Réflexions sur la poésie lyrique en France au XIXe siècle, par René Bridan

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impr. de A. Roux (Gray). 1873. In-8° , 30 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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RÉFLEXIONS
sun LA
POÉSIE LYRIQUE EN FRANGE
AU XIXe SIÈCLE
RÉFLEXIONS
SUR LA
POÉSIE LYRIQUE
EN FRANGE
AU XIXme SIÈCLE
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IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE HE A. ROUX
1873 ••
RÉFLEXIONS
SUR LA
POESIE LYRIQUE EN FRANGE
AU XIXme SIÈCLE
Les aptitudes de la race française ont joué sur la
scène de l'histoire un rôle trop éminent pour que la cri-
tique n'ait-pas eu souvent à en discuter la nature et
l'étendue. Si l'on a facilement accordé à notre race de
rares qualités d'esprit, de grâce et de clarté, on s'est
cru en droit de lui refuser les hautes facultés d'où dé-
coule le génie créateur en poésie : l'inspiration, l'origi-
nalité, la puissance de concevoir avec grandeur un
monde poétique et de réaliser un idéal entièrement issu
de ses propres conceptions. On admet que Racine est
d'une élégance accomplie et Voltaire d'une verve étince-
lante; mais on nie que la France ait jamais produit
l'équivalent d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un Tasse
ou d'un Goethe. La poésie française serait ainsi l'image
— 6 —
du caractère français, séduisant, mais presque toujours
emprunté, et n'offrirait aucun de ces monuments qui,
dans les autres littératures, s'imposent à l'admiration
universelle.
« Les Français, » disent les étrangers après Voltaire,
« n'ont pas la tête épique. » Ce jugement est passé à
l'état de vérité acquise, même en France, car les Fran-
çais compensent les excès de leur vanité nationale par
leur facilité à accueillir les opinions même les moins
judicieuses de ceux qui les déprécient.
Ce qu'on a dit de la poésie épique en France, on l'a
dit aussi de la poésie lyrique; et comme les critiques
dont l'éducation esthétique s'est formée à l'ombre de
Shakespeare commenté par l'école allemande, ne consi-
dèrent pas les tragédies de Corneille et de Racine comme
des oeuvres poétiques proprement dites, mais comme
une versification agréable ou sonore, on arrive à cette
conclusion que les Français n'auraient à peu près ni
génie épique, ni génie lyrique, ni génie dramatique, et
que n'ayant ainsi rien créé de supérieur dans aucune
des trois branches fondamentales de l'art poétique, ils
n'ont jamais eu, en fait de poésie, qu'une réputation
usurpée. Aussi, dans l'opinion des esthéticiens anti-
français, la domination de la littérature française, fon-
dée sur l'éclat de la cour de Versailles, n'a jamais pu
que tendre à étioler l'intelligence des autres peuples et à
altérer leur génie, et son élimination par la littérature
anglo-allemande a ouvert des horizons nouveaux et
régénéré les esprits en les ramenant à la fois à la nature
et à l'antiquité. Toutes ces critiques sont mêlées de
réflexions amères sur la structure et les lacunes de l'in-
telfigence française et sur l'insuffisance ' de la languie
française en tant qu'organisme poétique; et les conseils
propres à inspirer l'humilité à notre race présomptueuse
ne font pas défaut.
Une discussion sérieuse de la question de savoir
quelle est la mesure exacte du génie poétique français,
supposerait, comme première condition, que l'on em-
brassât ce génie dans la totalité de son développement.
Considérer la poésie française dans une époque déter-
minée, dans un ou deux siècles, ne serait pas la ré-
soudre ; car rien n'empêche qu'une nation, dans une
période donnée, présente une forme particulière du
génie poétique et que dans une autre période séparée de
la première par les siècles et les événements, il en pré-
sente une différente ou bien n'ait plus aucun génie. Que
l'historien littéraire aperçoive dans la succession des
oeuvres poétiques certaines lois de filiation et se plaise à
montrer à l'état informe et rudimentaire ce qui plus tard
a atteint un épanouissement complet, ou qu'il suive,
dans le cours d'une décadence, la dégradation de l'idéal
et les efforts d'uue imitation qui elle-même s'affaiblit;
qu'il étudie de curieux phénomènes de renouvellement
et ces causes lentes ou subites qui rendent aux intelli-
gences épuisées l'ardeur et la fécondité : tout cela ne
contrarie pas, mais, loin de là, confirme les lois de
variation incessante, de changement irrésistible qui
entraînent le génie de la poésie aussi bien que toutes les
autres branches de la pensée.
Certes, le XYIIP siècle n'était ni un âge épique, ni un
âge lyrique, et les tendances philosophiques qui y
régnaient ne pouvaient manquer d'imprimer à la tragé-
die et à la comédie une physionomie sententieuse qui
nuisait au naturel de l'action dramatique. Jamais peuple,
travaillé par l'ardeur philosophique, surtout par une
ardeur dissolvante, n'aura dans ses oeuvres d'art la
richesse d'expansion et la pureté idéale ; il sera volon-
tiers spirituel et fin, mais affecté, rhéteur, et il
mêlera la sécheresse de l'âme à l'enflure des idées.
Une épopée au XVIIIe siècle était un renversement
des lois de la production intellectuelle ; aussi il y a
autant d'intervalle entre l'Iliade et la Henriade qu'entre
la Grèce héroïque et la Régence. Concevrait-on qu'Ho-
mère se fût formé dans les subtilités de la philoso-
phie alexandrine ou par la lecture des Dialogues de
Lucien ? L'humanité, inépuisable comme la nature, est,
comme elle, soumise à des lois fixes, a des phases déter-
minées dans le jeu de ses forces productrices, et l'appari-
tion des oeuvres poétiques a ses époques marquées aussi
bien que l'éclosion des fleurs. Lorsque Voltaire disait :
« Les Français n'ont pas la tête épique, » il ne tenait
pas compte des variations séculaires que subit le génie
des races, et dominé par cette idée que la poésie
n'existait véritablement que dans une civilisation polie
et raffinée, rejetant comme barbare tout ce qui, dans
la littérature française, était antérieur au siècle de
Louis XIV ou du moins à la Renaissance, il ne voyait
pas que la France, au Moyen-Age, avait produit tout un
cycle d'oeuvres épiques.
Si Voltaire avait eu à se prononcer sur la poésie
lyrique, ce sagace observateur des choses de son temps
aurait pu dire aussi : « Les Français n'ont pas l'âme
lyrique. » Sont-ce, en effet, les Français du XVIIIe siècle,
. — 9 —
les lecteurs des Lettres persanes et de Candide qui
pouvaient s'abandonner aux émotions de la poésie lyri-
que? S'il n'y apas d'ailleurs, entre la poésieépique et la
poésie lyrique, un lien de génération de la première à la
seconde,-n'ont-elles du moins pas une origine com-
mune ? Ne peut-on pas dire jusqu'à un certain point que
l'imagination du poète épique qui conçoit le déroule-
ment des choses et agrandit le monde, ne diffère des
transports impétueux du poète lyrique que par la pré-
dominance chez ce dernier des sentiments ardents et des
idées enthousiastes? Il se peut qu'une race donnée ait
plus d'aptitude pour l'épopée que pour la poésie lyrique,
et on a remarqué que, dans la littérature grecque, l'Iliade
et l'Odyssée étaient des oeuvres ioniennes, tandis que
les poètes lyriques, notamment Pindare, étaient en
général doriens. Mais il ne faut pas abuser de ce fait pour
spécialiser d'une manière trop étroite le génie des races.
Une imagination exubérante et une âme passionnée sont
deux choses presque nécessairement associées, surtout
dans un poète ; mais leur influence s.ur la création esthé-
tique peut être très-différente suivant la phase de
vibration où se trouve l'intelligence humaine et suivant
l'énergie des causes générales ou accidentelles qui don-
nent à une civilisation son caractère et son idéal. Les
circonstances de vie politique, d'organisation sociale, de
moeurs, de passions, d'aventures, ont sans doute jeté de
bonne heure l'esprit d'une race soit dans la direction
épique, soit dans la direction lyrique ; ou plutôt, à l'ori-
gine, ces deux directions semblaient presque se con-
fondre; mais, comme c'est une loi de l'intelligence
humaine, qu'une fois qu'elle s'est élancée dans un certain
sens, elle y persévère jusqu'à ce "qu'elle arrive à un type
défini et que les types définis subsistent tandis que les
types intermédiaires et indécis disparaissent, on conçoit
que de faibles différences dans les circonstances initiales
ont pu, en vertu de la force de progression inhérente à
l'intelligence humaine, qui en a accentué les effets,
aboutir à la création de deux types aussi divergents
que l'ode et l'épopée. L'époque de la floraison de l'ode
et de l'épopée ne sont pas les mêmes, ce qui les a fait
considérer comme se succédant l'une à l'autre par une
espèce de métamorphose spontanée de l'intelligence
poétique, tandis que, selon toute probabilité, il n'y a
pas eu métamorphose, mais plutôt divergence de déve-
loppement. Les races lyriques ont été portées, à mesure
que leur civilisation s'est nettement caractérisée, à don-
ner la préférence aux élans lyriques, de même que les
races qui ont créé les épopées ont trouvé de bonne heure
dans la grandeur des conceptions épiques un attrait irré-
sistible. Mais en définitive ode et épopée ne sont que
deux aspects également magnifiques d'une même puis-
sance, et s'il était juste de dire d'un peuple qu'il n'a
pas « la tête épique, » on pourrait ajouter avec beau-
coup de vraisemblance qu'il n'a pas non plus « l'âme
lyrique » (1).
(1) De ce que l'ode et l'épopée peuvent être considérées comme
s'étant formées parallèlement, il ne faut pas conclure que l'intelli-
gence poétique ne puisse pas se transformer. Au contraire, elle se
transforme sans cesse, et chaque génération a sa manière propre
de traiter la poésie. Seulement, il est difficile d'admettre qu'une
transformation aussi profonde que celle par laquelle une race
d'hommes passerait de l'epopéo à l'ode, puisse s'expliquer par une
simple évolution ; il faut l'intervention de circonstances exception-
_ \\ —
Quelle que soit au surplus l'opinion que l'on adopte
sur les rapports de l'ode et de l'épopée, il est hors de
doute qu'au XVIIIe siècle la France était aussi éloignée
de Pindare que d'Homère. Des satires, des madrigaux,
des épîtres philosophiques, de prétentieuses héroïdes, de
fausses églogues, de fastidieux poèmes descriptifs, des
cantiques imités de la Bible, enfin des tragédies bril-
lantes, mais imprégnées de rhétorique : voilà ce que la
poésie française aurait alors offert à l'attention (2), et si
un critique (supposé, par hypothèse, en possession des
théories littéraires actuellement en vogue) avait eu à
prononcer un jugement d'après de pareils éléments, ce
jugement aurait été aussi amer, aussi impitoyable qu'au-
nelles qui bouleversent les idées, changent les passions et replacent
pour ainsi dire les hommes dans des conditions initiales en les
séparant de leur passé, ou peut-être aussi une action extérieure
énergique qui régénère en la transformant l'inspiration qui s'éteint.
On ne conçoit du reste le passage du règne d'une forme poétique
au règne de l'autre que par l'atrophie de la première, ce qui sup-
pose, entre l'époque où la première forme se flétrit et l'époque où
la seconde brille avec éclat, une phase d'obscurcissement du génie
poétique.
Quant à la transformation qui a fait naître la poésie dramatique,
elle s'explique suffisamment par le perfectionnement de l'esprit, le
besoin de vives jouissances et le goût des spectacles. En Grèce, la
poésie dramatique dérive à la fois do la poésie épique, car l'action
dramatique n'est qu'une réalisation partielle de l'action épique, et
de la poésie lyrique par le choeur, dans lequel on employait fré-
quemment les formes du dialecte dorien. La poésie lyrique a fleuri
à Athènes, colonie ionienne à proximité des Doriens, vrai contre
de la civilisation hellénique, qui déjà si éblouissante dans ses divers
foyers, y a jeté une prodigieuse lumière.
(2) La sécheresse poétique du XVIII 0 siècle ne doit pas faire
oublier le vigoureux génie de Gilbert et le charme antique d'André
Chénier.
— 12 — ■
cun de ceux qu'on a jamais émis sur la France. Il
aurait dit que les Français étaient dépourvus de sens
idéal et incapables d'enthousiasme poétique, que les
élans de leur âme manquaient d'ampleur et leur esprit
de hardiesse et qu'ils ne touchaient, aux choses que pour
les rapetisser et les affadir.
Mais comment mesurer exactement le génie d'une
race? Comment prévoir de quelle manière ce génie
pourra être modifié par l'introduction de facteurs nou-
veaux et par la force des événements, surtout lorsqu'il
s'agit d'une race aussi richement douée, aussi mobile,
aussi apte à s'assimiler le génie étranger que l'est la
race française ? On ne saurait concevoir l'immobilité de
la poésie lorsque la scène du monde change, et les révo-
lutions seraient bien peu profondes si elles étaient sans
action sur les poètes, les plus impressionnables de tous
les hommes. Un fait, qui est par excellence un exemple
des changements qui peuvent s'opérer dans les institu-
tions et les idées, se présente ici de lui-même : c'est la
Révolution française. Qui aurait pensé sous Louis XIV,
à moins d'une d'une clairvoyance extraordinaire, que
cette France, qui portait l'idée monarchique jus-
qu'au culte de l'absolutisme royal, deviendrait, un
siècle après, le foyer d'une immense commotion et pro-
clamerait les droits de l'homme? La même nation qui,
à l'époque de Voltaire, s'occupait avec ardeur de spécu-
lations philosophiques et surtout aimait passionnément
le badinage sceptique, finira le siècle en s'élançant dans
une transformation prodigieuse avec la même fougue
que les Arabes dans l'Islam, et les fureurs révolution-
naires succéderont aux petits vers et à la philosophie de

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