaisants du 4 septembre
eussent-ils trouvé en eux de quoi réprimer à temps,
et surtout prévenir le 18 mars? Ces incendiaires qui
ont brûlé Paris, ils leur avaient mis eux-mêmes la
torche à la main ; ces assassins qui l'ont épouvanté
de leurs crimes, ils étaient allés le 4 septembre les
chercher en pompe aux prisons, pour en faire pres-
que leurs collègues. Leur sagesse, comme celle de
tous les révolutionnaires qui n'ont plus à faire de
révolutions, a eu le malheur d'être trop tardive. Il
n'a fallu rien moins que les épouvantables lueurs de
Paris en flammes pour leur tracer enfin leur chemin
sanglant.
— 31 —
La force supérieure des événements et la fatalité
vengeresse qui, aux époques de tourmente, écrasent
sans scrupules les individus, et surtout les individus
médiocres, incapables de maîtriser la fortune, ne
leur ont épargné le soufflet d'aucun démenti. Les
anciens flatteurs attitrés de la populace parisienne
ont dû l'exterminer en masse après l'avoir déchaînée.
Les organisateurs de la garde nationale ont dû la dis-
soudre, après avoir mitraillé ses barricades et décimé
ses soldats sans jugement. Les avocats jurés du droit
commun ont dû proclamer l'état de siége. Les éter-
nels revendicateurs de la liberté de la presse ont dû
monter à la tribune pour demander à la face de l'As-
semblée et du pays le rétablissement du cautionne-
ment et du timbre. L'auteur des fortifications de Pa-
ris, de ces fortifications funestes, deux fois fatales
en huit mois, a dû battre en brèche du dehors, pour
son châtiment, les remparts qu'il avait élevés. L'au-
teur de la protestation élégiaque adressée à l'Europe
contre le bombardement de Paris par « les barbares »,
a dû prendre sa part contre Paris de mesures terri-
bles, devant lesquelles les « barbares » avaient re-
culé. Les deux vices français, qui sont la puérilité
dans l'illusion et la légèreté dans la vanité, survi-
vront-ils à tant de leçons ? La France qui, au lende-
main de ses défaites, se figurait avoir du moins sauvé
l'honneur, comme si l'honneur pouvait jamais exiger
le suicide, finira-t-elle par comprendre que l'hon-
neur ne sort jamais intact d'une révolution, et qu'elle
a fait fausse route une fois de plus? Croyons qu'il ne
manque pas en Europe d'appréciateurs clairvoyants
— 32 —
pour démêler les faiblesses d'une société sans racines,
sans suite et sans tradition, et pour estimer à leur
valeur la frivolité présomptueuse, l'irréflexion, le
défaut de sérieux. La France doit se persuader que
les hommes d'Etats et les historiens capables de dis-
cerner ce qui constitue l'honneur politique des peu-
ples ne se font pas faute de la juger. Que doivent-
ils conclure s'ils comparent ce qu'elle est devenue à
ce qu'elle a été? L'ancien régime, si violemment ré-
pudié par elle, a eu du moins cet avantage de la pré-
server de ces convulsions, qui n'ont pas seulement
pour effet d'user à la longue le tempérament d'une
nation, mais aussi de la ruiner moralement aux yeux
du monde. Quels qu'aient été ses torts , il ne l'a ja-
mais menée si bas que le point où elle en est aujour-
d'hui.
CHAPITRE II
ANALYSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE
Le danger des trois ou quatre erreurs fondamen-
tales sur lesquelles la France vit en politique depuis
1789 est d'autant plus grand, qu'avec la prompti-
tude d'engouement qui lui est propre, elle s'est hâ-
tée d'en faire des dogmes, et de les mettre, pour
ainsi dire, hors de cause. Les limites qu'implique
en un sens l'esprit français prêtant singulièrement
à l'empire des opinions toutes faites (la France, qui
est le pays où l'on ose le moins penser par soi-
même, ne répugne pas à un certain convenu en fait
d'idées), la critique et l'examen, tacitement écartés,
se sont trouvés de bonne heure désarmés et sans
prise en face du nouveau culte. La superstition révo-
lutionnaire, solidement implantée dès le début, n'a
jamais subi depuis d'atteinte sérieuse. En renouant,
après une interruption de quinze années à beaucoup
d'égards infiniment plus apparente que réelle, la
tradition de 89, la candide école libérale qui prit en
mains, dès 1815, le gouvernement de l'esprit pu-
— 34 —
blic, ne paraît pas avoir songé à autre chose qu'à la
continuer telle qu'elle lui était transmise; dans son
honnête optimisme et sa foi naïve au progrès que pas
un doute, pas un soupçon ne semble avoir effleuré, elle
ne conçut rien au delà. La croyance universellement
admise que l'ensemble d'idées et de principes qui se
rattache à la révolution française doit être regardé
comme le dernier mot de la perfection politique,
prévalut dès lors despotiquement. De Bonald, de
Maistre no représentent que des protestations isolées.
Peut-être, d'ailleurs, étaient-elles prématurées, les
faits ne leur avaient pas encore donné assez complé-
tement raison. En politique comme en morale, le
cercle vicieux dans lequel s'agitent les choses hu-
maines ne peut être exactement mesuré que par
ceux qui en ont fait le tour, et qui après avoir épuisé
l'expérience, en reviennent par sagesse au point de
départ. A tort ou à raison, l'intervention des doctri-
nes absolues qui passent pour représenter les inté-
rêts ou les idées de l'ancien régime, sera toujours
suspecte dans le débat. Le jugement définitif que la
révolution française attend encore, ne peut être le
fruit d'aucun dogmatisme.
Le jour où le respect de convention qui couvre en
France tout ce qui tient à la révolution aura dis-
paru devant l'évidence accablante des résultats, où
les voiles qui dérobent le sanctuaire aux regards
profanes seront écartés, où elle rentrera historique-
ment dans le droit commun, où quelque chose d'a-
nalogue à ce qui s'est passé entre la critique et le
christianisme se passera à son égard, ce jour-là,
— 35 —
elle apparaîtra telle qu'elle fut, avec sa fatale légè-
reté, sa conception superficielle des choses hu-
maines, sa rare ignorance, son dédain puéril du
passé, son inintelligence historique, sa simplicité dé-
cevante d'idées, son goût dangereux de l'absolu.
Entreprise héroïque tant qu'on voudra, mais, au
demeurant, entreprise manquée, car, somme toute,
elle a moins édifié que démoli; ce qu'elle a fondé
n'a pas toujours valu ce qu'elle a détruit; les la-
cunes mortelles qu'elle a laissées au coeur de la so-
ciété française ne sont pas comblées. La Déclaration
des droits de l'homme explique bien des avorte-
ments. La logique est essentiellement stérile, il n'y
a que l'histoire qui crée. Il y a deux siècles que
l'Angleterre est en possession du but qui nous a déjà
coûté tant de sang et de larmes, et dont nous
sommes aujourd'hui plus loin que jamais. Mais
l'Angleterre s'est peu piquée de théorie, elle n'a
pas fait table rase, ni rêvé d'improviser une société
factice au nom de conceptions purement rationnelles.
La révolution de 1648 n'est qu'un incident dans
son histoire ; ce n'est pas de là que sont sorties les
franchises partielles, patiemment et successivement
obtenues sans grande ambition philosophique, dont
elle a eu la sagesse de se contenter, au lieu de s'é-
garer à la recherche d'un type irréalisable de liberté
abstraite naissant toute armée d'une sorte de fiat
lux ou de coup de théâtre. Pratiquement, le mot de
liberté n'offre pas de sens au singulier.
Le caractère plus logique qu'historique de la ré-
volution de 1879 donne à la fois la clef, et de son
— 36 —
impuissance en fait de liberté, et de ses erreurs en
fait d'égalité. L'erreur originelle, primitive de la
révolution française, celle qui contient en germe et
explique toutes les autres, la prétention d'organiser
directement et à tout prix, au nom d'un besoin
violent de justice immédiate, une sorte de justice
distributive officielle, n'est-elle pas le fait de ce pro-
cédé grossier de simplification qui consiste à tran-
cher aveuglément tous les noeuds gordiens des diffi-
cultés sociales, au lieu de les dénouer? Là est
l'écueil où viendront toujours échouer nécessai-
rement toutes les tentatives d'improvisation de li-
berté rationnelle et d'équité égalitaire. La nature des
choses violentée, mais plus forte qu'elles, se vengera
toujours en les déjouant, sans que ce qu'elles ont
d'illusoire atténue ce qu'elles ont de dangereux.
En se refusant à comprendre la réalisation de ce
qu'elle croit juste, autrement qu'au moyen d'une
sorte de géométrie idéale n'admettant aucun tempé-
rament, sans tenir un compte suffisant de la com-
plexité inhérente aux sociétés humaines en général
et aux sociétés modernes en particulier, la société
de 1789 n'a pas seulement sacrifié à une chimère,
elle a déposé sur sa route à venir le germe des plus
graves périls. La sagesse des législateurs plus pru-
dents qui, sans s'interdire le souci d'une justice
relative et provisoire, laissent aux consolations et
aux espérances religieuses le soin d'en ajourner
l'échéance définitive, pourra être un jour amèrement
regrettée.
Le moindre inconvénient de la prétention d'orga-
— 37 -
niser une société sur le type absolu d'une régularité
rationnelle, est de tourner le plus souvent contre
son but. Rien n'est moins rationnel assurément que
la vénalité des charges, et cependant c'est une
question de savoir si l'indépendance des magistrats
fonctionnaires institués par la révolution vaut en
fait celle de la magistrature d'avant 89. Il n'y a rien
de plus rationnel que l'idée d'une sorte de justice
d'État faisant appel au plus digne. En fait, les plus
dignes n'ont jamais eu tant de peine à se frayer un
chemin que depuis qu'ils ont théoriquement la voie
libre. Tout le monde se croyant le plus digne, per-
sonne ne se jugeant à sa place, ni ne consentant à
reconnaître les titres d'autrui, et le critérium indis-
pensable manquant nécessairement, jamais les
chances du mérite n'ont été plus faibles que depuis
qu'on a prétendu faire de lui le pivot autour duquel
tout roule, au lieu de le laisser pour ce qu'il est, un
accident dans une société bien équilibrée. L'obstacle
présenté par les priviléges, qui en réalité n'ont
jamais étouffé que ce qui ne méritait pas de voir le
jour, était moins obstruant que la mêlée des appétits
impatients qui encombre toutes les avenues du
succès, depuis qu'on a pris soin de placer un mât de
cocagne surmonté de son appât aux pieds de chaque
ambitieux. L'égalité moderne a ainsi préparé le
triomphe de la médiocrité universelle. Dans le
champ clos où elle appelle officiellement toutes les
convoitises, le savoir-faire subalterne, l'habileté de
second ordre auront toujours sur la vraie supériorité
l'énorme avantage de n'offusquer aucun amour-
4
— 38 —
propre, de même que, dans le système de concours,
cher à la justice égalitaire, une certaine banalité
correcte l'emportera généralement sur les qualités
originales. L'horreur du convenu et du commun,
sans laquelle il n'y a ni vraie fierté d'âme, ni réelle
distinction d'esprit, n'est pas à sa place dans une
démocratie. L'abaissement des niveaux est sans
doute une des conditions de l'égalité démocratique.
On ne voit pas en tout cas que les hommes de guerre,
les hommes d'État, les diplomates aient jamais fait
défaut à l'ancienne France au point où ils manquent
à la nouvelle, car jamais le pouvoir n'a été exercé
par des mains plus nulles, que depuis que tout le
monde se croit apte à gouverner. Si le culte intem-
pestif du mérite n'a pas fait éclore jusqu'ici de capa-
cités extraordinaires, en revanche il a contribué
pour sa part à altérer en ce pays épris du bien dire
et indifférent au fond des choses, le jugement exact
des réalités, et à y développer le goût d'une frivolité
fâcheuse. Pardonner tout au talent ou à ce qui lui
ressemble, même le mal qu'il fait lorsqu'il est mis
nu service d'une mauvaise cause, est le fait de rhé-
teurs chez lesquels le souci de la moralité n'est que
secondaire. Que de fois n'avons-nous pas vu le
succès de tel écrit ou de tel discours révolutionnaire
propagé par la connivence innocente et désintéressée
du public conservateur! Aux yeux des pays où les
partis sont pris au sérieux, de pareils phénomènes
de dilettantisme doivent rester inexplicables. Au
fond, rien n'est plus pernicieux, ce genre de fausse
largeur d'esprit, ou plutôt de légèreté, qui consiste
-39 —
à sacrifier l'essentiel à la forme, n'étant pas de
mise en toute matière. La rapidité avec laquelle les
discussions d'affaires dégénèrent en tournois de lit-
térature parlementaire dans les assemblées d'ar-
tistes où la France croit s'exercer à la pratique du
gouvernement constitutionnel, n'est assurément pas
étrangère aux difficultés spéciales que cette forme de
gouvernement trouve à s'enraciner sur son sol.
La politique est ainsi devenue affaire de fantaisie,
de choix individuels et contradictoires, de raffine-
ments capricieux. Les dégoûts sans motifs succédant
aux engouements prématurés, on en est arrivé à
renverser des souverains pour cause d'incapacité, et
à adjuger le pouvoir au concours. L'ancienne devise
du droit monarchique, « Le roi est mort, vive le roi ! »
était sans doute moins rationnelle et moins libérale
en apparence, mais elle a fait des peuples sains et
libres, tandis que l'instabilité des gouvernements
par la fréquence des révolutions, résultat ordinaire
du principe de la souveraineté du peuple, n'a géné-
ralement engendré que despotisme ou anarchie. L'i-
dée que le pouvoir appartient au plus digne peut
séduire par sa régularité superficielle, mais elle ne
vaut rien pour fonder la liberté. L'immense avan-
tage des anciennes sociétés aristocratiques, fondées
sur le respect, était précisément la faculté qu'elles
avaient d'aller toutes seules. Il ne leur fallait pas un
sauveur ou un libérateur tous les vingt ans. La
France a pu traverser autrefois des périodes de sin-
gulière pauvreté, sans que sa marche ascendante en
ait été sensiblement ralentie. Rien ne vaut pour la
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solidité du développement libéral l'idée de la sou-
veraineté réduite à une simple question d'état civil.
Pour que l'individu, écrasé par les despotes d'Orient,
ou par la tyrannie de la loi, comme à Sparte, apprît
à être libre, il a fallu que les barbares vinssent en-
seigner au monde l'art de séquestrer au profit de
la communauté une famille spécialement proprié-
taire de la souveraineté par privilége inaliénable, et
de dériver du fait de la naissance la notion du droit.
Ni l'Orient ni l'antiquité n'ont possédé la notion
rigoureuse du principe d'hérédité monarchique qui
a assuré depuis les invasions germaines le développe-
ment des races occidentales. Ni l'Orient ni l'anti-
quité n'ont goûté la vraie liberté, dont la Grèce et
Rome n'ont connu que le fantôme sous le nom d'in-
dépendance nationale. En croyant cimenter dans
le sang royal l'affranchissement de leur pays, les
meurtriers juridiques de Louis XVI ne se sont pas
doutés qu'ils décrétaient peut-être sa servitude indé-
finie : et il est de fait que nous n'avons jamais été
plus asservis que depuis que nous sommes souve-
rains. L'origine des dynasties, qu'elles dérivent de
l'assentiment national ou de la conquête, importe
assez peu ; ce qui importe, c'est que l'hérédité, une
fois posée, ne soit plus mise en question. Toute
dynastie est légitime en ce sens qu'elles procèdent
toutes du principe d'hérédité. Or l'avantage du sou-
verain héréditaire sur les chefs viagers, est dans le
sentiment de sa force, qui lui permet le calme et
une certaine étendue de vues. Tout pouvoir qui se
sent contesté garde forcément quelque chose de la
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défiance, du défaut d'assiette et d'aplomb, de l'allure
inquiète, tracassière du parvenu. Là où le tranquille
despotisme de Louis XIV,autorisant Molière à repré-
senter Tartuffe, a pu faire acte de libéralisme sans
inconvénients, il est probable que l'étroite suscepti-
bilité de la censure moderne eût élevé plus d'une
difficulté. Un gouvernement harcelé par une oppo-
sition incessante, obligé par l'instinet de la conser-
vation de courir au plus pressé, traqué par ses en-
nemis comme la bête fauve par le chasseur, sous le
poids continuel de cette sorte d'oppression morale
que produit la peur, incapable d'égaler la sérénité,
la tolérance qui coûtent si peu aux vieilles monar-
chies sûres d'elles-mêmes et du lendemain, en pos-
session de l'avenir, et libres de cultiver sans impa-
tience les desseins à longue portée, un tel gouverne-
ment est forcément gauche et peu libéral, car il ne
jouit pas de toute sa liberté d'esprit. Une certaine
largeur bienveillante, une certaine indifférence su-
périeure ne sont possibles qu'à la condition d'une
complète sécurité. La sécurité est la condition de
toutes les bonnes choses, de la liberté comme du
reste. Or c'est précisément au moment où, après
quinze ou vingt ans passés à s'asseoir, ses gouver-
nements pourraient commencer à devenir libéraux,
que la France juge, en général, qu'ils ont fait leur
temps.
L'engagement d'être juste, pris par l'Etat, peut
mener loin. Une fois clans cette voie, il n'y a pas de
motif pour ne pas pousser jusqu'à l'absurde, car la
logique égalitaire ne s'arrête pas à moitié route. La
4.
— 42 -
destruction des priviléges nobiliaires et de l'hérédité
monarchique a ouvert une brèche qui ne se ferme
pas à volonté. En décapitant l'ancien régime, les fon-
dateurs du régime nouveau ont posé un précédent
qui a été recueilli; des millions d'assaillants insa-
tiables ont appris par leur exemple comment on
monte à l'assaut des priviléges, comment on fait les
révolutions, et comment on en profite. En déclarant
la guerre à la royauté et à la noblesse, la bourgeoisie
de 89 a préparé la guerre à la propriété et au capi-
tal : elle récolte maintenant ce qu'elle a semé. Il peut
lui convenir aujourd'hui de se tenir pour satisfaite
des ruines qu'elles a faites, et de se reposer sur son
oeuvre; il lui sera moins facile de convaincre de la
nécessité de ne pas aller plus loin les masses affa-
mées d'égalité qu'elle a déchaînées, et auxquelles la
substitution de l'aristocratie de l'argent à l'aristocra-
tie de la naissance semble à tort ou à raison un gain
médiocre. Il peut entrer dans ses vues de baisser le
rideau, croyant la pièce jouée ; il lui sera moins aisé
de donner à entendre qu'il n'y a pas lieu de le rele-
ver à la foule des nouveaux acteurs impatients d'en-
trer en scène que le prologue a mis en goût, et aux
yeux de qui 89 n'est qu'un premier acte. Les clas-
ses composant ce qu'on appelait sous l'ancien régime
le tiers état ne doivent pas se dissimuler que, vis-à-
vis du «prolétariat,» elles se trouvent à l'heure qu'il
est exactement dans la situation de la noblesse vis-à-
vis de la roture en 1788. Quiconque possède est au-
jourd'hui un privilégié aux yeux des déshérités des
biens de ce monde. Que répondre au ban et à l'ar-
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rière-ban de ces redoutables logiciens pratiques de
la dernière heure, lorsqu'ils se présentent pour ré-
clamer leur tour et leur part, avec sommation aux'
détenteurs des dernières prérogatives subsistantes
d'avoir à y renoncer au nom des mêmes principes
qui ont servi à renverser celles d'autrefois : qu'il n'y
a pas d'analogie entre les deux époques, que le ca-
pital n'est que du travail accumulé, que la propriété
n'est pas un privilége, mais l'expression du moi, de
la personne, c'est-à-dire de la liberté humaine s'at-
testant par l'effort? Comprendront-ils, et s'ils com-
prennent, voudront-ils comprendre?
Les froides considérations des spiritualistes de l'é-
conomie politique sont une digue un peu mince con-
tre le torrent de tant de convoitises peu portées à
se contenter pour toute satisfaction de généralités
idéales et d'abstractions scientifiques, disposées à
exiger des réalités plus solides, et pour qui le mot
d'ordre du nivellement universel n'est que le pré-
texte transparent derrière lequel se cache imparfai-
tement un immense besoin mal déguisé de jouissances
matérielles indéfinies. Le mot d'un illustre homme
d'État anglais au lendemain de 1848 : « Les révolu-
tions sont impossibles en Angleterre, on y sait trop
bien l'économie politique, » n'est vrai que de l'Angle-
terre. En ce qui nous concerne, il faut autre chose
pour panser nos plaies. Le malentendu qu'implique
un dialogue entre des raisonnements et des appétits
ne frappe-t-il pas d'avance d'impuissance toute ten-
lative d'édification « des ennemis de l'ordre » par
ses défenseurs ? Les conversions opérées par ce genre
— 44 —
d'innocente polémique peuvent se compter. Ce qu'on
appelle dans le jargon moderne « la question so-
ciale, » n'existe pas. N'a-t-on pas dit à peu près tout
ce qu'il y a à en dire, quand on a représenté aux
utopistes qui rêvent une reconstruction de société,
et cherchent une solution là où il n'y a pas de ques-
tion, qu'en prenant l'accessoire, c'est-à-dire la répar-
tition des richesses, pour l'essentiel, leur produc-
tion, ils s'engagent dans une impasse? Les vraies
questions dont la solution intéresse notre avenir sont
d'un tout autre ordre. Le mal dont nous souffrons
est essentiellement moral, sa source est dans les
âmes qui sont viciées et malades, et qu'il importe
par-dessus tout de corriger et de guérir. L'Église
seule a la clef du remède qui leur convient. Elle
seule est en possession des trois ou quatre vérités
indispensables qui nous manquent, et sans les-
quelles il n'y a pas de société. Le malheur, c'est qu'elle
a perdu l'habitude ou le talent de se faire écouter.
La lutte horrible du pauvre contre le riche est au
fond de l'égalité démocratique. Au bout de la célèbre
formule, « liberté, égalité, fraternité, » il y a la
guerre sociale, dont les chimères socialistes ne sont
que l'expression théorique. Le faux principe d'une
justice officielle devait fatalement en arriver là. Du
moment que l'État promet la justice, il doit la don-
ner, sous peine de manquer à sa parole, et de s'ex-
poser aux ressentiments que l'attente déçue et les
espérances trompées ne peuvent manquer de provo-
quer. La société de 89 se croit en règle parce qu'elle
a livré certains gages. Les réformateurs radicaux qui
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imaginent de bien autres satisfactions, auront peu
de peine à lui démontrer qu'elle n'a accompli que
la moitié de sa tâche, et qu'elle n'a pas le droit de
s'estimer quitte à si bon compte des obligations
qu'elle a contractées. Le bourgeois trouve juste l'abo-
lition des distinctions sociales qui a égalé ses fils à
ceux du noble. Le socialiste trouve juste que l'édu-
cation dispensée au fils de l'ouvrier soit la même que
celle dont profite le fils du bourgeois. Toute société
qui a consenti à quitter le terrain solide de l'inégalité
considérée comme une nécessité religieuse, appar-
tient de droit et de fait au socialisme. Aussi le sol
de France est-il la terre d'élection où fleurit par
excellence cette plante malsaine. Dans une civilisation
fermée comme là nôtre, où les éléments violents
s'aigrissent faute d'issue, son développement devait,
d'ailleurs trouver des conditions particulièrement
propices. Dans les pays qui disposent de l'espace, et
qui n'ont pas renoncé à demander à la colonisation
les services qu'elle sait rendre, le socialisme a peu
de chances en sa faveur. Il s'est montré jusqu'ici peu
redoutable en Angleterre ; il est totalement inconnu
en Amérique, où le Far-West suffit à tout.
Ce serait de toute manière une singulière erreur
psychologique de croire que les idées de justice éga-
litaire, auxquelles la France a tant sacrifié depuis la
fin du dernier siècle, ne se composent exclusivement
que de chimères généreuses. Les sentiments qui ont
aidé à l'enfantement de la démocratie actuelle, et qui
président à son développement, n'ont pas tous été, et
ne sont pas tous, tant s'en faut, de première noblesse.
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La Déclaration des droits de l'homme aurait pu s'in-
tituler tout aussi bien la déclaration des droits de
l'envie. L'envie est au fond le principe primitif de
l'égalité, comme l'égoïsme en est le couronnement,
comme la devise matérialiste : « Chacun chez soi,
chacun pour soi, » en est devenue la formule finale.
Sans aller jusqu'à reporter en arrière l'âge d'or
imaginaire, que d'autres placent en avant, il est
permis de se rappeler qu'au temps où l'idée de la
possibilité d'une répartition immédiate n'avait pas
encore empoisonné les esprits, la société était conçue
comme un tout organisé, dont tous les membres
étaient solidaires, chacun pour sa part, l'artisan
comme le bourgeois, le bourgeois comme le noble,
concourant dans sa mesure et à sa place à l'oeuvre
commune. La destruction des vieux moules hiérar-
chiques, l'avénement des idées égalitaires, interve-
nant à la façon d'un dissolvant, ont changé tout cela
pour aboutir en fin de compte au désolant individua-
lisme de la vie moderne, l'une des plus pauvres, des
plus étroites et des plus arides qui aient jamais été
menées. L'aménité, la confiance mutuelle, un certain
laisser aller, très-propre à faciliter les relations de
classe à classe, ont disparu sans retour. Peut-être
l'harmonie est-elle impossible là où l'on ne sait plus
se résigner, de même qu'il n'y a plus de vertu là où
l'on a désappris le désintéressement et le dévouement.
La révolution, en exaltant le droit, a tué le devoir.
La conscience farouche, âpre, illibérale de ce qu'il
regarde comme lui étant dû, trait distinctif du dé-
mocrate cantonné, retranché et isolé dans son droit,

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