République ou monarchie / par Amédée Deroide

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impr. de Lefebvre-Ducrocq (Lille). 1870. In-12, 18 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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RÉPUBLIQUE
ANARCHIE
PAR
AMÉDÉE DEROIDE
PRIX : 50 CENTIMES
LILLE
IMPRIMERIE DE LEFEBVRE-DUCROCQ
57 , Rue Esquermoise
1870
REPUBLIQUE OU MONARCHIE
L'invasion, comme un ouragan, a emporté l'édifice de
nos institutions. Elle a semé le sol de débris et de cada-
vres, balayé les choses et les hommes, déraciné ce qui
était, pour faire place à ce qui sera : — l'avenir, l'in-
connu.
Quel Français, quelle âme patriotique, ne sonde aujour-
d'hui, d'un regard troublé, ces ténèbres, n'interroge avec
anxiété le sphynx qui garde les mystères de l'avenir ?
Et moi aussi, songeur obscur et solitaire, moi qui ai
rêvé toujours ma patrie grande et glorieuse, glorieuse
surtout à l'ombre de la Paix, moi aussi j'ai frappé mon
iront, et je me suis demandé quelles pierres il faudrait
chercher pour reconstruire l'édifice écroulé, de quel ciment
les unir, et de quel baume de vie ranimer notre Mère-
Patrie, lui rendre une vigueur et une puissance durables.
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Si vous êtes un homme de parti, républicain ou monar-
chique, ne lisez pas ces lignes : vous n'y trouveriez point
votre compte. Je n'écris pas pour les coteries, pour les
factions, pour les vieilles opinions toutes faites, pour les
regrets ou les ambitions, pour les convoitises ou les ven-
geances; j'écris pour les hommes de sens et de coeur qui
s'appartiennent à eux-mêmes, et non pour les âmes irré-
vocablement inféodées à une doctrine immuable, à un
homme, à un groupe d'hommes, à une famille, à un dra-
peau. J'écris à la lumière éclatante de l'expérience, et,
pour ainsi dire, sous la dictée de l'évidence. En un mot,
je suis un historien, et non un pamphlétaire, un citoyen,
et non un idéologue ; non l'avocat d'une personne ou d'un
parti , mais un fils qui , pieusement, ardemment, veut
donner un trône à sa mère, — un trône de gloire et de
paix:
La France est monarchique : telle l'a faite une tradi-
tion de quatorze siècles, telle l'ont faite l'histoire et les
nécessités des temps. Par trois ou quatre fois en ce siècle,
elle a prouvé combien était vivace chez elle, je ne dis pas
ce sentiment, mais ce tempérament. En 1804, à peine
sortie de sa sanglante mais glorieuse République, elle se
jette dans les bras de l'Empire ; en 1814, en 1815, ce n'est
point à la République qu'elle retourne, mais à l'antique
royauté qu'elle avait, vingt ans auparavant, décapitée sur
l'échafaud. En 1830, trahie par cette royauté qui veut la
mettre aux fers—les fers de la pensée, — elle la secoue, la
brise encore ; et croyez-vous qu'éclairée, lassée enfin,
elle reprendra son sceptre républicain de 92?— Non pas;
un vieux et glorieux républicain lui présente une royauté
nouvelle, lui disant : « Voici la meilleure des républiques ! »
et la France adopte la nouvelle dynastie, accepte la Charte,
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se fait pour la troisième fois vassale de la royauté.
En 1848, cette royauté, infidèle aux leçons de l'his-
toire, renouvelle en petit les fautes de 1830, et sombre
dans le même naufrage. Que fera la France?... Mais on
ne la consulte point; des hommes — quelques-uns éminents.
et sincères — ramassent le pouvoir tombé dans les rues,
et, devant la nation étonnée, proclament la République.
La République se constitue par le suffrage universel ;
mais de quels éléments? d'éléments monarchiques : les
allures, l'esprit de l'Assemblée nationale, parlent aux
moins clairvoyants. Alors la portion révolutionnaire
du parti républicain s'irrite, se soulève et succombe ensan-
glantée dans les journées de Juin. — Qui l'a vaincue? la
France monarchique : elle l'a prouvé par l'élan unanime
des provinces armées, accourues à Paris ; elle le prouve
bientôt par l'élection du prétendant Louis-Napoléon, à
l'exclusion du républicain Cavaignac ; elle le prouve par
l'avènement du prince à l'Empire. En mai 1870, après
dix-huit années de règne — presque absolu — l'Empereur
veut se retremper dans le suffrage universel ; la France,
par peur de la République qui, de nouveau, s'agite depuis
peu dans son linceul, la France proclame par plus de sept
millions de suffrages son tempérament et ses préférences
monarchiques.
Voilà l'histoire.
Mais ce sentiment monarchique vient de recevoir une
terrible secousse, et longtemps en ressentira les ébran-
lements profonds : en dépit de la responsabilité minis-
térielle, et du droit de veto réellement attaché au Corps
législatif, sans parler des devoirs du Sénat, c'est au
chef de l'Etat, à l'Empereur, que l'opinion publique impute
l'initiative et la responsabilité de la guerre. Les fictions
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légales se taisent ici, disparaissent devant les charges
morales, et prouvent une fois de plus que la valeur d'une
constitution politique, sa signification réelle, comme sa
durée, ne dépendent point de sa perfection apparente, des
combinaisons plus ou moins ingénieuses ou prudentes de
l'esprit humain, mais de la logique impérieuse des circon-
stances, et de l'irrésistible autorité des faits, qui la sou-
tiennent ou la déchirent, l'absolvent ou la condamnent,
en font une lettre vivante ou une lettre morte.
Cependant, admettant que la France gardât ses penchants
monarchiques, où irait-elle prendre un roi ?
Il est évident d'abord que tout retour de la dynastie
napoléonienne est devenu impossible. Le règne de l'ex-
prince impérial avec la régence de sa mère ou tout
autre n'est même pas discutable ; et la France se souviendra
assez longtemps de l'invasion qui s'attache désormais au
nom napoléonien comme une tunique de Nessus, pour que
toute restauration bonapartiste soit à jamais antipathique
au pays.
L'avènement de la branche aînée des Bourbons est-il
plus admissible? Non: le comte de Chambord, à tort ou
à raison, représente des traditions, un passé, que répudient
les aspirations modernes, et dont elles craignent le retour.
Le temps, d'ailleurs , a passé sur cette candidature d'un
autre âge; quarante ans se sont écoulés, et le flot de 1830,
le flot de 1848, en amenant d'autres prétendants, en consa-
crant des idées nouvelles et d'autres dynasties, ont repoussé
cette dynastie bourbonnienne qui ne vit plus que dans le
passé.
Reste la branche cadette des Bourbons, dynastie plus
moderne, plus voisine de nous, vivante encore, et, dans
les personnages du moins qui.la représentent, vierge de
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toute souillure, exempte de tout grief et de tout amer
souvenir. Oui, cette famille d'Orléans, si populaire en sou
temps, si brave, si chevaleresque, si honnête, si bourgeoise,
a laissé, nous n'en cloutons point, de profondes racines
dans notre pays. Ces princes, aujourd'hui encore exilés,
ont étudié avec nous sur les bancs de nos lycées, combattu
vaillamment à nos côtés sur la terre africaine ou dans les
mers lointaines, ils sont nos contemporains, nos camarades,
presque nos amis ; frères d'études et compagnons d'armes,
avant d'être nos princes et nos souverains. Si la France
peut encore supporter, veut encore accepter une monarchie,
certes, la famille d'Orléans est celle qui lui offre les per-
sonnages, les mieux connus, les plus sympathiques au
pays; elle est la seule peut-être qui lui présente des
garanties ou des chances de bonheur durable.
La France voudra-t-elle leur confier ses destinées?....
Oui , peut-être, si les derniers évènements, si nos désas-
tres actuels, ne jetaient un jour sinistre sur les dangers
du pouvoir monarchique, même limité en apparence par
une constitution parlementaire ; oui, si la majorité de la
France, qui accepterait pour elle peut-être le règne des
princes d'Orléans, ne voyait avec effroi ou défiance, dans
la minorité républicaine, un foyer d'agitation perpétuelle,
une menace permanente de révolution, une cause éter-
nelle d'inquiétude et de dissensions intestines. Par patrio-
tisme, par une abnégation généreuse, la France acceptera
la République.
Mais quelle république ?
Ici se pose dans toute sa gravité, dans tout son intérêt,
la question qui fait l'objet de cette brochure.
La République, telle que l'entendent, telle que la veulent
sous des formes, des noms et des hommes divers, nos
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républicains, la République a tous les inconvénients de la
monarchie, je veux dire cet esprit de centralisation exces-
sive qui concentre et qui résume le pouvoir effectif dans
une ou quelques mains, au sein d'une capitale qui a la
prétention, si peu fondée, d'inspirer, de représenter, de
diriger la France entière ; la république unitaire, avec
une Assemblée nationale et un président siégeant à Paris,
ne sera jamais qu'une monarchie déguisée, et plus expo-
sée que la monarchie véritable aux entraînements ou aux
excès populaires , aux violences des passions dont la
capitale contient les éléments : éléments terribles dont
l'histoire, depuis notre première révolution, nous a
montré les explosions et les dangers fréquents, incal-
culables. La république unitaire sera toujours la proie
des utopistes, des tribuns, des clubistes et des révo-
lutionnaires. Il est d'ailleurs un besoin national que ni
monarchie ni république unitaire ne sauraient satisfaire,
besoin vivace qui n'a cessé de se manifester, surtout en
ces derniers temps, et qui nous a été légué, non par nos
institutions républicaines de 92 ou de 48, mais par les
traditions de nos temps monarchiques : je veux parler de
la décentralisation ; non de cette décentralisation appa-
rente, fictive , dérisoire, dont chaque gouvernement
jusqu'aujourd'hui nous a donné des essais, mais de cette
vie politique effective, maîtresse d'elle-même, agissant
par elle-même et pour elle-même, dans chaque portion
importante du grand corps national. La France veut vivre
de sa propre vie, dans chacun de ses membres. Paris est
trop loin et trop haut ; Paris est trop absorbant, trop
exclusif, trop capricieux, quand la monarchie, quand la
République elle-même, la république unitaire avec son
mécanisme monarchique nous excitent à la vie politique,

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