Relation de la vie, de la conversion et de la mort du Frère Dorothée, nommé dans le monde François Jacob,...

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L. Hérault (Rouen). 1717. Jacob. In-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1717
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RELATION
DE L A V I E,
DE LA CONVERSION,
ET DE LA MORT
DU
FRERE DOROTHEE,
Nommé dans le Monde
FRANÇOIS JACOB,
Natif de Dijon , Diocèse de Langres, 8c
mort à la Trappe le 3. de Janvier 1716.
Oh l'on a ajouté
DE SENTIMENS DE PIETE'
fur les devoirs du Chrécien.
A R 0 u E N ,
Chez EUST ACHE HERAULT, dans
la Cour du Palais.
E T
JORE , rue aux Juifs, près le Palais, aux Ar-
mes de Monfeigneur le Premier Président.
M D C C X V I I.
AVEC PERMISSION.
Vû & permis d'Imprimer , à Rouen
ce 19. Septembre 1716.
DE HOUPPEVILLE DE SEWILLY.
AVERTIS S EMENT.
ON n a f oint cru devoir priver le Publié
de la levure de cette Relation , puif-
qu'elle petit être trìs-utile,soit pour les faits
qu'elle contient , fiit pour les réflexions cour-'
tes & sérieuses qui s'y trouvent. Les Saints
Solitaires dont on l' a reçue , n ont pas cru qu el-
le seroit rendue publique , puisqu'ils s'en font
défistez., & ont renoncé à l'imprejjìon de pa-
reils Ouvrages , dans le deffein de demeurer
plus cache? au M onde; mais y ayant dans ce
mime Monde des âmes que Dieu veut , dans
ses deffeins éternels, sauver par le moyen des
bonnes ìetlures & des bons exemples qui s'y
trouvent : en est persuadé que ce petit Ouvra-
ge peut devenir un des instrumens de la Pro
vidence fur le salut de quelques perfonnes, &■
édifier beaucoup totts ceux qui le liront. il
peut produire dans les cceurs un mépris ab±
filu du siécle , une défiance de soi-même , &
tine attache confiante a celui, seul qui la mép-
rise; c'est ce que le trés-Rèverend Père Abbé
de la Trappe a preffenti en écrivant en ces
termes à la Personne à qui il adreffoit cette,
Relation:, fe me faifìs avecplaifir de
l' occafion pour vottí remettre la Vie & la «
Mort précieuse de nitre cher Frère Dera* «
AVERTISSEMENT.
» shée que vous avez honoré d'une fingu-
» litre affection : il auroit été à souhaiter qu'il
» eût vécu davantfgt pour notre édification ',
» mais la Providence en a disposé autrement
» II étoit mûr pour le Ciel , ilr étoit temps
»y qu'il fut ferré dans les greniers du Péri
Céleste : " Le témoignage d'un Supérieur st
fénétré de í'esprit d'humilité & de Religion!
doit donner plus de poids à tout ce qui est ra-
forte, & exciter les LeBturs à demander au
Seigneur qu'il soutienne dans la persévérance
ttne Communauté qui édifie l'Eglifi, en prés
crivdnt contre le relâchement par fi s austeri'
zez , & en donnant des modèles de vertu aux
tmpénitens pour les réveiller de leur affoupif.
femint léthargique, & des Intercesseurs au- .
p vis de D.icu pour leur converfion. C'est ce
jju'on espère que produira la leiìure de cet
Ouvrage. On a crû pouvoir y ajoûter quelques
Jfintimens de pieté très-propres à faire rentrer
€n eux-mêmes » ceux qui ont deffein de se ren-
dre fidèles à leurs devoirs. Ce font des Médi-
tations fur ce qui doit faire l' exercice le plus
ordinaire des Chrétiens dans une vie commu-
ne : & ils auront peine en prononçant plut du
»ur que des lèvres, ces expreffions que con-
tient cet Ecrit, À résister à lEsprit de Dieu,
qui leur met devant les yeux la régie dt leur
conduite, & la voie de la perfeien.
RELATION
de la Vie , Conversion , &
Mort du Frère Dorothée »
Religieux de U Trappe t
nommé dans le monde Fran-
çois facob.
L n'est rien de si
souvent recommandé
dans la Sainte-Ecritu-
re , ni rien de plus
conforme au véritable esprit du
Christianisme , que la fuite & la
séparation du siécle corrompu.
Sortez , dit Dieu par son Pro-
phète, sortez d u milieu du mon-
de, éloignez-vous de tout com-
nierce pour vous garancir du
A
Ifaye 52. v.
16.
AU. 1. v.
40.
2.
souffle contagieux des passions
humaines, 8c pour vous rendre
inaccessibles aux atteintes du
péché. Recedite, recedite , exite
tnde exite de medio
ejuó. Sauvez-vous, disoit le Prin-
ce des Apôtres, sauvez-vous du
milieu de cette race infidèle 8C
ingrate , qui se fait un mérite de
fouler aux pieds les Loix les plus
sacrées, &c d'étouffer dès leur
naissance les veritez les plus di-
vines de la Religion.- Salvamini
à generatione iftâ pravai & l'on
fçait par expérience que lorsque
JE SUS-CHRIST veut enga-
ger une ame à son service , la
première pensée qu'il lui inspire,
c'est celle de la retraite, 8c d'une
cntiere séparation des hommes.
La raison de cette conduite
de la Sagesse Divine est d'une
part la fécondité malheureuse
du péché , qui se multiplie , se
dilate , se communique avce
une facilité surprenante , &c qui
passe tôt ou tard d'un coeur à un
autre par des voies peut- être
imperceptibles , mais efficaces,
quelque dessein qu'on se flatte
d'avoir de se roidir contre ses fu-
nestes impressions ; de l'autre
l'extrêrne corruption du monde,
où la vraie pieté n'est presque
plus connue , 8c où les moeurs
sonc corrompues par le relâche-
ment , les vérités diminuées par
Terreur, la vertu affoiblie par le
mauvais exemple , le vice accru
par le libertinage 8c l'impéniten-
ce des Chrétiens, 8c l'impieté
tellement accréditée, que la sain-
teté la plus éminente ne peut s'y
montrer qu'en tremblant.
Le Frère Dorothée que le
Ciel vient de ravir à la terre par
une mort précipitée , mais pré-
cieuse , a eu le malheur non feu-
lement d'être exposé aux dan-
gers de cette fatale contagion j
A ij
Amicus
stuítorum
íìmilis ef-
ficitur.
Prov. 15.
v. 20.
Lacté
Christia-
niflimo
educatus.
Tertitl.
4
mais encore d'en ressentir trop
long-temps les funestes effets. II
étoit natif de Dijon, Ville Capi-
tale de Bourgogne , & le Siège
ordinaire du célèbre Parlement
de cette riche Province depuis
son établissement : il y avoit été
élevé, nourri d'un lait Chrétien,
formé à la vertu, & instruit dans
la connoissance des Lettres hu-
maines , fous les yeux d'un père
qui y vit encore aujourd'hui en
grande réputation de probité, &
qui par un amour tendre & pa-
ternel qu'il a toujours eu pour
lui, n'a jamais rien épargné pour
lui donner une éducation qui eût
rapport à fa condition.
Aussi long-temps que le jeune
Jacob, c'est le nom de fa famille,
vécut fous une fi sage discipline,
& qu'il voulut se rendre avec'
docilité aux instructions de íès
Maîtres, il répondit avec avan-
tage aux espérances qu'on avoit.
s
conçues de ses études : il fut en-
nemi du vice 8c du libertinage ,
amateur de la pieté 8c de la ver-
tu, fidèle observateur des petites
régies qui lui étoient prescrites ,
attentif jusqu'au scrupule aux le-
çons de régularité que lui fai-
íbient ceux qui étoient chargez
de fa conduite, appliqué avec une
assiduité très-édifiante aux pra-
tiques de dévotion qu'on lui iní-
píroit, réglé dans toute fa con-
duite autant qu'on le peut être à
son âge, modéré dans ses diver-
tissemens, & dans tout ce qui fait
le principal objet des deíìrs de
la jeunesse ; & comme s'il eût
été naturellement sage &: natu-
rellement vertueux, ne trouvant
de vrai plaisir qu'à remplir ses
obligations de Chrétien, à ren-
dre au Seigneur le culte qui lui
est dû , & à s'approcher de temps
en temps de nos adorables Mis-
teres. C'est ainsi qu'il passa son
A iij
6
enfance & une grande partie de
sa jeunesse , aimant ses devoirs ,
s'éloignant de tout ce qui pou-
voit blesser l'innocence de son
coeur , fuyant les compagnies
dangereuses à son salut, & pra-
tiquant avec une fidélité littérale
tout ce qu'on lui disoit pour le
porter au bien. Heureux s'il avoit
toujours continué de même ,
& s'il avoit conservé toute sa
vie ces précieuses semences de
vertu.
Mais à peine avoit-il atteint
l'âge de seize ou dix - sept ans ,
qu'il commença à se relâcher de
sa première régularité, & à s'ac-
quitter de ses devoirs accoutu-
mez avec moins de zélé & moins
de ferveur qu'il n'avoit fait jus-
qu'alors ; les pratiques de dévo-
tion , qu'il avoit apprises de ses
Maîtres, lui devinrent onéreu-
ses; l'assujettissement & la dépen-
dance lui parurent un ;ougtrop
7
dur & trop fâcheux 5 les aver-
tissemens & les corrections qui
fervoient à le tenir ou à le faire
rentrer dans le devoir, commen-
cèrent à le rebuter : vivre fans
cesse fous les yeux d'un père ,
lui rendre compte de toute fa
conduite, & ne rien faire qu'a-
vec son approbation , c'étoit à
son amour propre une servitude
trop pesante & trop importune :
le monde en même temps avec
ce faux brillant qu'il étale aux
yeux des Mondains trouva quel-
qu'entrée dans son coeur ; les
jeux , les divertissemens , les
compagnies lui plurent, la vo-
lupté se présenta à lui soutenue
du penchant de l'âge , & des
exemples d'une jeunesse déré-
glée, & tout conspiroit à sa per-
te, si la Grâce ne fût venue d'a-
bord à son secours, & si fa con-
science encore tendre n'eût résis-
té puissamment aux ennemis qui
A iiij
S. August.
lìb. de per-
fetl. Jufl.
8
l'assiegeoient de toutes parts.
Qu'il est dangereux, disoit saint
Augustin , que les gens de bien
même entraînez par l'exemple
8c par le pernicieux usage du
siécle , à force de voir le mal ,
ne s'accoutument à le souffrir ;
8c à force de le souffrir, ne s'ac-
coutument à le commettre.
Cet avantage remporté fur fes
passions, malgré les ardeurs des
premiers feux de la jeunesse, &
dans un âge où il semble qu'il ne
soit pas libre de ne le pas suivre,
lui devoit faire beaucoup espérer
pour l'avenir, & lui inspirer une
sainte confiance dans les attaques
qu'il auroit à soutenir dans la
fuite contre lui-même , fur tout
s'il fut rentré dans Tordre dont
il commençoit de s'écarter ;
mais en matière de péché , le
retour est aussi difficile que le
progrès est naturel, & pour un
jeune homme qui revient de fes
9
premiers, égaremens, il y en à
cent autres qui s'abandonnent
aux derniers excès, & qui tom-
bent dans la perdition. La plu-
part , comme on le fcait, décrois-
sent en vertu à mesure qu'ils
croissent en âge ; & s'ils ne tom-
bent dans l'abîme que par de-
grez, c'est qu'il y a un apprentis-
sage pour le vice aussi bien que
pour la vertu.
Le jeune Jacob, si nous l'en
croyons, en a fait une triste ex-
périence. Ce ne fut que par des
chûtes insensibles , & comme
pas à pas qu'il en vint à ces ex-
cès qu'il a pleurez avec tant de
-larmes le reste de fa vie ; il ne
secoua pas en un seul jour le joug
de la conscience & de la Reli-
gion. La crainte du Seigneur qui
avoit toujours régné dans son
coeur, l'obligea à se contraindre
en bien des rencontres, & à li-
vrer bien des combats avant d'ê-
10
tre tout-à-fait méchant. II com-
mença par la négligence de cer-'
tains devoirs moins étroits &
moins rigoureux : & parce que le
caractère de l'esprit de l'homme
est de se licencier toujours quand
il a pris une fois l'essort ; de la né-
gligence de fes obligations moins
resserrées, il passa à celle des
points plus importans , il se dé-
goûta de la parole de Dieu , il
s'éloigna des Sacremens, il n'af-
lìsta plus guéres au plus redou-
table de nos Mistéres que par
cérémonie. Après avoir dérobé
son petit commerce aux yeux des-
personnes à qui il avoit intérêt de
ne pas déplaire, il essaya d'affoi-
blirdans son esprit la créance des
véritez qui le troubloient, & qui
én le troublant le eonrenoient
encore quelquefois dans le de-
voir. II se rendit avec assiduité à
ces parties de divertissemens, &
à ces conversations où les jeunes
gens se soufflent les uns aux au-
tres des étincelles du feu quel'A-
pôtre défend de nommer. II se
familiarisa sans précaution avec
un scxè qui cherche à plaire , &
qui n'est guéres moins dangereux
par ses vertus que par ses vices :
& après avoir presque entière-
ment effacé le souvenir des Juge-
mens de Dieu, & s'être affranchi
autant qu'il le pût du ver de con-
science qui suit le péché , il suivit
le torrent qui l'entraînoit.
Pendant qu'il s'abandonnoit
aux désirs de son coeur, & qu'es-
clave de sa sensualité, il ne se re-
fusoit rien ou presque rien de ce
qui pouvoit flatter ses passions :
le temps de ses études bien ou
mal employé s'écoula, & il par-
vint à cet âge où les personnes
du siécle ont coutume de penser
sérieusement à la destinée de
leurs enfans, & à décider de leur
fortune &: de leur fort. Monsieur
I 2.
son père qui l'aimoit tendrement,
& qui vouloir le placer sans for-
cer fes inclinations , le voyant
pancher du côté du monde, prit
pour lui les mesures d'établisse-
ment qu'il crût lui convenir, le
destina pour le Barreau , & l'en-
voya à Paris pour y être formé
dans les connoistances nécessaires
à fa destination.
II promettoit en effet beau-
coup, & il avoit reçu du Créa-
teur un fond de belles qualitez,
qui étant tournées du côté de la
vertu j auroient pû l'élever un
jour à quelque Charge de Ville,
& même lui donner un rang dis-
tingué dans fa Province. II étoit
d'un excellent naturel, d'un es-
prit & d'un génie au dessus du
commun , d'une des plus belles
tailles selon le corps, d'un visage
toujours guai & toujours con-
tent: il avoit une forte poitrine,
une belle voix, de belles manie-
13
res de parler & de s'énoncer ; &
ce qui vaut mieux que tous ces
dons de la nature , un bon coeur,
un coeur ami & fidèle, & obser-
vateur des droits de l'amitié :
s'il aimoit, il fçavoit se faire ai-
mer; en même temps qu'il don-
noit son coeur à ses amis , il fça-
voit gagner les leurs pour lui,
& à voir l'estime & l'affectioa
que tout le monde lui portoit ,
on eut dit qu'il étoit le frère ou
le parent de tout le monde.
II partit avec ces dispositions
du lieu de fa naissance pour íê
rendre à Paris, conformément
aux volontés de Monsieur son
père : il y fut reçu par un des
amis de fa famille avec tout l'ac-
cueil qu'il eût pû désirer, & placé
fous la conduite de l'un des plus
habiles Maîtres qu'il y eût dans
cette grande Ville , sous lequel
il pouvoit acquérir un grand fond
de lumières dans la science du
14
Barreau, s'il eût répondu par son
application aux bontés qu'il avoit
pour lui. Mais livré à lui-même
par l'éloignement de fa famille, &
devenu son propre guide & l'ar-
bitre de ses actions, il continua,
ou pour mieux dire, il consom-
ma 8c porta à son plus haut point
la vie irreguliere qu'il menoit de-
puis quelques années , & l'on
peut dire que si les voluptez ont
manqué à son coeur , jamais son
coeur n'a manqué aux voluptez.
Vous le permîtes ainsi , ô mon
Dieu ! vous qui tenez en vos
mains le fort des hommes, &
qui par des voies inconnues les
conduisez au point que vôtre Pro-
vidence leur a marqué , vous
permîtes que ce jeune homme
tombât dans un si honteux es-
clavage , afin que sa victoire-
vous en devint un jour plus glo-
rieuse , & que la gratuité, la puis-
sance , 8c le triomphe de vôtre
- 15
Grâce en fût plus sensible & plus
éclatant.
Dans le temps qu'il couroic
ainsi à fa perte, plusieurs person-
nés touchées de son malheur ,
entreprirent de le ramener à son
devoir, 8c de lui faire ouvrir les
yeux fur le danger auquel il étoit
exposé. Parmi ces personnes il
y eut quelques Dames de pieté,
qui sensibles à son égarement,
firent de nobles efforts pour faire
revivre dans son coeur les semen-
ces de vertu qu'il avoit sucées
avec le lait maternel. Non con-
tentes de prier , de gémir, de
pleurer aux pieds des saints au-
tels en fa faveur, elles le joigni-
rent , l'entretinrent avec une
sainte liberté sur ses déréglemens,
lui représentèrent les difformitez
de fa vie, & les fâcheuses consé-
quences qu'il devoit appréhen-
der , & l'exhortèrent à retourner
à Dieu en des termes si forts &
16
fi persuasifs, qu'il en fut touché »
maïs fans être converti. Une de
ces Dames plus éclairée & plus ,
remplie de l'Esprit de Dieu que
les autres, le voyant ébranlé, lui
dit d'une voix mâle & d'un ton
qui ressentoit plutôt l'Esprit
Apostolique que celui de son
» sexe : ,, Que c'étoit en vain qu'il
« résistoit si long-temps à la Grâce
» de JESUS-CHRIST , que le
» temps de fa conversion ne pou-
» voit plus être fort éloigné , &
» que Dieu alloit bien-tôt faire un
» dernier effort fur la dureté de
» son coeur; » comme si elle avoit
vû au travers du jeune Jacob
libertin , un Jacob pénitent &
prédestiné , elle lui prédit que
dans peu de temps il se retireroic
à la Trappe , & qu'il mourroit
dans la pénitence de ce saint dé-
sert, C'est ce qu'il a souvent
admiré après fa conversion ,|
comme il l'a dit & déclaré à
17
quelques-uns de ses Frères.
En effet, dès la fin de 1705.
cinq ou six mois après cette pré-
diction , lorsqu'il ne pensoit à rien
moins qu'à quitter ses débauches,
le Ciel commença à se déclarer
pour sa conversion, & à travail-
ler à guérir son aveuglement, à
peu près avec le même appareil
que l'Ange guérie autrefois celui
de Tobie j c'est-à-dire , avec le,
fiel & l'amertume. II manqua du
nécessaire pour fournir à ses dé-
penses- extraordinaires, & il fut
forcé pour le trouverde se servir
des voies irréguliéres ; ce qui fut
très-sensible à son grand coeur. II
fie trouva plus ni dans les creatu-
res ni dans ses excès, ce qu'il y
avoit trouvé jusqu'alors; ses faux
plaisirs même lui devinrent une
source, mais une source heureuse
pour son salut , d'amertume »
d'inquiétudes , de chagrins , de
remords, & de déplaisirs qui le
B
Tob. II.
v. 130
devoroient en tous lieux, mal-
gré les efforts continuels qu'il ,
faisoit pour en divertir son coeur.
II ne trou voit de vrai repos ni
du côté de Dieu , son Créateur
& le Juge sévère de ses actions
& de fa vie , ni du côté des créa-
tures, objets malheureux de son
attachement & de fa passion , ni
du côté de fa passion même ,
devenue son supplice &: son tour-
ment , qui lui prononçoit souvent
son arrêt, &c commençoit dès-
Jors à l'executer par les horreurs
d'une réprobation éternelle dont
il étoit saisi.
Triste situation du pécheur
Il veut se satisfaire, & il cherche
un certain repos qu'il croit se pou-
voir procurer en suivant ses deárs
criminels; mais par un ordre tout
contraire de la Providence, c'est,
en suivant ses désirs criminels
qu'il perd le repos » & qu'il se
met dans l'impuiffance de le trou-
19
ver. A peine a-t-iî goûté lë fruit
de son incontinence , qu'il en
éprouve toute l'amertume ; à
peine a-t-il accordé à ses sens ce
qui lui est défendu par la Loi,
qu'il demeure tout confus & tout
interdit, & il semble que le pre-
mier rayon de la Foi qui l'éclaire,
ne lui. en découvre la difformité,
que pour lui en ôter le plaisir.
Ce qui est étonnant, c'est que
dans un état si fâcheux. & si pé-
nible , il aime encore son péché»,
& il ne fait que de foibles démar-
ches pour en sortir ; peut-être
même par un attachement opi-
niâtre à ses desordres, s'oppose-
il à la lumière qui veut l'éclai-
rer, & par une fureur pareille à
celle de l'aspic , selon la compa-
raison du S. Esprit , se bouche-
t-il les oreilles pour n'entendre
pas la voix de l'Enchanteur ; Fu-
for illis , ficut afpidis fuma &
obturantu aures suas.
Pfit. 17-
v. i.
B íj:
20
Peinture sort naturelle de Té-
tai: malheureux du jeune Jacob.
Il senroit toute la pesanteur du
poids de fa vie licentieusc, ilgé-
missoit sous le dur empire de ses
passions , il ne trouvoit plus ni
paix ni repos dans la recherche
des plaisirs, il portoit, pour ainsi,
dire , un enfer au-dedans de lui-
même; & malgré ses dégoûts &
ses amertumes qui auroient dû
l'engager à secouer un joug sì
onéreux , il continuoit toujours
ses déréglemens , & persistoit
contre tous les remords qui le
tirannisoient dans fa première in-
fidélité. Mais enfin, après avoir
long-temps fermé la porte de son
coeur aux vérités qui le trou-
bloient, Dieu voulut bien user en
sa saveur de son souverain empi-
re, & faire sur lui un dernier effort
de sa miséricorde. Il permit qu'il
tombât dans une longue & fâ-
cheuse maladie qui le conduisit
21
aux portes de la mort, & le ré-
duisit dans un état qui faisoit peur
& pitié tout ensemble. Ce fut
une dissenterie très-violente, ac-
compagnée de toutes les circons-
tances qui pouvoient le rendre
difficile à supporter , d'une foi-
blesse qui ne pouvoit être plus
accablante, d'un dégoût univer-
sel , d'une perte de sang très-
considérable , d'une entière im-
puissance de se rendre le moin-
dre service, & de divers autres
accidens qui lui rendoient ses
maux de jour en jour plus sensi-
bles & plus douloureux.
Abbattu ainsi sous la main de
Dieu , & réduit à recevoir les se-
cours nécessaires des mains étran-
gères, il commença à penser & à
parler tout autrement qu'il n'a-
yoit sut depuis son séjour à Paris»
Rien ne forme tant à la pieté» que
l'adverlìté & l'affliction ; dure,
mais utile maîtresse , qui par des
Virga ar-
que cor-
reptio tri-
buit sa-
pientiam»
Prov. 29
v. If.
22
enseignemens vifs & sensibles,
ramené le pécheur de ses égare-
mens, & le force de rentrer dans
les voies de la vérité & de la
justice. La vertu s'endort dans la
prospérité , la vigueur de l'esprit
se relâche, & les lumières de la
Foi s'éteignent ou s'afrbiblissent.
Content d'être heureux s on ne
travaille point à devenir sage, on
erre au gré de ses désirs, le salut
se néglige, le présent Tem porte
sur Favenir , on jouit des bien-
faits fans regarder le Bienfaiteur,
on ne considère ses dernieres fins
qu'au travers des longs espaces
d'une vie qu'on croit toûjoursi
conduire bien loin, & fans pen-
ser qu'on se doit à Dieu, on se
prête , ou plutôt on se livre tout
entier à sa bonne fortune , &
aux avantages qui raccompa-
gnent : mais lorsque dévoré d'u
ne fièvre ardente ou accablé de
douleurs dans un lit , on se sent
défaillir, & qu'on voir, que ce
corps à qui on a íi souvent sacrifié
son ame , & que l'on a nourri
avec tant de délicatesse , n'est
qu'un vase fragile que le moin-
dre accident peut briser , & qui
se brise enfin de lui-même ; alors
on s'humilie, on gémit, on pleu-
re j on s'afflige, on s'efforce d'ap-
paiser le Seigneur, & prévoyant
qu'il n'y a plus entre nous & l'en-
fer qu'un petit espace de vie, on
se met en devoir de se concilier
sa miséricorde , en faisant de di-
gnes fruits de pénitence, ou du
moins en marquant le désir sin-
cère qu'on a d'en faire , ainsi que
fit nôtre malade.
Ce fut un spectacle bien con-
solant pour ceux qui prenoienc
part à son salut, & pour les per-
sonnes qui lui rendoient des offi-
ces de charité durant fa maladie,
de le voir si diffèrent de lui-mê-
me , & de l'entendre malgré les
24
sentimens de la chair & du sang,
adorer la main invisible qui le ,
frappoit, acquiescer avec foumis- :
sion aux ordres du Souverain
Maître, accepter ses maux &: ses
souffrances avec une entière rési-
gnation aux volontés Divines ,
& ouvrir les yeux à la lumière
qui l'éclairoit, & reconnoître son ,
injustice , condamner ses desor-
dres, & se reprocher ses longues
infidélités , & recourir aux re-
médes propres pour le guérir.
Tandis qu'il étoit tout occupé,
de la multitude & de l'énormité
de ses fautes, &c qu'il pensoit le-
rieusement à rentrer en grâce
avec Dieu , ses maux s'augmen-
tèrent, & fa maladie parut tout-
à-fait incurable. Les Médecins
qui l'avoient vû & traité jusqu'a-
lors, ne trouvant plus de rcmé-k
des à ses douleurs , le laissèrent
8c l'abandonnérent entièrement ,
en dilant qu'il n'y avoit que Dieu
seul
seusqui pouvoit le guérir, & que
pour eux., ayant épuisé leur art
fans rien profiter, ils le croyoient
mort. On lui annonça ce. triste
arrêt, & fans lui déguiser ce que
l'on.jugeoit de son indisposition,
on lui dit que c'étoît une chose
faite, qu'il falloit mourir, que les
.Médecins le disoient ainsi , 5c
qu'il paroissoit par le peu d'effet
des remèdes qu'on lui avoir don-
.nez, qu'il n'y a voit plus d'espé-
rance de retour.
. A ces mots ilfut saisi de frayeur,
& la crainte de la mort & des
jugemens de Dieu s'empara si
fortement de son coeur & de son
.esprit, que Mr son Curé l'exhor-
,tant à s'abandonner entre les
mains du Seigneur & à se confier
en sa bonté, il lui répondit: Com-
ment voulez- vous, Monsieur,que
j'espère en la miséricorde du Sei-
gneur , & que je mette ma con-
fiance en sa bonté, n'ayant point
C
Monficur
le Curé de
S. fean en
Grève.
cc
cc
(C
cc
cc
26
» fait de pénitence de mes pèches «
» ni presque point de bonnes
» ceuvres ? Cette réponse effraya
cet excellent Directeur, & de
peur que son malade ne donnâc
dans le grand écueil d'une multi-
tude innombrable de pécheurs,
qui trop vivement frappez de la
grandeur & de la justice de Dieu
se font de leur repentir 8c deleurj
contrition même un dernier titre]
de réprobation, il continua de lui!
parler fur les effets de la bonté,
infinie du Seigneur, l'exhorta à
ne pas laisser .échaper les momens
précieux & le temps favorable;
que fa providence lui ménageoit,
& à ne point rejetter les remèdes]
salutaires qui lui étoient offerts ,j
de crainte d'être trompé dans las
chose où ilavoit infiniment d'in
terêt à ne l'être pas. ï
II se rendit à ce sage conseil »
& ayant pris du temps pour se
préparer à recevoir les Sacre-!
mens, on sic venir lé Supérieur;
de la Mercy * pour entendre fa
confession, Se il se découvrit à ce
sçavant maître avec de grands
scntimens de componction , 5c
toutes les marques qu'on pouvoic
souhaiter d'un coeur contrit &
humilié. On lui aporta ensuite le
saint Viatique qu'à reçut de
même; c'est-à-dire avec des dis-
positions: fort chrétiennes , &
d'une manière qui contenta fort
tous ceux qui furent les témoins
,. & les spectateurs de cette auguste
cérémonie. On se préparoità lui
aporter les autres secours que l'E-
glise accorde à ses enfans quand
ils font en péril de mort, lorsque
tout à coup, par un efpece de mi-
racle , on s'aperçut de quelque
changement dans fa maladie, &
de quelque apparence de retour.
Voici ce que nous avons pû fça-
voir sur ce sujet depuis fa retraite,
& de quelle manière il a essayé
G i
* Le R. P.
Carder-
28
de fléchir la justice divine passes
larmes.
Après qu'il eut reçu les Sacre-
mens, se voyant à la veille d'un
jugement fans miséricorde, & sur
le point d'une éternité bien-heu-
reuse ou malheureuse dont il cou-
roit les risques , il leva les mains
au Ciel, recourut à la bonté di-
vine , & s'humilia devant Dieu
comme un autreManassé détes-
tant ses insidélitez passées, se re-
prochant l'excès dé ses désordres, ;
implorant saclémence, & lui par-
» lant à peu près en ces termes : „ II
» est vrai, mon Dieu , j'ai vécu '
» jusqu'ici dans de grands defor-
» dres, malgré les remords de ma
» conscience, & les touchantes infr- -
» pirations de vôtre grâces hardi à
« tout entreprendre contre vos vo-
» lontez adorables * j'ai violé vos.
» Loix les plus saintes, & j'ai foulé.
» aux pieds les véritez les plus divi-
» nés que vous m'aviez fair connoî-
29
tfe dans ma jeunesse: Mais c'est «■
fait, Seigneur, je déteste au jour- »
d'hui mon aveuglement, je re- »
nonce pour vous plaire à tout ce »
qui flâtoit les inclinations de mon »
coeur, j'abandonne volontiers les «
frivoles avantages que la terre ce
promet, afin de réparer les inju- «
res que mes péchez vous ont fai- «
tes. Oui, mon Dieu, je veux de- «
formais m'attacher invariable- «
ment à vôtre service: & si vous «
prolongez ma vie, ne remployer «
cy-après que pour vôtre gloire, cc
Je veux me séparer du monde, cc
& nséloigner des créatures, ré- ce
gler més vûës & mes intentions «
pour le Ciel, m'occuper de vous «
& de vous seul , vous aimer & «
vous servir dans la retraite, & me «
lier si étroitement à vous, que là «
nature, la passion, le siécle même «
avec tous ses charmes, & toutes «
les créatures ensemble ne puissent «
m'en séparer jamais. C'est la ré- «
C iij
30
„ solution que je fais aujourd'hui »
,, & que j'espère de tenir avec le
ì} secours de vôtre grâce : Daignez
,, s'il vous plaît exaucer mes voeux,
w dissipez mes affreuses ténèbres,
„ éclairez-moi de vos saintes Iu-
,, mieres, donnez-moi i'intelligen-
,, ce qui fait vos élus,- & donnez-la-
„ moi , non pas pour me rendre
,, habile dans les affaires du mondea
,, mais pour ne rien ignorer de
}J mes devoirs, & pour fçavoir vos
it volontcz,Sc les accomplir le reste
)3 de mes jours.
Dieu qui regardoit le jeune
Jacob comme un vase de misé-
ricorde, & qui le destinoit pour
être un jour, un modèle achevé
d'une pénitence très-austere, se
laissa fléchir à sa prière, & se ren-
dit aussi favorable à ses voeux
gue s'il avoit voulu vérifier dans
la personne la pensée de l'un de
ses plus illustres Martyrs ; que
la priere qui se fait dans l'état ha-
miliant des tribulations, est plus-
puissante & plus efficace que
toute autre, pour obtenir du Ciel
ce que l'on demande : Ad impe-
trandum quod in preffuruis petitftr,
facilior est oratio. Dès le septième.i
ou huitième jour après la réce-
ption des Sacremens, il parut
presque tout-à-fait hors de dan-
ger de aaort; & de jour à autre
on voyoit de nouveaux fruits
des soins extrêmes qu'on prenoit
de son rétablissement. II l'a sou-
vent avoué depuis fa retraite, &
à l'entendre , son coeur en étoit
tout pénétré de reconnóiffance :
qu'on ne pou voit ni traiter ni sol-
liciter un malade avec plus d'ap-
plication & plus de charité qu'on
l'avoit traité lui-même, &c qu'à-
près Dieu il se croyoit redeva-
ble de la santé & de la vie même,
aux soins infatigables que l'on
s'étoit donné en fa considération,,
& aux offices extraordinaires de
C iiij
S. Cy pru-
nus Ep. v5>.
Nemefìavo
p- frtttrihus
ad metallâ.
damnatis.
charité qu'on lui avoit rendus
durant tout le cours de la maladie.
A mesure qu'il recouvroit ses
forces & que sa santé se rétablis-
soit, il se fortifioit dans la géné-
reuse résolution qu'il avoit faite
de se donner entièrement à Dieu,
& de consacrer à son service la
vie qu'il lui avoit si gratuitement
conservée ; & touché de recon-
noissance pour la marque écla-
tante de protection qu'il venoit
» de lui donner : » Il vouloit, di-
» soit-il ,. ne plus vivre que pour
» lui dans quelque condition qu'il
» lui plût de l'apeller , & n'avoir
» d'autre occupation que celle de
» procurer sa gloire. Il le pensoit
fans doute ainsi qu'il le disoit, &
il étoit alors trop sincère & trop
amateur dé la vérité pour parler
contre sa pensée : Mais lors qu'à-
près son rétablissement il fut
question de tenir sa parole & de
venir à l'éxécution de sa pro-
messe, il sentît mourir une partie
du zéle & de la ferveur qu'il avoit
témoigné auparavant en des ter-
nies si chrétiens & si édifians.
L'esprit du siécle est un esprit de;
lenteur & d'irrésolution : ceux
qui en sont possedez forment
bien de temps en temps quelque
dessein de se convertir ; mais ce
n'est qu'un projet vague de se ré-
former, qui demeure tres souvent
dans leurs esprits , & qu'ils ne
mettent presque-jamais en exe-
cution. En ce même temps le'
monde qui étoit encore à demi
vivant dans son coeur, étala à ses:
yeux ce faux brillant dont il avoit
été si long-temps séduit : ses pas-
sions, ses anciennes amies, se ré-
veillèrent & le pressèrent agréa-
blement de ne les pas si-tôt aban-
donner : les plaisirs trompeurs de
la vie qui l'avoient tenu tant
d'années asservi sous leur tyran-
nie, se présentèrent à son coeur
34
avec tout ce qu'ils ont de flâteur
& d'engageant , & il faillit d'é-
prouver encore une fois les fu-
nestes effets de l'inconstanee & de
la fragilité du coeur de l'homme.
Prés de retomber dans l'abî-
me, & d'adorer de nouveau les
fatales idoles dont il avoit com-
mencé de renverser les autels,
il ouvrit les yeux, & effrayé du
malheur dont il se vit menacé,
il recourut aux remèdes les plus
pressans : il implora l'assistance
des Saints, il fit de fortes réflé-
xions sur la réprobation éter-
nelle ; s'occupa à la méditation
des fins dernieres , se découvrit
à son Directeur, & fit enfin une
résolution ferme & constante de
renoncer au monde. Il ne s'agis-
soit plus que d'un lieu de retraite
convenable à ses besoins. Les
Pères de la Mercy qui connois-
soient l'excellence de son naturel,
& la beauté de son esprit , lui
ouvrirent les portes de leur Mo-
nastère. Mais il les remercia avec
beaucoup de civilité, disant que
leur genre de vie étoit bon pour
des âmes innocentes; mais que
pour lui après une vie aussi déré-
glée que celle où il avoit vécu, il
avoit besoin de toute la rigueur
de la pénitence la plus sévère,
tant pour guérir les blessures qu'il
s'étoit faites, que pour prévenir
celles ausquelles il seroit exposé,
fi par une vie saintement austère,
il ne réprimoit les feux de l'âge
où il étoit : & peu de jours après
il partit de Paris, sans découvrir
son dessein , pour se rendre à la
Trappe.
Dans sa route il fut toûjours
engarde contre lui-même, & se
tint dans une vigilance continuel-
le pour n'être pas surpris des en-
nemis de son salut. Il sçavoit par
une triste expérience dequoi son
coeur étoit capable : & quelque
résolution qu'il eut formée, il ap-
préhendoit que la passion, les ob-
jets, ou l'ennemi commun ne fit
de nouveaux efforts pour renver-
ser l'ouvrage de sa conversion,
qui n'étoit présque pas encore
ébauché.
En arrivant à la Trappe, il y
trouva ce qui lui convenoit, c'est-
à-dire un séjour propre à travail-
ler sérieusement à la guérison des
plaies de son ame : une solitude
éloignée de tout bruit & de tout
Commerce : un profond & perpé-
tuel silence, tel qu'il le faut pour
pleurer saintement ses péchez :
une austérité & des jeûnes que
l'homme ne pourroit guéres por-
ter plus loin : une troupe de Soli-
taires tous dévouez au service de
Dieu , qui regardoient la vie com-
me un bien dont ils n'étoient que
les dépositaires, & qui ne l'esti-
moient qu'autant qu'elle pouvoit
servir de matière à leur sacrifice:
37,
une Communauté de Religieux
qui passoient leurs jours en des
veilles presque continuelles, &
en des travaux manuels très-pe-
nibles & très-humilians : une as-
semblée de pénitens de tout âge
& de toute nation , uniquement
occupez de l'importante affaire
du salut , & tous employez sans
relâche à perpétuer la vie souf-
frante de Jesus-Christ , & à porter
chacun leur croix après lui : en-
un mot une société de Frères unis
ensemble par les liens de la cha-
rité la plus tendre , la plus solide,
& la,plus chrétienne.
A la vue d'un corps si respec-
table, il fut remué diversement
& agité de passions fort différen-
tes. Il eut de la joie de se voir à
la veille d'être associé avec ces
pieux Pénitens , pour mêler ses
larmes avec les leurs, & en mê-
me temps il fut saisi de frayeur
aux approches des oeuvres de pé-
38
nitence qu'il alloit pratiquer avec
eux. Son esprit convaincu par les
lumières de la grâce & par sa
propre expérience du besoin in-
dispensable qu'il avoit de l'éloi-
gnement du monde pour se sau-
ver , le pressoir & le forçoit est
quelque façon de se cacher dans
la retraite sans différer, mais son
coeur eut bien voulu user de ré-
serve & tenir une route plus con-
forme aux inclinations de la na-
ture. Ses besoins demandoient de
lui un sacrifice entier & un renon-
cement qui s'étendit à tout ce
qu'il pouvoit avoir de plus cher»
mais la nature & les passions vou-
loientsuivre leur penchant, & en-
tretenir des désordres qui étoient
pernicieux à son salut. Il eut bien
voulu être guéri des maux qu'il
s'étoit faits , mais il appréhendoit
l'appareil dont il falloit qu'il usât
pour sa guérison.
Dans cette fâcheuse agitation»
39
quoique son coeur ne fût qu'à de -
mi converti, il parloit néanmoins
en pénitent, & à l'entendre on
eût dit qu'il ne tenoit plus à rien
par aucun endroit, & qu'il étoit
parfaitement résolu à tout ce qui
étoit nécessaire pour expier ses
déréglemens. Cela parut dans le
premier entretien qu'il eut avec
Je Religieux qui étoit chargé de
recevoir ses Hôtes. « Hélas, lui «
dit-il entr'autres choses » je rou- «
gissois autrefois à la moindre dé- «
marche vers le crime, je n'osois. «
presque me regarder moi-même «
après que j'avois peché : mes pre- «
miers désordres se presentoient «
mon esprit avec une telle noir- «
ceur , qu'il a souvent fallu que «
mon Confesseur même entrât «
dans mes foiblesses pour me raf- «
surer ; mais insensiblement le vice «
s' est familiarisé avec mon coeur : «
après avoir satisfait les premiers «
emportemens de l' âge , les se- «
40
» conds ne m'ont plus rien coûté,
», & à force de passer d'un égare-
» ment à un autre, je me suis fait
» un front d'airain contre les salu-
» taires reproches de ma conscien-
» ce , & contre les vives lumières
» qui me rapelloient à mon devoir.
Il a même déclaré une chose qui
fait horreur à penser : Que lors-
qu'il étoit en Rhétorique à Dijon ;
c'est-à-dire vers les commence-;
mens de ses débordemens , il
avoit porté l'impieté & l'insolen-
ce jusqu'à lever la main pour
frapper la personne à qui après
Dieu il devoit la naissance, lors-
qu'elle le reprenoit un jour d'uni
attachement outré qu'il avoit à
..une malheureuse. créature qui'
avoit séduit son coeur. De pareil
les déclarations sembloient mar-
quer un coeur parfaitement toih
. ché & sincèrement déterminés
. tout entreprendre pour répares
les injures faites à Dieu par la li-
cence
_ 4 1
cence de sa vie. On le crut effec-
tivement ainsi ; 5c c'est ce qui en-
gagea le Père maître des Novi-
ces à l'introduire au dortoir selon
la coutume, trois ou quatre jours
après son arrivée.
Malgré fa foible vocation , si
toutefois il avoit alors quelque
degré de vocation , il se trouvoit
-à tous ses exercices réguliers 8c à
toutes les assemblées du Noviciat»
aux Offices divins, aux Lectures
publiques , au Réfectoire , aux
travaux manuels, aux Chapitres
même des Novices : mais tandis
qu'il assistoit de corps à ces exer-
cices, son coeur étoit ailleurs ; 8C
s'il avoit trouvé quelqu'un qui eût
voulu le tirer de la nécessité qui
le pressoit, & fournir aux dépen-
ses de son libertinage., il eut em-
brassé avec joie le parti de re-
nouer avec le monde ; ainsi qu'il
l'a déclaré quelques années après
dans une maladie qui pou voit le
D
Gen. 27.
42
conduire à la mort: de sorte que
s'il agissoit 3 s'il travarlloit, s'il se
conduisoit en homme déterminé
à passer ses jours dans l'austerité
de la pénitence, ce n'étoiëàt que
grimaces Sc que pénitence simu-
lée ou forcée par les mauvaises
affaires qu'il s'étoit attirées : c'é-
toient quelquefois des paroles & i
des expressions de pénitent, mais !
ses actions ne l'étoient que par le
dehors & les apparences qui tom-
boient fous les sens ; Et pour user i
des termes de l'Ecrìture, si l'on;
entendoit en quelque rencontre!
la voix de Jacob, on ne voyoic rï
que les mains, c'est-à-dire les oeu-!
vres & les actions d'Esaü : Vox
quidem vox facoh est sed manus,
manus sunt Efaü.
Quinze jours après, le 25. de[
Juillet 1710. sans avoir égard à
l'opposition qu'il avoit pour les
mortifications extérieures , & au
peu de vocation qu'il avoit fait
43
voir jusqu'alors, encore plus par
ses actions peut-être que par ses
paroles, on lui donna l'habit de
l'Ordre après savoir dépouillé du
sien, avec le nom de Frère Do-
rothée. C'est le nom d'un ancien
Solitaire. On esperoit que Dieu
qui savoir conduit & traité aupa-
ravant avec tant d'empire , ne
laisseroit pas son ébauche impar-
faite. Dieu, disoit-on, sçait dres-
ser de saintes embûches au pé-
cheur dans les occasions que sa
sagesse a disposées pour fa conver-
sion: il sçait le soumettre à sa vo-
lonté quand il le juge convenable
à ses desseins, & tel approche du
moment décisif de son salue, qui '
paroît le plus éloigné du premier
pas qu'il doit faire pour le com_
mencer.
Revêtu de son nouvel habit
íl parut en effet un peu differen
de lui-même ; mais ce change-
ment fut d' abord si leger & si peu
D
44
considérable, qu'à peineméritoic-
il ce nom. A la vérité il suivoit le
Noviciat par tout ,il chantoit les
louanges de Dieu avec ses Frères,
il fuioit même entendre Ta belle
voix de manière à contenter la
Communauté : mais on remar-
quoit en bien des rencontres qu'il
secouoit le joug de ce qui gênoit
fa liberté & qui blessoit son amour ;
propre , & on.Ie voyoit en plu-
sieurs occupations prendre l'aisé
& le commode ,& laisser aux au- |.
tres le difficile & le pénible; tant j
il est vrai que le pécheur ne brise t
que difficilement ses chaînes, j
quand il a tant fait que de les
fortifier par de longues & de fâ-
cheuses habitudes.
Vers Noël de la même année
après qu'il eut achevé fa confes-
sion générale, on vit un change-
ment plus sensible dans sa con-
duite , & son coeur parut plus tou-
ché èc plus tourné du côte de la !
■vertu qu'il ne. l'avoit été depuis
fa retraite : Ses répugnances pour
les pratiques de la pénitence ces-
sèrent du moins en partie, il trou-
voit du goût dans les exercices
réguliers qui l'oecupoient les jours
& les nuits. II convenoit qu'il n'y
avoit point de parti plus honora-
ble ni plus heureux fur la terre
que celui de servir Dieu , & de
■lui rendre ce qui lui est dû: II
; sentoit son coeur's'élever au-des-
sus des choses de la terre : il corrr-
mençoit à découvrir d'une ma-
nière beaucoup plus efficace,non-
seulemem la vanité de toute la
gloire du monde, mais ce qui lui
importoit bien plus de sçavôir,
1 la nécessité de pleurer ses déré-
glemens & de réparer par ses lar-
mes les outrages qu'il avoit fait à
Dieu. Et l'on peut dire que ce fut
alors qu'il commença à devenir
pénitent & à suivre les mouve-
mens de la grâce qui agissoit en.
Epoque
de fa con-
version.
46
» lui, Toute ma vie , disoit-il un
„ jour à un de ses Supérieurs, toute i
„ ma vie jusqu'à aujourd'hui s'est 1
„ passée dans l'oubli de mes devoirs
„ & dans le dérèglement de mes
„ passions : mais je veux enfin com-
„ mencer à vivre en Chrétien, &
„ régler toute ma conduite de telle
„ forte que mes voeux & mesfácri-
„ fices soient un jour agréables au
„ Seigneur.
II fut secondé dans cette pieu-
se résolution de tout ce qu'urt
saint zélé pour le salut d'une amej
pût inspirer à ceux qui étoientj
chargez de sa conduite. Exhor-
tations , instructions, corrections»
avis salutaires, conseils charité
blés , rebuts apparens quand oa
les crut nécessaires, tout fut mis
en oeuvre pour s'aider à enfantes
t l'homme nouveau, & pour l'en-
gager à faire bon usage de la gra-'
ce qui le prévenoit d'une manière
si avantageuse. II y répondit par

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