Relation historique des événements qui ont eu lieu à Colmar, et dans les villes et communes environnantes, les 2 et 3 juillet 1822, publiée par M. Koechlin,... suivie de la pétition adressée aux chambres par cent trente-deux citoyens de ce département

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chez les marchands de nouveautés (Paris). 1822. In-8°. Pièce.
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Publié le : mardi 1 janvier 1822
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RELATION
HISTORIQUE
DES ÉVÉNEMENS
QUI ONT EU LIEU
A COLMAR.
La clôture prochaine de la session, et le grand nombre, de
pétitions dont le rapport est indéfiniment ajourné, m'ôtant
toute espérance de voir les plaintes des habitans du Haut-
Rhin devenir à la tribune l'objet d'une discussion solen-
nelle , je remplis un devoir sacré en livrant à la publicité,
par la voie de la presse, le Mémoire qu'on va lire.
RELATION
HISTORIQUE
DES ÉVÉNEMENS
QUI ONT EU LIEU
A COLMAR,
ET
DANS LES VILLES ET COMMUNES ENVIRONNANTES,
LES 2 ET 3 JUILLET 1822.
PUBLIÉE PAR M. KOECHLIN,
DÉPUTÉ DU HAUT-RHIN.
SUIVIE DE LA PÉTITION ADRESSÉE AUX CHAMBRES PAR CENT TRENTE-DEUX
CITOYENS DE CE DEPARTEMENT.
Les crimes qui supposent le courage sont moins
dangereux pour une nation que ceux qui naissent
de la bassesse et de la lâcheté.
( BECCARIA. Des Délits et des Peines. §. XIV. )
Les vices sont d'autant plus exécrantes qu'ils se
montrent dans ceux, qui occupent les places, qui
ont l'autorité' en main, et qui veulent être adores.
( MACHIAVEL. Disc, sur Tite-Live. Liv. I. ch. 18.
PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS,
1822.
RELATION
HISTORIQUE
DES ÉVÉNEMENS
QUI ONT EU LIEU
A COLMAR,
DANS LES VILLES ET COMMUNES ENVIRONNANTES, ,
LES 2 ET 3 JUILLET 1823.
La France, à peine remise de l'étonnement où l'a
jetée l'annonce officielle des événemens dont le Haut-
Rhin vient d'être le théâtre, attend sans doute avec
impatience le récit fidèle de ces événemens sans exem-
ple jusqu'ici dans l'histoire, et qui suffisent pour pein-
dre une époque. Plus ils sont extraordinaires, et plus
nous avons dû mettre de soins à les recueillir, et de
scrupule dans le choix des documens : aussi cette re-
lation est-elle le résultat de renseignemens transmis
par des témoins oculaires, de nombreuses pièces ex-
traites, après avoir été comparées entre elles, et d'une
enquête faite sur les lieux par des personnes dont la
position et le caractère garantissent la bonne foi et
l'impartialité. On peut donc considérer comme au-
thentiques les détails qui vont suivre sur les journées
des 2 et 5 juillet, journées bien différentes de celles
que célébrait naguère le Moniteur !
Le 2 juillet, vers six heures du soir, les habitans de
Colmar entendent tout-à-coup battre la générale; en
même temps se montrent armés et à cheval les gen-
darmes et les chasseurs de l'Allier qui se trouvaient
dans la ville : une partie de ces derniers l'avait quittée
depuis une heure. Les fantassins, également armés, le
sac sur le dos, se rangent sur la place où ils chargent
ostensiblement leurs fusils. Toute cette force mili-
taire se met en mouvement; des piquets de cavalerie,
brandissant leurs sabres nus, parcourent les rues avec
rapidité et dans tous les sens, enjoignant aux citoyens
de rentrer chez eux, prêts à frapper ceux qui n'obéis-
sent pas assez vite. Les communications entre la cité
et le faubourg de Rouffach sont interceptées ; les postes
placés aux portes de la ville sont doublés ; des déta-
chemens d'infanterie la traversent dans sa plus grande
longueur, au pas de charge et tambour battant, sor-
tent par la porte de Bâle, l'une des plus éloignées de
leur caserne ; et font le tour des remparts, d'où ils
chassent les promeneurs, sans en excepter les bonnes
et leurs enfans. Sur ces entrefaites, paraît un commis-
saire de police escorté de gendarmes ; peu après,
le général commandant le département, en grand
costume, entouré de son état-major, accompagné de
douze ou quinze chasseurs, arrive au grand galop, se
rend aux différentes portes de la ville où il donne des
ordres par suite desquels personne n'ose sortir. Il fait
établir des postes militaires sur toutes les grandes
routes, de distance en distance, et à chaque embran-
chement des chemins de traverse.
(7)
Cependant les gendarmes, leur capitaine en tête,
le préfet à cheval, suivi d'un laquais en livrée, cou-
raient ça et là avec toutes les démonstrations de l'in-
quiétude et du mécontentement. Le maire, son premier
adjoint, plusieurs sergens de police ne montraient pas
moins d'agitation. Tous ces fonctionnaires étaient en
grande tenue, l'épée au côté ; l'un d'eux , le maire,
dit-on, l'épée à la main, commandant, ordonnant,
ensemble, tour-à-tour, comme des assiégés qu'un as-
saut vient surprendre.
Que se passe-t-il donc ? Quel péril soudain me-
nace là ville? Les habitans qui hasardent ces ques-
tions sont, pour toute réponse, sommés avec injures
de se retirer; et bien qu'ils se retirent, on les poursuit
le sabre et le pistolet au poing. Alors seulement, le
maire fait publier cet avis en langue allemande : tous
les citoyens: bien pensons doivent, d'après ce qui
se passe en ce moment, rentrer chez, eux, surveiller
leurs enfams et leurs gens, dont ils deviennent res-
ponsables. Cette énigmatique et courte proclamation
était peu faite pour rassurer les citoyens, surtout
quand ils virent le commissaire de police se rendre
successivement chez plusieurs notables, poser dès-
factionnaires dans l'intérieur et à toutes les issues de
leurs maisons, et donner la consigné de la plus stricte'
surveillance sur les choses et sur les personnes.
Tant de précautions extraordinaires que, .le plus im-
minent danger peut seul expliquer; tant de violences
qui rendent ces précautions inexplicables, plongent
la ville dans un effroi que l'incertitude ne fait qu'ac-
( 8 )
croitre. D'après, ce gui se passe en ce moment ,
dit l'avis officiel; eh ! que se passe-t-il donc? l'en-
nemi est-il aux portes? Mais en ce cas, on appelle-
rait les citoyens aux armes au lieu de les empri-
sonner. Bons Alsaciens, non, l'étranger n'est point
aux portes ; non , votre loyauté ne devinera jamais
la cause de tant d'allarmes ni contre quels ennemis
on mène les soldats français! mais déjà les actions
à défaut des paroles trahissent le mystère: les vexations,
se multiplient ; les attentats leur succèdent ; etsila rési-
gnation , si la terreur du moins ne vient au secours,
du citoyen outragé, provoqué, c'en est fait de
lui : un mot de plainte ou d'espoir peut également;
de perdre.
Tandis que les habitans, gardés à vue, sont en proie
aux plus sinistres conjectures, les accusés, détenus,
pour l'affaire de Belfort, ont à subir Une épreuve en-
core plus cruelle. La trompette sonne sous les murs
de leur prison qu'envahit au même instant le com-
mandant de la place, à la tête de la force armée. Sol-
dais et chefs pénètrent dans l'intérieur des chambres,
dont une seule, en ce moment, est occupée par les,
prévenus paisiblement réunis autour d'une table de
jeu. Le premier qui bouge est exterminé, s'écrie le
commandant qui leur présente en même temps un
pistolet armé. Ces malheureux eurent le coulage de
s'interdire toute observation sur cette étrange visite.
Quisait quelles eussent été les suites d'un mouvement
bien naturel de surprise ou de curiosité? Ce mou-
vement eût peut-être été pris pour une tentative de
( 9 )
rébellion ; et l'on n'ignore pas tout ce que la rébel-
lion autorise contre les prisonniers politiques : leur
attitude calme et silencieuse les sauva.
La nuit arrive, et point de nouvelles encore; seu-
lement un bruit vague commence à se répandre: un
escadron du régiment des chasseurs de l'Allier aurait
déserté, et un officier en retraite en aurait pris le
commandement. Du reste, l'autorité persiste à se taire
et à maintenir le blocus de la ville. Un arrêté défend
d'y circuler sans lumière passé neuf heures du soir.
Après cette défense, on retire les gendarmes des
maisons particulières, et la liberté d'aller et devenir
dans l'intérieur est rendue aux habitans : liberté fu-
neste si, aigris par les mauvais traitemens, ils a joutent
foi aux bruits nouvellement semés parmi le peuple,
Les mêmes sévérités s'exercent à l'extérieur; la
campagne environnante est occupée militairement;
les personnes de la ville, employées aux travaux des
champs, chassées par les troupes, veulent se réfugier
dans les faubourgs, et sont refoulées sur la route: là,
elles cherchent un asile dans les auberges, et les au-
berges leur sont fermées; tel est l'ordre exprès de l'au-
torité.
La nuit, et une partie de la matinée du lendemain,
se prolongent au milieu d'une morne anxiété de la
part des uns, d'une bruyante vigilance de la part des.
autres; les patrouilles se croisent sans interruption
au dedans et au dehors de la ville. Enfin, entre neuf
et dix heures du matin, on voit rentrer les chassseurs
du régiment de l'Allier; partis et non pas désertés
( 10 )
la.veille : ils ont à leur tête les officiers supérieurs,
excepté le colonel; et ramènent en triomphe trois
prisonniers. Deux sont garottés sur le siège d'un char-
à-bancs; le troisième, qui paraît être un domestique,,
est étendu au fond de la voiture. Des deux premiers,
l'un a la tète enveloppée d'un mouchoir : un casque
est auprès de lui. En traversant la ville, les officiers,
et après eux les soldats,crient, à plusieurs reprises,
vive le Roi ! La population, immobile et muette ,
contemple ce spectacle dont l'explication lui est don-
née par l'escadron vainqueur ; " ces deux captifs en-
" chaînés sont le colonel Caron et son ami Roger,
" ancien militaire fort connu à Colmar où il en-
» seigne l'équdation. Ce sont deux traîtres qu'on a;
" fait tomber dans le piège; ce qui vaudra une
» bonne récompense à la troupe , et de l'avancement
" aux officiers : on nomme ceux auxquels la croix
» d'honneur est déjà promise. C'est une excellente
" capture ; et le soldat y gagne plus qu'en temps de
" guerre. » Ainsi, la ville apprend que toutes ces
frayeurs de l'autorité, que cette prise d'armes, cette
mise hors la loi, sont un jeu concerté d'avance, une
comédie représentée par les fonctionnaires publics
aux, risques et périls de leurs administrés ; un drame
dont, les auteurs, occupent un rang élevé, dont les
acteurs principaux sont un général, un préfet, un
maire, des colonels, des capitaines, des sous-officiers,
qui ont usé de l'autorité militaire pour contraindre
leurs subordonnés à remplir, avec eux le rôle d'agens
provocateurs; un drame dont,la catastrophe, pré-
venue par miracle, aurait pu être l'insurrection d'une
ville et le massacre de ses habitans ! Les Alsaciens
étaient dévoués à de nouveaux gladiateurs! Quel jour
celte trame publique fait luire sur des trames moins
connues; et quel homme d'honneur et, de cons-
cience, après cette atroce parade, osera prononcer
un arrêt de mort dans une affaire politique !
Tâchons de retrouver un peu de calme pour re-
prendre ce récit ; nous en aurons besoin: quelque
légitime que soit notre indignation, il faut la ménager :
bientôt Colmar nous paraîtra heureuse ; et des scènes
plus hostiles, toutes liées au même plan, se jouent sur
un théâtre de quatorze lieues. Veuille le ciel qu'il ne
soit pas plus vaste encore, et qu'un même génie ne
préside pas aux combinaisons dont les effets divers
éclatent depuis la Loire jusqu'au Rhin !
Nous venons de voir Caron et Roger traînés en
vaincus par l'escadron de,chasseurs dont on avait an-
noncé la défection. Voici de quelle manière on s'était
emparé deleur personne. Ici plus que jamais les moin-
dres circonstances deviennent précieuses; c'est de leur
ensemble que résulte le véritable caractère de l'évé-
nement. Depuis six semaines, les autorités supérieures
étaient instruites que des rapports existaient entre
Caron, ex-lieutenant-colonel de dragons, et plusieurs
sous-officiers de deux régimens de cavalerie, le pre-
mier en garnison à Colmar, le second à New-Brisack.
De quelle nature étaient ces rapports dans le principe?
Qui les avait fait naître? qui les avait rendus crimi-
nels? c'est ce que nous ignorons encore. Nous ne
Sommes pas mieux informés du but véritable que se
proposait le colonel Caron. Les uns supposent qu'il
prétendait tenter un mouvement à la Quiroga ; les
autres qu'il voulait seulement délivrer les accusés de
Belfort; le ministère public le traduit devant un con-
seil de guerre, comme prévenu d'embauchage. Quoi
qu'il en soit, les sous officiers qui, d'accord avec
leurs chefs, avaient des intelligences avec Caron, re-
çurent l'ordre de lui promettre de travailler le soldat.
A dater de cette promesse, et d'après les instruction»
de MM. de Chabannes et Courtier, les entrevues devin-
rent fréquentes, et les négociations prirent de l'acti-
vité entre l'ex- colonel et les sous-officiers. Ceux-ci,
autorisés en outre par des magistrats, avaient la liberté
d'aller et de venir en ville, hors de la ville, à toute
heure du jour et de la nuit, malgré les règles de la
discipline, qui s'observent scrupuleusement à Colmar
depuis la détention des prévenus de Belfort. C'était
ordinairement de nuit, dans une forêt située entre
Colmar et Brisach, que les rendez-vous avaient lieu.
On assure que dans les derniers temps, le zèle de Caron
s'était beaucoup refroidi, et qu'il fut en quelque sorte
contraint par les chasseurs d'exécuter le projet con-
certé entre eux : les chasseurs objectaient que s'étant
mis à découvert auprès d'un grand nombre de leurs
camarades, le moindre retard les exposait à un danger
imminent. (I)
(1) Si l'on en croit des assertions accréditées , Caron au-
rait dit à son ami Roger ; .Notre idée de sauver les mal-
(15)
En conséquence, et peut-être pour prévenir de
nouvelles hésitations, un escadron du régiment de
l'Allier, fort d'environ quatre-vingt-dix hommes, y
compris plusieurs officiers déguisés en soldats, sortit
de Colmar par la porte de Belfort. Ce départ eut
lieu,sans obstacle, entre quatre et cinq heures après-
midi , un peu plus d'une heure avant l'alarme dont
nous avons parlé. L'escadron, en petit uniforme, et
avec le sabre seulement, était commandé par le ma-
réchal- des-logis Thiers, promu depuis au grade de
sous-lieutenant.
Thiers était dans la plus grande intimité avec
Caron et n'en jouissait pas moins, auprès de son co-
lonel, M. le marquis de Chabannes, d'une faveur
toute particulière. Arrivée à un quart de lieue de la
ville, sur là grande route, la troupe rencontra Caron
heureux prisonniers, a reçu, presque malgré nous, une
plus haute importance. Plus j'y réfléchis, plus je recon-
nais que même, si tout allait à notre gré, nous manquerions
notre but, puisque nous ferions probablement plus de mal
que de bien à ces prisonniers qui, la veille de leur jugement,
ne voudraient peut-être pas nous suivre.Vous, vous avez de
la famille et une vieille mère à nourrir; restez chez vous.
Quant à moi, si les conjurés m'ont dit la vérité sur l'esprit
de leur régiment, s'ils sont de franc jeu, je leur dois ma
vie ; l'honneur, les engagemens que j'ai pris le réclament ;
ils peuvent s'être compromis. S'ils me trompent, j'ai la con-
solation en portant ma tête sur l'échafaud, de démontrer
l'infamie de ceux qui m'ont fait passer pour un vil agent, de
la police.
(14)
habillé en bourgeois et à cheval. Tous marchèrent
ensemble jusque vers les hauteurs d'Hastatt : là,
Caron entra dans un chemin creux qui conduit à
Naglinshoffen; il en sortit bientôt, revêtu de son uni-
forme de dragon, portant le casque et les épaulettes
de son grade. Dès qu'il reparut, Thiers fit faire halte
et lui adressa ces mois : « Colonel, veuillez prendre
» le commandement de l'escadron; mes soldats et
» moi, nous jurons de vous être fidèles et d'obéir à
" tous les ordres que vous nous donnerez » . Caron
s'étant alors avancé, répondit à cette invitation et à ce
serment par une courte harangue Convenable à la
circonstance, et qu'il termina par le cri de vive
Napoléon II! Et à l'instant, et sans la moindre
hésitation, l'escadron entier répéta : vive Napo-
léon Il ! (I), ce qu'il fit à plusieurs reprises, pen-
dant qu'il traversait Hastatt. Parvenu à l'extrémité
de la ville, il recommence à faire entendre le même
cri auquel les uns ajoutent celui de vive le duc
d'Orléans ! Quelques Voix, à bas les Bourbons !
D'autres, vive le Roi! Mélange bizarre mais non pas
incompréhensible : deux de ces cris n'étaient que des
(1) Des paysans, prétendent que ce cri fut suivi d'éclats de
rire ; la chose est possible. La surprise des soldats qui n'avaient
reçu d'autres instructions que celle de suivre ponctuellement
l'exemple qui leur serait donné, dut être assez vive pour se
manifester de cette manière : peut-être aussi ces éclats de
rire étaient-ils de ceux qu'on entend quelquefois quand
on parle de victimes.
15)
fanantes dans la provocation; il fallait essayer de
plaire à tous les goûts pour multiplier les chances
de succès; le troisième venait sacs doute de quel-
ques soldats qu'on n'avait pas initiés précédemment,
et qui étonnés du rôle qu'on exigeait de leur obéis-
sance passive, ne savaient encore ce que cela voulait
dire, et incertains de la bonne foi au milieu de cette
longue embûche, craignaient de se livrer eux-mêmes
en servant à tromper les autres. On dit que peu de
ours après, l'un de ces malheureux ayant consumé
son salaire dans l'ivresse , et rendu par elle à sa cons-
cience, a maudit mille fois ceux qui l'avaient dés-
honoré, s'est déclaré indigne de porter l'uniforme,
et a voulu attenter à sa vie.
Mais alors, entraînés ou séduits, les soldats imi-
tent leurs chefs. A quelque distance d'Hastatt, la
troupe quitte la direction de Belfort, suivie jusque
là, pour prendre celle de Mayenheim, village où se
trouve le premier relais de poste sur la route qui
conduit à Mulhausen. Elle allait entrer dans le village
lorsqu'un escadron des chasseurs de la Charente se
présente tout à coup, et vient se joindre à celui du
colonel Caron. Ces chasseurs étaient équipés et ar-
més comme ceux du régiment de l'Allier; un maré-
chal-des-logis, Gérard, fait depuis sous-lieutenant
avec Thiers, les commandait, et plusieurs officiers
déguisés en soldats se confondaient dans les rangs. Ils
amenaient avec eux l'ami de Caron, Roger qui les
accompagnait habillé en bourgeois, une casquette
sur la tête, et pour toute arme, une cravache à la
main. Les deux troupes réunies, les acclamations, les
( 16 )
provocations séditieuses recommencèrent avec une
violence, extraordinaire. Caron ayant ordonné une
halte, entre dans le village avec quelques chasseurs ;
car on ne le laissait pas seul un instant. Il se rend à
l'auberge de la veuve Pfulb, maîtresse de la poste aux
chevaux, et il exige, moyenant payement, qu'elle
fournisse à sa troupe une quantité suffisante de co-
mestibles, de vin, de bière, et de fourage (1). La
maîtresse de l'auberge fut obligée de mettre tous les
postillons sur pied et de faire courir dans toute la
commune pour trouver et pour préparer ce qu'on
lui demandait. Tout fut transporté sous les saules où
se faisait la halte. Les gardes champêtres attirés par le
bruit, s'y trouvaient déjà, et secondés parle beau-
frère de la veuve Pfulb, ancien capitaine de hussards
en retraite, que celle-ci avait chargé de veiller aux
distributions, ils versèrent à boire aux soldats. Quel-
ques officiers déguisés s'approchant du capitaine : Eh
bien! lui dirent-ils, que pensez-vous de cela ? Vive
l'empereur ! vive Napoléon II ! Nous voulons arborer
le drapeau tricolore dans votre village; est-ce que
nous n'y trouveront pas de bons garçons qui veuillent
se joindre à nous ? Pfulb répondit en riant : puisqu'il
(1) Quatre-vingt miches de pain, trois mesures de vin,
de la bière en abondance, des comestibles divers, et quatra-
vingt rations de fourage. Tout fut payé comptant par Caron-
Ce n'est pas la première fois que des convives, et l'hôte qu'oa-
trahissait se trouvèrent à la même table.
(17)
en est ainsi, je vous garantis que demain la com-
mune entière sera des vôtres. Alors on lui demauda
qui était le maître dans l'endroit ; Pfulb dit, toujours
en riant : ce sont les vieilles femmes et le curé (1). Oh
fit venir celui-ci ; mais nous ignorons ce qui s'est passé
dans cette entrevue. Nous savons seulement que ren-
tré dans le village, le pasteur qui avait fait rassembler
quelques notables voulait absolument que l'on sonnât
le tocsin, que tout le monde de l'endroit et des envi-
rons s'armât pour exterminer ces séditieux. Qu'allez-
vous faire, ami du trône et ministre des autels? Ces sé-
ditieux sont les serviteurs fidèles : les soldats qui crient
vive l'empereur sont les royalistes par excellence !
Si les paysans accourent en armes contre eux, ils seront
repoussés à coups de sabre; s'ils se rangent avec eux, ils
seront livrés à l'échafaud. Et ceux qui crient vive le
Roi, et ceux qui crient vive Napoléon, sont également
menacés de mort. Cette troupe qui court les grands
chemins a seule le privilège de provoquer à la guerre
civile sans devenir coupable, et de trahir ses sermens
sans devenir parjure! Ce sont déloyaux sujets, de'
(1) Heureux capitaine d'avoir ri! Arrêts sur la, dénoncia-
tion de l'un des officiers déguisés auxquels il versait à boire,
et sommé de dire comment il avait pu faire chorus avec des
troupes qui buvaient à la santé de Napoléon II, Pfulb ré-
pondit, au juge d'instruction : Je voyais qu'on jouait la co-
médie et je trus devoir la jouer aussi. Au bout de deux jours,
il fut relâche. Quel motif d'accusation quel motif d'acquit-
tement !

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