Réponse à M. de Chateaubriand, par M. Plougoulm,...

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A. Ledoux (Paris). 1831. In-8° , 68 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1831
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A
M. DE CHATEAUBRIAND.
IMPRIMERIE D 'EVERA,
Rue du Cadran, n° 16.
REPONSE
A
M. de Chateaubriand,
PAR M. PLOUGOULM,
AVOCAT.
PARIS.
ABEL LEDOUX, ÉDITEUR,
Quai des Augustin, n° 37..
NOVEMBRE 1 851
REPONSE
A
M. DE CHATEAUBRIAND.
« Quiconque publie un ouvrage dans le
» but d'aigrir les esprits, de fomenter les
» divisions, est coupable.: La France a be-
» soin de repos ; il faut verser de l'Huile
» dans nos plaies et non les ranimer et les
» élargir (1). »
(1) M. de Chateaubriand , Réflexions politiques, p. 16.
( 6 )
C'est vous, Monsieur, qui avez écrit ces
lignes ; il doit être, permis de vous juger
d'après vous-même. J'ai lu fort attentive-
ment votre dernier écrit, et il m'a laissé
cette conviction que vous ne l'avez fait que
pour aigrir les esprits et fomenter les divi-
sions. Vous êtes donc coupable : vous vous
étiez condamné d'avance.
Un nomme de votre génie Monsieur,
peut faire beaucoup de bien ou beaucoup
de mal à son pays ; mais la destinée de la
France n'est pas attacbée à votre plume. Il
y a quelque chose de plus fort que votre
imagination, que la toute puissance de votre
style ; c'est la vérité des faits qu'on ne dé-
truit pas en les dénaturant; c'est le bon sens
de la nation que l'on n'égare pas à son gré.
A toute votre: éloquence je vais oppo-
ser quelques réflexions simples. Sans motif
d'ambition ni d'intérêt, je me jette dans
une lutte tout-à-fait inégale. Armé fort à
là légère, sans doute, mais le coeur plein
de l'amour de mon pays, j'ose combattre un
géant et braver les coups de ses satellites.
(7)
Il faut dire d'abord quelques mots de la
proposition sur le bannissement de Char-
les X et de sa famille, laquelle a servi de
motif, ou plutôt de prétexte à votre ou-
vrage , même à votre retour. Je dis de pré-
texte; un homme tel que vous n'en devait
pas employer.
Vous nous aviez fait, Monsieur, de so-
lennels adieux. ; nous étions menacés de
votre éternel silence. Nous pouvions ,
il est vrai, y perdre de beaux ouvrages;
mais quitter la France , quand l'air
qu'on y respire n'est plus bon pour vous.;
vous condamner à l'exil, sans aller pourtant
conspirer à Holy-Rood, c'était une noble
Conduite.
Vous revenez, vous écrivez, et pour-
quoi ? Pour empêcher qu'on ne bannisse les
Bourbons 7 Mais ils sont bannis par un fait
dont une loi ne sera que l'expression. Ce
fait , avez-vous tenté de l'empêcher ? Etes-
vous allé à Saint-Cloud dans les journées
de juillet ? Avez-vous essayé d'éclairer vo-
tre malheureux maître ? de retenir sur le
(8)
penchant de l'abîme la race de saint Louis ?
Non, vous avez, comme vous le dites,
triomphé aux barricades ! Le peuple vous
emportait vainqueur dans ses bras , vain-
queur de Charles X! et aujourd'hui que,
depuis quinze mois, Charles X est loin de
la France, vous ne voulez pas qu'on
lui défende d'y revenir ! Avouez , Mon-
sieur, qu'il y a là trop d'inconséquence
pour qu'on croie à la sincérité du mo-
tif que vous alléguez. Déclarez-nous fran-
chement la guerre, cela convient à un
homme de votre force. Faites comme la
Tribune, qui vous loue, que vous en re-
merciez ... Dites-nous sans détour : « Je veux
le renversement de l'ordre de choses ac-
tuel, je veux le retour du duc de Bor-
deaux. " Cette déclaration aura du inoins
le mérite de la loyauté, et le pays, selon
ses sentimens, vous écoutera ou vous re-
poussera , vous paiera en bonneur ou en
haine. Vous trouverez, Monsieur, ces pa-
roles un peu rudes ; mais moi, admirateur
de votre génie, moi qui vous aimais quand
(9)
vous défendiez la liberté de la presse, je
me suis fait un pénible devoir de vous dire
la vérité tout entière. J'ose ajouter que tout
citoyen, persuadé que le salut de la patrie
est dans le maintien de notre gouverne-
ment, pensera comme, moi.
Vous ne voyez , Monsieur, dans la révo-
lution de juillet qu'un fait; j'y vois un
droit, et c'est pour cela que je la crois
durable. Soutiendriez-vous qu'après les
ordonnances le peuple n'était pas délié de
toute obéissance envers Charles X ? que,
dégagé envers lui, il restait lié envers sa
famille? Non; la couronne était rentrée
aux mains de la nation, elle pouvait la don-
ner à qui bon lui semblait. L'abdication de
Charles X était un contre-sens-avec là ré-
volution. Pour déposer une couronne , il
faut l'avoir sur là tête ; là sienne n'y était
plus. Un roi qui à juré de régner par les
lois et qui les viole., n'est plus roi. S'il eût
été permis de supposer Charles X trompé,
peut-être eût-il pu se sauver derrière la
responsabilité ministérielle; Le 26 juillet,
( 10 )
même le 27, l'excuse courageusement pré-
sentée était encore admissible : quoique le
sang eût coulé , ce peuple généreux aurait
pu pardonner. Mais le 28 , quand on a vu
que;Charles X n'était pas entraîné, mais
obstiné au parjure, au meurtre; quand on
a vu que le canon de Paris ne lui remuait
pas les, entrailles et qu'on avait affaire à un
ennemi ; quand on a su qu'il avait rejeté
toute proposition de paix , alors tout a été
rompu; l'exécration est entrée dans tous
les coeurs ; il n'y a plus eu de roi de France.
Vous ayez tort, Monsieur, de dire que la
couronne de Louis-Philippe était entor-
tillée au pavé qui tombait des fenêtres ;
cette couronne n'existait pas encore: elle
ne devait être, que quelques jours après,
formée par les mains victorieuses du peu-
ple : mais le payé qui tombait des fenêtres
écrasait la couronne de Charles X, parce
qu'il là trouvait (passez-moi le mot) dans
la boue sanglante du ruisseau.
Charles X et sa famille justement éloi-
gnés , comment la loi qui déclare ce fait
( 11 )
serait-elle injuste? Après qu'on, a pu lui
dire : Sortez de France, comment n'aurait-
on pas le droit d'ajouter: Vous n'y rentre-
rez plus. Mais c'est la peine qui peut être
attachée à la loi qui excite vos cris : quoi!
la proscription, la mort.. .Monsieur, vous
avez crié trop tôt. La commission a conclu
au rejet de cette peine. Votre ouvrage n'é-
tant pas encore publié , il vous était facile
de faire un carton; vous avez préféré un
post-scriptum où vous vous efforcez de mon-
trer, que si la peine n'est plus écrite, elle
existe implicitement ; tant vous êtes jaloux
de conserver l'odieux de la prévision !
On ne poursuit pas les bannis le glaive
en main, mais on pose la barrière avec
l'inscription qui leur défend de la franchir.
Que viendraient-ils faire chez nous? Jeter
quelque: brandon; de guerre civile? Dès
lors ils seraient coupables. Est-ce au nom
des Bourbons qu'on pourrait accuser la
France de cruauté? Cette France vient d'être
magnanime pour eux , magnanime pour
leurs ministres ; elle ne s'est point vengée
( 12 )
de ses ennemis, il lui a suffi de les rendre
impuissans; elle était trop forte pour avoir
besoin de leur sang. Charles X poliment
conduit à, Cherbourg craignait-il pour sa
vie ? Non, il était puérilement occupé du
déplaisir de voir le drapeau tricolore. Ce
paisible voyage et l'arrêt de la Chambre
dès pairs, sont le digne complément de no-
tre révolution:. D'ailleurs, à quoi bon tout
cela! Je dirais presque à quoi bon la loi sur
le bannissement ? Calmez, vos craintes ,
Monsieur ; la témérité est le moindre défaut
des.Bourbons; l'épée qu'ils n'ont pas su ti-
rer pour défendre leur trône restera dans
le fourreau, à moins que l'Europe ne leur
fournisse quelque bonne avant-garde, et
vous voyez que jusqu'ici l'Europe n'est
pas très-disposée à venir les réinstaller.
Ma conclusion est que la loi sera juste,
niais plus juste que nécessaire .
Quant aux lois d'exception que vous
craignez , quant à ce danger qui. menace
votre chef, selon votre expression, rassurez-
vous encore, ou plutôt n'espérez pas ces
( 13)
lois d'un gouvernement qui entend trop
bien ses intérêts pour se faire persécu-
teur.N'a-t-il pas. déclaré qu'il les tepous-
sait? La persécution fait des martyrs. , et
par cela même des prosélytes ; elle change le
crime en malheur. Le carlisme, quoique
soutenu de quelques républicains, viendra
expirer au pied d'une Chambre appuyée
sur la nation, il jette maintenant sa der-
nière écume.
Voilà, Monsieur, le prétexte de votre
ouvrage écarté : arrivons au vrai motif.
Vous travaillez, cela est clair, pour le duc
de Bordeaux; vous examinez donc ce qu'on
pouvait faire, après les journées de juillet,
et votre conclusion, toute naturelle, est
que tout était mauvais, impraticable, fors
le duc de Bordeaux.
La république? on en pouvait tâter;
mais le mot, mais les souvenirs faisaient
peur ; il n'en fallait pas.
Le duc de Reichstadt? pourquoi pas?
N'a-t-il pas. sa légitimité? Il est le des-
cendant des victoires. Mais on ne l'avait.
( 14)
pas sons la main ; il est plus Autrichien
que Français: il n'en fallait pas.
Le changement total de race? c'eût été
assez bien; mais l'embarras était de la trou-
ver: cette race nouvelle : il n'en fallait pas.
Le duc de Bordeaux? à la bonne heure,
c'est celui-là qu'il fallait ! C'est ce glorieux
rejeton qui arrangeait tout. Avec lui,
honneur , sûreté pour le pays. Tous les
partis venaient se fondre dans sa bienheu-
reuse légitimité : aussi, pour ne l'avoir
pas pris , voyez comme là France en est
punie ! Cette malheureuse France ! comme
elle est pauvrette, amaigrie ; elle fait pitié !
c'est un squelette! Si le médecin ne lui
vient pas d'Holy-Rood, la malade en
mourra. A l'intérieur, marasme, dépéris-
sement complet. La liberté, c'est un pe-
tit pot-au-feu d'invalide: A l'extérieur,
si la moindre puissance se donnait la peine
de souffler sur nous, ce serait fini ; la
faible lueur qui brille encore s'éteindrait.
Mes amis, ne vous découragez pas ; vous
êtes bien mal, mais il y a du remède.
(15)
Louis-Philippe, mettez bas votre couronne.
Au. premier coup de tambour, que dans
toutes les parties de la France les assemblées
primaires se réunissent! Que tout citoyen,
de quelque état qu'ilsoit , banquier, avo-
cat , médecin, maçon, savetier, etc., que
tous s'assemblent, que le moindre village
ait son sénat; et quand vous vous serez
bien chamaillés, vous nous déclarerez si
c'est Louis-Philippe que vous voulez. Si
vous dites oui, en un clin d'oeil tous vos
maux disparaissent ; la France reprend de
l'embonpoint. Mais prenez-y garde, avant
que vous prononciez votre arrêt, l'orateur
de la légitimité plaidera pour Henri V, et
il se sent de force à vous persuader que
c'est Henri V qu'il faut prendre.
Voilà, Monsieur, le fond de vos pensées,
dépouillé de votre admirable style et du
prestige de votre imagination.; mais je sens
qu'avec un adversaire tel que vous il faut
prendre un ton plus sérieux ; revenons
donc sur quelques points.
Selon vous, Monsieur, la république
( 16),
n'était pas absolument une chimère; elle
n'aurait été rejetée que par les peureux
de juillet, comme la liberté de la presse
l'était par les peureux de là restauration.
La différence qu'il y à entre ces deux sor-
tes de peureux, c'est que les derniers n'ont
pas su défendre le gouvernement qu'ils con-
seillaient mal; tandis que parmi ceux qui
rejettent aujourd'hui la république , il y a
bon nombre de gens qui ont fait leurs
preuves aux journées de juillet; entre au-
tres, ces têtes notables, qui allaient, au mi-
lieu des balles, se livrer à leur ennemi,
pour arrêter l'effusion du sang. ..
C'est plaisir de vous voir énumérer
les avantages du gouvernement républi-
cain : noblesse , économie, développement
des intelligences, rien n'y manque. Or ,
de quelle espèce de république parlez-
vous? Ce n'est pas, sans doute, de celle
dont nous avons goûté et que vous avez
si bien peinte : « Errant dans nos pro-
» pres folies , ayant perdu toute idée
" claire du juste et de l'injuste, du bien
( 17 )
» et du mal, nous parcourûmes les di-
» verses formes des constitutions répu-
» blicaines, nous appelâmes la populace à
» délibérer ail milieu des rues de Paris, sur
» les grands objets que le peuple romain
« venait discuter au Forum , après avoir
» déposé ses armes et s'être baigné dans les
» flots du Tibre. Alors sortirent de leurs
» repaires ces rois demi-nus , salis et abru-
» tis par l'indigence, enlaidis et mutilés
» par leurs travaux, n'ayant pour toute
» vertu que l'insolence de la misère et
» l'orgueil des haillons; la patrie tombée en
» de pareilles mains fut bientôt couverte de
» plaies : que nous resta-t-il de nos chi-
» mères? des crimes et des chaînes (1)! »
Direz-vous que les républicains d'aujour-
d'hui ne sont pas aussi noirs ; je n'en doute
pas ; mais ceux qui viendront après... L'ex-
périence a prouvé que chez nous la race
(1) M. de Chateaubriand, de Buonaparte et des Bour-
bons.
2
républicaine se férocise à la seconde géné-
ration.
Vous êtes aujourd'hui si épris de la ré-
publique, que vous allez chercher jusque
dans l'Ecriture des passages qui prohibent
la royauté. Du temps de Samuel, la sagesse
divine pouvait détourner les Israélites de
prendre un roi : c'est qu'alors les rois
étaient plutôt loups que bergers; mais , de
bonne foi, croyez-vous que Louis-Philippe
nous traite comme un roi israélité aurait
pu traiter son toupeau ? qu'il prenne nos
enfans pour en faire ses cochers , nos filles
pour en faire des parfumeuses, des cuisi-
nières , des boulangères ? qu'il nous fasse
payer la dîme , etc., etc., etc.
Vous avouerez que c'est un plaisant ar-
gument pour la république que celui-là
Le plus déterminé républicain n'y aurait pas
songé. Mais vous, Monsieur, vous l'êtes, ré-
publicain , et vous l'êtes par nature. Je
suis, dites-vous , républicain par nature ,
monarchiste par raison , bourbonniste par
honneur. Je ne m'étonne plus que vous
( 19)
soyez si peu d'accord avec vous-même ;
que vous prêchiez le républicanisme jus-
qu'à mériter les louanges de la Tribune,
et que votre conclusion soit pour le duc
de Bordeaux. Quand on a trois hommes en
soi, comment les accorder ? un gouver-
nement y suffit à peine. Mais, dans cette
trinité, c'est là partie républicaine que j'ad-
mire le plus : c'est vraiment là une révéla-
tion qui étonnera la France, l'Europe et
toutes les contrées où votre immense répu-
tation est parvenue. Ce coeur républicain
qui bat dans votre poitrine, qu'il devait être
mal à l'aise lorsqu'avec tant de respect vous
fléchissiez le genou devant la race de saint
Louis! lorsque vous assistiez au conseil
de Louis XVIII, votre auguste maître, qui
n'aimait pas les républicains, fort peu
les libéraux! lors surtout que vous étiez
à Gand , tremblant pour l'armée de Wel-
lington, l'un des premiers hommes de ce
siècle, comme vous dites (1)! lorsque
(1) Réflexions politiques
( 20)
vous vous réjouissiez de sa victoire et
prononciez cette mémorable parole : Si
nous eussions perdu la bataille de Wa-
terloo !... Voulez-vous que je dise pour-
quoi vous, êtes républicain aujourd'hui?
c'est que vous voulez la même chose
que; les; républicains. Vous ne l'êtes point
par nature, mais par circonstance. Vous
vous accordez pour abattre la proie, sauf
à vous disputer à qui la possédera; accord
pour la chasse", dispute pour la dépouille.
Vous vous seriez, mieux arrangé, dites-
vous, d'une démocratie. que d'une monar-
chie bâtarde octroyée de je ne sais qui. Je
le crois,bien, parce qu'une démocratie au-
rait ramené les Bourbons , et que ce qui
existe ne les ramènera pas.
Quant a la monarchie bâtarde , octroyée
de je ne sais qui , prenez, garde, Monsieur;
vous outragez la révolution de juillet :
notre monarchie, n'est point bâtarde; elle
a pour père légitime le peuple , elle est
baptisée de son sang.
Vous regrettez, toujours dans l'intérêt
( 21 )
de la république , que le trône de la légi-
timité se soit écroulé si vite. Quelques
années, de plus, et ce trône se changeait en
un fauteuil de président. Je ne crois pas
que la restauration eût jamais consenti à
cette métamorphose, ni que sous son
règne vous l'eussiez prédite. Y pensez-
vous ? Votre trente-septième descendant de
Hugues Capet , de Philippe-Auguste , de
saint Louis, de Charles V, de Louis XLL, de
François Ier, de Henri IV, de Louis XIV,
de Louis XVI, le roi oies siècles, le passé
couronné vivant au milieu de l'avenir, tom-
ber au rôle de président d'une république !
Si c'est pour cela que vous voulez rappeler
le duc de Bordeaux, vous lui rendrez mau-
vais service. Laissez-le à Holy-Rood.
Les gouvernemens constitutionnels sont
aujourd'hui les républiques de l'Europe.
Nos moeurs, vieillies, pleines de luxe, d'am-
bition et de mollesse, n'ont rien de cette aus-
térité, de cette abnégation de soi-même qui
a fait la force des républiques anciennes.
Là, chacun était l'esclave de tous ; c'était
la république qui commandait. Aujour-
d'hui, c'est le contraire , du moins chez
nous; chacun veut être le maître; le gou-
vernement a bien de la peine à comman-
der. Au reste,, nous avons fait un essai de
la république , et c'est assez. C'est, chose
passée, comme le règne des Bourbons. On
ne reverra pas plus en France le bonnet
rouge que le drapeau blanc ; parce qu'on
sait que l'un tient à l'autre.
La république écartée ( veuillez remar-
quer qu'elle l'a été sans peine, car per-
sonne n'en voulait ; le caprice en est venu
plus tard à quelques-uns), devait-on pren-
dre une race nouvelle ? C'est la seconde
question que vous vous posez.
Vous trouvez dans le changement total
de race cet avantage , qu'il n'y eût pas eu
usurpation; qu'on n'aurait rien trahi ; que
c'eût été un changement de principes, et non
un roi substitué à un roi.
A cela, Monsieur, la réponse est dans le
principe de la révolution de juillet, prin-
cipe que vous méconnaissez toujours. En-
(23)
core une fois, Charles X rompant son ser-
ment nous déliait du nôtre. Il n'a point été
•trahi; il a été puni, chassé comme parjure,
comme ennemi du pays. Louis-Philippe n'a
point pris la couronne ; il l'a reçue aux ac-
clamations du peuple, qui agissait pour lui-
même, et non comme procureur fondé de
Charles X.
D'ailleurs nous jouons ici sur le mot de
race nouvelle. Croyez-vous que la France
ait choisi Louis-Philippe parce qu'il existe
un lien de parenté entre lui et la branche
aînée? Ce n'est point à cause de la parenté ;
c'est malgré la parenté qu'elle l'a choisi. La
race est nouvelle, sinon par le sang, du
moins par le coeur, ce qui vaut mieux.
Ce sera l'éternelle gloire de Louis-Philippe
d'avoir été adopté par le peuple, quoique
tenant à une famille que le peuple répu-
diait : c'est qu'on savait que , placé près du
trône qu'il n'avait pas convoité, il était de-
meuré l'ami du pays.
En tout cas , l'hypothèse du changement
total de race est gratuite comme celle de la
république: est-ce donc pour montrer cette
impossibilité que vous avez agité les deux
questions? Il est permis, Monsieur, de
supposer autre chose : vous avez parlé de
la république pour vous concilier les répu-
blicains ; vous avez parlé d'une race nou-
velle uniquement pour faire entendre que
la famille régnante pourrait bien être
bourbonniste autrement que par le sang.
Si vous n'eussiez eu cette arrière-pensée ,
vos deux hypothèses évidemment inadmis-
sibles né valaient pas la peine d'une dis-
cussion. Il en est de même pour le duc de
Reichstadt,
Vous commencez, Monsieur, ce cha-
pitre par un mot auquel je ne peux m'em-
pêcher de m'arrêter,
..... Restait le choix entre deux es-
pèces de légitimités : le duc de Bordeaux,
héritier d'une grande race , le duc de Reich-
stadt, héritier d'un grand nom.
Deux légitimités à la fois ! Est-ce bien
vous qui le dites, Monsieur ? N'entendez-
vous pas par légitimité un droit exclusif,
(25)
undroit qui n'en admet pas un pareil ?
S'il y. avait deux légitimités, il n'y en
aurait pas ; car pourquoi l'une serait-elle
préférée à l'autre?
Vous placez l'origine de la légitimité du
duc de Bordeaux au fond des siècles; c'est
une noblesse qui compte trente-sept quar-
tiers ; mais la légitimité du duc de Reich-
stadt, d'où vient-elle? De Napoléon? la
source, en vaut une autre. Mais qu'est-ce
que Napoléon pour, vous, Monsieur ? au-
jourd'hui c'est l'homme à la grande épée,
le haut enjambé, mais en 1815, c'était un
aventurier à qui Dieu ne permit pas de
troubler l'ordre des successions royales , de
se faire l'héritier des héros!
C'était un usurpateur qui n'avait rien
pour lui, hors des talens militaires égalés ,
sinon même surpassés par ceux de plusieurs
de nos généraux;
C'était un tyran qui a plus corrompu les
hommes , plus fait de mal au genre humain
dans le court espace de dix années, que tous
les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron
(26)
jusqu' au dernier persécuteur des chrétiens ;
C'était un homme absurde en administra-
tion , cruel en politique ;
C'était un ravageur de peuples ; c'était
un faux grand homme. Tête assez vaste,
mais l'empire des ténèbres et de la confu-
sion;
C'était un histrion, jouant tout jusqu'aux
passions qu'il n'avait pas ;
C'était un étranger, un Corse , c'était
Buonaparte , homme de peu , de petite fa-
mille , et de plus chargé de crimes; etc.,
etc., etc. (1).
J'espère que l'apologie est complète ;
Voilà l'auteur de la légitimité du duc de
Reichstadt !
Mais, dites-vous, Napoléon avait été sa-
cré ; c'était quelque chose pour les hommes
de religion. Je crois que la partie religieuse
est ce qui occupe le moins les bonapartis-
(1) M. de Chateaubriand, de Buonaparte et des Bour-
bons.
(27)
tes. Du reste, qu'ils apprennent l'impiété
de l'homme sacré.
Celui qui priva de ses Etats le piètre vé-
nérable dont la main l'avait marqué du
sceau des mis; celui qui osa , dit-on, à
Fontainebleau, frapper le souverain pontife,
traîner par ses cheveux blancs le père des
fidèles , celui-là a cru peut-être remporter
une nouvelle victoire, etc. (De Buonaparte
et des Bourbons.)
Quant à nos vétérans qui nourrissent
dans leur coeur l'image de leur ancien capi-
taine, qui s'entretiennent de son souvenir,
qui le révèrent comme le dieu des batailles,
j'imagine qu'ils seront peu touchés de l'en-
cens que vous brûlez aujourd'hui devant
l'idole, et que le chapitre du duc de Reichs-
tadt, fait pour eux , manquera son effet.
S'ils veulent savoir, ces vieux guerriers, ce
que vous pensiez d'eux en 1815, qu'ils li-
sent le passage de votre Rapport sur l'état
de la France :
« Convient-il à la France elle-même, con-
» vient-il aux états voisins, de laisser subsis-

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