Réfutation de la nécessité et du fatalisme, ou Dissertation philosophique sur la nature de la liberté et sur son accord dans l'homme avec l'empire et l'action de la cause première sur les causes secondes, par M. Fontaine,.... Tome 1

De
Publié par

C.-M. Durand (Annecy). 1783. 2 t. en 1 vol. in-8°.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1783
Lecture(s) : 15
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 314
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

RÉFUTATION
DE LA NÉCESSITÉ
4
ET ■
DU FATALISME
DISSERTATION
PHILOSOPHIQUE
SUR LA NATURE DE LA LIBERTÉ,
ET
SUR SON ACCORD DANS L'HOMME,
AVEC L'EMPIRE ET L'ACTION DE Ld
CAUSE PREMIERE SUR LES CAUSES
SECONDES.
Par M. FONTAINE, Chanoine de l'Églises
Royale & Collégiale de N. D. d'Anneci,
~& Professeur émérite de Philosophie. - -
"- M E PPEM-IER
:£\M E PREMIER
A A N N E C I,
Chez C. M. DuRAND Imprimeur ~~<~'é~ l!*'
-. à
M DCC LXXXIII
AVEC PERMISSION
ERRATA.
Tome Premier.
« f
p
Age 160, ligne 22, au lieu de: que de
tours, liJer: que de détours.
Page 178, ligne 2 au lieu de : la liberté est un
mode , lisez la liberté est mode.
Page 2 5 4 5 ligne 24, au lieu de: l'ame fait;
lisez : l'ame fait.
1
A
«
DISCOURS
1
<•§. 1 M 1 N A I RE ,
'.( J'
"!. <j.iJ -;;:. E T
âil s) ET
SPECTU9
L~i~ L'OUVRAGE.
L
A LIBERTÉ est elle une per-
section réelle ou imaginaire i Et
si LA LIBERTÉ est une per-
section réelle, l'homme posséde-
s-il cette perfection? Et s'il la possede, est-
ce par la Raison, qu'il le connaîtra , ou par le
Sentiment ? Mais l'homme naturel se croit Lt-
BRE ; Et le Philosophe met la Liberté en pro-
blème ; L'instinct ou la raison font donc ici en
défaut; Cependant en supposant que l'homme
fût LIBRE, ne seroit - ce pas la conscience qui
l'assureroit de sa LIBERTÉ ? Eh ! sans doute ;
Est-il pour l'ame d'autre moyen , que le sens
intime, de connoître ce qu'elle A? Or le sens
intime peut - il trompera Mais ce feroit une côn-
tradition: Chacun pourroit alors raisonnable-
ment douter de la vérité de son existence; La
i DISCOURS
raison qui contredira le sens intime, aura donc
toujours tort.
MAIS si le sentiment de la Liberté précède
dans l'homme, toute réflexion & tout raisonne-
ment sur la LIBERTÉ ; Et que sans la con-
science, l'ame ignoreroit autant ce qu'elle A,
que ce qu'elle EST, n'est-il pas évident que
l'on n'a pû raisonner sur la LIBERTÉ , que
parce que l'on possedoit la LIBERTÉ ? Et que
l'homme auroit dû conclure qu'il étoit LIBRE,
des argumens mêmes qu'il faisoit , pour prou-
ver qu'il ne l'étoit pas ? ;
NÉANMOINS à force de raisonner, l'on est
parvenu non feulement à se donner des dou-
tes sur la Liberté , mais à s'aveugler au point
de ne la regarder que comme une chimêre
enfantée par l'imagination : L'homme , loin
d'être cause efficiente, n'est plus que le sujet
ou l'instrument des actions qu'il paroit exer-
cer ; C'est une machine qui a des ressorts que
fait jouer un agent qui le maitrise, & entre
les mains duquel, comme fous le sceptre de
fer du Destin , il n'a de mouvemens, que ceux
que lui imprime une Puissance invincible ; Et à
laquelle on s'efforce de démontrer qu'il obéit
comme l'automate, qui ne peut ni coopérer à
la force qui le monte, ni lui opposer atllive.
PRÉLIMINAIRE. *
- A i ij
ment la moindre résistance.
OR comment a-t il pu se faire que l'on ait
cessé d'entendre la voix du sens intime, & le x
cri de la conscience ? Et comment la raison
a t-elle pu venir à bout d'obscurcir une chose
aussi claire, & vaincre par des sophisilles, l'im-
pression de l'instinct & l'intimité du sentiment ?
T JE soupçonne que ce qui a le plus influé
dans l'opinion que la LIBERTÉ n'est qu'un
PHANTOME , c'est que la vraie Philosophie
reconnoit que l'empire de l'ETRE SUPREME
sur les ETRES FINIS, est le plus ABSOLU
que la nature des choses puisse comporter :
Or ayant l'idée du Despotisme ; Et voyant très
clairement que la matiere y est soumise , un seul
Paralogisme fondé sur la dépendance de tout
être créé, n'a-t-il pas dû suffire, pour le faire
exerçer sur l'cfprit, comme sur la matiere ; Et
pour assujetir indifféremment l'un & l'autre à
UNE FATALITÉ qui enchaîne toute la nature
& qui dispose aussi absolument des MODES ,
que des SUBSTANCES ? L'on a donc cru
voir qu'il étoit impossible de concilier jamais
la Liberté avec l'action de la PREMIERE
CAUSE sur les CAUSES SECONDES * Et
l'on a conclu UNE NÉCESSITATION GÉ-
NÉRALE.
a DISCOURS
MAIS si l'action de DIEU sur la CRÉA-
TURE est un point incontestable, un autre
qui ne l'est pas moins, c'est que la Liberté
est une persection réelle, & conséquemment
possible : Il faut donc que telle foit l'action de
la. Cause premiere sur les Causes secondes , que
LA LIBERTÉ des CAUSES SECONDES PUISSE
SUBSISTER AVEC L'ACTION DE LA CAUSE
PREMIERS ; D'où il fuit que l'on avoit mal
raiionné, quand de cette action de LA CAUSE
PREMIERE, l'on en avoit conclu la nécessi-
tation DES CAUSES SECONDES.
OR quel étoit le principe de l'erreur ? C'est
sans doute que l'on avoit pris , ou de la Li-
berté des Causes sécondés, ou de l'Action de
la Cause premiere , ou de toutes les deux, une
fausse idée ; Car si l'ACCORD de l'une avec
l'autre est POSSIBLE, ce ne peut être que,
parce que telle cft la nature de l'une & de
l'autre, qu'elles peuvent s'asocier sans se
détruire ; Ce ne peut donc être non plus qu'en
pénétrant dans leur essence , que l'on peut ap-
percevoir LA POSSIBILITÉ DE LEUR ACCORD.
IL me paroissoit depuis long-tems, que sans
cela on ne réuffiroit jamais à établir solide-
ment la Liberté , & à la défendre des traits
des FATALISTES ; Je savois bien qu'on défi-
PRÉLIMINAIRE. ?
A i v
nissoit la LIBERTÉ , la puissance d'agir , ou
de ne pas agir: La force élective : Le pouvoir de
préférer B à C, ou de les laisser tous les deux ;
Mais quel étoit le fonds de cette puissance t
Quelle réalité la constituoit? C'est ce que la dé-
finition n'exprimoit pas: La puissance d'agir
ou de ne pas agir, peut être gênée , empêchée,
nécessitée , contraints ; La Liberté peut - elle
l'être aussi ? Mais le moyen que LA LIBER-
TÉ puisse être CONTRAINTE ! C'est une
contradiction; La définition que l'on donnoit
de la Liberté, avoit donc tout l'air de n'être
que nominale.
LA Liberté étoit encore plus inintelligible
dans le sentiment qui en faisoit un MODE des
actions humaines; C'étoient de nouvelles ténè-
bres dont sa nature dévenoit de plus en plus
enveloppée. : i
JE voyois cependant que l'Etre fini devoit
être dans la dépendance la pl,us grande possî-
ble, de l'ETRE SUPREME ; Et conséquem-
ment, que celui-ci devoit être MAITRE , en
quelque sens, de toutes les actions des AGENS
SUBALTERNES : Je voyois encore que les
lois constantes du monde physique , en fuppo-
soient d'aussi consiantes dans le monde mo-
ral qui avoit tant d'influence dans les événe-
6 DISCOURS
mens; D'où il suivoit que la PRÉDESTINA-
TION étoit indubitable.
JE sentois de plus qu'on pouvoit tout aussi
peu douter de L'INFAILLIBILITÉ DE LA
PRESCIENCE ; Et je savois que l'on inferoit
de là que DIEU faisoit tous les FUTURS ,
tant LIBRES que NÉCESSAIRES , par une
PRÉMOTION , que l'on n'appelloit PHYSI-
QUE , que parce qu'on LA fuppofoit CAUSE
EFFICIENTE des uns & des autres ; Mais
d'un autre côté, la LIBERTÉ emportoit
l'idée d'INDÉPENDANCE : Or d'INDÉPEN-
DANCE je n'en trouvois plus , si l'ETRE SU-
PREME influoit, en qualité de CAUSE, dans
les déterminations de l'ETRE FINI ; Et s'il
n'y influoit pas , il me sembloit que la PRO-
VIDENCE ne pouvoit plus être INFAILLI-
BLE , ni la PRESCIENCE , CERTAINE.
MALGRÉ l'embarras & l'obscurité de ce
cahos, je m'en tenois toujours à ma premiere
idée; Que LA LIBERTÉ étant une persection
réelle , telle en devoit être la nature, & telle
la nature de l'action de DIEU sur l'Etre créé,
qu'il devoit être possible, malgré la dépen-
dance de l'un, & l'empire de l'autre , que
la Liberté de l'agent subalterne substat dans
toute son intégrité ? fous l'impression de l'agent
PRÉLIMINAIRE. 7
principal; Et que l'on verroit clairement CET
ACCORD, si l'on pouvoit, Ou connoître de
quelle façon Dieu exerçoit son empire sur les
causes seconcles, & ce qu'il FAISOIT pour
les faire AGIR ; Ou pénétrer dans le fond de
la Liberté, St venir à bout de découvrir quelle
espece de réalité constituoit l'ETRE LIBRE , &
le distinguoit de l'ETRE NÉCESSAIRE; Car il
me sembloit entrevoir que la nature de la
Liberté, ou celle de l'action de Dieu, une
fois connue, l'UNE me meneroit à l'AUTRE,
JE commençai donc par chercher ce que
la LIBERTÉ pouvoit être; Cest à dire , quelle
forte de réalité pouvoit constituer LIBRE , un
Etre quelconque ; J'examinai d'abord (î LA
LIBERTÉ n'étoit point un MODE.
JE savois que les PRÉDÉTERMINANS la
regardoient comme telle ; Et ne pouvoient la
regarder autrement ; Car je n'ignorois pas ,
j- que, pressés par des difficultés tirées du fond
de leur Systême , ils étoient réduits à répon-
dre, pour se défendre d'être NÉCESSITANS,
que la Cause premiere, qui produit dans la Cau ';
secondé , tout ce qu'elle a de réel , étoit allé?
puissante pour y faire à la fois, 8c la SUB-
STANCE de Fanion libre, & LE MODE
qui LA rend LIBRE. (
8 DISCOVRS
Je savois d'ailleurs que plusieurs Phibfoyliei
distinguoient avec eux, les agens , en LIIRES
& NÉCESSAIRES; Et pensoient qu'une Cause
efficiente pouvoit, ou agir librement, ou etrs
nicejjitée dans ses propres actions : Or j'apper-
cevois clairement que les Philosophes qui 3-.;
voient une pareille opinion sur les agens &
les causes efficientes, eftimoient, sans se dou-
ter peut - être de cette conséquence , que LA
LIBERTÉ ÔC LA NÉCESSITÉ n'étoient que DE
SIMPLES MODES. s
JE voyois de plus que la maniere dont on
s'exprime, étoit très favorable à l'opinion que
la Liberté n'est qu'un Mode ; Car ces conllruër
tions , UNE DÉTERMISATION LIBRE : UNE
VOLONTÉ LIBRE : UN CHOIX LIBRE : UNE
PRÉFÉRENCE LIBRE , & autres iemblaMes , ou -
le mot LIBRE comme Adjectif, parôit ajou,
ter au Substantif, semblent signifier que dans
toute action il y a un fonds , qui, comme dans
tout autre être, en est LA SUBSTANCE;
Et que CETTE SUBSTANCE devient LIBRE dans
ration, si elle est MODIFIÉE: PAR LA LIBER-
TÉ ; Tout comme la matiere devient ronde
par la rondeur qui la modifie.
NÉANMOINS après y avoir profondément
jrçfléçlji p loin de voir qu'une cause efficiente çut
PRÉLIMINAIRE. 9
êirt nlcessitée à agir ; Ou qu'il put rester de li-
berté dans un agent dont la dépendance feroit
telle, qu'il reçut de la premiere cause, & la
substance de ses actons, & leur liberté, il me
parut contradiaoire non feulement que l'agent
fut libre, s'il recevoit ses actions, mais encore
qu'il PUT LES RECEVOIR
Je m'assurai de l'impossibilité qu'il y avoir,
QU'UNE CAUSE REÇUT D'UNE AUTRE CAUSE,
NI LA SUBSTANCE DE SES ACTIONS , NI LEUR
LIBERTÉ; Je m'assurai encore de cette autre
vérité, ou plutôt de la même en autres ter-
mes, savoir, QU'IL ÉTOIT CONTRADICTOIRE
QU'IL Y EUT DES AGENS NÉCESSAIRES; C'est-
à-dire , QU'UN AGENT PUT ETRE PASSIF DANS
CE QU'IL FAIT; Or convaincu de cette double
impossibilité ; Et ne pouvant douter d'ailleurs
que tout mode ne fut reçu, pouvois-je ne pas
conclure de là , ce qui me sembloit évidem-
ment s'en suivre ? QUE LA LIBERTÉ N'ÉTOIT
PAS UN MODE !
C'ÉTOIT déjà beaucoup que d'être parvenu
à voir que LA LIBERTÉ n'étoit pas UN
MODE : Cessant d'être MODE , elle devenoit
FACULTÉ ; Mais quelle faculté ? Il ne pouvoit
pas se faire que cette faculté fut autre chose
que ce que Fon désigaoit par le nom de Force
19 DISCOURS
ÉLECTIVE: de PUISSANCE DE CHOISIR; de
POUVOIR. : DE PRÉFÉRER : Mais la puissance
qui choisit, qui préférc, est LA VOLONTÉ;
Car le choix n'appartient, & ne peut apparte-
nir qu'à Elle; Il suivoit donc de là que LA
LIBERTÉ étoit LA VOLONTÉ MEME, ou
résidoit dans elle; Mais une faculté peut-elle
résidcr dans une autre faculté? Trouver donc
qu'une faculté réside dans une autre, c'est trou-
ver que l'une & l'autre ne font qu'une même
faculté, désignée par des noms différens: Aussi
sentois je que je n'exerçois jamais ma puissance
élective, que je n'exerçafsse en même tems ma
faculté de vouloir; Et réciproquement, que je
ne VOULOIS jamais, que je ne fisse une pré-
férencex LA LIBERTÉ, au lieu de résider dans
la volonté , & d'en être diftinae , devoit donc
être LA VOLONTÉ MEME.
CETTE idée où m'avoit conduit mon ana-
lyse, que LA LIBERTÉ étoit LA VOLONTE
MEME, me parut si frappante, qu'elle s'at-
tira toute mon attention ; J'ignorois si cette idée .:
étoit nouvelle ; Mais je ne connoissois aucun
Auteur qui eut un pareil sentiment sur la Li-
berté: Aussi plus elle me parut singuliere , plus
elle me devint suspecte: Ma défiance augmen-
toit, quand je faisois attention que l'on disoit,
PRÉLIMINAIRE. II
comme je l'ai remarqué ci devant, qu'UN
CHOIX ÉTOIT LIBRE : QU'UNE PRÉFÉRENCE:
QU'UNE DÉTERMINATION: QUE LA VOLON-
TÉ ÉTOIT LIBRE: Ce qui sembloit supposer
- que toutes ces choses pouvoient ne l'être pas ;
Ou du moins, que la puissance élective, ou la
faculté de vouloir n'étoit pas une même chose
avec la Liberté.
MAIS ne pouvoir il pas se faire, puisque
l'on dit souvent d'un Etre , qu'il A ce qu'il
EST, qu'on eut dit de la VOLONTÉ , qu'elle
étoit LIBRE, ou qu'elle possedoit la Liberté,
quoiqu'elle fut LA LIBERTÉ MEME ; Comme
on dit du CERCLE , qu'il est ROND , quoi-
que le Cercle & la Rondeur ne soient qu'une
même chose ? Et le pléonasme n'étoit-il pas
d'autant plus pardonnable dans la premiere
expression, que confondant la Liberté avec
* ses effets, l'on se croyoit fondé à croire que
, la Volonté pouvoit n'être pas libre dans quel-
que cas, puisque souvent il arrivoit que l'on
étoit EMPECHÉ de faire ce que l'on AVOIT
RÉSOLU ?
CES considérations, & quelques autres en-
core, me firent revenir à examiner avec toute
l'attention dont j'étois capable, si effective-
ment la LIBERTÉ ne seroit point la VOLON.
il DISCOURS
TÉ MEME, comme l'analyse m'avoit mené
à le conclure ; Mais alors il auroit fallu que
tout acte de la volonté, comme exercice de
la Liberté , fut esentiellement Libre, ( Car il
y auroit eu de la contradiction à dire qu'un
acte de la Liberté put être nécessaire) , Et
dans ce cas, CHOIX , & CHOIX LIBRE:
DÉTERMINATION, & DÉTERMINATION LI-
BRE étant la même chose , le mot LIBRE
n'etoit plus qu'un mot inutile, & dangereux
par l'équivoque qu'il occafionnoit.
POUR m'assurer donc si tout acte de la
Volonté étoit aussi essentiellement Libre , que
devoit l'être tout exercice de la Liberté; je
cherchai si cette conséquence ne suivoit point
de ce que la Volonté est une puissance active.
OR il ne me fut plus permis d'en douter,
quand j'eus vu premièrement , qu'il étoit im-
possible qu'un Etre fut NÉCESSITÉ autrement,
que parce qu'il RECEVROIT , SANS LE VOU-
LOIR, le terme de l'action d'un Etre distingué
de lui; Et en sécond lieu , qu'il étoit contra-
dictoire qu'UNE CAUSE EFFICIENTE put être
PASSIVE à l'égard des ACTES que SA PUIS-
SANCE ACTIVE PRODUISOIT. Je parvins donc
ainsi à la conséquence que je cherchois ,
lavoir, que LA VOLONTÉ, COMME, CAUSE
PRÉLIMINAIRE. 15
EFFICIENTE, ÉTANT INNÉCESSITABLE PAR
SA NATURE, TOUT ACTE DE LA VOLONTÉ
ÉTOIT ESSENTIELLEMENT LIBRE: Et que,
TOUT ACTE ESSENTIELLEMENT LIBRE NE
POUVANT ETRE QUE L'EXERCICE DE LA
LIBERTÉ, LA LIBERTÉ ÉTOIT LA VOLON-
TÉ MEME.
AYANT reconnu que la Liberté n'étoit au-
tre chose , que la Faculté de vouloir, je vis
alors sans surprise , qu'on avoit pû s'y mépren-
dre; Car , plus clairement l'on prouvoit que la
Volonté étoit libre , plus auflï l'on éloignoit
l'esprit de l'idée, que la Volonté sut la Liberté
même; N'étant pas naturel de penser, dès
que nul Etre ne pouvoit être Libre sans possé-
der la Liberté, que la faculté que l'on dé-
montroit posséder la Liberté, ne fut pas diffé-
rente de cette réalité dont la possession la
rendoit Libre.
TRANQUILE sur la Liberté dont je ne
pouvois plus douter que je ne connuise alors
LA NATURE, il me restoit encore à cher-
cher, quelle pouvoit être celle de l'action de
DIEU sur la cause sécondé : Il ne s'agissoit pas
précisément de savoir ce que pouvoit être cette
action en elle même ; Je savois non feulement
que la volonté étoit Puissance active, mais,
14 DIS COU R S
qu'elle étoit la feule des facultés de l'esprit
qui put l'être ; Et conséquemment, que l'ac-
tion de DIEU sur la Créature, étoit un acte
de sa Volonté, dont l'objet, le terme & l'esset
étoient la Substance ou quelque mode de la
créature; Car il n'y avoit que l'un ou l'autre
à VOULOIR.
C'ÉTOIT donc de l'effet de cette Volonté,
qu'il étoit question de déoouvrir la Nature;
C'est à-dire ; Quelle espece de Mode DIEU
produisoit dans les Causes secondes, qui fut
tel, qu'il les tirat de leur inertie naturelle ;
(Car je ne voyois pas que leur activité put
se déployer jamais yfans l'action de la Cause
premiere , ) Et qui, sans altérer en rien leur
Liberté, sans y toucher même [ Car il me sem-
bloit voir que la Liberté, pour rester Liberté,
demandoit une INDÉPENDANCE PARFAITE ]
put cependant devenir pour le PROVISEUR
GÉNÉRAL ( Malgré l'influence de la Liberté
finie dans la plupart des phénomènes du mon-
de Physique & moral) un moyen d'arranger
Tous LES FUTURS, PHYSIQUES & MORAUX,
conformément au plan qu'il avoit tracé dans sa
sagesse, de l'U nivers le plus parfait possible ;
Et DE LES PRÉVOIR avec cette infaillibilité
qui ne peut appartenir qu'à celui qui LES
PRÉLIMINAIRE. IS
FAIT ou LES FAIT FAIRE.
Ici je fus obligé de revenir à la Volonté
pour savoir si la cause féconde, dans l'exercice
de Son activité, étoit aussi indépendante, qu'il
me sembloit qu'elle devoit l'être, pour jouir
de la Liberté; Et je trouvai que, par là même
que la Volonté, en qualité de Puissance active,
ne pouvoit recevoir son acion, il falloit que
so activité ne put absolument s'exercer que
par elle seule ; Et conséquemment, qu'il n'étoit
pas d'être distingué d'elle, qui put le moins
du monde influer dans ses déterminations,
avec le titre de CAUSE: Voilà donc la volonté
aussi indépendante, que j'entrevoyois qu'elle de-
voit l'être, dans l'exercice de sa puisance.
MAIS il falloit la faire agir; Et c'étoit la
Cause premiere dont l'action devoit solliciter
son activité: Or je vis que pour faire AGIR
la volonté finie , il suffisoit alors qu'on lui en
donnât l'occasion : Et que cette occasion de-
voit se trouver dans tous les cas où l'ame, pres-
sée de quelque besoin , feroit avertie par la
falculté de sentir, de la présence d'un objet
propre à la satisfaire; Etant contradictoire avec
la nature de l'Etre sentant, qu'il négligeat
d'user de cet objet, dès qu'il ne tiendroit qu'à
lui de le prendre, pour se mettre à l'aise: Or
ï6 DitëÔUKf
ce besoin , motif d'agir, il n'y avoit que uw- i
auteurr des perceptions , qui put le protblce ;
Car nos besoirrs font dans nous , indépendam-
ment de nous : J'avois donc dejà par ce moyen,
que LA CAUSE SECONDE N'AGIROIT JAMAIS
SANS L'INFLUENCE DE LA CAUSE PREMlERE.
MAIS la cause seconde, par CoD privilège
d'INNÉCESSITABLE & d'INDÉPENDANTE dans
sa détermination, pouvoit prendre ou laisser un
objet; Et entre deux objets, prendre l'un ou
l'autre à son gré ; Le moyen alors que DIEU
put en prévoir la détermination ; Et LA prévoir
infailliblement; Etant essentiellement possible-
que l'objet A que DIEU prévoyoit qui feroit
préféré, ne le fut pas 1
MAIS en analysant l'Etre sintant, je trou-
vai bientôt que, s'il étoit contradictoire avec
sa nature , que, pressé par un besoin , il préfé-
rat le mal aise de la privation, au plaisir de la
puissance, il l'étoit aussi, que , fous l'impres-
lion de deux objets, & propres, l'un fie
l'autre, à lui donner une maniere d'être où
il sut BIEN, il ne préférat pas celui des
deux qui lui en promettroit une , où il serait
MIEUX ; Et comme je vis aussi qu'il n'arri-
veroit jamais que l'Etre sentant put vouloir
changer son état actuel contre un autre,
s'il
PRÊLIMINAIRE. 17
B
S'il n'étoit MEILLEUR , je ne pus m'em-
pêcher de reconnoître que LA LIBERTÉ NE
S'EXERÇOIT NON PLUS JAMAIS, QUE PAR LE
CHOIX DU MEILLEUR.
OR le MEILLEUR ne pouvant se difcer-
cet, que par la sensation ou l'uvant goût; Et
l'auteur des perceptions , ne pouvant ignorer
quel seroit de tous les objets pressentis dans
chaque occasion, celui qu'il seroit plus vive-
ment pressentir, il dévenoit contradictoire avec
son action sur l'Etre sentant, qu'il ignorât quel
objet feroit préféré aux autres: J'eus donc par
ce moyen, L'IMMUTABILITÉ DES DÉCRETS
PRÉDESTINANTS ; L'EFFICACITÉ DE LA PRÉ-
MOTION; ET LA CERTITUDE DE LA PRE-
SCIENCE.
DES que l'avant-goût de la bonté des êtres,
source de l'amour & du desir qu'ils inspirent ,
joint au besoin sans lequel rien ne seroit pres-
senti, étoit tout ce que Dieu exécutoit dans
la cause seconde, pour qu'elle exerçat EN
VOULANT, la puissance qu'elle avoit de se
dérminer; Et que d'ailleurs la Volonté, com-
me Cause efficiente, étoit essentiellement INNÉ-
CESSITABLE; Je vis avec la derniere évidence,
que la Liberté- n'avoit rien à craindre , ni de
t L'IMMUTABILITÉ DBS DÉCRETS ; Ni de
18 DISCOURS
L'EFFICACITÉ DE LA PRÉMOTION; Ni de
L'INFAILLIBILITÉ DE LA PRESCIENCE ; Et
que l'accord de l'une avec l'autre, myfteie
qui jusqu'alors m'avoit paru impénétrable ,
devenait la chose la plus simple dans ce Sys-
tême ; Aussi pour en essayer la solidité, ayant
mis la Liberté aux prises avec les plus fortes
difficultés des FATALISTES; Celles qui en
avoient si supérieurement triomphé , apperçus-
je avec une satisfaction inexprimable, qu'elles
ne lui pouvoient plus rien ; Et que loin de
l'attaquer, leurs traits passoient loin d'elle,
n'ayant été dirigés jusques-là, que contre un
être de fantaisie, qu'on avoit eu raison de
regarder comme CHIMERE, puifqu'il n'avoit
feulement pas l'apparence de ce que je voyois
clairement alors être LA LIBERTÉ.
BIEN plus, n'y ayant de rapport nécessaire
qu'entre /'EFFET & sa CAUSE EFFICIENTE,
toutes les objections tirées de LA TOUTE-PUIS-
SANCE du Premier Moteur, étoient sans force
dans mon Systême, où il étoit démontré que,
toute Cause efficiente étant INNÉCESSITABLE,
parce que nulle Cause ne pouvoit RECEVOIR
ses propres actions, le rapport entre l'influence
de la premiere Cause , & l'exercice de l'ac-
tivité de la Cause seconde, ne pouvoit êtM
t
i- PRÉLIMINAIRE- i9
8 i.
que CONTINGENT; Et si contingent, que la
nature des choses rendoit contradittoire , que la,
Liberté de LA CAUSE SECONDE , loin de pouvoir
, être CONTRAINTE ou NÉCESSITÉE , ne
fut pas aussi indépendante de toute influence
causale , que celle de LA CAUSE PREMIERE
JE vis enfin qu'un Systlême étant également
ruineux, foit qu'il croule dans toutes ses parties,
ou qu'une feule soit mal appuyée , le mien
renversoit d'un côté, celui des FRÉDÉTER-
MINANS , &. de l'autre, celui des SIMUL-
TANISTES, au milieu desquels son effece
particulière semble le placer ; Car je ne pou-
vois douter, que si je venois à bout de dé-
montrer que SANS PRÉMOTION, LA CAUSE
SECONDE N'AGIROIT JAMAIS , il ne fut dé-
montré par là même , que le SIMULTA-
NISTE avoit tort de la regarder comme
INUTILE. Or je ne pouvois douter non plus,
qu'en démontrant que la PRÉMOTION,
si elle étoit PRÉDÉTERMINANTE, détrui-
roit LA LIBERTÉ, il ne fût également
démontré que le PRÉDÉTERMINANT
avoit tort de la soutenir TELLE; Il me pa-
roissoit donc évident , que NI L'UN NI L'AUTRE
SYSTEMB ne pouvoit subsister avec le MIEN.
CEPENDANT j'observai aussi que LES DEUX,
lé DISCOURS
PARTIS AYANT RAISON A QUELQUE ÉGARD,
L'UN, de prétendre que LA PRÉMOTION
EST NÉCESSAIRE POUR AGIR ; Et L'AUTRE
que LA CAUSE SECONDE NE PEUT ETRB
LIBRE , SI LA CAUSE PREMIERE LA PRÉ-
DÉTERMINE rieD. n'étoit plus facile que
de les concilier , & de terminer la dispute
qui les divise depuis des siecles.
EN effet, dès que la simple PRÉMOTION
laisse LA LIBERTÉ dans une intégrité par-
faite ( Puisque MALGRÉ LA PRÉMOTION,
LA CAUSE SECONDE RESTE ABSOLUMENT
INDÉPENDANTE DANS L'EXERCICE DE
SON ACTIVITÉ ) Et que cependant SANS
PREMOTION, ELLE NE SAUROIT VAIN-
CRE SON INDIFFÉRENCE ; LE PRÉDÉTER-
MINANT & LE SIMULTANISTE ne font,
ils pas du plus parfait accord , si le PRE-
MIER reculant D'UN PAS , & le SECOND
avançant D. A UT ANT, ils deviennent l'un
"&. l'autre simplement PRÉMOTIONNAIRES?
MAIS un puissant motif pour qui que ce soit,
de le dévenir, c'est que la GRACE n'étant qu'-
une Prémotion dans l'ordre surnaturel, on trou-
vera dans mon Systême, l'explication la plus
claire & la plus simple qu'on puisse donner de
ce mystere, regardé jusqu'à. - présent comme
mpénétrable, -
( 21 ) é
B i i j
AVIS
DE L'ÉDITEUR.
SI LA LIBERTE est un Problème,
sur lequel on dispute, depuis plus de
trois mille ans, quelle précieuse idée,
que celle qui auroit fait voir avec la
derniere évidence, quelle est la nature
de la Liberté, que l'on connoit si peu
encore : Qui auroit démontre que cette
faculté réside essentiellement dans l'hom-
me ; Et qui en auroit accordé évidem-
ment l'exercice [ ce qui est encore à
trouver] avec l' empire absolu de l'Etre
Suprême 1 Or cette importante décou-
verte , l'on ose dire que l'Auteur de
l'Ouvrage que j'annonce , a été allez
heureux pour la faire.
L'on peut donc assurer, quoique sa
Dinertation roule sur une matière qui
a été tournée & retournée de mille
a façons , qu'elle est entièrement nou-
u APIS DE L'ÉDITEUR.
velle , par la véritable idée qu'il Y
donne de l'essence de la Liberté : Par
la force & la singularité des raisons
qu'il y employe, pour prouver que
l'homme possede essentiellement la sa-
culté qui rend Libre ; Par l'évidence
avec laquelle il concilie l'exercice de
cette faculté, avec l'influence de la$>re~
miere calÿe, sur les actions de la cause
seconde : Enfin par la facilité avec la-
quelle il y réfout les plus fortes diffi-
cultés des Nécessitans : Aussi son Syûe.
me renverse-t-il de fond en comble,
celui des Simultamstes & des Prédé.
terminans ; Et le Fatalisme des allions
humaines.
Ce que l'on doit encore y trouver
d'extrêmement curieux, c'est que l'Au-
teur est peut - être le seul qui ait dé-
montré que la CAUSE SECONDE ne
peut agir, que deux contradictoires
ne se vérifient :
L'UN, que tel est l' Empire de LA
CAUSE PREMIERE sur les actions
AVIS DE L'ÉDITEUR. ii
B iy
de LA CAUSE SECONDE, que la
Cause fécondé n agira jamais, sans l'in-
fluence de la Cause première.
E't L'AUTRE , que tel est l' Empire
, de la CAUSE SECONDE sur ses
propres actions, quelle est absolument
INDEPENDANTE, dans l'exercice
de son activité, DE ïOUÏE COO-
PERATION DE LA PREMIERE
CAUSE.
Si l'on y parle des Prêciéterminans,
dont les disputes avec les Simultanistes ,
font sarannées, quoique célébrés par
les fuites sunestes qu'elles ont eues,
ce n'est qu'en passant , à mesure que
les difficultés que l'un des Interlocu-
teurs tire des preuves de leur opinion,
- donnent occasion d'en parler ; Et en-
core , parce que la conciliation de ces
deux fameuses Sectes , fuit comme
Corollaire, des principes qui appuyent
les raisonnemens sur lesquels le Systême
médiateur est établi. L'on a jugé à
* propos de prévenir la dessus, pour faire
i4 AVIS DE L'É DIT EUR.
entendre que l'on peut avec raison ;
malgré cela, donner comme absolu-
ment nouveau, L'Ouvrage qu'on a
l'honneur de présenter au Public.
NB. L'on trouvera à la fin du fé-
cond Volume, l'Analyse de quantité
d'autres Dissertations, sur les sujets les
plus importans de la Métaphysique,
de la Morale, & de la Religion, que
l'Auteur se propose de mettre incessam-
ment au jour., si le Public honore
celle-ci, d'un accueil favorable.
(15)
RÉFUTATION
DE LA NÉCESSITÉ
E T
DU FATALISME.
ENTRE TIENS
DE CHRYSANDRE ET D'ARISTON.
INTRODUCTION,
CHRYSANDRE.
Q
U E vous vous faites at-
tendre, Ariston ! Aviez-vous oublié que nous
devions nous trouver ici au lever de l'aurore!
Quel charmant spectacle vous avez perdu !
Jamais le soleil n'a paru plus majeslueux , que
ce matin ; Et vous êtes si cureux d'en con-
templer les premiers rayons !
ARISTON. Je vous aurois prévenu, Chry-
sendre, s'il m'avoit été POSSIBLE de dif-
* poser de moi ; Mais je n'ai PU me lefuser.
26 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ,
CHRYS- Il ne vous a pas été POSSIBLE de
disposer de vous! Vous n'avez PU vous re-
fuser ! Ces paroles dans la bouche de
tout autre auroient un sens fort simple, ce-
lui qu'on leur donne dans l'usage ordinaire ;
Mais sortant de la vôtre elles en ont un bien
différent : C'est donc à dire, Ariston, que vous
manqueriez sans être coupable , à - l'engage-
ment le plus sacré ! Vous ne POUVEZ jamais
faire que ce que vous faites; Et ce que vous
ne faites pas, vous n'avez PU le faire.
ARIST. Mais une puissance irréfsistible ne fait-
elle pas de nous ce qu'il lui plait ? Et qu'au-
roîs - je pû opposer à une force que rien ne
peut vaincre ?
CHRYS. Garderez - vous long - tems cette
opinion, Arifton ? Penserez - vous toujours qu'-
une aveugle nécessité nous maitrise ! Je vous
ai entendu avec plaisir , proposer aux Partisans
de la Liberté, des difficultés embarrassantes ;
Elles marquoient un esprit subtile , péné-
trant , profond ; Mais je n'ai jamais cru que
vous en formeriez un systême.
ARIST. Eh ! pouviez - vous en douter? A - t-
on jamais payé mes objcâions i A - t - on ja-
mais su établir la Liberté ? La définir même ?
CHRYS, Quelle docilité promettricz vous,
ET DU FATALISME. 27
si quelqu'un se présentoit avec la confiance de
vous expliquer si clairement la nature de la
Liberté, que vous ne pussiez la méconnoî-
îre ? Qu'après vous l'avoir fait définir à vous-
même, il démontrât la vérité de votre défi-
nition t Et qu'enfin de votre définition il tirât
les plus solides preuves, que la Liberté, loin
d'être unechimere , comme vous vous l'êtes ima-
giné , est une perfettion réellement existante ;
Et que l'homme est une espece d'être qui
jouit non feulement du titre glorieux d'ETRE
LIBRE; Mais qui se déterminant lui seul ,
est encore ABSOLUMENT INDÉPENDANT
dans l'exercice de sa liberté, de toute influence
DE CAUSE ÉTRANGERE.
ARIST. Quelle docilité je promettrois ?
Mon cher Chryfandre , ce n'est pas la préven-
tion qui me rend opiniâtre ; Si je ne vois pas
tout-à-fait que nous soyons NÉCESSITÉS
dans ce que nous saisons, je vois moins en-
core que nous soyons LIBRES ; Et comme
nous ne pouvons être l'un & l'autre à la sois ,
je prends le parti qui me paroit le moins dou-
teux ; Mais je jure par l'amitié qui a toujours
régné entre nous, que s'il étoit possible qu'on
vint à bout de m'éclairer sur un sujet qui m'a
toujours paru si obscur, & qui le paroit à tant
1
23 RÉFUTATION DE LA NÉCÉSSITÉ;
d'autres, j'abjurerois sur l'heure mon opinion,
à déviendrois le défenseur le plus zélé de la
Liberté : Bien plus , je me sens une envie se-
crette d'être convaincu, qui annonce combien
je suis éloigné de disputer contre l'évidence ,
& de me refuser à la vérité connue.
CHRYS. Eh bien! trouveriez-vous mauvais
que ce fut un ami qui se chargeat du foin
de vous instruire ? La vérité sortani de sa bou-
che n'auroit - elle pas pour vous, de nouveaux
charmes ? Au moins il ne vous tromperoit,
ni par des mensonges, ni par des sophismes.
ARIST. Seriez-vous cet ami, généreux Chry-
fandre ? Je fais de quelles recherches vous êtes
capable, & quelle profondeur , quelle justesse
vous mettez dans vos réflexions ; Mais d'où
vient donc avoir attendu si tard à corriger
mes idées ; Car ce n'est pas d'aujourd'hui que
vous vous êtes apperçu de mon erreur, si mon
sentiment en est une t Combien de sois avez-
vous dû voir que je rapportois les événemens
A UN DESTIN INÉVITABLE 1 Que selon
moi UN SORT INVINCIBLE disposoit de
tout ; Et que nous étions enchaînés par l'Etre
Tout - puissant , à une tablature d'opérations,
qu'aucun de nous n'étoit pas plus le maitre
de varier, que l'instrunrent que conduit la
ET DU FATALLISMÉ; 29
main d'un Artiste.
CHRYS. Sans soupçonner que vous nous
crussiez des machines, je n'ai pas douté qu'à
force d'attaquer la Liberté, vous n'en fussiez
venu à vous la rendre un problême : Mais je
n'aurois jamais pensé que vous l'eussiez anéan-
tie, pour lui substituer une nécessité fatale,
fous l'impression de laquelle il ne reste pas
de différence entre l'homme , la brute , & les
êtres insensibles : Je me félicite donc de quel-
ques réflexions que vous m'avez fait faire sur
cette matiere ; Le besoin où vous en êtes ,
me les rend plus précieuses ; Et jamais
je ne croirai avoir mieux employé mon tems,
si comme je l'espere, je réussis à vous faire
convenir que loin d'être des ESCLAVES sur
lesquels s'appesantit la main d'un Despote ab-
solu, nous jouissons aussi bien que l'Etre Su-
prême , de la glorieuse prérogative d'être les
maitres de nos actions ; Et c'étoit , pour vous
faire part de ce que je pensois là dessus , Se
que je prépare depuis bien du tems , que je
vous priai hier de veus rendre ici ce matin.
Je prévois que nos entretiens feront plus
longs, & plus multipliés que je ne m'y atten-
dois; Vous vous ferez sans doute trop accou-
tumé à regarder votre sentiment, comme le
40 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ;
plus soutenable ; Mais assuré de la bonté de la
cause que je vais plaider contre vous, 8C
de votre amour pour la vérité, je me flatte
que, s'il me faut plus de tems pour vous con-
vaincre, le succès en fera d'autant plus assuré.
Nous viendrons donc ici tous les jours sur le
matin , jusqu'à ce que la matiere que nous al-
lons entreprendre, soit épuisée ; Nous com-
mencerons par chercher QUELLE EST LA
NATURE DE LA LIBERTÉ , & SA
VRAIE DÉFINITION.
Ensuite de l'une & de l'autre nous tirerons
des argumens pour prouver qu'elle est une per-
fection réellement existante dans quelqu'être.
Delà nous passerons à l'examen de la ques-
tion , si l'homme est un être libre ; Ou qui,
malgré la dépendance dans laquelle il est de
l'Etre suprême, foit la cause unique de ses
déterminations ; Car si cela est, quel accord
merveilleux n'y aura-t-il pas alors entre la li-
berté de l'homme, & l'influence de la Cause
Premiere sur les avions de l'homme?
Enfin si vous avez des difficultés, vous les
proposerez, & l'on tachera de les resoudre.
Voilà , Ariston, le plan que j'ai tracé, & que
je vous présente ; Le trouvez-vous assez étendu
pour embrasser tout ce que vous croyez que
ET DU FATALISME. 31
l'on peut dire d'essentiel sur un sujet aussi im-
portant?
ARIST. La tâche est forte , Chrysandre ;
Remplissez - la feulement, & vous ferez plus
que l'on n'a jamais fait : Vous pouvez commen-
cer , quand il vous plaira ; Je vous promets
toute l'attention dont je fuis capable.
PREMIER ENTRETIEN
Sur la Nature & la Définition de la LIBERTÉ,
de la NÉCESSITÉ , & de la CONTRAINTE.
CHRYSANDRE.
v
»
Ous n'ignorez pas, Ariston,
que les mots ont été inventés pour exprimer
nos idées , & signifier leurs objets ; Le besoin
de se faire entendre ayant donc précédé l'in-
vention des signes , la langue a été postérieure
aux pensées , & aux choses : Ces trois mots ,
LIBRE, NÉCESSITÉ, CONTRAINT, mar.
quent donc à la fois trois idées, 8c trois cho-
ses différentes.
Mais quelles idées sont exprimées par ces
mots LIBRE, NÉCESSITÉ, CONTRAINT;
Et quelles choses signifient-ils ?
Pour le savoir , rappelions-nous dans quels
cas l'on est en coutume de les employer; Ou
32 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ;
faisons quelques suppositions pour nous mettre
dans le cas de les employer nous mêmes.
Vous connoissez le jardin de Timagene , Se
ce beau cabinet de verdure qui regarde la
mer ; Transportons. nous y par l'idée , avec
nos amis, Parménon, Agésilas & Pamphile ;
Et plaçons - nous dans cette charmante aliée
couverte, qui conduit au cabinet.
Vous savez quellé est la secrette horreur que
marque Parménon pour ce réduit, tout aima-
ble qu'il est ; Sans doute, quelque triste avanture
le lui rend odieux : Mais aussi quel goût n'a
pas Agésilas, pour cet agréable asyle ? Sou-
vent , à peine a-t-il le pied dans le jardin,
qu'il se met à courir pour s'y rendre ; Et je
gage qu'à peine aussi en est il dehors , qu'il le
regrette. Pour Pamphile , il l'aime assez pours'
plaire, quand il y est, mais il ne se désespere
pas, quand il le quitte ; Avec son égalité ôc
son indifférence , il jouit des choses sans trans-
port, 8c en souffre la privation sans beaucoup
de peine.
Or supposez maintenant qu'après quelques
tours de promenade , l'on propose de s'aller
reporer dans le cabinet : Il n'est pas douteux
que Parménon ne se retourne aussitôt, & ne
se dispose à fuir ; Nous le saisissons, & malgré
Ses
ET DU FATALISME. 33
c
ses efforts, nous le portons dans le lieu qu'il
déteste.
Pendant que nous sommes occupés à con-
trarier Parménon , Agésilas trouve à terre des
tablettes, se met sur un banc 8c les parcourt
avec une attention si profonde , que nous ve-
nant dans l'idée de faire de sonsiége, une espe-
ce de brancard , nous le transportons aussi dans
le cabinet : Il voit notre dessein sans se distrai-
re, sans interrompre sa lecture, 8c nous le
laisse exécuter.
Pour Pamphile, il nous regarde , sourit, 8c
continue son chemin : Je l'appelle ; Il me ré-
pond ; Balance un peu & vient enfin nous
join dre.
Que voyez. vous, Ariston, dans Parménon ,
Agésilas, & Pamphile ; Et dans notre conduite
à l'égard des deux premiers ? Et de quels
mots vous servirez - vous pour marquer leur état
ik le nôtre?
ARIST. Je vois que Parménon ne voulait
point du tout aller dans le cabinet, 8c que
malgré sa répugnance £ r ses efforts, nous l'y
avons porté ; Nous lui avons donc fait VIO-
LENCE; Nous l'avons FORCE, CON-
TRAINT; Nous sommes LES SEULES
CAUSES de son transport ; Et comme ce
54 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ
transport, nous l'avons fait MALGRÉ LUI 1
le mot qui me paroit propre à marquer notre
influence dans cet effet, est celui de ÇOAC-
TION , comme le mot de CONTRAINTE
est le plus convenable pour exprimer l'état de
Parménon.
Agésilas occupé de sa lecture ne donne [on
attention à autre chose ; Il voit à la vérité,
mais d'une vue feulement directe, & non
réfléchie, que sa chaise, par notre aide prend
la route du cabinet, mais le goût habituel
qu'il a pour cette charmante solitude, l'éloigné
de toute disposition à nous résister, quoi-
qu'aussi peu maître de n'y pas aller que
Parménon. S'il nous laisse agir, c'est qu'il a
du gré à ce qu'il nous voit faire, & non qu'il
veuille formellement que nous agissions , car
il songe aussi peu à vouloir aller dans le
cabinet, qu'à rester où il est ; Seulement il
se fent aise que nous dirigions nos pas de
ce côté, quoique vainement voudroit-il que
nous prissions un autre chemin.
Or le transport que nous faisons d'Agésilas
étant conforme à son gré , quoique l'effet
de notre volonté & non de la tienne, est
pour lui un état différent de celui de Parménon ;
Il faut donc un terme différent pour le désigner;
ET DÛ FATALISME. 35
C i j 1 JI.
Que NÉCESSITÉ soit ce terme, & NÉCESSI-
TATION celui qui marquera notre causalité
dans Je transport d'Agésilas, :
Quant à Pamphile que vous avez appelle,
& qui balançoit, s'il viendroit ou non , je
conçois très bien qu'il n'est venu à la fin ,
que parce qu'il A VOULU VENIR ; Parcequ'il
s'est déterminé à venir: Vous n'avez influé
dans sa venue, que par l'appel que vous en
avez fait; Et tandis que nous sommes CAUSE
PHYSIQUE SC TOTALE du transport de
Parménon & d'Agésilas, vous n'avez été , vous
Chrysandre, que CAUSE MORALE de celui
de Pamphile; Delà si l'on est LIBRE quand
on a VOULU faire ce que l'on fait, & qu'on
ne le fait que parce qu'on a VOULU le faire,
je verrai DE LA LIBERTÉ dans ce qu'à
fait Pamphile.
Voici donc en deux mots les idées que
j'ai prises dans vos exemples : Parménon
transporté contre fan gré, me donne l'idée
d'un homme FORCÉ CONTRAINT ;
Agésilas qui, sans le vouloir, comme sans
être le maître de s'y opposer, a été transporté
dans un lieu où il avoit du gré à aller,
celle d'un homme NÉCESSITÉ; Et enfin
Pamphile, qui ne se rend dans le cabinet, que
36 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ,
parcequ'il VEUT, celle d'un homme LIBRE ,
s'il est vrai qu'on puisse l'être.
De plus j'ai vu dans la coaction exercée
sur Parménon, & la nècessitation exercée sur
Agésilas, qu'ils n'ont, ni l'un ni l'autre con-
tribué en rien à leur transport ; Que nous
en avons été, & nous seuls, la cause phy-
sique., pleine, totale , au lieu que , si la volonté
peut être cause , & cause physique, celle de
Pamphile l'est du fien.
CHRYS. C'est très - bien , Ariston,Mais
voulez - vous un autre exemple , pour mieux
sentir ce que c'cft que LIBERTÉ & NÉCES-
SITÉ ( Je ne parlerai peut être plus de la
contrainte , parce que la contrainte n'est qu'une
nécessité contre le gré de l'être contraint )
Voyez à vos pieds cette pierre ronde. Fai-
sons la mouvoir d'abord par une impression
étrangère, & sitôt qu'elle fera arrêtée, suppo-
sons que pour peu que nous la touchions , elle
se mettra en mouvement d'elle même, & par
une opération qui lui sera propre : Mais obser-
vons auparavant, qu'afin que cette boule com-
mence à se mouvoir, comme pour tout autre
effet, il faut deux causes , une efficiente qui
produises le mouvement, 8t une morale qui foit
une raison de le produire Chassez mainte-
ET DU FATALISME. , 37
C iij
nant la boule, Ariston,. La voilà qui
roule Elle s'arrête. Raisonnons à présent
sur le phénomene *
Si la boule ne doit son mouvement qu'à
votre impulsion ; Ou plutôt [ car on peut re-
garder ici le mouvement comme un mode qui
paffe d'un corps dans un autre ] si le mouve-
ment de la boule n'est que votre impulsion
même , reçue dans la boule , son mouvement
dans ce cas n'est-il pas votre ouvrage ? N'est-
ce pas vous qui l'avez produit dans elle ? N'en
etes-vous pas, 8c vous seul, la cause efficiente,
la cause physique ? Et la boule qui l'a reçu,
a-t-elle PU ne pas le recevoir! N'a- t - elle pas
été nécessitée à changer de place ?
Pour la cause morale du mouvement, c'est
le besoin que nous avions d'un nouvel exemple
de nécessitation ; Car vous n'ignorez pas [ au-
refte vous le verrez ] qu'on ne doit admettre
pour cause physique, que la seule efficiente, Se
que tout ce qui engage , tout ce qui donne oc-
casion à la cause efficiente de produire un
effet, doit être mis au rang des causes morales.
Transportons - nous maintenant auprès de la
boule. Ne la poussez pas, Ariston; Ne
faites que la toucher, ou ne l'agitez que très
légèrement. Ce que vous faites ne fuflît
39 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ,
certainement pas , pour produire dans elle ,
un mouvement progressif, & néanmoins ima-
ginons que sans l'influence' de nulle autre
cause , elle part & roule comme tantôt, 8t
raisonnons sur ce nouveau phénomene.
Puisque le mouvement est un effet, & que
point de cause différente de la boule ne l'a
produit dans elle, elle ne l'a certainement pas
REÇU ; Elle se l'est donc DONNÉ ; Elle en
a été la cause efficiente , la cause physique ; Et
vous n'en avez été, vous, Ariston , par l'agita-
tion légére que vous en avez faite, que la
cause morale.
Or qu'avez - vous recueilli de ces deux exem-
ples, Arifton ? N'y avez vous pas apperçu évi-
demment deux choses ? La premiere , qu'un
être est NÉCESSITÉ, quand d'une cause
efficiente différente de lui-même, il REÇOIT
quelque mode , tel que le mouvement que
vous avez imprimé à la boule dans le premier
exemple , & qu'elle n'a reçu que de votre im-
pulsion ? Et la feconde , qui est une conséquence
de la premiere , que si un être est nécessitê
'dans ce qu'il REÇOIT d'une cause efficiente
différente de lui, il est Libre dans ce qu'il se
DONNE,
Comme c'est ici un point très - importaat
ET DU FATALISME 39
C i v
faut examiner encore, s'il est bien vrai que l'on
soit nécessité dans ce que l'on REÇOIT d'un
autre ; Et si en le supposant ainsi , il ne fuit
pas delà que l'on est Libre dans ce que l'on SE
DONNE ; Car il fera évident alors que, s'il est
des êtres qui se donnent quelque réalité, il est
des êtres Libres.
Or pour développer cette matiere , il me
semble que ne pouvant raisonner des choses,
que sur les idées que nous en avons , le tout
consiste à bien revoir quelle est l'idée que
nous présente l'être que nous regardons com-
me LIBRE , & quelle idée nous présente
J'être que nous regardons comme NÉCESSITÉ.
Pour cela , au lieu de la pierre que vous
avez d'abord fait rouler Se que nous avons
imaginé ensuite se mouvoir d'elle-même, j'en
suppose deux ; Et que l'une des deux a , pour
résister à votre impulsion , & pour se mouvoir
elle seule, une force interne que n'a pas l'autre.
Je suppose encore que vous les poussez toutes
les deux ; Et que, tandis que la pierre desti-
tuée de force active, obéit à votre impulsion ,
l'autre y résiste , & ne se met en mouvement,
qu'après que vous avez cessé de l'inquiéter, pour
l'y mettre.
Toutes ces choses supposées 5 je vous deman-
40 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ,
de : Le mouvement de ces deux pierres est-il
dans elles, de la même façon ? Puisque la
pierre A, privée de toute force active auroit
confcrvé son repos sans votre impulsion , n'est-
ce pas de vous, qu'elle a reçu son mouvement?
Mais la même pierre qui, parce qu'elle étoit
sans force active , étoit auni sans Téfiflance,
auroit-elle pû ne pas recevoir le mouvement
que vous lui avez imprimé ?
D'un autre côté la pierre B, pourvue d'une
force interne , loin d'obéir à votre acyion sur
elle , y a résisté , & ne s'est mise en mouve-
ment que lorsque, libre de tout effort étranger,
elle a pu s'y mettre elle - même: Or ce mou-
vement , ne l'ayant REÇU ni de vous , ni
d'aucune autre cause differente d'elle , ne faut-
il pas qu'elle se le foit DONNÉ ?
Maintenant je demande encore ; ETRE
NÉCESSITÉ , n'est - ce pas ne pouvoir résister
à l'action d'un être sur nous ? Et ne pouvoir ré-
sister à l'action d'un être sur nous, n'est ce pas
RECEVOIR , sans pouvoir s'en empêcher , le
changement qu'il y opère? Mais si ETRE NÉ-
CESSITÉ , c'est NE PO UVOIR RÉSISTER à
l'action d'un être sur nous, &ne pouvoir s'em-
pêcher de RECEVOIR le changement qu'il y
opère ; Donc pouvoir résister à cette action ; Et
ET DU FATALISME. 41
loin de recevoir d'un autre être , quelque mode,
se le DONNER à foi - même, c'est être Libre.
Et en effet, dès que l'on ne peut acquerir
quelque chose, que par l'un de ces deux moyens,
ou parce qu'on se le DONNE , ou parce qu'on
le REÇOIT ; Et ne pouvant non plus l'avoir
que de l'une de ces deux façons , ou LIBRE-
MENT , si l'on a pu ne l'avoir pas , ou NÉ-
CESSAIREMENT , si l'on n'a pas pu s'em-
pêcher de l'avoir, il faut, puisque l'on est
NÉCESSITÉ dans ce que l'on REÇOIT ,
que l'on foit LIBRE dans ce que l'on se
DONNE.
On peut donc dire en général qu'ETRE
NÉCESSITÉ, c'est RECEVOIR , & consé-
quemment exister, ou être modifié par une
cause dont l'effet foit la substance d'un être
ou quelqu'un de ses modes ; Et être LIBRE,
c'est se DONNER , non sa propre substance,
qu'on ne peut que recevoir , mais quelque
modification : Les boules auroient donc été
des êtres libres , si, comme nous l'avons sup-
posé, elles s'étoient donné un mouvement à
rouler toutes feules.
Ce que nous avons imaginé dans les bou-
les , Arifton, vous avez dû le voir dans Par-
ménon, Agésilas & Pamphile, car les deux
42 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ;
premiers n'ont reçu que de nous, le mcuve.1
ment qui les a transportés ; Aussi ont-ils été
nécessités, l'un & l'autre, au lieu que Pam-
phile s'est donné à lui-même, celui qui l'a ap-
proché de nous ; C'est donc librement qu'il est
venu nous joindre.
Vous avez pu remarquer encore dans tous
ces exemples, que l'être NÉCESSITANT est
cause lui seul; Qu'il fait tout ce qui le fait;
Et que l'être NÉCESSITÉ n'est que le sujet
de l'action de l'être nécessitant ; Qu'il reçoit
passivement l'effet de la cause qui le modifie-;
Que cette cause le produit DANS LUI, com-
me dans un être qu'elle a le pouvoir de mo-
difier; Et que l'action de cette cause, ou l'effet
de sa puissance, est la modification de cet être.
J'ai dit qu'un être étoit nécessité , quand d'une
cause différente de lui il reçoit quelque mode :
Or cela demande explication ; D'abord il est
certain que ne pouvant être nécessité que dans
ce qu'on reçoit d'un autre , il faut recevoir
pour être nécessité. Si cependant le mode que
l'on reçoit, on ne le reçoit que parce qu'on a
voulu le recevoir , l'on n'est plus nécessité alors,
dans sa réception ; C'est que les modes que
l'on ne reçoit que parce qu'on veut les recevoir,
n'étant produits dans nous, qu'à l'occasion d'un
ET DU FATALISME. 4j
mode que nous nous sommes donné , on doit
regarder ces modes comme des modes que
nous nous donnons.
De cette forte il reste toujours vrai que l'on
est libre dans ce que l'on se donne, & que si
l'on est libre dans ce que l'on se donne , l'on est
nécessité dans ce que l'on reçoit ; Et réciproque-
ment , que si l'on est nécessité dans ce que l'on
reçoit, l'on est libre dans ce que l'on se donne.
ARIST. Si pour être nécessité dans la récep-
tion d'un mode, il faut que l'être qui le reçoit,
n'ait pas voulu le recevoir, ne peut-on pas
dire en général que pour être nécessîté il faut
que l'être qui est sujet du mode nécessitant,
l'ait IMMÉDIATEMENT REÇU de la cause
qui l'a produit dans lui ?
CHRYS. Oui, Ariston; Pour être n'écessfité
dans la réception d'un mode , il faut qu'il
soit reçu IMMÉDIATEMENT de l'être qui
le produit; Aussi tout mode reçu immédiate-
ment, c'est à - dire , sans volition préalable,
est - il nécessitant; Tel le mouvement qui a
transporté Agésilas & Parménon ; C'est ce qui
nous a fait dire que si le mode qui est reçu,
n'est reçu que parce que l'on veut; Si l'être
^ui le reçoit, ne le reçoit que parce qu'il s'est
donné auparavant la volition de le recevoir,
44 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ,
alors ce mode, quoique nécessité dans sa
maniere d'être produit, est pourtant libre
dans sa réception, puisque l'être qui le reçoit,
ne l'a qu'autant qu'il lui plait de l'avoir. Ainsi
le mouvement de Parménon & d'Agésilas ,
auroit été libre dans eux, quoique produit
par nous, si nous ne les avions transportés
que par leur ordre. Ainsi quoique la perception
des sons, des couleurs, de la lumiere, soit
un mode nécessité , puisque je ne puis en
empêcher l'impresson, tandis que les oreilles
& les yeux feront ouverts, cependant la
réception de ce mode , est libre dans un
autre sens, puisque je fuis le maître de
l'intercepter en les fermant: Les yeux ouverts
je vois nécessairement ; C'est - à - dire; Que je
veuille, ou que je ne veuille pas, l'impression
des objets est transmise , & leurs idées, produi-
tes dans mon ame par la cause efficiente des
perceptions ; Mais c'est librement que je vois,
si les yeux ne se font ouverts, que parce que
j'ai voulu , & ne restent ouverts que par-
ce que je veux; C'est qu'alors il est dans
mon ame un mode libre, un mode que je
me suis donné, lequel précédé & occasionne
la production nécessitante de ceux qu'y produit
la cause des idées.
ET DU FATALISME r 49
Il est donc certain qu'un être n'est nécessité
dans la réception d'un mode, que lorsque ce
mode est IMMEDIATEMENT reçu de la
cause qui le produit ; Et qu'il est Librement
reçu , s'il n'est reçu qu'ensuite de l'ordre , ou
du consentement de la volonté de l'être qui
le reçoit.
Je puis donc répéter, & mettre en principe ;
Que l'ON EST LIBRE DANS TOUT CE
QUE L'ON SE DONNE , puifqu'on l'est mê-
me dans les modes nécessitants que l'on reçoit,
lorsqu'on ne les reçoit qu'à l'occasion , & par
l'entremise de la volition de les recevoir, que
l'on le fera donnée.
A considérer les deux genres de modifica-
tions dont nous sommes susceptibles , VO-
LITION & PERCEPTION l'on voit que les
actes de la volonté font les seuls modes que
nous puissions nous DONNER véritablement,
puisque n'étant pas les maîtres d'avoir les per-
ceptions que nous voudrions , il faut que la
cause qui les produit dans nous, foit différente
de nous.
Or les actes de la volonté font aussi la seule
chose que puisse PRODUIRE la cause seconde.
Mais si tout ce que peut produire la cause sé-
conde, font les seuls aces de sa volonté, il
46 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ ; *
faut que j'explique ici quelle étoit mon idée
quand, en vous proposant tout à l'heure des
exemples de la nécessitation , dans le transport
de Parménon & d'Agésilas , & dans le dépla-
cement de la pierre , j'ai supposé que nous
avions été vous & moi la cause de ces diffé-
rents mouvemens.
Vous savez , Ariston, que l'on démontre qu'il
n'y a que Dieu qui soit , & qui puisse être la
cause efficiente du mouvement : Les corps ne
peuvent se remuer les uns les autres, ni au-
cun esprit fini ne peut les mouvoir : Le choc
d'un corps contre un autre corps , peut donc
être à la vérité pour la Premiere Cause > une
raison de les déplacer , sélon la loi qu'elle s'en
est faite ; Tout comme différents modes de
notre ame en font une pour la même cause ,
de remuer différentes parties de notre corps ;
Mais ni le corps chocquant, par son impulsion ;
Ni la volonté finie, par ses ordres , ne font cau-
ses efficientes du mouvement qu'ils parossent
produire.
Lors donc que j'ai dit que dans le transport
d'Agésilas & de Parménon , nous en étions,
& nous seuls, la cause physique, ÔC que vous
l'étiez vous , Ariston , du déplacement de la
pierre, ce que vous voyez à présent que j'ai 1
ET DU FATALISME. 47
voulu faire entendre, c'est que ni Agésilas, ni
Parménon , ni la pierre n'ont mis la raison qui
détermine la premiere cause à mouvoir les corps
& que c'est nous qui l'avons mise, en nous
donnant la volition de les remuer, laquelle a
été suivie du mouvement de nos bras, & le
mouvement de nos bras , du transport de Par-
ménon & d'Agésilas ; Comme le mouvement
de votre pied a suivi la volition que vous avez
faite de pouffer la pierre , k le déplacement
de la pierre, le mouvement de votre pied.
Mais il n'importoit pas pour ce que je me
propofois, que nous fumons, ou non , la
premiere cause des mouvemens qui se faisoient
par nous : Vous n'avez pas moins compris par
ces exemples, qu'un être est contraint ou
nécessité dans la réception d'un mode, lorsqu'une
cause efficiente distinguée de lui, le produit
dans lui, & l'y produit immédiatement, c'ess-
à dire, qu'entre la cause efficiente & le mode
produit par elle dans un être, il n'y a
point de mode intermédiaire que l'être se soit
donné, & qui produit par lui dans lui
ait été l'occasion de celui qu'y a produit
ensuite la cause efficiente ; Et conséquemment
quêtre libre, c'est se donner, puisque l'on
cft néeejjité ou contraint quand on reçoit,
48 RÉFUTATION DE LA NÉCESSITÉ
ARIST. Dès que les actes de la volonté font
les seuls modes qu'une cause efficiente puisse se
donner ou produire dans elle, il faut que ce
que l'on entend par ACTION &. EFFET lui
soit extérieur : Que signifient donc précisément
ces trois mots; ACTE, ACTION , EFFET ?
CHRYS. 1°. Le mot d'ACTE , sélon sa signi-
fication la plus étroite , ne marque que l'opé-
ration élicite de la volonté, soit de la puissance
d'agir ; Car il n'y a que la volonté qui soit
vraye puissance active, comme je le montrerai
ailleurs.
1. °. Le mot d'ACTION exprime en général
l'exercice que font de leurs forces, les facultés
organiques , en obéissant à la volonté : Tels
les mouvements délibérés des pieds Si des
mains : Mouvemens qu'on appelle actes com-
mandés, parce qu'ils ne s'exécutent qu'en vertu
des ordres de la volonté dont ces ordres font
les actes élicites.
5°. Le mot d'EFFET désigne aussi en gé-
néral tout ce que produit, ou paroit produire
la volonté dans les êtres distingués d'elle , par
l'entremise des facultés organiques, qui font
comme les instruments de la puissance active-
De cette définition il fuit qu'une pure intel-
ligence, tel que Dieu, qui étant sans corps, est
destitué

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.