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Retour à la villa Nevski

De
534 pages
Jarru fait la connaissance d'une vieille dame russe, prénommée Sandra, qui habite dans le voisinage. Elle écrit un roman sur sa vie. Jarru, au chômage, devient alors son secrétaire. Il transcrit ce qu'elle a enregistré. Son récit commence en août 1939 dans un manoir estonien, la Villa Nevski, où une grande famille se rassemble pour un dîner traditionnel de fin d'été. Elle comprend des menbres venus de nombreux pays d'Europe...
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Eero Tarasti
Un jeune employé au chômage d’une agence de voyages, Jarru,
se réveille dans sa chambre quelque part dans une ville d’Europe
du Nord. Il fait la connaissance d’une vieille dame russe qui habite
dans le voisinage, dans une villa délabrée. Elle écrit un roman
sur sa vie. La dame, prénommée Sandra, lui demande d’être son
secrétaire. Il transcrit ce qu’elle a enregistré. Retour
Son récit commence en août 1939 dans un manoir estonien,
la Villa Nevski, où une grande famille se rassemble pour un à la Villa Nevskidîner traditionnel de fi n d’été. Elle comprend des membres venus
de nombreux pays d’Europe, l’Italie, la France, l’Angleterre,
l’Allemagne, la Grèce et la Russie, chacun avec ses habitudes et
Romanses particularités. Trois frères italiens tombent sous le charme de
Sandra, qui ne sait pas lequel choisir. Une œuvre musicale et un
portrait mystérieux sont achevés lors de cette soirée.
Dans la deuxième partie du roman, ce vieux monde a disparu.
Le récit se déplace à nouveau au manoir, en 1940, puis, après la
guerre, dans le Paris des existentialistes, au Brésil et en Sibérie,
avec Sandra et chaque frère. L’aspect narratif épique du roman et
le récit de son élaboration, qui lui sert de cadre, se rencontrent.
Eero Tarasti (1948) est un universitaire, musicien et écrivain fi nlandais.
Il est Professeur de musicologie à l’université de Helsinki depuis 1984,
et Président de l’IASS/AIS (Association internationale pour la sémiotique)
depuis 2004. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages scientifi ques
traduits en anglais, français, chinois, italien, bulgare et farsi.
Son premier roman, Le Secret du professeur Amfortas, est paru en 2000
chez L’Harmattan.
Traduit du finnois par Mikko Kuusimäki
Les impliquésISBN : 978-2-343-03421-8
Éditeur49,50 €
Eero Tarasti
Retour à la Villa Nevski
Les impliqués
É di teu rLes impliqués Éditeur
Structure éditoriale récente et dynamique fondée par les
éditions L’Harmattan, cette maison a pour ambition de
proposer au public des ouvrages de tous horizons,
essentiellement dans les domaines des sciences humaines et
de la création littéraire.






Retour à la Villa Nevski





















© Les impliqués Éditeur, 2014
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris

www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr

ISBN : 978-2-343-03421-8
EAN : 9782343034218 Eero TARASTI




Retour à la Villa Nevski

*

Roman



Traduit du finnois par Mikko Kuusimäki

Traduction française revue et corrigée
par Jean-Marie Jacono et Christine Laugier









Les impliqués Éditeur DU MÊME AUTEUR


Sémiotique musicale, Traduit de l’anglais par B. Dublanche, Limoges,
Presses Universitaires de Limoges (PULIM), 1996.
Le secret du professeur Amfortas, roman, traduit du finlandais par Mikko
Kuusimäki, Paris, L’Harmattan, 2000.
Mythe et musique. Wagner-Sibelius-Stravinsky. Traduit de l’anglais par
Damien Pousset, Paris, Michel de Maule, 2003.
La musique et les signes. Précis de sémiotique musicale. Traduit et revu de
l’anglais par Daniel Charles et Emmanuel Gorge, Paris, L’Harmattan,
2006.
Fondements de la sémiotique existentielle, Traduit de l’anglais par
JeanLaurent Csinidis, Paris, L’Harmattan, 2009.
T Abl E d ES MATèI RES
Prélude 9
Chapitre I: Villa Nevski 40
Intermezzo I 279
Chapitre II: Villa Nevski revisited 286
Intermezzo II 311
Chapitre III: Paris 315
Intermezzo III 412
Chapitre IV: brésil 417
Intermezzo IV 487
Chapitre V: Tessalonique – Sibérie 491
Postlude 520
Annexes 527
Tarasti: Retour à la Villa Nevski
PRélud E
C’était un de ces jours lourds de chaleur, au cœur de l’été, dans une ville du nord
de l’u nion européenne où la vie était encore rythmée par des cycles horaires. l es
bureaux et les administrations étaient fermés et les rues étaient désertes, exceptions
faites des clochards et des distributeurs de journaux. C’est dans cette torpeur que
commence notre récit, dans une cité-dortoir des plus ordinaires où des tilleuls
luxuriants murmuraient au milieu des immeubles. l a mer toute proche scintillait et des
odeurs montaient du port pétrolier voisin. Il nous faut conduire nos lecteurs dans un
studio au cinquième étage d’un immeuble d’où on pouvait, avec une certaine bonne
volonté, entrevoir la mer dans la mesure où il était possible de discerner quelque
chose à travers les vitres très sales. d ans ce studio, il y avait un homme assez jeune, de
grande taille et de belles proportions, allongé sur son lit. l a couverture était presque
tombée sur le plancher, laissant son dos découvert. Tout portait à croire que la soirée
qu’avait passée ce jeune citoyen de notre u nion avait été si dense que même une
mouche grimpant sur l’une de ses omoplates n’arrivait pas à le réveiller et ne
parvenait qu’à lui faire changer de temps en temps de position, dans un état à moitié
inconscient.
Rien dans cette chambre ne semblait à sa place. Hormis l’ordinateur placé à
contrejour, devant la fenêtre, et une chaise faite sur mesure dont on pouvait varier manuel -
lement les positions, les meubles de la pièce se composaient d’une table de bois d’un
modèle standard couverte de toutes sortes de bibelots, comme un sèche-cheveux qui
avait apparemment connu un usage assidu, d’une bibliothèque et d’une chaîne
stéréo qui tournait encore, après la dernière écoute d’un disque de rock : « Nous, les
jeunes lions… on donne des coups de pied… on casse, on casse… »
d es afches de tou risme aux couleurs criardes décoraient les murs. l e mur du fond
avait été sans doute transformé par les soins d’un propriétaire précédent en une sorte
de fresque censée apporter un peu d’espace et de grand air à ce local peu spacieux :
des cimes de montagnes s’élevant derrière des baies, des palmiers, des ondes turquoise
couronnées d’écume. Notre artiste peintre avait pu donner libre cours à son
imagination, un peu dans le style d’un Aïvazovski… u n paysage connu : bien sûr, c’était
la baie de Rio, avec la Montagne de Sucre et le Christ de Corcovado à l’horizon. Ici,
les gratte-ciel de Copacabana ; là, la courbe de la plage de b otafo go. l ’artiste peintre
était un expert, cela se voyait, il n’avait ignoré aucun détail. Or l’habitant actuel ne
s’était pas contenté de ce paysage. Il avait collé partout des afches de tourisme de
9Tarasti: Retour à la Villa Nevski
tailles et de couleurs diférentes, même sur la fresque - la Grèce, l’Olympe, les
trésors antiques de Tessalonique, le Casino de Paris, les tours des manoirs estoniens, la
Tour Eifel, le Sacré-Cœur… - qui étaient partiellement décollées en raisonde l ’usure
de la bande adhésive qui les maintenait aux murs, et surtout en raison d’une chaleur
qui n’avait presque rien à envier à l’étoufement tropical de la baie de Guanabara.
l ’un des murs était pourtant pourvu d’une sorte d’étagère, de fabrication scandinave
bon marché, qui ne présentait pas de livres mais des disques, des cassettes, des
souvenirs, des petits objets sans valeur qui évoquaient des soirées dans des restaurants du
bord de la Méditerranée… et, ah ! des souvenirs d’un autre genre aussi, à en croire
certains objets érotiques, comme des petits verres provenant d’un restaurant chinois,
au fond desquels on voyait sur l’un, les bras ouverts d’une femme - invitation s’il en
fut - , sur l’autre, la braguette ouverte d’un homme…
d ans la kitchenette, une cafetière que personne n’avait eu l’idée d’éteindre répan -
dait une odeur aigre relevée par l’arôme de canettes de bière vides, répandues un
peu partout dans la pièce. Mais, si on veut continuer la description ethnologique de
l’environnement de notre personnage, il faut aussi signaler la vaisselle sale, entassée
sur la cuisinière, trahissant son mode d’alimentation - des restes d’un sandwich au
fromage réchaufé dans une poêle - un chaos d’emballages de pizzas et d’ustensiles
jetables dans la poubelle. l e frigo contenait pourtant un sac de pommes françaises
« golden delicious » et des tomates modifées génétiquement. l a kitchenette était
séparée de la « salle de séjour » par un rideau sur lequel étaient accrochées toutes
sortes de bouts de papier, rappelant une rencontre ou mentionnant un numéro de
téléphone. A côté de l’ordinateur, tout un tas de textes tirés sur une imprimante.
Peut-être notre héros n’était-il pas un néo-analphabète total. d ans ce capharnaüm,
seules les disquettes gardaient un certain ordre.
Mais quel intérêt présente cette description ? pourra se demander notre lecteur.
Nous pouvons lui promettre et ce, dès maintenant, que nous ne comptons nullement
l’obliger à lire six cents pages sur cette chambre même si de telles tentatives littéraires
existent. On le sait, le milieu n’est pas tout ce qui compte. l ’essentiel, ce sont les gens
dans leur quotidien aux diférents coins de l’Europe, au début du millénaire.
l ’homme au centre de la pièce dont nous n’avons même pas encore vu le visage,
occupera pourtant un rôle de premier plan dans notre récit… l e voilà qui se tourne,
s’étire, ses mains glissent sous la couverture comme à l’afût de quelque chose, il
claque les lèvres mais n’ouvre toujours pas les yeux. Son corps est presque glabre,
ex10Tarasti: Retour à la Villa Nevski
cepté ses aisselles qu’on peut voir lorsqu’il porte ses mains derrière la nuque. Il a l’air
bien ordinaire, bien proportionné, neutre en quelque sorte, blond, pas forcément
originaire d’un pays précis. Il pourrait provenir de n’importe quel coin de l’Europe.
Ses lèvres sont petites et molles. Il a gardé un air juvénile même s’il doit frôler la tren -
taine. Il semble être fer de ses cheveux, il en prend bien soin : dans la salle de bains,
on trouve de nombreux produits capillaires à moitié utilisés.
Mais que pouvons-nous déduire en ce qui le concerne ? u n coup d’œil sur la montre
en dit long : déjà midi. d e tels jeunes hommes ne devraient-ils pas déjà être en action,
debout, au bureau, sur une piste de jogging ou devant un ordinateur ? l ui ne fait
que ronfer. l e désordre absolu qui l’entoure, au milieu duquel son air de chérubin
est comme un rappel de l’harmonie du sommeil, porte à croire qu’il ne fait pas
partie de la classe laborieuse qui organise l’ordre social. Mais un coup d’œil plus précis
sur sa table explique cette situation : des dossiers et des demandes à demi rédigées,
des formulaires de bureaux de chômage qui nécessiteraient d’être titulaire au moins
d’une maîtrise universitaire pour qui voudrait les remplir. Peu étonnant, par
conséquent, que notre protagoniste se sente découragé dans ses batailles avec ces imprimés.
Mais consolons notre lecteur. Car il n’est pas rare que les choses profondes et fnes
choisissent comme médium une fgure spirituelle fort ordinaire. bien des artistes ou
savants sont spirituellement au niveau d’un Mickey-Mouse, mais chose curieuse, des
idées bénéfques à l’humanité et des révélations de nature très profonde peuvent
surgir de leurs cerveaux. Ne désespérons donc pas.
l e réveil, acheté à Tokyo et posé sur le plancher, sonne. On entend d’abord une
trompette qui a tout d’une sonnerie de la marine, puis une voix de flle haut perchée qui
semble saluer en japonais. Or le jeune homme ne réagit qu’au troisième appel, qui a
sans doute réveillé tous les autres dormeurs du même étage. Il fronce les sourcils –
plutôt à la verticale qu’à l’horizontale, d’où une mine aussi pénible qu’impatiente. Il
lance un coup de poing au réveil, le rate. Ce n’est que lorsque la Japonaise lui souhaite
le bonjour pour la sixième fois que son doigt trouve le bouton et réduit au silence la
machine infernale de fabrication nippone. En même temps, notre jeune homme à la
crinière léonine émet un son pénible… Se réveiller, est-ce chose si difcile à faire, un
beau jour d’été, lorsque la nature invite à sortir ? Il pousse un soupir et émet un juron
ensommeillé pendant que la couverture tombe entièrement sur le plancher. Il est nu.
u n pansement blanc, traversé de gouttes d’une substance rougeâtre, lui entoure le
genou droit. Il incarnerait parfaitement un cadavre dans un flm sur la dernière guerre.
Mais d’où viennent ce pansement et cette blessure ? Voilà que les choses commencent
à devenir intéressantes. S’est-il cogné quelque part après avoir trop bu de bière … ?
11Tarasti: Retour à la Villa Nevski
u n coup de sonnette, long et insistant. d errière la porte, les rires d’une femme se
font entendre accompagnés des cris d’un homme à la voix grave. Notre héros ne
bronche pas. Il ouvre les yeux et fxe le plafond, l’expression vide. Il referme les yeux
et reprend le fl de ses rêveries apparemment des plus douces. Il se tourne sur un côté,
glisse une main entre les cuisses et décide de continuer à dormir. Malheureusement,
le monde extérieur existe et pénètre sans merci, fort du poids tout entier de sa réalité,
la conscience de cette jeune créature au comportement animal. Il tente encore
désespérément de s’accrocher à ses fantaisies oniriques, tandis que ses reins se creusent
plus profondément dans les douceurs du lit jusqu’à ce qu’il décide de bouger. l
’altérité a fait intrusion dans sa conscience, le principe de réalité freudien l’a emporté
1sur le plaisir et il lui faut se réveiller, triste réveil des songes pourrait-il chanter s’il
connaissait le français.
Il se tourne, s’assied au bord de son lit, se lève et commence par se couvrir les hanches
de la couverture, change d’avis et enfle un short noir en prenant garde de ne pas
toucher son genou douloureux, puis boite jusqu’à la porte, actionne la serrure, ouvre et,
sans regarder les importuns, regagne son lit, les yeux toujours inexpressifs.
Tel est le début de notre récit dans la capitale de cette lointaine république d’O…,
é tat membre de l’u nion européenne, au début de ce millénaire. A cette phase, nous
allons changer le mode de notre narration, nous ne saurions plus jouer au narrateur
omniscient, à l’ignorance naïve, pleine de compassion, car c’est maintenant que
d’autres êtres arrivent sur scène dont nous ne savons pas de quoi ils sont porteurs. Ce
n’est pas la première visite de ces intrus puisqu’ils ne se sont pas présentés et qu’ils
sont entrés sans façon, en riant, en continuant leur discussion tout en ignorant sou -
verainement l’occupant des lieux.
l ’homme, dont la voix avait déjà résonné entre les murs de l’immeuble, était un
2peu grassouillet, du genre dont les Russes disaient : «Ты поправился  ». Il était du
même âge que notre lionceau dans sa cage-studio mais d’une discrétion remarquable.
Quant à la flle, un peu plus jeune que ses deux compagnons, elle attirait l’attention
par ses cheveux blonds coifés en d’étranges tresses ramenées sur les joues et par son
visage bronzé qui indiquait qu’elle avait passé pas mal de temps en mer, seule manière
d’obtenir un tel hâle. Elle était très maquillée, faisait bel efet dans son jean collant
et dans sa blouse ethnique qui provenait certainement d’une boutique à la mode
puisque des trous ronds et asymétriques avaient été percés dans l’étofe à certains
1. En français dans le texte. d ans le roman, tous les passages en français dans le texte original sont
indiqués en italiques et sans notes de bas de page (note du traducteur)
2. En russe dans le texte : “Tu t’es retapé”
12Tarasti: Retour à la Villa Nevski
endroits propres à exciter l’imagination. Elle avait des lèvres épaisses et de grands
yeux soulignés par un maquillage aux couleurs soutenues – peut-être un peu trop
soutenues. Quand elle parlait, on entendait pointer un accent traînant et
chantonnant un peu sauvage. Qui plus est, elle portait des colliers très lourds et en guise de
boucles d’oreilles des pierres de jade représentant des singes.
l ’oreille de son compagnon était, elle aussi, percée. Il était vêtu d’un polo noir et
d’un pantalon de lin, jadis blanc, et qui avait dû céder à un estomac habitué à la bière
car il était tenu en place par une ceinture de cuir à large boucle à laquelle il avait fallu
percer des trous supplémentaires à plusieurs occasions.
« Ouais, et puis fallait vraiment voir leurs têtes quand la milice est arrivée dans la
cour. u ne dame a failli faire une crise cardiaque et il nous a fallu la conduire dans un
centre de soins à Tallinn. C’est pas souvent que j’ai autant eu envie de rire. Qu’est-ce
qu’on se marrait… »
« l aisse tomber, c’est une blague idiote. Ils étaient venus en confance et ils
commençaient à se sentir bien. Moi, je trouve que c’était stupide », répondit la flle tout
en souriant d’une manière pensive.
« Non, mais c’était pas de ma faute, tu vois, c’est Aventures Voyages, et eux, ils sa -
vaient bien qu’il pourrait y avoir des surprises à tout instant. Moi, je trouvais que
c’était une idée du tonnerre, ça créait, tu vois, une sorte de feeling authentique et
quand ils ont rempli les formulaires de bilan, pas un seul ne s’est plaint, aucun, non…
Tu vois, on n’avait pas touché à ces maisons depuis des années. Y en a eu un qui m’a
dit que, quand on a porté plainte auprès de je ne sais quel état-major, il y a dix ans,
un capitaine a dit : « nous sommes ici depuis cinquante ans déjà et nous n’avons
rien fait ! ». Tu te rends compte, c’est ça le problème, il leur fallait restaurer ou faire
je ne sais quoi, mais ils n’avaient installé que le bureau d’un kolkhoze et puis après
une maison de pionniers ou d’orphelins. l e toit s’était efondré dans les années 60,
la cheminée s’était brisée, eh bien, c’était une scène si vivante que des gens ont pris
peur : ils ont regagné l’autocar en courant pour ne plus en ressortir. l es mémés qui
s’étaient assises tremblaient. »
« Ce n’est pas correct, laisse tomber, u nski. »
« Moi, j’en avais déjà ras le bol de l’ordinaire, tu vois, le genre rafing etc... Mais moi
je crois que ces voyages « en pleurs » dans les pays baltes ou ailleurs, ça peut
rappor13Tarasti: Retour à la Villa Nevski
ter gros. C’est que je compte bien étendre mon marché au sud jusqu’en Pologne, en
Hongrie et en bulgarie. Tu vois, il y a des romantiques un peu partout en Europe, de
richissimes ex-propriétaires de châteaux, des rupins quoi, mais il faut que ce créneau
se développe avant qu’ils n’aillent ad patres. bien entendu, je fais aussi autre chose.
Il y a pas mal de bureaux qui savent que je suis une star, tu vois, j’y peux rien moi, et
mon rêve, c’est trouver un jour la veuve d’un millionnaire qui m’épousera. C’est ça
mon ambition, oui. Et toi, l issu, tu viendras comme flle au pair au palais qu’on aura
sur le Maïami b each, et je ne fe rai plus rien d’autre que descendre de la bière le long
de Sunset b oulevard pendant que la vieille dormira. Oui, je ne t’oublierai pas, l issu,
t’en fais pas. »
« Merci bien, c’est très gentil de ta part, mais ton machisme m’agace. T’es sûr que je
n’aurais pas pu trouver un général retraité ou une star de football ou de hockey sur
glace ? Tu ferais bien de lire ce qu’Irigaray ou Kristeva écrivent sur l’hégémonie. »
« Hé ! hé ! hé ! hé ! » ft u nski pour irriter l issu. Il la prit par les hanches. Aussitôt
l issu, car c’est ainsi que s’appelait cette jeune femme, lui envoya son coude dans le
diaphragme.
« Arrête… hé ! hé ! hé ! hé !… ou je ferai ce qu’on a fait dans un roman
contemporain », ft u nski pour continuer à la taquiner.
« Oui, un copain m’en a parlé, tu ferais bien de le faire à Jarrul. e voilà prêt comme
un Adonis. »
Ce fut à ce moment que les intrus s’aperçurent de la présence de l’occupant du stu -
dio. Celui-ci avait entre-temps changé de côté en poussant un soupir résigné : il était
évident que cette intrusion n’avait pas lieu pour la première fois. Il avait tiré la cou -
verture jusqu’à ses oreilles pour ne pas entendre les dialogues qui le dérangeaient.
« Aïe ! » cria-t-il lorsque u nski lui donna en toute fraternité un coup .
« Casse-toi, vous ne voyez pas que j’ai besoin de dormir ? » ft-il avec irritation, et
il s’enroula dans la couverture.
« d ormir jeune, c’est comme mettre de l’argent à la banque. »
14Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Eh, Jarru, tu vas pas prendre ça au sérieux ? On est venu te voir parce que t’as
besoin d’attention comme qui dirait fraternelle sinon sororale, maintenant que Klaara
t’a quitté. »
« Je t’ai déjà dit d’arrêter, ça m’intéresse pas », répondit celui qu’on venait d’appeler
Jarru, « Prenez de la bière, y en a dans le placard, et laissez-moi. »
« Tu sais c’que c’est que l’oiseau favori des nonnes ? » demandua nski et il répondit
aussitôt en éclatant de rire : « u n moineau sans o ». Jarru n’y voyait rien d’amusant.
« Ah, c’est clair, tu sais, il s’agit d’une volonté dépressive de décrocher. d is, Jarru,
tu te rends compte, il est déjà deux heures passées. Tu vois, moi et l issu, tu nous
inquiètes, ta situation nous inquiète. »
« Oui, ta situation existentielle. »
« Arrête, l issu, t’as trop lu de bouquins à la fac. Ta rupture avec Klaara, eh bien,
c’est un peu trop pour toi, d’autant plus que t’as pas de boulot non plus. »
« u nski, ce que tu peux être indiscret ! Jarru, il trouvera du boulot dès qu’il l’aura
décidé. »
« T’as pas fait ce que je t’ai conseillé, tu vois, t’aurais mieux fait de me faire confance.
Fallait laisser tomber les Tours de Soleil – soleil, mon œil – et venir travailler pour
moi. T’aurais été vraiment idéal pour certains projets qu’on a chez Aventures
Voyages, y avait d’la demande pour le mien, les gens en ont assez de se griller sur des
plages, ils veulent un peu d’suspense. »
Jarru ne répondit rien. Il s’était pourtant relevé et se tenait assis sur le bord du lit, le
dos tourné aux jeunes gens. Quant à l issu, elle prenait appui sur un coin de la table
de la cuisine et allumait une cigarette. Elle avait versé le café de la veille dans la cuvette
des w.c. et en avait fait du frais. Elle regardait quelque chose au loin par la fenêtre.
« T’en fais pas, j’t’apporte une bonne nouvelle, tu sais », ft u nski en guise de
réconciliation. Et il sortit une liasse de feuilles de papier du sac à dos qu’il portait en
entrant et qu’il venait de déposer.
15Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Mes félicitations au jeune écrivain. Moi je trouve que cela vaut bien un
Hemingway, tu seras, j’en suis sûr, un… euh… romancier qui signera ses oeuvres chez Macy’s
à New York. »
« d onne ! » Jarru s’anima tout à coup et tenta un mouvement rapide pour arracher
les feuilles de la main d’u nski. Peine perdue.
« Non, non, tu ne les auras pas. Tu sais, moi j’ai déjà signé un contrat avec un
éditeur. On va les publier dans notre nouvelle anthologie, on va y mettre ça et là des
descriptions de voyages comme les tiennes, histoire que les lecteurs puissent se faire
une idée de ce qu’était la vie dans l’ancien temps. Et puis, tu vois, quelqu’un pourra
écrire comment ça se passe aujourd’hui dans nos voyages à aventures. Quand ils
verront la diférence, ils n’achèteront plus que chez moi. Tu vois, tu pourrais écrire les
intertextes dans un style tout à fait diférent, hein ? »
« Arrête tes bêtises, ces trucs ne valent rien, c’est juste pour m’amuser », soupira
Jarru avec résignation.
« T’es bien trop modeste. Ecoute, l issu, j’vais t’en lire à toi aussi ! Notre Jarru, c’est
un écrivain, un vrai, écoute :
‘l e lendemain, nous avons regagné la plage comme Topi et Arvo l’ont voulu. Et voilà
qu’ils sont partis en promenade et cela a pris un temps fou. Helmi et moi, on a com -
mencé à zyeuter les Espagnols qui se promenaient tout nus. Nous aussi, on a le droit
de les admirer. Et puis il y a deux Espagnols qui sont venus nous dire n’importe quoi,
on n’a rien compris et cela nous a fait rire comme c’est pas possible. Et on leur a dit
des choses impossibles.’
Oui, mais ensuite il y a mieux, écoutez-moi ça  :
‘l e soir, on est allées faire le tour des boîtes de nuit. On a commencé par une boîte où
les hommes étaient déguisés en femmes. Nous, on savait déjà à quoi s’attendre, hein.
Mais cela ne nous inquiétait pas parce qu’ on savait déjà, compte tenu des voyages
précédents, que ces mecs-là, ils préfèrent les femmes un peu plus corpulentes, plus
âgées, plus mûres. Chaque fois qu’on s’asseyait pour boire un coup, des types
maigrichons à l’air afamé venaient nous dire qu’on était bien mignonnes et si on ne voulait
pas leur ofrir à boire. Et on s’est alors arrangées pour aller danser le soir… mais ils ne
sont jamais venus, même après leur avoir donné de l’argent pour qu’ils s’achètent des
16Tarasti: Retour à la Villa Nevski
chemises. Mais cela ne fait rien puisqu’il y avait de la demande pour nous. Et pour
nos sous aussi.’
« C’est pas bien raconté, hein ? » ft u nski en riant.
« Oui, il y a là un certain point de vue féminin dès lors que la narratrice, comment
s’appelle-t-elle ? Tyyne, est une femme. A part cela, le contenu demeure des plus
réactionnaires. On voit que tu ne t’es jamais initié à la vraie subjectivité féminine, ni
au concept de khora de Kristeva », répliqua l issu même si elle était un peu amusée,
elle aussi, par les souvenirs de voyages de Jarru.
‘l e soir, on a été invitées à un barbecue. Histoire de griller du porc. C’était sympa
même si le seul porc, c’était notre Topi qui était paf et qui a perdu connaissance à
table. En rentrant, on a chanté toutes les chansons du hit parade et… on s’en est jeté
un ou deux sur le balcon de l’hôtel et on a encore chanté…»
« Arrête » grogna Jarru, irrité.
« Moi, j’aime ton style même si ton discours ne relève pas d’une véritable prise de
conscience. Pas mal pour un homme », consola l issu. « d e plus, à mon avis, Klaara
n’a pas été sympa de te laisser ici et de partir sur l’archipel rédiger sa thèse. Mais
elle va revenir », ajouta l issu, probablement parce qu’elle était jalouse de Klaara
qui avait avancé dans sa rédaction. « Mais, ton genou ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
s’écria-t-elle après avoir aperçu le pansement sur la jambe de Jarru. « T’as fait des
bêtises hier ? Elle est toute récente, cette blessure. »
« C’était hier matin, heureusement que le centre de soins était ouvert. Je faisais le
tour de l’île en vélo comme d’habitude, côté nord, le côté opposé au port, vous vous
souvenez de cette maison qui nous a une fois intrigués ? »
« Ah oui, celle qui est inoccupée mais dont tous les meubles sont dehors», se
souvint l issu.
« Celle-là même. bon alors, je roulais de ce côté et je sais pas pourquoi, je me suis
arrêté. Peut-être que je n’avais rien d’autre à faire. C’est une maison bizarre, on dirait
e une villa de la fn du XIX siècle. Mais on n’a rien fait pour la retaper, il y a même des
chaises de rotin, sous la véranda, avec leurs coussins et tout, qui restent dehors toute
l’année. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a quelqu’un qui y habite puisqu’on y voit de
la lumière et qu’on dirait qu’on y fait parfois le ménage. Il y avait donc des meubles
17Tarasti: Retour à la Villa Nevski
dans la cour, il y en avait de toutes sortes, des tas et des tas d’antiquités ou de
bric-àbrac, je sais pas, moi. Alors j’ai fait l’erreur de m’arrêter. Il y a là une petite montée
et je me suis dit que j’allais jeter un coup d’œil de plus près puisqu’on ne voyait
personne. Mais alors que je montais, quelqu’un s’est jeté sur mes épaules. J’étais sûr
qu’on en voulait à ma vie. Je me suis retourné. C’était un chien, mais un chien
gigantesque. Je sais pas de quelle race, peut-être un croisement du chien des baskerville et
d’un berger allemand… et il grognait. J’ai crié mais il a continué à grogner de plus
belle. Alors j’ai vite fait de reprendre mon vélo et j’ai essayé de m’en aller en courant,
mais je crois que cela a activé en lui un instinct de prédation. Il m’a attaqué et m’a
mordu là, au-dessous du genou. Et quand il lâché prise, j’ai entendu une voix qui
l’appelait. C’était une drôle de voix, une voix grave dont je ne pourrais dire si c’était
une voix d’homme ou de femme.
J’étais en colère et, à ce moment-là, cela ne me faisait pas mal, à vrai dire. J’ai décidé
de lui casser la gueule, au propriétaire. Je suis allé à la porte par où le chien s’était
glissé. J’ai appuyé sur la sonnette, elle était toute rouillée et n’a fait qu’un bruit sourd.
Mais on a fni pourtant par entrouvrir la porte, et voilà qu’une drôle d’odeur de
poussière déposée depuis cent ans peut-être, a envahi mes narines… »
« Et ensuite, tu l’as rattrapé ? » frent u nski et l issu.
« Y avait là un vestibule obscur et une dame très, très vieille, qui a entr’ouvert la
porte retenue par une chaîne de sécurité. Elle voulait pas m’ouvrir et m’a dit : « Vous
désirez ? ». J’ai pigé que c’était une étrangère. J’ai hurlé : « Regardez ce que m’a fait
votre chien !» et j’ai ajouté qu’il faudrait l’abattre tout de suite ou quelque chose
comme ça. l a vieille a alors ouvert un peu plus et a dit, en russe je crois, un truc
comme « mon Dieu, pardonnez-moi, c’est terrible… » et puis elle a ajouté bien
clairement : « Vous aller à l’hôpital maintenant et revenir demain, moi tout rembourser,
tout rembourser », et elle est restée à répéter ça. Je voyais pas trop bien comment
elle était, mais elle avait au moins cent ans, y avait quelque chose d’étrange en elle. Et
quand elle a refermé la porte, je me suis rendu compte qu’elle se tenait debout sur
quelque chose parce qu’elle paraissait avoir ma taille ou presque, même si elle était
maigre comme un clou. J’ai compris que le vestibule était lui aussi plein de
bric-àbrac. Il y avait une couche de cinquante centimètres au moins de journaux, de
couvertures, de coussins, de tableaux, de vaisselle, de tout ce qu’on pouvait imaginer.
Mais moi, j’allais pas me contenter de ça. Non. J’ai sonné de nouveau, et, au bout
d’un moment, elle a rouvert mais son chien était encore là. Et cette fois, elle m’a dit
quelque chose comme : « Moi ne pas pouvoir vous recevoir à présent, il y avoir
réu18Tarasti: Retour à la Villa Nevski
nion ici. » « u ne réunion ? » que j’ai dit. Je me demandais quelle sorte de réunion
on pouvait organiser dans un tel manoir.
« Oui, réunion, durer deux heures encore. Mais venir plus tard, moi vous
rembourser… » Et puis elle a refermé la porte qui ne s’est pas rouverte. Peut-être bien qu’y
avait des dames du même âge venues boire du café, mais, à mon avis, c’était une exa -
gération grotesque que de parler d’une « réunion ». Ensuite ma jambe a commencé
à me faire mal et à enfer. Alors je suis parti. »
« d rôle d’histoire », ft u nski. « Tu ferais bien d’appeler la police avant que le
molosse n’en envoie un autre à l’hôpital. »
« Il n’y a pas à dire, c’est extraordinaire », dit l issu, « qu’est-ce que tu vas faire
maintenant ? »
« Eh bien, faudra y retourner. C’est peut-être elle, ta veuve riche », ft Jarru à u nski
et il se permit un petit sourire narquois.
« Tu sais, ça peut rapporter gros.N e lâche pas. C’est une bien vilaine blessure que
t’as là, elle saigne encore. Tiens bon – mais tu sais où on va bientôt, l issu et moi ? »
« Où ? »
« A Rio. Ouais, on m’y a engagé comme guide spécial. Soi-disant que moi je maîtrise
toutes sortes de situations inattendues et paraît-il qu’il y en a là-bas. On part dans
quelques jours, on en aura pour deux semaines, et puis on te dira. Viens travailler
pour moi, et adieu le bureau de chômage. Tu sais, c’est un boulot vraiment créatif qui
te développe vachement. »
« Et l issu, elle part aussi ? » demanda Jarru.
« Moi, c’est juste pour profter d’un voyage gratuit. C’est tout à fait permis dans une
hiérarchie patriarcale de ce genre. Nous, on a le droit de profter de ces dispositifs
et puis j’emmène tous mes gourous et il se peut que j’y donne des lectures ou des
conférences, quoi. Tu vois, on va organiser des journées culturelles là-bas, pour les
locaux… »
« Ils n’ont pas leur propre culture, de ce côté-là ? C’est pas un peu colonialiste, ça ?
On dirait des missionnaires », critiqua Jarru.
19Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Soigne-toi bien », dit u nski en tapotant Jarru sur les épaules. « Faut qu’on s’en
aille. Tiens-nous au courant de ce qu’elle a dit, ta vieille, et tiens bon, tu devrais en
tirer au moins deux ou trois mille euros », ajouta-t-il. Entre-temps, l issu s’était vite
refait une beauté, avait écrasé sa cigarette sur une soucoupe à thé. Elle était prête, elle
aussi.
Ils laissèrent notre héros, seul avec son genou. C’est maintenant, cher lecteur, que
nous allons procéder à un certain saut en avant dans notre récit. Peut-être est-il un
peu exagéré de parler d’un héros, même s’il est en train de devenir un personnage
fort important dans ce que nous avons à raconter. C’est que, sans son secours, nous
n’aurions jamais pu faire notre entrée dans cette singulière maison qui avait vécu
des décennies dans un isolement total, ou entrevoir les autres histoires qui nous
attendent, cachées. Il nous faudra, à présent, aller un peu en avant dans le temps et
reprendre le fl des événements du jour où Jarru, vêtu d’une tenue de travail
parfaitement acceptable pour un employé d’une agence de voyages, décida d’aller rendre
visite à l’habitante de la vieille villa. Prenant ses précautions, il s’arma d’une crosse
de golf qu’il avait trouvée dans un coin, au cas où le monstre efrayant l’attaquerait
de nouveau. Il avait fermement décidé de demander, au nom de la loi, des dommages
et intérêts d’un montant de 1000 euros. Et si l’afaire échouait, il s’adresserait aux
autorités.
Jarru poussa un soupir de soulagement lorsque l issu et u nski partirent enfn. l eur
visite n’avait pas remonté son moral. Ce qui l’embêtait tout particulièrement, c’est
qu’il lui avait fallu parler de ses rapports avec Klaara, même s’il connaissait u nski
depuis l’armée, et même si l issu, elle aussi, connaissait Klaara. Mais il s’était réveillé,
et c’était toujours cela de gagné. d e plus, une détermination toute nouvelle venait
de naître en lui : il lui fallait tirer un maximum de proft de cette vieille. Il clopinerait
aujourd’hui, et tout de suite s’il le fallait, jusqu’à ce drôle de taudis, demander mille
euros, pas un centime de moins, en guise de frais de maladie et de dommages à ses
soufrances mentales, ce qui ne l’obligerait pas à informer les autorités. Att han inte
3skulle skrida till åtgärder – ce bout de phrase ressurgit tout d’un coup des recoins de
sa mémoire. Il ne pouvait pas ne pas y aller, il n’avait pas de quoi manger et le bureau
de chômage ne procéderait au versement des allocations qu’au milieu du mois, soit
dans une quinzaine de jours. Et il n’avait pas le courage d’emprunter encore à u nski
qui faisait toujours les éloges de son entreprise de tourisme. Il pourrait certes obtenir
une avance pour ses histoires que la presse spécialisée publierait, mais cela ne serait
pas sufsant. Notre lecteur peut à présent esquisser un petit sourire et trouver que
3. En suédois dans le texte : “Il ne fera jamais ce qu’il devrait faire”.
20Tarasti: Retour à la Villa Nevski
notre héros est un personnage dépourvu de tout sens moral. Aller ainsi faire du chan -
tage… Essayons de comprendre comment on réagirait si on était réduit à vivre avec le
minimum de l’allocation de chômage, alors qu’on a été un guide des plus populaires
dont le nom avait même été mentionné dans certaines émissions télévisées grand
public, qu’on a même pris part à un barbecue avec certaines célébrités à Tessalonique
et qu’on a, sur le chemin du Casino de Paris, aperçu Catherine d eneuve en personne
quand son taxi avait failli l’écraser. Et surtout, pardonnons-lui aussi sa médiocrité
sans laquelle notre récit ne pourrait pas démarrer. On le sait, il est arrivé bien souvent,
dans l’histoire de l’humanité, que des vices bien innocents, la vanité, la curiosité,
l’avidité au gain, l’avarice ou l’ambition par exemple, aient lancé une chaîne
d’événements historiques fort importants et aient abouti à un résultat durable, et cela pour
ainsi dire grâce aux seules ruses de l’intelligence.
Ainsi suivons notre héros, animé par ce nouvel élan qui, il y a un moment, gisait
encore plus ou moins éreinté et à moitié inconscient sur son lit. l e voilà boitant
et se préparant comme s’il allait sortir avec une flle qu’il venait de rencontrer. Sa
garde-robe contient des vêtements insoupçonnés pour un tel citoyen. u ne chemise
bleue au col blanc, des boxers haut en couleurs, des chaussettes blanches, comme
celles que portait Hugh Grant dans un flm et qu’il trouvait chic. Puis une séance
devant le miroir, le temps de se raser et de se parfumer d’une eau de toilette parmi les
plus prisées, l’année dernière, à Paris, Tigre ou Nuit oubliée – il ne savait certes pas
ce que signifaient ces mots – ou encore Séduction éternelle – là, il savait vaguement
ce que cela signifait. Il jeta des regards scrutateurs sur sa personne comme s’il avait
été quelqu’un d’autre, se frotta les poches sous les yeux, y appliqua un coton trempé
dans de l’eau froide. d ifcile de r ester droit devant un lavabo avec une jambe qui
faisait mal. Mais il surmonta tous les obstacles avec honneur jusqu’à l’élément fnal,
celui qui couronnait toute sa personne, sa crinière épaisse brun clair, seul élément à
vrai dire qui refétât sa vitalité, même dans des situations extrêmes comme celle qui
s’était produite la veille au cours de sa balade à vélo. d ’un geste coutumier, il prit
son sèche-cheveux et le laissa ronronner quand il utilisait le peigne jusqu’à ce que le
résultat désiré fût obtenu. l ’opération prit dix-sept minutes et trente secondes, selon
le réveil japonais. Or, à en croire la mine du héros, le jeu en valait bien la chandelle.
Il enfla ensuite un pantalon de coton blanc, du genre de ceux qu’on met pour aller
dans une beach-party et ajouta un blazer bleu marine aux boutons dorés. Quant à
la cravate, il hésita un moment. Mais, pour faire chic, il noua autour du cou une
cravate rose imprimée de perroquets verts et orange grâce à laquelle il avait fait des
ravages dans les night-clubs de Ténérife. Pourtant, après un moment d’hésitation, il
21Tarasti: Retour à la Villa Nevski
l’enleva et trouva qu’un style d on Juan décontracté, avec col ouvert et mine
ténébreuse, aurait plus d’efet sur la dame au molosse. Il ft un essai devant le miroir mais,
manifestement mécontent de ce look alternatif, remit la cravate aux perroquets. Il
valait mieux avoir l’air le plus classique possible, histoire d’inspirer confance. Il
pensait qu’une dame, qui avait déjà plus de quatre-vingts berges, s’attendrirait plus
facilement sur une victime lambda, à l’air travailleur et diligent. Mais, qui sait, elle
pourrait même nier les événements. Comment les prouver ? A ce qu’il avait entendu
dire, de telles conduites s’étaient déjà produites.
u n dernier coup d’œil en direction du miroir vers lequel il se pencha, comme s’il
avait eu l’intention de le traverser d’un pas. Il aperçut un bouton sur la joue. Cela
pourrait donner une impression peu favorable au moment crucial. Il avait vu, dans
l’exercice de son métier, combien les petites choses peuvent être importantes. Il
pressa le bouton avec tant de force que le contenu en jaillit. Il n’avait plus le temps de le
dissimuler. Sur le seuil, encore, il s’arrêta : le chien ! Il fallait s’armer… Il regagna sa
chambre et prit, dans un placard, une crosse de golf qui ferait l’afaire – et qui
servirait également d’excellent appui à cette jambe qui le faisait soufrir.
d ehors, un vent de mer frais ébourifait sa chevelure abondante pendant qu’il
attendait à l’arrêt de bus. Pas question de prendre le vélo, mais le bus le conduirait à
proximité de la vieille demeure et il pourrait faire le reste en boitant avec sa canne. Pourvu
qu’il n’y ait pas de contrôle. Il n’avait pas la carte mensuelle valide. Il entrevit alors,
au travers du feuillage, la fenêtre du lieu de l’accident, là, au-dessus de cette porte côté
mer qui restait presque toujours dans l’ombre. Ce qui était sûr, c’était que la maison
avait besoin d’un bon coup de peinture et de réparations, et ce probablement depuis
des années. d ès qu’une planche avait pourri, on s’était contenté de la recouvrir d’une
autre, de couleur et de taille diférentes. Or, ce jour-là, les fenêtres étaient ouvertes.
Sur la véranda, il y avait des sofas, des chaises en rotin, des objets de toutes sortes
que personne n’aurait osé laissé dehors. l ’intérieur était apparemment si chargé que
la propriétaire n’avait pu sortir qu’une partie de son mobilier sur la véranda afn de
bénéfcier de plus d’espace. l a porte d’entrée était fermée et, pour l’atteindre, il fa-l
lait gravir les nombreuses marches à moitié pourries d’un escalier qui émettaient des
crissements assez menaçants. Cet exercice et la gêne que la morsure au genou lui avait
causée épuisèrent Jarru, déjà à bout de soufe. Il prit appui sur la rampe qui faillit se
détacher dès qu’il la toucha. En s’appuyant sur sa crosse de golf, il parvint pourtant
à se hisser jusqu’au palier. Il appuya sur la sonnette rouillée qui émit une série de
hoquets rauques.
22Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Rien ne se produisit avant le quatrième coup de sonnette. Jarru ne bougea pas car
il savait que la vieille dame ne pouvait être ailleurs. Enfn la porte s’entrebâilla. u ne
voix à peine audible se ft entendre de l’intérieur : « Allez-vous-en, moi ne rien
acheter ».
« Je vous demande pardon, Madame, je suis le type d’hier, celui que votre chien a
mordu. Je crois que nous nous sommes entendus… je devais revenir aujourd’hui… »
« Que voulez-vous ? »
l a dame était-elle également sénile, elle semblait avoir oublié ce qui avait été
expressément convenu la fois précédente.
« Je suis celui que votre chien, l E CHIEN qui vit ici, m’a attaqué. » Jarru adopta
un vocabulaire des plus simples car, à en croire son accent, la vieille dame était une
étrangère et, qui sait, à l’esprit si ramolli qu’elle ne pouvait comprendre correctement
un langage élaboré.
Il s’ensuivit un long silence. l a vieille dame ne bronchait pas. Ensuite, un
grognement se ft entendre et Jarru serra plus fort sa crosse de golf. l a porte s’entrouvrit.
d eux paires d’yeux le fxèrent : ceux, grands, bien noirs, comme ceux d’un oiseau, de
la dame et, juste un peu plus bas, une autre paire, méchante et injectée de sang, dont
le détenteur émettait un gémissement à peine audible. Par bonheur, la porte était
pourvue d’une chaîne de sécurité. « Je vous en prie, n’ouvrez pas la porte tant que ce
molosse est là. »
4« Chut, boris, уйди отсюда  », ft la dame en russe à son chien, qui lui obéit. On
entendit le bruit de ses pas s’éloigner.
« Ecouter, cher Monsieur, moi ne pouvoir, pas maintenant, il y avoir importante
réunion… »
Jarru ft de son mieux afn de déterminer, à partir de l’accent, de quel pays la personne
à qui il avait afaire était originaire. Il avait connu, bien entendu, toutes sortes de
baragouineurs au cours de ses voyages; or les intonations et les fautes de langue de
la vieille dame ne lui disaient rien. En tout cas, ce n’était pas un accent suédophone.
l a manière de prononcer les u en ou trahissait une pointe de russe. Pourvu que ce ne
soit pas le domicile d’un mafoso qui aurait fait venir sa famille de Perm.
4. En russe dans le texte : “Va t’en d’ici”.
23Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Jarru opta pour une attitude formelle : « Madame, il faut absolument régler l’afaire
une fois pour toutes. Je suggère que vous ouvriez la porte afn que nous puissions
discuter… » Comme il n’obtenait aucune réponse, il fut convaincu d’avoir employé des
mots trop compliqués. « Il faut régler la chose maintenant. Regardez ce que votre
chien m’a fait. »
Jarru montra sa jambe. « Vous pouvez vous imaginer dans quel état j’étais hier. l
âcher des bêtes comme celle-là, c’est illégal. Mais si nous arrivons à trouver un accord,
je vous promets de laisser tomber l’afaire. »
« Eh bien, vous pouvoir venir, mais attendre antichambre jusqu’à fn de réunion. Pas
pouvoir l’interrompre… »
l a porte s’ouvrit. l ’odeur des innombrables objets empilés à l’intérieur se ft aussitôt
sentir. d ans l’antichambre, le plancher était tellement couvert d’afaires qu’il lui
fallut enjamber des tapis, des sacs, des coussins et de la vaisselle pour placer ses pieds là
où il y avait le moins d’objets fragiles. Il se souvenait d’avoir déjà vaguement vu tout
cela la veille.
l a dame avançait. Jarru vit à présent combien elle était frêle et courbée. Ses cheveux
étaient coifés en chignon, ses épaules couvertes d’un châle de laine mité. Elle était
chaussée de pantoufes. u ne fois la porte menant à la salle de séjour fermée, Jarru se
rappela son visage. Et, surtout, ses grands yeux bruns qui, en dépit de l’âge, attiraient
l’attention. Quand elle les braquait sur son interlocuteur, ils semblaient le fxer d’un
lieu lointain et gardaient l’air résigné des gens qui ont passé beaucoup de temps dans
la solitude. En même temps, ils conservaient une acuité qui imposait d’être attentif.
A part cela, sa tête était démesurément petite. Elle avait le cou mince d’un échassier
mais déjà un peu relâché. l e nez était légèrement courbé. l es lèvres avaient été
gracieuses et pleines un demi-siècle auparavant. Aujourd’hui, la lèvre inférieure avait
perdu de son élasticité et commençait à s’afaisser et de longs poils fns ombrageaient
la lèvre supérieure. d es languettes de chair, un peu comme des verrues, pendaient sur
ses joues.
Mais Jarru oublia vite son apparence quand il aperçut son regard insondable, au
travers duquel il ne pouvait rien déceler. d evant lui s’était produit ce qu’en philosophie
5on appelle Fremdseeligkeit . Il se souvint que Klaara avait parlé de quelque chose de
ce genre en révisant un examen. Jarru s’assit sur une chaise antique prête à tomber en
5. En allemand dans le texte : ”l’expression de l’étrangeté de l’âme”
24Tarasti: Retour à la Villa Nevski
pièces et à laquelle il manquait un bras, près d’un placard d’une couleur foncée qui
contenait de la vaisselle française d’un même service : des tasses à café, des coupes et
des assiettes. On aurait pu dire qu’on en avait sorti à l’occasion de cette « réunion »
puisqu’on voyait un espace vide sur l’étagère. On pouvait lire sur le fond d’une tasse
renversée Aix-en-Provence. Sur une autre, la phrase L’argent est bon valet et mauvais
maître, ce que Jarru ne comprenait certes pas.
Il aurait bien voulu jeter un regard plus précis à l’intérieur du placard dont la porte
était restée ouverte. Elle grinça de manière menaçante quand il la toucha. l ’une des
étagères supportait des étains fabriqués avec soin, à l’air oriental, tandis qu’une autre
alignait des théières en argent terni dont une méritait l’attention en raison d’une tête
de bouc ornée de cornes sculptée avec soin. Hormis cela, l’antichambre baignait dans
une sorte de pénombre car les fenêtres étroites situées près de la porte étaient drapées
de rideaux un peu chifonnés qui n’avaient apparemment jamais été lavés. u n
prin6cipe parfait de horror vacui semblait régner dans la pièce. l es murs étaient couverts
de peintures à l’huile, sortes d’esquisses dont certaines étaient encadrées et d’autres
non, où on pouvait à grand-peine reconnaître certains objets relevant de la
fguration même s’ils étaient traités dans un style à moitié abstrait, cubisme, futurisme
ou impressionnisme. Au milieu des toiles, étaient accrochées deux photographies
sous verre encadrées d’acajou. Elles représentaient des manoirs ornés de colonnes
blanches et entourés de vérandas et de jardins dont il était difcile d’établir l’origine
géographique. On voyait aussi, sur chacune des deux photos, des gens qui prenaient
nonchalamment appui sur des parapets ou qui, assis sur des escaliers, échangeaient
des regards tout en partageant un sourire fgé. A en croire les vêtements et la voiture
garée dans la cour d’un des deux manoirs, les photos avaient été prises au début du
siècle passé. En bas d’une photo, on lisait : Villa Nevski, en bas de l’autre : Villa
Mothander. Peut-être étaient-ce des manoirs de la noblesse russe d’avant la
Révolution, conclut Jarru qui sut associer cette information à la manière incorrecte dont
l’habitante de la maison prononçait ses « u ».
l e plancher était tellement couvert d’objets hétéroclites qu’il y était impossible de
faire un pas sans tomber. Ce bric-à-brac se composait essentiellement de piles de
vieux journaux que la propriétaire des lieux avait gardés, année après année. l
’abonnée faisait apparemment partie de cette « race » qui ne jetait jamais rien, un peu
comme l’oncle de Jarru qui organisait une fois par an ses réserves de médicaments afn
d’éviter tout gaspillage. l a majorité des quotidiens étaient d’origine française mais
certains étaient italiens. On trouvait Il Corriere della sera, Die Presse de Vienne, et
6. En latin dans le texte : “horreur du vide”.
25Tarasti: Retour à la Villa Nevski
quelques titres en russe. Mais ces journaux se perdaient parmi les livres dont plusieurs
avaient perdu leur couverture et dont bon nombre laissaient échapper des hordes de
poux de livres dès qu’on les ouvrait. d ans un coin, il y avait des tas de lettres empilées
les unes sur les autres dont on avait ôté les timbres. Entre les tas de lettres, de journaux
et de livres, on avait déposé des coussins apparemment empruntés à la salle de séjour,
des tapis, des lampes, et divers outils.
Si l’antichambre était dans un tel état, on pouvait imaginer comment étaient les
autres pièces. u n moment, Jarru voulut fuir ce désordre fou quand il entendit des
voix de l’autre côté de la porte, vraisemblablement la dame qui parlait avec ses
invités. Au début, Jarru ne comprit pas les mots. Mais il colla avec précaution son oreille
sur le trou de la serrure. l a vieille dame lisait sans difculté ce qui semblait être un
poème. Jarru crut entendre quelque chose comme :
« Мой дядя самых честных правил,
Когда не в шутку занемог, 
Он уважатъ себя заставил
7И лучше выдумать не мог . »
Elle lut un long moment jusqu’à ce que sa voix s’interrompît brutalement. On aurait
dit qu’elle se déplaçait dans la pièce. Personne ne répondait à ses propos, on
n’entendait aucune autre voix.
Ce qu’elle venait de lire semblait avoir imposé un silence profondément respectueux
parmi les participants de la réunion. Mais qui pouvaient-ils être ? Sans doute d’autres
vieilles
femmes, peut-être émigrées depuis la Révolution, qui vivaient, à l’écart du temps,
dans leurs souvenirs, et qui menaient une vie déconnectée de la réalité. l ycéen, lors
d’un voyage efectué avec une carte interail, Jarru avait vu ce genre de dames vêtues
de robes
7. En russe dans le texte. d ébut du roman en vers de Pouchkine, Eugène Onéguine : “l orsqu’il se sentit
bien malade, mon oncle dit : “C’est le moment de ne plus faire d’incartade ! - Admirable raisonnement
!” (Pouchkine, Œuvres poétiques, traduction de Gaston Pérot revue et corrigée par André Markowicz,
tome II, l ausanne, l ’âge d’homme, 1981, p. 112, n.d.t.).
26Tarasti: Retour à la Villa Nevski
noires dans les cafés de Vienne. Il sentait en efet l’odeur de café – ce qui lui rappela
qu’il n’en avait pas pris ce matin-là.
« Da, da, excusez-moi, comment ai-je pu oublier… bien sûr, que du thé pour Paolo…
et Giorgio, non, non, peut-être pas, n’en as-tu pas assez pris ?... On devient abstrait,
mon Dieu… »
Ah, c’étaient donc des hommes. Intéressant. Ensuite, il perçut un tintement de
vaisselle avant que la dame qui servait ne se rassît. u n froissement de papier se ft
entendre.
« Voilà, pour toi, Giorgio… écoute… »
d e nouveau, Jarru ne comprit rien, excepté que le texte portait sur le football et qu’il
était trufé de noms de joueurs qu’il connaissait pour les avoir vus aux actualités
télévisées. Curieux. A quoi bon lire ces reportages si l’auditoire était aussi âgé que la
lectrice ? l a lecture continuait et continuait. Jarru commençait à en avoir assez, son
genou lui faisant mal de temps en temps. Pourquoi la dame ne l’invitait-t-elle pas à
entrer ? Elle aurait pu lui ofrir ne serait-ce qu’une tasse de café, cela aurait pu le
soulager de sa douleur et il aurait pu reconsidérer ses exigences.
« A toi maintenant, Tullio. » (Il y avait donc au moins trois personnes avec la dame
dans la pièce.) « Voici la traduction, je n’ai pas eu le temps d’aller plus loin cette
foisci. é coute maintenant… »
l à, il semblait s’agir d’un texte philosophique qui, difcile, échappait complètement
à Jarru. Il en avait déjà bel et bien assez de rester assis dans l’antichambre mal aérée
au milieu de tout ce bric-à-brac. Il se mit à éternuer plusieurs fois à cause des poils
de chien et de la poussière… Aussitôt le silence se ft à l’intérieur. Jarru se leva avec
détermination et frappa à la porte : « Madame, je ne peux plus attendre, il faut qu’on
discute. Interrompez votre réunion, je vous demande pardon… »
Jarru allait ouvrir la porte mais il s’arrêta net quand il entendit un grognement
familier derrière la porte. « Et puis demandez à votre molosse de ne pas bouger ou
enfermez-le ailleurs, sinon je n’entre pas. »
On entendit des bruits. « Tout doux, boris », ft la dame pour calmer son chien.
Puis des pas lents traînèrent, et la porte s’ouvrit.
27Tarasti: Retour à la Villa Nevski
l a pièce baignait, elle aussi, dans la pénombre en dépit du plein jour, les épais rideaux
n’ayant pas été tirés. boris, attaché à l’autre bout de la table, baissait les oreilles. Ce
fut la première chose que Jarru aperçut. Il promena ensuite un regard curieux tout au -
tour de la pièce et se prépara à se présenter… mais il n’y avait personne. d es tasses de
café et de thé pleines fumaient sur la table, une assiette d’argent fort délicate cont-e
nait des petits fours rafnés. l a dame se tenait à l’autre bout de la table derrière une
pile de livres, de journaux récents et de carnets de diférentes couleurs.
« Mais Madame, il ne fallait pas chasser vos invités… » Jarru était sûr que les convives
s’étaient retirés dans la pièce adjacente.
« On aurait pu aussi régler le problème dans l’antichambre », ft-il en s’eforçant de
trouver un ton « ofciel ». Or son épais accent transformait chaque phrase, ce qui
rendait son propos inopportun dans ce lieu. l a dame le fxait d’un regard inquisiteur,
de l’autre bout de la table. Elle ne disait rien. Jarru se tut. l e chien renifait en plissant
les yeux.
l a vieille dame fnit par dire - et qui sait si un certain air amusé n’était pas apparu un
instant dans ses yeux ronds : « Pas besoin que vous avoir peur, moi voir tout de suite
que le chien ne pas attaquer. Tenez, regardez, je vous en prie », ft-elle en lâchant le
collier du chien. l e chien ne broncha pas. Pourtant Jarru se prépara à regagner
l’antichambre d’un bond. « Eh bien, serrons-nous patte », fnit-elle par dire, expression
un peu curieuse qui indiquait qu’elle avait peut-être trop passé de temps avec son
chien, son seul compagnon.
« Jari Jalonen, ex-employé d’une agence de voyages », se présenta notre héros.
« Alexandra bomolof. Vous pouvoir m’appeler Sandra. d e nos jours, tout si
familier, mais vous pouvoir aussi dire Madame. »
« d ’accord, on va dire Madame », ft Jarru qui, tout à coup, fut pris d’une certaine
timidité (il lui manquait l’assurance d’u nski).
« Je ne voulais pas interrompre la réunion de Madame, je n’avais aucune intention
de déranger… »
« Bon, bon, d’accord, on ne pouvoir nullement l ES déranger », ft la dame
énigmatiquement, « et, en plus, c’est fni… d éjà racontées, les nouvelles… réunion suivante
dans deux jours. »
28Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« On dirait que vous avez souvent chez vous du monde pour le café… je veux dire
que c’est très bien d’avoir de la compagnie… » Jarru allait dire « de votre âge » mais
il sut se retenir à temps.
« En ce qui me concerne, les messieurs, comment s’appelaient-ils, Giorgio, Tullio et
Paolo, ils peuvent bien se montrer et fnir leur café en toute tranquillité. beaucoup
n’aiment pas le café froid… »
Au début, la dame russe ne broncha pas, puis se leva comme s’il elle avait eu une
révélation, porta la main à son oreille pour mieux entendre. Son chien leva lui aussi la
tête et renifa. Tous deux semblaient avoir oublié la présence de Jarru.
« Silence, tous ! l e voilà, le voilà… » ft-elle en glissant en avant comme une
somnambule.
« Quoi ? Qu’est-ce qui arrive ? » demanda Jarru et il jeta instinctivement un regard
vers la porte. « Il y a encore du monde qui va venir à la réunion ? »
« Non, chut, silence, tous. l e voilà », dit la dame paraissant écouter une voix
intérieure. Puis, comme si elle avait compris le message, elle ft oui de la tête, le visage
éclairci mais ses yeux continuaient à fxer le vide.
8« E certo, mio caro, espero solamente…  » Elle tourna autour de la table et se mit à
fouiller févreusement dans le tas de vieux disques. « Aujourd’hui, falloir mettre…
E lucevan le stelle… ed olezzava la terra… O dolci baci… languide carezze… » Pendant
que la dame murmurait ces mots italiens, elle se mit à fredonner un air que Jarru avait
déjà entendu mais qu’il ne put identifer.
9« Ecco… questa  ! » s’écria-t-elle tout d’un coup après avoir apparemment trouvé ce
qu’elle cherchait.
« Celui-ci, lui ne l’avoir pas encore entendu. Comme Giorgio être heureux… son
aria favorite. » l a dame prononça cette dernière phrase en direction de Jarru comme
pour lui confer un secret.
8. En italien dans le texte. “C’est certain, mon cher, j’espère seulement…”
9. En italien dans le texte “l es étoiles brillaient… la terre embaumait… Ah doux baisers, tendres
caresses”. Extraits de l’air de Cavaradossi dans La Tosca de Puccini (acte III)
29Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Elle posa un disque sur un vieux gramophone mais au son étonnamment pur… « u n
Tiot
Gobbi authentique, moment immortel… Oh oui ! l ui aimait bien. Giorgio chantait
très bien.
d ommage pas devenir chanteur opéra… dommage, dommage… »
Jarru allait dire que Giorgio pouvait bien revenir de la pièce adjacente, il ne fallait
pas qu’il se sente gêné en sa présence, non, il parlait un peu italien, il avait toujours
discuté avec les pizzaïoli des restaurants, avec les portiers des hôtels et les chaufeurs
de taxi. Il n’osait pourtant pas trop importuner la dame par crainte de voir son plan
tomber à l’eau.
Malgré quelques craquements, le disque répandit dans la salle la voix douce et
sensuelle d’un ténor de bel canto qui semblait supplier quelqu’un à sa dernière heure :
10L’ora è fuggita, e muoio disperato, e muoio disperato…, se plaignait la voix, pas plus
forte qu’un soupir mais capable d’émouvoir profondément ses auditeurs d ieu sait
combien de fois déjà. On sentait, à l’entendre, que sa vie était fnie mais que des
gens entendraient ce message, ces adieux au monde, et après eux, d’autres et d’autres
encore. Et il était doux de penser que même si on l’entendait soi-même pour la
dernière fois et s’il ne restait rien d’une vie vécue, cette mélodie, cette voix avait résonné
et continuerait à résonner, symbole de la fugacité de la vie humaine.
Notre héros ne se perdit pas dans des pensées aussi profondes. Pourtant il n’était
pas sans avoir une certaine oreille musicale … cela lui rappelait simplement quelque
chose de romantique lors de ses voyages en Italie…
« Tosca, être son opéra favori. l ui meilleur Cavaradossi de tous les temps, meilleur
du monde », ft la dame à Jarru, tout comme s’il savait qui était ce Giorgio dont ils
étaient en train d’écouter la musique favorite.
l e morceau fni, l’aiguille du gramophone resta en place. Jarru promena un regard
dans la pièce. Elle était tout aussi chaotique que l’antichambre, mais des passages
avaient été déblayés pour faciliter les déplacements. l es meubles étaient anciens, de
style Biedermeier, aucune reproduction ou imitation. Sur les murs, il y avait de
singulières peintures de diférentes formats, apparemment œuvres d’un seul maître même
si les sujets variaient beaucoup. Il fut attiré avant tout par une énorme toile qui, au
10. En italien dans le texte : “Voilà… celle-là”
30Tarasti: Retour à la Villa Nevski
fond de la salle, représentait un naufrage. Jarru avait vu quelque part la copie d’un
truc pareil. Quand il tourna la tête en direction du mur opposé, il vit un nombre
incroyable d’objets primitifs, d’assiettes, de peaux de bêtes. On aurait dit une
collection ethnologique.
d ans un coin pendaient des têtes réduites que Jarru n’identifa qu’au bout d’un
moment. Tout portait à croire que la dame avait beaucoup voyagé – et ce fut alors
que Jarru se rendit compte qu’un de ses pieds reposait sur les oreilles d’un tigre. l a
tête prolongeait le corps étalé sur le plancher, et c’était sur cela que Jarru avait failli
tomber en entrant.
l e long du troisième mur, où était installé le gramophone, il y avait une commode
rustique sur laquelle une série de photographies présentées dans de délicats cadres de
bois étaient exposées. l es trois photos centrales, plus grandes que les autres,
représentaient trois jeunes hommes. l a teinte sépia des photos indiquait qu’elles avaient
été prises dans les années 1930. Mais Jarru ne les observa pas : il se décida à inviter
lui-même les messieurs à revenir puisque Madame n’en faisait rien.
« Madame, je propose que vos visiteurs reviennent prendre leur café. Après cela, il
faudra discuter. Vous permettez que je leur ouvre la porte ? » demanda-t-il poliment
et, sans attendre la réponse, il l’ouvrit d’un geste vif. Il vit devant lui une sorte de
bibliothèque dont les étagères couvertes de livres tapissaient les murs. d ’autres livres
reposaient sur le plancher, la table, sur le moindre coin et la moindre surface plane…
Il n’y avait personne dans la pièce. Jarru jeta un coup d’œil derrière la porte afn de
s’en assurer.
Il se racla la gorge. Il avait le sentiment qu’on se moquait de lui. Il était clair qu’il se
trouvait chez une « timbrée ». Elle devait absolument être hospitalisée, mais avant
cela, il devait obtenir son dédommagement.
« Madame, on dirait que vos invités sont déjà partis », constata-t-il en jetant à la
dame, du coin de l’œil, un regard prudent et afecté, du genre de ceux qu’on lance à
des aliénés quand on veut leur montrer qu’on ne les considère pas comme tels.
« Oui, oui, vous avoir raison, réunion fnie, prochaine rencontre dans deux jours
seulement… mais cela être très onéreux, vous ne pouvoir avoir idée combien cela
causer travail » se plaignit la dame, comme si elle connaissait Jarru de longue date.
31Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Mais écoutez, Madame, j’ai un peu impression que vous m’avez un peu…
comment dire… mené par le bout du nez… Comment pouvez-vous parler d’une réunion
puisqu’il n’y a ici que... vous et moi… bien sûr, c‘est aussi une sorte de réunion. »
Jarru regagna le bord de la table en un seul pas et poussa les objets afn de prendre
appui sur ses coudes…
« Non, non, pas là », ft la dame et elle se mit en colère. « C’est place de Paolo…
et vous ne pas toucher »  Jarru avait déplacé une espèce de fez, sorte de couvre-chef
oriental, « C’était… appartenir à… b oris… »
l e chien entrouvrit les yeux en entendant son nom. Mais la dame semblait parler de
quelqu’un d’autre.
« Je vous demande pardon, je ne l’ai pas fait exprès. Mais où s’asseoir ? Est-ce qu’il
y a de la place ici ? » demanda-t-il en plaisantant à moitié et faisant mine de vouloir
s’asseoir autour de la table.
« NON ! » cria la dame carrément, les yeux enfammés. « Ici place Tullio. l ui
s’asseoir là, toujours, lire livres et revues… Mais vous avoir raison, il s’asseyait… l ui
aussi me faire travailler, aujourd’hui je lui lire un long extrait du Figaro sans savoir
si lui satisfait ou non. Mais Giorgio, lui être est le plus difcile de tous, lui vouloir
savoir actualités sport et moi ne comprendre rien… moi ne plus avoir force de suivre
cela », soupira la dame.
« Mais à qui portez-vous ces messages ? Pour qui mettez-vous ces disques ? C’est
pour des esprits ou quoi ? » demanda Jarru d’un air narquois et amusé.
« Oui, bien entendu, vous ne rien comprendre, bien sûr, réunion des esprits... Moi
devoir leur raconter, tous les jours ou tous les deux jours, ce qui s’être passé. Et vous
voyez, eux si diférents, si diférents. Giorgio, le voilà… le plus beau… » l a dame
montra à Jarru la première des trois photos qu’il avait déjà remarquées. On y voyait
un jeune homme dont la beauté authentiquement italienne ressemblait à celle,
parfaite, d’une statue antique. Il était difcile de préciser son âge parce que, sur ces
vieilles photos, tous avaient en quelque sorte l’air plus âgé. Il avait les yeux grands
et ronds, le nez droit et les lèvres assez épaisses, d’où un air sensuel qui d’ailleurs se
répétait sur les trois photos. l a ressemblance était telle que les hommes semblaient
frères. Mais une boucle de cheveux dissimulait le front de Giorgio, ce qui lui donnait
une allure un peu bohême. A la commissure gauche des lèvres, on devinait un petit
32Tarasti: Retour à la Villa Nevski
pli qui donnait au visage un certain air de franche détermination. Sa mine évoquant
celle d’un desperado, d’un sportif téméraire ou d’un baroudeur, laissait apparaître
un peu de mépris.
« Mais Tullio, d ieu merci, lui se contenter de peu. Moi devoir traduire le Monde
de vendredi pour lui avec beaucoup soin, parfois moi lire résumés scientifques de
presse allemande, parfois, numéros de O Globo, impossible faire venir ici, même si
vouloir abonner… C’est celui-là, voilà, au milieu », ft la dame en tournant sa tête en
direction de la deuxième photo. On y retrouvait la même bouche, un peu plus étroite
peut-être, ce Tullio avait l’air à la fois plus intelligent et plus vigoureux que les autres.
Il était blond, avait les cheveux légèrement frisés et portait de petites lunettes à fne
monture, d’où une expression plus intellectuelle mais aussi plus renfermée…
« Mais Paolo être plus facile, moi devoir lire lui poésie et adages de l eopardi et
passer disques, musique nouvelle, mais difcile choisir car lui aimer avant-garde. Pour
Giorgio, c’est opéra, mais pour Paolo, toujours quelque chose nouveau… cela être
bien difcile… ». l es traits de Paolo, homme de la troisième photo, ressemblaient
plutôt à ceux de Giorgio en plus délicats, sotto voce. Ses yeux ronds étaient de nature
à émouvoir ; ils donnaient une impression à la fois de velours et de fragilité.
« Ah, c’est donc cela ces ‘esprits’ ? » demanda Jarru qui essayait de cacher ses
pensées. l a dame était cinglée, c’était clair, mais il ne partirait pas sans ses mille euros.
l e chien gronda. Jarru avait touché aux photos et tenait en main la dernière.
« boris, toi taire », ft la dame en prenant sur la table une corde souple dont un
bout se terminait par un nœud. Elle frappa le chien. On n’aurait pas cru qu’un être
si éthéré fût capable d’un geste si surprenant et marqué par une telle colère. Ensuite,
elle mit son instrument disciplinaire sur la table à côté du fez, et regarda Jarru comme
elle aurait regardé un drôle d’objet :
« Moi être désolée, vous devoir partir, moi devoir travailler aujourd’hui… »
« Ces ‘esprits’ demandent-ils leurs infos tous les jours ? » demanda Jarru.
« Non, mais moi devoir poursuivre mon histoire… cela être mon oeuvre plus
impor11tante, nulla dies sine linea  », ft la dame dans une langue encore incompréhensible.
Exaspéré par la situation, Jarru voulait partir et vite. Qui plus est, la poussière
d’ori11. En latin dans le texte : ”Pas un jour sans une ligne” (maxime du peintre Apelle selon Pline, n.d.t.)
33Tarasti: Retour à la Villa Nevski
gine animale qui provenait de ces vieilles toisons qu’il n’avait guère vues ailleurs que
dans des musées et celle de boris s’étaient répandues partout. Elles le frent encore
éternuer.
« C’est pas mon afaire, mais Madame vous devez me dédommager. C’est à cause de
ma jambe. Regardez-la et essayez de vous rappeler ce qui s’est passé hier, esprits ou
pas », ft Jarru en montrant son genou.
12« Oh mon Dieu, welche Wunde … » dit la dame avec horreur. « Moi aider vous,
mettre liniment, liniment bon à tout. Retirer pansement, puis liniment, liniment »,
dit la dame qui partit à la recherche de son « liniment » qui, d’où qu’il vînt, était la
dernière chose que Jarru aurait accepté d’appliquer sur sa jambe qui lui faisait mal.
« Non, non, ça ira, mais vous vous rendez compte, cela me vaudra trois sinon cinq
visites à l’hôpital, des sutures… et après, il faudra les enlever… et les médicaments
antidouleur, et l’incapacité… et les soufrances physiques et mentales. »
« Oh, oh, vous dire quoi ? Cela être rien comparaison avec jambe de Giorgio. Si
seulement vous l’avoir vue… et lui jamais se plaindre… »
« l es jambes d’un esprit nommé Giorgio ne m’intéressent pas. Ce qui compte, c’est
ce que votre chien m’a causé, vous comprenez ? » Jarru oubliait ses manières. « Cela
va me priver de ma subsistance. » Il recourut à ce pis-aller pour appuyer sa demande.
« J’ai été tout à fait incapable de rédiger mon dernier… essai », eut-il ensuite l’idée
de dire afn de contourner le fait qu’il était au chômage depuis six mois déjà après
s’être fait virer de son emploi.
« Ah, monsieur être écrivain… oui ? beau métier… » dit la vieille dame qui, tout
d’un coup plus bienveillante, semblait prendre intérêt à la personne de Jarru.
« Alors nous être collègues, moi aussi être un peu écrivain… Votre école ? Quel
écrivain vous admirer ? Votre personnage préféré ? Votre poème favori ? Non, non,
vous ne pas avoir peur, moi pas faire questionnaire comme Proust, vous pas besoin
répondre… »
12. En français et en allemand dans le texte : “Oh mon d ieu, quelle plaie”.
34Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Voilà qui confondit un peu Jarru. Ce point de vue lui avait complètement échappé.
Et, à vrai dire, ses idéaux littéraires se limitaient à des « polars » de Chandler et à
certains auteurs de b d américains dont il n’osait faire mention dans cette maison.
« Je suis un… artiste indépendant », répondit-il avec un peu d’hésitation.
« Les Indépendants… oui, magnifque… moi aimer depuis toujours leurs œuvres à
l’Orangerie, école inoubliable… » Maintenant, la dame le prenait apparemment
pour un artiste peintre. « Chez les Indépendants Janusz, immortel artiste peintre,
prendre ses impressions chez impressionnistes, Chagall, Aïvazovski, Géricault…
Vous penser quoi de lui ? Regardez ! Vous ne pas voir ici infuence Géricault ? » ft
la dame avec enthousiasme en désignant une marine dans laquelle des lames vertes
déferlaient sur un misérable radeau de naufragés qui paraissait bien près de sombrer…
« Ces personnages, être du Géricault … La Méduse, vous oublier ? » Ces noms ne
disaient rien à Jarru, mais la toile qu’il voyait sur le mur était bel et bien imposante.
Elle rappelait un peu certaines peintures de boutiques qu’il avait vues au marché de
Torremolinos.
« Oui, oui », dit-il, se contentant de faire écho. « bref , Madame, la vie d’artiste est
une vie difcile. l ’attaque de votre chien a coupé court à une inspiration majeure et
à une période créatrice de premier plan. Quel dommage vraiment irréparable ! J’étais
sur le point de trouver le dénouement de mon roman, j’y réféchissais en roulant
devant votre villa quand votre chien, b oris, a planté ses crocs dans mes os. Il ne l’a pas
fait exprès, c’est pas un misanthrope, peut-être qu’il se défendait, mais cela ne peut
s’efacer… Et maintenant, pour tout vous dire, c’est le moment de payer… »
«  Voilà, dénouement de roman, péripétie… et catharsis comme Aristote dire… »
Seul le monde noble de l’art intéressait la dame ; les événements prosaïques de la
réalité triviale n’avaient aucun intérêt pour elle.
« Je ne connais ni Perry Pessie ni Cat Arsis, c’est peut-être du Shakespeare, du Songe
d’une nuit d’été ou quelque chose comme ça », avoua Jarru avant de revenir aux
choses plus sérieuses :
« Il me faut malheureusement dire que mille euros, c’est bien peu, mais vous pouvez
bien les… verser en deux fois… »
35Tarasti: Retour à la Villa Nevski
l a dame ft mine de n’avoir rien entendu, mais une idée venait de germer en elle. A
présent, elle regarda Jarru d’un œil curieux, le prenant apparemment pour un grand
écrivain  :
« Oui, être écrivain très beau, mais pas grand écrivain… sans secrétaire »,
ajouta-telle avec un certain sens des réalités.
« u n secrétaire ? Comment cela ? u n Aleksis Kivi n’avait pas de secrétaire, lui. l es
écrivains ne boivent-ils pas en attendant l’inspiration ? J’en connais un qui pouvait
vider seize bouteilles par jour sans s’enivrer, une bouteille par heure, voilà ce qui lui
garantissait l’inspiration… Moi, j’ai entendu dire que le Maréchal disait la même
chose : on peut bien boire au moins un coup toutes les heures, dans l’armée russe…
C’est ce que j’ai toujours expliqué aux touristes qui… »
« l ’armée russe, enchantée, Monsieur parler du chevalier Mannerheim ? Ma famille
avoir renseignements venir sources sûres. Vous voir ces peaux de tigre ? Général
Savignac les rapporter d’Indochine en 1935, lui chasser avec Mannerheim dans jungle…
hommes bien braves alors… oui, oui », ft la dame et elle sombra de nouveau dans le
monde des esprits et de ses souvenirs. Jarru fut incapable de l’empêcher de divaguer.
u n secrétaire ? Qui pourrait se permettre d’en embaucher un ? Tout portait à croire
que cette dame à moitié ou complètement folle était bien riche puisqu’elle rêvait
d’avoir un secrétaire.
« Madame, je me permets de vous rappeler », reprit Jarru en essayant de s’imposer et
de parler aussi clairement que possible. « Mille euros. Imaginez les soufrances que
m’a causées votre chien pendant plusieurs nuits. Et qui sait combien d’idées géniales
n’ont pas vu le jour à cause du mal, oui, de ce mal infernal ? »
« Mille, cela n’est rien… » l a dame se leva et, au grand étonnement de Jarru, ouvrit
un tiroir de la commode, se mit à compter, prit ensuite une enveloppe sur la table,
s’assit de nouveau, écrivit rapidement quelques mots sur l’enveloppe, y glissa quelque
chose et la colla délicatement.
« Vous prendre ça… moi vouloir être seule », soupira-t-elle pathétiquement comme
si elle reprenait une réplique de cinéma.
Elle allait écrire quelque chose sur l’enveloppe mais demanda : « Excusez-moi, votre
nom ? » Jarru déclina son identité. Elle lui demanda d’épeler son nom avant de
36Tarasti: Retour à la Villa Nevski
l’écrire lentement, lettre par lettre. Jarru se dit que si la dame écrivait son roman avec
autant d’allant, elle ne le terminerait pas avant le Jugement dernier.
Il prit l’enveloppe et lut : à Monsieur Jari Jaleaunen, en mains propres… Peu
importait la petite erreur d’orthographe dans son nom puisque l’enveloppe contenait dix
billets de cent euros.
Jarru ft tout ce qu’il pouvait pour cacher sa joie et ne dit qu’un « Merci beaucoup,
chère Madame ». l e moment était venu de s’en aller.
Pourtant, à ce moment-là – chose d’une importance décisive pour notre histoire
– une idée lui vint. Qui sait si un des esprits qui voletaient dans la pièce ne la lui
chuchota pas à l’oreille. Il ne se hâta plus de partir. C’était une idée des plus simples,
preuve incontestable d’une déduction logique et d’une prise de responsabilité
fnancière qui n’ignorait point les faits accomplis de nature économique : s’il était si facile
de gagner mille euros, il ne serait pas impossible de tenter autre chose avec autant de
succès.
« Madame, je vous suis bien reconnaissant, mais c’est votre magnanimité qui me
pousse à vous proposer, à mon tour, de faire quelque chose pour vous. Vous habitez
seule dans cette maison, je pourrais peut-être poster vos lettres, m’occuper de
certaines de vos afaires à votre place… »
« Je ne vous comprends pas, non capisco », dit Madame, impavide. « Vous ne pouvoir
écrire mon histoire, mon grand roman, mais je vous serais reconnaissante si vous
vouloir aérer peaux tigre», ajouta-t-elle d’un air nonchalant, perdue dans ses pensées, et
elle lui tourna le dos.
« Oui, je pourrais bien faire quelque chose. Elle est cool cette histoire, mais super
cool », pensa-t-il. « Je pourrais être, le faire comme… votre secrétaire… »
Au début, Madame ne réagit pas. Puis elle se tourna avec lenteur :
« Monsieur, vous être intelligent. Moi avoir besoin secrétaire… Tous les grands
écrivains avoir secrétaire. Pas Tchékhov mais Tolstoï oui comme Marcel Proust, André
Gide, Mauriac, Cocteau beaucoup secrétaires, chaufeurs, dactylos, cuisiniers,
jardiniers, amis, amants, tout. Non, impossible d’être grand écrivain sans secrétaire »,
assura-t-elle.
37Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Madame, je suis convaincu que je serai un excellent secrétaire pour vous », insista
Jarru, une lueur d’arrière-pensée dans son regard. « Vous désirez ? » demanda-t-il en
fxant la dame.
« Transcrire bandes, moi dicter elles sur magnétophone… »
« d ’accord. Ensuite ? » demanda Jarru tel un serviteur attendant un ordre.
« Corriger langue, moi parler mal, toujours faire erreurs, quelqu’un devoir corriger
texte… quelqu’un bien savoir écrire… Mais Monsieur écrivain lui-même. » Madame
inclina un peu la tête comme pour mieux évaluer les capacités de Jarru.
« Ouais, aucun problème, j’suis votre homme… » s’enthousiasma Jarru mais il
regretta aussitôt ces mots qui lui paraissaient un peu moins convenables.
« l e salaire ? »
« Trois ou quatre mille par mois, en liquide. »
« u n mois d’avance ? »
« Si… »
Jarru avait un certain mal à comprendre le tournant qui venait de se produire dans
le cours de ses afaires. Que diraient u nski et l issu ? Et Klaara qui allait lui revenir
à coup sûr, maintenant qu’il avait trouvé un super boulot… Ou s’agissait-il ici de ce
que ses amis entendaient par un « coup » ? Cela, il fallait encore le demander.
« d urée du travail ? »
« Jusqu’à livre prêt… peut-être long temps », répondit la dame.
Il était donc vrai, qu’un jour, tout peut changer. Soyons contents pour notre héros
dont la vie prit ainsi un tournant aussi lumineux qu’inattendu.
« Ensuite », ft la dame d’un ton plus ferme, « moi avoir exigences. »
« Oui ? » Jarru devina que tout était trop beau pour être vrai.
38Tarasti: Retour à la Villa Nevski
« Secrétaire de grand écrivain lui être habillé bien. Vous mettre cravate et chaussettes
et cette veste, cette chemise… Ni Giorgio ni autre personne à Villa Nevski jamais
habillés comme vous. Esprits dire quoi si voir vous ? Non, non, vous devoir habiller
comme Agostinelli de Proust : costume gris foncé, pas noir, veste noire… et cravate,
vous attendre. » l a dame fouilait parmi des vêtements qui se trouvaient certaine -
ment depuis bien longtemps dans un tiroir.
« Voilà, vous mettre ça avec veste noire… » Elle tendit à Jarru une cravate de soie qui,
en dépit de son âge, n’était pas sans une certaine élégance intemporelle. « Giorgio
porter elle quand… »
« Quand allons-nous commencer ? » demanda Jarru en prenant la cravate.
« d ans deux, non, trois jours, moi avoir réunion dans deux jours et beaucoup
travail… mais mercredi. Vous transcrire cette bande, c’est commencement histoire, vous
corriger erreurs… mais notez bien, Monsieur : il ne faut pas surcorriger. » l a dame
insista sur la première syllabe du verbe. « Style égaler homme – mais style provenir
grâce à expérience. Le style comme point de départ est une faiblesse, disait Jean
Cocteau, mais vous ne pas oublier : vous obligé respecter style. Maintenant, vous pouvoir
partir. » l a dame s’avança vers Jarru et lui serra la main.
« Merci, c’est cool », dit Jarru en oubliant style et position. « d ’accord, mercredi
prochain », ajouta t-il en sautillant allègrement au-dessus des obstacles et en oubliant
totalement l’état de sa jambe. boris se releva, n’attaqua cependant pas à nouveau sa
proie. Jarru vit comment la dame maugréa contre son chien géant et comment elle lui
donna un coup ou deux sur l’échine.
39Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Chapitre I
VIll A NEVSKI
Il était difcile de s’imaginer plus près du cœur même de la terre et de l’été. l a
lumière du soleil, tel un flet vibrant, enveloppait les branches du pin et les couvrait
d’or. l ’odeur un peu mielleuse des bruyères se mêlait à celle, doucereuse, des
reinesdes-prés, signe d’un été déjà un peu trop mûr. d ’autre part, cette rare chaleur, qu’on
aurait dite méridionale, avait séché la lande tout entière. Seuls subsistaient quelques
restes de végétation près des bords de l’étang et dans les recoins ombragés le long de la
rivière. l es branches luxuriantes des arbres se courbaient sur la rivière et la couvraient
comme autant de lianes tandis que les troncs d’arbres tombés dans l’eau se
transformaient, avec bien peu d’imagination, en autant de gueules de crocodiles ou de boas
constrictors gros et gras attendant leur proie. l es iris toufus de la plage, qui avaient
feuri depuis longtemps déjà, lui rappelaient vaguement l’environnement luxuriant
d’une certaine villa d’été dans le Caucase. Mais la nature nordique était bien
diférente. l a pensée y vagabondait plus facilement parce rien n’était entouré, ni pressé
par la chaleur moite des pays du Sud, chaleur qui ne se prêtait guère aux envols de
l’imagination. Tout y était comme trop lourd, trop assoupi, trop présent. « Ne me
chante pas ma belle chanson géorgienne… » d ans le Nord, en revanche, une certaine
rêverie, une clarté, une pénombre nordique subsistaient même dans les jours chauds
de l’été. On avait envie de s’envoler, d’aller ailleurs, bien loin, parce qu’on se rendait
compte qu’un tel moment n’était qu’une rare exception dans l’atmosphère peu
clémente, exception faite, il est vrai, des longues soirées sombres et glaciales de l’hiver.
Ici, elle connaissait chaque pierre, chaque pousse de pin, chaque pousse d’arbre qui
s’obstinait à croître. l es spores des mousses avaient déjà séché en tiges brunes que des
fourmis tentaient en vain d’escalader. Sur la berge poussaient plusieurs pins chétifs
dont les racines ressemblaient à d’étranges fgures humaines. l à où elle s’était
allongée, des racines noueuses semblables à des jambes humaines suscitaient d’étranges
associations d’idées dans cette dolce far niente nordique. Par des jours pareils, qui
ressemblaient à des dimanches sans fn, tout se présentait sous de bons auspices, tout
avait été expié, le monde avait trouvé son sens, l’homme était totalement en accord
avec lui-même. On se sentait parfaitement ici et maintenant.
Or de telles pensées au sens littéral du terme ne lui vinrent pas à l’esprit, trop nourri
de nouveaux événements, alors qu’elle venait de « rentrer », au terme du semestre,
du lycée impérial de jeunes flles de Vienne. Oui, cette région, le parfum de l’air et le
40Tarasti: Retour à la Villa Nevski
vent doux, le cri distant d’un plongeon, elle les sentait comme faisant partie de son
pays natal, même si elle avait grandi en Géorgie avant de vivre dans un internat, assez
isolé certes, mais dans une grande ville. C’est ici qu’elle reviendrait toujours. Tous les
troubles, inquiétudes, devoirs scolaires, voyages, les scènes causées par sa mère
toujours trop afairée - il fallait bien le dire - la sévérité inébranlable de sa grand-mère –
sévérité qui représentait quelque chose de si ancien qu’on ne pouvait plus la prendre
tout à fait au sérieux – tout cela, elle l’oublia en un instant devant les méandres de
cette rivière et près du lac qu’elle devinait tout près. l e tout respirait, poésie magique,
conforme aux moindres manifestations de son esprit.
Or, à présent, son état d’âme était agité par quelque chose de nouveau et d’étrange,
ce qui n’était pas sans lui déplaire. bien qu’elle fît de son mieux pour se rappeler
tous les étés précédents et les jeux qu’elle avait inventés, quelque chose lui
travaillait la poitrine et le ventre, mais ce sentiment-là était bienvenu et plaisant. d ans les
13cours d’allemand, on avait parlé d’un Wonne der Wehmut … d evenait-elle peu à peu
entièrement allemande puisque des paroles de cette langue lui venaient à l’esprit sans
aucun efort ? Allait-elle oublier le russe, sa langue maternelle, ou le peu d’estonien
et de fnnois qu’elle avait appris pendant ces étés d’un bonheur total mais qui
demeuraient si courts par rapport au cycle d’une année entière ? se demandait-elle. l e
rythme de ce cycle était au demeurant bien monotone, comme un disque rayé.
En efet, ici, les souvenirs de la ville s’efaçaient progressivement. l es bâtiments, les
palais impériaux froidement pompeux, les tramways bruyants étaient les premiers à
disparaître de ses rêves, suivis par les forêts de Grinzing et de l eopoldsberg. Tout le
Wienerwald commençait à muer en une végétation nordique luxuriante. Puis
disparaissaient les voix des camarades de classe et des professeurs, les cris en allemand. Son
esprit fnit par se vider au point de distinguer les moindres détails et elle prit même
plaisir aux inforescences des iris qui, au moment de s’ouvrir, ressemblaient aux lis
qu’elle voyait se faner jour après jour dans la chaleur des après-midi, au milieu des
danses et envolées des libellules et des papillons qui étaient particulièrement
nombreux dans cette région de forêts et de prés. Quant à ses papillons favoris, ce n’étaient
pas les moirés fasciés de blanc, de rouge et de jaune, ni les minuscules argus frêles, ni
les papillons jaune citron aux pointes vertes, non, son espèce préférée, c’était le morio
aux ailes foncées qui ne volait que quelques rares jours par an. Certains d’entre eux
s’approchaient, s’arrêtaient sur un genou pour sucer de la sueur condensée sur sa
peau. Elle croyait que c’était le même papillon qui venait ainsi la saluer chaque année.
l es taches bleues qui brillaient sur ses ailes d’un rouge si foncé qu’elles en devenaient
13. En allemand dans le texte : “ d élices de la mélancolie” (titre d’un poème de Goethe, n.d.t.)
41Tarasti: Retour à la Villa Nevski
presque noires, répétaient les couleurs de ses yeux. Certaines libellules semblaient,
elles aussi, l’avoir choisie comme leur protégée. Elles se donnaient la chasse et le
vrombissement de leurs ailes troublait l’air.
Elle commençait à se demander comment les sons et les couleurs correspondaient.
l a lettre des libellules était un R, celles des morios un u et celle de l’eau étincelante
un E. Elle tentait de composer non pas de poèmes mais des mots et combinaisons de
mots dans lesquels ces lettres et les couleurs qui leur étaient associées refétaient ce
qu’elle voyait et sentait au cours des diférentes périodes de l’été, ce qui conférait à
tout ce lieu un éclat poétique dont elle était la seule à connaître le secret. Elle ne leur
parlerait en aucun cas de ses expériences, peut-être pouvait-elle tout juste les évoquer
un moment avec Paolo. d ans ses exercices de rédaction, à l’école, elle avait laissé
percer certaines de ses pensées, cela à la consternation de son professeur d’allemand. l es
mots ainsi nés étaient tout à fait opposés à la pensée prosaïque et quotidienne et à
l’art poétique qu’on leur enseignait et qu’elle trouvait artifciels. l a lettre I était des
plus fascinantes. Elle entendait encore la voix d’un professeur viennois trapu, aux
yeux bleus, quand il priait la classe de bien vouloir répéter « die Liiibe beseeeligende »
avec des i et e aussi peu ouverts que possible. l ’écho d’un I dans le mot « wir », juste
avant le R, était tout autre : il tenait même d’un e très ouvert et conférait à ce mot une
sonorité un peu aigre qui lui rappelait le goût des pistaches grillées.
Mais, à présent, ces mots lui rappelaient bien autre chose : un état antérieur, un état
d’agitation qui l’avait troublée pendant des semaines. C’est qu’on pouvait
pronon14cer le mot Liebe d’une autre manière aussi, à voix basse, d’une voix qui tremblait
de quelque chose de strictement interdit jusqu’ici mais qui n’en était pas moins une
invitation, une tentation… Kann denn Liebe Sünde sein ?… Ainsi s’appelait cet air
que les frères étaient obligés d’écouter tous les jours quand ils ne s’enfermaient pas
dans leurs chambres, air qu’elle avait entendu à satiété sur le gramophone de la villa.
Cependant, elle préférait cette mélodie au Chœur des pèlerins de Tannhäuser que
les frères aînés interdisaient de jouer plus de trois fois par jour. Quoi qu’il en fût,
elle ne pouvait se défaire de cette mélodie. Son regard distrait suivait un morio qui
s’éloignait de son genou, repu. Elle aurait voulu l’inviter à revenir si elle l’avait pu,
car suivre ces créatures à moitié conscientes et pensantes et faire sien leur univers la
libérait un moment de ce nouvel état d’âme qui était inéluctablement devenu le sien
et, qui sait, pour toujours. Son regard somnolent suivit le papillon jusqu’à ce qu’il
disparût derrière les troncs d’arbres. Aujourd’hui, les insectes semblaient pris d’une
véritable folie. l e papillon fut suivi d’une volée de libellules qui se poursuivaient
14. En allemand dans le texte : “amour”
42Tarasti: Retour à la Villa Nevski
puis qui descendaient se poser les unes sur les autres avant de s’envoler ensemble.
u ne forte odeur émanait du marécage. Elle se blottit plus fermement contre le sol
couvert de mousse. C’était tout autre chose que les forêts de Kahlenberg dans
lesquelles poussaient des hêtres qu’on prenait pour de nobles arbres. Elle se sentait chez
elle au milieu d’une forêt comme celle-ci où l’air s’alourdissait de fumet des herbes,
de fougères, de lèdes des marais, de reines-des-prés et de bruyères dès qu’un coup de
vent égaré sur les bords de la rivière les agitait.
Il faisait si sec et si chaud qu’on aurait pu se croire sous les tropiques. Elle se
plaisait tout particulièrement à penser à ses camarades : à elle, maintenant, d’avoir pitié
d’elles. Elle se souvint de leur ton condescendant et mêlé de compassion quand elles
disaient  « te voilà qui dois encore monter dans le Nord, essaie de tenir le coup ».
Elles ne savaient rien de ce paradis même si le professeur de géographie évoquait
15parfois la Finlande et l’Estonie als Länder von seinen Träumen… Elle se souvenait
de ce lieu, son coin préféré dans la nature, où il lui était si doux de donner libre cours
à ses rêveries, à attendre quelque chose de bien vague ou à s’adonner à toutes sortes
de fantaisies dont elle n’aurait soufé mot à sa mère ni surtout, à sa grand-mère. Sa
mère avait encore trouvé quelqu’un de nouveau, du genre de ceux qu’elle trimbalait
toujours avec elle. Cette fois-ci, ce serait sans condition, « fnal et fatal », comme elle
le disait. Quand il lui fallait déménager chez un artiste peintre auquel elle trouvait du
génie et qui allait révolutionner l’art pictural moderne, sa grand-mère lui conseillait
de ne pas emmener tant d’afaires – cela éviterait de les rapporter quand elle serait
de retour. Elle détestait tout particulièrement le dernier spécimen qui avait déjà eu le
temps de la forcer à poser pour lui sur cette plage, les cheveux tirés en arrière ; il lui
fallait être une dryade, une nymphe dans un tableau symbolico-futuriste. Sa
grandmère trouvait intolérable que sa flle reste assise pendant des heures à se faire piquer
par des moustiques le soir, seul moment où la lumière convenait au peintre et qu’on
ne trouvait, selon Janusz, nulle part ailleurs dans le monde.
Mais cette fois-ci, ses rêveries qui emplissaient tout son corps d’une vague inquiétude
avaient un autre objet. A vrai dire, cet objet était à la fois un et divisé en trois mais elle
n’aurait su en choisir un composant. Elle les connaissait depuis bien longtemps déjà,
mais plusieurs années s’étaient écoulées depuis leur dernière visite estivale jusqu’à ce
qu’elle eût vent de la catastrophe subie par la famille.
d ans la dernière phase de sa maladie, ce n’était plus qu’à voix basse qu’on parlait de
Norma. « Il nous faut faire quelque chose pour les garçons », avait-elle entendu sa
15. En allemand dans le texte : “comme le pays de ses rêves”.
43Tarasti: Retour à la Villa Nevski
grand-mère dire l’été dernier. Ainsi les avait-on invités de nouveau après de
nombreuses années d’absence causées par un certain froid dans leurs relations. Mais quel
changement entretemps ! Ils étaient à présent comme des cerfs juste arrivés à l’âge
adulte, à l’apogée de leur force exubérante. Qui plus est, elle n’avait pas pu ne pas
remarquer, cet été, combien les changements qui avaient cours en elle se refétaient
en eux. Si elle les voyait à présent dans une lumière toute neuve, ils voyaient, eux
aussi, en elle quelque chose de bien diférent par rapport aux étés passés, périodes
comparables aux temps préhistoriques et qui semblait les séparer à présent. On
aurait dit qu’ils semblaient être arrivés, comme après l’introduction d’une sonate, à un
développement bien plus sérieux, un développement dans lequel les thèmes avaient
une signifcation et un poids neufs en entrant dans de nouveaux et singuliers
rapports, en raison d’une énergie ou d’un magnétisme étrange. l a diférence pouvait
être comme celle qui séparait le premier acte d’une pièce de Schnitzler ou de Nestroy
du deuxième. Alors qu’ils allaient à l’école dans la même ville, ils ne se rencontraient
pratiquement jamais. Elle avait donc été aussi incapable de suivre leur métamorphose
qu’ils l’avaient été de s’apercevoir de la sienne.
bien entendu on commençait par faire attention à l’aîné, celui où l’héritage d’un
comte italien se voyait le plus clairement. On aurait dit une statue de benvenuto
Cellini ou le portrait d’un condottiere toscan – elle en avait vu dans le musée de
Hofburg. Ses traits, qui remontaient à un passé de plusieurs siècles, ne s’étaient
manifestés qu’après la puberté. l a posture, la bosse de la nuque, la lèvre inférieure sensuelle
et le nez caractéristiques des bobignoni se retrouvaient aussi en chacun d’eux. Il y
avait là quelque chose d’animal, non pas dans le sens où chaque homme ressemble
à un animal mais parce qu’il y avait, en lui, cette écrasante supériorité de la beauté
physique, supériorité en quelque sorte raciale et dont on était sûr qu’il la garderait
toute sa vie. Et dès que son esprit et son caractère se seraient pleinement développés,
peu importeraient l’âge, le métier qu’il choisirait, sa manière de s’habiller et
d’envisager son propre corps. Il y avait déjà en lui quelque chose qui séduirait chaque jeune
Viennoise même si elle se demandait, la première impression passée, s’il était bien
celui qui mériterait son cœur.
Ce qui lui faisait défaut se manifestait plus ouvertement chez son frère puîné qui
tenait de sa mère, blonde au menton énergétique et dotée d’un certain esprit actif
et alerte. Son esprit précoce, tout comme sa myopie, se devinaient aussitôt, comme
certains traits de l’aîné. Il semblait ne jamais vieillir et ne partageait pas la sensualité
sombre et lourde du frère aîné. Tout ce qu’il faisait indiquait une certaine précision,
une certaine détermination que les flles de son âge pouvaient prendre, mais à tort,
44Tarasti: Retour à la Villa Nevski
pour un trait paternel héréditaire avant de constater leur cinglante déception.
Morphologiquement, il était plus frêle mais semblait pourtant plus énergique que son
frère.
l a troisième frère était comme une synthèse des deux autres. Chez lui, les traits
familiaux de la noblesse italienne s’étaient adoucis au point de constituer une sensibilité
et une expressivité attractives qu’on voyait avant tout dans ses yeux bruns et ses
sourcils noirs. d ’autre part, il avait hérité, du côté autrichien de sa mère, certains traits
féminins qui, chez une personne de son âge, suscitaient émotion et sympathie mais
qui faisaient aussitôt se demander s’il arriverait à éviter les naufrages dans le monde
traître qui est le nôtre.
Couchée là, parmi les bruyères et les mousses, elle ne pouvait pas ne pas penser à ces
trois jeunes hommes sans une certaine mélancolie dont elle se rendit compte qu’elle
provenait d’elle et non d’eux. Grâce à sa grand-mère, elle développait un surmoi qui
pouvait freiner l’impulsivité de sa mère qui, elle, était d’une nature bien plus joyeuse.
En efet, elle avait entièrement grandi dans le monde de la philocalie orthodoxe
pratiquée par sa grand-mère qui lui avait donné, dès son enfance, l’habitude de longues
promenades dans les cimetières où force lui était d’écouter de longs monologues
devant les sépultures ancestrales. Elle ne se souvenait plus quand elle avait commencé
à en avoir assez de ces histoires interminables sur les hauts faits de la famille dans
telle et telle guerre, cela surtout quand il s’agissait de montrer que, dans la famille
des bomolof, les femmes avaient toujours été plus fortes que les hommes et avaient
décidé des destins de la famille dans des tournants décisifs. Elle n’arrivait pas à trou -
ver des ressemblances avec ces aïeules, bisaïeules et trisaïeules qui avaient pris part
à tel siège, reçu tel prix lors d’un bal masqué donné par l’impératrice, accueilli tel
prince dans tel manoir, acheté telle quantité d’âmes. l es histoires les plus sauvages et
les plus violentes la répugnaient, comme par exemple quand ces braves maîtresses des
vastes domaines avaient châtié leurs paysans dont elles ne pouvaient tirer grand chose
alors que leurs maris étaient en mission militaire quelque part. C’était justement ce
côté asiatique du caractère familial, qu’elle avait appris à mépriser dans cette école
viennoise qui n’en propageait pas moins les idées de l’humanisme européen. bien
entendu, elle avait pris quelque chose de sa mère aussi qui, d’un esprit entièrement
laïc, se souciait des valeurs de la famille comme d’une guigne et qui s’eforçait de
dilapider les immenses fortunes qu’elle avait héritées à Paris et à Rome, hauts lieux de
l’art européen. Mais, par principe, elle s’opposait à l’attitude de sa mère dans la vie ;
au fond, rebelle, elle s’opposait à tout.
45Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Ce ne fut qu’ici, en ne faisant qu’un avec la nature nordique et en passant du temps
avec les domestiques du manoir, qu’elle se sentait en parfaite harmonie avec
ellemême, encore qu’elle ne sût pas s’exprimer en langue locale. Ici, on vivait dans une
harmonie dans laquelle tout était, depuis toujours ou presque, « en place », comme
la crème et le lait dans un pot au lait caillé ainsi qu’un écrivain local aurait pu l’écrire.
C’est pour cela qu’elle ne connaissait rien de plus agréable que de s’évader dans la
torpeur de ces après-midis d’été bien chauds pendant lesquels tout était pardonné
à l’homme et dans lesquels on devinait le doux bonheur d’un dimanche sans fn
qui vous fendait le cœur. d ans un lieu pareil, elle ne pouvait que rêver de ces trois
jeunes hommes et ignorer ce que la grand-mère et le père Hiéronymus, son confdent,
pensaient de leurs jeux communs et des commentaires amusés de sa mère qui, au
contraire, l’exhortait à se chercher de la compagnie et des petits amis.
16Eccolo, io prende lo  !  Voilà, je l’ai eu ! u n bruissement se ft entendre dans les
buissons, et le papillon qui avait voleté tout à l’heure autour de son genou, avait été
enfermé dans un flet. l e bruit des pas s’éloignait, son cœur battait et elle se pressait
contre le sol. Ce qu’elle redoutait le plus, ce serait de se faire découvrir ici par eux.
Elle ne s’était nullement préparée à une telle rencontre car elle voulait se montrer
à eux dans des vêtements avantageux et au meilleur de sa forme. Sa grand-mère lui
avait pourtant dit et redit qu’on ne pouvait se frotter le visage avec du sable et de
l’eau et qu’une élève si rafnée de l’école impériale ne pouvait qu’efeurer son
visage avec une peau de chamois. l es pas alertes s’éloignaient un peu, pas beaucoup.
Elle entendit bientôt d’autres bruits, un heureux bavardage en italien qui lui arrivait
d’une distance telle qu’elle n’arrivait plus à distinguer les mots. Elle percevait juste les
mélodies ascendantes et descendantes des voix, les accélérations et décélérations, les
accentuations émotionnelles aussi. C’était comme si elle avait eu une place
au « paradis » de l’Opéra de Schönbrunn, dans une loge si haut placée qu’il devenait
impossible de distinguer les paroles d’un opéra italien ; on n’entendait que les répétitions
rythmiques et souvent amusantes des paroles et les tournures un peu exagérées. Mais
même si elle ne voulait à aucun prix être démasquée et même si elle essayait de se
cacher en étoufant de petits rires, elle avait également envie de voir ce qui était arrivé
à son papillon préféré. C’est pour cela qu’elle avançait avec précaution à travers les
bruyères afn de voir ce qui se préparait. Cela l’amusait « d’espionner » ainsi les
autres, c’était comme un nouveau jeu. Elle pouvait en efet voir, sans trop de peine, la
plage chaude au sud du lac.
16. En italien dans le texte : “ l e voici, je le prends”
46Tarasti: Retour à la Villa Nevski
Avant d’aller se baigner, ils s’étaient arrêtés pour bronzer. Ils avaient laissé leurs
vêtements en tas un peu plus loin. l ’aîné, debout, lui tournait le dos et faisait de la gym -
nastique selon des exercices qu’il avait appris ; les mouvements se répétaient, dans
des fexions et des extensions, selon un certain ordre. Mais la chaleur infuait sur sa
persévérance, engourdissait ses membres, les mouvements s’arrêtaient parfois à
michemin tandis qu’il restait à contempler un endroit de son corps. Il était le seul frère
à être entièrement bronzé, et on pouvait voir que cette couleur ne provenait pas du
soleil nordique. l es muscles de ses bras et de ses cuisses étaient si forts qu’on voyait
les veines saillir. Son dos était souple. Parfois, pleinement conscient de son bien-être
physique, il fermait avec plaisir les yeux et laissait les paumes de ses mains glisser sur
son corps. Son corps de jeune homme qui pouvait avoir un peu plus de vingt ans
évoquait une statue antique oubliée sur cette plage. Il détonait dans cette nature à
laquelle il était irrévocablement étranger. Même sans dire un mot, il dominait toute
la scène que constituait la plage.
l e plus jeune se reposait un peu plus loin, sur une serviette, sous le soleil brûlant. Il se
tenait, pâle, à plat ventre, les mains appuyées sur sa tête, un stylo derrière une oreille.
Il le prenait à tout instant pour grifonner quelque chose sur une grande feuille de
papier à musique. C’était sa précieuse partition sur laquelle se tramaient
d’importantes choses. Il l’avait toujours soigneusement cachée quand ils se trouvaient dans
le jardin ou quand ils allaient plus près du manoir ; or on ne pouvait pas ne pas s’en
apercevoir puisqu’il n’allait nulle part sans ces afaires. d e temps en temps, il
promenait un regard distant dans les nuages comme pour saisir d’invisibles harmonies des
sphères, dans l’éther, ou pensait à tout autre chose.
Quant à ce qui pouvait passer par la tête des jeunes gens comme ceux-là, elle n’en
17avait pas encore la moindre idée. Telle était, grosso modo, ce Stilleben lorsque le
deuxième, celui aux cheveux frisés et aux lunettes, les rejoignit en courant. Il tenait le
flet fermé et expliqua quelque chose avec enthousiasme. Mais ses frères semblaient
être habitués à ses fougues puisque ce ne fut qu’avec une paresse extrême qu’ils
daignèrent lui prêter une attention bienveillante.
l a série des mouvements de l’aîné s’interrompit et le plus jeune sembla vexé par
l’interruption de son travail. Il se tourna, une main entre les jambes, tout comme s’il
allait s’endormir mais se donna pourtant la peine de redresser un peu sa tête et ses
sourcils qui assuraient d’ailleurs le charme particulier de son visage : peut-être
étaitce encore une de ces caractéristiques provenant d’une cour italienne de la
Renais17. En allemand dans le texte : “nature morte”
47Tarasti: Retour à la Villa Nevski
sance où il aurait pu envoûter plus d’une demoiselle sous la forme d’un troubadour
au regard de velours. Il prononça une phrase en italien – seule parole qu’elle pût
entendre de sa cachette puisqu’il avait le visage tourné vers elle (pendant un moment
il fxa si intensément la brande qu’elle crut être démasquée) et que le vent venait dans
sa direction. « Tu aurais mieux fait d’attraper une libellule. » En tout état de cause,
ce ne fut que lorsque le frère puîné s’assit, jambes croisées, en serrant, d’une main, le
flet comme par crainte de voir s’évader sa capture et en ouvrant, de l’autre main, son
sac à dos pour en sortir certains objets – il parlait tout le temps, le front plissé – que
les autres commencèrent à prendre un certain intérêt aux événements. Ses doigts
habiles retirèrent le couvercle d’une grande boîte de verre qu’ils glissèrent sur un bout
de tissu vers l’ouverture du flet d’où le papillon s’échappa pour se retrouver dans la
boîte rapidement refermée. Voilà, un nouveau spécimen rare à ajouter à sa
collection. Il scruta les ailes intactes, les antennes vibrantes et les mouvements hésitants du
papillon. C’était un spécimen de la meilleure qualité, de l’espèce qu’il avait chassée
tout l’été sans résultat, enjambant des fossés, laissant les genévriers lui égratigner la
peau, les tiques grimper sur ses cuisses et la sueur dégouliner sur son front malgré une
casquette qui le protégeait du soleil. Voilà, le résultat de toutes ses peines et la cause
d’une certaine ferté, un spécimen qui sera peut-être accepté par le musée de Vienne,
spécimen que des générations pourront admirer dans une vitrine lorsque des familles
bourgeoises viendront, après une excursion à Grinzig, déambuler devant les
squelettes de lézards géants et les merveilles de la nature nordique. l e voilà, le papillon
grâce auquel il obtiendrait le statut depuis longtemps sollicité de membre auprès de
l’Association des sciences naturelles…
d e telles pensées lui vinrent sans doute et à l’esprit et aux lèvres si elle avait su en
lire les messages de sa cachette. A un moment, il ouvrit de grands yeux en fxant la
boîte de verre et ft, à haute voix, des commentaires, probablement sur la taille, les
couleurs et sur l’état des ailes de l’insecte. Il prit ensuite un facon, dont il dévissa le
bouchon avec ses dents, entrouvrit le couvercle de la boîte et ft couler une goutte
avant de vite replacer le couvercle. l a substance ne tarda pas à faire son efet sur le
papillon qui se mit à tituber et fnit par ne plus contrôler ses ailes et ses pattes qui
tremblèrent dans des convulsions avant de s’immobiliser. l e savant toussa un peu,
incommodé par la solution d’éther. Il observa les réactions de l’insecte d’une mine
sévère qui, soit dit en passant, jurait avec la rondeur encore enfantine de ses joues.
Ses frères se penchèrent, eux aussi, pour suivre la scène qui se jouait : la victoire de la
science sur la nature, l’agonie du papillon. l ’aîné le regarda d’un air à la fois amusé,
paresseux et un peu condescendant, et semblait considérer cette scène comme
triviale en comparaison avec ses propres exercices corporels que l’excès d’enthousiasme
48Tarasti: Retour à la Villa Nevski
du puîné avait interrompus ; en même temps, il esquissa un sourire oblique qui lui
donna une expression un peu cruelle. Ne témoignant d’aucune pitié pour le papillon,
il paraissait s’intéresser plutôt à la durée de ses soufrances. l e plus jeune, lui, suivait
l’opération avec répugnance. Il aurait préféré détourner son regard de cette scène.
Ses narines écartées et son nez retroussé retrouvèrent leur forme habituelle et frent
place à une expression pleine de compassion ; il adressa des paroles d’une
désapprobation évidente à son frère qui lui répondit par une longue tirade véhémente, tirade
qui semblait être une plaidoirie valide et une explication qu’il daignait donner à un
non-initié, même si sa mine trahissait qu’il pensait que c’était peine perdue.
l orsque le morio tomba, immobile, sur le fond de la boîte, le frère aîné, abattu par
la chaleur, bâilla et quitta, d’un pas balancé et paresseux, le sable brûlant comme s’il
esquissait un pas de danse en direction de l’oseraie la plus proche. Il tourna le dos et
urina. Puis il lança un cri à ses frères, leur ft signe, se dirigea à grandes enjambées vers
le lac étincelant et s’y jeta en criant. l es autres eurent vite fait d’abandonner leurs
occupations respectives. l e papillon demeura seul dans sa boîte sur le sable, les
partitions se retrouvèrent en tas lorsque les deux autres suivirent l’exemple de l’aîné en
se jetant à l’eau où ils formèrent un animal marin à trois têtes, à six bras et à six pieds.
l es cris en italien de ces jeunes gens égarés dans le nord étaient fort déplacés dans
cette nature radieuse, baignée de soleil et caressée par un vent doux. Ils frent peur à
un plongeon qui prit son envol et jaillirent au milieu des sapins de la rive opposée,
faisant aboyer un chien avant de lui faire hurler sa solitude.
Elle avait envie de les rejoindre, de leur révéler son existence parce que le soleil brûlait
sans merci sa cachette et que les taons la piquaient. Mais pas question. Au contraire,
son cœur battait en raison d’une tension née de sa timidité et de la crainte d’être
vue dans cette situation très peu convenable. Elle ne pourrait jamais en soufer mot
à qui que ce soit. l es trois jeunes hommes étaient sur la plage dans toute leur
innocence, qu’elle épiait de bien près. Si elle était vue, elle aurait perdu la partie parce que,
depuis le début de l’été, elle avait décidé de leur être tout à fait insensible et de jouer
l’indiférence même si ses rougissements trahissaient trop souvent ses pensées réelles.
En efet, l’essentiel de leurs jeux et de leurs causeries, ce n’était pas tant ce qu’ils
disaient mais la manière dont ils le disaient – ce langage mystérieux des signes, gestes
et regards. Par exemple, si on le lui avait demandé, elle ne se serait pas rappelé ce que
lui avait dit Giorgio hier pendant qu’ils jouaient aux cartes. En revanche, la mémoire
de son corps gardait une trace indélébile de certains silences, tensions, odeurs, de
certains petits rires, de la manière dont il mettait de l’ordre dans ses cheveux ou tenait la
main sur son cou. Elle avait été également attendrie par le regard doux et la maladresse
49Tarasti: Retour à la Villa Nevski
du frère cadet qui afchait un sourire timide sur un visage sérieux et qui se montrait
étonnamment viril lorsqu’il dansait. l a manière plutôt féminine de danser de l’aîné
était opposé à ce qu’on aurait cru d’un jeune lion, au point qu’elle devait mener la
danse. Avec le puîné, il y avait toujours des gafes. Il était d’une nature verbale et
intellectuelle bien que plaisante grâce à l’enthousiasme qui s’y attachait. Pourtant,
elle ne comprenait pas ce qu’il disait. l es phrases étaient comme autant de courants
composés de petits ruisseaux qui pouvaient parfois jaillir et gagner de l’intensité au
point de devenir de véritables jets d’eau de cris et d’arguments avant de se calmer,
grâce aux contre-arguments d’une tierce personne, en un courant régulier mais
inépuisable s’il n’était pas interrompu par une remarque de leur grand-mère dans son
raisonnement mené à haute voix ou par un commentaire sarcastique du frère cadet.
d ans cette scène fort verbeuse, elle était une fgurante dépourvue de répliques.
En tout état de cause, une certaine langue, faite de gestes et basée sur un contrat
silencieux, s’était établie entre eux, tel un cercle qu’elle ne voulait pas être la première
à briser, même si elle espérait à chaque instant qu’il se produirait quelque chose, le
soir quand on éteignait la lumière et que chacun se retirait dans sa chambre : que
quelqu’un la frôlerait de sa main, qu’aurait enfn lieu un événement réel qui la
libérerait d’un choix si difcile. Elle ne savait pas lequel d’entre eux elle préférait. Ce
réseau invisible s’efondrerait entièrement si on la découvrait dans sa cachette qui lui
était devenue pénible. C’est pour cela qu’elle s’y pressait plus profondément encore,
même si ce qu’ils avaient fait endurer à son papillon l’avait fâchée.
Riant bruyamment, trois jeunes corps jaillirent du lac en se pourschassant. Ils
regagnèrent la plage en quelques sauts et s’y allongèrent sur le dos. d es grains de sable
leur collaient aux épaules et aux cuisses et les couvraient de taches grises. Ils sortirent
des cartes. On comprit vite pourquoi Giorgio était le joueur le plus faible. Il n’avait
emporté les cartes que pour s’entraîner tandis que les autres étaient visiblement
opposés à l’idée même de jouer. Car Tullio ne s’intéressait qu’à ses insectes et à ses plantes
(il venait de trouver sur la barge une espèce rare de droséra dont il assurait qu’elle
y poussait) tandis que seules ses compositions pouvaient intéresser Paolo. d ’où un
débat vif entre eux sur ce qu’ils feraient avant que les propositions de Giorgio ne
fussent acceptées. A genoux, ils formèrent un cercle sur la couverture qu’ils avaient
étendue comme pour adorer le dieu du jeu, en se penchant vers le milieu au début de
la partie, puis ils se redressèrent derrière leurs cartes.
Giorgio était, dès le début, en retard. Ses mains maladroites n’arrivaient nullement à
fnir les sept lignes sans problèmes et force lui fut de les corriger sinon de reprendre
50Tarasti: Retour à la Villa Nevski
dès le début. Ses yeux se mirent à loucher drôlement et sa langue sortit. Paolo était le
plus agile de tous, suivi de Tullio dont les gestes demeuraient pourtant trop saccadés
et trop brusques. Même pendant qu’il jouait, il récitait un monologue intérieur que
personne n’écoutait. Tandis que Paolo, lui, jouait en silence et d’une manière très
sûre en renversant, de temps à autre, des séries complètes. Il amassait devant lui de
longues suites de cartes d’un air presque sournois et parvenait à les placer avec une
habileté indicible. l es tentatives d’intrusion de Giorgio étaient toutes rejetées : il
avait toujours quelques secondes de retard. Il fnit par en avoir assez de sa lenteur
et mit une couleur complète sur la table, ce qui déclencha une réaction virulente
de la part de Tullio. Giorgio ne put que se soumettre à la règle du jeu même si une
expression menaçante monta dans ses yeux exorbités. Pour lui, le jeu n’en était plus
un, il devenait très sérieux. En revanche, Paolo souriait d’un sourire énigmatique
de bouddha et sortit vainqueur en un tournemain. Il lança un cri de joie et se jeta
sur le dos dans le sable, laissant Giorgio et Tullio lutter entre eux. Ils n’arrivèrent
pas à placer toutes leurs cartes, raison pour laquelle il leur fallut les compter. A en
croire leurs mines, Giorgio avait encore perdu même si Tullio faisait semblant, par
politesse, d’ignorer le nombre exact des cartes. l e visage de Giorgio se rembrunit. Il
lança une remarque menaçante à Paolo qui se releva et prépara les cartes pour une
deuxième partie.
Avant le début de la partie, Giorgio mouilla ses doigts pour assouplir les cartes afn
de les placer plus rapidement. Peine perdue. d e nouveau, il fut le dernier dès le début
de la partie. Ses cartes se chifonnèrent, se plièrent alors qu’il essayait vainement de
les insérer dans les endroits vides. Il en était encore à ses débuts lorsque Paolo, comble
d’irritation, avait fni et restait à regarder le jeu avec superbe, allongé sur le côté.
Giorgio tenta encore de tricher en sortant de la pile de cartes qu’il tenait dans sa main
une restée au milieu. Paolo se permit une remarque qui ne ft qu’intensifer les tirades
de Tullio. l orsqu’en fn de partie, il comprit qu’il avait encore perdu, Giorgio, qui
en avait assez de ce jeu, lança d’un coup sur le sable toutes ses cartes par-dessus son
épaule avec un rire narquois, signe qu’il considérait le jeu comme une occupation
enfantine.
A présent, elle aurait voulu entendre plus clairement, de son buisson, leur discussion
qui semblait avoir tourné en altercation. l e sourire de Giorgio se fgea après que
Paolo lui dit quelque chose. Avant qu’elle ne s’en rendît compte, Giorgio se rua sur
Paolo et le ft tomber sous lui. Paolo parvint pourtant à se dégager et s’ensuivit une
poursuite. Giorgio rattrapa Paolo au bord de l’eau et le renversa. Il semblait prendre
plaisir à sa victoire pendant qu’il maintenait les bras de Paolo contre terre et qu’il
51Tarasti: Retour à la Villa Nevski
s’asseyait à califourchon sur son ventre. Il voulait le forcer à dire quelque chose mais
sa victime ne dit mot. Alors, Giorgio d’une main lui immobilisa les siennes, prit une
poignée de sable dans l’autre main et en versa lentement sur le visage de son frère
cadet qui se débattait. l orsque Giorgio prit une deuxième poignée de sable dans la
même intention, Tullio intervint enfn, lui qui avait froidement suivi du regard cette
scène.
Elle avait, elle aussi, un certain mal à observer ce qui se passait sans rien dire. l e
visage de Giorgio lui déplaisait tout particulièrement, visage qui trahissait un plaisir
manifeste après qu’il avait vaincu son frère en recourant à la force brutale. Ce fut
à grand-peine qu’elle se contint à plat ventre. Elle était pleine de compassion pour
Paolo. Celui-ci fnit par se relever lorsque Giorgio l’abandonna et il lui lança, d’une
voix éplorée, un mot qu’elle comprit sans difculté : Sandra ! Elle comprit alors que
la discussion avait porté sur elle, elle avait bien été le sujet de la dispute de Giorgio,
la partie de cartes perdue n’ayant servi qu’à préparer le terrain au déchargement de
son agressivité. Giorgio allait encore se ruer sur Paulo quand Tullio intervint pour
leur dire quelque chose. l es trois frères se trouvaient ainsi debout, essoufés . l ’orage
était passé. Chacun des trois s’allongea sur le sable loin des deux autres. Giorgio,
l’air sombre, regardait le ciel devant lui, une jambe sur l’autre, en versant du sable de
manière à faire de petites pyramides. Paolo s’essuyait les yeux en toussant pour vider
sa bouche des grains de sable tenaces tout en regardant ses notes sans toutefois arriver
à modifer sa partition. Quant à Tullio, il se concentrait à ramasser des plantes rares
qu’il pressait aussitôt et enveloppait dans du papier buvard avant de les placer dans
une petite presse portative.
Sandra aurait donné des millions pour savoir ce que les frères avaient dit à propos
d’elle. Rester sur place dans cette posture difcile fnit par lui faire mal. Elle avait
peur d’un coup de soleil si elle ne se relevait pas sur-le-champ pour aller nager dans
le lac. Qu’auraient-ils dit à la voir surgir tout d’un coup ? Après ce qui lui sembla
une éternité pendant laquelle le soleil commençait déjà à descendre, d’où une ombre
fraîche dans sa cachette, les frères parlèrent d’autre chose. d e nouveau, ils semblaient
faire partie du même organisme, comme si rien ne s’était passé. Elle put maintenant
profter de l’occasion pour reculer lentement vers les framboiseraies qui lui grattèrent
méchamment la peau, ensuite en direction de l’aulnaie jusqu’à ce qu’elle fût hors de
vue de la plage. Avant de se mettre à courir, une étrange odeur qu’elle prit pour celle
d’une feur de fn d’été sans pour autant pouvoir l’identifer, lui parvint. u n peu plus
loin, elle faillit mourir de peur en entendant juste à côté d’elle une voix nasale mais
aux consonances douces : « Ah ! Comme c’est charmant ! »
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