Retour de Tchernobyl. Journal d'un homme en colère

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Parti en mission sur le site de Tchernobyl, Jean-Pierre Dupuy,
scientifique de haut niveau devenu philosophe, découvre ce qui
se cache derrière ce nom devenu familier. Il trouve là-bas ce qu'il
appelle «l'invisibilité du mal» - la catastrophe n'a laissé derrière
elle que le néant des champs dévastés, des villages ruinés, des
maisons inhabitées. Plus trace de vie. Seul demeure le sinistre
«sarcophage» - ce tombeau qui recouvre le réacteur - qui continue
de délivrer ses radiations... De retour à Paris, l'auteur est
confronté à l'écart scandaleux entre le bilan officiel de la catastrophe,
confirmé par un rapport de l'ONU qui se veut définitif,
et ce qu'il a cru voir ou apprendre sur place. Le nombre de morts
dus à Tchernobyl se chiffre-t-il en dizaines ou en dizaines de
milliers ? Les bébés monstres sont-ils un fait ou une supercherie ?
Face à ces contradictions, Jean-Pierre Dupuy a mené l'enquête
sur l'univers mental de la technocratie mondiale. Il montre que
tout bilan de la catastrophe se doit de faire intervenir des dimensions
éthiques et philosophiques qui échappent aux experts.La question du mal se pose aujourd'hui de façon neuve. Nous
avons plus à craindre les industriels du bien que les méchants.Ce témoignage très personnel est un livre de réflexion et
d'engagement pour changer les choses vingt ans après.
Publié le : vendredi 25 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021322262
Nombre de pages : 180
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DU MÊME AUTEUR
AUX MÊMES ÉDITIONS
L’Invasion pharmaceutiPue (en collaboration avec Serge Karsenty) e 1974 et 2 édition 1977, coll. « Points » L’Enfer des choses René Girard et la logiPue de l’économie (en collaboration avec Paul Dumouchel) 1979 Ordres et Désordres coll. « Empreintes », 1982 « La couleur des idées », 1990 our un catastrophisme éclairé Quand l’impossible est certain « La couleur des idées », 2002 o « Points Essais », n 517, 2004 etite MétaphysiPue des tsunamis 2005
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Les Choix économiPues dans l’entreprise et dans l’administration (en collaboration avec Hubert Lévy-Lambert) Dunod, 2 tomes, 1973, 1975 Valeur sociale et Encombrement du temps Éditions du CNRS, 1975 La Trahison de l’opulence (en collaboration avec Jean Robert) PUF, 1976 Introduction à la critiPue de l’écologie politiPue Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1980
La aniPue Les Empêcheurs de penser en rond, 1991 e et 2 édition, 2003 Le Sacrifice et l’Envie Calmann-Lévy, 1992 Introduction aux sciences sociales. LogiPue des phénomènes collectifs Ellipses, 1992 Aux origines des sciences cognitives La Découverte, 1994, 1999 Libéralisme et Justice sociale Hachette, « Pluriel », 1997 ÉthiPue et hilosophie de l’action Ellipses, 1999 Les savants croient-ils en leurs théories ? Une lecture philosophiPue de l’histoire des sciences cognitives INRA Éditions, 2000 The Mechanization of the Mind Princeton University Press, 2000 Avions-nous oublié le mal ? enser la politiPue après le 11 septembre Bayard, 2002 On the Origins of Cognitive Science The MIT Press, 2009 La MarPue du sacré Éditions Carnets Nord, 2009 Flammarion, « Champs Essais », 2010 Dans l’œil du cyclone Éditions Carnets Nord, 2009
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René Girard et le roblème du mal (en collaboration avec Michel Deguy) Grasset, 1982
Actes du colloPue de Cerisy. L’Auto-organisation : de la physiPue au politiPue (en collaboration avec Paul Dumouchel) Seuil, 1983, 1994 Individu et Justice sociale Autour de John Rawls (en collaboration avec C. Audard et R. Sève/sous la direction de) Seuil, coll. « Points Politique », 1988 aradoxes of Self-Reference in the Humanities, Law, and the Social Sciences (en collaboration avec G. Teubner) Anma Libri, Stanford, 1990 Understanding Origin (en collaboration avec F. Varela) Kluwer, Boston Studies in the Philosophy of Science, 1992 Mécanismes mentaux, mécanismes sociaux. De la psychose à la paniPue (en collaboration avec H. Grivois) La Découverte, 1995 Les Limites de la rationalité. Vol. 1 : Rationalité, éthiPue et cognition (en collaboration avec P. Livet) La Découverte, 1997 Self-Deception and aradoxes of Rationality CSLI Publications, Stanford, 1998
ISBN 978-2-02-132226-2
© ÉDITIONS DU SEUIL, AVRIL 2006
www.seuil.com
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Pour le vingtième anniversaire
de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl,
survenue le 26 avril 1986.
On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu.  Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme. Léopold Senghor,Hosties noires, 1938.
J’ai honte
On ne revient pas indemne d’un voyage à Tchernobyl. Ce ne sont pas les 1 2 millisievertsaccumulés dans les quelques heures passées près du « sarcophage » qui vousrongent les chairs. C’est l’émotion. Oh, elle ne vous submerge pas tout de suite. Certains laissent éclater la crise de sanglots qu’ils ont réussi à contenir tout au long de la visite dans l’autocar qui les ramène à Kiev. Je n’oublierai pas cette jeune étudiante ukrainienne recroquevillée au fond du véhicule : au milieu de ses pleurs, elle bredouillait des mots qui, traduits, signifiaient quelque chose comme : « J’ai honte de mon pays, j’ai honte de l’humanité. » Pour d’autres, l’effondrement ou la dépression se manifestent plus tard, lorsqu’ils sont déjà rentrés dans une de ces villes de l’Occident 3 que le courage ou la folie des centaines de milliers de « liquidateurs » ont protégées d’une catastrophe majeure. Déambulant à travers les paysages magnifiques et contaminés de l’Ukraine ou de la Biélorussie, on se raidit, on se durcit. C’est qu’on ne voit rien, le mal est invisible, et il en paraît d’autant plus redoutable. L’émotion se nourrit non pas de ce que les sens nous disent, mais de ce que l’on sait, ou de ce que l’on croit savoir, au sujet de la tragédie. C’est l’absence qu’il faut se représenter pour pouvoir sentir quelque chose. Rien n’est plus difficile que de se figurer la présence de l’absence. J’en fis l’expérience en décembre 2001 lors d’un pèlerinage àGround Zero, ce vide entouré de géants ouvert en plein cœur de Manhattan : il manquait quelque chose, mais il fallait faire remonter à la conscience les images d’un passé heureux pour « voir » le fantôme des tours jumelles. L’absence, ici, est celle des villages rasés, des habitants déplacés, des formes de vie, végétales, animales et humaines, anéanties. Redoutable abstraction que l’éloignement géographique et temporel aide à mieux saisir. Car la pensée, spontanément idéaliste, a du mal à distinguer entre l’objet que l’on ne perçoit plus et l’objet qui n’est plus. J’ai presque honte de rapporter ces impressions d’un unique et rapide séjour dans la « zone des trente kilomètres », à l’intérieur de ce cercle centré sur « la chose » qui délimite plus ou moins arbitrairement une aire où la mort l’emporte sur la vie. J’ai honte, car ce que j’ai vécu avec quelques compagnons de voyage, des millions de gens le vivent quotidiennement depuis vingt ans. Et cette réaction de fillette qui fut la mienne, les experts reprochent précisément à ces malheureux de s’y abandonner. Ils parlent même de « fatalisme paralysant ». Une fois de plus, c’est la victime que l’on blâme. Oui, on peut avoir honte pour l’esprit humain. Le philosophe allemand Günther Anders se rendit pour la première fois à Hiroshima et Nagasaki en août 1958, comme participant au quatrième congrès
international contre les bombes atomiques et à hydrogène et pour le désarmement. Il en revint avec unJournal, dans lequel on peut lire ceci :
J’ai à l’esprit cette soirée au cours de laquelle les victimes survivantes d’Hiroshima tentèrent de nous décrire la seconde à laquellec’est arrivé, et les minutes et les heures qui ont suivi cette seconde. L’homme d’affaires européen qui s’était égaré un instant dans le jardin de l’hôtel où nous étions réunis, et qui nous a vus, tous, les blancs, les noirs, les jaunes et les bruns dans la même posture, c’est-à-dire les yeux baissés vers le sol, a certainement vu un rituel communautaire dans ce comportement identique, ou alors il a dû être persuadé que nous accomplissions là une expérience en commun. Inutile de souligner une fois encore que l’identité du comportement n’était rien d’autre que l’identité du sentiment. Vous allez demander de quoi était fait ce sentiment, identique chez nous tous. La réponse à cela – et elle n’a cessé d’être donnée dans d’autres conversations et par des bouches chaque fois différentes : ce sentiment consistait dans le fait que nous avionshonteles uns devant les autres : et plus 4 exactement, quenous avions honte d’être des hommes.
1qui mesure l’effet des radiations ionisantes sur la santé.. Unité 2. Nom donné à la structure de béton et d’acier qui enclôt ce qui reste de matières fissiles dans un réacteur nucléaire explosé. 3donné aux 600 000 à 800 000 intervenants qui éteignirent l’incendie puis. Nom effacèrent (« liquidèrent ») toute trace de l’accident. 4. Günther Anders,L’Homme sur le pont. Journal d’Hiroshima et de Nagasaki (1958), inHiroshima est partout, trad. Morabia, Seuil, à paraître en 2006.
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