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Relations familiales dans les littératures française et francophone

371 pages
Les relations familiales sont un thème récurrent de la littérature. Ce recueil en deux volumes propose une approche multidisciplinaire (sociologique, culturelle, historique, poétique et rhétorique, psychanalytique) des liens familiaux représentés en littérature. Ce premier tome s'intéresse à la figure du père.
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Relations familiales dans les littératures française et francophone des XXe et XXIe siècles

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05502-5 EAN : 9782296055025

Sous la direction de Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael

Relations familiales dans les littératures française et francophone des XXe et xxr siècles
La figure du père

L'Harmattan

Introduction

Murielle

Lucie Clément

et Sabine van Wesemael

En littérature, une large place est accordée à l'être humain et ses pérégrinations sentimentales. Les liens entretenus avec ses semblables se nouent et se dénouent au fil des intrigues en une trame complexe de relations parfois confuses, mais toujours riches en rebondissements. Ainsi, Télémaque part à la recherche de son père, le narrateur de Proust soupire vers l'amour inconditionnel de sa mère, Phèdre se perd dans un amour coupable envers son beaufils Hippolyte et la petite Marguerite dans L'Amant de Duras se sent refusée par sa mère qui ne cache pas sa préférence pour son fils aîné Pierre. Dans ce roman aussi, le thème de l'inceste est très important parce que la narratrice projette son besoin d'amour sur son petit frère Paul. Ces relations de famille ont déjà souvent été décrites dans des travaux individuels. Painter offre une approche psychanalytique de la relation entre Proust et sa mère; Murielle Lucie Clément, dans son étude Houellebecq. Sperme et sang, discute, entre autres, la relation entre les deux demi-frères des Particules élémentaires, Bruno et Michel qui tous les deux ont souffert de l'absence de leur mère et Lori Saint-Martin analyse dans Le nom de la mère la relation mère-fille dans la littérature québécoise. Il est toutefois frappant que peu d'études générales au sujet des relations de famille dans la littérature soient parues à l'heure actuelle. Cet ouvrage se propose de remédier à cet état de choses. Les articles inclus sont le résultat d'un grand congrès international tenu les 25 et 26 octobre 2006 à l'Université d'Amsterdam aux Pays-Bas et auquel plus de 90 chercheurs internationaux ont pris part. Le thème « Les relations familiales dans la littérature française et francophone des XXe et XXIe siècles» indique en soi l'ampleur de la perspective choisie. Bien qu'il contienne des contributions sur Sartre, Colette, Proust et Bataille, et qu'il vise un survol diachronique de la littérature au XXe siècle, l'accent de ce recueil est toutefois mis sur l'époque contemporaine. La plupart des participations traitent des auteurs actuels comme Emaux, Vilain, Bergounioux, Michon, Nothomb, Germain, Makine, Tremblay, Halimi, Boudjedra, Djebar, pour n'en nommer que quelques-uns. Ce recueil espère ainsi contribuer à l'étude de l'extrême contemporain, une période de l'histoire de la littérature relativement encore peu étudiée par la critique universitaire. Du reste, aucune distinction entre la littérature française et les auteurs de la francophonie ne sera faite. Bien que les différences culturelles soient naturellement déterminantes pour les relations de famille, il ressort des contributions de ce recueil aussi beaucoup de similarités dans la manière dont sont

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Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael

regardées dans la culture française et par exemple africaine les relations de famille: le pouvoir des pères a une longue tradition dans les deux cultures. Le conflit entre le père et le fils est une constante de l'histoire littéraire jusqu'au jour aujourd'hui. Par exemple, Balzac, Mauriac, Driss Chraïbi, Mongo Béti, Michon et Weyergans écrivent de façon pénétrante sur le conflit générationnel où des pères se retrouvent face à leurs enfants. Nous reviendrons sur cette question. Ce recueil vise donc à jeter un pont entre les différentes cultures et ainsi contribuer à une meilleure compréhension de part et d'autre. Par ailleurs, la famille s'est avérée de tout temps un soutien important de la culture. Plusieurs articles traitent spécifiquement ce sujet. Dans Le Testament français d'Andreï Makine, la grand-mère Charlotte transmet la culture française à son petit-fils; pour les Acadiens de Louisiane, la famille joue un rôle crucial lors du transfert des traditions françaises qui doivent combattre l'hégémonie anglo-américaine et Normand Beaupré et Robert B. Perrault écrivent au sujet de l'intérêt de la conservation de la culture francocanadienne. À l'inverse, la littérature donne une image percutante des changements qui interviennent dans la culture et la société. Le roi des Aulnes de Michel Tournier annonce la conception de la famille postmoderne laquelle a lâché les liens traditionnels; Les Particules élémentaires de Houellebecq traite les résultats désastreux de la libéralisation engendrée par les soixanthuitards et La Maison rose, L'Orphelin et Miette de Bergounioux traitent aussi des conséquences de la conception moderne de la famille. Les liens de famille traditionnels et les normes et les valeurs culturelles sont souvent remis en question dans la littérature d'aujourd'hui tout comme dans la société. Beaucoup d'auteurs occidentaux rejettent, par exemple, l'image traditionnelle de la femme à laquelle la maternité était accouplée et propagent plutôt une conception sexuelle libertine. On pense, par exemple, à Emaux qui écrit franchement au sujet de ses expériences érotiques dans Se perdre et Passion simple ou à Chloé Delaume qui dans Certainement pas proclame aussi une moralité sexuelle détachée des normes en vigueur. Ce recueil pense aussi être rénovateur dans le domaine méthodologique. Jusqu'à présent, la discussion concernant les relations de famille dans la littérature a été largement déterminée par la critique de littérature féministe. L'accent a été mis sur la relation mère-fille. Le nom de la mère. Mère, filles et écriture dans la littérature québécoise au féminin de Lori Saint-Martin (1999), Lajeune née d'Hélène Cixous et Catherine Clément (1975), Ce sexe qui n'en est pas un de Luce Irigaray (1977) et L'amour en plus. Histoire de l'amour maternel du XVIIe au XXe siècle d'Élisabeth Badinter en sont un bon exemple. Le présent recueil offre un éventail plus riche d'angles d'approches méthodologiques. L'approche psychanalytique est toujours présente au premier plan mais il y a aussi des approches sociologiques, culturelles, historiques, poético-rhétoriques, interdisciplinaires et pédagogiques. En outre, la relation mère-fille n'est pas absente de ce recueil mais beaucoup de contributions concernent d'autres relations pour l'analyse desquelles sont

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appelés les mythes fondamentaux comme celui de Cain et Abel pour la relation entre frères et celui d'œdipe pour les liens entre père et fils. Ainsi se trouvent des contributions sur la relation frère-sœur dans le théâtre de Tremblay, sur la figure de l'oncle dans le travail de Claude Simon, sur le deuil d'un enfant chez Camille Laurens, Philippe Forest et Laure Adler et sur la relation à la grand-mère chez Andreï Makine et Colette. De ce qui précède, il est évident que plusieurs genres sont abordés avec une prédominance pour le théâtre et le roman. Toutefois, la littérature de jeunesse n'est pas laissée dans l'ombre: quelles sont les relations familiales dans le roman pour adolescents (d'Alain Fournier Le Grand Meaulnes à l'Antéchrista d'Amélie Nothomb) et qu'en est-il de la figure du baby-sitter dans la littérature française pour lajeunesse ? Ce qui apparaît à la lecture de ce recueil sont les problèmes inhérents aux relations familiales; il s'agit presque toujours d'un manque d'intimité et de chaleur, de mères et de pères en colère. Une vie de famille heureuse ne semble pas un bon terreau pour la littérature. L'illustration en réside dans la représentation de la relation du parent et de l'enfant qui est central dans la plupart des contributions. L'image de la mère est souvent négative et colorée de désir incestueux ou castrateurs envers le fils et de rivalité envers la fille. Naître et mourir de Franz Hellens traite la fascination érotique d'un fils, Frédéric, pour sa mère. Cet érotisme sublimé mais simultanément castrateur est aussi central dans, par exemple, L'Immoraliste de Gide (Michel choisit comme amante la maternelle Marceline) et dans Le Crime d'Olga Arbélina d'Andreï Makine. À l'encontre de ce à quoi l'on pourrait s'attendre, car la relation entre mère et fils est souvent profondément idéalisée, la relation entre les deux est souvent problématique en littérature. Le personnage principal dans La Promesse de l'aube de Romain Gary avance courbé sous l'amour suffocant de sa mère, Ludovic dans Les Noces barbares de Yann Queffelec, qui est l'aboutissement d'un viol collectif, est élevé par la mère-enfant Nicole qui n'est pas adaptée à sa tâche. Incendies de Wajdi Nawal peut être lu comme une interprétation moderne du mythe d'Œdipe et Bruno et Michel des Particules élémentaires de Houellebecq sont abandonnés dans leur enfance par leur mère avec toutes les conséquences qui en découlent. À l'encontre de cette mère étouffante ou négligente, on trouve ici et là la figure de la mère idéale, qui est, par ailleurs, souvent difficile d'approche. Albert Cohen dans le Livre de ma mère et Charles Juliet dans Lambeaux portent tous les deux un hommage à la mère décédée, Rachid Boudjedra dans L'Escargot entêté adore la mère comme un exposant de la culture orale à laquelle il est si attaché et dans La Chair décevante de Jovette Bernier et L 'Homme invisible à la fenêtre de Monique Proulx le rôle crucial de la mère dans l'élaboration identitaire du fils est souligné. La relation mère-fille n'est pas à meilleure enseigne. La mère dans L'Enfant de sable de Tahar Ben Jelloun se soumet aux conceptions patriarca-

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les de son mari en ce qui concerne les intérêts de l'héritier mâle et de la subordination des filles; dans La Virevolte de Nancy Huston et Desirada de Maryse Condé, les filles sont abandonnées par leur mère et dans l'ouvrage de Duras veille une mère autoritaire, plutôt sans amour, sur sa fille. Seulement çà et là s'agit-il de la célèbre relation symbiotique entre mère et fille comme dans le travail d'Aline Schulman, Solange Fasquelle, Claire Castillon, Noëlle Châtelet et Annie Emaux. Cette dernière, dans Une femme et La Honte décrit d'une manière pénétrante les désirs de sa mère confrontée à une fille qui la dépasse intellectuellement et abandonne la morale sexuelle étouffante des années cinquante avec les problèmes allant de soi pour les liens mère-fille. À partir des années quatre-vingt, la figure du père est très importante dans les littératures française et francophone. On pense, entre autres, au rôle proéminent du père dans La Place d'Annie Emaux, Des hommes illustres de Jean Rouaud, Vies minuscules de Pierre Michon et L'Orphelin de Pierre Bergounioux. La représentation littéraire en regard de la relation au père est souvent concernée par les relations traditionnelles de pouvoir et de dépendance. Ceci apparaît dans les nombreuses représentations de pères abusifs. La nouvelle « Hélène» dans Varouna de Julien Green raconte l'histoire d'un père qui nie l'identité de sa fille et ses désirs incestueux. Hélène en est si traumatisée qu'elle entre au couvent. Dans La Favorite de dix ans de MakhàIi Phal, une fille est envoyée par son père en France où elle épouse son oncle. Lorsqu'elle revient au Cambodge son père la renie et elle meurt de manière horrible assassinée par des sauvages. Christine Angot parle ouvertement de son expérience incestueuse dans L'Inceste. Les filles et les fils se soulèvent en général contre l'autorité patriarcale à laquelle ils sont soumis. Le Passé simple de Chaibi et La Répudiation de Boudjedra traitent la révolte d'un jeune adulte contre toute forme d'autorité et de pouvoir où le père est vu comme le symbole de l'oppression instinctive, intellectuelle et sociale. L'auteur tunisien Gisèle Halimi raconte dans ses écrits autobiographiques La Lait de l'oranger et Fritna comment, alors que jeune femme, elle se révolta contre la société patriarcale et ses normes et valeurs effrayantes telle mariage forcé des femmes. Dans La Voyeuse interdite, Nina Bouraoui décrit les conséquences psychologiques de la maltraitance psychique et corporelle d'un père sur ses trois filles: anorexie, automutilation et névrose. Dans la littérature du Maghreb et d'Afrique, il y a peu de valorisation du père si celui-ci est prêt à relativiser son rôle de patriarche et offre à ses enfants une certaine liberté à s'émanciper. Dans Vaste est la prison d'Assia Djebbar, la figure du père est fortement idéalisée car il n'oblige pas sa fille à se voiler et ne l'enferme pas et dans L'Amour, la fantasia du même auteur, un père, professeur de français, stimule le développement intellectuel de sa fille en lui faisant suivre une formation. Mais la culture occidentale est également pénétrée de la figure patriarcale du père contre laquelle il faut se révolter. Les Thibault de Roger Martin du Gard

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raconte la révolte de Jacques contre son père qui est extrêmement autoritaire; dans Nikalld de Nicolas Dickner le pater familias est un référent vide; les romans de Julien Green comprennent un père tyrannique et Philippe Vilain décrit dans ses romans comment l'alcoolisme de son père le jeta dans une crise identitaire. C'est surtout pour les fils que la figure du père est d'un intérêt essentiel dans leur élaboration identitaire. Beaucoup d'auteurs masculins, quelquefois les fils d'écrivains célèbres, décrivent comment la littérature est un moyen pour donner corps à leur relation vis-à-vis de leur père. Le statut d'écrivain sert alors ou à retrouver le père, ou bien l'honorer ou bien le dépasser. L'Africain de Le Clézio est un roman d'apprentissage qui raconte l'histoire d'un fils à la recherche de son père qui a abandonné sa famille pour partir travailler comme médecin en Afrique. Le protagoniste prend lentement connaissance de son père et d'un continent étranger et découvre son propre statut d'écrivain. Dans Géricault d'Andrée Chédid, le fils illégitime du peintre célèbre essaie de reconstruire une image de son père à l'aide de documents et de construire par là son identité. Marie Nimier procède plus ou moins de même. À l'aide de documents, lettres et témoignages, elle essaie dans La Reine du silence de faire vivre son père, Roger Nimier, qui est décédé alors qu'elle avait cinq ans. François Weyergans et Jean Muno essaient aussi dans leurs travaux littéraires de faire les comptes avec leurs pères célèbres, Franz Weyergans et Constant Burniaux. Mais pour les écrivains féminins la figure du père est aussi souvent une source d'inspiration pour l'écriture. Dans La Place, Annie Emaux déclare la simple élocution de son père et son attitude devant la vie comme ayant été de grande influence sur son écriture: elle désire écrire comme son père parlait, sobrement, retenu et sans élucubrations psychologisantes. De même Sibylle Lacan part à la recherche de son célèbre père dans Un père. L'écriture apparaît souvent d'un intérêt primordial pour résoudre des problèmes émotionnels et psychiques parus dans la tendre enfance à l'encontre des parents. En bref, les relations familiales sont un thème récurrent de la littérature. Ce recueil a pour ambition générale de procurer une compréhension dans l'approche polyvalente d'un grand nombre d'écrivains français et francophones. Dans le premier volume sont réunis les articles concernant en grande partie la figure du père et le second volume, celle de la mère. Les deux volumes sont complétés par des études sur les relations familiales plus générales.

Des pères absents aux filles meurtrières et au-delà: le rapport père-fille en littérature québécoise!

Lori Saint-Martin Université du Québec à Montréal Penser la famille autrement, éclairer ses zones sombres, sonder ses non-dits, s'intéresser aux rapports encore peu explorés, en somme démêler l'ensemble des fils qui forment l'écheveau embrouillé des relations psychiques et des constellations textuelles: tel fut le propos, ambitieux il est vrai, de notre colloque. Le défi que j'essaierai de relever dans les pages qui suivent - donner un aperçu de la relation père-fille dans la littérature québécoise actuelletient sans doute de la gageure. Cependant, l'effort vaut d'être tenté puisque très peu de critiques se sont penchés sur le sujet jusqu'ici2, bien que de plus en plus de créatrices, nous le verrons, explorent depuis une vingtaine d'années les rapports complexes entre père et fille. Au lieu de m'attarder à ce qui n'intéresse que la littérature québécoise, j'ai préféré retenir quelques cas de figure, quelques situations fortes, qui s'observent sans doute dans nombre de sociétés occidentales. Car au-delà des spécificités nationales, la réflexion actuelle sur le père découle, à beaucoup d'endroits, des mêmes bouleversements sociaux: mise au point de moyens de contraception efficaces conférant aux femmes le contrôle de la fécondité, baisse du taux de natalité et hausse du nombre des divorces, augmentation de l'activité professionnelle féminine, remplacement dans le Code
I Le présent article est issu d'une recherche subventionnée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (<< question du père dans la littérature québécoise contempoLa raine»). Il a fait l'objet d'une conférence plénière lors du colloque « Relations familiales dans les littératures française et francophone des XX" et XXI" siècle» les 25 et 26 octobre 2006 à l'Université d'Amsterdam aux Pays-Bas. 2 Lynda E. Boose fait remarquer que de toutes les paires que compte la famille nucléaire (père-fils, mère-fils, etc.), ce sont les couples mère-fille et père-fille qui ont été les moins étudiés par la critique traditionnelle (les critiques féministes ont toutefois analysé à fond la relation mère-fille) ; c'est donc la fille qui, au sein de l'institution familiale, a été la figure la plus négligée, la plus absente. Voir son introduction, dans Lynda E. Boose et Betty S. Flowers (dir.), Daughters and Fathers, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 1989, 452 p., p. 2. Pour la littérature québécoise, voir Patricia Smart, Écrire dans la maison du père. L'émergence du féminin dans la tradition littéraire du Québec, Montréal, Québec Amérique, 1988,371 p., et Lori Saint-Martin, « The Other Family Romance: Daughters and Fathers in Québec Women's Writing of the Nineties », dans Paula Gilbert Lewis et Roseanna L. Dufault (dir.), Doing Gender: Franco-Canadian Women Writers of the 1990s, MadisonTeaneck, Fairleigh Dickinson University Press et Londres, Associated University Presses, 2001, pp. 169-185, et« Les espaces impossibles de la relation père-fille », dans Louise Dupré, Jaap Lintvelt et Janet M. Paterson, dir., Sexuation, espace, écriture. La littérature québécoise en transformation, Québec, Nota bene, 2002, pp. 391-409.

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civil de la « puissance paternelle» par « l'autorité parentale », déclin de la religion et montée de l'individualisme, érosion de certains privilèges masculins et crise de l'identité masculine dans la foulée de la réflexion féministe3, émergence de nouveaux modèles familiaux et parentaux (mariage gai, homoparentalité, procréation assistée, familles recomposées), etc 4. Partout, la paternité fait l'objet d'interrogations angoissées, ou du moins de réflexions qu'on n'aurait sans doute pas à propos de la maternité: Y a-t-il encore un père à la maison? Un avenir pour la paternité? Dis-moi, papa... c'est quoi, un père? Comment ça fonctionne, un père? Un papa, ça sert à quoi? Bin ich ein guter Vater ?5. Les repères vacillent, le doute s'installe. À propos du Québec, mentionnons seulement qu'il s'agit d'une société de langue française6 à l'intérieur d'un Canada surtout anglais (6,7 millions de francophones sur 30 millions d'habitants) et qu'une large part de la majorité francophone aspire à l'indépendance politique. Par deux fois, en 1980 et 1995, la population a dit « non» à l'indépendance, la dernière fois par une marge infime (50,58 % pour le non, 49,42 % pour le oui). Or pour certains, les Québécois sont incapables de faire l'indépendance parce que la domination coloniale qu'ils ont subie aux mains de la France, puis de l'Angleterre en a fait d'éternels fils, des velléitaires paralysés, incapables de tuer le père (qui du reste fait piètre figure à côté d'une Mère fantasmée comme toutepuissante et dévorante) pour devenir pères de la nation à leur tour 7. On voit
3 Que ce soit la énième crise de la masculinité ne change rien à la profondeur des angoisses. Pour une histoire culturelle de la masculinité, voir André Rauch, Le Premier Sexe. Mutations et crise de l'identité masculine, Paris, Hachette, 2000, 297 p. et L'Identité masculine à l'ombre des femmes. De la Grande Guerre à la Gay Pride, Paris, Hachette littératures, 2004, 363 p. 4 Voir par exemple Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Larousse, coIL « ln extenso », 2000, 535 p. ; Françoise Hurstel, La Paternité déchirée, Paris, PUF, 1996,224 p. ; Christine Castelain Meunier, La Place des hommes et les métamorphoses de lafamille, Paris, PUF, coll. « Sociologie d'aujourd'hui »,2002, 192 p. ; Évelyne Sullerot, Quels pères? Quels fils ?, Paris, Fayard, 1992, 381 p., et, pour une synthèse de la situation québécoise, Christine Corbeil et Francine Descarries, « La famille: une institution sociale en mouvance », Nouvelles pratiques sociales, voL 16, na l, 2003, pp. 16-26. 5 Respectivement: Jacques Arènes, Y a-t-il encore un père à la maison ?, Paris, Fleurus, 1997, 184 p. ; Alain Bruel, Un avenir pour la paternité? Paris, Syros, 1998, 157 p.; Jean Forest, Dis-moi, papa... c'est quoi, un père? Petit essai freudien sur la paternité, la violence et la sexualité, Montréal, Triptyque, 2001, 207 p. ; Patrick Ben Soussan, Comment çafonctionne, un père? Lettre aux mères de mes enfants, Paris, La Martinière, 2003, 248 p. ; dossier Un papa, ça sert à quoi?, L'Actualité, vol. 31, na 10, 15 juin 2006; dossier Bin ich ein guter Vater ?, Focus, n° 25, 20 juin 2005. 6 Selon les données du recensement de 2001 (celles de 2006 ne sont pas encore disponibles), la population du Québec se compose d'environ 5,8 millions de francophones, de 570000 anglophones et 700 000 personnes dont la langue maternelle n'est ni l'anglais ni le français (les deux langues officielles du pays). 7 Voir Pierre Maheu, « L'Œdipe colonial », Parti pris, voL 9, na Il, été 1964, pp. 19-29. ; François Ouellet, Passer au rang de père. Identité sociohistorique et littéraire au Québec, Québec, Nota bene, coll. Essais critiques, 2002, 154 p; , André Vanasse, Le Père vaincu, la

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aussitôt que ce paradigme écarte les femmes de l'imaginaire national- sinon à titre de mères œdipiennes, voire de Méduses castratrices, car il n'y a de place dans ce modèle ni pour des sœurs, ni pour des filles, ni pour des femmes adultes autonomes -, et leur ménage un rôle réduit ou inexistant comme actrices sur la scène publique. Ainsi, nos schémas familiaux sont directement liés à des enjeux de pouvoir social (et vice versa). Conceptualiser la famille et la nation n'est jamais innocent. Sinon, au Québec comme ailleurs, nous sommes aux prises avec toutes les questions liées à l'émergence d'une société plurielle (sur les plans linguistique, ethnique, religieux et culturel notamment) et qui vise officiellement l'égalité des sexes tout en reconduisant bon nombre d'inégalités et d'injustices. Et dans le contexte du débat sur les services de garde, sur le décrochage scolaire des garçons, sur le divorce et la garde des enfants, sur les droits des minorités religieuses et des femmes immigrées, on comprend bien une chose: la question du père (comme le montre à l'envers le paradigme national androcentriste), c'est la question du genre, du « gender », la question de la répartition de tous les pouvoirs et de toutes les valeurs symboliques entre hommes et femmes. J'y reviendrai plus loin. Quelles théories nous permettent d'aborder en particulier la relation père-fille? Il n'existe aucun paradigme établi permettant de le faire, car jusqu'à tout récemment, le roman familial a été surtout imaginé et analysé au masculin. Des théoriciens aussi différents les uns des autres que Roland Barthes, Harold Bloom, Peter Brooks, René Girard et Marthe RobertS, pour n'en nommer que quelques-uns, ont affirmé que la rivalité œdipienne entre pères et fils forme le cœur vital, le noyau de tout récit9. Relisant Freud ou Lacan, ces critiques déclarent que la rivalité entre hommes, la castration réelle ou
Méduse et les fils castrés, Montréal, XYZ, 1990, coll. « Études et documents », 121 p. Pour une critique féministe de cette idée de la citoyenne comme fraternité et de la manière dont elle exclut les femmes, voir Diane Lamoureux, « La posture du fils », Diane Lamoureux, Chantal Maillé et Micheline de Sève, dir., Malaises identitaires. Échanges féministes autour d'un Québec incertain, Montréal, Remue-ménage, 1999, pp. 25-51. 8 Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, 106 p.; Harold Bloom, The Anxiety of Influence: A Theory of Poetry, Oxford, Oxford University Press, 1973, 157 p. ; Peter Brooks, Readingfor the Plot: Design and Intention in Narrative, New York, Knopf, 1984,363 p.; René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961, coll. « Pluriel», 361 p. ; Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, Grasset, 1972,364 p. 9 Barthes par exemple (op. cil.) écrit que « tout récit (tout dévoilement de la vérité) est une mise en scène du Père» (p. 20) ou encore que « [la] mort du Père enlèvera à la littérature beaucoup de ses plaisirs. S'il n'y a plus de Père, à quoi bon raconter des histoires? » (p. 75). Plus près de nous, François Ouellet glose ainsi toute une série de théoriciens: « Écrire, c'est toujours se définir comme fils vis-à-vis du père, c'est toujours formuler son propre rapport au père» (op. cil., p. 53). Peu de place, dans cette vision, pour les femmes qui écrivent... En contraste avec cette perspective uniquement masculine, la romancière canadienne Carol Shields propose, elle, une formule qui englobe les créateurs des deux sexes: « the family [is] the source of art, just as every novel is in a sense about the fate of a child ». Jane Austen: A Life, New York, Penguin, 2001, pp. 8-9.

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symbolique, le parricide et la conquête des femmes constituent la véritable histoire de « notre» culturelO. La lecture nationaliste de l'histoire québécoise que j'ai évoquée à l'instant relève elle aussi de ce paradigme entièrement centré sur une perspective masculine. Or, comme l'ont souligné de nombreuses critiques féministes à partir de Virginia Woolf et de Luce Irigaray ll, cette version de l'histoire doit être réévaluée à la lumière de tout ce qu'elle occulte, voire de ce qu'elle cherche à forclore. Elle passe en effet sous silence l'expérience vécue des femmes, leur subjectivité propre, leur existence même en dehors de la relation au père ou au mari propriétaires, sans compter les liens entre elles, notamment entre mères et filles. Car les femmes ont été coupées les unes des autres et de leur lignée féminine 12, enrôlées de force dans un ordre symbolique aliénant qui s'est maintenu à coups de lois et de pratiques culturelles et sociales contraignantes. Comme le dit Luce Irigaray, «Le complexe d'Œdipe féminin, c'est finalement l'entrée de la femme dans un système de valeurs qui n'est pas le sien, et où elle ne peut "apparaître" et circuler qu'enveloppée dans les besoins-désirs-fantasmes des autreshommesI3». C'est ainsi que, à la recherche d'un nouveau paradigme de relations au féminin, la critique féministe a privilégié le rapport mère-fille au détriment presque de tout autre et y a vu le pivot de l'identité féminine. La figure du père a été largement occultée sinon en tant qu'incarnation symbolique du pouvoir patriarcal honni. Que peut-on donc dire de l'autre roman familial, celui de la relation entre le père et la fille? Alors que les textes féminins québécois des années soixante-dix sont pour l'essentiel consacrés à ce que Marianne Hirsch appelle le « roman familial féministel4 », celui qui évacue le père au profit des relations entre femmes, on note dès les années 1980 la naissance d'un grand intérêt, chez les romancières québécoises en tout cas, pour la figure du père. Tandis qu'Adrienne Rich a pu voir en la relation mère-fille la «grande histoire non écrite» de notre culturelS, je serais tentée de dire que c'est mainte10Pour une critique féministe de ces modèles, notamment du point de vue de l'occultation du désir maternel, voir Marianne Hirsch, The Mother-Daughter Plot: Narrative, Psychoanalysis, Feminism, Bloomington, Indiana University Press, 1989,244 p. Voir aussi Toril Moi, « The Missing Mother: René Girard's Oedipal Rivalries », Diacritics, vol. 12, n° 2, 1983, pp. 21-31. 11 Virginia Woolf, A Room of One 's Own, Londres, Penguin, 1975 (1928), 112 p., et Luce Irigaray, Le Corps-à-corps avec la mère, Montréal, Remue-ménage, 1981,89 p. 12 C'est pour cette raison qu'en littérature, l'intrigue mère-fille tourne souvent autour d'une quête, par cette dernière, du nom de la mère (nom dont la fille prend parfois connaissance le jour où elle le voit gravé sur la pierre tombale de sa mère), le nom signifiant bien sûr l'identité de la mère, son intégrité psychique et corporelle en tant qu'être humain à part entière plutôt que simple reproductrice de l'espèce et de l'ordre établi. Voir Lori Saint-Martin, Le Nom de la Mère. Mères, filles et écriture dans la littérature québécoise auféminin, Québec, Nota bene, 1999,331 p. 13Luce Irigaray, Ce Sexe qui n'en est pas un, Paris, Minuit, 1977, p. 132. 14Op. cit. 15 Of Woman Born: Motherhood as Experience and Institution, New York, Norton, 1976, p.225.

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nant la relation père-fille qui a besoin d'être explorée, racontée, investie par les critiques après l'avoir été par les romancières. Dans la pensée féministe, le père risque en effet d'être suspect: comme il a partie liée avec le patriarcat, le pouvoir des pères, il incarne l'autorité masculine parfois abusivel6. Mais faut-il jeter le père réel avec l'eau du bain du patriarcat? Tout comme la pensée féministe a pu distinguer entre la mère patriarcale 17, celle qui a enseigné à la petite fille le silence et la soumission, et la mère préœdipienne plus puissante et plus libre, il nous faut dissocier le père patriarcal de l'homme réel, parfois tendre et vulnérable, qui se cache derrière.

En effet, si Luce Irigaray nous a invitées bellement à explorer les « généalogies féminines18», elle voit le père comme un être tout-puissant, un esprit sans corps, une pure incarnation de la Loi. De même, les féministes savent depuis longtemps que la « maison du père» ou le « nom du père », qui revient aujourd'hui en force pour soutenir le pouvoir masculin vacillant, font référence non seulement à une habitation et à une structure familiale, mais aussi, par voie de métaphore, à l'espace masculinisé de la culture occidentale, y compris ses systèmes sociaux, religieux, politiques et culturels, ses mythes, ses idéologies et les formes littéraires qui les codifientl9. Assimiler le père au seul patriarcat laisse toutefois dans l'ombre la moitié de l'histoire: le père est toujours à la fois singulier et pluriel, lié à des mythes puissants mais ancré dans la réalité historique, synecdoche autant que métaphore

18Luce lrigaray, Le Corps-à-corps avec la mère, op. cit., Montréal, Remue-ménage, 1981, ~. 30. 9 Voir Patrica Smart, op. cit., et Lynda Boose, op. cit. C'est peut-être Claire Lejeune qui a formulé la première l'idée du potentiel subversif de la place qu'occupe la fille: « Le triangle de la famille patriarcale explose lorsque la quatrième personne du singulier refuse de s'hystériser au Nom du Père et du Fils. Le rideau pourpre du grand théâtre classique flambe lorsque la fille faisant feu du contrat se réapproprie son corps pour l'habiter elle-même avant d'y accueillir un homme et un enfant ». Citée par Patricia Smart, op. cit., p.349. Pour la manière dont les conventions narratives ne ménagent aux femmes que deux destins - le mariage et la mort, toute autre intrigue « au féminin» (autonomie sociale, quête artistique...) apparaissant clairement invraisemblable, c'est-à-dire socialement prescrite et donc impensable - , voir Nancy K. Miller, « Emphasis Added: Plots and Plausibilities in Women's Fiction », Elaine Showalter (dir.), The New Feminist Criticism: Essays on Women, Literature, and Theory, New York, Pantheon Books, pp. 339-360, et Rachel Blau DuPlessis, Writing Beyond the Ending: Narrative Strategies ofTwentieth-Century Women Writers, Bloomington, Indiana University Press, 1985,253 p.

16 Christine Delphy, dans l'article «Patriarcat» (Helena Hirata et al., [dir.] Dictionnaire critique duféminisme, Paris, PUF, 2000, pp. 141-146) rappelle que pater en latin désigne non pas le géniteur (genitor) mais tout homme qui, sans dépendre d'aucun autre, avait autorité sur une famille et un domaine. C'est dire que ce terme désigne, dans la pensée féministe, « la domination des hommes--qu'ils soient pères biologiques ou non» (p. 142). La méfiance envers les vrais pères n'en est pas moins réelle. 17Terme utilisé entre autres par Nicole Brossard, L 'Amèr, Montréal, Quinze, 1977, 114 p.

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comme le dit Beth Kowaleski- Wallace20. En plus d'être « la voix désincarnée de la culture patriarcale, voix amorphe et impossible à localiser qui résonne partout à la fois21 », le père est, pour la plupart des filles romanesques, un être humain qui éveille des sentiments complexes - amoureuses aussi bien qu'hostiles, identification aussi bien que distanciation. En soulignant la fonction paternelle au détriment de l'ensemble de la subjectivité personnelle, bref en insistant, autant que Lacan qu'elle critique pourtant, sur le seul père symbolique, pure incarnation de la Loi, Irigaray oublie non seulement que le père est un être humain mais que ses désirs, ses peurs et ses ambivalences méritent l'attention, ne serait-ce que parce qu'ils sont dans bien des cas déterminants pour l'évolution de sa fille. Quelles formes prendra donc l'écriture des femmes sur les pères? Quelles constellations physiques se feront ainsi jour? De nombreuses dimensions peuvent intervenir: attirance et rejet œdipiens, désir de « séduire» le père pour satisfaire ses ambitions ou rejet de son pouvoir, hésitations, oscillations, allégeances partagées entre le père et la mère, ambivalence touchant le pouvoir ou l'impuissance de l'un ou l'autre parent, etc. Ces préambules théoriques posés, examinons quelques constellations qui dominent actuellement les représentations romanesques québécoises du père. Au lieu d'analyser longuement un ou deux cas, j'ai préféré énumérer plusieurs grands motifs dont la récurrence est signe d'un malaise ou d'un questionnement. En littérature québécoise comme ailleurs, on relève tout d'abord de nombreux pères absents: pères inconnus, pères partis, pères peu attentifs. Plusieurs facteurs expliquent cette relative rareté du père. Les uns sont d'ordre sociologique: comme le roman familial québécois est souvent d'inspiration autobiographique et que les mères ont le plus souvent eu la garde des enfants, celles-ci sont réellement plus proches de leurs enfants tout comme l'est la mère dans une famille biparentale traditionnelle - et donc surreprésentées dans la diégèse romanesque. D'autres pères sont absents physiquement, pourrait-on dire, dans la mesure où ils se montrent indifférents ou lointains même s'ils vivent sous le même toit que leur famille. Enfin, si le projet romanesque consiste à traiter d'autres relations, dont celle qui unit la fille à sa mère, la figure paternelle peut être occultée faute d'intérêt. Quoi qu'il en soit, l'absence est souvent vécue sur le mode du drame et la colère des filles gronde. Dans les nouvelles de Monique Proulx ou de Christiane Teasdale22, par exemple, le père qui manque à sa parole ou qui oublie un rendez-vous important sera définitivement rayé de la carte.
20 Voir son article « Reading the Father Metaphorically», dans Patricia Yaeger et Beth Kowaleski-Wallace (dir.), Refiguring the Father: New Feminist Readings of Patriarchy, Carbondale et Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1989, pp. 296-311. 21 Lynda Boose, « Introduction », Boose et Flowers (dir.), op. cit., p. 6, ma traduction. 22 Voir Monique Proulx, Les Aurores montréales, Montréal, Boréal, 1996, 238 p., et Christiane Teasdale, À propos de l'amour, Montréal, Boréal Express, 1990, 174 p.

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L'absence est alors une blessure, un trou noir dans lequel la fille s'engouffre. On pourrait ranger dans la catégorie des pères absents ceux qui présentent de graves carences personnelles, dont l'alcoolisme, en raison desquelles ils échouent à remplir leur rôle23. Quelques filles abandonnées, comme la Maryse de Francine Noë124, se lancent dans une quête du père qui est aussi une quête d'identité, voire d'existence personnelle. Mais en général, les pères absents de leur plein gré sont condamnés et souvent punis par le silence, les imprécations ou même la violence physique des filles, comme nous le verrons plus loin. Il en va tout autrement des pères morts, qui inspirent à leurs filles tendresse, regrets et nostalgie, y compris lorsque, de leur vivant, ils se sont montrés ignobles. Chez de nombreuses filles orphelines de père - et on observe le même phénomène chez les écrivains masculins25 -, il s'agit d'établir, au-delà de la mort, un véritable contact avec le père. Les formes que prend ce contact fantasmé sont presque toujours textuelles: on invente des conversations avec le père disparu comme chez Anne Laurier, on déterre ses lettres comme chez Sabica Senez, ou encore, comme Danielle Dubé26, on cherche à percer le secret des petits dessins et notes éparses que renferme le camet dans lequel on espérait trouver plutôt le meilleur de cet homme, au-delà du visage renfrogné et des habitudes tyranniques des dernières années. Le carnet du père, c'est un fantasme qui hante de nombreux protagonistes: si seulement il avait été préservé, se disent-ils, j'aurais pu le connaître, cet homme lointain et taciturne. Mais même quand le carnet existe, comme chez Dubé, il ne contient que des bribes sans suite, rien qui révèle l'homme. L'écriture est donc réinvention, appropriation et retrouvailles avec un père qu'on a soimême en partie inventé. Nombreux aussi sont les pères violents, autoritaires, les véritables pères patriarcaux: chez Anne Hébert, France Théoret, Christiane Teasdale encore, et même chez des jeunes comme Nathalie Thomas27. Je range aussi dans la catégorie des pères patriarcaux les pères incestueux, puisque ceux-ci, plus encore que tous les autres, font comme si « leur» fille leur appartenait en propre, corps et âme, au même titre que leur maison, leur voiture et leur

23 Françoise Hurstel, op. cit., parle justement à ce propos de « pères carencés ». 24Francine Noël, Maryse, Montréal, VLB Éditeur, 1983,426 p. 25 Entre autres chez François Gravel, Flllion et frères, Montréal, Québec Amérique, 2000, 346 p., et Marco Micone, Le Figuier enchanté, Montréal, Boréal, 1992, 116 p. 26 Voir Danielle Dubé, Le Carnet de Léo, Montréal, XYZ, 2002, 197 p.; Anne Laurier, Le Crime inachevé, Montréal, L'Hexagone, 2002, 171 p. et Sabica Senez. Nulle part ailleurs, Québec, L'Instant même, 2004, 109 p. 27 Voir Anne Hébert, Les Enfants du sabbat, Paris, Seuil, 1975, 186 p. et Un Habit de lumière,

Paris, Seuil, 1999, 136 p.; Christiane Teasdale, op. cit.; France Théoret, Une voix pour Odile, Montréal, Herbes rouges, 1978, 75 p. et Laurence, Montréal, Herbes rouges, 1996, 313 p. ; Nathalie Thomas, La Petite Fille à la peau trop blanche, Montréal, Les intouchables, 2005, 56 p.

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femme, et qu'ils avaient le droit de la prendre en toute impunité28. En littérature québécoise en tout cas, la bonne distance psychique entre père et enfant semble presque impossible à trouver: entre le père absent - donc trop éloigné - et le père incestueux, donc trop proche, on trouve difficilement un moyen terme. En fait, le père incestueux cumule souvent une distance et une proximité excessives dans le sens où il se montre froid et indifférent en temps ordinaire, de sorte que se soumettre à ses désirs semble l'unique moyen d'obtenir de sa part un geste affectueux. Le trop-plein et le trop vide, l'indifférence et l'emprise envahissante, caractérisent ce type de père, qui ne laisse décidément à l'enfant aucune place propre, aucun lieu sûr. Avec des conséquences textuelles certaines. Dans plusieurs œuvres de fiction, le corps du texte devient l'autre scène sur laquelle se rejoue sans cesse le drame de l'inceste. Cet acte violent génère une surface textuelle soumise à des lésions, à des lacérations, bref à des agressions de tous ordres. Autrement dit, le texte subit en quelque sorte la même violence que le corps et l'esprit de l'enfant victime d'inceste. Les conséquences physiques et psychiques de l'agression - de la violation des frontières entre soi et l'autre - ont pour signes textuels des manifestations comme le morcellement, la perte de repères, les répétitions et les ellipses traduisant, taisant et réactivant sans fin l'expérience traumatisante. Par ailleurs, on aura affaire soit à un ton neutre qui semble nier la souffrance - comme si la victime d'inceste avait adopté la logique du père qui lui dit «tais-toi, ça ne fait pas mal » - ou encore anesthésier une douleur trop vive, la nier, la refouler. Mais plus souvent, l'écriture sera au contraire très chargée, l'énonciation fragmentée, la trame temporelle et spatiale morcelée, comme si le corps textuel était secoué par les mêmes violences que le corps de l'enfant agressé. Quelques filles romanesques victimes d'inceste opposent à la violence du père leur propre geste d'éclat. Les quatre filles victimes d'inceste de L'Écho du silence de Gabrielle Gourdeau se liguent et castrent leur père pour qu'il souffre davantage et plus longtemps. Punition bien adaptée au crime, disent-elles sans remords29.

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Voir Lori Saint-Martin,

« Inceste

père-fille,

corps vivant,

corps du texte », Daniel

Marcheix

et Nathalie Watteyne, dir., Le Corps dans la littérature québécoise depuis 1980, Limoges, Presses de l'Université de Limoges, 2007, pp. 59-72. Parmi les textes québécois récents traitant de l'inceste père-fille ou père-fils, voir entre nombre d'autres Marie-Geneviève Cadieux, Ne dis rien, Montréal, Herbes rouges, 2003, 152 p. ; coconoix, goodbye canal JO, Montréal, XYZ, 2003, 99 p. (les minuscules sont de l'auteure), Gabrielle Gourdeau, L'Écho du silence, Trois-Pistoles, Editions Trois-Pistoles, 1997, 198 p.; Robert Lalonde, Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure ?, Montréal, Boréal, 2005, 156 p.; Daniel Pigeon, La Proie des autres, Montréal, XYZ, colI. Romanichels, 1998, 187 p., et Jean-Paul Roger, L 'lnévitable, Montréal, XYZ, 2000,193 p. 29 L'Écho du silence, op. cit. Pour une analyse de ce roman, voir Susan Ireland, « The Daughter's Revenge: Father-Daughter Incest in Gabrielle Gourdeau's L'Écho du silence », dans Gilbert et Dufault, op. cil., pp. 186-202.

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père-fille

en littérature

québécoise

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En fait, la violence féminine ne fait aucunement figure d'exception dans la fiction québécoise récente3o. Nombreuses sont en effet, et ce constat a de quoi surprendre, les filles romanesques qui tuent leur père31. En faisant abstraction des gestes de violence non mortels, comme la castration que je viens d'évoquer, mais aussi des omniprésents fantasmes meurtriers et des meurtres symboliques32, j'ai dénombré au moins huit œuvres récentes où la fille tue son père, sept d'une femme et un d'un homme33. Non seulement leur violence est-elle sans commune mesure avec celle qu'on observe dans la réalité, où la grande majorité des crimes violents sont commis par des hommes34, elle est aussi beaucoup plus répandue que celle des personnages romanesques masculins. Pourquoi un tel débordement d'agressivité, et pourquoi du côté des femmes surtout? À quoi rime la présence de toutes ces filles meurtrières? Le parricide s'est toujours imaginé au masculin, en pleine rivalité oedipienne. Outre le fait que la violence des femmes choque davantage que celle des hommes, tant le mythe de la douceur féminine innée a la vie dure, le parricide au féminin est encore plus menaçant que celui commis par le fils, qui s'inscrit dans une logique oedipienne culturellement admise. En effet, lorsque la menace insurrectionniste émane du fils, souligne Lynda Boose, elle s'intègre dans la structure autorisée du patriarcat. Lorsqu'elle
Pour l'étude de mères qui tuent leurs enfants, d'amantes violentes et de meurtrières en série, voir Paula Ruth Gilbert, Violence and the Female Imagination: Quebec's Women Writers ReFrame Gender in North American Cultures, Montréal et Kingston, McGill-Queen's University Press, 2006, 426 p. Gilbert ne traite pas des filles parricides. 31 Voir Lori Saint-Martin, « Des filles mortelles: le meurtre du père chez Marie Laberge, Carole David et Lise Tremblay», Sandra R.G. Almeida (dir.). Perspectivas Transnacionais/Perspectives transnationales, Belo Horizonte, UFMG, 2005, pp. 197-215. 32 Un exemple de meurtre symbolique: dans L'Ingratitude de Ying Chen (Montréal-Paris, Leméac-Actes Sud, 1995, 132 p.), lajeune fille entre dans le bureau de son père, intellectuel de renom, pour lui porter une tasse de thé. Mais sa main tremble et elle verse du liquide sur le manuscrit du père. L'hostilité qu'elle exprime par ailleurs envers cet homme indique un désir de s'en prendre à ce qu'il chérit le plus, au détriment de sa femme et de sa fille: les fruits de son esprit. 33 Voir Carole David, Impala, Montréal. Herbes Rouges, 1994, 127 p.; Francine d'Amour, Les Dimanches sont mortels, Montréal, Guérin éditeur, 1987, 183 p. ; Claire Dé, « Pourquoi les marmottes », Chiens divers (et autres/aits écrasés), Montréal, XYZ éditeur, 1991, pp. 5161; Marie Laberge, L 'Homme gris suivi de Éva et Évelyne, Montréal, VLB éditeur, 1986,78 p. ; Daniel Pigeon, La Proie des autres, op. cit.; Jocelyne Saucier, La Vie comme une image, Montréal, XYZ éditeur, 1996, 100 p.; Aki Shimazaki, Tsubaki, MontréallParis, Leméac/Actes Sud, 119, 121 p. ; Lise Tremblay, La Danse juive, Montréal, Leméac, 1999, 143 p. 34 Pour des données sur les meurtrières et sur les enfants des deux sexes qui tuent, voir les ouvrages suivants: Robert V. Heckel et David M. Shumaker, Children Who Murder: A Psychological Perspective, Westport, Praeger Publishers, 2001, 173 p.; Kathleen M.Heide, Why Kids Kill Parents: Child Abuse and Adolescent Homicide, Columbus, Ohio State University Press, 1992, 197 p. ; Vickie Jensen, Why Women Kill: Homicide and Gender Equality, Boulder et Londres, Lynne Rienner Publishers, 2001, 193 p.; Paul A. Mones, When A Child Kills: Abused Children Who Kill Their Parents, New York, Pocket Books, 1991,329 p. Selon ces observateurs, 80 à 95 pour cent des meurtres commis le sont par des hommes. 30

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vient plutôt de la fille agissant à titre autonome, alors que celle-ci est en principe l'être le moins puissant de toute la constellation familiale, elle donne lieu à une inversion quasi intolérable de la hiérarchie sociale35. Or si certaines filles s'en prennent à leur père pour des motifs relativement évidents - pour se venger de l'inceste ou encore pour l'éviter, pour éliminer un parasite alcoolique et manipulateur avant qu'il ne détruise tous les autres membres de la famille -, d'autres agissent pour des raisons plus nébuleuses, et donc plus troublantes. Les circonstances rendent leur violence particulièrement incompréhensible: en effet, il s'agit de femmes adultes, en principe autonomes et capables d'échapper au danger que pourrait présenter le père pour elles, capables aussi de s'affirmer autrement que par la violence 36. Et pourtant, elles sont fragiles, friables, sans corps et sans affects, comme mortes déjà. Le parricide, donc, comme une forme de légitime défense : c'est lui ou c'est moi, il m'anéantit. Tuer le père pourrait bien correspondre à une tentative désespérée, et forcément vouée à l'échec, de grandir, de devenir adulte. C'est peut-être cette impression de légitimité du geste - et d'illégitimité du père - qui explique l'absence de remords chez les filles. Et comme, de façon générale, le meurtre du père clôt le texte, il n'y a ni procès ni sanction, d'où une curieuse impunité des filles parricides, malgré leur souffrance. Impunies, elles le sont en tout cas devant l'instance de la Loi. On en vient à se demander si cette faillite de la Loi est liée aux défaillances mêmes de la figure paternelle. Car la fille meurtrière semble, en voulant échapper au père, faire sienne la violence paternelle psychique ou physique. Pas de libération alors dans le meurtre, mais seulement un retour à la case départ. Au Nom-du-Père s'oppose pour ainsi dire le « non» de la fille, son refus d'obéir, voire son refus d'être. Là réside son unique arme, qu'elle ne peut toutefois que retourner contre elle-même. Dans plusieurs cas (chez D'Amour, David, Saucier, Shimazaki, Tremblay), la fille semble tuer le père en partie pour venger une mère délaissée ou maltraitée. Que la solidarité mère-fille s'affirme de cette manière ne laisse pas de troubler, tout comme l'attitude de ces filles devant le meurtre, leur indifférence relative. En aucun cas, est-il besoin de le préciser, on ne peut justifier un meurtre au nom de l'autonomie des femmes ou de l'amour mèrefille. Mais le fait que les narratrices s'en réclament, ne serait-ce qu'indirectement, montre que, pour beaucoup, la guerre des sexes fait encore rage. Peut-être faudra-t-il justement, pour y mettre fin, se réconcilier d'abord avec le père.
35 Lynda E. Boose, « The Father's House and the Daughter in It: The Structures of Western Culture's Daughter-Father Relationship », dans Boose et Flowers, dir., op. cit., p. 34. 36 Dans la vraie vie, selon les observateurs déjà cités, les personnes qui tuent leurs parents sont en général plutôt des adolescents qui le font pour échapper à une violence insoutenable (sévices psychologiques et physiques, inceste); s'ils se contentaient de quitter le foyer familial, on les y ramènerait de force. La femme adulte en principe jouit de plus de mobilité et de liberté pour s'établir ailleurs et peut chercher d'autres échappatoires que le meurtre.

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Pères absents, pères violents, pères incestueux, filles meurtrières: jusqu'ici, le roman québécois n'a à offrir que des histoires d'horreur. Malgré la prédilection bien naturelle des romanciers pour les drames et les éclats, qui alimentent leurs intrigues et pimentent leurs récits -le conflit n'est-il pas la base de bien des intrigues romanesques? - , il faut également souligner quelques bons pères que mettent en scène les textes québécois récents. De façon paradoxale, la nouvelliste Aude a imaginé un père absent depuis toujours de la vie de son fils mais dont les lettres et les cadeaux lui permettent de créer autrement la présence37. Dans Tirer la langue à sa mère, d'Hélène Boissé, le père sert de rempart contre une mère trop conformiste, et la fille reprendra le « rêve avorté» du père38 : devenir écrivain. Le narrateur de L 'Homme des silences, de Christiane Duchesne, adore sa fille Marie et fait tout pour la protéger, mais c'est par-delà la mort qu'il le fait puisque lui et sa femme ont péri en mer alors que Marie était encore bébé39. Dans La Conjuration des bâtards, Francine Noël présente une réflexion très dense sur les pères et la paternité et propose de nouvelles constellations familiales qui débouchent sur des identités plurielles, métissées, et sur une lutte politique altermondialiste40. Le père du Sexe des étoiles, de Monique Proulx, est attentionné et tendre; seulement, c'est un transsexuel qui s'appelle désormais Marie-Pierre. Celui de La Maison étrangère, d'Élise Turcotte, parle vraiment à sa fille et fait preuve d'une grande sollicitude à son égard. « Friperie », nouvelle de la même auteure, présente le père comme un allié contre une mère trop belle et trop écrasante qui abandonne sa famille41. Minoritaires, les bons pères n'en existent pas moins Autre phénomène prometteur, qui déborde pour l'essentielle champ de l'écriture des femmes, on assiste depuis quelques années à l'émergence de perspectives de père dans la littérature québécoise. En effet, si les œuvres dont j'ai traité jusqu'ici épousent la perspective narrative de l'enfant, qui porte sur le père un regard sévère ou indulgent selon le cas, tout change lorsque le père devient focalisateur de l'action, voire narrateur de plein droit. Parmi les romans adoptant en tout ou en partie la perspective du père, mentionnons Il n y a plus d'Amérique de Louis Caron, Des mondes peu habités
37 Aude, « Le colis de Kyoto », Cet imperceptible mouvement, Montréal, XYZ, coll. « Romanichels poche », 1997, pp. 81-86. 38 Hélène Boissé, Tirer la langue à sa mère, Montréal, Triptyque, 2000, p. 61. 39 Christiane Duschesne, L 'Homme des silences, 1999, 124 p. 40 Francine Noël, La Conjuration des bâtards, Montréal, Leméac, 1999, 513 p. Voir Valérie Raoul, « Le "lieu commun" disputé: partage du territoire et du langage entre les sexes et les ethnies dans les romans de Francine Noël », Louise Dupré, Jaap Lintvelt et Janet M. Paterson, dir., op. cit., pp. 329-347, et Lori Saint-Martin, « La famille et le monde: métissage, bâtardise et nouvelles alliances dans La Conjuration des bâtards de Francine Noël », Jeanette den Toonder, dir., Les Voix du temps et de l'espace, Québec, Nota bene, à paraître en 2007. 41 Monique Proulx, Le Sexe des étoiles, Montréal, Québec Amérique, 1987, 328 p. ; Élise Turcotte, La Maison étrangère, Montréal, Leméac, 2002, 221 p., et « Friperie », dans Carnaval, 1994, 167 p.

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de Pierre Nepveu, La Cérémonie des anges de Marie Laberge42 et L'Homme des silences de Christiane Duschesne, déjà évoqué. Fait frappant toutefois, la mort ou du moins l'abandon rôdent dans tous ces cas où la perspective paternelle émerge: chez Pierre Nepveu, la mère de l'enfant repart avec elle en France et le père reste de longues années sans la voir; chez Caron et Laberge, l'enfant meurt et le roman porte essentiellement sur le deuil; chez Duchesne, le père est narrateur par-delà la tombe. Dans la présence plutôt que dans l'absence, dans la vie plutôt que dans la mort, on voit émerger un nouveau type de récit masculin. En effet, un « je » paternel prend la parole dans des carnets récents de Luc Bureau, de Jean Pierre Girard et de Christian Saint-Germain et dans le roman à caractère autobiographique de Maxime-Olivier Moutier43. Chaque fois, il s'agit du quotidien, de moments passés avec l'enfant et de tendresse infinie envers lui ou elle. Romans ou récits du quotidien, tous ces textes qui font entendre une voix de père témoignent d'un intérêt nouveau pour l'expérience de la paternité; ils renferment une réflexion sur la place du père dans la vie de l'enfant, mais aussi sur la place de la paternité dans la vie d'un homme. Tendance fortement porteuse d'espoir, puisque ces auteurs participent d'une évolution dans les manières de conceptualiser les rôles homme-femme, la masculinité et la féminité. L'angoisse et le doute accompagnent toute tentative de renouvellement ; inventer est plus dur que répéter, mais on sent chez certains écrivains l'énergie nécessaire. Revenons maintenant à ma déclaration liminaire, à savoir que la question du père est inséparable de celle de l'ensemble des rapports entre les hommes et les femmes. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à penser à la revalorisation récente par toute une kyrielle de psychanalystes et de philosophes du Nom-du-Père lacanien et du père symbolique, qui incarne l'autorité et se tient loin du quotidien et des corps. Le père symbolique puissant mais peu présent dans le quotidien - « un père, dit le pédiatre féru de psychanalyse Aldo Naouri, c'est comme une pile, ça s'use, et même singulièrement vite, si on l'utilise à tout bout de champ44 » -, s'oppose au « nouveau père» qui tient à se rapprocher de son enfant. Le psychanalyste Michel Schneider raille les pères qui participent aux soins des tout-petits: « Heureux bébés du troi42

Voir Louis Caron, Il n y a plus d'Amérique, Montréal, Boréal, 2002, 425 p. ; Marie Laberge, La Cérémonie des anges, Montréal, Boréal, 1998,343 p. et Pierre Nepveu, Des Mondes peu habités, Montréal, Boréal, 1992, 192 p. 43 Pierre Bureau, Chroniques d'une petite enfance, Montréal, Septentrion, 2006, 123 p. ; Aurélie et Jean Pierre Girard, L'Est en West. Chroniques de voyage, Montréal, Québec Amérique, colI. « Mains libres », 2002, 150 p.; Christian Saint-Germain, Éthique à Giroflée. Paternité et filliation, Montréal, Nota bene, coll. Nouveaux essais Spirale, 2005, 139 p. ; Maxime-Olivier Moutier, Les Trois Modes de conservation des viandes, Marchand de feuilles, 2006,261 p. 44 Les Pères et les mères, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 257.

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sième millénaire qui auront désormais deux mères pour changer leurs couches-culottes grâce au socialisme tendance "Pampers" 45 ». On reconnaît dans de tels discours, sous une forme quelque peu actualisée, les vieilles oppositions binaires dénoncées depuis longtemps par les féministes46, et qui continent de survaloriser le masculin au détriment du féminin: la mère, pour Scheider, c'est « les sens» et le père, « le sens47 ». Pour Naouri aussi, la paternité se vit « sur un mode intellectuel et affectif, mais jamais sur un mode instinctuel tracé sur le COrpS48 alors que la maternité est tout entière », liée au corps. Cette vision respire la nostalgie des privilèges masculins perdus; c'est un retour au mythe « inusable du père symbolique, l'avatar laïque de Dieu le père », pour reprendre la formule de Jean le Camus49. On voit ici que la question des « nouveaux pères» inquiète parce qu'elle va au cœur du partage traditionnel des valeurs symboliques et des rôles attribués aux hommes et aux femmes. Autrement dit, elle porte atteinte à la domination masculine. Inversement, la participation des hommes à la vie de l'enfant dès la naissance ferait évoluer les rôles, les représentations et les valeurs symboliques50. La question du père est donc aussi celle d'une société réellement mixte à inventer. J'entends par là une société où coexistent paisiblement les femmes et les hommes, le féminin et le masculin, sans guerre des sexes, sans uniformisation contraignante. Cette mixité serait très différente d'un retour aux stéréotypes ou d'une fausse complémentarité des sexes; elle n'aurait rien à voir avec l'aplatissement de toute différence entre les êtres 51. La nouvelle mixité est aussi pour moi une reconnaissance de l'existence et de la coexistence des hommes et des femmes, dans tous les domaines, du privé au public, alors que la plupart des activités, des lieux et des attitudes ont été considérés comme étant l'apanage d'un sexe ou de l'autre. Cette coexistence me semble receler un espoir réel d'entente, une occasion de dépas-

45 Michel Schneider, Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 319. 46 Voir par exemple Chantal Chawaf, Le Corps et le verbe. La langue en sens inverse, Paris, Presses de la Renaissance, coll. « Les essais », 1992,295 p. 47 Ibidem., p. 75. Dans un registre très différent, le juriste Pierre Legendre soutient une vision semblable. Voir Le Crime du caporal Lortie. Traité sur le père. Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1989, 186 p. 48 Aldo Naouri, op. cit., p. 171. 49 Jean Le Camus, Le Vrai Rôle du père, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 159. 50 C'est du moins ce que prétendent depuis longtemps de nombreuses théoriciennes. Voir par exemple Nancy Chodorow, The Reproduction of Mothering: Psychoanalysis and the Sociology ofGender, Berkeley, University ofCalifomia Press, 1978,263 p. 51 Cette mixité n'exclut pas non plus et ne porte aucun jugement négatif sur les relations ou les espaces non mixtes, qu'il s'agisse d'amour entre personnes de même sexe, de regroupements stratégiques, etc.

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ser les stéréotypes et la violence associés aux vieux modèles de comportement imposés aux deux sexes 52 . Lus sous cette angle, la plupart des textes même sombres évoqués ici revêtent une valeur exemplaire dans la mesure où ils montrent du doigt un mal: des rôles sociaux figés, des pères lointains et absents, des mères étouffantes et possessives. Mais les dangers du rapprochement père-fille, notamment le spectre de l'inceste, ne cessent de nous guetter. Les textes de la violence nous montrent d'où nous venons et à quoi il est urgent d'échapper; les textes de la réconciliation et de la mixité nous montrent au contraire un chemin possible parmi tous ceux qu'il faudra tracer pour sortir de nos vieilles impasses.

52 Voir Lori Saint-Martin, « Mort de la mère, Loi du père et nouvelle mixité à inventer: Anne Hébert, Gaétan Soucy, Jean-François Beauchemin », Isabelle Boisclair (dir.), Nouvelles masculinités ?, Québec, Nota bene, à paraître en 2007.

L'« inceste patriphore », ou la relation fille-père dans La Favorite de dix ansl de Makhali-Phal

Emmanuelle Radar Université d'Amsterdam Makhali-Phal est le nom de plume d'une des premières romancières et poétesses francophones, une franco-cambodgienne malheureusement inconnue du grand public et rarement étudiée par les critiques contemporains2. Son premier roman, La Favorite de dix ans, fut pourtant couronné du Grand Prix International du roman en 19393 et l'auteur bénéficiait, de son vivant, de l'estime de Paul Claudel qui s'exclama à la découverte d'un de ses romans: « Quel bouquin étonnant!... Le voici (le bouddhisme) par votre poème superbe tellement mêlé à cette vie grandiose de la jungle que je demeure interdit! Qui êtes-vous ?4 ». Et Léopold Sédar Senghor admirait: « l'effort

[...]

de recherche et de novation de [...] Makhali Phal, la Cambodgienne [qu'il compare à celui] d'Aimé Césaire, le Noir [00.]5». Makhali-Phal est donc une des grandes oubliées de la francophonie; ayant publié de 1933 à 1965 elle nous laisse quelques poèmes6 et sept romans7. Une œuvre non négligeable, mais d'un auteur mystérieux: les rares sources se contredisent, même dans

l Paris, Albin Michel, 1940,255 p. 2 On compte deux analyses sérieuses de son écriture: Bernard Hue (dir.), « Métissage francoindochinois. Makhali Phal », Littératures de la péninsule indochinoise, Paris, Karthala, 1999, 461 p., pp. 411-417 et surtout Richard Serrano, « Makhali-Phal and the Perils of Metissage », Against the Postcolonial. "Francophone" Writers at the Ends of French Empire, Lexington, Rowman & Littlefield, 2005, 175 p., pp. 105-140. Les autres critiques qui la connaissent lui consacrent, au mieux, quelques lignes. Voir: Patrick Laude, Exotisme indochinois et poésie, Paris, Sudestasie, 1990,305 p., pp. 84-85 ; Peter S. Thompson, Littérature moderne du monde francophone: Une Anthologie, Chicago, National Textbook, 1997, 160 p., Auguste Viatte, Histoire comparée des littératures francophones, Paris, Nathan, 1980,217 p., pp. 98-99. 3 Voir: Richard Serrano, op. cit., p. 109. 4 Dans: Makhali-Phal, Le Roi d'Angkor, Paris, Albin Michel, 1952,442 p., 4ede couv. 5 « Commerce et culture» (1967), Liberté 3, Négritude et civilisation de l'universel, Paris, Seuil, 1989,573 p., pp. 154-157, p. 156. 6 Cambodge, Saint-Félicien-en-Vivarais, Éd. Du Pigeonnier, 1933, 57 p. et Chant de Paix, Phnom Penh, Bibliothèque Royale du Cambodge, 1937 (sans pagination). 7 La Favorite de dix ans, op. cit. ; Le Roi d'Angkor, op. cit. ; Narayana ou Celui qui se meut sur les eaux, Paris, Albin Michel, 1942, 320 p. ; Le Festin des vautours, Paris, Fasquelle, 1946, 240 p. ; Le Feu et l'amour, Paris, Albin Michel, 1953,230 p. ; Les Mémoires de Cléopâtre, Paris, Albin Michel, 1956, 323 p. et sa réédition posthume: L'Egyptienne. Moi, Cléopâtre, reine, Paris, Éd. Encre, 1979, 262 p. ; L'Asie en flammes, Paris, Albin Michel, 1965, 235 p. (éd. posthume)

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l'orthographe du nom 8. Décédée en France en 1965, elle est née NellyPierrette Guesde à Phnom Penh en 19089, d'une mère cambodgienne et d'un père français, fonctionnaire colonial. Nelly-Pierrette Guesde est donc directement un enfant du colonialisme, tout comme Atman, l'héroïne du roman, elle aussi métisse, mais de mère française et de père khmer. La Favorite de dix ans confronte le lecteur à un symbolisme touffu et à un style poétique et original, caractérisé par de nombreuses répétitions, un ton incantatoire, des phrases à la longueur parfois proustienne et à la structure annonçant Marguerite Duras. Malgré cette écriture peu traditionnelle, le roman se présente comme un véritable récit de voyage initiatique. Dans la première partie, nous découvrons Atman petite fille, jouant dans des temples khmers atemporels où se rejoignent l'Angkor du Xe siècle et le palais paternel du XXe siècle. Enfant multiple, Atman s'initie à l'animisme, au culte des ancêtres, à l'hindouisme, au bouddhisme, et conjugue les identités: fille du père, elle est aussi sa danseuse-épouse: La Favorite de dix ans. La seconde partie transporte en France une Atman adolescente où son oncle maternel, un Français de quarante ans, veille à son éducation. Il lui demande sa main qu'elle lui accorde à condition que la cérémonie ait lieu au Cambodge. La troisième partie est un retour au pays natal où le roi refuse de revoir sa fille et condamne le couple à une vie d'ascète dans lajungle. Le roman se termine sur la mort de la jeune mariée, étranglée dans un rituel de la tribu Djaraï dont elle était devenue reine. Dans leurs analyses de La Favorite de dix ans, Bernard Hue et Richard Serrano s'intéressent principalement au métissage, mais ils aboutissent, curieusement, à des résultats contraires. Pour le premier, Atman est: «un modèle de métissage réussi 10 », alors que pour le second: « elle rejette [...] le projet de métissage 11 ». Comment ces positions diamétralement opposées sont-elles possibles? Selon moi, il faut accorder plus d'attention au père. Tout d'abord parce qu'il est la métaphore centrale du colonialisme dans lequel l'héroïne voit le jour et qui se justifie comme intervention « naturelle» à partir d'une image de la famille: « figurant des pères paternels gouvernant avec bienveillance des enfants immatures 12 ». En plus, dès le « Prélude », la narratrice pose le père comme déclencheur de l'action: « Comment [Atman] pouvait-elle grandir [...] ? Son père ne l'aimait point» (p. 14). Et, le plus
8 Je reprends, quant à moi, « Makhali-Phiil » : l'orthographe de la signature de l'auteur dans l'envoi de son roman Le Roi d'Angkor au poète Francis de Miomandre. 9 Bien que la Bibliothèque Nationale de France renseigne 1899 comme date de naissance, 1908 retenue par Richard Serrano, semble plus probable. Ayant vécu huit ans au Cambodge, elle y était probablement jusqu'en 1916. En tout cas, son père, Pierre Guesde, y habitait encore en 1912. Voir: Fonds Ministériel des Archives coloniales de l'Indochine, Centre des Archives d'Outre-Mer, Aix-en-Provence. 10Bernard Hue, op. cit., p. 416. II Richard Serrano, op. cit., p. 121. Ma traduction. 12Ann McClintock, Imperial Leather, New York/Londres, Routledge, 1995,449 p., p. 45. Ma traduction.

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ffappant, c'est que les relations entre la fille et le père sont sexuelles; la relation familiale au centre du roman est donc l'inceste. Au fond, il est étonnant qu'inceste et métissage soient traités de concert. L'inceste étant un rapport sexuel entre des êtres au matériel génétique très proches, il suggère une pureté raciale incompatible avec le métissage. C'est pour comprendre cette relation fille-père 13 que j'analyse les relations familiales dans le roman: d'abord, celles de la petite fille avec le père khmer, ensuite, celles de l'adolescente avec l'oncle français et pour finir, celles de la femme adulte avec un père métaphysique. Le roi khmer Le père d'Atman est Cambodgien, ce qui renverse la situation typique dans la colonie où la majorité des métis, y compris Nelly-Pierrette Guesde, ont un père colonial et une mère « indigène ». Ces « alliées» du colonialisme n'ont généralement pas bonne presse auprès de leurs compatriotes, ni d'ailleurs auprès des coloniaux qui les considèrent plus ou moins comme des prostituées. L'inversion fictionnelle permet d'évacuer les principaux protagonistes de la littérature coloniale: la femme « indigène» et le colonial, ce qui incite Richard Serrano14 à conclure que l'auteur élimine toute dimension coloniale du Cambodge natal. En pratiquant une lecture contrapuntalel5, nous verrons au contraire, que les représentations du Cambodge natal et du roi khmer sont imprégnées de l'idéologie coloniale. En fait, Atman est un enfant seul: son père ne l'aime pas et sa mère est morte lorsqu'elle avait deux ans. Mais l'absence maternelle lui permet de remplir tous les rôles féminins auprès du père, donc aussi celui d'amante. Car, si le père n'aime pas sa fille, il adore sa favorite de 10 ans, danseuse du ballet royal et double d'Atman puisqu' : « Elle [la favorite] glissait comme une idole» se transforme, dans le même paragraphe, en « Je [Atman] glissais comme une idole» (p. 46). L'amour charnel entre le père et la fille-favorite est consommé et narré, mais sans trace de honte. Loin d'être une expérience traumatisante, l'inceste est doublement constitutif de l'identité de la fille; il lui permet d'être aimée du père et d'être son héritière:
Il [le roi] prit l'habitude de déshabiller toutes les nuits, la favorite sur sa terrasse. Il voulait qu'elle fùt nue sous les étoiles, [...] pour la vie future, [...] pour l'éternité. [...] Il désignait les paysages [... ] [et] suppliait la nudité de cette petite fille de ne pas oublier ni le fleuve ni la forêt, [...] ni les cases de son peuple, ni la maison de ses idoles et il disait à la nudité de cette petite fille: - Rassasie-toi des paysages de mon royaume afin de me reconnaître après la mort. Il inclinait sa favorite vers son fleuve [...] et il disait au fleuve: 13La perspective étant celle de la fille, j'étudie la relation fille-père et pas l'inverse. 14Op. cit., p. 119. 15 Lecture (polyphonique) qui « pense simultanément à l'histoire métropolitaine [...] et à ces autres histoires que le discours dominant réprime ». Voir: Edward W. Said, Culture et impérialisme, trad. de Paul Chemla, Paris, Fayard, 2000, 558 p., p. 97.

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mon serpent à vagues, serpent de mes ancêtres, pénètre dans le ventre de ma bien aimée (p. 91).

L'inceste est un instant magique auquel l'héroïne consent pleinement: « Pâle, immobile, consciente de la grandeur de son destin [...] elle lui répondait avec une gravité ardente: - 0 roi, que l'espace, [...] que la terre de ton royaume pénètrent dans mon ventre [...] je consens d'être à la fois l'épouse du roi et du royaume» (p. 92). Vu l'identité entre le père et le pays, l'inceste devient culturel: le père-amant ensemence sa fille d'une culture ancestrale. Véritable père-patrie, géniteur culturel plus que biologique, et donc fonction symbolique16, le père lègue sexuellement une terre métisse où cohabitent les esprits des ancêtres, Kâli, Bouddha, etc. La « patrie» est donc conçue comme hétérogène et l' « inceste» prend un sens inhabituel17. Au lieu d'être prohibé, il s'inscrit dans le cadre d'un rituel séculaire: « le roi, en entrant dans cette petite fille de dix ans, répétait simplement le geste de ses ancêtres entrant dans des petites filles de dix ans. Voilà comment il guérissait de la consomption d'Angkor» (p. 75). Quel est ce mal étrange dont doit guérir le père? À l'âge de vingt-cinq ans il : « était parti faire une visite à la France, mais c'était surtout à titre de trépassé. [...] é[tant] déjà mort et enseveli depuis cinq ou six cents ans» (p. 24). Cette image du père coïncide à celle, propagée par les théoriciens du colonialisme, d'une Asie: « confiné[e] dans la philosophie pure, les sciences abstraites, [...] stationnaire dans sa civilisation du passes », où les habitants sont en : « état de stagnation intellectuelle et artistique19 » et « d'autant plus éloigné[s] de l'action que [leur] culture est plus profonde20 ». Même les écrivains-voyageurs, Henri Michaux et André Malraux dessinent une Asie: « engourdie21 » ; « terre morte entre les mortes22 ». On comprend pourquoi cette conception sert les vues du colonialisme: la France qui entreprend de civiliser les peuples « non-civilisés », doit bien admettre que l'Asie a une civilisation; toutefois, si celle-ci est « malade », le projet civilisateur reste d'application. La lecture contrapuntale dévoile la dimension coloniale de la représentation d'un père-patrie-Asie mourant, épuisé par des siècles de renonce16Voir: Jacques Lacan, Des Noms-du-père (1963), Paris, Seuil, 2005, 108 p. 17« Inceste: relations sexuelles entre [...] parents ou alliés à un degré qui entraîne la prohibition»: Le Robert Quotidien, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1996, p. 974. 18Laborde, En Pays annamite, Aix-en-Provence, Fabre, 1941, 318 p., p. 54. 19 Marguerite Donnadieu (qui prendra pour pseudonyme Marguerite Duras) et Philippe Roques, L'Empire français, Paris, Gallimard, 1940, 233 p., p. 112. 20 Michel Dufresne, « Littérature annamite », dans: Sylvain Lévi, dir., L'Indochine. Exposition Coloniale Internationale de Paris, Paris, Société d'Editions Géographiques, Maritimes et Coloniales, 1931,233 p., pp. 157-179, p. 161. 21 Henri Michaux, Un Barbare en Asie (1933), Paris, Gallimard, 2005, 233 p., p. Il. 22 André Malraux, La Voie royale (1930), André Malraux. Œuvres complètes, tome I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, 1433 p., p. 368-506, p. 403.

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ment spirituel. C'est par l'inceste qu'Atman guérit le roi: « quand ce corps d'enfant jaillissait dans sa grêle nudité, il donnait naissance à l'espace d'Angkor. [...] l'atmosphère de gloire enfantée par ce ventre rond et doré [...] emplissait le prince de volupté» (p. 75). La fille devient ce que j'appellerai « patriphore23» : porteuse glorieuse du père-patrie qu'elle ressuscite. En fait, un inceste qui enfante la culture est tout à fait original et aux antipodes des théories de Claude Lévy-Strauss pour qui c'est au contraire l'apparition de la prohibition de l'inceste qui marque le début de la culture24. Mais cette « patriphorie » originale et heureuse prend fin. Au bord d'un étang, miroir-interface entre deux mondes, Atman a la révélation que le roi a assassiné sa favorite. Comme Alice passe de l'autre côté du miroir, Atman se retrouve dans un autre univers, l'univers français de l'oncle maternel. L'oncle français25 Si l'oncle et la nièce ne font l'amour qu'une fois arrivés au Cambodge, il y a transfert amoureux du père à l'oncle dès leur rencontre à Paris. C'est que l'oncle fait physiquement penser au père et à l'Asie: « le dessin de son nez évoquait le style gréco-bouddhique et son allure [...] était aussi noble, aussi hautaine que celle du roi» (p. 143). Son attitude aimante est aussi celle du père perdu: « il m'appela "enfant chérie", [...] l'expression de mon père du temps où, aimant sa favorite, il m'aimait» (p. 158). La santé néanmoins différencie les deux hommes, car: « le frère de [s]a mère [...] personnifi[ait] [...] l'énergie humaine» (p. 142). Cette énergie, on l'aura compris, vient justifier la colonisation d'une Asie mourante. En effet, selon l'orientaliste Sylvain Lévi26, la France a prouvé son énergie et son génie civilisateur depuis la découverte-résurrection des ruines d'Angkor. Atman se laisse aussi convaincre par: « cette vision des peuples d'Asie [qui] [...] recevaient l'énergie de l'Occident» (p. 166). Par cette énergie, Atman devient révélatrice de la culture héritée du roi: « 0 ventre doré et rond, lourd de la semence de mon Seigneur, vous frémissez en moi en Europe» (p. 166). Ce frémissement mène à la production littéraire. Au
23 De « Patri (mITI1P, 7tœrp6ç) : du père» et« phore (cpop6ç, 6v) : qui porte en avant, pousse ».

Voir: « Etymons grecs et latins du vocabulaire scientifique français », Danielle De Clercq, Pot- Pourri.Fltr.U c1.Ac.Be/Itinera/Ebook/Etymons.Pdf. Construction inspirée du« christophore » de Michel Tournier dans: Le Roi des Aulnes, Paris, Gallimard, 1975,581 p. 24 Claude Lévy-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté (1949) cité dans: Michel Pérignon, Phi/onet, http://www.philonet.fr/textes/ncLevySt.htrn. 08-06-2006. 25 Les relations sexuelles entre l'oncle et la nièce sont prohibées dans les sociétés extrêmeorientales où, lorsque le père meurt, c'est l'oncle qui prend sa place. Voir: Tess Do, « From Incest to Exile: Linda Lê and the Incestuous Vietnamese Immigrants », dans: Kathryn Robson et Jennifer Yee, dir., France and Indochina. Cultural Representations, Lanham, Lexington Books, 2005, 237 pp, 163-177, p. 166. 26« Avant-propos », dans: Sylvain Lévi, dir., op. cil., p. 5.

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Cambodge déjà, elle écrivait des poèmes, mais en sanscrit. En France elle reçoit de l'oncle un nouvel instrument littéraire:
La langue de [s]a mère. [...] C'était grâce au français, cette langue analytique, qu['elle] pouvai[t] classer [s]es ancêtres [...] ; multitude qu' [elle] rédui[sit] à trois: un roi, un roi-ascète, une favorite de dix ans. Et enfin à l'un: roi. Roi qui [...] aime une petite fille de dix ans, la tue puis se retire dans la jungle comme ascète. Tel était l'éternel motif qui revenait dans [s]es poèmes (p. 204).

Elle n'est pas la seule à penser de la sorte, pour Senghor, le français apporte aussi: « logique, [...] analyse, [...] synthèse, [qui] [...] fIont] germer et fleurir [...] la Négritude27 ». Cet amour des deux poètes pour la langue du colonisateur admet implicitement que les sociétés colonisées sont dépourvues de logique, d'analyse, de synthèse. Utile au discours colonial, cette « infériorité» trouve une base théorique dans les travaux de Lucien LévyBruh128. Selon l'ethnologue, les sociétés « primitives» ont une mentalité « pré-logique» qui ne fait pas la différence entre imaginaire et réel, passé et présent, ici et ailleurs. Sa thèse permet d'imaginer le « relèvement» des sociétés « non-occidentales» en important la logique et le rationalisme « manquants ». La langue de l'oncle permet ce relèvement. Par son nom de famille déjà - il s'appelle Jacques de Saule -l'oncle est signe de régénération. C'est que, s'il faut en croire Shan Sa dans son roman Les Quatres Vies du saule29, cet arbre symbolise, en Extrême-Orient, la mort-renaissance. Dans La Favorite de dix ans, les saules ffançais représentent une double résurrection, celle de la culture khmère et celle d'une certaine culture française. Écrivant auprès d'un étang bordé de saules, Atman se rend compte que son écriture en français de l'histoire khmère, lui ouvre la porte à la littérature française. Se sentant devenir un saule, elle recopie des passages d'Andromaque. Angkor et Racine sont alors revivifiés par son écriture qui devient le métissage analysé par Françoise Lionnet en 30 tant que « revalorisation simultanée de diverses traditions ». Atman est donc bien un « modèle de métissage réussi3l ». À nouveau « patriphore » ; elle se sent saule-porteur de la culture de l'oncle: une culture française spécifiquement classique qui rejette ouvertement la modernité. Ce choix d'une patrie française spécifique n'est pas innocent et est à mettre en parallèle au désir physique pour l'oncle et à ce curieux ressourcement « asiatique» de la culture française.

27

Op. cit., p. 156. 28La Mentalité primitive, Paris, Félix Alcan, 1925,537 p., p. 107 sqq. 29Paris, Gallimard, 2001, 187 p. 30 « The Politics and Aesthetics of Métissage », dans: Sidonie Smith et Julia Watson, dir., Women, Autobiography, Theory: A Reader, Madison, University of Wisconsin Press, 1998, 526 p., pp. 325-336, p. 325. Ma Traduction. 31 Bernard Hue, Op. cit., p. 416.

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L'idée d'une Asie revivifiant l'Occident fait l'objet d'un débat passionné du Paris de l' entre-deux-guerres32. Certains intellectuels tels que Paul Valéry33 considèrent que, depuis 14-18, l'Occident subit une crise généralisée; pour la jeunesse : « ce fut l'Extrême-Orient [qui] portait [...] un espoir de régénération34 ». D'un côté on pense sauver l'Occident en substituant à l'idéal moderne des sciences matérialistes, l'idéal de sagesse asiatique, de l'autre, cette Tentation de I 'Occident35 est ressentie comme un danger, le fameux « péril jaune ». Selon Henri Massis, le philosophe, pour se défendre, l'Occident « attaqué» doit: « revenir à cette spiritualité catholique [...] [du] treizième siècle36 ». Si Jacques de Saule figure parmi ses disciples puisqu'il « s'était voué au Moyen-Âge par le choix de sa vivante spiritualité qu'il présentait comme remède aux maux de l'Occident» (p. 178), il est en revanche ouvert à l'Asie que Massis rejette. Dans le roman, au lieu de défendre contre l'Asie, l'amour du Moyen-Âge rapproche de l'Asie. C'est parce que l'oncle est ouvert à la spiritualité asiatique, presque métis, que sa nièce le désire sexuellement: « Qu'il me plût de manière physique [...] je n'en pouvais douter lorsqu'il m'expliquait cette époque [...], ses os me rappelaient la structure des cathédrales et cette comparaison établissait un rapprochement entre ce [...] français et les ascèses d'Angkor» (p. 178). Pas question d'hériter d'une France matérialiste, technologique, moderne; ce qu'Atman veut porter, c'est la France spirituelle, celle de Racine, des cathédrales, du Moyen-Âge. L'inceste avec l'oncle est métissant: « de l'Occident visible à l'Orient invisible, l'unité s'accomplit le temps d'un baiser» (p. 224) et heureux: « dans le grand gong vibrant, [l'oncle] [...] trouva sa femme couchée [...] et vers le grand gong amoureux et joyeux, il se baissa pour [la] prendre. [...] Le grand gong [...] se mit doucement à gémir de joie et d'amour» (p. 239). Bien qu'ils aient été bannis dans lajungle, ils « ne regrettent ni l'Europe, ni l'Asie» (p. 237). En répondant par ce mariage heureux, aux « Appels de l'Orient », Makhali-Phal se prononce implicitement sur le colonialisme. Non seulement elle renverse et féminise le mythe familial colonial - c'est maintenant la fille qui élève le père - mais elle touche aussi aux interrogations concernant le système à appliquer en Indochine. De plus en plus de grands coloniaux, entre autres Albert Sarraut, reconnaissent la résistance des cultures de l'Indochine et l'échec de
32 Voir, entre-autres: «Les appels de l'Orient », Les Cahiers du mois, n° 9-10, Paris, Éd. Emile Paul, 1925,397 p. Questionnaire sur les relations Occident-Orient, soumis aux intellectuels de l'époque comme André Gide, Sylvain Lévi, Paul Valéry etc. 33 «La Crise de l'esprit» (01-08-1919), Variété J, Paris, Éd. de La Nouvelle Revue Française, 1924,271 p., p. 11. 34 Daniel Durosay, « La Tentation de l'Occident. Notice », dans: André Malraux, op. cit., pp. 887-904, p. 894. 35 André Malraux, op. cit. (1926), dans: André Malraux, op. cil., pp. 57-111. 36Défense de l'Occident, Paris, Plon, 1927,281 p., p. 259.

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l'assimilation. Ils prônent une colonisation plus libérale propagée en termes empruntés au langage amoureux: un « rapprochement» entre les peuples assurera le « mariage» et évitera le « divorce ». Il faut: « désormais [s']adapter [...] aux traditions morales et religieuses [du pays]37 », veiller à: « faire aimer et apprécier la France et son œuvre en Indochine38 », travailler: « à l'apprivoisement, au rapprochement, à l'entente mutuelle39 ». Si ce programme de « rapprochement» existe sur papier, le journaliste Duong- VanLoi constate que ce sont des: « sentiments platoniques» sans effet sur le régime: « d'oppression [...] [qui] maintient [le peuple] dans la servitude40 ». Quant au révolutionnaire Nguyen-An-Ninh, il taxe de naïveté ceux qui accordent quelque crédibilité à « Albert Sarraut [...] ses mensonges, son hypocrisie» et à 1'« œuvre sentimentale [de] [...] la France41 ». Vu le régime d'inégalité, le rapprochement est un leurre. Les romans coloniaux dévoilent eux-aussi leurs doutes quant au « rapprochement» : les mariages mixtes s'y soldent par l'échec et les métis y meurent souvent de mort violente. Chez Makhali-Phal, même si l'héroïne meurt assassinée, l'amour est possible entre deux êtres métissés; il se réalise néanmoins hors du système, dans une jungle qui n'est ni la métropole, ni la colonie. Faisant implicitement la critique d'une société fermée à l'Asie, qui exclut le « rapprochement », rejette le métissage, Makhali-Phal rejoint le point de vue de Duong-Van-Loi et Nguyen-An-Ninh. Cette jungle ressemble d'assez près au « tiers-espace42 » ; ce concept élaboré par Homi Bhabha à partir du processus de communication d'un énoncé entre deux « lieux» Ge et tu). La production du sens, qui n'est jamais ni un lieu, ni l'autre, requiert leur mobilisation dans le passage par un troisième espace. Décrite en termes négatifs (ni-ni), la jungle est ce tiers-espace qui permet « d'articuler des pratiques [...] culturelles différentes 43 » - le mariage heureux avec l'oncle. En revanche, cette jungle accueille des protagonistes ne se souciant guère d': « établi[r] de nouvelles structures d'autorité, de nouvelles initiatives politiques44 ». Avec Makhali-Phal, le concept de tiers-espace perd de la puissance politique que lui associait Homi Bhabha. L'amour dans la jungle ne mène pas à la puissance d'actionpoliti37 Grandeur et servitude coloniales, Paris, Éd. du Sagittaire, 1931,285 p., p. 150. 38 Paul Monnet, « Lettre à M. le Gouverneur Général A. Varenne» (1926), Français et Annamites. Entre deux/eux, Paris, Rieder, 1928,424 p., pp. 146-158, p. 148. 39 Georges Hardy, « La Femme et la politique indigène », dans: Jean-Louis Faure, dir., La Vie aux colonies, Paris, Larose, 1938,476 p., pp. 241-270, p. 248. 40 « Réponses à la conférence de Paul Monnet », Echo annamite, 5-8 juillet 1926, dans: Paul Monnet, op. cit.. pp. 169-177, p. 171. 41La France en Indochine, Paris, A. et F. Debeauve, 1925,29 p., p. 8 et p. 3.
42

Homi K. Bhabha, The Location a/Culture, Londres/New York, Routledge, 1994,285 p.,

p. 36 sqq. 43 Homi K. Bhabha, « Le tiers-espace. Entretien avec Homi Bhabha », trad. de Christophe Degoutin et Jérôme Vidal, Multitudes (26), sept. 2006, pp. 95-107, p. 99. 44 Ibidem.

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que, à l'agency de l'oncle et de la nièce. Du reste, leur union ne dure pas ; un autre personnage vient se manifester, le Christ, qui transforme le retour au pays natal en révélation religieuse. Le père métaphysique

Le lendemainde sa nuit de noce: « Le tigre [H'] réveilla [Atman]. ['00] Elle
se dressa sur le lit et regarda son mari nu endormi. [...] Et soudain prenant conscience de sa volonté de le dépasser et de son pouvoir de bondir au delà

de l'amour terrestre, elle franchit le corps de l'homme

[H']

et s'élança dans

la jungle45 ». À mon avis, les nouvelles facultés d'Atman montrent d'une part qu'elle a hérité de l'énergie de l'oncle et, d'autre part, que leur union n'est qu'un adjuvant, une étape. On ne peut conclure au rejet du métissage; Atman dépasse l'amour terrestre, pour trouver, non pas « une culture homogène46 »comme dit Richard Serrano, mais l'amour du Père. D'ailleurs, l'union spirituelle aboutit également à une forme métisse. L'appel de la jungle est une polyphonie où Atman reconnaît la voix des ancêtres, de Bouddha et du Christ. Si la jungle tiers-espace est le lieu de l'exclusion sociale (ni-ni), elle devient lieu inclusif (et-et-et), figurant une

cohabitation spirituelle salvatrice: « le Christ exigeait qu'elle l'aime avec tous ses ancêtres d'Asie. Et l'aimant, qu'elle les unisse à ceux d'Europe» (p. 246). S'il n'est pas ici question du père mais du fils, celui-ci mène évidemment à celui-là et, comme on s'en doute, à une relation physique et « patriphore » :
[00']

Atman avait enfin trouvé l'amour. [..,] Ce corps de jeune femme avait été séduit [...] par plus irrésistible que son amant [...] [par] l'Invisible [...]. Ce corps délicat avait marché tout le jour [.,.] et portant Dieu, il [.,.] était joie [.,.] ; il aurait pu marcher à son gré sur l'eau [..,] ; il aurait pu voler [...], s'il avait voulu; il commandait à toute l'armée des ancêtres; de l'aube jusqu'au soir, il fut heureux.47

L'agency, la puissance de ce tiers-espace n'est pas terrestre, culturelle ou politique; elle est spirituelle. De « patriphore », Atman devient « Patriphore » : porteuse du Père. La dimension physique de cette union, ainsi que le parallélisme avec la relation au père khmer m'incitent à maintenir le terme « inceste », même si la jouissance du corps d'Atman est aussi une extase mystique, une « plongée vers la jouissance de Dieu48 », mais le pmajuscule ajoute cette nuance. Cette étape est donc, à nouveau, un « inceste Patriphore ». L'auteur transforme ici une image religieuse bien connue, celle de la pietà. La femme n'est plus la mère douloureusement porteuse du corps de son fils décédé, mais la fille glorieusement porteuse du corps d'un père mé45

p. 240. Mes italiques.

46 Op. cit., p. 121. Ma traduction. 47 p. 247. Mes italiques. 48 Jacques Lacan, op. cil., p. 90.

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Emmanuelle Radar

taphysique qu'elle ressuscite. Réécrivant la passion du Christ, Makhali-Phal en arrive à féminiser la trinité lorsqu'une Atman-Christ perdue dans la jungle, craint que le(s) père(s) ne l'ai(en)t abandonnée: « quand le soir descendit [...J, ces hommes formidables, les ancêtres d'Angkor, se retirèrent brutalement d'Atman en emportant le Christ. [... J son corps, [... J redevint individuel et lourd49 ». Cette allusion à l'individualité me porte à croire que plusieurs spiritualités jouent ici. L'onomastique révèle l'importance, non seulement Des Noms-du-Père, mais aussi du celui de la fille. Concept de philosophie indienne, l' « atman50 » ou âme individuelle, contribue à la « moksa » : délivrance du monde des renaissances. Un autre concept y concourt également: « brahman », l'âme universelle, principe cosmique à partir duquel toutes les choses existent. La «moksa» s'atteint par la connaissance que ces deux concepts sont identiques. Selon moi, le roman établit un parallèle entre le dieu du christianisme et le principe cosmique hindou puisque la quête de « brahman» et celle du « Père» trouvent leur aboutissement dans une « Patriphorie » où le corps d'Atman n'est plus individuel. Dans sa mort, la fille incorpore simultanément la passion du Christ, la quête de la « moksa » et un rituel djaraï. Cette fin « Patriphore » vient exhausser l'ultime vœu de l'héroïne: «Mon Dieu, [...J Faites que je meure d'amour pour mon père [...J » (p. 255). La Favorite de dix ans qui s'ouvrait sur le manque d'amour paternel se termine sur la mort de la fille dans l'amour du Père. En conclusion, on peut dire que c'est bien l'inceste fille-père qui ponctue le roman et fait avancer la narration. La relation physique avec les figures paternelles permet à la fille de devenir « patriphore » : porteuse glorieuse des héritages paternels successifs qu'elle ressuscite. Puisque ces divers incestes « patriphores » sont métissants, Bernard Hue a raison de voir en l'héroïne un modèle de métissage réussi. Son analyse accorde cependant peu d'importance à la mort d'Atman, alors que cette fin incite justement Richard Serrano à conclure au rejet du métissage. En fait, en considérant la relation fille-père, on comprend que l'union métisse et culturelle avec l'oncle, n'est pas rejetée, mais dépassée pour atteindre une union spirituelle métisse avec le Créateur. La question du métissage est alors subordonnée à la quête de l'amour paternel, qui est le véritable objet de l'action. C'est dans lajungle primitive, ce tiers-espace spirituel, que l'héroïne trouve le bonheur dans un ultime « inceste Patriphore ».

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50Voir: « Atman », Encyclopédie Universa/is : www.universalis.ft, ; « Madhva », The Internet Enclopedia of Philosophy, www.iep.utm.edu et « Brahmanisme », Wikipedia,
frowikipedia.org.

p. 249. Mes italiques.

Cette analyse est le résumé succinct des informations trouvées sur la toile. Une étude plus détaillée de l'hindouisme et du bouddhisme serait certainement utile mais déborderait des cadres de cet article.

La Favorite de dix ans de Makhali-Phal

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En jouant avec les arguments du colonialisme, La Favorite de dix ans apporte des réponses peu communes aux questions culturelles qui continuent à préoccuper notre début de XXI" siècle: l'héritage culturel, la patrie, le mariage des cultures, etc. C'est aussi un roman original dans lequel certaines de nos conceptions culturelles sont renversées: l'inceste enfante la culture et la fille élève ses pères. Il bouleverse en outre de nombreux mythes religieux : la pietà devient la fille de père qu'elle ressuscite glorieusement, la trinité chrétienne se féminise et la passion du Christ rejoint la quête de la « moksa » hindoue. Je me range ici sans réserve à l'opinion de Richard Serrano: Makhali-PMI est un auteur à redécouvrir.