République ou Monarchie / Achille Eyraud

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E. Dentu (Paris). 1872. France (1870-1940, 3e République). 1 vol. (131 p.) ; 18 cm.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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ACHILLE EYRAUD
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
ACHILLE EYRAUD
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS.
Tout droit réservés
REPUBLIQUE OU MONARCHIE?
PARIS. — IMPRIMERIE DE E. DONNAUD
RUE CASSETTE, 9.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE?
I
LE LENDEMAIN DES RÉVOLUTIONS.
Que faut-il faire!., s'écrie Robert en butte aux efforts
opposés de Bertrand et d'Alice.
Tel est aussi le cri de notre pauvre France tiraillée à
gauche par le bras recouvert d'un manteau rouge de
l'archange révolté, et à droite par la main plus timide
mais non moins puissante de la douce Alice, l'humble
et paisible paysanne, détestant le désordre, et d'in-
stinct aimant la France et son roi, comme cette autre *
fille des champs qui avait nom Jeanne d'Arc.
Que faut-il faire ?
Il faut tout d'abord se défier des idéologues et des
théoriciens qui, sans souci de l'expérience, des imper-
fections de l'humanité en général et de la race fran-
1
2 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
çaise en particulier, tracent des plans d'organisation
politique et sociale, fort beaux sur le papier, mais
complétement impraticables. La famille humaine se
divise en deux grandes tribus : celle des rêveurs chez
qui l'imagination est tout, et celle des hommes de gros
bon sens, foncièrement positifs, ne s'élevant jamais
bien haut, mais risquant d'autant moins de se perdre
dans les nuages. Le nord de l'Europe, et notamment
l'Angleterre, est leur patrie ; les autres semblent avoir
adopté la France.
Notre pays, en effet, fourmille de philosophes de
cercle ou de brasserie, d'hommes d'Etat en disponi-
bilité, improvisant des Constitutions; qui sont le déve-
loppement de théories spéculatives établies sur des
principes absolus, mais dont le premier inconvénient
est de ne pas s'adapter le moins du monde au caractère
de la nation. Eh bien ! on a trop abusé de ces gouver-
nements de confection, qui vont toujours mal à notre
, taille. Ne vaudrait-il pas mieux tenter d'en faire un
sur mesure ?
C'est avec l'expérience du passé bien plus qu'avec
des théories qu'on fait une bonne politique, car l'his-
toire nous apprend qu'à l'adoption de tel ou tel ré-
gime se rattache telle ou telle conséquence dans la
vie des peuples, de même que, dans la nature, les
mêmes phénomènes se reproduisent sous l'influence
périodique de chaque saison.
Or, un fait bien acquis, c'est que toutes nos révo-
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 3
lutions se perdent par l'exagération de leurs principes.
Lisez les diverses et nombreuses constitutions qui
nous ont régis : les principes qu'elles étalent sont tou-
jours les plus beaux du monde. Ordre, Liberté, Jus-
tice, Progrès, etc., rayonnent au frontispice de ces
monuments fragiles ; mais nous avons deux incurables
défauts dont l'influence, s'exerçant en haut et en bas,
consomme leur ruine : c'est la vanité et l'ambition.
En haut, la vanité et l'ambition poussent le gouver-
nement à étendre les limites de son autorité au détri-
ment des libertés publiques, et à prêter ainsi le flanc
à ses advesaires.
En bas, les mêmes défauts entraînent les plus or-
gueilleux et les plus ardents à vouloir devenir gouver-
nants à leur tour et à fomenter une nouvelle révolu-
tion. Pour réaliser ce rêve qui les obsède, ils s'évertuent
à enflammer l'imagination des masses en leur présen-
tant tantôt le tableau, calomnieusement amplifié et
assombri, des fautes du pouvoir, tantôt le mirage fas-
cinateur de la félicité sans mélange que goûtera le
peuple le jour où il aura renversé ceux qui l'oppriment
et s'abreuvent de ses sueurs. Seule, une révolution
pourra résoudre, comme par miracle et à son avan-
tage, les problèmes sociaux les plus ardus ; c'est la co-
lonne de feu qui doit le guider vers la Terre promise !
Aussi, une fois le but atteint, e gouvernement ren-
versé et la Terre promise abordée, la plus vive allé-
4 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
gresse éclata chez ce bon peuble dont la robuste crédu-
lité a constamment résisté aux déceptions lés plus
nombreuses et les plus amères.
A ce moment fortuné, tout est riant et rose comme
une aurore de printemps. La mystérieuse perspective
d'un nouvel ordre de choses, — que chacun arrange au
gré de ses désirs, — fait rayonner partout la joie et
l'espoir. Les chapeaux, les boutonnières, les corsages
même, se fleurissent de cocardes; les faiseurs de barri-
cades vont bruyamment fêter leur triomphe dans les
guinguettes de la banlieue ;
La Victoire en chantant leur ouvre les barrières.
Bientôt, les murs de la cité s'émaillent d'une myriade
de proclamations dans lesquelles le nouveau pouvoir
annonce à la France que l'ère des révolutions est ter-
minée : (du moment qu'il a triomphé, pourquoi en
ferait-on d'autres?) Il proclame héros les pauvres dia-
bles qui se sont battus pour lui (et c'est bien le moins
qu'il puisse faire). Il conjure ensuite tous les bons
citoyens de se grouper sous l'étendard du Progrès, et,
comme bouquet à ce beau feu d'artifice, il promet à la
France des trésors de gloire et de prospérité...
Le premier acte d'un gouvernement est toujours de
décréter l'Age d'or.
Les habiles qui, semblables au coq vigilant, saluent
toujours le soleil levant, ne font pas attendre leur
adhésion. Ils sacrifient au besoin leurs opinions de la
veille, dans l'intérêt de l'ordre, — et pour conserver
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 5
leurs places, ou même demander de l'avancement. —
Les moutons vulgaires suivent les béliers ambitieux.
Tous reçoivent un accueil empressé. Peu importe en
effet aux nouveaux gouvernants que le troupeau soit
un peu bigarré de nuances encore mal effacées, l'essen-
tiel pour eux est de pouvoir le conduire et le tondre.
Quelquefois même, comme au 18 mars, ce sont les
loups qui sont devenus bergers, et qui, pendant les
premiers jours du moins, ont grand soin de se dégui-
ser, à l'exemple de leur confrère de la fable.
Malheureusement, cette soudaine expansion de liesse
universelle, ce cordial et intime accord entre la foule
et le pouvoir qu'elle s'est choisi ne dure que le temps
d'une lune de miel. Les abus arrivent bientôt. C'est
d'abord la curée aux places, curée ardente où se donne
carrière la tourbe avide des néophytes et celle des vé-
térans du parti affamés par un long jeûne; écoeurante
orgie de convoitises effrénées, pendant laquelle le sort
de, la France fait songer à la triste situation et aux
appréhensions mélancoliques du renard de La Fon-
taine :
Laisse-les achever leur repas.
Ces animaux sont soûls : une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi plus âpre et plus cruelle ! (1)
Et, de fait, la troupe parasite se renouvelle, hélas !
plus d'une fois, surtout en temps de république radi-
cale.
(1) Le Renard, les Mouches et le Hérisson.
II
LA RÉVOLUTION BLANCHE,
Si la révolution a été monarchique, l'insurgé cou-
ronné cherche à exhausser de plus en plus son trône,
et à se dégager insensiblement des entraves que la
nouvelle Constitution a imposées à son autorité. Il est
d'ailleurs fortement poussé dans cette voie fatale par
son entourage le plus immédiat : la noblesse, la bour-
geoisie opulente et le clergé.
C'est alors comme l'évocation magique d'un passé
qu'on croyait reposer à jamais sous une froide pierre.
Les marquis de Carabas reparaissent triomphants
comme au temps de Béranger; le bourgeois enrichi
vise aux distinctions aristocratiques, et plus d'un fa-
bricant retiré, revenant à son ancien métier, se fa-
brique des titres de fantaisie, et ajuste à son nom des
rallonges nobiliaires. On rit de sa vanité, mais il n'en
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 7
fait pas moins inscrire sur ses cartes de visites les qua-
lifications qu'il s'est royalement octroyées. Ses domes-
tiques ont ordre de les lui donner, ses amis s'y prêtent
le plus souvent, ses fournisseurs et ses débiteurs n'y
manquent jamais ; si bien que ce digne petit-fils de
M. Jourdain finit par devenir la dupe de son propre
mensonge, par se croire un vrai gentilhomme, et s'en
montrer tout joyeux et tout fier. Sa femme prend des
airs de comtesse d'Escarbagnas, et leur rejeton devient
un petit-pourri prétentieux, faisant sauter les écus de
papa dans les boudoirs, les champs de course et les
cabarets, jusqu'au jour où il lui prendra fantaisie de
se lancer dans la vie publique, à laquelle il s'est si
bien préparé.
De son côté, le haut clergé sent se réveiller en lui ses
vieilles ambitions et ce vif attachement aux choses
temporelles, auxquelles, en dépit de l'Évangile, il n'a
pu jamais renoncer. De tout temps, il a beaucoup de-
mandé, mais à l'avénement d'une monarchie (surtout
si le monarque prétend avoir ramené Dieu), ses exi-
gences ne connaissent plus de limites. Il vise au mo-
nopole de l'éducation, et dirige d'incessantes attaques
contre l'Université, contre l'enseignement scientifique,
avec cette âpreté hautaine et injurieuse qui distingue
alors la polémique des ministres du Dieu de mansué-
tude et de bonté.
Puis, il semble délaisser le culte du Christ dont les
doctrines démocratiques (sainement démocratiques)
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
gênent ses visées autoritaires, pour y substituer je ne
sais quelle mystique et vague croyance, quel culte
sentimental de Madones auquel il convie ardemment
les fidèles, sans se demander s'il ne les ramène pas
ainsi aux traditions du paganisme.
Doucement entraîné par ces divers groupes d'ambi-
tieux et par un secret instinct de domination, le sou-
verain empiète chaque jour davantage sur le terrain
constitutionnel, et, de leur côté, ils obtiennent de
lui tous les priviléges qu'ils réclament, car jamais
conseillers ne sont mieux en cour auprès d'un roi que
ceux qui lui conseillent ce qu'il désire. Leur rêve à
tous c'est de voir rayonner dans une gloire d'apo-
théose cette triomphante dualité du moyen âge, le
trône et l'autel, se soutenant l'un l'autre :
Je prêcherai pour vous, vous régnerez pour moi.
III
LA REVOLUTION ROUGE.
Quand le triomphe appartient à la couleur opposée,
quand c'est la rouge qui est sortie, l'allégresse est
plus tapageuse. Des bandes avinées parcourent les
rues et les boulevards en chantant à tue-tête. On illu-
mine pour glorifier l'avénement de la liberté, et
l'on casse lés vitres des récalcitrants qui s'imagi-
nent naïvement avoir celle de ne pas mettre de
lampions à leur fenêtre.
On crie dans la rue d'ignobles pamphlets contre la
famille déchue et d'immondes caricatures qui n'inspi-
rent que le dégoût, même à ses plus ardents ennemis.
Les gamins, heureux de pouvoir casser et détruire
impunément, s'empressent de briser les emblèmes de
la tyrannie, et y mettent une ardeur qu'ils ne re-
trouveront jamais pour un travail utile.
1.
10 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
Quant aux gouvernants que viennent d'élever au
pavois les acclamations du peuple français (total : cinq
ou six mille exaltés conduits par une centaine de com-
pères), ils se trouvent tout d'abord placés en face d'un
grave embarras et d'un problème, à peu près inso-
luble : celui de contenter les gens qui la veille conspi-
raient avec eux. Tout le monde ne peut pas entrer au
gouvernement provisoire. Il est bien vrai que ce gou-
vernement se compose d'une quinzaine de membres,
et que le luxueux coupé monarchique, qui n'avait
qu'un seul siége, est devenu un omnibus. Mais qu'est-
ce que cela pour toute cette milice d'opposition qui
s'est inféodée a sa fortune ? L'arche de Noé n'y suffi-
rait pas !
Aussi, que font alors ceux qui se voient repoussés du
char de l'Etat par le fatal écriteau : Complet? Eh mon
Dieu ! exactement ce qu'ils avaient fait la veille : — de
l'opposition. C'est tout simple, puisque l'opposition
ne leur a pas encore donné ce qu'ils en attendaient.
Ils se hâtent donc d'organiser des clubs et de fonder
des journaux. Gymnases, amphithéâtres, salles de
concerts, salles de bals, deviennent autant de foyers
d'agitation populaire, et des myriades de journaux,
aussi mal pensants que mal écrits, s épanouissent
comme une moisson de champignons vénéneux après
une pluie d'orage.
Les membres du gouvernement se montrent fort
inquiets et irrités de cette agression tapageuse.; Mais
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 11
quoi ! ils ont naguère réclamé avec tant d'insistance
toutes ces libertés de presse et de réunions publiques,
qu'ils ne peuvent raisonnablement les supprimer parce
qu'on s'en sert contre eux.
Les journaux séditieux et les discours subversifs se
donnent donc amplement carrière. Déclamations fré-
nétiques, mensonges impudents, promesses hyperbo-
liques, monstrueuses calomnies, tout fait arme contre
le gouvernement.
Le résultat de tant d'efforts est enfin obtenu : au bout
de quelques mois une nouvelle insurrection éclate;
Parfois, elle est comprimée dès l'origine, comme
en juin 1848; parfois, comme au 18 mars dernier,
elle triomphe pendant un temps plus ou moins
long (1).
Dans ce dernier cas, une seconde fournée d'ambi-
tieux trouve enfin sa place. Afin de laisser derrière
eux le moins possible de mécontents et de prévenir de
nouvelles séditions, ces derniers admettent de nom-
(1) Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte ;
La voix de la raison jamais ne se consulte;
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
L'autorité livrée aux plus séditieux.
Le pire des états c'est l'état populaire.
Cinna, acte II, scène I.
On se rappellequ'au lendemain de la révolution de 1848, M. Ledru-
Rollin, qui, à ce qu'il paraît, n'aime pas les miroirs fidèles, fit in-
terdire les représentations de Cinna au Théâtre-Français.
12 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
breux convives au banquet du pouvoir — sauf à les
éliminer peu à peu par la suite. C'est ainsi que ces
messieurs du Comité central étaient quarante, absolu-
ment comme les académiciens, ou plutôt comme les
compagnons d'Ali-Baba, auxquels il est plus juste de
les comparer. On institue encore un Sous-Comité cen-
tral, une Commune, un Comité de salut public, et
enfin toute une collection variée de délégués à je ne
sais combien de fonctions civiles et militaires.
Cela permet de contenter bien des appétits. Aussi,
y a-t-il, au début, entre nos conspirateurs de la veille,
cet accord plus apparent que sincère, cette concordia
discors dont parle Lucain (1 ) à propos des hommes qui
se partagent la puissance publique.
Malheureusement, cette borde de gouvernants qui
n'ont que des passions haineuses et pas une idée pra-
tique, ne s'eutend qu'à persécuter et à détruire.
Comme tous les fléaux, elle ne laisse d'autres traces
que des ruines. Dignes représentants de ce qu'il y a
de plus vil dans la populace, les nouveaux venus au
pouvoir courtisent ce ramassis de fainéants et d'en-
vieux en renversant tout ce qui fait obstacle à leurs
vices ou à leurs convoitises. Les sergents de ville les
empêcheraient de se livrer au dévergondage de la
rue : A bas les sergents de ville ! Les gendarmes ont
(1) Temporis angusti mansit concordia discors.
Pharsale, Livre I.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 13
l'incommode habitude d'arrêter les pillards : A bas les
gendarmes ! La religion pourrait être une contrainte,
non pour eux, mais pour les gens des campagnes
qu'ils voudraient entraîner à leur suite : A bas la reli-
gion ! A bas les prêtres ! A bas Dieu !
Et ils détrônent Dieu.
Ils le détrônent, non pas comme des philosophes
sceptiques qui nient son. existence faute de preuves,
mais avec une haine farouche (dont l'excès même
prouve qu'ils y croient plus qu'ils ne le disent, car on
ne déteste pas ainsi une abstraction). Ils le renversent
donc comme s'ils renversaient un tyran abhorré, et
voulaient proclamer la Commune dans le ciel.
La Commune dans le ciel ! Espérons, mon Dieu !
(j'y crois encore) qu'il n'en sera jamais rien. Mais, à
l'instant même, il se fonderait une société Intersidé-
rale, en vue d'agir révolutionnairement ! Les planètes
renverseraient le soleil, cet inflexible tyran qui les re-
tient attachées autour de lui par des chaînes mysté-
rieuses, et qui les force à parcourir leur orbite, non-
seulement sans trêve ni repos, mais — ce qui est bien
plus intolérable pour un coeur vraiment démocrate, —
avec un ordre immuable et une régularité parfaite.
Puis, les nébuleuses se lanceraient dans les vagues
utopies du socialisme, et, sous l'influence de leurs dé-
clamations, éclaterait une révolte générale. Au nom
de l'égalité, la Terre réclamerait contre Jupiter quatorze
cents fois plus gros qu'elle et doté de quatre lunes,
44 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
Mars déclarerait la guerre à Saturne pour conquérir
(c'est-à-dire pour voler) son anneau; la Lune, l'astre
aride et glacé, s'insurgerait contre la Terre qu'entoure
une riche parure de moissons, de verdure et de fleurs,
l'odieuse Terre qui l'éclipse sans cesse, et qui l'exploite
depuis des siècles en la faisant servir de fanal à ses
nuits ! Et pendant ce temps-là, tout le fretin des pla-
nètes télescopiques qui fourmillent entre Mars et Ju-
piter, se liguerait et conspirerait sourdement contre
les autres. — Bref, ce serait une liquidation stellaire
dans le genre de la liquidation sociale dont on nous
menace, et que Dieu ne permettra sans doute qu'au
jour fixé pour la tin du monde !
Souhaitons donc ardemment que ce suprême cata-
clysme nous soit épargné, et que l'ordre nous arrive
sur la terre comme au ciel. Pour cela, tâchons d'éta-
blir un foyer de sages institutions, autour duquel gra-
viteront toutes les classes de la société, et qui répandra
sur elles, comme le soleil sur le monde planétaire, la
lumière, la chaleur et la vie.
Mais ce n'est pas ainsi que l'entend la gent commu-
neuse. Elle veut, je le répète, le renversement de toute
règle, de toute contrainte. L'événement ne l'a-t-il pas
prouvé? La Commune n'a-t-elle pas pris exactement
le rebours des principes sans lesquels aucune société
ne peut exister, et l'esprit de ses actes comme de ses
décrets ne peut-il pas se traduire ainsi :
RÉPUBLIOUE OU MONARCHIE 15
Code de la Commune.
PROLÉGOMÈNES.
ART. 1er. — Le gouvernement de la Commune est
au-dessus de la volonté nationale.
ART. 2. — Tout journal coupable d'avoir pris la dé-
fense du gouvernement établi par le suffrage uni-
versel, ou d'avoir prôné le respect de la propriété,
de la famille, de la religion, et autres odieux préjugés '
sera immédiatement supprimé
Il en sera de même des rédacteurs.
ART. 3. — Le drapeau tricolore — dont les nuances
étaient celles de l'arc d'alliance brillant après la tem-
pête, et qui, de même que feue la colonne, avait l'in-
convénient de nous rappeler la gloire du passé, conso-
lation de la défaite présente, — sera remplacé par le
drapeau rouge : la couleur du vin, du sang et du feu.
ART. 4. — La liberté est le droit de faire tout ce qui
est défendu par les lois.
DES DÉLITS ET DES RÉCOMPENSES.
(Ancien Code pénal retourné.)
ART. 5. —Les vagabonds, ivrognes et malfaiteurs
feront désormais la police de la ville, et procéde-
ront à l'arrestation des agents municipaux
ART. 6. — Tout citoyen qui aura porté des coups
et fait des blessures à un sergent de ville recevra le
grade de capitaine de la garde nationale.
16 RÉPUBLIQUE OU MONAHCHIE
Si les coups portés ou les blessures faites ont occa-
sionné la mort, le grade obtenu sera celui de com-
mandant.
Art. 7. - Lorsqu'il y aura eu préméditation ou
guet-apens, l'auteur des coups et blessures recevra une
pension annuelle de 3,000 fr. pendant dix ans. Si la
mort s'en est suivie, la récompense sera celle de ladite
pension à perpétuité.
Art. 8. — Quiconque aura pratiqué des réquisitions
civiques, dites vols à main armée en langage rural,
chez les épiciers, banquiers, dans les caisses publiques
et surtout dans les églises, aura bien mérité de la pa-
trie.
En cas de flagrant délit, le voleur (vieux style) fera
arrêter le volé (1).
Cultes.
ART. 9. — Il est expressément ordonné d'abhorrer
Dieu.
Ses ex-ministres seront logés aux frais de l'État —
à la Roquette, — et confiés à la garde des fédérés,
jusqu'à ce que mort s'ensuive.
ART. 10. — La religion de l'Etat est le matéria-
lisme.
Elle a pour dogmes les sept péchés capitaux, etc., etc.
(1) Témoin le gardien du mobilier de la liste civile qui, règui-m-
silionné par madame (pardon) par la citoyenne générale Eudes, fut
emprisonné pour n'avoir pas livré avec assez de bonne grâce ce qui
était confié à sa garde.
IV
REMEMBER.!
Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi évoquer ces tristes
souvenirs? L'insurrection est vaincue, la Commune
n'est plus : ne songeons qu'à la conciliation et à l'oubli.
La conciliation ! Est-ce que ces gëns-là, en veulent
eux-mêmes (1)? Ils n'ont qu'un sentiment au coeur : la
soif d'une revanche éclatante.
L'oubli ! quand, le 31 octobre, la première tentative
(1) Dans un banquet socialiste quia eu lieu à Genève, le 21 sep-
tembre dernier, un français a eu l'infamie de dire : « Le drapeau
français est celui de la honte et de la lâcheté ! Le seul étendard
digne de nos sympathies est celui de l'Internationale. Qu'on prenne
tous les autres et qu'on les teigne du sang des tyrans. Les tyrans
ont creusé un profond sillon entre eux et les travailleurs ; ce sillon
ne peut être comblé que par les cadavres des uns ou des autres.
Si quelqu'un venait nous parler de conciliation, nous lui répon-
drions qu'elle no peut arriver que par la destructon ! »
18 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
des communeux a coûté à la France la perte de la
Lorraine et un supplément d'indemnité de 2 milliards
500 millions (1)!
Quand tous les bandits de l'Europe ont, durant trois
mois, fait de Paris une redoute formidable d'où ils
ont tenu en échec la société tout entière, pillant les
caisses, emprisonnant les suspects, massacrant les
prêtres, uniquement parce qu'ils étaient des prêtres, et
fusillant quiconque refusait de se faire le complice de
leur révolte contre le gouvernement d'une Assemblée
émanée du suffrage universel, c'est-à-dire le plus ré-
gulier et légitime qui fut jamais.
L'oubli ! quand nos monuments étalent leurs ruines
noircies par le feu, et dressent dans le vide leurs tron-
çons gigantesques, comme autant de bras mutilés qui
semblent vouloir porter jusqu'au ciel le témoignage
du crime, et implorer sa juste vengeance !
Non, l'oubli n'est pas possible. Ceux qui le de-
mandent aujourd'hui étaient de coeur avec l'insurrec-
tion, et voudraient nous endormir dans une trom-
peuse confiance.
Ce sont les mêmes hommes qui, il y a trois ans,.
quand Napoléon III commit l'imprudence de rouvrir
les clubs, nous disaient en haussant les épaules d'un
(1) Ce jour-là l'armistice allait être conclu à Versailles sur les
bases de la cession de l'Alsace seule et d'une indemnité de 2 mil-
liards 500 millions, lorsque Bismarck ayant appris les événements
de Paris rompit soudain les négociations.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 19
air de pitié : — « Eh quoi ! vous vous effrayez pour
si peu ! vous tremblez pour quelques extravagances
débitées par un exalté! Peut-on être à ce point timoré !
Est-ce que par hasard vous croiriez au spectre rouge,
ce mannequin protecteur de l'arbre dynastique, et
dont Romieu se servait pour enrayer les pies et les
merles de l'opposition bourgeoise? »
Eh bien ! ce mannequin inoffensif, nons l'avons vu,
il y a quelques mois, grandir et se dresser terrible,
l'oeil ardent, les cheveux hérissés, la bouche crispée de
fureur, agitantl'épée d'une main et la torche de l'autre.
Maintenant, enseveli sous les ruines que lui-même a
faites, il est sans doute incapable de se relever d'un
seul bond; mais, prenez-y garde! se résignant au be-
soin à se faire humble et rampant, il saura se trans-
former en serpent, glisser sous les décombres, et en
sortir subrepticement pour recommencer son oeuvre
de perdition, — qu'il aborde toujours sous cette forme
depuis le Paradis terrestre,
Puis, s'il est vrai que, pour le moment, la démagogie
privée de ses chefs et sous l'étreinte de l'état de siège,
soit déconcertée et muette à Paris, ne relève-t-elle pas
audacieusement la tête partout ailleurs?
Tout est fini, dites-vous? mais comment y croire
après les manifestes publiés à Londres par l'Interna-
tionale (1), après la lettre écrite le 28 avril 1871 -par
(1).... « L'incendie do Paris, nous on prenons la responsabilité...
» Aux armes ! auxarmos! Ayons Marseille, Milan, Berlin,Moscou-,
20 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
Karl Marx son ex-grand chef (1), alors que la propa-
gande révolutionnaire envahit les principales villes du
Midi, qui, prisés de je ne sais quel vertige de subver-
sion, tentent de s'organiser en fédération radicale, et
que, sur tous les points de l'Europe, s'ouvrent de
nouveaux congrès socialistes !
Les communeux vaincus! Est-ce que d'abord un
parti est jamais vaincu, et, quelque compromise que
soit une partie, n'y a-t-il toujours assez d'ambitieux en
disponibilité pour prendre la main, pensant qu'ils
joueront plus habilement? N'avons-nous pas aujour-
d'hui même et malgré l'état de siège, les journaux tels
que la Constitution,' le Radical, etc., qui manifestent,
autant qu'il leur est possible, leurs sympathies com-
Londres, Liverpool, Manchester Comptez! sur nous, vous qu'on croit
désarmés parce qu'on .vous a pris vos canons et vos fusils
» La vieille civilisation doit périr. Un gigantesque effort l'a déjà
ébranlée. Un dernier effort doit la jeter à bas.
« Alors, les peuples, réunis en un seul faisceau, jouiront en paix
des fruits du travail. » (du travail,d'autrui bien entendu.)
(1) « Le mouvement de Paris est magnifique en principe mais
prématuré dans son explosion.
.... » Nous ne sommes encore que trois millions tout au plus;
dans vingt ans nous serons cinquante, cent millions peut-être. Alors
le monde nous appartiendra.
.... » Et devant cette insurrection universelle, comme l'histoire
n'en a pas encore connu, le passé disparaîtra comme un hideux
cauchemar, car l'incendie populaire allumé sur cent points à la fois
comme une immense aurore, en détruira jusqn'au souvenir! »
Cette immense aurore no serait-elle pas plutôt un immense cré-
puscule avant une nuit qui serait éternelle pour la civilisation ?
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 21
muneuses ? Puis, le véritable ennemi qui luttait contre
Versailles n'était-ce pas l'Internationale, aujourd'hui
plus vivace et plus irritée que jamais?
Il est bien vrai que la hideuse pieuvre qui tient toute
l'Europe enlacée dans ses avides étreintes, a reçu une
blessure cruelle au bras formidable dont elle enserrait
Paris, mais, en attendant que la cicatrice s'opère,
mille autres restent à son service.
« Le fait évident en face duquel l'Europe se trouve
» placée aujourd'hui, disait le Journal des Débats du
» 30 septembre dernier, c'est que la Commune est de-
» venue, dans toutes les grandes villes de notre vieux
» monde, le mot d'ordre de tous les déclassés et de
» tous les misérables qui n'ont pas l'énergie néces-
» saire de sortir de leur misère par le travail. »
La France est le pays le plus oublieux qui soit sur
terre (on l'a dit bien des fois, mais comme rien n'est
plus vrai, c'est une raison de plus pour le lui répéter
souvent). France! souviens-toi donc! Remember! Et
que la leçon du passé tienne toujours ta vigilance en
éveil sur les menées ténébreuses de l'ennemi le plus
terrible et le plus hypocrite que tu aies jamais eu à
redouter !
V
LE TARTUFFE MODERNE.
Hypocrite! Ce mot caractérise d'un stigmate tout
spécial le parti démagogique. Dans nos dissensions
passées, les révoltés affichaient du moins franchement
leur programme. Mais que dire d'une sédition dirigée
contre la république au cri de : vive la République !
réclamant un surcroît de libertés et, le jour du
triomphe, supprimant tous les journaux dissidents,
abolissant la peine de mort et massacrant les otages,
abolissant aussi la conscription, et procédant le lende-
main à cet acte monstrueux et sans exemple : l'enrô-
lement forcé des honnêtes gens dans l'insurrection !
Que n'ont-ils pas dit contre l'ambition des cléricaux
et les intrigues des congrégations noires, comme si
leur Internationale n'était pas une immense congré-
gation rouge bien plus ardente et formidable !
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 23
Oh ! certes non Tartuffe,, n'est pas mort.
Molière nous avait montré l'hypocrite de la dévotion ;
le Tartuffe du dix-neuvième siècle c'est l'hypocrite
des doctrines humanitaires.
Tous deux ont leur jargon mystique, et, sous, la
pompeuse apparence de grands mots et de grands sen-
timents, dissimulent traîtreusement leurs ardentes
convoitises des jouissances matérielles.
Tous deux encore s'évertuent à duper Orgon — le
pauvre bourgeois crédule, — pour le dépouiller en-
suite.
Les mêmes roueries, les mêmes faux-fuyants, vien-
nent à leur esprit retors, et ce serait peut-être chose
utile et piquante que de mettre en regard de nos sou-
venirs récents l'impérissable tableau du maître :
Le personnage de Molière invoque constamment le
Ciel; ce mot résonne à tout propos sur ses lèvres.
C'est le fond de sa langue comme goddam est le fond
de la langue anglaise :
On le voit toujours prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.
Pour le Tartuffe moderne, ce sont les intérêts du
Peuple (ne pas omettre la majuscule) qui reviennent
sans cesse dans ses écrits et ses discours.
C'est par là et au nom des principes du 89, outrageu-
sement violés selon lui, qu'il séduit Orgon et l'excite à
24 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
réclamer toutes sortes d'extensions à la liberté de la
presse et à celle des banquets, des réunions publi-
ques, etc.
— Mais, murmure quelquefois Orgon que l'expé-
rience a rendu un peu défiant :
Mais du socialisme on nous fait tant de peur !
— Je puis vous dissiper ces craintes ridicules.
réplique Tartuffe.
Et quand il est arrivé à ses fins et lui a fait tirer les
marrons du feu, le premier usage que fait mons Tar
tuffe de ses journaux et de ses clubs, c'est de tomber à
bras raccourcis sur le malheureux Orgon, l'odieux
propriétaire, l'infâme parasite du Peuplé.
La belle tartufferie encore que celle des manifesta-
tions pacifiques! Vous savez comment cela se joue. On
se rend à l'Assemblée nationale où à l'Hôtel-de-Ville
dans le but apparent d'exprimer respectueusement les
voeux du Peuple au sujet de telle ou telle question;
puis, les voeux exprimés, et l'audience terminée , Tar-
tuffe refuse de se retirer, et, jetant le masque, il s'écrie :
C'est à vous de sortir, vous qui parlez en maître ;
La maison m'appartient, sachez le reconnaître.
Je vengerai le Peuple, et ferai repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir !
Et, le plus souvent, il parvient à rester.
Lorsque, en mars dernier, il s'est emparé des canons
REPUBLIQUE OU MONARCHIE 25
de Montmartre, en alléguant que c'était pour empê-
cher les Prussiens de les prendre, ne s'est-il pas mon-
tré le servile plagiaire de son aïeul du dix-septième
siècle, qui disait en spoliant Orgon de sa fortune:
Ce n'est, à dire vrai que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains. (1)
Mais aussitôt après, Tartuffe et ses fédérés ont
tourné ces canons contre le gouvernement, sous pré-
texte de réclamer des franchises municipales.
— Soit, leur a-t-on répondu. Nous savons bien que
vous manquez de toute espèce de franchises. Vous
allez être satisfaits.
On a voté la loi municipale, mais nos tartuffes n'ont
pas désarmé le moins du monde.
Et les considérants de leurs décrets les plus odieux
et les plus sanguinaires, vous rappelez-vous l'hypo-
crite étalage qu'ils faisaient des grands principes de
justice, d'égalité, de solidarité, etc. ?
Ah! comme ils savaient bien, de traîtresse manière,
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère....
(1) Un mot que j'ai surpris pendant le siège, peut donner une
idée du véritable ennemi que visaient les démagogues. — On con-
templait les ruines qu'avait faites, dans un appartement de la rue
du Dragon, un obus, qui heureusement n'avait atteint personne.—
Quel dommage, disait un homme à barbe inculte et d'une voix
enrouée par de récentes libations, quel dommage qu'il n'y ait pas
eu des Prussiens dans ces beaux salons ! — C'eût été assez difficile,
lui fit-on observer, puisque l'obus était lancé sur Paris. — Oh !
grommela-t-il, mais je sais bien ce que j'entends par les Prussiens...
russsienes lPen habit noir.
2
26 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
Tous ces francs charlatans, ces apôtres de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue, à leur gré,
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré..,
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
Des intérêts du Peuple un fier ressentiment,
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère
Qu'ils arborent toujours de grands mots qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré !
Et M. Loyal, le doucereux agent de M. Tartuffe,
Le bon monsieur Loyal, natif de Normandie,
ne manquait pas non plus dans cette tragi-comédie
des derniers événements. Vous vous souvenez avec
quelle hâte Tartuffe, voyant la Commune perdue par
suite de la fidélité de l'armée et de l'inaction de la
province, prit soin de le dépêcher à Versailles pour
faire de la conciliation. Et, quant à moi, je n'ai jamais
pu entendre les homélies onctueusement commina-
toires que M. Louis Loyal et consorts adressaient alors
à l'Assemblée sans songer à ces vers :
C'est un homme qui vient, avec douce manière,
De la part de monsieur Tartuffe pour affaire,
Dont vous serez, dit-il, bien aise.
Ainsi, nous avons complétement le digne descen-
dant du héros de Molière, avec ses acolytes, ses faux
semblants, ses intrigues cauteleuses, et sa monstrueuse
impudence le jour où il peut jeter le masque.
RÈPUBLIQUE OU MONARCHIE 27
Il l'a repris aujourd'hui. Afin de ne pas éveiller la
défiance d'Orgon, encore tout échaudé par la Com-
mune, il-comprime les bouillonnements de son dépit
et de sa colère, reprend sa voix mielleuse, et apporte
la plus discrète réserve dans ses réclamations. Tout ce
qu'il demande, c'est la République... Le pauvre homme !
Il n'est hostile qu'aux monarchistes ou monarchiens,
pour parler son langage. Seulement, il a bien soin de
ranger obligeamment dans ce parti tous les gens mo-
dérés à qui déplaisent ses velléités d'amnistie et de
réunions publiques; — car par le mot de République il
entend, ou plutôt sous-entend, la République radicale.
ornée de tous ses accessoires subversifs, afin qu'elle lui
permette d'ouvrir de nouvelles sapes contre la société,
et de revenir à la Commune.
Pour ajouter quelques traits à l'esquisse de nos tar-
tuffes démagogues, nous dirons qu'une fois parvenus
au pouvoir, ils trahissent la plus profonde incapacité
pour organiser quoi que ce soit. C'est alors un chaos et
une incohérence d'idées qui tiennent du délire. S'ils se
sont montrés vraiment habiles et forts dans l'oeuvre
ténébreuse des conspirations, ils se trouvent, comme les
oiseaux de nuit, déconcertés et troublés par le grand
jour. Nés pour détruire, après avoir renversé tout ce
qui leur faisait obstacle, hommes et choses, ils se dé-
truisent eux-mêmes. Le partage de la puissance pu-
blique est insupportable à leur ambition, la violence
28 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
de leur tempérament les emporte, et ils s'entre-tuent,
semblables à ces soldats dont parle la Fable, et qui, nés
des dents venimeuses du Dragon de Cadmus, dar-
daient les uns contre les autres leurs flèches meur-
trières :
Furit omnis turba, suoque
Marte cadunt subiti per mutua vulnera fratres (1).
Et tous pleins de fureur dans leurs luttes mortelles,
Ils tombent sous les coups de leurs mains fraternelles.
Au lieu de reléguer les commun eux sur des pontons
ou dans des forteresses, pourquoi ne pas leur abandon-
ner une petite île, où ils pourraient, en pleine liberté,
mettre à exécution toutes leurs utopies? S'ils y trou-
vaient l'idéal de bonheur qu'elles promettent, nous
nous empresserions de les imiter ; mais il est infini-
ment plus probable qu'au bout de quelques mois, ils
se seraient dévorés les uns les autres, et qu'on n'en
retrouverait plus que les écharpes rouges.
(1) Ovide, Mètam., livre III.
VI
REVOLUTIONS DE LA TERRE ET REVOLUTIONS DE LA MER.
Ainsi, le passé nous montre, par de nombreux et
récents exemples, que le gouvernement monarchique
et le régime républicain périssent tous deux par l'exa-
gération de leurs principes. L'un pousse le principe
d'ordre jusqu'à vouloir absorber toutes les libertés
individuelles au profit de l'autorité d'un seul, l'autre
abuse du principe de liberté jusqu'à dégager l'individu
de tout respect des lois morales et politiques. Sous
la monarchie, le favoritisme et l'arbitraire compri-
ment le légitime essor du mérite laborieux pour
livrer les hautes positions au valet et au flatteur; sous
la démocratie, les radicaux, ne se considérant comme
liés par aucun pacte constitutionnel et ne recon-
naissant aucune autorité, pas même celle d'une As-
semblée issue du suffrage universel, se croient le droit
2.
30 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
de provoquer de nouvelles séditions jusqu'à ce qu'ils
soient arrivés au pouvoir eux et leurs amis (leurs amis
après eux).
De cette façon,la perversion de l'un et l'autre régime
aboutit, pour le monarque comme pour l'individu, à
l'intronisation d'une seule et même règle : celle du
bon plaisir.
Et c'est alors que la compression sans limite ou
le désordre sans frein provoquent enfin dans le pays
une réaction salutaire d'où nait un nouveau gouverne-
ment, — bientôt hélas ! suivi de nouveaux excès.
Les institutions qui sont les fruits des révolutions
sont parfois excellentes ; mais ça ne se conserve
pas, et la vermine ambitieuse ne tarde pas à s'y
mettre :
A propos de cette succession de réactions contraires,
qu'on me permette de citer un souvenir cosmogra-
phique qui me revient à l'esprit :
Un savant distingué, M. Adhémar; a, dans un ou-
vrage intitulé les Révolutions de la mer, soutenu qu'il
résulte de l'obliquité de l'axe terrestre sur l'écliptique,
qui produit l'inégalité dans la durée des saisons, et de
la précession des équinoxes, que les deux pôles de la
terre n'ont pas la même température moyenne. Par
suite, les glaces s'accumulent en plus grande abon-
dance sur le pôle le plus froid, jusqu'au point où, le
centre de gravité de la terre se déplaçant brusquement,
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 31
la masse des eaux se précipite d' un hémisphère sur
l'autre, et l'envahit presque en totalité.
Le phénomène a lieu alternativement pour chacun
des pôles dans un intervalle de 10,500 années. Pré-
sentement, c'est l'hémisphère austral qui est inondé,
en attendant que les eaux reviennent couvrir notre
continent (1).
N'est-ce pas là l'histoire de nos alternatives gouver-
nementales — sauf qu'elles sont malheureusement
bien plus fréquentes ? — Tour à tour, les abus de la
royauté et les abus de la démocratie s'amoncèlent par
degrés, jusqu'à ce qu'ils finissent par nous faire
chavirer d'une position extrême à l'autre, — du
pôle monarchique au pôle anarchique, du Bas-Empire
à la Basse-République, — et réciproquement.
Et dire que si la terre était droite sur l'écliptique, si
nos institutions reposaient directement sur la raison,
nous aurions un printemps éternel et une félicité
parfaite !
Par malheur, l'orgueil et l'ambition (qui n'est
autre chose que l'orgueil agissant vers un but) vien-
nent tout compromettre, en pervertissant par l'exagé-
(1) Rassurons-nous pourtant. D'après les calculs de M. Adhémar,
nous avons encore 6288 ans devant nous, avant que se produise
l'irruption diluvienne qui, tranchant toutes nos misérables ques-
tions diplomatiques, submergera l'Europe, l'Asie et l'Amérique du
Nord.
32 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
ration les institutions les plus sages; et ces beaux vers
de Molière seront éternellement vrais :
Les hommes, la plupart, sont étrangement fait ;
Dans la juste mesure on ne les voit jamais :
La raison a pour eux des bornes trop petites,
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus belle chose ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant (1).
Gardons-nous donc de cette propension à outrer qui
gâte les meilleures monarchies comme les meilleures
républiques en poussant à l'extrême leurs principes
respectifs (2).
Tous ces impertubables doctrinaires qui poursuivent
une idée jusque dans ses dernières conséquences, ima-
ginent ainsi des théories gouvernementales fort belles
sans doute, mais qui ne tardent pas à échouer dans la
pratique, — uniquement parce qu'ils oublient une
(1) Tartuffe, acte 1er, scène VI.
(2) Ce n'est pas seulement en politique mais bien partout que
cette déplorable tendance règne aujourd'hui. L'ancien vaudeville,
fin, léger, spirituel, a dégénéré en grosse bouffonnerie qui semble
ouée par des fous, tandis que le drame parait l'être par des con-
vulsionnaires. La musique pousse la science de l'harmonie jusqu'au
pédantisme, l'orchestration jusqu'au tapage assourdissant ; l'art de
chanter est devenu l'art de crier, et la vocalise un tour de force
aussi pénible pour l'artiste que pour l'auditeur, Tout roman popu-
laire n'a pas moins de vingt volumes et parait fade si l'auteur n'y
met à mort sept ou huit personnages et si la couleur du style ne
s'y accuse jusqu'à devenir de l'enluminure. On sait enfin, si. les
hommes exagèrent leurs airs d'importance et si les femmes exa-
gèrent leurs charmes. A outrance! est véritablement la devise d
siècle.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 33
toute petite vérité : c'est que le genre humain n'est
pas parfait.
Oh certes ! sans cela, les deux régimes seraient ex-
cellents.
Vous voulez la monarchie ? Soit.' J'admets même
volontiers le monarque le plus puissant, le plus auto-
ritaire qu'il soit possible de concevoir : il fera toutes les
lois, conclura tous les traités, prendra toutes les déci-
sions, même les plus graves, et cela sans contrôle d'au-
cune sorte. Eh bien ! ce monarque si autocrate, ce
despote si absolu, je l'accepte, à la condition qu'il
sera parfait, c'est-à-dire que toutes ses lois, toutes ses
résolutions seront marquées du sceau de la justice, de
la sagesse et du génie. Mais comme ce phénix des rois
ne se rencontre nulle part, pas même au musée d'an-
thropologie,
Vous trouverez donc bon que je ne cherche point.
De même pour le régime opposé. Qu'il soit libéral
autant qu'il vous plaira, qu'il soit permis de publier
tous les journaux possibles, d'établir des clubs à
chaque carrefour et dans chaque maison, j'y sous-
cris volontiers, à la condition encore que, dans toutes
ces discussions de la plume et de la parole, il n'y
aura ni intention subversive, ni excitation contre les
principes sociaux et les lois qui les sanctionnent, ni
mauvaise foi, ni même pas trop mauvais ton, — car la
basse presse en est venue à de tels emportements qu'à
34 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
en juger par ses invectives, un étranger pourrait
nous prendre pour un peuple de crocheteurs. Que
les apôtres des clubs gouvernent seuls — si toutefois
ils peuvent s'entendre, — j'y consens aussi, pourvu
qu'ils gouvernent avec cette sagesse parfaite que je
souhaitais tout à l'heure au monarque.
Malheureusement, de tels phénomènes sont aussi
introuvables d'un côté que de l'autre.
Non, la perfection n'est pas le partage de l'homme ;
c'est une vérité vieille comme Adam (qui lui-même en
donné la preuve), mais que nous oublions trop
volontiers dans nos théories gouvernementales, tandis
qu'il faudrait au contraire écarter de la politique
tout ce qui est abstration pure, et en faire une science
éminemment complexe, expérimentale, pratique, et
tenant en compte sérieux les circonstances du mo-
ment, les qualités et les défauts d'un peuple.
Dans ces conditions, il paraît presque indifférent de
choisir la monarchie ou la république, car, quel que
soit notre gouvernement d'option, il est également
désirable qu'il ne ressemble ni aux monarchies, ni aux
républiques que nous avons eues (je dirais volon-
tiers subies) jusqu'à ce jour.
Entre ces deux principes qui vont s'écartant de plus
en plus l'un de l'autre, c'est la ligne médiane qu'il
convient de suivre, — de môme que, sollicité par
deux forces divergentes, un corps suit toujours la
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 35
résultante. = Inmedio stat virtus, dit un de ces adages
qui passent pour la sagesse des nations, et auxquels on
ne saurait aujourd'hui avoir trop souvent recours, car
jamais les nations n'ont eu plus grand besoin de toute
leur sagesse.
VII
MONARCHIE ?
Si nous optons pour la monarchie, que son emblème
soit l'aigle ou le coq, ayons bien soin de rogner les
ailes à l'auguste volatile, de façon qu'il ne puisse
franchir les barrières étroites entre lesquelles on devra
le parquer.
Il va sans dire que certains droits exorbitants, tels
que celui de faire la paix ou la guerre, devront être re-
tirés au monarque.
Il faudrait encore que le favoritisme fût supprimé et
qu'on obtînt les emplois par voie de concours. Nous
aurions ainsi des préfets possédant moins de poigne
électorale mais plus de science administrative, et
n'ayant plus pour mission de représenter les fantaisies
du pouvoir personnel en face d'une Assemblée qui
représente les volontés de la nation.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 37
Nous devrions aussi faire disparaître à jamais le
scandaleux et ruineux gaspillage de nos finances qui
tombaient en pluie d'or sur les Danaés de la famille
régnante, de la cour... et d'ailleurs.
Et cette cour, quel spectacle offrait-elle encore ! Avec
la prétention d'imposer par l'éclat et là grandeur, elle
n'était véritablement que morgue et parasitisme.
Nous aurions aussi à faire justice de ces petits moyens
de corruption qui tiennent en haleine tout un monde
de vanités quémandeuses. Plus de noblesse ! Plus de
décorations !
La noblesse! Fût-il jamais institution plus sottement
contraire au principe d'égalité ? Comment ! voici un
jeune homme qui n'aura jamais rien fait de sa vie —
que de fins soupers et des dettes, — et qui pourra se
croire supérieur au vulgaire des humains parce que son
trisaïeul se sera battu à Fontenoy, ou bien aura pos-
sédé un fief dans le rayon duquel il opprimait ses vas-
saux et détroussait les passants? Quoi ! ces comtes de
boudoirs et ces marquis de tripot devraient être placés
au-dessus du plébéien qui se sera fait son nom à force
d'intelligence et de travail ? Ce petit baron de X... que
j'ai vu hier an bois, caracolant autour d'un huit-
ressorts conduit par un automédon à visage poudré et
à chignon jaune, cette tête vide et folle, serait supé-
rieur à M. Thiers ?
Et je ne parle ici que des nobles authentiques, de
ceux à la généalogie et aux droits desquels mon excel-
3
38 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
lent ami le chef de la Division du Sceau, ne trouverait
rien à objecter. Mais que dire de tous ces prétendus
nobles qui se croient ou se font croire tels parce qu'ils
sont simplement collatéraux d'un titulaire, ou parce
qu'un de leurs ascendants s'est fabriqué une fausse
noblesse en ajoutant à son nom celui d'une pro-
priété ?
Rayons donc du même coup de plume la noblesse et
la simili-noblesse.
Supprimons aussi définitivement la décoration. Bien
qu'elle ait sur le blason l'avantage de s'appliquer au
mérite personnel, et de ne pas créer une sorte de mé-
rite héréditaire par des titres auxquels la nature ne
fait pas toujours honneur, je n'ai jamais beaucoup
compris l'opportunité de cette faveur si recherchée.
Qu'est-ce en effet que la distinction attachée au mé-
rite ? Un mouvement de l'opinion publique qui met en
relief un individu, et qui s'accentue en proportion du
talent dont ce dernier a fait preuve. Que vient faire là
une décoration ? Est-ce que, comme je l'ai dit dans un
autre écrit, Molière, La Fontaine, Corneille, Voltaire,
Montesquieu, Le Poussin, etc., n'ont pas été illustres
sans garantie du gouvernement? La décoration est
donc superflue pour le vrai mérite qui brille de son
propre éclat, et n'a pas besoin de cette singulière re-
commandation à l'attention publique. Elle a en outre
l'immense inconvénient de n'être souvent que le salaire
de l'intrigue et du servilisme, quand elle ne l'est pas
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 39
d'une capitulation de conscience.— Mais le bourgeois
a la manie du ruban rouge : il semble que ce soit le
complément indispensable de l'habit noir. A force
d'obsessions, chacun finit par l'obtenir ; et c'est ainsi
que la Légion est devenue une véritable armée. Que
j'en ai connu de ces chevaliers qui n'ont pourtant
jamais rien fait que beaucoup de démarches avant
d'être nommés, et beaucoup d'embarras après!
Telles sont quelques-unes des réformes qu'on pour-
rait imposer au régime monarchique. Mais, malgré ces .
améliorations, et toutes celles qu'il serait bon d'y
ajouter, serait-on bien sûr que le souverain se renfer-
mât avec une loyauté constante dans les limites que la
constitution tracerait à son pouvoir !
D'un autre côté, je suis loin d'être partisan du principe
d'hérédité qui paraît inhérent à la monarchie, — et
que tout monarque voudrait rétablir s'il était jamais
supprimé. On concevait à merveille l'hérédité au trône
dans les temps où, de par le droit divin, le souverain
était censé le maître absolu de la nation. A la faveur
de ce principe primordial, il échangeait des provinces
avec le roi voisin, en donnait à ses filles pour leur dot,
sans prendre le moins du monde l'avis de son peuple,
de môme que le propriétaire d'une ferme dispose de
ses prairies sans consulter son troupeau. Puis, à sa
mort, le domaine passait à son fils,suivant la loi com-
mune des successions. Tout cela était logique.
Mais aujourd'hui que, grâce à Dieu, la France s'ap-
40 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
partient à elle-même, et qu'un roi n'est et ne doit plus
être qu'un intendant à qui elle confie une gestion dé-
terminée, comment justifier le principe d'hérédité?
Quel est donc le riche propriétaire qui dirait à l'inten-
dant de son choix : — « Je vous ai reconnu comme le
plus apte à l'administration de mes biens, administra- .
tion des plus délicates et des plus difficiles ; je vous la
confie, — et, de plus, je vous donne l'assurance qu'a-
près vous ce mandat passera à votre fils et aux enfants
de ses enfants, quels que soient leur incapacité ou leurs
vices. »
Personne assurément n'aurait l'imprudence de tenir
un tel langage. Pourtant, c'est toute la question de
l'hérédité monarchique dont nous pouvons, par cette
vulgaire comparaison, nous faire une idée plus claire.
— En général, pour bien juger une question politique,
il est bon de la dépouiller des formas dogmatiques qui
semblent la placer dans une sphère inaccessible au
commun des mortels, et de la réduire aux proportions
d'un problème de la vie familière. De cette façon,
chacun peut, en quelque sorte, la toucher du doigt, et
prononcer avec les lumières du simple bon sens.
Ainsi par exemple, il sera aisé de reconnaître que
celui qui viole un serment politique est aussi déloyal
que celui qui manque à sa parole dans une affaire d'in-
térêt privé ; que des peuples qui restent indifférents
aux luttes de nations voisines, alors que leur interven
tion pourrait mettre le holà, sont aussi inhumains et
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 41
lâchement égoïstes que des individus qui regardent
deux hommes se battre et leur sang couler, sans cher-
cher à les séparer. On se convaincra encore que les ré-
quisitions d'argent, de pianos et de pendules, les indem-
nités dépassant d'une façon monstrueuse le chiffre des
pertes subies, les bombardements à effet psychologique,
ne sont, malgré tous les hypocrites ambages de la di-
plomatie, que des vols à main armée et d'odieux assas-
sinats.
Mais, dira-t-on, si nous voulons maintenir le prin-
cipe héréditaire, c'est comme gage de sécurité, c'est
pour prévenir une guerre civile à la mort du souverain.
Excellente raison sans doute — lorsque encore les rois
régnaient par la grâce de Dieu. En ce temps-là, quand
la mort du monarque laissait le trône vacant, qui donc
y serait monté si l'ordre de succession n'eût été établi
d'avance ? Il ne s'agissait nullement alors de consulter
la nation : la nation n'était rien. Quand le roi ne lais-
sait pas de fils, une compétition s'élevait entre tel ou
tel prince, tel ou tel duc, et, après une lutte sanglante,
le trône appartenait au plus fort.
C'est au plus digne qu'il doit échoir tant que nous
vivrons sous un régime représentatif. Est-ce que d'ail-
leurs, à toute époque, les circonstances ne comman-
dent pas par elles-mêmes des choix qui sont dans le
coeur de tous? Est-ce que, dans nos dernières et terri-
bles crises, la France tout entière n'a pas jeté ses re-
42 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
gards sur le même homme, sans qu'il fût prince du
sang, et probablement parce qu'il ne l'était pas? Oui,
bien plus et bien mieux que toutes les lois héréditaires
de titres et de dignités, ce sont les circonstances qui
élèvent les hommes aux plus hautes sommités, en les
prenant quelquefois dans les rangs les plus obscurs.
Qu'on y regarde de près, et l'on reconnaîtra qu'à leur
avénement au pouvoir, les ministres éminents ont été,
par leur aptitude et leur caractère, ce qu'on appelle
aujourd'hui «les hommes de la situation. »
Si les avantages du droit d'héridité monarchique
sont illusoires, il n'en est malheureusement pas de
même de ses inconvénients, et, à côté du danger de
voir la couronne passer sur un front indigne, nous
rappelerons les nombreuses guerres suscitées unique-
ment dans un intérêt dynastique.
Ainsi, pour me résumer, je dirai que ce principe hé-
réditaire, que tout monarque voudra tôt ou tard faire
prévaloir, n'est pas une des moindres causes de ma
tiédeur pour la monarchie.
La France est veuve de bien des rois. Elle a eu
des rois fainéants (c'étaient peut-être les meilleurs),
des rois diplomates, des rois guerriers, etc. etc.
Elle eut beaucoup d'hymens, aucun d'eux ne me tente.
Et, si j'osais lui donner un conseil, je l'engagerais
volontiers à ne pas se remarier.
Sans doute, les prétendants ne lui manquent pas, et,
tant qui lui feront la cour, ils se montreront tout
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 48
confits de douces promesses : elle sera la maîtresse
absolue, pas un de ses caprices qui ne soit sur-le-champ
exécuté, on mettra son bonheur et sa gloire à se faire
son serviteur le plus empressé, son esclave le plus sou-
mis. .. tout cela est charmant. C'est le mélodieux
prologue de tous les mariages. Mais qu'il y a loin du
fiancé de la veille au mari du lendemain : — j'en ap-
pelle à toutes les femmes !
Le premier ne parle que de libertés à donner, le
second que d'autorité à faire respecter; l'un promet la
prudence la plus sage dans l'administration de la dot,
l'autre ne rêve que spéculations hasardeuses. Je sais bien
qu'afin de sauvegarder les droits de l'épouse, il y a eu
préalablement contrat en bonne forme, mais comment
ne pas céder devant un effort qui se manifeste chaque
jour pour violer ou éluder ses dispositions? Peu im-
porte que l'acte constitutif ait été élaboré par les no-
taires les plus compétents, et que la sollicitude la plus
inquiète se montre dans toutes ses clauses ; on n'évi-
tera pas les coups de canif.
VIII
REPUBLIQUE ?
Aussi, pencherais-je volontiers pour la République.
Et pourtant, lorsque certaines gens, grands lecteurs
des feuilles radicales me demandent si je suis répu-
blicain, j'ai quelque velléité de leur répondre que non,
car nous sommes bien loin de comprendre la Répu-
blique de la même façon.
Il y a, en effet, je ne sais combien de sortes de Ré-
publiques : République modérée, radicale, socialiste ;
République bleue, rose, rouge, etc. — C'est aussi varié
que la famille des tulipes. Et de là vient que cette
forme de gouvernement s'établit si facilement et se
maintient avec tant de difficultés. Lorsqu'il s'agit de
renverser une monarchie, oh ! alors, toutes les frac-
tions du parti sacrifient provisoirement leurs dissi-
dences et leurs sentiments de rivalité sur l'autel d'une
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE 48
ambition commune, et, grâce à cette coalition, finis-
sent par triompher. Mais, au lendemain même, les di-
vergences se manifestent, ne fût-ce que sur la couleur
du drapeau: — « Etait-ce là, citoyens, le gouverne-
ment que vouliez établir ? » disait un orateur du club
de Belleville, en parlant de l'avénement des Trois
Jules. — " Non, non! » criait le choeur des Bellevi-
lains; et, dès ce jour, la République, fondée la veille,
ne cessa pas d'être violemment attaquée par ce regain
d'insurgés, dont les chefs n'avaient pu trouver dans le
nouveau gouvernement la position éminente qu'ils
avaient en rêve quand ils préparaient la révolution.
De tels républicains le sont à la manière de ce per-
sonnage de Shakspeare qui voulait une République —
à la condition d'en être le souverain (1 ). Du reste, au
(1) GONZALE.
Si j'étais roi de cette île, je voudrais que, dans ma république,
tout se fit à l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait
pas de trafic, pas de magistrats..., pas de souveraineté.
SÉBASTIEN.
Et cependant, il voudrait en être le roi!
ANTONIO.
La fin de sa république en a oublié le commencement.
SÉBASTIEN.
Pas de mariage parmi les sujets?
ANTONIO.
Non, sans doute, tous fainéants : des coquins et des prosti-
tuées.
(La Tempête, Acte .II, scène Ie).
Quelle surprenante intuition du programme-Delescluze ou
Félix Pyat !
3.
46 RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
temps où ils siégeaient à la Commune, on a bien pu
voir par leurs discussions intestines et leurs arresta-
tions confraternelles, à quel point le désir de chacun
d'être le premier était âpre et farouche.
Eh bien ! nous n'hésitons pas à déclarer que ces ré-
publicains-là, qui se proclament les vrais et les purs
du parti, sont précisément les plus indignes de ce
nom. Au lieu d'être le gouvernement de tout le
monde, comme l'indique le mot République, leur gou-
vernement n'est que le despotisme de la fraction dé-
magogique à la tête de laquelle ils se placent. Et, pour
mon compte, je ne veux de despotisme d'aucune sorte :
qu'il soit coiffé d'une couronne d'or ou d'un bonnet
rouge.
La vraie république, — on ne saurait trop le ré-
péter aujourd'hui que tant de gens se disent républi-
cains — est le gouvernement de tous les citoyens, lé-
galement représentés par les mandataires (fort juste-
ment appelés représentants) qu'ils ont librement élus.
De plus, elle comporte une soumission absolue aux
lois votées par ces représentants, c'est-à-dire par la
nation elle-même, et l'interdiction stricte de toutes ces
manifestations de la rue dans lesquelles quelques
bohèmes en blouse, toujours à l'affût du désordre,
protestent contre tel ou tel vote de la majorité, accla-
ment la minorité, et fomentent ainsi une agitation
qu'ils espèrent voir grossir et éclater en révolution.

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