Revenir toujours sur le passé, c'est assurer l'avenir. Numéro 2

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Impr. de Rabutot (Dijon). 1872. France (1870-1940, 3e République). 2 nos in-8 °.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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REVENIR
TOUJOURS SUR LE PASSÉ
C'EST
ASSURER L'AVENIR
n° 2.
DIJON -
IMPRIMERIE RABUTOT, VICTOR DARANTIERE, Sr
Place Saint-Jean, 1 et 3.
1872
REVENIR
TOUJOURS SUR LE PASSÉ
C' EST
ASSURER L'AVENIR
DIJON
IMPRIMERIE RABUTOT, VICTOR DARANTIERE, Sr
Place Saint-Jean, 1 et 3.
1872
REVENIR
TOJOURS SUR LE PASSÉ
C'EST ASSURER L'AVENIR
95 décembre 1871.
Rien ne peut mieux démontrer combien l'idée de
république est peu enracinée dans la nation française,
que cette incompréhensible tergiversation du gouverne-
ment à l'égard des princes de Joinville et d'Aumale. Ce
qui serait partout ailleurs une cause d'honneur et de satis-
faction, devient une source de craintes puériles et de ter-
reurs imaginaires. Si les princes d'Orléans devaient con-
spirer, chercheraient-ils à siéger dans l'Assemblée où ils
ont été appelés par les votes très légitimes d'une partie
notable de leurs concitoyens? Pouvait-on avoir une plus
belle occasion d'acquérir des caractères honorables et
bien connus, au milieu de tant d'éléments disparates qui
composent la Chambre française? Quand on y voit des
gens comme M. Ordinaire, ne doit-on pas être heureux
d'y voir entrer des hommes de mérite et de distinction,
- 4 -
et parce qu'on est en république, ne doit-on y admettre
que des gens mal élevés et mal tenus ?
Que deviennent donc les progrès de la civilisation, et
cette France qui prétend en être le flambeau, ne trouve-
t-elle pour la représenter que des hommes dont l'éduca-
tion et les manières, sans compter l'instruction et le juge-
ment, seraient partout ailleurs des causes d'exclusion? On
met toujours en avant l'histoire du prince Louis Bona-
parte. Ce n'est pas comme représentant qu'il est devenu
dangereux, mais bien comme président, ce qui est tout à
fait différent.
30 janvier 1879.
L'autre jour, j'ai donné la profession de foi qui me fut
faite par un légitimiste éminent. Aujourd'hui voici le revers
de la médaille sous la forme de principes affichés par les
républicains convaincus et avancés. Hier je me suis trouvé
à déjeuner chez un des membres influents du parti, avec
trois ou quatre députés du même bord et siégeant au même
côté de l'Assemblée. Tous étaient (pour me servir d'ex-
pressions consacrées) non seulement républicains, mais
radicaux. La conversation tourna naturellement sur le
gouvernement, sur les vues protectionnistes de M. Thiers,
et sur l'état général ou situation du pays. Liberté entière
me fut donnée de prendre note de leurs opinions au béné-
fice du public anglais, à condition de ne pas mentionner
les noms des convives. Tous s'accordaient à demander des
institutions républicaines plus décidées, avec autant de
vivacité que les légitimistes peuvent en mettre à demander
la couronne en faveur du comte de Chambord. Mais sans
exception, ils témoignaient peu d'espoir. Ils ne semblaient
pas croire que le gouvernement voulût marcher dans la
direction qu'ils désirent, et ils ont encore moins d'espé-
rance que le peuple veuille prendre plus d'intérêt aux
affaires publiques. Je demandai à mon hôte s'il pensait
que M. Thiers ferait faire un pas de plus vers les institu-
tions républicaines ; et il me répondit qu'il croyait que le
président ferait plutôt un pas en arrière, et chercherait
l'appui du parti monarchique plutôt que de marcher en
avant et rechercher celui des républicains.
— Mais, dis-je, ne considérez-vous pas le gouvernement
actuel en France comme républicain?
— Non, répliqua-t-il, ni moi ni tous ceux qui appartien-
nent au parti ne le considérons comme tel; M. Thiers
n'est pas et n'a jamais été républicain ; il a appelé son
gouvernement république, simplement pour nous tenir
de bonne humeur, comme si nous étions autant d'enfants ;
mais cela ne suffit pas pour établir la république en
France.
- Et que faudrait-il faire pour arriver à ce résultat ?
— L'Assemblée devrait être dissoute à la fois, et une autre
— 6 —
Assemblée constituante réunie deux mois après ; dans
celle-là nous serions certains de la majorité. La nation, au
fond et dans son ensemble, est républicaine de sentiment,
et comprend parfaitement bien que le salut de la France
est dans une république définitive, qui serait au-dessus
du suffrage universel et à l'abri de toute altération ou de
change. Une fois cette forme de gouvernement établie,
nous procéderions aux réformes et aux changements qui
rendraient les institutions républicaines aussi permanentes
qu'elles le sont aux Etats-Unis.
— Mais si un gouvernement tout à fait républicain était
établi, espéreriez-vous maintenir la paix entre vous,
sachant combien il y a de dissidents ?..
— Ceci est une simple question de détail. L'empire n'a-t-il
pas comprimé pendant vingt ans les différentes opinions
exprimées contre son pouvoir purement personnel ? Et ne
pouvons-nous pas faire ce qu'a fait Napoléon III?
— Ce ne serait dans ce cas autre chose que de fermer la
soupape à l'opinion publique, au lieu de lui permettre de
s'échapper ; un pareil moyen ne risque-t-il pas de faire
sauter la chaudière ?
— Non ! ce que demandent actuellement 99 Français sur
100, est la paix et la tranquillité ; la liberté de vendre, d'a-
cheter, échanger de l'argent contre des propriétés, et vice
versa. Considérez la majorité dans l'Assemblée actuelle.
Croyez-vous qu'ils s'occupent des lois et des institutions
autres que celles qui se rattachent plus ou moins à leurs
propres intérêts ? Il y a des membres de la droite, en petit
nombre il est vrai, mais déterminés et énergiques, dont
l'occupation et l'orgueil consistent à huer les membres de
la gauche qui prennent la parole. Vous avez été témoin du
ton doux et conciliant sur lequel M.Tolain, l'autre jour, a
traité la question de la marine marchande. Quelqu'un l'a-
t-il écouté? ou plutôt chacun n'a-t-ilpas essayé de le faire
taire, simplement parce qu'il est un républicain avancé?
— Eh ! n'en est-il pas de même de votre côté? Quelques-
uns de vos amis de la gauche ne cherchent-ils pas à atta-
quer les membres de la droite qui sont à la tribune?
— Je nie le fait ; nous nous défendons quand quelque ora-
teur de la droite cherche à nous molester, et c'est ce qui
arrive tous les jours ; mais nous ne commençons jamais
le conflit; ce sont eux invariablement.
— Mais êtes-vous sincèrement de l'opinion que la France
ne peut jamais être heureuse sous une monarchie ?
— Je ne puis le dire ; la France serait peut-être aussi
heureuse avec un roi qu'elle l'a été avec un empereur;
mais elle ne peut redevenir une grande nation, elle ne peut
plus tenir son rang en Europe, en reconquérant ce qu'elle
a perdu, si ce n'est pas comme république, dans laquelle
chaque Français aurait une part égale dans le gouverne-
ment, et qui, rien que par ce seul fait d'être république,
se ferait craindre par tous ses voisins; craindre et haïr,
ajouta-t-il, car pour une nation l'un entraîne toujours
l'autre. Faites de la France une vraie république, non
une république sans républicains; donnez une instruction
purement laïque, obligez chaque citoyen au-dessous de
trente ans de porter les armes, et dans dix ans, ou même
moins, l'Allemagne elle-même sera devenue république,
nos provinces conquises nous seront rendues, et nous serons
à même comme par le passé de tenir tête à tous venants.
— Pourquoi votreparti est-il si opposé à l'enseignement
religieux?
— Nous n'avons pas besoin d'enseignement religieux,
quel qu'il soit; la religion est une chose distincte, l'éduca-
tion une autre. L'expérience nous a montré que les
hommes qui ont été élevés religieusement, apprennent à
compter sur la Providence plus que sur eux-mêmes, et
c'est ce que nous ne pouvons admettre. Le clergé, sous
quelque forme que ce soit, ne doit ni enseigner ni être
admis dans les écoles du gouvernement ; aucune religion
ne doit être enseignée dans ces écoles, et aucunes autres
écoles ne doivent être autorisées.
— Mais cependant, si un père de famille désirait que son
fils se trouvât dans une école où on lui enseignerait sa
religion, ne lui serait-il pas permis de le faire?
— Certainement non; cela peut choquer vos idées anglo-
saxonnes, mais je veux vous parler très franchement et
clairement en vous disant que ce dont nous avons besoin
en France, c'est d'avoir la génération qui s'élève, ins-
truite à compter sur elle-même, non sur la Providence, à
apprendre et croire qu'un homme est un agent libre,
ayant dans ses mains son avenir particulier (ou propre)
et celui de son pays. La religion est une chose respectable
pour ceux qui ont foi en elle, et nous n'empêcherions pas
les croyants de se réunir en congrégation à leur choix.
Mais la religion ne doit point ôter des mains de l'Etat la
direction et l'éducation des enfants, et ne doit pas même
en chaire apprendre aux hommes à compter sur la Pro-
vidence plus que sur eux-mêmes.
Revenant à des sujets séculiers, je demandai à mon
hôte ce qu'il pensait de tous les projets émis pour la réor-
ganisation de l'armée.
— Ils sont bons, du moins en ce que nous pouvons en
connaître; mais en principe, si nous n'avons pas le service
obligatoire, et l'impossibilité de substituer un citoyen à
un autre, sous quelque forme que se présente cette sub-
stitution, nous ne pourrons arriver à rien. Si le système
allemand s'introduit à présent en France, dans dix ans
chaque citoyen dans le pays sera un soldat exercé, et
alors pour nous viendra le moment de recommencer la
guerre avec la Prusse ; jusque là, nous devons armer et
attendre.
— Alors vous n'êtes pas de ceux qui ont rayé la guerre
du programme politique ?
- 40 —
— Bien loin de là; nous devons armer et attendre,
attendre jusqu'à ce qu'une combinaison nouvelle entre
les puissances européennes donne à notre pays une occa-
sion heureuse de rendre à notre ennemi tout le mal qu'il
nous a fait.
— Et qu'y a-t-il à craindre ou à espérer pour la France,
dans l'état où elle se trouve actuellement? Est-elle dis-
posée à dépasser les bornes que vous et votre parti
réclament ou imposent? Les grandes villes sont-elles dis-
posées, si elles en trouvent l'occasion, à tenter ou fonder
quelque chose d'analogue à la Commune de Paris de
l'année dernière ?
— Au contraire, ce que la république a le plus à craindre,
c'est une réaction parmi le peuple en faveur de l'impé-
rialisme. En ce moment, en usant du suffrage universel
dans toute la France, de nouvelles élections nous assu-
reraient une grande majorité dans la nouvelle Assemblée ;
mais l'état de choses actuel semble ne pouvoir se modifier
d'après le système de protection vers lequel M. Thiers est
retourné. Nos compatriotes ne sont pas de profonds pen-
seurs; ils prennent le gouvernement actuel pour une
république, parce qu'il en porte le nom ; et quel que soit
le genre de mal que ce régime occasionne, ils le mettent
invariablement sur le dos des institutions républicaines.
C'est ainsi que nous, vrai parti républicain, souffrons de
cette erreur, et voyons notre cause renvoyée encore en
- 11 -
arrière ; mais il est hors de doute que tôt ou tard c'est la
forme de gouvernement qui prévaudra, en France. Des
membres des plus nobles familles conviennent eux-mêmes
que c'est le seul possible dans un pays où il y a trois pré-
tendants au trône.
— Alors vous pensez et croyez qu'il ne peut plus y avoir
de royauté en France?
— Jamais, jamais, répondit-il emphatiquement ; nous
pouvons, à la suite d'un coup de main ou coup d'état,
assister au retour de Napoléon ; mais comptez bien là-
dessus : la France est devenue trop républicaine pour
que jamais un monarque puisse y régner, constitution-
nellement ou non.
— Et qu'arriverait-t-il si l'Assemblée votait pour
Henri V ou pour le comte de Paris ?
— Chaque grande ville en France se lèverait comme un
seul homme, et proclamerait la république à tout jamais
dans la nation..
Tel fut le symbole de foi de mon ami le républicain, et
il ne pouvait pas émaner d'une autorité mieux assise ;
néanmoins je dois ajouter qu'en ce qui concerne l'ensei-
gnement laïque, il va plus loin que les autres chefs du parti.
Un des plus éminents me dit qu'il ferait une belle part
aux écoles religieuses , et avec impartialité, quoiqu'il
considérât le parti clérical comme le pire ennemi de
la France.
— 12 -
1er février 1879 (Suisse).
Une brochure d'Alex. Weill, intitulée Décret de la
Presse, traite un sujet qui devrait, selon nous, appeler l'at-
tention du gouvernement actuel en France. Il appartient
à la république, ce gouvernement de tous, de rectifier, et
dans le plus bref délai, la loi de diffamation avec laquelle,
comme dit l'auteur, « aucune presse honnête ne saurait
exister, » parce que vous y trouvez inscrite la clause :
« La preuve n'est pas admise. » Cette loi entretient scan-
daleusement le chantage en gros et en détail qui n'existe ni
en Angleterre ni en Allemagne. Dans ces pays, si vous
dites ou si vous faites sentir qu'un tel a volé, ou qu'il a
fait faillite, ou qu'il a suborné une femme, ou commis
une simple indélicatesse, l'accusé, le lendemain, vous cite
devant la justice, et vous dit: Donnez la preuve de l'ac-
cusation que vous portez contre moi, sinon je vous cite à.
mon tour. La preuve n'étant pas donnée, le journal, y
compris l'imprimeur, est condamné non seulement à
l'infamie, mais encore à une forte amende. Exemple entre
mille : trois journaux anglais viennent d'être condamnés
à 50,000 francs d'amende à payer au mari de Jenny Lind.
Ils l'avaient accusé d'avoir gaspillé la fortune de sa
femme; non seulement ils n'en ont pas pu exhiber la
preuve, mais l'accusé a produit la preuve contraire, et ils
— 13 -
ont payé. Nous pensons que cette simple rectification de
la loi de diffamation en supprimant la clause : La preuve
n'est pas admise, et en obligeant au contraire de la
fournir sous peine de forte amende, suffirait pour modi-
fier en France essentiellement le genre de la presse,
genre éminemment scandaleux, et d'autant plus dangereux
qu'il s'adresse à une portion du public éminemment scep-
tique en fait de vertu, et ignorante au suprême degré,
chez laquelle les balourdises les plus extravagantes trou-
vent accès, et laissent des empreintes étonnamment du-
rables. Outre l'avantage d'éloigner des rangs des journa-
listes quantité d'écrivains qui ne vivent que de ce triste
métier, la loi nouvelle ou rectifiée, si l'on veut, pourrait,
en cas d'incorrigibilité, procurer des ressources pécu-
niaires dans un moment où elles sont devenues si pré-
cieuses. Nous le répétons, nous voyons peu de questions
en ce moment d'un intérêt plus capital, et c'est à la répu-
blique, ou au gouvernement qui s'intitule tel, de chercher
à détruire cette presse de scandale qui, comme une lèpre
immonde, s'attache à détruire tout ce qui reste de grand,
de noble, d'honnête en France, c'est-à-dire le courage du
patriotisme et la foi dans un Dieu rémunérateur.
— 14 -
10 février 1879.
On suppose généralement que les Français sont moins
exercés que les Anglais dans l'art pratique du gouverne-
ment; mais en somme, en ce moment du moins, la poli-
tique occupe une large part dans leur vie quotidienne ;
ils parlent et écrivent davantage sur des sujets politiques ;
leurs journaux sont plus exclusivement politiques que
les journaux anglais ; ils mettent la politique au théâtre,
même dans la chaire, et le thème unique est le malheur
de la France, la folie de son peuple, et la bassesse des
Prussiens.
J'ai déjà rendu compte de la politique dramatique de
Rabagas, et pour faire connaître encore mieux la nature
du tempérament actuel qui règne en France, je veux
dans cet article vous donner un exemple de la manière
dont les sujets politiques sont traités et mis en lumière.
Celte étude sera puisée dans le sujet d'une conférence ou
lecture publique. Ce genre de réunion a lieu tous les soirs,
dans une salle située sur l'un des principaux boulevards
(celui de la Madeleine). Les sujets traités appartiennent
à la science, littérature, économie sociale, soit: la descrip-
tion physique de la lune, les poésies d'Alfred de Musset,
des études sur les moeurs d'Amérique ou d'Angleterre,
etc. Je fus attiré un soir dans cette salle par le nom du
— 15 —
conférencier, M. Alfred Assolant. Pendant la dernière
exposition internationale, cet écrivain fut envoyé à Lon-
dres par un des journaux de Paris, et le résultat fut une
série de satires assez amusantes sur la vie et les manières
anglaises. Le souvenir de ces esquisses spirituelles, mais
légèrement inexactes, me conduisit comme je l'ai déjà dit
à la conférence de M. Assolant. C'était une vraie réunion
parisienne. Le plafond de la salle est très bas, et les murs
parfaitement privés de tout ornement, sauf quelques
cartes ; des coussins sur les bancs donnaient néanmoins
une apparence de confort. L'auditoire différait sensible-
ment de celui qui remplit la Comédie française, le Gym-
nase ou le Vaudeville.
Hommes et femmes paraissaient appartenir à la bonne
bourgeoisie, tous bien mis, quelques-uns affectant dans
leur mise une réserve qui n'était point de mauvais goût.
Le thème de M. Assolant fut l'histoire inventée d'un
certain Daniel Hirsch, qui, né en Poméranie, aurait été
caporal dans la guerre contre l'Autriche, serait devenu
domestique d'un certain baron de Hobthaler, capitaine
dans la garde du roi Guillaume, serait alors parti pour la
France en qualité d'espion prussien, et finalement aurait
fait la dernière campagne. De ces matériaux, M. Asso-
lant a tiré une satire politique plus que piquante. Da-
niel Hirsch, qui raconte lui-même son histoire avec toute
la gravité allemande, explique d'abord comment les Bohé-
- 16 -
miens furent traités par les Prussiens en 1866. L'armée
envahissante a mis le feu à un village parce qu'un habi-
tant a tiré sur les soldats prussiens ; la femme du coupa-
ble offre de donner tout ce qu'elle et son mari possèdent
en argent, si on veut lui faire grâce de la vie; le capitaine
de la compagnie, qui est le baron Hobthaler lui-même, sai-
sit le sac avec empressement, compte avec soin l'argent,
le met dans sa poche, et ordonne ensuite de fusiller le
paysan. Le baron prend alors Hirsch à son service, après
l'avoir battu comme un chien pour éprouver sa force de
résistance passive et de soumission. Un honnête Alle-
mand, dit Hirsch, doit, avec la protection du ciel, sup-
porter toute espèce de traitement de la part de ses chefs,
pour le roi et la patrie. Bientôt après, Hobthaler reçoit la
visite de Moltke qui lui enjoint de se rendre à Paris, afin
de transmettre un rapport exact sur l'état de l'armée
française ; il doit agir en espion, et afin de lui permettre
de jouer plus facilement ce rôle glorieux, il reçoit des
lettres pressantes de recommandation et 200 livres ster-
ling par an (5,000 f.). Le baron se plaint à Bismark de
l'exiguité de cette somme ; mais cet homme d'Etat trouve
étrange qu'un soldat prussien ne sache pas s'entretenir
sur le territoire ennemi.
Le baron arrive à Paris, suivi de son fidèle serviteur ;
il est reçu à bras ouverts par les officiers, les différentes
personnes pour lesquelles il a des lettres de recomman-
— 17 —
dation ; il va à la cour et est traité fort poliment par Na-
poléon III, qui en ce moment joue le rôle de Louis XIV
à Saint-Cloud, se croyant le potentat le plus habile, le
plus beau, le plus brave, le plus spirituel de l'Europe: un
second César, à cause de Magenta ; un second Auguste, à
cause du coup d'Etat. Le baron de Hobthaler se conduit
admirablement comme espion ; il découvre la force de
l'armée, les secrets des forts, le chiffre des munitions,
des particularités sur le caractère des généraux, le temps
qui sera nécessaire pour jeter une armée sur le Rhin.
Mais une carrière si digne de la reconnaissance de Moltke
est soudainement interrompue. Quoique le baron soit
fiancé en Allemagne, et qu'il ait récité des tirades entiè-
res de Klopstock en prenant congé de sa fiancée, il s'est
plongé, par raison politique, dans les dissipations d'une
ville qui, au dire du pieux Hirsch, est la plus corrompue
du monde entier. Quelques-uns de ses papiers politiques
tombent entre les mains d'abord de sa maîtresse, ensuite
de son rival, au service duquel Hirsch est entré pour
l'espionner. A la nuit, le fidèle serviteur court chez son
vrai maître, qui fait immédiatement ses malles, et. quitte
Paris par le premier express, il a passé la frontière avant
que la police ne soit sur ses traces à Berlin, il est ac-
cueilli à bras ouverts par Moltke, il se hâte de consomme de consommer
son mariage avant que le bruit de ses galanteries n'attei-
gne la Prusse. Finalement il entre en France avec l'ar-
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