République et royauté, de la nécessité d'établir le gouvernement de la France sur la base républicaine / Léon Feer

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E. Lachaud (Paris). 1871. In-18, 178 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ
PARIS. — TYPOGRAPHIE DE CH. MEYRUEIS.
13, RUE CUJAS. —1871,
LÉON FEER
RÉPUBLIQUE
ET
ROYAUTE
DE LA NECESSITE D ETABLIR
LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE
SUR LA BASE RÉPUBLICAINE
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS
1871
Tous droits réservés.
PRÉFACE
Le plan de cet écrit a été formé pendant le
siège, dans un temps où il était impossible de
l'exécuter. Quand vint l'armistice, certains ob-
stacles matériels, d'autres travaux qui parais-
saient plus urgents m'empêchèrent d'y mettre la
main immédiatement, et il ne fut commencé que
dans la seconde quinzaine de mars, lorsque le triom-
phe de la triste insurrection communiste venait
mettre le comble à nos maux. Dès les premiers
jours d'avril, il était prêt à être livré à l'impres-
sion ; mais le moment n'était pas favorable pour
une publication quelconque. L'aggravation crois-
sante des difficultés, et un voyage que je fis à
l'étranger, apportèrent donc un nouveau retard
de près de trois mois. Rentré dans Paris, et son-
geant à faire paraître mon travail, je ne vois pas
que les événements accomplis m'obligent d'y
6 PRÉFACE.
rien changer. L'adjonction de quelques notes
sera suffisante. Les allusions très-brèves que je
fais de place en place à la Commune ne me pa-
raissent pas appeler de plus longs développe-
ments; car mon dessein n'est pas de discuter
cette misérable institution. Je crois cependant
devoir en dire ici quelques mots.
La Commune, quoiqu'elle prétendît sauver et
assurer la République, a nettement séparé sa
cause de la cause républicaine. Elle veut la
Commune, c'est-à-dire un état politique et social
particulier dont nous n'avons pas à chercher la
définition, et qui n'est pas la République pure et
simple. Les républicains qui, sans être avec la
Commune, ont cru devoir la ménager, et ont
paru se servir d'elle pour avancer la cause qu'ils
défendent, se sont grossièrement trompés. Il fal-
lait renier sans ambages et avec énergie le mou-
vement communiste. Point de compromis avec de
pareilles gens ! Quand bien même on pourrait ad-
hérer à certains principes invoqués ou préconi-
sés par le parti dont la Commune est issue (il
n'est pas douteux que son programme renferme
des problèmes graves et sérieux), les procédés
PRÉFACE. 7
que ce parti emploie interdisent à tout honnête
homme de pactiser avec lui. La Commune est
née d'une conspiration ; elle s'est établie par la
violence, maintenue par la terreur, et quand elle
a vu sa fin prochaine s'est livrée aux excès les
plus hideux d'une haine sauvage et féroce. Un
parti qui agit de la sorte est jugé ; et qu'on ne
croie pas excuser la Commune en attribuant la
terreur qu'elle a étendue sur Paris aux nécessi-
tés dictatoriales de la défense, et en faisant pas-
ser ses assassinats et ses incendies pour des actes
de désespoir. Ce parti ne connaît que la violence ;
elle souille les origines de tout ce qu'il a pré-
tendu fonder. Les procédés qui ont momentané-
ment réussi le 18 mars ne sont pas un accident ;
ils tiennent à un système : le 18 mars n'est que
le renouvellement de la tentative réprimée en
juin 1848. A cette conspiration permanente, à
cet esprit de violence incorrigible, il faut oppo-
ser la force, mais en même temps la puissance
de l'opinion et de la vie politique ; car la force,
même au service de la loi, peut faillir entre les
mains qui l'emploient; elle a besoin d'être sou-
tenue par la volonté du peuple. Il ne suffit pas
8 PRÉFACE.
de réprimer avec énergie ; il faut, par une acti-
vité politique sérieuse et progressive, prévenir
les mécontentements légitimes et empêcher la
conspiration de rallier à elle des éléments d'op-
position, qu'une politique à la fois prudente et
hardie rattachera au mouvement national. Ne
comptons pas uniquement sur la force. On n'es-
pérait qu'en elle après le 2 décembre ; on voit où
elle nous a menés. Le 2 décembre a été le trait
d'union entre l'insurrection de juin et celle de
mars. Le despotisme césarien et la terreur dé-
magogique ne sont pas, comme on le croit, deux
extrêmes, ou ce sont deux extrêmes qui se tou-
chent par plus d'un point, presque deux alliés.
Notre grand souci doit être de les écarter l'un et
l'autre par une politique ferme, sensée, progres-
sive, par un gouvernement approprié aux be-
soins et à l'état social actuels. La Royauté, la
vraie royauté française a péri en 1789, dans un
mouvement national comme il ne s'en était ja-
mais vu. C'est une institution morte. On a tenté
de la relever, ou plutôt de la remplacer par une
autre institution qui n'a guère de commun avec
elle que le nom. L'essai a été des plus malheu-
PRÉFACE. 9
reux. Des insuccès répétés nous imposent la né-
cessité de renoncer au respect superstitieux de la
tradition royale, à ces vaines alliances de la
Royauté et de la République mélangées à doses
diverses, pour adopter sans arrière-pensée et sans
regret le régime républicain véritablement inau-
guré par notre grande Révolution. C'est ce que
nous avons voulu montrer dans le présent essai.
1.
RÉPUBLIQUE ET ROYAUTÉ
DE LA NÉCESSITÉ D'ÉTABLIE
LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE
SUR LA BASE RÉPUBLICAINE
INTRODUCTION
1° VARIÉTÉ ET SUCCESSION RAPIDE DES GOUVERNEMENTS
EN FRANCE, DEPUIS 1789.
Pour la cinquième fois, depuis que la mé-
morable journée du 5 mai 1789 a donné le si-
gnal du renouvellement politique et social de
la France, une Assemblée des représentants de
— 12 —
la nation va édicter la loi fondamentale qui
devra désormais régir la société française, et
sans doute, selon les espérances de ses au-
teurs, clore enfin l'ère des révolutions. Seules,
jusqu'à présent, la Convention nationale et la
Constituante de 1848 avaient été spécialement
nommées pour créer un ordre politique nou-
veau, à la suite d'une révolution qui avait ren-
versé l'état de choses préexistant; mais d'au-
tres assemblées ont rempli le même office sans
avoir reçu un mandat exprès de le faire. Telle
est la glorieuse Assemblée qui inaugura chez
nous le régime parlementaire, qui la première
porta le titre de Constituante et le garde avec
plus de droit que toute autre; car celles qui
sont venues depuis n'ont fait que suivre ses
traces, et marcher d'un pas plus ou moins sûr
dans la voie qu'elle avait ouverte. Cette as-
semblée se donna elle-même son titre et sa
mission ; elle accomplit un mandat qui lui
avait été donné virtuellement par la nation,
mais qui n'avait point été formellement
énoncé. On peut aussi considérer comme pou-
voir constituant, incomparablement plus terne
— 13 —
et plus pâle à la vérité, les chambres qui, en
1830, réformant la Charte de 1815, brisée par
la Royauté elle-même, en firent une oeuvre
nouvelle et constituèreut un pouvoir politique
nouveau. Ainsi quatre assemblées élues pour
parler au nom de la nation ont fondé chez
nous autant de gouvernements en nous don-
nant la constitution monarchique de 91, la
charte royale de 1830 et les deux constitu-
tions républicaines de l'an III et de 1848.Mais
à ce nombre restreint (quoique considérable
pour une période de quatre-vingts ans) ne se
limite pas la série des actes législatifs qui, jus-
qu'à présent, ont eu la prétention de régler
pour toujours les destinées de la France. Deux
constitutions, dont l'une a été calquée sur
l'autre, nées de la pensée et de la volonté
d'un seul, à la suite d'un acte de violence et
d'usurpation, la Constitution de l'an VIII et
celle du 14 janvier 1852, ont eu pour toute
coopération de la puissance publique régulière
l'adhésion du peuple, formulée, dans le pre-
mier cas, par un vote de ratification, dans le
deuxième par une sorte d'approbation antici-
— 14 —
pée. Ces deux actes législatifs ont respective-
ment subi à deux reprises des remaniements
postérieurs que l'on pourrait appeler des sous-
constitutions : d'abord les sénatus-consulte
organiques de 1802 et de 1804, et le séna-
tus-consulte de novembre 1852, qui changè-
rent le titre et, à certains égards, la nature
du pouvoir ; puis l'Acte additionnel aux consti-
tutions de l'Empire, du 22 avril 1815, et le
sénatus-consulte de 1870, ce dernier soumis,
comme plusieurs des précédents, à la ratifi-
cation du peuple, tous les deux ayant pour but
d'atténuer dans leur esprit et dans leurs dispo-
sitions légales, par un retour aux traditions li-
bérales , les actes antérieurs respectivement
caractérisés par une accentuation toujours plus
marquée des tendances despotiques. La Charte
de 1814, renouvelée en 1815, tranche sur
tous les autres actes du même genre par l'ab-
sence absolue de toute initiative et même de
toute approbation extérieure, au moins appa-
rente; car on peut bien dire que, en réalité,
elle était imposée par ceux qui semblaient la
recevoir comme un don à celui qui, la subis-
— 15 —
sant de fait, paraissait l'accorder de son plein
gré comme de sa pleine puissance. Enfin, pour
que rien ne manque à notre histoire constitu-
tionnelle que la fixité, pour qu'elle présente
toutes les bizarreries, et à côté des constitu-
tions qui vivent à peine quelques mois, celles
qui ne peuvent même pas vivre du tout, nous
avons eu la constitution mort-née de 93, faite
par la Convention, ratifiée par le vote popu-
laire, mais que ses propres auteurs n'ont ja-
mais mise en vigueur; elle a bien servi de dra-
peau insurrectionnel, et cela était d'autant
plus juste qu'elle avait proclamé le droit d'in-
surrection ; mais jamais elle n'a été appli-
quée.
En récapitulant le nombre des travaux exé-
cutés par les représentants que la France a
nommés, ou par les maîtres qu'elle a subis à
diverses époques depuis 1789, nous arrivons
au chiffre de treize ou quatorze qui représente
une collection vraiment trop riche de ces mo-
numents législatifs décorés des noms de consti-
tution, charte, sénatus-consulte organique,
pacte fondamental, pacte social. Quand on
— 16 —
songe que ce nombre va s'augmenter bientôt
d'une unité, sans même s'arrêter à la prévision
que l'avenir puisse encore nous préparer de
nouveaux accroissements, on est épouvanté,
non moins qu'affligé, au spectacle d'une acti-
vité si féconde en manifestations et si stérile en
résultats, si ardente à fonder, si impuissante à
conserver, si prompte à détruire.
Cependant, en nous attachant aux grandes
périodes de cette histoire de quatre-vingts ans,
nous trouvons sept gouvernements, trois royau-
tés, deux républiques, deux empires, qui repré-
sentent trois types bien distincts. Les trois
royautés ont eu successivement pour bases la
Constitution de 91, qui n'a pas même pu durer
un an, à dater du jour de sa promulgation, la
Charte de 1815, qui a duré quinze ans, et celle
de 1830, qui n'est pas même allée jusqu'à dix-
huit années révolues. Les deux républiques ont
eu pour bases la Constitution de l'an III, qui a
duré un peu plus de quatre ans, et celle de
1848, qui n'a pu fournir sa carrière présiden-
tielle de quatre années. Enfin les deux empi-
res ont duré à peine le premier quinze ans et le
— 17 —
second dix-neuf. Les trois royautés acceptées
par le consentement national ont péri par suite
d'insurrections; les deux républiques nées de
l'insurrection ont péri par des coups d'Etat ;
les deux empires nés du coup d'Etat ont péri
par la guerre étrangère. Quelques différences
que l'on puisse établir entre les manifestations
diverses des trois types de gouvernement, ils
se reproduisent et se succèdent avec une mo-
notonie désespérante, mais fatale. L'Empire
vient toujours dévorer la République, qui elle-
même a dévoré la Royauté, et cette trilogie, ce
cycle pénible et fatigant, Royauté, République,
Empire, s'est déjà répété deux fois. La succes-
sion des deux royautés de 1815 et de 1830
rompt seule la monotonie du tableau; mais on
peut considérer la deuxième comme une sim-
ple évolution de la première, à moins qu'on ne
préfère y voir un premier pas, une première
étape vers la République ; car elle se laisse
classer, pourvu qu'on y mette un peu de bonne
volonté, sous l'un ou l'autre des deux types.
La France est-elle donc condamnée à tourner
perpétuellement dans ce cercle? Non sans
— 18 —
doute; du moins espérons-le. Mais il est temps
d'en finir et de s'arrêter à une forme durable,
de nature à se prêter, par son élasticité, à tous
les perfectionnements sérieux que comporte le
mouvement de la civilisation moderne, et ca-
pable de mettre un terme à ces changements
incessants qui apportent un trouble si grave
dans les esprits comme dans les affaires. Es-
sayons de démêler quelle est, d'après les tra-
ditions historiques du passé et les besoins du
présent, la direction que doit suivre la poli-
tique intérieure de la France, ce que nous de-
vons rejeter, ce que nous devons retenir.
J'écarte immédiatement l'Empire ; il me pa-
raît au-dessous de la discussion. Cette forme
odieuse, condamnée par la raison, parla morale,
par l'histoire (1), doit être à jamais repoussée.
Gouvernement militaire établi par la violence,
(1) Et par la nation : après le mémorable ordre du jour du
1er mars dernier, qui a confirmé la déchéance de Napoléon III
et de sa dynastie, ce serait faire injure à l'Assemblée nationale
et a la France que de supposer la restauration de l'Empire. D'ail-
leurs, s'il fallait discuter, il serait aisé de montrer que cet Em-
pire, simple dictature républicaine, n'est qu'un régime temporaire
et la forme menteuse, illégitime d'un système de gouvernement
dont la forme légitime et vraie est la République.
— 19 —
soutenu par la force brutale, fondé sur la
guerre, ennemi de la paix comme de la liberté,
l'Empire n'a jamais conduit la France qu'aux
abîmes; il y a tué la liberté, les moeurs, l'es-
prit civique et l'esprit national. Deux fois établi
par les baïonnettes françaises, et renversé par
les baïonnettes étrangères, il nous a fait per-
dre, à la première, les agrandissements obte-
nus par la Révolution, à la deuxième, des por-
tions de la France que la Révolution avait reçues
de la Royauté, vivifiées de son esprit, animées
de son souffle et marquées de son ineffaçable
empreinte : les deux fois, il a entamé et sali
notre honneur. Après avoir vu le 18 brumaire
se reproduire amplifié et perfectionné dans le
2 décembre, le désastre de Waterloo, dans les
honteuses capitulations de Sedan et de Metz
(pour ne rien dire de celle de Paris), on se de-
mande avec effroi, en présence de cette mar-
che ascendante, par quel crime monstrueux un
troisième empire devrait naître, par quelle af-
freuse catastrophe nationale il lui faudrait
mourir. Qu'est-ce après tout que cet Empire,
véritable escamotage de la République, et que
— 20 —
cette dynastie Bonaparte, race d'aventuriers
qui, depuis le grand génie auteur de sa fortune,
ne s'est illustrée que par le crime et la dépra-
vation, et qui, dépourvue de la noblesse d'ori-
gine, objet de respect pour les esprits les plus
épris de l'égalité, et quelquefois garantie de
celle du caractère, n'a jamais eu, en définitive,
que la bassesse, l'outrecuidance et les grossières
allures des parvenus? Napoléon est trop grand
pour ceux qui, tenant à lui, ont voulu le sin-
ger : il devait être une brillante exception, un
météore qui éblouit quelques instants, puis s'é-
teint sans laisser de traces ; mais on a voulu le
répéter. L'hôte de Wilhelmshoehe a fait dispa-
raître l'auréole qui entourait le nom du captif
de Sainte-Hélène. Le deuxième Empire a dés-
honoré même le premier. A quel degré d'a-
baissement et de honte faudrait-il que la France
descendit pour en subir un troisième ! Arrière de
nos esprits une telle pensée ! L'Empire est mort,
et bien mort. Il n'est pas douteux que les tron-
çons du bonapartisme chercheront à se réunir :
les intrigues de ce parti, ruiné après une éléva-
tion inespérée, se mêleront à tous nos maux,
— 21 —
augmenteront nos difficultés, et s'efforceront
d'empoisonner notre prospérité, s'il ne réussit
pas à l'empêcher de renaître. Mais il dépend
du bon sens et de la fermeté du peuple de se
préserver d'un tel fléau ; le salut de la France,
son honneur et sa sûreté exigent quelle refuse
tout accueil à tout ce qui porte le stigmate hon-
teux de l'Empire et du bonapartisme.
L'Empire étant écarté, la question se pose
nécessairement entre la Royauté et la Répu-
blique. Avant de l'aborder de front, il importe
de poser un principe général, d'établir un fait
historique sur lequel s'appuiera tout ce que nous
aurons à dire sur ce sujet.
2° ROYAUTÉ ET RÉVOLUTION. OEUVRE PROPRE DE L'UNE ET DE
L'AUTRE. VAINS EFFORTS DE CONCILIATION ET D'UNION.
La France actuelle, la nationalité française
est l'oeuvre commune de la Royauté et de la
Révolution : je pourrais dire, si l'on veut me
passer ce langage emprunté aux sciences ma-
thématiques, qu'elle est un produit de ces
deux facteurs , la Royauté et la Révolution. Il
22
faut le reconnaître : l'une et l'autre ont fait la
France. Sans l'une comme sans l'autre , la
France que nous connaissons, que nous ché-
rissons, dont les désastres nous navrent, que
nous voudrions relever et sauver, cette France
n'existerait pas. La Royauté a préparé pendant
des siècles la tâche que la Révolution devait
achever; la Révolution est venue consommer
l'oeuvre que la Royauté avait de longue main
préparée. Que serait la France de la Royauté,
si la Révolution n'était venue y mettre sa main
puissante? Un ramassis de provinces mal unies
entre elles, diverses d'institutions, de moeurs,
de coutumes, de législations, livrées à mille
particularités locales, formant péniblement un
ensemble confus et incohérent. Mais aussi,
comment l'oeuvre d'union, d'unité législative,
judiciaire, nationale, comment la fusion de
tant de provinces, leur concert, leur action
commune, comment tout cela aurait-il pu s'o-
pérer par la Révolution, si la Royauté n'avait
réuni par un lien extérieur ces provinces si
nombreuses, et que tant de causes concou-
raient à séparer les unes des autres? C'est là
- 23 —
un point capital qu'il importe de mettre en lu-
mière par quelques exemples.
Prenons la province d'Alsace : c'est Mazarin
qui l'a réunie à la France par le traité de West-
phalie, en 1648; Louis XIV acheva l'oeuvre de
son ministre par la capitulation de Strasbourg,
en 1681. Mais il s'en fallait bien que, par le seul
fait de cette réunion, l'Alsace fût devenue une
province vraiment française; elle avait seule-
ment changé de suzerain. Son suzerain avant
1648 était l'empereur d'Allemagne, depuis
1648, c'était le roi de France. Celui-ci y in-
troduisit bien certaines institutions françaises,
mais il laissa subsister nombre d'institutions
locales et même étrangères, allemandes, dont
plusieurs étaient garanties par les traités. De
nombreux liens rattachaient donc l'Alsace à
l'Allemagne, et jusqu'en 1789 le patriotisme
des Alsaciens ne fut pas bien ardent. La Révo-
lution changea leurs dispositions d'une façon
radicale : ils participèrent de toute leur âme
à ce changement gigantesque qui remua les
coeurs plus encore peut-être que les institu-
tions. De cette époque date rattachement sé-
— 24 —
rieux, réel, profond des Alsaciens à la France.
Que serait l'Alsace sans la Révolution? Mais
aussi que serait-elle sans la Royauté ? Elle n'au-
rait même pas eu la faculté de s'attacher à la
France ; elle aurait été probablement rivée pour
toujours à l'Allemagne; elle n'aurait pu parti-
ciper à la Révolution et tremper son patrio-
tisme à cette source vivifiante. Peut-être serait-
elle entrée dans la famille française par les guer-
res de la Révolution; mais combien cette union
eût été fragile! En effet, qu'on le remarque
bien : en 4815 la France n'a pu conserver que
les provinces qu'elle possédait déjà en 1789,
c'est-à-dire celles qui avaient pris part à la
Révolution et envoyé des députés aux Etats
généraux : toutes celles-ci lui sont restées, tou-
tes les autres lui ont été reprises. On peut ex-
pliquer le fait en disant que les alliés, s'appli-
quant à restaurer le passé et à détruire l'oeuvre
de la Révolution, avaient tenu à ce que les li-
mites de 1789, à quelques places fortes près,
fussent conservées, et les limites conquises par
la France depuis 1789 supprimées. Cette expli-
cation est incontestablement vraie ; cependant
— 25 —
l'adhésion formelle des provinces françaises de
1789, et leur participation active à l'oeuvre de
la Révolution, ne peuvent pas n'avoir pas pesé
d'un grand poids dans les délibérations des
puissances en 1815. Les provinces qui avaient
passé par la grande épreuve de 1789 avaient
sur celles qui furent ajoutées depuis à la France
une supériorité et comme un droit spécial de
nationalité, devant lequel la coalition s'inclina,
rendant ainsi hommage à la puissance de cette
Révolution contre laquelle elle s'était armée,
et réprimant les desseins pervers, la passion
jalouse et haineuse, l'esprit de vengeance de
la Prusse. Il a fallu que la France s'affaiblît
par ses dissensions, se désorganisât par le des-
potisme et se déshonorât en s'abandonnant à un
infâme aventurier, pour devenir la victime de
cette ennemie implacable, et pour reculer par
delà 1789, par delà 1648, par delà 1552(1).
Ce qui est vrai de l'Alsace l'est aussi de
toutes les provinces de France; je ne puis re-
(1) La réunion de Metz à la France date de 1552; cette réu-
nion fut confirmée par les traités de Cateau-Cambrésis en 1559
et de Westphalie en 1648.
— 26 —
tracer l'histoire de chacune d'elles, mais il me
parait indispensable de citer un deuxième
exemple, et je prendrai la Normandie. C'était
depuis 912 un duché indépendant, soumis pour
la forme et par le simple lien du vasselage
féodal au roi de France. Ce duché devint bien-
tôt, par la conquête de l'Angleterre en 1066,
et dans le siècle suivant, par sa réunion avec
le Maine et l'Anjou, avec la Guyenne et la Gas-
cogne sous les Plantagenets, le noyau d'une
puissance éphémère, incapable de durer, mais
vaste, un instant redoutable, et dont l'exis-
tence a pour ainsi dire pesé sur toute l'histoire
de notre pays. Pendant trois siècles, les évé-
nements les plus graves accomplis sur notre
territoire ont eu leur cause dans les difficultés
créées par la question anglo-normande : on
pourrait même suivre jusqu'à nos jours la trace
de cette influence; et si la Prusse a publié
même avant 1866 des cartes du démembre-
ment de la France où elle adjugeait la Norman-
die à l'Angleterre, c'est en raison des souvenirs
historiques que nous venons de rapporter. La
Normandie est incontestablement une province
— 27 —
française ; elle l'est depuis longtemps, et dès
1419, les Rouennais, sous la conduite d'Alain
Blanchard, défendirent la capitale normande
contre le roi d'Angleterre Henri V, avec plus
de ténacité et d'énergie que leurs pères n'en
avaient mis en 1204, dans leur résistance au
roi de France Philippe-Auguste. Mais nous de-
vons bien avouer qu'à l'époque où Philippe-
Auguste s'empara du duché de Normandie et
joignit ou usurpa le droit de joindre à son titre
de roi de France celui de duc de Normandie,
les Normands ne furent nullement flattés de
devenir Français, c'est-à-dire sujets directs du
roi. Je ne sais s'ils tenaient beaucoup à leur
duc, mais assurément ils tenaient à leur duché ;
ils voulaient former un Etat indépendant. Aussi
le grand roi qui exerçait alors l'action puis-
samment civilisatrice de la maison capétienne
trouva-t-il une vive résistance, mais il en triom-
pha, et le duché de Normandie fut, comme on
dit, réuni à la couronne. Cependant trois îles,
Guernesey, Jersey, Aurigny, échappèrent à cette
conquête : elles ne devinrent pas françaises,
elles restèrent normandes et par suite anglaises.
— 28 —
On y parle un patois normand, la population
est normande; mais le patriotisme local, nor-
mand, de ces insulaires, qui se glorifiaient de
n'avoir pas été, comme le reste du duché, sub-
jugués par le roi de France, devint un patrio-
tisme anglais à mesure que les souvenirs de
leur union originelle avec le duché de Nor-
mandie se perdirent et que l'union politique-
ment maintenue avec l'Angleterre se res-
serra : ils parlent le français-normand et ne
reconnaissent pas d'autre pouvoir que celui de
la couronne d'Angleterre. Supposons un ins-
tant, par impossible, que le phénomène dont
les îles anglo-normandes nous offrent le cu-
rieux spectacle se fût produit pour le duché de
Normandie tout entier, ce duché appartien-
drait aujourd'hui à la couronne d'Angleterre,
ou du moins il n'aurait jamais appartenu à la
couronne de France. Comment donc les hom-
mes de ce pays auraient-ils pu entrer dans la
nationalité française? L'union territoriale ex-
térieure n'ayant point été consommée par la
Royauté, l'union morale et nationale n'aurait
pu être accomplie par la Révolution.
— 29 —
Si l'Alsace, la Franche-Comté et la Lorraine
étaient devenues des parties intégrantes de
l'Allemagne, la Normandie et la Bretagne des
annexes de l'Angleterre, si toutes nos provinces
frontières avaient été absorbées par l'une ou
l'autre des puissances environnantes, où trou-
verions-nous aujourd'hui la France? Elle aurait
peut-être été réduite au royaume de Bourges,
qui n'aurait guère pu devenir autre chose que
la république biturige. Même en écartant l'hy-
pothèse, qui est un fait, de l'action absorbante
des puissances voisines, croit-on qu'il y eût eu
dans nos diverses provinces les éléments sé-
rieux d'une fédération vivante, qu'elles eussent
pu d'elles-mêmes, spontanément, par l'effet
d'une commune initiative, se réunir en un seul
Etat? Les faits dont on ne peut récuser le té-
moignage sont contraires à cette supposition;
ils attestent que la tendance à la désunion pré-
valait sur la tendance contraire, et qu'avant
de pouvoir s'unir, nos provinces, si elles avaient
tenté de le faire, eussent été dominées par
des princes étrangers. L'action puissante et con-
tinue de la Royauté, la longue suite des rois
— 30 —
capétiens, qui représentent la plus ancienne,
la plus noble, la plus puissante famille prin-
cière de l'Europe, a seule empêché ce malheur.
Aussi comprend-on le légitime orgueil du comte
de Chambord, s'appelant « le fils des rois chré-
tiens qui ont fait la France (4), » et s'explique-
t-on pourquoi, après une révolution qui a fait
disparaître la Royauté comme dans une tem-
pête, après tant d'orages qui l'ont constamment
ébranlée, et plusieurs fois balayée depuis qua-
tre-vingts ans, la Royauté reparaît toujours,
soit comme la directrice suprême des affaires
du pays, soit comme une protestation du passé
contre les arrêts et les procédés d'un présent
oublieux et injuste. Il faut rendre à chacun ce
qui lui est dû, et il est impossible à qui que ce
soit, fût-ce le républicain le plus entier, de
nier la grande et bienfaisante action de la
Royauté, le rôle capital qu'elle a joué dans les
destinées de la France.
Cependant cette royauté si habile à étendre
son influence, à réunir une à une les provinces
(1) Protestation contre le bombardement de Paris, du 7 jan-
vier 1871.
— 31 —
à la couronne, à s'établir partout, était impuis-
sante à fonder vraiment l'unité nationale. L'u-
nité de législation, l'unité de juridiction et de
jurisprudence, l'unité des poids et mesures,
l'unité morale de la nation, en un mot, était
devenue un besoin vivement ressenti par tous.
La Royauté l'avait compris, et avait à plu-
sieurs reprises essayé d'y donner satisfaction;
jamais elle n'y était parvenue. Ainsi, pour ne
citer qu'un exemple, dès le quinzième siècle,
Louis XI avait formé le dessein de remédier
aux maux résultant de la variété des poids et
mesures, mais il fallut attendre ce bienfait trois
cents ans, et nous en sommes redevables à la
Révolution. Pour réaliser l'unité sur ce point
comme sur tous les autres, l'action toute-puis-
sante du peuple fut indispensable : l'unité ter-
ritoriale n'avait pu être que l'oeuvre de la
Royauté, l'unité nationale ne pouvait être que
l'oeuvre de la Nation. Cette nation jusqu'en
4789 n'eut pas d'organe pour exprimer sa vo-
lonté. Les Etats généraux étaient la seule insti-
tution par laquelle la voix du peuple pût se
faire entendre au roi. Mais leur réunion n'était
— 32 —
pas périodique et ils n'avaient aucun droit d'ini-
tiative. Le roi les convoquait quand il le jugeait
bon, et rarement il lui en prenait fantaisie;
quelque nécessité urgente, quelque besoin ex-
ceptionnel pouvait seul l'y décider, et la réu-
nion des Etats généraux était toujours liée à
quelque grande calamité publique, ce qui n'é-
tait pas de nature à les rendre populaires. Pour
échapper à l'autorité toujours imposante des
Etats généraux, les rois recouraient aux As-
semblées de notables qui, composées par le
pouvoir, lui étaient soumises, mais ne pou-
vaient exprimer la pensée de la nation; et au
seuil de la Révolution, avant d'en venir au
moyen désespéré de la réunion des Etats géné-
raux, la Royauté aux abois avait essayé de cet
impuissant palliatif. La représentation natio-
nale, sous l'ancien régime, n'existait qu'à l'état
embryonnaire ; on peut dire qu'elle était nulle.
La nation n'était rien, le roi était tout. Et il
ne faut pas croire que ce fait tienne au déve-
loppement excessif de l'autorité royale, qu'il
se manifeste uniquement dans la puissance du
monarque qui a résumé la théorie du pouvoir
— 33 —
absolu dans le mot célèbre : « L'Etat, c'est
moi. » Même lorsqu'elle était le plus abaissée,
la Royauté était tout en France ; nous en avons
la preuve dans la manifestation la plus pure et
peut-être la plus ancienne du vrai patriotisme
que nous offre notre histoire. Jeanne d'Arc, se
dévouant pour sauver la France, attribue les
maux du peuple à ce fait qu'il n'y a pas de roi;
il y a bien un dauphin (prince royal), mais il n'est
pas sacré, il n'est pas roi ; qu'il reçoive l'onc-
tion sainte, qu'il devienne roi, et les Anglais
seront mis hors de France, et la France sera
sauvée. Ainsi raisonnait Jeanne d'Arc. Consul-
tons le peuple, consultons le roi, il n'y a qu'un
pouvoir en France jusqu'en 1789 : la Royauté.
Mais à cette date mémorable de 1789, la face
des choses changea totalement. La Royauté ne
fut plus rien ; le Peuple, représenté par ses man-
dataires, fut tout. Quand les députés du tiers,
unis à quelques députés des deux ordres pri-
vilégiés, se furent érigés en Assemblée natio-
nale le 17 juin; quand le 20, ils eurent prêté
le serment de ne pas se séparer avant d'avoir
donné à la France une constitution ; quand le
— 34 —
23, ils furent demeurés sur leurs bancs, n'o-
béissant pas aux injonctions du roi, qui leur
avait personnellement donné l'ordre de se sé-
parer, et préférant suivre les conseils de Mi-
rabeau qui les engageait à ne pas subir la vo-
lonté de celui qu'il appelait leur mandataire,
un nouvel ordre de choses commença d'exister.
La souveraineté de la nation était proclamée
comme un droit et pratiquée comme un fait :
la République était virtuellement fondée, car
la République n'est pas autre chose que l'ori-
gine populaire, nationale, de tous les pouvoirs
sans exception.
Cependant ces députés qui avaient si formel-
lement résisté aux ordres de l'homme qu'on
était habitué à considérer comme le maître,
qui s'étaient élevés au-dessus de lui et mis en
quelque sorte à sa place, le maintinrent au rang
dans lequel ils l'avaient trouvé et déclarèrent
le pouvoir royal héréditaire comme précédem-
ment dans sa famille. Ici se trouve le point dif-
ficile de la question et la cause toujours subsis-
tante des nombreuses péripéties par lesquelles
nous avons passé depuis quatre-vingts ans.
— 33 —
Le pouvoir émané du peuple par l'élection,
— l'Assemblée nationale, s'est substitué, en
1789, au pouvoir antérieur que nul mandat
régulier n'avait constitué, — la Royauté; et
l'on peut très-légitimement dire que, en 1789,
le pouvoir d'un seul a été remplacé par le pou-
voir de tous, la Royauté par la République.
C'est là un fait qu'on ne peut nier et qu'il faut
proclamer hautement. La conséquence de ce
fait, est que la Royauté devait disparaître; car
la coexistence de deux pouvoirs souverains ne
se comprend pas; un tel dualisme est impos-
sible; une des souverainetés doit tuer l'autre.
Si donc la Royauté a été maintenue en 1789,
ce n'a pu être que sous une forme nouvelle;
et en effet la Royauté postérieure à 1789 est
tout autre chose que la Royauté antérieure à
cette même date ; elle n'a ni la même origine,
ni le même caractère, ni le même pouvoir :
elle ne subsiste pas par elle-même; elle sub-
siste par autrui, elle a perdu la souveraineté.
Les constituants de 91 ont conservé la Royauté
parce qu'ils l'ont bien voulu; il dépendait d'eux
de la supprimer tout à fait ou de la maintenir,
— 36 -
comme de lui accorder ou de lui refuser telle
ou telle prérogative, le droit de faire la paix
ou la guerre, le vélo suspensif ou absolu, etc.
Pourquoi ces hommes qui ont pris le pouvoir
d'une façon si complète, qui l'ont exercé d'une
main si virile, qui ont tout remanié, tout re-
nouvelé en France, ont-ils conservé cette an-
cienne institution de la Royauté? C'est précisé-
ment à cause de son ancienneté, parce que
depuis tant de siècles elle avait la direction
suprême des affaires du pays qui lui devait son
existence, à cause des souvenirs glorieux qui,
à côté de bien des hontes, s'attachaient à elle,
à cause des services nombreux que, malgré bien
des fautes, elle avait rendus à la France. L'As-
semblée constituante de 89 s'était flattée d'unir
la République dont elle proclamait l'avènement
avec la Royauté dont elle avait prononcé la
chute, la Franco nouvelle avec la France an-
cienne. Il ne faut pas s'étonner si cette pensée,
qui a si vivement préoccupé les fondateurs de
notre nouvel état politique et social, s'est per-
pétuée parmi nous pendant plusieurs généra-
tions. Toute notre histoire, depuis 1789, s'ex-
— 37 —
plique par cette double influence de la tradition
royaliste et de l'esprit républicain. Par quel
autre moyen pourrait-on se rendre compte de
nos oscillations perpétuelles entre la Royauté et
la République, de nos élans imprévus et désor-
donnés vers le régime républicain, de nos re-
tours soudains et aveugles à la royauté et à
l'autocratie césarienne, cette contrefaçon de la
Royauté et de la République? Un tel flux et
reflux peut s'expliquer par des réactions natu-
relles de passions qui se combattent en dehors
de toute influence du passé : mais ce passé n'en
a pas moins existé; les conséquences s'en font
sentir dans le présent; et nos fluctuations poli-
tiques ont pour cause la double tradition qui
domine le développement de la nationalité fran-
çaise, tradition monarchique-royaliste avant
1789, révolutionnaire et républicaine à partir
de 1789, Durant quatre-vingts ans nous avons
cherché à concilier les deux éléments, nous
nous sommes efforcés d'unir à la République,
fondée par la volonté et le consentement natio-
nal, la Royauté qui avait préparé les voies à
l'expression de ce consentement. Cette union,
3
— 38 —
qui a séduit tant de grands esprits, et qu'on
avait crue devoir être la base définitive et solide
du régime politique de la France, a tristement
échoué après trois essais successifs. Convient-
il d'en entreprendre un quatrième? Croit-on
que cette union puisse, je ne dis pas se refor-
mer, mais durer? Car les tentatives ne sont
pas difficiles à faire : il s'agit seulement d'ob-
tenir la durée. Cette durée est-elle possible?
peut-on y compter? L'union, cherchée de bonne
foi par tant d'hommes éclairés, est-elle autre
chose qu'un rêve? Je ne pense pas qu'elle soit
autre chose, je considère cette union comme
un rêve, et je ne puis croire à la durée, à la
stabilité d'une restauration monarchique, même
royaliste. Je voudrais déduire les motifs qui
m'amènent à cette conclusion ; et je vais essayer
de démontrer les trois points suivants: 1° Que
la Royauté a perdu chez nous tout son pres-
tige et l'empire de sa glorieuse tradition;
2° Qu'après avoir été une réalité puissante elle
est devenue un mythe, un vain simulacre que
les institutions libérales ne peuvent vivifier;
3° Que la République n'est pas impossible,
— 39 —
qu'elle seule répond aux besoins du temps ac-
tuel, et que dès lors tous les bons citoyens lui
doivent leur concours pour vaincre les difficul-
tés réelles qui se sont toujours opposées à son
établissement définitif.
I
QUE LA ROYAUTÉ A FAIT SON TEMPS ET PERDU
SON PRESTIGE
1° PREMIÈRE SCISSION ENTRE LA ROYAUTÉ ET LA RÉVOLUTION
D'où est venu le divorce entre la Royauté et
la Nation? pourquoi n'ont-elles pu s'entendre,
pourquoi se sont-elles violemment séparées
l'une de l'autre? L'accord était-il possible?
Faut-il accuser la Royauté! Faut-il accuser la
Révolution ? Faut-il s'en prendre à la fatalité et
aux complexités d'une situation sans exemple?
Sans doute, il y a eu des torts de tous les côtés,
et la situation n'admettait peut-être pas une
solution amiable. Cependant la Royauté a en,
je pense, un tort, un tort très-grave, et qui a
tout compromis, celui de s'appuyer sur l'étran-
ger pour résoudre des questions intérieures.
On a reproché aux constituants de 91 d'avoir
fait une constitution trop républicaine pour une
monarchie, trop monarchique pour une répu-
_ 42 —
blique ; on a dit de leur oeuvre que c'est une
constitution républicaine dans laquelle il y a
un roi de trop. Nous n'avons pas besoin de dé-
terminer dans quelle mesure ce reproche est
exact. Le seul fait de disposer de l'autorité
souveraine, de l'attribuer à la nation, et de n'en
confier au roi qu'une portion, devait être aux
yeux de l'héritier des anciens souverains de la
France, une violente usurpation, une grave at-
teinte aux droits les plus sacrés. Il pouvait
bien, quant à lui, ne pas regretter la part de
pouvoir qu'on lui retirait, quelque grande
qu'elle fût : mais pouvait-il ne pas se persuader
que, en se la laissant ravir, il manquait à ce
qu'il devait à ses ancêtres? Toutes sortes de
préjugés d'éducation, les conseils d'un entou-
rage plus ou moins intéressé, les manoeuvres
qui se pratiquaient autour de lui, et même loin
de lui, mais en sa faveur, devaient lui rendre
extrêmement difficile le rôle que les événe-
ments l'appelaient à jouer, celui d'un roi qui
se laisse dépouiller des prérogatives attachées
à son rang et léguées par ses pères. Cependant
le salut de la Royauté dépendait absolument
— 43 —
de cet esprit de sacrifice. Il ne faut pas ici
accuser uniquement les partis révolutionnaires
qui ont bien pu envenimer les questions et sus-
citer des querelles : le mal principal résidait
dans la situation ; le remède était dans les mains
du roi. Louis XVI, pour sauver sa personne,
sa famille, son rang, n'avait qu'à s'incliner
sans réserve devant la majesté de l'Assemblée
nationale; il ne sut pas le fairo, et c'est là ce
qui a perdu la cause de la Royauté en Franco.
Il est certain que, malgré toute l'efferves-
cence révolutionnaire, la personne du roi était
respectée; toutes les attaques dirigées contre
la Révolution étaient mises sur le compte de
l'entourage du roi. Je n'en veux pour preuve
que l'accueil fait à la famille royale venant
s'établir à Paris après les saturnales contre-
révolutionnaires de Versailles. Les femmes qui
répétaient : « Nous amenons le boulanger, la
boulangère et le petit mitron, » étaient aussi
sincères que Bailly, président de l'Assemblée
à la séance du Jeu-de-Paume et maire de Paris,
disant à Louis XVI : « Henri IV avait reconquis
son peuple, aujourd'hui le peuple a reconquis
— 44 —
son roi. » Il suffisait à Louis XVI, pour con-
server, je ne dis pas les bonnes grâces, mais
le respect de la nation, de ne rien faire qui pût
paraître une adhésion personnelle aux complots
contre-révolutionnaires de Paris et de Coblentz.
Or, cette adhésion, qui recélait les plus graves
dangers, il eut l'imprudence inouïe de la ma-
nifester par cette fuite insensée que l'on peut
regarder comme la plus grande des fautes,
sinon comme le plus grand des crimes, et dont
les suites furent incalculables.
Quel était le dessein de Louis XVI lorsqu'il
s'enfuit secrètement le 20 juin 1791 ? Qu'eût-il
fait s'il eût réussi à gagner la frontière. Il eût
dicté des lois à l'Assemblée et suscité la guerre
civile, ou se fût mis dans la nécessité qu'il
avait voulu éviter de se placer à la tête des
émigrés et de remonter sur son trône avec le
secours des baïonnettes étrangères. Plût à Dieu
qu'il eût atteint le terme de ce voyage insensé !
nous aurions peut-être immédiatement eu la
guerre civile qui est survenue plus tard; mais
peut-être aussi l'aurions-nous évitée. Toute la
nation se serait levée contre l'ennemi de l'As-
— 45-
semblée nationale ; la Révolution n'aurait pas
la tache du sang d'un roi martyr et de tant
d'autres victimes ; la République, née spontané-
ment, sans insurrection, et acceptée d'un con-
sentement unanime, aurait peut-être été fondée
pour toujours. Mais c'est là un trop beau rêve;
les choses humaines ne comportent pas une
allure si simple et si calme. La Royauté ne
devait pas se retirer pour laisser la place à la
République ; l'une devait mourir, l'autre devait
naître dans le sang. Le malheureux Louis XVI
échoua; reconnu, arrêté et ramené à Paris, il
se vit suspendu de ses fonctions royales. Ce
jour-là le peuple français devint républicain.
« Le premier moment fut de surprise, le second
de calme et de repos. Tout se rallie autour de
l'Assemblée nationale, unique, mais puissante
ressource d'un grand peuple. Jamais la majesté
d'une nation n'a été, jamais elle ne sera plus
imposante. A Paris, il sembla que les citoyens
étaient déchargés d'un pesant fardeau, ils n'a-
vaient plus de roi. Le peuple, par un mouve-
ment général, effaça de partout son nom et son
effigie; ils le furent de cette multitude d'en-
3.
— 46 —
seignes que, sous le despotisme, on décorait de
son titre ou de sa couronne, et, le soir, il n'en
restait pas une seule trace. Les gardes natio-
nales se réunissent sous leurs drapeaux, et vont
prêter serment de fidélité à l'Assemblée natio-
nale. Les citoyens de Paris les imitent; et pen-
dant trois heures entières, ils défilèrent dans la
salle haussant la main et prêtant le serment (1). »
Ainsi parle un membre de la Constituante, de-
puis membre de la Convention, et qui expia
plus tard sur l'échafaud révolutionnaire le crime
de n'avoir pas voulu laisser la Révolution se
porter aux dernières violences. Ce sont là les
termes dans lesquels il raconte l'effet produit
par la première nouvelle de la fuite du roi.
Et voici comment il dépeint l'accueil fait au
prisonnier ramené dans Paris : « Cinq cent mille
hommes étaient sur son passage; et le roi n'en-
tendit ni reproches, ni murmures; mais un si-
lence improbateur régnait partout : toutes les
tètes restèrent couvertes, toutes les armes étaient
baissées; et le roi dut apprendre en ce jour que
(1) Rabaud Saint-Etienne. Précis de l'Histoire de la Révolu-
tion française.
— 47 —
c'est le peuple qui est le souverain. » C'est ainsi
que par la faute du roi, la France fit un appren-
tissage de la République qui dura trois mois ;
car jusqu'au moment où l'Assemblée consti-
tuante se sépara après avoir achevé son oeuvre,
le roi fut suspendu de tous ses pouvoirs, l'As-
semblée seule gouverna ; et lorsque, par l'accep-
tation solennelle de la Constitution, Louis XVI
rentra dans les droits qu'elle lui conférait, la
Royauté avait reçu un coup dont elle ne devait
jamais se relever.
Non-seulement la fuite du roi avait initié la
France à la République, en lui faisant voir dans
son roi un ennemi, et en lui apprenant à se
passer de roi ; mais elle avait fait naître un parti
républicain qui demandait d'ores et déjà la
déchéance du roi et la proclamation de la Répu-
blique. Lorsqu'on apprit la fuite de Louis XVI,
on afficha sur les murs du Louvre les vers du
serment de Brutus dans la tragédie de Voltaire,
en substituant seulement le mot Français à ce-
lui de Rome :
Si parmi les Français il se trouvait un traître
Qui regrettât les rois et qui voulût un maître,
— 48 —
Que le perfide meure au milieu des tourments,
Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents,
Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore
Que le nom des tyrans que tout Français abhorre.
Ces vers furent, en quelque sorte, pour le parti
républicain, ce qu'avait été pour les membres
du tiers et pour l'Assemblée nationale le ser-
ment du Jeu-de-Paume, ratifié par la nation
tout entière. C'était un acte de naissance en
même temps qu'une déclaration de principes.
Jusqu'alors ce parti ne s'était pas montré. Sans
doute il y avait des républicains : Charlotte
Corday disait au tribunal révolutionnaire :
« J'étais républicaine avant la Révolution ; » bien
d'autres auraient pu en dire autant. Mais les
républicains, jusqu'au 20 juin 1791, n'étaient
que des individus isolés, sans lien entre eux et
sans point d'appui. Louis XVI, par sa fuite,
poussa ces dissidents à se réunir et à former
un groupe qui alla grossissant, décidé à obtenir
de gré ou de force l'abolition de la Royauté.
La déplorable affaire du Champ-de-Mars, dans
laquelle le drapeau rouge fut déployé, la loi
martiale appliquée, et le terrain nettoyé de la
— 49 —
multitude qui demandait à grands cris la dé-
chéance, sépara par une scission profonde les
révolutionnaires qui voulaient la suppression
du titre de roi et le rejet de la personne royale
de ceux qui voulaient conserver cette personne
et ce titre. Quand le malheureux Bailly, qui
avait reçu le serment du Jeu-de-Paume, fut,
avant d'être conduit à l'échafaud, promené
autour du Champ-de-Mars, pendant qu'on agi-
tait devant lui le drapeau rouge, il subissait
les conséquences d'une situation dont Louis XVI
était le premier auteur. Lorsque nous voyons
le drapeau rouge arboré, le désordre de la rue,
l'insurrection menaçante ou triomphante, la
haine de la royauté se manifester contre les
personnes et les choses, les emblèmes royaux
arrachés, accusons les mauvaises passions et les
intrigues ténébreuses, mais faisons remonter
ces excès à leur source et à leur point de dé-
part, disons-nous bien que tous ils sont, par
une filiation trop certaine, la vengeance de la
Révolution contre le roi qui a conçu la déplo-
rable pensée de la détruire par la guerre civile
ou par l'assistance étrangère; ils accusent la
— 50 —
haine violente, irréconciliable que Louis XVI a
fait naître contre la Royauté. Cette haine, rien
ne peut la dompter; elle reparaît après qu'on
l'a crue éteinte, elle rend cette forme de gou-
vernement, même sous ses traits les plus adoucis
et les plus républicains, antipathique et pres-
que odieuse à tout un parti, et à un parti qui,
on ne peut se le dissimuler, a gagné considé-
rablement d'adeptes et en gagne encore tous
les jours.
La correspondance qui existe entre l'aver-
sion pour la Royauté et la fuite de Louis XVI
se remarque même dans ce qui porte avec le
plus de pureté le cachet de la Révolution. Quel
chant plus beau et plus patriotique a-t-on
jamais composé que celui de Rouget de l'Isle?
On en a fait beaucoup depuis et de plus
actuels; malgré tant d'essais, bien qu'il soit
tout en apostrophes et en interrogations, bien
qu'il se rattache à une éventualité aujourd'hui
presque impossible, même dans les circons-
tances déplorables où nous sommes, l'inter-
vention étrangère dans nos affaires inté-
rieures, il reste pour ainsi dire seul, et nul n'a
— 51 —
pu le supplanter. Or, dans ce chant, tout pé-
nétré de l'émotion patriotique, et qui est vé-
ritablement l'hymme de la Révolution, une
seule personne est citée, Bouillé, l'organisa-
teur du plan d'évasion et de campagne de
Louis XVI :
Mais ce des pote sanguinaire,
Mais les complices de Bouillé,
Tous ces tigres qui sans pitié
Déchirent le sein de leur mère...
Il est de ceux qu'il ne faut pas épargner.
Quel est ce « despote sanguinaire » cité à
côté de Bouillé ? Peut-il être autre que
Louis XVI ? Et le mot « tigres » qui vient plus
loin fait penser à cette phrase atrocement
calomnieuse de Camille Desmoulins dans son
Opinion sur le jugement de Louis XVI : « Je
sais que Louis XVI avait des inclinations de
tigre. » Hélas! non, ce n'était pas un tigre
que l'infortuné Louis XVI ; on ne peut lire
sans un serrement de coeur son procès, sa dé-
fense, les cinq appels nominaux qui aboutirent
à une condamnation capitale, et sa fin déplo-
rable ; mais il faut bien reconnaître que le seul
— 32 —
fait de sa fuite a entraîné toute une série de
calamités; que, de ce chef, il est vraiment
l'artisan de ses malheurs. Il crut en fuyant
sauver sa personne, sa famille, son patri-
moine, servir Dieu; il ne réussit qu'à se per-
dre lui et toute sa race; il légua à ses succes-
seurs, en tombant du trône et en montant sur
l'échafaud, l'insurrection, l'exil et tous les
maux qui accompagnent les dynasties haïes et
déchues.
Revenons au moment où, après trois mois de
suspension, qui furent pour lui trois mois de
captivité et pour la France trois mois d'appren-
tissage de la République, Louis XVI entra
dans ses fonctions constitutionnelles. La suite
donnée par les émigrés et les puissances étran-
gères aux projets que le roi secondait sous
main, tout en les combattant extérieurement,
devait amener promptement la chute d'un
monarque qui avait excité des haines aussi
ardentes. L'insurrection du 10 août, l'exécu-
tion du 21 janvier, se déduisent trop logique-
ment de la fuite de Louis XVI, de l'affaire du
Champ-de-Mars, et des premiers événements
— 53 —
de la guerre pour qu'il soit nécessaire de
montrer les rapports que ces faits ont entre
eux. Il vaut mieux rechercher comment la
Royauté put se relever du coup terrible qu'elle
avait reçu en 1792 et en 1793, pour succom-
ber sous de nouveaux assauts.
2° AGGRAVATION CONSTANTE ET PROGRESSIVE DE LA SCISSION
Quand la nation épuisée par vingt-cinq ans
de guerre, divisée d'abord par les factions,
puis courbée sous un long despotisme, désha-
bituée de la liberté politique, en proie à l'inva-
sion, vit revenir le frère du roi que vingt-deux
ans plutôt elle avait traité en ennemi, elle
accepta ce pouvoir réparateur qui rappelait
les vieilles traditions de la France, mais qui,
malheureusement pour lui, les rappelait trop
et surtout d'une façon maladroite. En récapi-
tulant l'initiative prise par les anciens rois do
mesures plus ou moins libérales qui n'avaient
rien de commun avec le mouvement de 1789
et avec les nécessités politiques et sociales de

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