Rendez-moi ma vie - Tome 1

De
Publié par

Lucie, trente ans, mène une existence plutôt ordinaire auprès de Laurent, un homme caractériel, et de leurs deux enfants. Rêveuse, rebelle, la jeune femme traîne une mélancolie qui la plonge parfois dans des abîmes sombres et destructeurs. Cet état est contrebalancé par un univers intérieur riche où elle discute secrètement avec sa Petite Voix, où ses songes peuvent lui parler et où ses vœux peuvent se matérialiser. Lucie éprouve même une foi infaillible en des Esprits Supérieurs invisibles. Oui, Lucie se sent réellement étrangère à son monde mais surtout à elle-même. Cela aurait pu continuer ainsi mais tout va basculer le jour où Laurent perd la tête pour sa cousine et que son père décède dans des conditions mystérieuses...
Une main malfaisante va lui révéler ses origines : Lucie est Hendymone.


Publié le : jeudi 21 avril 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334059893
Nombre de pages : 356
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05987-9

 

© Edilivre, 2016

Tome I - Rendez-moi ma vie

Prologue

– Il n’en est pas question, vous m’entendez, il n’en est pas question ! vociférait une grosse voix, à la limite de l’apoplexie. Débrouillez-vous comme vous voulez, continua-t-elle sur le même ton. Il est absolument hors de question qu’on la perde aussi.

– Oui, certainement Grand Maître, mais… essaya d’interrompre une autre voix, plus posée.

– Il n’y a pas de MAIS qui compte ! Il en va de notre essence même, bon sang. Pour l’instant, nous maîtrisons encore la situation, mais si notre mystérieux ennemi ouvre le passage, tout sera contaminé. Alors, il nous sera impossible d’enrayer la propagation et je n’ose imaginer. Ne me regardez donc pas avec ces yeux effarés, à moi aussi cela m’arrive. Donc je disais que je n’ose imaginer le chaos qui en découlerait. Quelle catastrophe, termina la grosse voix dans un souffle désolé.

– Que suggérez-vous, alors ? On ne peut tout de même pas débarquer dans sa vie et lui dire « coucou » ! Maîtresse Hendymone, nous sommes les petits hommes verts et en plus de vous sauver de vous-même, nous réclamons votre précieuse et indispensable coopération – proposa une autre voix narquoise.

– Joulag, dit la grosse voix soudain mielleuse, puisque tu te portes volontaire avec autant d’empressement, je te suggère de te rendre immédiatement auprès d’elle et de faire le nécessaire pour que sa folie nous soit épargnée. Après tout, cela fait si longtemps qu’elle rêve de toi.

– Justement, quel choc, répliqua Joulag caustique.

– Qu’importe, je t’ai désigné et il en sera fait selon mes ordres.

– Comme d’habitude. Seulement, je ne suis pas sûr que cette fois-ci vous ayez raison. Vous pourriez aussi bien envoyer Cyrrus ou Cyrros, ils feraient tout aussi bien l’affaire.

– Ils seront là eux aussi, sois en sûr. Mais cesse donc de te perdre en conjectures, pense plutôt à faire bonne impression. De toute façon, tu ne seras pas seul, conclut Exos avec un petit sourire moqueur.

– Vous êtes trop bon, ô Grand Maître Exos.

– Joulag ! le coupa la grosse voix impatiente. Un jour… ton insolence…

Sa phrase resta en suspens, laissant planer un silence menaçant.

Joulag capitula de mauvaise grâce.

– Bien. Je m’incline, puisque je n’ai pas le choix mais je vous aurais prévenu.

– On est bien d’accord. Cela dit, fais très attention. Décidément, je ne me pardonnerai jamais d’avoir été aussi négligent. Maintenant, un réel danger menace.

– Cette peuplade a pourtant…

– CETTE PEUPLADE ? s’énerva à peine Exos, CETTE PEUPLADE, répéta-t-il encore avec force, mais c’est nous !

– Euh… oui… certes… enfin non, s’empêtrait Arium.

Puis, avec plus d’assurance et surtout de réconfort, il insista :

– Ces créatures ont un potentiel d’évolution incroyable. Leurs multiples facettes nous ont laissé entrevoir de nombreuses réalisations. Cela serait dommage de renoncer maintenant à cause d’une erreur. Le fait qu’ils prolifèrent avec autant de malveillance ne veut pas dire que le processus ne peut être inversé. Bien sûr, beaucoup des nôtres se meurent mais… d’autres s’adaptent.

– C’est exact, Arium. Certains résistent mieux que d’autres, mais ils finissent malheureusement par renoncer, leur souffrance est insupportable. Alors peut-être est-il temps de mettre un terme à ce programme ! Le comportement d’Hendymone renforce mon opinion. Cette cadence imposée les tue… tout simplement. Quant à ceux que nous ne contrôlons plus, ils se modifient, s’adaptent et deviennent à leur tour un fléau…

– Grand Maître, l’arrêta Joulag, nous connaissons parfaitement la situation et vous n’avez absolument pas besoin de vous justifier, personne n’est à blâmer dans cette aventure.

– Je sais, je sais. Mais je frémis à l’idée qu’ils puissent s’introduire ici.

Après cet éclat douloureux, Exos reprit :

– Puisque tout le monde sait à quoi s’en tenir, j’ajouterais simplement, qu’il nous faut agir vite mais sans précipitation. La Mânes envisage sérieusement de mettre un terme au projet et de condamner le sas. L’équilibre de Pelagos avant tout ! En attendant que la Grande Sagesse les guide, nous devons nous assurer que l’anneau perlé de Xanagore retourne à la Source. Il renferme aussi les mystérieuses conditions de sa mort ; entre de mauvaises mains il serait notre perte, si ce n’est déjà fait.

Quant à Hendymone, il devient urgent de la préserver d’elle-même et de ceux qui la menacent. Côté stratégie ; de l’indolore. Je suggère une neutralisation amnésique, contrairement aux intentions expéditives de la Mânes.

– Joulag…

– Oui, Grand Maître Exos, lui répondit respectueusement l’intéressé.

– Je sais que tu ne me décevras pas et je serais désolé de te perdre. Mais, une fois auprès de ta source créatrice, la pureté de son entité te protégera.

Joulag l’observa, intrigué par ces paroles énigmatiques.

– J’ai des informations à te communiquer.

(Nous y voilà, pensa Joulag)

Un mutisme pesant vint ponctuer cette introduction peu engageante.

– Il s’avère que la Mânes a capté plusieurs vibrations de pouvoirs inconnus. Mais les plus inquiétantes sont celles qui émettent sur la même fréquence que celles d’Hendymone et, par voie de conséquence, une possible adéquation avec son anneau perlé.

– Mais c’est impossible ! s’exclama Joulag, ahuri. Sauf si…

– Ta déduction se tient, Joulag, confirma Exos sans pouvoir dissimuler son inquiétude. Ce qui est troublant, c’est l’exacte similitude des fréquences entre celles d’Hendymone et de cet être mystérieux. Autre chose nous perturbe.

– Quelle chose ?

– Les vibrations sont équivalentes à celles de l’Innocence.

– La Source Créatrice, émit Joulag dans un souffle, le regard vraiment épaté par tout ce que cela impliquait. De mieux en mieux. C’est tout, je peux y aller à présent ? Je me fais une véritable joie de cette expédition, une joie, maugréa Joulag en s’en allant.

L’être à la grosse voix le regarda partir, amusé, puis d’un ton plus sévère que nécessaire, il reprit, à l’intention d’Arium :

– Dépêchez Cyrrus et Cyrros au moment opportun. Il est temps de stopper les divagations de cette demoiselle ! Et des autres d’ailleurs. Informez-les aussi qu’elle est en possession de son anneau, enfin, normalement.

– Pourquoi normalement ? voulut savoir Arium.

– Je sais que Xanagore l’avait sur lui juste avant de mourir. Depuis, nul ne sait où est cette Clef, mais ses vibrations indiquent qu’elle est très proche de son Élik.

– Oui, mais…

– Pas de « mais », nous n’en savons pas plus pour l’instant, coupa court Exos.

L’Esprit Supérieur s’enferma dans un bref silence, puis continua :

–… Et puis…

– Oui, Grand Maître ?

– Contactez Plektorr au plus vite et trouvez-moi l’Autre. Je refuse de courir le moindre risque. Des ondes identiques à notre Élik sont émises si faiblement et de façon si sporadique, que nous avons vraiment beaucoup de mal à les localiser. Je ne comprends pas comment une telle chose soit possible. Il faut éclaircir cela au plus vite, j’insiste, conclut-il avec autorité.

– Je m’y attelle sur-le-champ, Maître Exos.

– Merci, vous pouvez disposer.

Exos se détourna avec lassitude, l’esprit tourmenté.

Leur prodigieuse expérience allait-elle se retourner contre eux ? Mais grâce à qui ? Et si…

Non, Ce n’était pas possible, Il fallait qu’il en ait le cœur net.

Mais dans l’immédiat, il devait veiller sur son escouade entière et contrecarrer leurs sottises à tous, même si Hendymone détenait le pompon, chuchotait son for intérieur.

Il était presque midi et, en cette fin de septembre, un crachin battait le paysage sans interruption. Les feuilles jonchaient déjà le sol et les trottoirs humides rendaient encore plus tranquilles les rues tristes et maussades de cette petite ville aux pavillons et aux bâtiments bourgeois. La grisaille persistait depuis une bonne semaine, comme pour signifier que l’été était bel et bien terminé.

Dans cette banlieue chic de la région parisienne, un homme en pardessus anthracite à l’allure dégingandée, de taille moyenne et la trentaine, remontait d’un pas pressé l’allée de sa résidence contemporaine, son courrier dans une main. Une grande enveloppe marron se distinguait. Il franchit le seuil de la maison d’un air distrait, manipulant l’enveloppe avec précaution comme s’il s’agissait d’un colis piégé.

Il claqua la porte plus qu’il ne la ferma. Dans le hall, il jeta son manteau dégoulinant dans le vestiaire, déposa le tas d’enveloppes sur la console, sauf la grande, et s’essuya les pieds avec minutie, sans oublier de nettoyer, jusqu’à la maniaquerie, le bout de ses derbys bicolores mouchetés de boue et de pluie. Il allait pénétrer dans le séjour lorsque, se ravisant, il jugea que se déchausser était préférable pour ne pas salir le carrelage éclatant de propreté.

Il enfila ses charentaises et traversa la salle à manger avant de s’installer dans le salon sur le bord d’un canapé en cuir noir. Il décacheta la fameuse enveloppe, parcourut le pli rapidement puis, encore et encore avant de le froisser avec nervosité et de le projeter au hasard, dans un mouvement de hargne, il agita de nouveau l’enveloppe et des photos s’en échappèrent.

– Maudite petite garce ! gronda-t-il en se levant et en faisant les cent pas, une main dans la poche de sa veste à trois boutons. Si tu crois m’avoir de cette façon ! Espèce de… mmmmmmmmm ! Sa rage se coinça dans sa gorge.

Puis, se calmant subitement, le regard vide et glacé, les lèvres pincées en un rictus mauvais, il ramassa la boule de papier coincée entre la télévision et la cheminée moderne, l’étala du plat de la main sur le plateau rectangulaire en verre de la table basse où s’éparpillaient les photos révélatrices, tout en calant un téléphone sans fil contre son oreille.

– On a un problème, dit-il d’un ton abrupt le regard fixé sur les clichés. On peut se voir ?

– De quoi s’agit-il exactement ? demanda une voix ennuyée à l’autre bout du téléphone.

– Je viens de recevoir des documents très dérangeants, lui répondit-il froidement.

– Vous en connaissez l’auteur ? questionna la voix toujours imperturbable.

– Oui, mais je préfère continuer cette conversation ailleurs.

Il griffonna une adresse et, à peine le combiné sur son socle, il sortit sans même se retourner.

Paris, quatorze heures.

La silhouette mince d’une jeune femme aux cheveux noirs, en trench-coat vert d’eau et petit sac à dos crème, tourna le dos au restaurant branché qu’elle venait de quitter, pour pénétrer après dix minutes de marche dans un haut lieu de l’administration. Elle sourit au gardien et se dirigea vers l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton du dernier étage, celui de la direction. Les bureaux étaient encore vides pour la plupart et seul le bruit de quelques conversations et de rires étouffés, qui se mêlaient à des odeurs de café, l’accueillirent. Elle longea un long couloir aux portes entrouvertes ou fermées, la moquette rendant son pas plus feutré. Arrivée à son bureau, elle constata qu’il était désert, mais qu’une tasse fumante était déposée sur la table de travail d’à-côté.

Elle accrocha son manteau à une patère, s’assit devant son bureau, puis posa son sac devant elle. Elle lissait la courte jupe droite de son tailleur strict bleu marine, quand elle remarqua, dans la corbeille d’arrivée du courrier, une grande enveloppe marron.

Tandis qu’elle sortait de son sac un paquet de chewing-gum, elle s’intéressa à cette grande lettre qui lui était personnellement destinée et qui portait la mention « confidentiel ». Le sac à ses pieds, elle déplaça le clavier de son ordinateur pour le substituer à l’enveloppe. Elle la retourna, espérant découvrir un indice sur son expéditeur. Mais rien, même le cachet de la poste ne dévoilait pas son identité. Puis, n’y tenant plus, elle saisit un coupe-papier et la déchira. Trois photos s’en échappèrent en même temps qu’elle extirpait un document. Stoïque, elle lut la page manuscrite et reporta son attention sur les clichés. Déglutissant lentement, elle ne put qu’observer un secret bien gardé. Puis en y regardant de plus près, elle y découvrit bien pire… comment est-ce possible ? !

– La barbe ! s’exclama-t-elle malgré elle, perdant un peu de son flegme légendaire. Quelle emmerdeuse, continua-t-elle en marmonnant de mécontentement.

Sa collègue revenant sur ces entrefaites, elle recouvrit le tout assez maladroitement, à l’aide d’un gros dossier et afficha un sourire de bienvenue.

– Salut Caroline ! lança-t-elle avec une désinvolture feinte.

– Tiens, une revenante, la taquina la nouvelle venue, en se juchant sur un angle de son bureau. Waouh, quelle mine épouvantable.

– Je suis juste épuisée, lui répondit-elle prestement. Je dors peu ces temps-ci.

– Mmm grogna-t-elle, dubitative. Donc, tu n’es pas revenue au boulot en courant. Tant pis, moi qui croyais qu’on te manquait, finit-elle ironiquement.

– Raté. Je suis juste passée chercher quelque chose.

– Ah, et quoi ?

– Oh… euh… eh bien, rien d’important. Clara m’a téléphoné pour m’avertir qu’une lettre personnelle m’avait été adressée.

– Et ?

– Et rien. Je ne l’ai pas trouvée. Je vais aller voir Clara, c’est sûrement elle qui doit l’avoir. Dis-moi… continua-t-elle hésitante, cherchant une excuse plausible pour l’éloigner.

La sonnerie du téléphone lui évita cette corvée.

Dès que son amie s’enquit pour aller décrocher, elle libéra la lettre chiffonnée et les photos écornées aussi rapidement qu’elle le put, pour les glisser adroitement dans son sac.

Ouf ! songea-t-elle, lorsque Caroline raccrocha.

Mais celle-ci lui fit une grimace comique avant de lui expliquer que le grand patron la réclamait.

– Peut-être à tout à l’heure.

Et elle disparut.

Une fois seule, Solange ne perdit pas de temps à rassembler ses affaires et à quitter le bâtiment, l’esprit en ébullition.

Chapitre I

Furolles, Terre des Illusions, quelque part, entre nulle part et ailleurs.

Lucie entrouvrit ses paupières encore lourdes de sommeil, le nez écrasé contre les coussins. Elle se retourna avec précaution, les membres courbaturés, s’entortillant un peu plus dans les draps froissés. Elle observa mollement la lumière tamisée, qui filtrait au travers des persiennes et fixa le plafond sans vraiment le voir. Son esprit dériva alors, au gré de douces senteurs distillées par la brise matinale. Avec plaisir, elle huma d’autres parfums déposés par la fraîcheur de la nuit.

– Par la fraîcheur de la nuit ?

Elle se redressa vivement sur les coudes, la peur subite au ventre, les yeux soudain grands ouverts d’appréhension.

– Ah oui, soupira-t-elle, en se laissant aller paresseusement contre les oreillers. Hier soir, en pénétrant dans la chambre…

Lucie se redressa de nouveau sur ses coudes, l’air perplexe.

– Mais quelle chambre ?

Elle n’eut pas le temps d’achever, qu’un grondement indéfini la fit sursauter, mettant fin à sa cascade de réflexions. Fronçant les sourcils, elle retrouva rapidement ses esprits et les souvenirs de la veille affluèrent.

Elle se revoyait encore, débarquant à Montpellier, après un interminable trajet en train, depuis la capitale. S’éloignant du quai d’arrivée, et un peu plus de sa vie, elle avait été accueillie à la sortie de la gare par une douce clarté.

Elle avait alors offert son visage aux derniers rayons de soleil. Elle s’était sentie aussitôt enveloppée d’une chaleur protectrice, calmant instantanément son corps fébrile. Avant de s’élancer au grand jour, elle avait réajusté d’une main ferme son sac à dos et s’était accrochée plus fort encore à Bakkum, sa peluche fétiche, pour y puiser force et courage. Elle ne voulait surtout pas penser. Elle voulait juste revivre l’incroyable sensation de liberté et de paix qui l’avait envahie, lorsqu’elle s’était retrouvée déambulant dans les rues tortueuses et étroites d’un vieux quartier, en admirant les vestiges du passé. Comme il aurait été facile, dans ces lieux baignés d’histoire, de laisser son imagination romanesque s’enflammer !

Ses pas l’avaient ensuite portée tout naturellement vers la Place de la Comédie, centre animé de la ville. Elle s’était installée à la grande terrasse d’un café datant du début du vingtième siècle et s’était mise à observer la flânerie des promeneurs. Après s’être restaurée, elle était repartie vers la gare, laissant derrière elle musiques et spectacles, à la recherche d’un taxi, afin de continuer son trajet. Son crâne abritait un marteau-piqueur.

Sans grand enthousiasme, elle rejeta les draps et s’en extirpa tandis qu’elle rabaissait son ample tee-shirt en picot rose à l’effigie de « nounours », dans lequel elle était saucissonnée. Elle s’assit enfin sur le bord du lit avec lassitude, les jambes nues suspendues à quelques centimètres du sol. La tête rentrée dans les épaules, les poings enfoncés dans le matelas, Lucie luttait contre ses démons. Apathique, elle visait un point fictif situé quelque part à la frontière de ses pieds. Enfin, un soupçon de vie l’ébranla et son regard vide balaya distraitement la pièce. Elle avait soif, sa bouche était pâteuse. La flemme la laissa cependant clouée sur le lit défait, où l’empreinte de son corps l’attirait comme un aimant.

Dormir, dormir et ne plus jamais se réveiller, semblait lui crier son oreiller encore tiède de sommeil.

Elle s’arracha avec difficulté à la fascination que lui inspirait la vue de son lit et reporta son attention sur son nouvel environnement. Chaque détail avait soudain son importance, tout ce qui l’entourait à présent, dans ce présent, prenait une connotation différente dans l’urgence de la situation.

– Comme c’est étrange d’évoluer dans ce monde sans plus rien y découvrir, à force d’habitudes, d’évidences ou d’indifférences, nourris uniquement par l’égoïsme de notre propre plaisir.

– Je déteste l’avarice des sentiments humains.

Passée sa crise de révolte contre l’envahisseur, elle entreprit d’explorer son territoire.

La chambre, de taille modeste mais confortable, était plutôt douillette avec son crépi blanc et ses dalles de terre cuite. Les meubles massifs, d’inspiration campagnarde, s’harmonisaient avec goût dans ce décor qui sentait bon le bois et la cire.

Ce serait mieux avec des p…, observait distraitement Lucie, en fixant le plafond, tiens… elles poussent, observa-t-elle encore, sans beaucoup plus de réaction.

Puis secouant la tête, elle se sermonna :

– Au lieu de rêvasser, ouvre donc un peu les yeux. Quoique…

(Plutôt un peu bouchée la vue, la coupa une petite voix piquante. Pour ne pas dire carrément en nocturne).

– Oui, tu as raison, soupira lamentablement Lucie, je suis stupide et aveugle.

Tout à son monologue, la petite voix ironique qu’elle connaissait si bien se fit de nouveau entendre.

(Et depuis un sérieux bout de temps. Il n’y a qu’à voir dans quel pétrin tu t’es fourrée. Hi ! Hi ! Hi !)

– C’est ça, moque-toi. Oh, et puis ça suffit, tais-toi ! N’en rajoute pas, ce n’est vraiment pas le moment, je suis tout à fait capable de me disputer avec moi-même et sans ton aide, merci bien ! fulmina Lucie à haute voix, s’adressant à une invisible présence.

Puis comme des larmes de dépit menaçaient de déborder, elle inspira et expira profondément. Elle se leva et fit quelques pas dans la pénombre, pour mieux s’imprégner de l’atmosphère rassurante qui y régnait. La fraîcheur du carrelage lui ramena un peu de raison. Afin de conjurer ses angoisses, elle continua la visite.

Elle apprécia le lit aux proportions généreuses, dont le matelas bien rembourré était calé entre des dosserets à la ligne galbée. Un amas de draps torturés aux couleurs champêtres, coordonnés aux taies d’oreillers tout aussi maltraitées, s’en échappait. En bout de lit, gisait, tire-bouchonnée, une courtepointe à effet de puzzle, imprimée sur fond vanille, qui devait inviter au cocooning lorsqu’elle reprenait sa forme défroissée. L’intérieur de l’armoire révéla des petits sacs de lavande disposés çà et là, et de ravissants cintres, revêtus de raphia et surpiqués de fils rouges assortis de minuscules pompons. Lucie ébaucha un sourire nostalgique en entendant le grincement des battants qu’elle repoussait.

À sa gauche, une imposante porte en bois massif marron foncé, ornée de ferrures – comme celle qui donnait accès à sa chambre – laissait deviner la salle de bains et ses commodités.

La porte à peine poussée, son regard enregistra, avec convoitise, un meuble à colonne, embelli d’un petit vase en céramique débordant d’une multitude de fleurs jaunes. Puis s’aventurant au-delà, elle découvrit avec plaisir deux vasques encastrées dans une grande table à tiroirs, sous laquelle s’exposait, sur une étagère, une pile de serviettes moelleuses aux tons colorés. Le tout était surmonté de deux miroirs, élégamment garnis de quelques accessoires en étain, qui se fondaient à merveille au miel patiné du bois peint.

Enchantée, Lucie fit volte-face. Impatiente de faire peau neuve dans ce havre de paix, elle se dirigea d’un pas alerte vers son sac de voyage, jeté négligemment la veille au pied du lit. Accroupie, elle fourragea dedans et dénicha son nécessaire de toilette ainsi que des vêtements. Tout à coup, elle avait envie d’une bonne douche. Elle avait besoin d’énergie et de vitalité.

Prête pour ton plan de folie ?

Et comment ! Rien de telle qu’une bonne petite vengeance pour se mettre en appétit ! pensa-t-elle ragaillardie.

Un sourire de contentement sur les lèvres, elle ajouta à voix haute :

– Pas pour tout le monde.

De retour dans la salle de bains, elle déposa tranquillement ses affaires sur le fauteuil en rotin, placé à proximité des pieds d’une drôle de baignoire ovale, au ventre gris et à l’émail lisse et crémeux. Des tapis, astucieusement disposés, évitaient aux orteils frileux la fraîcheur d’un carrelage identique à celui de la chambre. Le profond rebord de la fenêtre, taillé dans l’épaisseur impressionnante du mur, abritait un miroir rond en étain sur un socle à pivots. Un peu en retrait, une gigantesque plante verte, aux tiges entrelacées et librement épanouies, faisait immanquablement penser au célèbre « Haricot Magique ». En s’avançant pour saisir le miroir, elle heurta une corbeille tressée qui, déséquilibrée, se renversa avec grâce et presque silencieusement. Un doux cliquetis s’échappa de la poubelle. Lucie voulut la rattraper avec sa cheville mais elle marcha sur de minuscules débris de verres.

– Aïe ! bougonna-t-elle, tout en rejoignant clopin-clopant le fauteuil.

Une exclamation émerveillée franchit ses lèvres, lorsqu’elle avisa la constellation de tous ces petits cristaux multicolores logés sur sa voûte plantaire. Aucune douleur, pas même un filet de sang, si infime soit-il, ne salissait cette décoration pour le moins incongrue.

Le temps de dénicher une pince à épiler, l’état de sa chair était de nouveau d’apparence normale.

Intriguée, elle tordit sa cheville dans tous les sens.

Sur le sol, elle les retrouva tous incrustés sur le tapis.

– Étrange.

Elle s’agenouilla et ramassa les éclats. Dans le creux de sa main, ils semblèrent étinceler de mille feux avant de se ternir brusquement. Cela avait été si bref, qu’elle hésitait encore à y croire. Cependant, elle était certaine de cette douce chaleur qui l’avait aussitôt irradiée, comme un mystérieux appel à la vie. Une sensation indéfinissable ; la virginité d’un mélange de force physique et de puissance mentale renouvelée.

Aux abords de la poubelle renversée, elle put constater que d’autres débris s’y trouvaient. Elle les ramassa eux aussi tout en remettant distraitement la poubelle à sa place. Elle les enveloppa dans un mouchoir en papier et, au lieu de les jeter, posa son écrin improvisé près du miroir en étain.

Remettant à plus tard ce que cet incident avait suscité comme interrogations, Lucie se déshabilla.

Par réflexe et aussi par pudibonderie, elle s’enferma.

On ne sait jamais ! se dit-elle en songeant à toutes ces héroïnes qui se faisaient immanquablement trucider sous leur douche.

Après s’être contemplée méticuleusement dans la glace, elle récupéra entre autres sa brosse à dents pour en faire immédiatement bon usage. Elle se démêla les cheveux avec vigueur et, comme d’habitude, pesta contre leurs boucles folles.

Stoppant net ses éternelles critiques sur son physique, qui avaient le pouvoir écrasant de la démoraliser en moins de temps qu’il n’en fallait, elle ouvrit en grand les robinets, puis les referma aussitôt avec agacement.

Anesthésiée de nouveau par ses idées noires, elle en avait oublié de prendre sa collection de savons, restée dans sa trousse de toilette. L’oubli réparé, elle disposa les produits sur le rebord de la baignoire.

De nouveau, le débit de l’eau se fit entendre. Elle se doucha avec l’impression d’évoluer déjà dans une autre dimension.

– C’est si bizarre cette sensation de se diluer dans l’accomplissement de gestes anodins, quotidiens. Ce sont toujours les mêmes et pourtant si différents. J’ai l’impression d’être deux, comme si je me regardais de l’extérieur, me répétant à l’infini comme un miroir rencontrant un autre miroir. Je suis là, mais je n’existe pas. Je pense, mais ce n’est pas moi.

*
*       *

Pelagos, Terre Originelle

– Alors, où en est-on ? demanda Exos.

– L’esprit d’Hendymone est affaibli, il oscille et son âme aussi. J’ai du mal à régénérer les bonnes couleurs. La bonne nouvelle est qu’elle est à Furolles avec Hamelann.

Un silence s’étira.

– Oui, je sais.

– Sortez-la moi de son délire, tout de suite !

– Ce n’est pas aussi simple. Du sombre se mêle à son esprit et son âme devra se protéger à un moment donné ou à un autre, si Hendymone ne lutte pas.

– Qu’entendez-vous par du sombre ?

– Eh bien, c’est difficile à expliquer. C’est comme un fantôme noir à l’intérieur de son esprit, il est insaisissable, une sorte de seconde âme mais totalement noire.

– Rrra !!!!! ragea Exos. Une âme noire. Eh bien, faites au mieux, je ne sais pas moi, gelez-la !

Exos quitta les lieux, tourmenté et de fort méchante humeur. Il ne connaissait qu’une âme vraiment noire…

*
*       *

Un jet glacé sortit brusquement Lucie de sa transe. D’un geste vif et précis, elle ferma les robinets et resta là, recroquevillée. Elle se sentait déboussolée et en colère, comme à chaque fois qu’elle se laissait emporter par ses analyses fantaisistes sur le sens réel de sa vie. Retournant son désarroi contre les murs, elle se lamentait, des larmes de rage et de désespoir au fond des yeux.

– Je veux que cela cesse. J’en ai assez, assez, assez, il faut que ça s’arrête ! Maintenant ! Cela me fait trop mal.

Dans ces moments-là, tout son être la faisait horriblement souffrir, comme s’il était torturé par un Malin à la poigne de fer et aux ongles acérés.

– Ça suffit ! Tu m’entends, ça suffit ! continuait plus sourdement Lucie.

Seul l’écho de son cœur meurtri lui répondit.

*
*       *

Territoire Sans Tain (Terre des Illusions)

Un sourire nuit bleuté étira les fines lèvres de Mortania. Elle se régalait des tourments infligés à sa proie de marque.

– Ce n’est qu’une question de temps.

*
*       *

Après cet éclat, et à peu près calmée, elle musela ses sentiments sans grand secours pour son moral déjà défaillant. Elle s’écarta de la faïence devenue froide, se frictionna, puis s’habilla. Elle enfila un bermuda kaki assorti d’un court débardeur ficelle, par-dessus un tankini orange.

– Un peu de volonté, et le tour est joué. Pas plus compliqué, s’encouragea une Lucie de plus en plus angoissée.

Elle termina sa toilette aussi bravement que possible.

Elle laissa sécher ses cheveux, s’hydrata légèrement le visage. Pensive, son index effleura malgré elle la petite cicatrice placée entre ses sourcils. Elle la fixa, se rapprocha du miroir.

– Mmmm, grogna Lucie, bizarre, bizarre.

Puis, pour se stimuler, elle fit une grimace, se tira la langue et tourna le dos à son reflet, comme si ces rituels pouvaient la débarrasser de ces monstres inconnus qui la persécutaient.

Elle rassembla en un tour de main ses effets personnels. Pieds nus, elle réintégra la chambre d’un air maussade, où elle rangea succinctement son bric-à-brac. Elle se posta devant la porte-fenêtre et, d’un geste sec, poussa les volets. La triomphante clarté du soleil s’imposa, suivie d’un souffle léger qui fit bruisser le voilage. Elle se sentit agressée par cette luminosité intempestive. Elle semblait la narguer en voulant lui vanter les joies de la vie.

Lucie n’était vraiment pas d’humeur à supporter ce genre de publicité, même affichée par Mère Nature en personne ! Aussi, pour être au diapason avec sa mélancolie, s’intéressa-t-elle au scriban près de la porte d’entrée. Son plateau à tiroirs surmonté de petites niches et autres cachettes, lui valut la naissance surfaite d’histoires d’amours et de lettres érotiques, rédigés dans le plus grand secret par un poète romantique.

Puis un réveil bien mis en évidence sur l’un des chevets, attira son attention. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement. Gros, multicolore, merveille de plastique au tic-tac sonore, il dénotait ; un drôle d’objet embarqué dans sa course à l’échappée.

De toute façon, quelle importance ! Où était la différence ?

Dans cette chambre, elle se sentait en sécurité, tout lui semblait simple et possible. Mais maintenant, à la vue de son temps qui s’amenuisait, ses craintes et ses hésitations reprenaient le dessus. Une bouteille d’eau minérale sur l’autre chevet raviva sa soif, court-circuitant momentanément ses pensées. Malheureusement, elles revinrent en force sans se faire prier dès qu’elle eut fini de se désaltérer.

– Ai-je vraiment le choix ? soupira-t-elle.

On a toujours le choix, lui souffla La Petite Voix.

Lucie remercia silencieusement ce retour.

– J’ai le choix de souffrir, oui, belle alternative. Je suis si fatiguée de cette douleur et je n’ai plus la force de la combattre.

– Au moins, aurais-je une satisfaction, continua-t-elle avec hargne, sentant toute son animosité envers ses ennemis se ranimer, les faire TOUS payer !

En s’injectant ces paroles, elle sentit sa détermination se raffermir. Elle avait tant cherché à les punir. Mais à chaque fois, sa bonne conscience lui avait sapé son enthousiasme florentin, et ses ambitions vengeresses avaient fini par se lasser de ces variations incessantes d’adrénaline. Heureusement, sa rage et sa colère étaient entretenues par le feu de la révolte et rien n’aurait pu l’arrêter. Il fallait juste un peu de temps pour se faire à l’idée de devenir méchante et consentante en s’octroyant les titres de juge, jury et bourreau. Des mois de souffrance inutile, de doutes, de larmes, pendant que ces pervers faisaient les tout beaux.

– Vous devez moins faire les fiers maintenant.

La mine hostile, la respiration saccadée, Lucie revint à la réalité et regarda avec étonnement la bouteille en plastique complètement broyée.

– Bon, il faut vraiment que tu te bouges là, s’admonesta-t-elle.

Tout en se levant, elle jeta un œil sur les aiguilles du fameux réveil et fut surprise de constater que l’heure du déjeuner était déjà bien loin.

(Tant pis)

Après avoir fini de compacter la bouteille, elle la balança avec désinvolture dans une corbeille à papiers et se dirigea à grands pas vers ses bottines en cuir safran, version relique moderne avec fermeture par boucles métalliques, qu’elle enfila rapidement. Elle agrippa ensuite son sac à dos de marin bleu d’où elle en retira un autre plus petit, et entreprit de le charger avec tout ce dont elle avait besoin pour la journée. Elle dissimula vite fait le reste dans le bas de l’armoire.

Une fois prête, elle fit un dernier tour d’horizon, pour être sûre de n’avoir rien oublié et surtout qu’aucune de ses affaires personnelles ne s’exposait impudiquement.

Ses lunettes de soleil sur la tête, sa casquette dans une main et son sac sur l’épaule, elle sortit enfin.

Sur le pas de la porte, elle marqua un temps d’arrêt. Une impression de déjà-vu vint interférer dans son acte. Chacun de ces objets lui était très familier… Lucie ne savait pas comment interpréter son sentiment, c’était comme si la réalité était factice.

Elle mit fin à sa confusion naissante en tirant la porte. Sur le seuil, la contrariété remplaça l’équivoque. L’accès donnant à l’appartement était en fait une sorte de balcon intérieur qui surplombait tout le hall d’entrée de l’hôtel. Cela Lucie aurait pu s’en accommoder si ledit balcon ne se situait ni au premier étage, ni à proximité immédiate d’un unique escalier en bois, trop à découvert, et donc trop indiscret à son goût.

(Et alors, tu te prends pour un agent secret en mission spéciale.)

Lucie ne pouvait s’empêcher de trouver dérangeant que sa chambre soit la toute première et si près de la sortie. Le monde extérieur était trop proche, trop réel. Subitement, elle se sentait vulnérable. Il lui manquait un rempart, n’importe lequel !

Sa réaction était difficile à maîtriser. C’était plus fort qu’elle ! Comme elle ne pouvait partager ses ressentis, elle décida de mettre de côté son attitude saugrenue. Elle réajusta donc son sac sur l’épaule puis introduisit avec conviction la clef dans la serrure tout en contemplant le numéro en fer forgé appliqué sur sa porte.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant