Renaître en Tasmanie

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La vie de Prune n’est plus la même depuis la perte de sa sœur jumelle. Persuadée d’être responsable de sa disparition, elle a grandi dans la tristesse et la solitude, abandonnant tout ce qui avait enchanté son enfance : l’amour de sa famille, les chevaux et la Tasmanie. C’est en retournant sur le lieu de l’accident, en affrontant ses peurs et son passé, que Prune retrouvera les amours qui lui ont tant manqué.

Qui peut bien vouloir du mal à Prune ? L’ennemi caché s’en prendra-t-il au jeune étalon sauvage qu’elle recueille au ranch ? Qui saura la protéger du danger, et ramener son sourire ?

Renaître en Tasmanie est un premier roman surprenant, où une plume sensible et talentueuse nous emmène en voyage, et met en relief une histoire pleine de rebondissements.


Publié le : mardi 16 février 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782313000113
Nombre de pages : 244
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LAUREBENET T
Renaître en Tasmanie ROMAN
É C @ DITIONS HEMINS DE TR VERSE
TABLE DES MATIÈRES PROLOGUE 9
PREMIÈRE PARTIE : ORIGINE 16 DEUXIÈME PARTIE : FUSION 68 TROISIÈME PARTIE : MENACES 144
QUATRIÈME PARTIE : FINALEMENT ? 265 ÉPILOGUE 327
Prologue
Tasmanie, Cradle Mountains, Australie 9 juillet 2003 La lumière dure du soleil de midi frappait la nuque des rochers à longs jets continus. L’herbe secouée
par une brise tiède était cassante, jaunie par la fournaise : il n’avait pas plu depuis plusieurs semaines. Par endroits, le sol se craquelait, parcouru de lézardes bigarrées. Surplombant la colline de leur hauteur imposante, quelques pins de Huon tentaient de survivre, écrasés par le poids de la canicule. Même l'ombre des chevaux avait été avalée par les traits de lumière avides, et il n'en subsistait qu'une ébauche grise sur le sable. Je tentais d'y reconnaître la silhouette de ma jument lorsque Paprika a lancé – Eh, tu vois cette pente ? Pense au galop qu'on peut se faire, là... – À condition d'arriver entières en bas, on pourrait peut-être carrément continuer jusqu'à la falaise suivante... ai-je acquiescé. Je relève le défi ! Devant nous, Maman s'est retournée, une main sur la croupe de Sheila, sa jument : – Petit galop, alors, a-t-elle modéré, l'arcade des sourcils légèrement crispée en signe d'appréhension. Ma soeur et moi avons échangé un regard complice. Nous passions tous nos étés en Australie depuis tellement longtemps que nous avions fini par prendre l’habitude de monter à cheval au milieu des paysages torturés de Tasmanie. Les Cradle Mountains, familièrement appelées « région aux trois mille lacs » par les habitants ne constituaient qu'une nouvelle preuve de la complicité qui nous unissait à la région. Une piste à tracer, un jeu. Le chemin de randonnée que nous avions emprunté serpentait entre les falaises à la terre asséchée par le manque d’eau et les tumulus, restes d’anciennes coulées de lave. Sous les sabots des chevaux, l'irrégularité du sol aurait pu paraître une menace, mais elle n'était qu'une règle de notre jeu. Nous connaissions la région par coeur ainsi que ses dangers. Pour ma part, je faisais entièrement confiance à Orientale. Cette petite jument gris pommelé provenait de l'élevage de mon grand-père. Ce dernier avait accepté de nous prêter ses montures à ma soeur jumelle, Paprika, ma mère, Eléa et moi ; pour nous permettre de faire une randonnée de dix jours à cheval avant de passer le voir dans son ranch, où mon père nous rejoindrait, le brasier des Cradle Mountains ne l'attirant que modérément. Il n'avait pas tort : il faisait tellement chaud qu'entre mes mollets, le cuir de la selle me brûlait. Les flancs d'Orientale étaient mouillés d'une écume mousseuse qui dessinait des vagues sur sa robe. Paprika a crié : – Trois, deux, un… partez ! Aussitôt, Atlas, son jeune cheval est parti au petit galop, habilement guidé par sa cavalière entre les roches volcaniques rugueuses. – Tricheuse ! l’ai-je accusée en serrant à mon tour les flancs d’Orientale entre mes mollets. Tu pars avant tout le monde ! Pour la rejoindre, j’ai lancé mon cheval au grand galop. – Les filles ! a ordonné ma mère. Moins vite ; c’est dangereux ! Sheila a pris le galop à son tour. Penchée sur l’encolure d’Orientale, ses crins argentés m’éclaboussant la figure en la griffant à demi, je n’ai pas pu retenir un éclat de rire. Sous moi, le crescendo des sabots qui foulaient le sol m'emportait, un vent sec et aride me poussait vers Paprika que j’étais sûre de rattraper, chaque parcelle de mon corps était en osmose avec les mouvements fluides d’Orientale. Mes yeux me piquaient bien un peu, mais mon sentiment de parfaite complicité avec ma jument compensait largement ce désagrément. – Hé, Paprika ! ai-je hurlé en me redressant. Je suis déjà juste derrière toi ! Ma soeur s’est retournée juste au moment où Orientale trébuchait. J’ai vu ses pupilles s’agrandir d’effroi en même temps qu’elle tentait de m’avertir – trop tard : – Attention ! – Ma jument avait déjà heurté de l’antérieure gauche une saillie rocheuse particulièrement pointue. Avec un hennissement de douleur, elle a basculé vers le sol dans un tourbillon de crins blancs et de rayons de soleil mêlés… – J’ai hurlé, un bref hurlement strident que Paprika a repris en appelant : – Maman ! Viens, vite ! – C'est mon bras qui s'est brisé sur le sol le premier, le reste de mon corps s'est écroulé dessus. Quelque part, autour de moi, en moi, un craquement a retenti.
– Orientale s’est étalée de tout son long sur le sable brûlant, l’écume blanche s’est envolée tout autour d’elle ; elle ne devait jamais se relever. – Paprika s’est agenouillée à côté de moi et a demandé d’une voix blanche : – Ça va ? Ça va ? Oh, je t’en prie, dis-moi que ça va ! – Paprika… ai-je réussi à balbutier. Je… je crois que mon bras est… – Ma soeur a posé une main sur mon front en s’affolant : – Chut, ne parle surtout pas ! Maman est arrivée au galop. Elle est descendue de cheval avec ce mouvement fluide que les cavaliers nés exécutent si naturellement, mais lorsqu’elle s’est précipitée vers nous, sa démarche était raidie par l’angoisse et sa voix hachée par l’anxiété : – Oh, mon Dieu ! Ma chérie, tu n’as rien ? La douleur commençait à envahir mes sens comme elle sait si bien le faire. Déjà, j'y voyais moins clair ; ma respiration s’est faite sifflante. J’ai pourtant remarqué que mon bras droit formait un angle étrange avec le reste de mon corps, comme si on l’avait collé à cet endroit par hasard, sans prendre garde à l’aligner avec les autres os. Comme s’il n’en restait qu’un morceau de muscles déchirés. J’ai murmuré : – Maman… mon bras, il… Ma mère s’est penchée vers moi : – On s’en occupe, trésor… Ce… ce n’est rien, tu vas voir… Elle s’est redressée et a ordonné d’une voix soudain beaucoup plus ferme : – Paprika, tu vas aller chercher du secours. Prends Atlas, retourne au gîte en faisant bien attention et préviens quelqu'un, n'importe qui. Pendant ce temps, je vais faire monter ta soeur sur le dos de Sheila et nous te suivrons de loin. Paprika a hoché la tête, le temps pour maman de marquer une courte pause avant d’ajouter doucement : – Il n’y a rien à faire pour Orientale. Sa voix s'enroulait autour de moi comme un morceau de caoutchouc sans que j'en comprenne le sens. La souffrance brûlait chaque partie de mon corps, écrasant mes résidus de conscience. J’avais beau lutter, me débattre, rester farouchement accrochée à la lucidité, cette douleur était bien plus forte que moi : j’ai gémi, puis sangloté sans pouvoir m’arrêter. Paprika m’a effleuré la joue : – Je reviens, a-t-elle soufflé. Tiens le coup. – Fais vite, me suis-je entendue supplier. Elle a enfourché Atlas et il est parti au galop. Le rythme des foulées l'a emportée si vite que je ne suis pas sûre d'avoir réussi à comprendre ce qui s'est réellement passé. Dans sa précipitation, Paprika n’a pas remarqué, pas plus que moi ou maman, que la falaise au bord de laquelle galopait bravement son cheval déjà épuisé était friable et peu solide – le piège des Cradle Mountains, un piège que pourtant je connaissais bien… Sous les sabots d’Atlas qui fouettaient le sable, le sol s’est effondré. Dans ma semi-conscience, j’ai vu ma soeur et sa monture basculer à leur tour. Sauf qu’eux ont eu moins de chance que moi. À cause du précipice, en bas. J’ai haleté : – PAPRIKA ! Un cri. Un hennissement. La chevelure de ma soeur qui disparaissait, happée par le gouffre. Le bruit de la chute. Horriblement net. Comme une fleur qui se coupe…
Elle se réveilla en hurlant.
Première partie : Origine
CHAPITRE 1
Tasmanie, côte ouest 1 juin 005 Rien ne semblait indiquer sa présence. Le frôlement des sabots sur le sol dur s'entendait à peine, couvert par le murmure de la rivière ; la couleur isabelle de sa robe avait fondu dans le bronze des troncs. Et pourtant, il était là, au petit trot sur les pierres tranchantes. La cadence des foulées rythmait le souffle du vent de petits soupirs nets et réguliers. Il longeait la rivière en remontant vers le nord. Le torrent, lui, descendait au sud en sautant de pierre en pierre avec un rire cristallin, laissant parfois apparaître entre ses eaux pures l’éclat d’un poisson, avant de se cacher sous un amas de rochers, presque pudiquement. Le cheval levait haut les antérieurs ; de temps et temps, une petite vague provenant de la source venait tacheter ses membres de fines gouttelettes d’eau. Il les cherchait. La veille, le troupeau était parti en direction du nord : la jument dominante du groupe avait senti la présence indésirable d’un prédateur, non loin de la petite prairie où ils s'étaient établis depuis quelques jours. L’étalon du troupeau avait alors forcé tous les autres chevaux à fuir vers le nord, à grand renfort de coups de dents pour motiver les plus paresseux. Mais lui, il avait pris son temps. Alors que les siens partaient à pleine vitesse, il s’était contenté de les suivre au petit trot, de loin. Depuis deux jours, il était sur leurs traces, relevant les indices de leur présence : une empreinte de sabot laissée dans la boue, un tas de crottins frais, une odeur infime apportée par la brise chaude… Il ne pouvait pas les perdre. Devant lui, le troupeau lui laissait des signes évidents. Et il veillait sur les siens en les suivant, comme pour s’assurer qu’aucun prédateur ne les pistait. Il était leur éclaireur, leur bouclier. Leur protecteur.
*
Paris, France 1 juin 005 Elle se réveilla en hurlant. Le drap s’enroulait autour de son corps trempé de sueur, la serrant à l’étouffer. Elle se tortilla en criant de plus belle, terrorisée.
Déjà, une lumière s’allumait dans le couloir ; le bruit des pas précipités monta jusqu'à elle, désordonné, paniqué. La porte de la chambre s’ouvrit à la volée : – Ma chérie, tu fais encore un cauchemar ? Je t’ai entendue crier… Péniblement, Prune ouvrit les yeux. Dans la pénombre de la pièce, elle discerna la figure aux traits forts et carrés de son père. Celui-ci lui saisit la main : – Tout va bien ? La jeune fille ouvrit la bouche. Parler allait lui coûter un terrible effort, elle le savait. Même si elle s’était entraînée à empêcher sa voix de trembler. – Oui, souffla-t-elle seulement. Elle tourna machinalement la tête vers le cadran lumineux de son réveil. Trois heures cinq du matin, indiquaient les chiffres phosphorescents. Son père suivit son regard et reprit d’un ton rassurant : – Ne t’en fais pas, tu vas te rendormir. Tu dois être un peu stressée, c'est tout, demain est un jour important... Elle haussa les épaules : – Pas plus que ça. Dans l'obscurité, la courbe dessinée par la mâchoire de son père se crispa. Sans doute ne savait-il pas comment réagir face à cette nouvelle attaque. L’espace d’un court instant, la jeune fille vit danser dans ses yeux une lueur d’inquiétude. Elle retira sa main de celle de son père et grogna : – Tu peux aller te recoucher, Papa. – Tu es sûre ? interrogea-t-il doucement. Tu ne veux pas, par exemple, une tisane avec du miel pour te calmer ? – Non. Elle n’avait même pas envie de répondre poliment, c’était au dessus de ses forces. Elle aurait voulu qu’il la laisse seule, perdue dans son lit, en bon marin solitaire, fidèle à sa barque jusque dans le naufrage. Son père insista : – Ou alors, veux-tu un somnifère ? – Non, répéta-t-elle. Et, pour clore la discussion, elle s’enfuit sous la couette duveteuse, les genoux pliés, oubliant la chaleur moite et ses doigts poissés de sueur. Son père demanda : – Que vas-tu faire ? Que répondre ? La vérité ou ce qui devrait l’être ? La jeune fille murmura : – Dormir. La vérité n'était pas ce qu'il attendait, de toute façon. Son père effleura du bout des doigts une mèche de ses courts cheveux, tout ce qui dépassait du cocon formé par la couette, puis se dirigea vers la porte. Au moment où Prune se crut enfin libre, son père se retourna et chuchota : – Prune… Je t’ai entendue appeler Paprika. Silence. Respiration haletante. Ne pas craquer. Ne rien dire. Souffrir seule. Seule. – Je n’ai appelé personne, trancha Prune. Son père soupira et referma la porte de sa chambre en prenant garde de ne pas la claquer. Dès que le bruit de ses pas se fut évanoui, Prune repoussa la couette et s’assit en tailleur sur son lit. La jeune fille posa ses mains sur ses paupières brûlantes. « Ce que je veux, papa, songea-t-elle, c’est dormir, dormir pour oublier, cesser de revoir dans ma tête toutes ces images, oublier, oublier… » Oublier qui ? Oublier quoi ? Prune eut un sourire amer. Elle savait que cette fois, elle ne se rendormirait pas.
*
Driiiiii-iiiing ! Prune éteignit son réveil machinalement ; il ne lui servait à rien. Comme prévu, elle ne s’était pas rendormie. Il aurait été tellement facile de se réfugier dans un drap de sommeil peuplé de rêves paradisiaques. Mais elle, si elle dormait, elle revoyait Paprika Baudoux et sa chute inévitable…
« Je préfère rester éveillée », se répétait farouchement la jeune fille. Et, de fait, elle avait à peine dormi. Si Paprika avait été la, elle lui aurait probablement servi un petit sermon, mi-moqueur, mi-contrarié : « Oh, Pruneau, c'est pas raisonnable ! Aujourd’hui, tu vas encore avoir le cerveau dans le derrière ! » Sauf que Paprika n’était pas là. Rageusement, Prune secoua la tête de droite à gauche pour chasser ses larmes. À cet instant, venue de l’autre côté de la porte, la voix de son père, Valentin Baudoux, se fit entendre : – Prune ? Le petit déjeuner est prêt ! Elle ne prit pas la peine de répondre. Après tout, il savait qu’elle n’était pas sourde… La jeune fille passa une main dans ses courts cheveux d'ébène que la nuit avait ébouriffés, tout en s’observant rapidement dans le miroir rond accroché sur le mur de sa chambre, face au lit. En face d'elle, l'autre Prune la contemplait de ses immenses yeux dorés. C'était drôle, mais même leur couleur s'affadissait au milieu de sa figure pâle. Le relief de son visage semblait avoir été avalé de l'intérieur, il n'en subsistait que des creux : joues creuses, pommettes creuses, regard creux. « Je ressemble à un fantôme », constata ironiquement la jeune fille. Mais c’était le cadet de ses soucis. Un coup fit trembler sa porte : – Pru-u-une ! appela la voix joyeuse de Valentin Baudoux. Tu te dépêches ? Ça refroidit, mon coeur ! A contrecoeur, Prune marmonna : – J’arrive… D’ordinaire, son père ne faisait pas tant de cérémonies pour le petit déjeuner. Autrefois, quatre ou cinq ans auparavant (un petit laps de temps, une éternité), c’était un vrai moment de fête, le seul repas où toute la famille mangeait ensemble. Avant. Comme cette époque paraissait lointaine, et tellement heureuse ! Un bonheur inaccessible maintenant, un parfum de joie dont les effluves persistants lui échappaient, la fuyaient, la narguaient. Depuis, tellement de choses avaient changé. Aujourd’hui, elle vivait seule, avec son père. Le divorce de ses parents avait définitivement matérialisé la frontière entre l'avant et l'après, un an auparavant, quelques mois à peine après l’accident dans les Cradle Mountains qui avait coûté la vie à sa jumelle. Prune n’eut pas le temps de se remémorer-ressasser-rabâcher cette horrible période, car son père cria pour la troisième fois : – Mais Prune, zut, à la fin ! La jeune fille ouvrit en grand la porte de sa chambre et hurla dans le vide du corridor : – Mais laisse-moi sortir du lit ! D’abord, tu peux très bien déjeuner tout seul, t’as pas besoin de moi ! Un silence glacé suivit ses paroles. Pas le froid agréable qu’on ressent quand quelques flocons de neige se mettent à tomber, non, un vrai silence de mort, comme elle les détestait, où le dialogue gèle avant d'avoir franchi la distance entre leurs deux corps. Puis la silhouette de son père se dessina au bout du petit couloir. Il était déjà habillé, faisant prendre conscience à Prune de son long T-shirt rouge et rapiécé qui lui servait de chemise de nuit. Elle avait froid, froid de bonheur et de rire, froid de joie et de raison de vivre. Il ne comprenait pas ça. Parce qu’elle ne le lui disait jamais ? Le père et la fille s’affrontèrent un court instant du regard avant que ce dernier n’explique d’un ton qui n’avait plus rien de gai : – J’ai préparé des gaufres, aujourd’hui. Je me suis dit que tu avais besoin de courage avec la rude journée qui t’attend. Agacée, Prune leva les yeux au ciel : – Papa, je passe juste mon Brevet des Collèges, comme des centaines d’élèves en classe de troisième dans ce pays ! Franchement, ça n’était pas la peine de cuisiner. Un éclair de tristesse traversa les yeux sombres de Valentin, mais il se reprit vite et riposta d’un ton sec : – Bon, enfin, maintenant que c’est chaud, il faut bien les manger, de toute façon. Je les ai cuites comme tu les aimes, tu sais, dorées dessus et croustillantes dedans… Prune baissa la tête et pensa : « Non, tu te trompes, Papa : c’est Paprika qui les adorait cuites ainsi, pas moi. Comment est-ce que tu peux encore nous confondre ? » Les yeux noyés de larmes, la jeune fille parvint à articuler : – Je n’ai pas faim. – Très bien ! s’énerva son père. Va t’habiller, tu mangeras après. Il y a des fois où tu m’exaspères. Furieuse, elle retourna dans sa chambre en claquant la porte. Frigorifiée. Elle haïssait cette vie. La moindre allusion à Paprika rendait chaque jour plus impalpable l'odeur du bonheur. Depuis l’accident, c’était comme si l’ancienne Prune était morte, elle aussi, celle qui riait si fort et
parlait toujours si vite. Une autre Prune l’avait remplacée, plus sombre, moins ouverte, comme une bête un peu sauvage qui attaquait pour se protéger. La jeune fille se pencha en avant, face à son miroir, plongeant ses prunelles d’or dans celles de son reflet et murmura : – Prune, rien ne peut te sauver.
CHAPITRE 2
21 juin 2005 Tasmanie, côte ouest Il les avait retrouvés. Les chevaux s’étaient arrêtés à l’orée d’un petit bois humide où le maigre torrent qu’ils n’avaient cessé de suivre ruisselait encore. À l’arrivée du retardataire succéda une cacophonie de hennissements : depuis que le jeune étalon avait sauvé la vie d’un des poulains du groupe, né au début du printemps, ce dernier l’avait pris en amitié, ne cessant de le suivre partout, en imitant chacun de ses gestes. Aujourd’hui, ce même poulain fit timidement un ou deux pas vers lui en hennissant de plus belle, ses petites oreilles noires et duveteuses pointées en avant en traditionnel signe de bienvenue. Le grand cheval, royal, lui accorda un léger coup de tête puis se détourna. Planté sur une hauteur, l’étalon dominant, un gigantesque animal à la robe louvet observait les alentours avec vigilance, au cas où le prédateur qui les avait poussés à fuir les aurait traqués et attendrait qu’ils relâchent leur attention, tapi dans l’ombre des buissons. Le cheval qui avait suivi le troupeau de loin semblait encore trop jeune pour devenir le dominant. Né deux ans et demi auparavant, pendant l’hiver, c’était en fait encore un poulain, mais on avait pu tout aussi bien le confondre avec un adulte. Déjà étonnamment grand, il n’avait pas cette apparence fragile et hésitante des jeunes chevaux. Ses jambes étaient longues et fines à la manière des poulains, mais sous la peau satinée, les muscles semblaient gronder ; son poitrail s'ouvrait sur cet entrelacement nerveux qui frémissait à chacun de ses mouvements. Tombant sur ses jarrets par à-coups fluides, sa queue bien fournie était attachée très haut et voltigeait autour de lui. Les efforts qu’il avait rendus le matin même en trottant si longtemps se voyaient à peine : on ne distinguait pas trace sur sa robe isabelle de sueur ou d’écume. Le jeune cheval s’ébroua puis se dirigea vers la source. L'étalon louvet le suivit longuement du regard. Dans son poitrail de dominant frémissait l'instinct impétueux des chevaux sauvages : il était grand temps de se débarrasser de ce rival indésirable.
*
21 juin 2005 Paris, France – Hé, Prune... Pruuuune ! Attends-moi... Le soupir d'exaspération quotidien lui échappa encore une fois – juste un bref sifflement à peine audible. Prune serra les lèvres. Voilà que ça recommençait : elle était à peine sortie de son immeuble que sa voisine la rattrapait déjà pour faire avec elle le trajet jusqu’au collège. La jeune fille s’arrêta sur le seuil de la porte et marmonna, agacée : – Salut, Audrey. Sans tenir compte de sa mine revêche, sa voisine la gratifia d’un sourire éblouissant. Comme toujours,
elle était très jolie, et, comme toujours, Prune se sentit semblable à un boudin déguisé lorsqu'elle eut embrassé d'un bref regard la silhouette de la jeune fille. « Je me demande, pensa Prune pour la énième fois, pourquoi quelqu'un comme toi s'amuse à perdre son temps avec moi… » Elles se connaissaient depuis une éternité, mais est-ce que ça voulait encore dire quelque chose, maintenant ? Elle avait beau avoir été sa meilleure amie depuis qu'elles avaient sept ans, trop de choses avaient changé depuis ce temps-là, cette relation avait perdu tout son sens. Sans doute parce qu'elle était amputée. Prune, Audrey et… Paprika. C'était leur petit trio, quelques années auparavant. En primaire et au collège, elles avaient accumulé petites bêtises et grosses gaffes au milieu d’éternelles crises de fou rire… Aujourd’hui, c’était différent. Prune ne considérait plus Audrey comme une amie. En fait, pour être totalement sincère, elle n'était même pas sûre de vouloir encore des amis. Elle préférait la solitude. Du moins le croyait-elle encore à ce moment-là. – Tu stresses pour le brevet, mon pruneau ? s’enquit Audrey en lui administrant trois bises retentissantes. – M’appelle pas pruneau, grommela Prune sans pouvoir maîtriser le tremblement de sa voix – c'était le surnom que sa soeur lui donnait. – Excuse-moi, repartit son amie d’un ton léger en traversant la rue au passage piéton. Moi, je suis un peu angoissée. L’avantage, c’est qu’on sera dans la même salle : Prune Baudoux, Audrey Baristang, on ne peut qu’être ensemble, vu la proximité de nos noms… Son pépiement réjoui ponctuait le rythme de leur marche de petits points d'exclamation joyeux. Prune refusait de se l’avouer, mais la présence permanente de sa voisine la rassurait dans le contexte hostile du collège. Depuis la mort de Paprika, Prune haïssait l’école. Ou plutôt, encore pire, elle en avait peur. C'était devenu plus facile de se tenir à l'écart de ce tourbillon humain où elle avait perdu sa place. Les autres s'effritaient sur sa carapace et renonçaient rapidement à lui parler. Elle n'avait qu'à attendre, attendre le moment où la mascarade prendrait fin, où elle pourrait sortir de sa coquille sans être éclaboussée de regards. – Hé, Prune, tu m’écoutes ? demanda Audrey. L’intéressée sursauta : – Euh… bafouilla-t-elle. Toute à ses (sombres) pensées, Prune n’avait pas remarqué qu’elles étaient arrivées devant leur collège. Une foule d’élèves se massait devant un tableau où étaient affichés les numéros des salles dans lesquelles chacun devait aller. Prune suivit mécaniquement Audrey vers les étages supérieurs de l’établissement où elles étaient censées se rendre. La jeune fille avait l’impression de bouger dans du coton. Son esprit tremblotait à l'intérieur d'elle, perdu dans cet anonymat personnifié où tout le monde courait, criait, s'interpelait. Elle sentit à peine Audrey qui la poussait vers une table où une étiquette avait été collée et indiquait « Prune Baudoux – 3ème C ». Prune effleura le papier du regard puis elle sortit de son sac à dos ses papiers d’identité, sa trousse et une règle graduée. Assise deux rangs devant elle, Audrey se retourna dans sa direction d’un air inquiet, ses lèvres formant en silence les mots : « Ça va ? » Prune hocha la tête de haut en bas, la gorge nouée. Décidément, ce matin-là, elle avait du mal à récupérer de sa nuit. Dans sa tête tournoyait encore la chevelure de Paprika qui tombait sans s’arrêter vers le précipice béant… La jeune fille s’obligea à chasser cette image. L’examinateur était déjà en train de distribuer les copies. Elle avait besoin de toute sa concentration. Inspirant avec résignation une puissante goulée d’air, Prune se pencha vers son exercice de français. Le texte auquel étaient associées les questions portait sur un couple de parents qui se disputaient violemment pour un motif dérisoire. Prune frissonna : le thème de l’extrait faisait vibrer sa mémoire et les souvenirs revenaient déjà, encore. C'était un mois après l'accident de Paprika. Le désert commençait son invasion dans leur quatuor amputé, leur trio maladif de famille brisée. Il avait été plus fort qu'Eléa, parce pour elle, le néant s'était superposé à la colère. À l’enterrement de Paprika, Eléa avait hurlé, hurlé sans retenue devant la pierre glacée de la tombe. » Ce n’est pas juste ! » Prune commençait à avoir trop chaud. Les lignes du texte s’enchevêtraient sous ses yeux et parurent soudain se modifier pour écrire une autre histoire. Son histoire. Jamais Eléa n’avait versé une seule larme sur le décès de sa fille. Avait-elle vraiment accepté l’idée que Paprika ne reviendrait plus ? Cette colère, ce trop-plein de rage que personne n'avait compris, lui avait-elle servi d'arme pour détruire la vérité ? « Ce n’est pas juste ! »
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