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Rêver d'écrire le temps de la forme l'informe

De
572 pages
Nous retrouvons dans cet ouvrage les essais majeurs de Claude Vige. L'oeuvre critique de ce pote s'orientant selon quelques grands axes constants, les essais s'ordonnent de la critique de l'idéalisme occidental l'élaboration d'une poétique originale, en passant par ce que Martin Buber appelait l'événement de la reconnaissance. La démarche de Claude Vige ne se saisit pleinement que dans son retour aux sources du judaïsme...
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Claude Vigée_multi livres.indb 1 10/07/2011 16:19:12Claude Vigée_multi livres.indb 2 10/07/2011 16:19:13Rêver d’écrire le temps,
de la forme à l’informe
Claude Vigée_multi livres.indb 3 10/07/2011 16:19:13Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr/
Profils d’un classique,
une collection dirigée par Daniel Cohen
Profils d’un classique est une collection qui a pour vocation d’offrir au
lecteur français, par voie de l’essai ou de l’œuvre plus personnelle, un
éclairage nouveau sur des auteurs nationaux ou étrangers à qui la maturité
littéraire et la renommée nationale confèrent le statut de « classique ». S’il est
vrai qu’elle vise plus spécifiquement des auteurs contemporains, et en tout
ecas nés au XX siècle, elle pourrait s’ouvrir également à des auteurs plus
eanciens, nés au XIX siècle notamment, mais dont l’œuvre s’est déroulée, à
cheval entre les deux siècles, soit par son retentissement, soit par sa
cristallisation.
Michel Arouimi, Jünger et ses dieux, Rimbaud, Conrad, Melville, 2011
Audrey Aubou (dir.), Reinaldo Arenas en toutes lettres, 2011
Charles Dobzynski, Je est un juif, roman, 2011
Raymond Espinose, Albert Cossery, une éthique de la dérision, 2008Boris Vian, un poète en liberté, 2009
Hamid Fouladvind, Aragon, cet amour infini des mots, 2009
André Gide, Poésies d’André Walter, illustrations de Christian Gardair,
2009
Françoise Maffre Castellani, Edith Stein « Le livre aux sept sceaux », 2011
Didier Mansuy, Le linceul de pourpre de Marcel Jouhandeau, la trinité
Jouhandeau – Rode – Coquet, 2009
Tilmann Moser, Une grammaire des sentiments, traduit de l’allemand
par Dina Le Neveu, 2009.
Claude Vigée, Mélancolie solaire, édition d’Anne Mounic, 2008L’extase et l’errance, 2009
Georges Ziegelmeyer, Les cycles romanesques de Jo Jong – nae,
Œuvremonde de Corée, 2009
ISBN : 978-2-296-08797-2
© Orizons, Paris, 2011
Claude Vigée_multi livres.indb 4 10/07/2011 16:19:15Claude Vigée
Rêver d’écrire le temps,
de la forme à l’informe
2011
Claude Vigée_multi livres.indb 5 10/07/2011 16:19:15Claude Vigée_multi livres.indb 6 10/07/2011 16:19:16 Du même auteur
La Lutte avec l’ange, Paris, Les Lettres, 1950. Nouvelle édition complète,
L’Harmattan, Paris, 2005.
Avent, Les Lettres, Paris, 1951.
Aurore Souterraine, Seghers, Paris, 1952.
La Corne du Grand Pardon, Seghers, Paris, 1954.
L’Été indien (poèmes, suivis du Journal de l’Été indien). Gallimard,
Paris, 1957.
Les Artistes de la Faim, essais critiques, Calmann-Lévy, Paris, 1960.
Révolte et louanges, Corti, Paris, 1962.
Canaan d’Exil, Seghers, Paris, 1962.
Moisson de Canaan, Flammarion, Paris, 1967.
Le soleil sous la mer, Flammarion, Paris, 1972.
Délivrance du souffle, 1977.
Du bec à l’oreille, Éditions de la Nuée-Bleue, Strasbourg, 1977.
L’art et le démonique, Flammarion, Paris, 1978.
L’extase et l’errance, Grasset, Paris, 1982.
Pâque de la parole, 1983.
Le Parfum et la cendre, 1984.
Les Orties noires, Flammarion, Paris, 1984.
Vivre à Jérusalem : Une voix dans le défilé. Chronique : 1960-1985, en
collaboration avec Luc Balbont. Nouvelle Cité, Paris, 1985.
Heimat des Hauches, Elster, Baden-Baden, 1985.
La Manne et la Rosée (essai), Desclée de Brouwer, Paris, 1986.
La Faille du regard, Flammarion, Paris, 1987.
Wénderôwefir, Association Jean-Baptiste Weckerlin, Strasbourg, 1988.
La Manna e la rugiada, Borla, Rome, 1988.
Le Feu d’une nuit d’hiver : Chantefable, Flammarion, Paris, 1989.
Aux sources de la littérature moderne: 1. Les Artistes de la faim : Essais,
Philippe Nadal, 1989.
Leben in Jerusalem, Elster Verlag, Baden-Baden, 1990.
Claude Vigée_multi livres.indb 7 10/07/2011 16:19:168 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
Dans le Silence de l’Aleph : Écriture et Révélation, Albin Michel,
Spiritualités vivantes, Paris, 1992
Apprendre la nuit, Arfuyen, Paris, 1991.
L’Héritage du feu, Mame, Paris, 1992.
Selected Poems, traduits par Anthony Rudolf, Menard-King’s College
Press, Londres, 1992.
Claude Vigée, Victor Malka, Le Puits d’eaux vives : Entretiens sur les
Cinq Rouleaux de la Bible, Albin Michel, Paris, 1993.
Un Panier de houblon, Tome 1, J.-C. Lattès, Paris, 1994.
Un Panier de houblon, Tome 2, L’Arrachement, Jean-Claude Lattès,
Paris, 1995.
Aux Portes du labyrinthe, Flammarion, Paris, 1996.
La Maison des vivants : Images retrouvées, La Nuée bleue, Strasbourg,
1996.
Treize inconnus de la Bible (avec Victor Malka), Albin Michel, Paris,
1996.
Bischwiller oder Der grosse Lebold, jüdische Komödie, Verlag das
Arsenal, Berlin, 1998.
Le Grenier magique, Album (en collaboration avec Alfred Dott),
Graph, Bischwiller, 1998.
La Lucarne aux étoiles : Dix cahiers de Jérusalem (1967-1997), Éditions
du Cerf, Paris, 1998.
Vision et silence dans la poétique juive, L’Harmattan, Paris, 1999.
Les Orties noires, Nouvelle édition bilingue, préfacée et commentée
par Frédéric Hartweg, Postface de Heidi Traendlin, Oberlin,
Strasbourg, 2000.
Journal de l’été indien : Il n’y a pas de temps profane, Parole et Silence,
Paris, 2000.
Le Passage du vivant, Parole et Silence, Paris, 2001.
La Lune d’hiver, Honoré Champion, Paris, 2002, Première édition,
Flammarion, 1970.
Dans le Creuset du vent, 2003.
Danser vers l’abîme, 2004.
Être poète pour que vivent les hommes. Choix d’essais et d’entretiens
1950-2005, Parole et Silence, Paris, 2006.
Les Portes éclairées de la nuit, En collaboration avec Sylvie Parizet,
Éditions du Cerf, Paris, 2006.
Pentecôte à Bethléem. Choix d’essais, 1960-1987, Parole et Silence, Paris,
2006.
Claude Vigée et Yvon Le Men, Toute vie finit dans la nuit, entretiens,
Parole et Silence, Paris, 2007.
Claude Vigée_multi livres.indb 8 10/07/2011 16:19:17Œuvres de Claude Vigée 9
La nostalgie du père. Nouveaux essais, entretiens et poèmes, 2000-2007,
Paris, Parole et Silence, 2007.
Chants de l’absence / Songs of absence. Edition bilingue. Poèmes
traduits en anglais par Anthony Rudolf, The Menard Press/Temporel,
Londres/Paris, 2007.
Lièwesschprooch, Poésies et proses en dialecte alsacien, Uffem
Hàseschprung éditeurs, Bischwiller, 2008.
Mon heure sur la terre, Galaade, Paris, 2008.
Mélancolie solaire, Orizons, 2009.
Le fin murmure de la lumière. Parole et Silence, Paris, 2009.
Ce qui demeure : Le témoignage d’Adrien Finck, Strasbourg , Éditions
de la Revue alsacienne de littérature, 2009.
L’extase et l’errance (réédition), Paris, Orizons, 2009.
La double voix, Paris, Paroles et Silence, 2010.
Les Sentiers de velours sous les pas de la nuit, Cahier de Peut-être N°1,
Chalifert, Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée, 2010.
Traductions
Cinquante poèmes de R.M. Rilke, Les Lettres, 1953, « Jeunes Amis du
Livre », Paris, 1957.
Mon printemps viendra, poèmes de Daniel Seter, adaptés par Claude
Vigée, Seghers, Paris, 1965.
Les Yeux dans le rocher, poèmes de David Rokéah, traduits de l’hébreu
par Claude Vigée, Corti, Paris, 1968.
L’Herbe du songe, poèmes d’Yvan Goll, traduits de l’allemand par
Claude Vigée, Caractères, Paris, 1971 ; Arfuyen, 1988.
Le Vent du retour, poèmes de R. M. Rilke, Arfuyen, Paris, 1989,
Nouvelle édition bilingue, avec préface et postface de Claude Vigée, 2005.
Quatre Quatuors, poèmes de T. S. Eliot, traduits de l’anglais par Claude
Vigée, The Menard Press, Londres, 1992.
Netz des Windes, traduit par Walter Helmut Fritz, Swiridoff Verlag,
Künzelsau, 2002.
Un Abri pour nos têtes, poèmes de Shirley Kaufman, traduits de
l’américain par Claude Vigée, Cheyne, Chambon-sur-Lignon, 2003.
Alle porte del silenzio, traduction italienne d’Ottavio Di Grazia,
Paoline, Milan, 2003.
Wintermond, traduit par Lieselotte Kittenberger, Swiridoff Verlag,
Künzelsau, 2004.
Claude Vigée_multi livres.indb 9 10/07/2011 16:19:1710 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
Archives littéraires
Institut mémoire de l’Édition contemporaine (I.M.E.C.), Abbaye
d’Ardennes, 14280 Saint-Germain-la-Blanche-Herbe.
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 6 place de la
République, 67070 Strasbourg.
Ouvrages sur Claude Vigée
Jean-Yves Lartichaux, Claude Vigée, Seghers Poètes d’aujourd’hui,
Paris, 1978.
Adrien Finck, Lire Claude Vigée, C.R.D.P. n° 14, Strasbourg, 1990.
Adrien Finck, Claude Vigée : Un témoignage alsacien, La Nuée bleue,
Strasbourg, 2001.
Francine Kaufmann, « Le Judan, ou l’esthétique littéraire de Claude
Vigée », in Écrits français d’Israël de 1880 à nos jours, textes réunis
et présentés par David Mendelson et Michaël Elial, La Revue des
Lettres modernes, Minard, Paris, 1989.
Heidi Traendlin, La Poésie alsacienne de Claude Vigée : Poésie baroque,
poésie d’enfance, Atelier national de reproduction des thèses, Lille,
1999.
La Terre et le souffle : Rencontre autour de Claude Vigée, Colloque de
Cerisy, 22-29 août 1998, Sous la direction d’Hélène Péras et Michèle
Finck, Albin Michel, Paris, 1992.
°Colloque Claude Vigée, Revue alsacienne de Littérature n 30, Université
de Strasbourg, 1990.
L’Œil témoin de la parole : Rencontre autour de Claude Vigée, Sous la
direction de David Mendelson et Colette Leinmann, Paris, Parole
et Silence, 2001.
Hommage à Claude Vigée, pp. 1-50, Continuum n° 2, Tel-Aviv, 2004.
Anne Mounic, La Poésie de Claude Vigée : Danse vers l’abîme et
connaissance par joui-dire, L’Harmattan, Paris, 2005.
L’Œuvre de Claude Vigée, revue Friches, Saint-Yrieix, 2006.
Helmut Pillau, Unverhoffte Poesie : Claude Vigée, Forum Literaturen
Europas 4, Brême, 2007.
Sylvie Parizet, ed., « Là où chante la lumière obscure », Hommage à
Claude Vigée, Paris, Cerf, 2011.
Claude Vigée_multi livres.indb 10 10/07/2011 16:19:18Œuvres de Claude Vigée 11
Travaux universitaires
Michèle Finck, Exil et origine dans La Vallée des Ossements de Claude
Vigée, D.E.A. sous la direction de Pierre Brunel, Université de Paris
IV Sorbonne, juin 1984.
Heidi Traendlin, Claude Vigée ou le poète face à la réalité. D.E.A. sous la
direction de Françoise Gerbod et d’Anne-Marie Pelletier, Université
de Paris X Nanterre, 1992.
Andrée Steinmetz-Meichel, Zum gelobten Land verdammt : Claude
Vigée’s Weg nach Jérusalem. Magisterarbeit, Magister Artium (M.A.),
Institut für Literaturwissenschaft, Universität Karlsruhe, 1993.
Ronald Euler, La Problématique alsacienne dans le poème des Orties
noires de Claude Vigée, Mémoire de maîtrise sous la direction
d’Adrien Finck, Université des sciences humaines de Strasbourg,
décembre 1995.
Philippe Abry, Des Racines et des ailes : aspects du parcours poétique
d’Adrien Finck et de Claude Vigée, Mémoire de D.E.A. sous la
direction de Maryse Staiber, Université Marc Bloch. Strasbourg, juin 2003.
Elisa Carli, Il viaggio nel labirinto : Claude Vigée E la ricerca della parola
poetica. Tesi di laurea. Università degli Studi della Calabria, Facoltà
di Lettere e philosophia, 2003-2004.
Aude Préta de Beaufort, La Poésie comme « exercice spirituel » et comme
« incarnation », thèse d’habilitation soutenue à l’Université de Paris
IV-Sorbonne le 4 juillet 2005. Un chapitre de l’essai est consacré à
l’œuvre de Claude Vigée.
Claude Vigée_multi livres.indb 11 10/07/2011 16:19:18Claude Vigée_multi livres.indb 12 10/07/2011 16:19:18« Le cœur indestructible de la nuit »
L’éthique poétique et critique de Claude Vigée
par Anne Mounic
Je me suis donc finalement risqué et retrouvé moi-même.
Claude Vigée, « Littérature et judéité »
Répands ton pain sur les eaux
Car dans bien des jours tu le trouveras
Ecclésiaste, XI, 1
Traduction d’Henri Meschonnic
Secret de mon univers :
Imaginer Dieu sans l’immortalité humaine.
Albert Camus, Carnets [1942-1945]
ritique littéraire et expérience poétique ne font qu’une chez Claude CVigée, poète dès son adolescence et, par la suite, professeur de
littérature française et comparée aux États-Unis (Université d’Ohio,
Brandeis ensuite), puis en Israël (Université hébraïque de Jérusalem).
« La définition d’un genre dépend en dernier ressort de l’expérience
vécue par les poètes au cours de la création. La plupart des travaux
réalisés depuis l’antiquité classique jusqu’à nos jours par les critiques
et les théoriciens de l’art épique manifestent un souci contraire. Au
lieu de se reporter, par la réflexion, dans l’ambiance de la création,
ils partent des œuvres achevées, considérées globalement, et tentent
d’y trouver un principe commun, qui déterminât leur nature. Il est
pourtant clair que le ton d’un poème présuppose une certaine
attitude de l’esprit créateur » (« L’incarnation du temps dans les modes
Claude Vigée_multi livres.indb 13 10/07/2011 16:19:1914 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
poétiques ». − C’est moi qui souligne). C’est sous cet angle que nous 
pouvons, dans un premier temps, envisager ce titre énigmatique que
le poète a donné à cette anthologie d’essais critiques : De la forme à
l’informe. En effet, envisageant l’œuvre de création sous l’angle de
l’achèvement, la « forme », la critique se fixe dans le passé, se laissant
aveugler par l’objet et en négligeant la source, l’« informe », qui est
l’avenir. Ainsi peut-on éclairer pour l’instant l’autre versant du titre :
Rêver d’écrire le temps.
Poète juif, Claude Vigée refuse de se laisser enfermer dans
l’idolâtrie du passé et, poète français, toujours se réfère à Baudelaire et à la
« pure lumière, / Puisée au foyer saint des rayons primitifs » («
Bénédiction ») : « Un bon poème épique ne doit pas éveiller pendant la lecture
l’impression d’un compte rendu, mais l’illusion d’un destin qui se vit, se
réalise presque malgré soi, par la force des choses, dans la fuite du temps
et des vers » (« L’incarnation du temps dans les modes poétiques »).
L’œuvre ne sera donc pas envisagée dans la perspective kantienne du
jugement de goût, tout extériorité (perspective d’ailleurs critiquée par
Schopenhauer, qui pensait que l’intuition pouvait atteindre à la « chose
en soi »), mais en sa capacité à traduire la puissance de ce qu’elle incarne,
et que Claude Vigée, dans la lignée de Goethe, nomme le « démonique ».
L’art et le démonique (1978) est un recueil d’essais capital qui comprend
nombre de trouvailles développées dans la thèse que l’auteur soutint
1en 1947 à l’Université d’Ohio, Forme du poème : Étude sur la poétique .
Cet ouvrage majeur fait suite à deux autres livres, décisifs eux aussi, Les
Artistes de la faim (1960) et Révolte et louanges (1962), et précède Pâque de
la parole (1983), Le Parfum et la cendre (1984), La Faille du regard (1987) et
L’héritage du feu (1992). De l’ensemble de ces livres est extraite la majeure
partie des essais ici rassemblés.
La reconnaissance, un « événement actuel »
Se situant du point de vue de l’intériorité de l’expérience créatrice,
Claude Vigée ne juge pas, mais fait œuvre de reconnaissance. On peut
d’ailleurs lui appliquer parfaitement (il suffit de passer de l’imparfait au
présent) ce qu’il dit de Martin Buber dans « Une graine sous la neige :
1. Claude André Strauss, Forme du poème : Étude sur la poétique. Abstracts
of Doctoral Dissertations, n° 55. The Ohio State University Press, 1949, pp.
303-310. Voir sur cette question Anne Mounic, La poésie de Claude Vigée :
Danse vers l’abîme et Connaissance par joui-dire. Paris : L’Harmattan, 2005,
pp. 109-117.
Claude Vigée_multi livres.indb 14 10/07/2011 16:19:21L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 15
le souvenir de Martin Buber » : « Ce qui comptait pour lui, ce n’était
pas d’exclure autrui pour des raisons de croyance ou de loyauté sui
generis, mais au contraire d’ouvrir l’oreille et la bouche de manière à
se faire entendre de tous les hommes, et à les reconnaître comme tels.
En février 1963 il m’envoya, comme à ses nombreux amis et
admirateurs, sa carte personnelle de remerciements pour les vœux exprimés
à l’occasion de son récent anniversaire. Martin Buber y soulignait qu’en
hébreu le verbe hodot s’il veut dire en second lieu remercier, “signifie
avant tout reconnaître quelqu’un, le confirmer pleinement dans son
existence à lui… La reconnaissance d’autrui ne s’effectue pas seulement
à l’intérieur de l’âme, mais elle sort de l’âme pour aller dans le monde,
et y devient un événement actuel” ».
La démarche critique ne se justifie-t-elle pas pleinement comme
confirmation de l’existence de l’autre et reconnaissance de ce qu’il
nous a donné ? Car le rôle du poète, c’est de donner, comme Claude
Vigée le souligne aussi en citant une réflexion d’Avrom Sutzkever :
« … le meilleur médecin est la poésie : car elle donne, et ne prend pas ».
(« L’héritage du feu ou la vocation poétique d’Avrom Sutzkever ») La
critique littéraire sera donc le lieu du dialogue entre Je et Tu, et nous
nous souvenons ici de l’ouvrage magistral de Martin Buber, Je et Tu
(1923). C’est ainsi que le poète cherche à percer la portée existentielle
des écrits antérieurs, questionnant ainsi Goethe, Baudelaire, Flaubert,
Claudel, Malraux ou Camus. Ces deux derniers, il les a
personnelle2ment rencontrés . Il n’entre pas dans les vues de Malraux : « Mourir,
pour Malraux, sera un acte aussi intense, aussi conscient que vivre ; et
cet acte coïncidera avec l’atteinte de l’absolu dans la sensation suprême
d’un instant qui sera, dès lors, éternel » (« La mort comme épreuve
du réel dans les romans d’André Malraux »). Le sentiment de
l’absurde, chez l’auteur de La condition humaine, est proportionnel au vide
laissé par le Dieu transcendant, ce Dieu expulsé hors de nous-mêmes,
que Hegel déclarait mort dans Foi et Savoir. Il constitue le revers de
l’idéal, inaccessible parce que tellement extérieur ; il s’ensuit que la
mort, simple passage de l’exil au Royaume dans le monde chrétien,
se confond aussi avec la vie authentique et son sens pour celui qui
se heurte à l’absurde comme à sa propre limite – éthique. Et cette
conception est proche de celle de Schopenhauer.
Camus, lui, qui plaçait en épigraphe de son premier roman
inachevé, La Mort heureuse : « Mon royaume est de ce monde » (« La
nostalgie du sacré chez Albert Camus »), se méfiait de l’abolition du
2. Voir Claude Vigée, Mélancolie solaire. Paris : Orizons, 2009.
Claude Vigée_multi livres.indb 15 10/07/2011 16:19:2216 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
singulier dans l’Histoire et cherchait à l’Absurde un au-delà. Il écrivait
d’ailleurs, dans Le mythe de Sisyphe, placé sous le signe de Pindare (« O
mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du
possible » Troisième Pythique) : « L’absurde n’a de sens que dans la
3mesure où l’on n’y consent pas » . Et il fait plus loin cette remarque :
« Cette évidence, c’est l’absurde. C’est ce divorce entre l’esprit qui
désire et le monde qui déçoit, ma nostalgie d’unité, cet univers
dispersé de la contradiction qui les enchaîne. Kierkegaard supprime ma
4nostalgie […] » . Même si Camus se fonde sur la conception qui
prévalait à l’époque de Kierkegaard comme le philosophe du désespoir,
vision révisée depuis, sa remarque est tout à fait pertinente puisque
Kierkegaard, dans sa description du choix éthique, abolit la dualité
5qui fonde à la fois la nostalgie et l’absurde . Le choix éthique instaure
la liberté et, dans son prolongement au stade religieux, le Singulier.
Le rapprochement avec Claude Vigée s’impose quand on lit sous la
plume du poète : « A ma grande surprise, j’ai découvert que ce destin,
qui était d’abord pour moi une aventure individuelle, – les exils et les
guerres d’un homme né en 1921 puis jeté, dans les années quarante, sur
6les routes de l’exil ou de la perdition –, correspondait à ce que Kaniouk
appelle le « mythe juif ». Cela est chose vécue, tout simplement. Mais
il faut la choisir pour la vivre. C’est une lutte quotidienne avec l’espace
autre qui déjà m’engloutit, un effort de tous les moments, l’élan d’une
vie entière » (« Littérature et judéité » – C’est moi qui souligne).
C’est à travers ce choix éthique que Claude Vigée envisage la
création littéraire occidentale, et en critique les prémisses. C’est à partir
de ce lieu intérieur conquis sur la négativité que le poète fait œuvre
critique : « Il s’agit d’un “vécu” non conceptuel, d’une donnée
première de la conscience, grâce à laquelle je peux vivre dans ce monde
livré à la dérive, en surmontant l’évanescence du temps et de l’espace
chaotiques. J’ai bénéficié de ce recours constant à un site premier, à
un lieu mental des prémices qui n’est pas corruptible. Cette intuition
primordiale n’est pas réductible au jeu des catégories : transcendance
3. Albert Camus, Le mythe de Sisyphe (1942). Paris : Gallimard Folio, 1986, p. 52.
4. Ibid., p. 73.
5. « Le choix fait ici deux mouvements dialectiques à la fois, ce qui est choisi
n’existe pas et n’existe que par le choix, et ce qui est choisi existe, car
autrement il n’y aurait pas de choix. Car si ce que je choisis n’existait pas, mais
devenait absolu par le choix, je ne choisirais pas, mais je créerais ; mais je ne
me crée pas moi-même, je me choisis moi-même ». Sören Kierkegaard, ou
bien… ou bien… (1843). Paris : Tel Gallimard, 1984, p. 507.
6. Yoram Kaniouk, romancier israélien né en 1930.
Claude Vigée_multi livres.indb 16 10/07/2011 16:19:22L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 17
– immanence, car elle sous-tend déjà les deux royaumes de l’être, et
englobe leurs polarités » (« Le poète juif et la langue française » – C’est
moi qui souligne).
Reconnaître l’unité de l’être en son œuvre
Si la littérature est reconnaissance du singulier, elle s’embusque dans
les failles de l’Histoire universelle et de la philosophie de la totalité,
tellement critiquée par Franz Rosenzweig, aux prises avec la réalité
de la mort durant la Grande Guerre. Martin Buber, ami de l’auteur
de L’Étoile de la Rédemption, s’accorde sur ce point avec lui : « Dans
e eHegel, comme dans toute la tradition allemande du XIX et du XX
siècles, il discernait un monologue totalitaire à visée mondiale, une
démence paranoïaque qui tentait d’imposer sa volonté de puissance
et son silence à l’humanité rendue muette et esclave, comme Israël
asservi dans l’Égypte monolithique des pharaons » (« Une graine sous
la neige »). L’individu ainsi arraché à lui-même n’a plus que sa mort à
contempler : « Pour Tchen meurtre et suicide deviennent des fins en
soi. Non seulement il se sent attiré par l’agonie de ses ennemis ; plus
que tout il est fasciné par sa propre mort à venir […] Ce communiste
étrange ne choisit pas tant la voie du terrorisme pour engendrer (par
son intermédiaire sanglant) une vie plus humaine sur terre, que pour
nier cette vie, la détruire dans l’intervalle de l’attentat, la rendre aussi
brève, précaire et intense que possible pour soi-même. Ce qu’il désire
surtout, c’est jouir enfin de soi dans la pointe extrême de l’horreur,
connaître l’extase de l’instant explosif qui s’ouvre sur le néant » (« La
mort comme épreuve du réel dans les romans de Malraux »). Cette
mort désirée est l’exact inverse du choix éthique de la vie, qui permet
à l’individu d’échapper à l’ennui esthétique et à sa complaisance au
mal, dont l’exemple, pour le philosophe danois, est donné par le
personnage de Néron.
Que Claude Vigée considère l’œuvre de Goethe, celle de Flaubert
ou de Camus, toujours il cherche à discerner, par-delà la diversité des
choses créées et le clivage des genres, l’unité de l’être et donc son
choix existentiel profond. Chez l’auteur de Madame Bovary, il décèle
« l’essence d’un conflit typiquement humain, cette extrême
dissociation du désir et du possible à laquelle, depuis Flaubert, on a donné
le nom de bovarysme » (« L’ambivalence de l’image mytho-poétique
dans l’œuvre de Flaubert »). La « perversion bovaryste », parodiant
« l’essence du désir vrai », trahit « la vie émotionnelle authentique
Claude Vigée_multi livres.indb 17 10/07/2011 16:19:2318 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
au moyen d’images excessives », appartient au stade esthétique que
décrit Kierkegaard comme excentricité du sujet à l’égard de lui-même.
Cette excentricité, madame Bovary la pallie par « une boursouflure
monstrueuse du phénomène imaginatif ». Et Flaubert se débat dans
cette impasse de la pensée occidentale : « Les rêveries sur l’Orient
ouvraient à l’imagination surchauffée de Flaubert un vaste champ de
jouissance : luxure, sadisme, tout est licite là-bas ». Et dans son style
s’allient l’ironie et la compassion, notamment dans « Un cœur simple »,
conte écrit à la fin de sa vie et dans lequel on peut voir un prélude au
modernisme puisque les symboles quittent le monde transcendant de
l’idéal pour émaner de la menue existence individuelle, le perroquet
devenant pour Félicité rien moins que le Saint-Esprit, mais il s’agit de
son perroquet, son confident, même une fois empaillé.
Chez Camus, à l’opposé, Claude Vigée perçoit l’appel de la
lumière et de la mesure : « Replacés dans leur véritable cadre
biographique et intellectuel, les livres de Camus révèlent la croissance
d’une structure unique, organiquement liée, où le travail de la raison
parachève et rassemble les intuitions sensibles de l’origine. Ainsi son
œuvre, pour tronquée qu’elle soit par sa disparition insensée en pleine
maturité créatrice, possède une vraie unité génétique, au sens goethéen
du terme. Elle paraît poussée vers son accomplissement par une
irrésistible nécessité interne, la logique d’une inspiration soutenue, parfois
ralentie par l’hiver de l’attente, puis reprise comme se fait
l’épanouissement en hauteur d’un chêne vigoureux » (« La nostalgie du sacré
chez Albert Camus »). Si l’auteur de L’Étranger, qui a consacré son
diplôme d’études supérieures à Plotin et saint Augustin (Métaphysique
chrétienne et néoplatonisme), est impressionné par le jansénisme et
marqué par la « conscience de l’histoire, issue de la philosophie
hégélienne », sa quête poétique vise un au-delà au dualisme, au retrait
du monde et à la sujétion au devenir historique. « Camus soumet la
réalisation du royaume (l’approche du sacré sur terre) à ce qu’il nomme
sa “limite”, sa “mesure”, c’est-à-dire à un certain renoncement à l’état
sacral même : l’homme ne participe au sacré humain qu’en se
protégeant de la tentation du sacré intégral, en refusant “d’être dieu” ».
Comme il l’écrit dans ses Carnets pendant la guerre : « Secret de mon
7univers : Imaginer Dieu sans l’immortalité humaine » . Autre façon de
dire : « Mon royaume est de ce monde. » Dans la remarque suivante
de Claude Vigée, on reconnaît non seulement la position éthique du
poète lui-même, mais aussi un écho de la distinction que fait Emmanuel
7. Albert Camus, Carnets : janvier 1942 – mars 1951. Paris : Gallimard, 1964, p. 21.
Claude Vigée_multi livres.indb 18 10/07/2011 16:19:24L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 19
8Levinas entre le sacré et le saint : « C’est avant tout la vie, cette fleur
fragile et précaire de l’énergie primordiale, qui est sainte pour lui. Tout
ce qui tend à l’anéantir, y compris l’irruption effrénée et fascinante
du dieu solaire, devra être rejeté afin de préserver la valeur humaine
ultime, la folie de vivre elle-même ». Le sacré, en effet, introduit une
dualité, qui, en plus d’être source de souffrance, ne peut s’accommoder
de la décision morale, qui est fondation du sujet par lui-même. Nous
sommes loin ici du pessimisme de Schopenhauer, qui a tant marqué
la littérature occidentale depuis la seconde moitié du dix-neuvième
siècle. La fatalité, qui est une façon de subir le tragique en ignorant
volontairement l’ambivalence de la vie, est une absence à soi-même.
De la forme à l’informe
Le point de vue critique de Claude Vigée, qui ne fait pas fi de
l’expérience existentielle du poète ou de l’écrivain, ne s’apparente cependant
pas à cette critique biographique décriée par Proust dans Contre
Sainte9Beuve et qui n’effleure pas « le moi véritable du poète » . C’est bien ce
dernier que le critique, s’intéressant au texte sans lui conférer le statut
limitatif d’un objet esthétique à disséquer (ou à assassiner comme le
10suggérait Wordsworth) , cherche à dégager en reconnaissant dans le
récit ou l’extase du poème la valeur de la vie saisie à l’origine. Cette
imbrication de la parole et de l’expérience caractérise l’histoire de Jacob
telle qu’elle est relatée dans la Bible. Affrontant le négatif durant toute
une nuit, le patriarche, dans son âge mûr, retient à l’aube son opposant,
exigeant qu’il le bénisse, c’est-à-dire qu’il ressaisisse l’expérience dans
la parole et la situe dans le temps ainsi ouvert, le passé dans l’instant du
ressourcement faisant jaillir l’avenir. Cette figure, qui fonde la poétique
de Claude Vigée, est également sous-jacente à son œuvre critique. Celui
qui trouve scandaleux que l’Occident ait « rigidement séparé le livre de
la vie » (« L’épiphanie de la voix ») veut que « la lettre soit le tremplin
vers le lendemain qui parle – pas seulement la trace avarement résumée,
8. « Parler de rédemption dans un monde demeuré sans justice, c’est oublier
que l’âme n’est pas une exigence d’immortalité, mais une impossibilité
d’assassiner – et que par conséquent l’esprit est le souci même d’une société
juste ». Emmanuel Levinas, Difficile liberté. Paris : Le Livre de Poche, 1984,
p. 146. Première édition, 1963.
9. Marcel Proust, « La méthode de Sainte-Beuve » (1908), Contre Sainte-Beuve.
Paris : Gallimard Folio, 2004, p. 134.
10. « The Tables Turned », Wordsworth et Coleridge, Lyrical Ballads (1798).
London : Routledge, 2002, p. 105.
Claude Vigée_multi livres.indb 19 10/07/2011 16:19:2420 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
ou l’inscription funéraire, d’un passé révolu ». Le lien de la parole et de
la vie tient donc de la dialectique existentielle et non du compte rendu
biographique, ou bien aussi d’une biographie que l’on pourrait qualifier
de spirituelle, si l’on s’entend pour qualifier de la sorte l’expérience
reprise par la parole et devenue ainsi féconde pour autrui. D’ailleurs, cette
dynamique, épique ou picaresque, associe à sa source le personnel et le
supra-personnel : « J’ai dit qu’il y a dans mes livres un élément
biographique, des souvenirs personnels. Mais j’ai souligné que ces souvenirs
permettaient la réfraction en moi de quelque chose qui n’est pas
personnel, et qui donne sa dynamique à la parole » (« Littérature et judéité »).
Cette dialectique du personnel et du supra-personnel, de l’être
et de sa négation, de l’agonie et de la joie de vivre, le poète la nomme
« rythme » : « L’expérience de la forme réalisée dans les arts temporels
nous intéresse surtout dans cette étude. Il est utile de se reporter à notre
description de l’invention thématique. Nous y montrions les liens qui
unissent l’impulsion créatrice à la prescience d’un rythme abstrait,
dépourvu de contenu psychologique manifeste ; nous fûmes amenés à voir
en ce rythme la manifestation majeure du sens de la forme chez le poète
créant » (« Formes de la parole : Trois essais sur la poétique du son »).
C’est en effet dans cet essai paru en 1960, « Conscience et poésie », que
nous trouvons la clef du titre de notre anthologie de 2010 : « La faculté
d’attention s’exalte à l’extrême. Mais c’est pour se priver de tout objet
intellectuel, de toute vibration sentimentale précise, de toute image qui
la captiverait à l’état habituel. Elle rejette ainsi ce qui appartient d’elle,
ou en elle, à notre bagage ancien de signes et de valeurs. Elle se fixe dans
une position d’attente exaspérée, mais aussi de refus envers chaque chose
qui pouvait auparavant être susceptible d’intérêt ».
Ainsi cette descente aux profondeurs de soi vise à affranchir
l’être de ce qui n’est pas lui-même – cette forme apprise qui se
sclérose dans le temps quand l’énergie de vivre l’a désertée. Ce passage à
l’informe, plutôt qu’à l’intuition de la « chose en soi » chez
Schopenhauer, simple consolation de l’impuissance à l’égard de la fatalité du
« vouloir-vivre », s’apparente chez Claude Vigée au choix éthique de
11Kierkegaard puisqu’il s’agit de rejaillir à la source – « c’est la liberté » .
« Or, à chaque instant la conscience est elle-même les éléments qu’elle
s’approprie en les inventant. C’est à un changement de sa propre
substance qu’elle s’oblige ainsi. Elle fait table rase des formes intelligibles
qui préexistaient jusque-là, et met à nu le pouvoir sous-jacent qui est
de nature affective : l’état neuf de la pensée devant naître, comme
11. Sören Kierkegaard, op. cit., p. 506.
Claude Vigée_multi livres.indb 20 10/07/2011 16:19:25L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 21
d’une plaie béante, de la détresse absolue de l’esprit humain. » En
cette étreinte avec le monde, le « réel bascule dans le possible : c’est
l’affrontement de la nuit. » De « la forme à l’informe », la pensée
« suspend son engagement d’automate dans le monde des choses ou
de la fantaisie ». Tout à l’inverse du bovarysme ou du pessimisme
renonçant. « Un poème est une affirmation d’existence, un acte entre
deux attentes. » (« Formes de la parole : Trois essais sur la poétique
du son » – C’est moi qui souligne.)
Le sens se déduit de l’énergie de l’être ; il est un acte, relevant d’un
choix éthique. Claude Vigée perçoit une métamorphose dans l’œuvre
de Malraux : « Mais peut-être est-il plus important, plus difficile encore
(et c’est la leçon de l’Altenburg), de vivre et de durer patiemment dans
le sein de la vérité humiliée, que de périr pour aller à sa rencontre,
ébloui par la gloire trop rapide, ou tenté par le soulagement du néant. »
(« La mort comme épreuve du réel dans les romans de Malraux ») Cette
conscience de Jacob, mêlant agonie (dont la racine grecque signifie
« lutte, combat ») et joie, s’oppose à la paralysie que décrit Kafka chez
« l’homme de la campagne » exilé devant la porte – ouverte – de la Loi,
ou chez K., lui qui, mutilé en son nom même, réduit à son initiale, tente
de fuir quand il est appelé : « K… s’arrêta net, les yeux au sol. Il était
encore libre, il pouvait encore avancer et s’échapper par l’une des trois
petites portes ténébreuses qu’il découvrait à quelques pas de lui. Cela
signifierait qu’il n’avait pas compris ou tout du moins que, s’il avait
compris, il ne se souciait pas de ce qu’on lui disait. Tandis que, s’il se
retournait, c’était fini, il était pris, il avouait qu’il avait bien compris,
12qu’il était bien celui qu’on appelait et qu’il était prêt à obéir. » A
l’inverse, Jacob, dans le récit biblique, à la question : « Quel est ton
nom ? », n’hésite pas à répondre en retournant l’interrogation :
« 30 et questionna Jacob et il dit : « Dévoile-moi [raconte-moi]
s’il te plaît ton nom ». et il dit : « Pourquoi donc cela, que tu
m’inter13roges sur mon nom ? », et il le bénit là même » .
Claude Vigée cite Kafka dans « Le poète juif et la langue
française » : « La langue est la respiration de la patrie. Mais moi – moi je
suis gravement asthmatique puisque je ne connais ni l’hébreu ni mon
être premier. » Le poète nous fournit alors une clef essentielle : « Dans
le monde étrange, plein d’incohérences linguistiques, au sein duquel
12. Franz Kafka, Le Procès. Traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte. Paris :
Gallimard Folio, 1982, pp. 302-303.
13. Traduction de Claude Vigée. Voir Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible.
Paris : Caractères, 2009, p. 27.
Claude Vigée_multi livres.indb 21 10/07/2011 16:19:2622 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
j’ai grandi, j’ai toujours senti au cœur de moi-même une cohérence, une
confiance fondamentale dans un lieu premier ; non seulement la
maison, le jardin, les parents et les grands-parents, les vieux domestiques.
Au-delà des êtres particuliers existait une confiance dans le Lieu
(Emouna Ba-Maqom), en donnant à ces mots tous les sens qu’on voudra.
Dès mon enfance, j’en ai été très conscient ; plus tard, par rapport au
monde environnant, tout cela était terriblement conflictuel, et je l’ai
saisi. Malgré tout, il y avait un point de départ et d’arrivée simultanés,
une source, un point d’origination, par rapport à quoi je me sentais
plein de confiance ». Nous n’insisterons pas ici sur l’antinomie avec le
pessimisme schopenhauerien si ce n’est pour dire que, contrairement
au renoncement d’inspiration hindouiste que prône le philosophe
allemand, ce lieu de confiance s’apparente au Singulier, ainsi que le chante
Avrom Sutzkever, si proche en cela de notre auteur :
« Quand bien même tu devrais les extirper
Avec des tenailles
Il te faut délivrer les sons.
Révèle-toi, Singulier,
En n’importe quelle figure
À ton gré.
… Que je te sente plus fort
Que la plus vive des douleurs,
Plus fort que le premier amour
Plus fort même que le dernier,
Si tu avais besoin d’en mesurer la force ».
(« L’héritage du feu ou la vocation poétique d’Avrom Sutzkever »)
Tout lecteur de Claude Vigée se souviendra de ces vers qui
s’inscrivent ici, par rapport à l’autre poète, dans la réciprocité du
tutoiement, si chère à Buber :
« Seul est vrai le lieu nu
arraché maintenant
au buisson sanglant de ma bouche.
Pour ériger mon cri de pierre
devant le sanctuaire
de la montagne incendiée
14je dérobe à l’abîme une terre qui danse » .
En ce lieu arraché à l’engloutissement se regagne le monde perdu
des « Artistes de la Faim », Kafka, Mallarmé, Eliot. Le poète explique
14. Claude Vigée, « Noyau pulsant », Délivrance du souffle. Mon heure sur la
terre. Paris : Galaade, 2008, p. 455.
Claude Vigée_multi livres.indb 22 10/07/2011 16:19:27L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 23
ce désespoir en remontant à Augustin, qui, en sa doctrine de la grâce,
influença non seulement les calvinistes, mais aussi les jansénistes. La
haine du moi, que prône Pascal (« Le moi est haïssable. » Pensée 597,
citée par Claude Vigée dans « La sensibilité janséniste et l’individualisme
classique »), va de pair avec le refus du monde – refus de s’abandonner
tout à la fois au désir et au devenir. La Princesse de Clèves, comme
15l’inaccessible Dame de l’amour courtois , se rétracte sur elle-même,
« dans un état d’insécurité et d’impuissance désormais reconnues. Le
moi défait par la vie n’abdique pas devant Dieu ou la nécessité. Il prend
refuge dans son malheur, mais c’est pour s’y cramponner avec l’énergie
du désespoir ». En cet « orgueil de la dépossession » se profile une
dualité esthétique, de l’idéal et de la chute, qui finit par ôter à l’œuvre
poétique son sérieux et sa justification, en la déracinant de son ancrage
existentiel ambivalent et en la ravalant au rang de divertissement
gratuit, de simple ornement, « aboli bibelot d’inanité sonore », comme
l’énonçait Mallarmé, qui chante aussi la « voix première » et déclare le
« poème, énonciateur », comme l’a rappelé Henri Meschonnic. Alors
se justifie la fameuse affirmation de Theodor Adorno, devenue un
poncif, que cite Claude Vigée dans « Paul Celan : langue interdite,
langue sauvegardée…» en donnant sa source (Prismes – Critique de la
culture et de la société), tout en rappelant que le philosophe de l’École
de Francfort, en 1966, a modifié son point de vue : « Il pourrait bien
avoir été erroné d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible
d’écrire des poèmes. » En effet, si l’on considère que le poème est un
acte éthique, on ne peut qu’en recommander instamment, face à toute
forme de barbarie, la composition et la lecture. Le poème crie
l’existence du singulier, noyé sous la transcendance souvent impitoyable,
souvent cruelle, de l’universel.
« Ce qui subsiste et revit au milieu des ruines, c’est l’impeccable
merveille de la poésie. Par-delà le néant, au défi de l’histoire et du
désespoir qu’elle engendre, “ce qui demeure, nous enseigna Friedrich
Hölderlin à l’aube de la modernité européenne, seuls les poètes le
fondent” » (« L’héritage du feu ou la vocation poétique d’Avrom
Sutzkever »). Et pourquoi cela ? Tout simplement parce que, dans cette lutte
qu’est la création poétique contre toutes les formes de la négation et du
nihilisme, se forge l’énergie de l’être, qui est le sens de l’existence. Dans
la conscience de sa puissance, qui se ressource en ce lieu inconnu où il
prend racine dans le devenir, l’individu se reconnaît, humble et confiant,
dans l’unité de son élan créateur. Il s’empare du temps destructeur, se
15. Voir Bertrand d’Astorg, Le mythe de la Dame à la licorne. Paris : Seuil, 1963.
Claude Vigée_multi livres.indb 23 10/07/2011 16:19:2724 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
16l’approprie et en fait le temps de l’œuvre . « Dans le moment lyrique
le poète transcende son passé et en rompt le déterminisme. Il devient
autre » (« L’incarnation du temps dans les modes poétiques »).
Et nous revenons ici à ce que nous disions plus haut : le lien du
poète ou du critique à l’expérience existentielle n’est pas biographique
dans l’ordre des faits ou de leur interprétation psychologique, mais
tient à ce que le philosophe nomme « conscience réflexive », ce « rien
de lumière » qui jaillit du ressourcement à l’origine et que décrit
Ro17bert Misrahi dans Construction d’un château . Cette spiritualité tout
humaine concilie réflexivité et réciprocité, dans un même élan. C’est
dans le Tu que Je naît véritablement à lui-même. Je, dans cette optique
n’est pas un Autre, ce qui serait aliénation, mais pulsation de l’un à
l’autre, et retour – le rythme heureux du vivant.
Rêver d’écrire le temps
Le poème est fait de l’étoffe du temps incarné et cette étoffe se nomme
rythme, non pas seulement le « pan pan des métriciens », comme le
disait Henri Meschonnic, mais l’arrangement des mots entre eux, leur
jeu de répons et de suggestion, leurs associations inattendues et les
échos sonores qui sont, dans le vers, la chair du sens. Cet aspect, Claude
Vigée l’envisageait dès les années d’après-guerre, quand il travaillait sur
sa thèse malgré l’ennui de l’Ohio, puis dans « L’incarnation du temps
dans les modes poétiques », essai publié dans L’Art et le démonique.
Au-delà de l’expression lyrique, le poète qui « affronte l’ange et dicte la
18paix sainte » , choisit le temps ouvert de l’épopée qui « est caractérisée
par un déroulement infini. Ce qui apparaît proprement épique dans
un poème, c’est l’existence d’une progression imprévisible qui est en
train de s’accomplir sous nos yeux par l’intermédiaire du langage. La
parole libère un flux temporel dans l’univers pétrifiant de l’instant, et
met en rapport avec la durée intérieure l’instantané des trois premières
dimensions du cosmos. Ceci éclaire les rapports de l’art épique avec
une prosodie fortement cadencée, que nous rencontrons précisément
dans les grandes œuvres du genre ».
16. Voir Giorgio Agamben, Le temps qui reste : Un commentaire de l’Epître aux
Romains. Traduit de l’italien par Judith Revel. Paris : Rivages poche, 2004.
17. Voir Robert Misrahi, Construction d’un château : Comment faire de sa vie
une œuvre. Paris : Entrelacs, 2006. Première édition, 1981.
18. Claude Vigée, « Trois nocturnes », La lutte avec l’ange. Mon heure sur la
terre, op. cit., p. 89.
Claude Vigée_multi livres.indb 24 10/07/2011 16:19:28L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 25
Le rythme est non seulement la chair du temps, mais la moelle
du sens profond de notre existence en son humble puissance créatrice.
« Le poème épique figure le trajet du moi à travers son temps ». C’est
en cet élan de tout l’être dans l’étreinte de son destin que se révèle
cette unité dont je parlais plus haut – unité que manifeste le poème et
qu’il est de la responsabilité du critique de mettre en valeur. « Goethe
protestait lorsqu’on lui parlait de la “composition” d’un poème ; ce
terme lui paraissait plus propre à l’art culinaire qu’à celui d’Apollon.
Selon lui un poème digne de ce nom existe déjà tout entier, avant
d’être écrit, dans les profondeurs informulées de l’âme ; le poète le
conduit simplement au milieu du langage humain. A lire les œuvres
de Goethe, nous sentons la permanence de cette main conductrice qui
ne perd jamais son assurance et donne leur unité interne à des œuvres
apparemment aussi disparates que les deux Faust ».
C’est dans cette énergie du Singulier que se concilient l’Un et
le multiple. Et le critique ne la percevra qu’en considérant chaque
œuvre comme un objet-sujet éthique, et non comme un simple objet
esthétique à disséquer, en tuant le poème, et son élan. La « critique
du rythme », comme l’a nommée Henri Meschonnic, implique entre
19critique et poète une relation Je-Tu. Si « l’oreille ouverte » est assez
fine, elle recrée par sa lecture le poème en l’instant de son
surgissement : « Le mouvement rythmique ressemble à une balle qui ricoche :
elle puise chaque fois des forces pour un nouvel essor en heurtant
la piste qui la soutient. Notre esprit enregistre cet élan, il y participe
involontairement et trouve sa jouissance dans la répétition variée qui est
source d’émotion. Le rythme est certainement un agent d’organisation
structurale d’une grande importance ; c’est lui qui crée la dimension
temporelle dans laquelle le poème naîtra » (« Formes de la parole :
trois essais sur la poétique du son »).
Ainsi la forme ne se fige guère ; le mouvement originel est sans
cesse perceptible dans l’arrangement des mots, qui se font les témoins
de l’élan à être. Par le rythme subsistent donc dans le même geste la
forme et l’informe. C’est le pouls du temps qui bat en nous dans le
vers. Goethe parlait de la pulsation de diastole et de systole. Claudel
s’en remet au rythme iambique fondamental : « Comme l’enfant
découvrant le monde pour la première fois il se tourne vers son propre
corps, vers son jeune esprit qui s’ouvre et “co-naît” à l’univers. Il tente
de les situer dans le cosmos, de fixer ses rapports avec le temps et
19. Claude Vigée, « Le défi du poète : Tercets gnostiques », Danser vers l’abîme,
ibid., p. 743.
Claude Vigée_multi livres.indb 25 10/07/2011 16:19:2826 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
l’espace et d’échapper ainsi à l’existence vague des êtres mythiques.
Il veut délimiter sa personne, découvrir la loi majeure à laquelle le
corps et l’esprit obéissent, grâce à laquelle ils s’intègrent avec bonheur
dans l’ordre universel et peuvent, comme l’enseigne à la même époque
Henri Bergson, se perpétuer dans la durée. “Le temps”, dira Claudel
eanticipant sur tout un courant de la philosophie du XX siècle, “est le
sens de la vie” » (« Origine et sens du vers claudélien »).
La critique du rythme associe la conscience réflexive du sujet à
la réciprocité intersubjective, qui est la forme suprême de
reconnaissance de l’être. Le poème dessine un visage au poète et à son lecteur.
Schopenhauer, lui aussi, et là se dessine une convergence, insiste sur la
20particularité de la musique, « tout à fait en dehors des autres arts » ,
car elle offre une « reproduction de la volonté », une « copie aussi
21immédiate de toute la volonté que l’est le monde » : « C’est pourquoi
l’influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle
des autres arts ; ceux-ci n’expriment que l’ombre, tandis qu’elle parle
de l’être ». Mais le philosophe allemand, tout en associant la musique
au temps (« elle est perçue dans le temps et par le temps »), n’entrevoit
22dans l’art qu’une « consolation » de la douleur d’être. Seul le « saint »,
s’affranchissant de la vie et de la volonté, peut espérer parvenir au
salut. On ne parle pas là de choix éthique, et pas davantage de joie, ou
de jouissance. Kierkegaard, par contre, entrevoit l’issue au désespoir :
« Voici donc la formule qui décrit l’état du moi, quand le désespoir
en est entièrement extirpé : en s’orientant vers lui-même, en voulant
être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans
23la puissance qui l’a posé » . Nulle dualité ici, nul fatalisme, mais un
passage de l’être à l’origine, qui marque une réflexivité de la conscience.
« Kierkegaard supprime ma nostalgie », écrivait Camus, cité plus haut.
C’est l’acte d’être, de soi vers l’autre, qui supprime fatalité et nostalgie
– non pas le tragique, qui est une donnée de notre condition
ambivalente –, et nous rend à nous-mêmes, en une mutuelle reconnaissance,
et au monde, qui trouve en nous son répondant. Par le poème, chaque
chose se pare d’une existence subjective – en toi, en moi, en nous.
« Le poème induit en nous une passion incontrôlable, puissante
comme Éros et pure comme l’état mystique. Notre esprit soumis au
20. Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation
(1819-1859). 52. Paris : P.U.F. Quadrige, 2004, p. 327.
21. Ibid., p. 329.
22. Ibid., p. 340.
23. Sören Kierkegaard, Miettes philosophiques. Le concept de l’angoisse. Traité
du désespoir. Paris : Gallimard Tel, 1990, p. 352.
Claude Vigée_multi livres.indb 26 10/07/2011 16:19:29L’éthique poétique et critique de Claude Vigée 27
rythme réunit les mouvements successifs en un abrégé explosif, un acte
unique, déchirant le voile des apparences pour nous laisser entrevoir,
dans l’espace d’un éclair, le visage mouvant de l’éternel. Le rythme
permet au langage de
… vaincre par le temps même
L’éternité du temps » (« Formes de la parole : Trois essais sur
la poétique du son »).
Le critique, ayant en vue cette réciprocité et voyant dans le poète
un interlocuteur capable de donner chair et couleur à sa subjectivité,
cherchera, à travers l’œuvre, à pénétrer les intentions de son «
semblable », son « frère » en se reportant « par la réflexion, dans l’ambiance
de la création ». Contrairement à ce qu’une certaine critique dans la
seconde moitié du vingtième siècle a voulu nous faire croire, en réaction,
certes, à une impasse de l’approche biographique, on n’établira nulle
science dans ce domaine. La démarche scientifique, en effet, établit
des classifications, des catégories, distingue des espèces. Comme le
remarquait Octavio Paz dans Point de convergence : « En science on
cherche les récurrences et les ressemblances : lois et systèmes ; en
littérature, les exceptions et les surprises : des œuvres uniques. Une
science de la littérature comme celle à laquelle prétendent certains
structuralistes français (certainement pas Jakobson) serait une science
d’objets particuliers. Une non-science. Un catalogue ou un système
24idéal perpétuellement démenti par la réalité de chaque œuvre » .
L’individu échappe à ce déterminisme quand, dans la réciprocité de l’acte
poétique – création ou écoute –, il fonde sa liberté. Dans cette
perspective, l’œuvre se justifie pleinement selon « le périple inlassable de la
joie créatrice » (« L’incarnation du temps dans les modes poétiques »).
Elle rend compte de la vie à travers le moi et, au-delà, de ce qui lui
échappe (« la puissance qui l’a posé ») à l’écoute d’autrui. Il s’agit bien
de reconnaissance, non pas d’un auteur isolé dans la souveraineté de
son génie et/ou de son égocentrisme, mais de « l’événement actuel »
de reconnaissance de l’existence subjective : « L’expérience épique
est une démarche de conquête poétique et de reconnaissance du réel
indéfiniment poursuivie. Le mouvement d’exploration lui-même, la
suggestion d’une vie universelle, permanente, que mime le verbe du
poème, constituent son but et sa raison d’être ».
Rendons grâce à Claude Vigée d’avoir maintenu, en dépit des
modes, des présupposés et des jargons, ce sens et cette perspective, dans
24. Octavio Paz, Point de convergence. Traduction de Roger Munier. Paris :
Gallimard, 1976, p. 205. Première édition, 1974.
Claude Vigée_multi livres.indb 27 10/07/2011 16:19:3028 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
un langage clair, abordable, et heureux. S’il a recours parfois à la
psychanalyse ou à la psychologie analytique dans ses réflexions, c’est sans
esprit de système ni dogmatisme. C’est l’œuvre comme création d’un être
singulier qui concentre toute son attention. On se reportera par exemple
à son étude d’un paragraphe de Madame Bovary pour éprouver la valeur
de son écoute (« La structure audio-visuelle d’un paragraphe de Madame
Bovary »), qui ne néglige pas les travaux d’André Spire.
Cette réédition d’essais critiques majeurs, par les soins de Daniel
Cohen, est bienvenue, et je forme le vœu que cette réflexion de toute
une vie, qu’a menée Claude Vigée, sur la vigueur de la parole, éveille
dans les générations qui le suivent, et pas seulement la mienne, qui a
été éduquée peu ou prou selon ce modèle, mais celle de nos étudiants,
le goût réaffirmé de la voix singulière dans le temps ouvert du partage.
Le poème se justifie pleinement comme accomplissement du possible
et jouissance d’être. Son utilité se mesure dans l’étreinte avec le destin
et le choix de la liberté. Si le poète, de son souffle, ouvre dans le temps
l’infini, le critique, s’il veut se faire le passeur de cette ardente confiance,
ne peut se contenter de l’étouffer dans le monde fini de l’objet esthétique.
« Une langue, c’est aussi un lieu de passage » (« Le poète juif et la langue
française »). Et l’agrément du dire ne doit pas nous aveugler, mais nous
éclairer plutôt, par le plaisir qu’il nous procure, sur son essence profonde
– le dévoilement du possible de l’être, grâce à la voix, qui est l’être en
nous du possible. Le poème est participation au monde ; la critique
poétique, participation à cet élan de vie et d’affirmation du sujet. C’est
dans cette perspective-là, celle de la confiance en cette puissance d’être
et de choix que l’on porte en soi, ainsi que de la reconnaissance mutuelle
de cette aspiration et de cet élan à animer chaque instant de la vie d’une
parole féconde, que l’œuvre littéraire ou poétique s’avère irremplaçable,
et infiniment utile. Le rythme est aussi le battement réciproque de la
singularité, à la fois même et autre.
« La puissance d’énonciation du poète est le cœur indestructible
de la nuit ».
(« L’héritage du feu ou la vocation poétique d’Avrom Sutzkever »)
Chalifert, 15-22 septembe 2009.
Claude Vigée_multi livres.indb 28 10/07/2011 16:19:30Note éditoriale
es essais majeurs de Claude Vigée se trouvent réédités dans la pré-Lsente édition. On se reportera pour les autres à Être poète pour que
vivent les hommes : Choix d’essais 1950-2005 (Paris : Parole et Silence,
2006). L’œuvre critique de Claude Vigée s’orientant selon quelques
1grands axes constants , nous avons choisi d’ordonner les essais qui
suivent selon trois grandes parties, de la critique de l’idéalisme
occidental à l’élaboration d’une poétique attentive à l’œuvre d’autrui et
originale, en passant par ce que Martin Buber appelait l’événement de
la reconnaissance. La démarche de Claude Vigée ne se saisissant
pleinement que dans son retour aux sources du judaïsme, nous avons placé
en introduction et en conclusion les essais et entretiens qui mettent en
lumière cette pensée profonde.
A.M.
1. Voir sur cette question Anne Mounic, La poésie de Claude Vigée : Danse vers
l’abîme et Connaissance par joui-dire. Paris : L’Harmattan, 2005.
Claude Vigée_multi livres.indb 29 10/07/2011 16:19:31Claude Vigée_multi livres.indb 30 10/07/2011 16:19:31Note bibliographique
Les essais inclus dans ce volume furent publiés pour la première fois
dans les recueils suivants :
Les Artistes de la Faim (1960 – réédition, 1989)
La sensibilité janséniste
La nostalgie du sacré chez Albert Camus
Récolte et louanges (1962)
Métamorphoses de la poésie moderne
L’existentialisme faustien et la poésie du XIXe siècle
Paul Claudel et l’Apocalypse : le poète comme témoin du sacré
L’invention poétique et l’automatisme verbal
Révolte et louanges : deux aspects de la poésie française depuis
la guerre
Albert Camus : l’errance entre l’exil et le royaume
Jorge Guillen et les poètes symbolistes français
Moisson de Canaan (1967)
L’Art et l’esprit
L’Acte poétique
L’Art et le démonique (1978)
André Malraux : La mort comme épreuve du réel
Origine et sens du vers claudélien
L’ambivalence de l’image mytho-poétique dans l’œuvre de
Flaubert
L’incarnation du temps dans les modes poétiques
L’expérience lyrique dans la tragédie et le roman
L’intuition lyrique
Claude Vigée_multi livres.indb 31 10/07/2011 16:19:3232 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
L’invention et la technique
Poésie et pensée archaïque
La structure audio-visuelle d’un paragraphe de Madame Bocary
Pâque de la parole (1983)
Le Mal d’Eros
Formes de la parole (trois essais sur la poétique du son)
A l’écoute de l’inouï
Musique et poésie
Rythme et prosodie

Le Parfum et la cendre (1984)
Le poète juif et la langue française
Littérature et judéité
Dernière rencontre avec Albert Camus
La Faille du regard (1987)
Une graine sous la neige : Martin Buber
L’épiphanie de la voix
L’Héritage du feu (1992)
L’héritage du feu ou la vocation poétique d’Avrom Sutzkever
Paul Celan : langue interdite, langue sauvegardée
Le passage du Vivant (2001)
La quête de la lumière cachée dans la pensée poétique d’Albert
Camus
Claude Vigée_multi livres.indb 32 10/07/2011 16:19:321Littérature et judéité
e voudrais témoigner ici de mon expérience d’écrivain juif. Dire, en Jévitant le jargon des sociologues, en effaçant toutes distinctions
grossières d’ordre idéologique, ce qu’a été essentiellement cette aventure.
C’est l’acquis précaire d’un homme pour qui le travail sur le langage, la
tentative créatrice et l’existence juive s’interpénètrent et se complètent.
Pour moi, la parole écrite, c’est avant tout la parole, beaucoup plus que
l’écrit. L’écrit cache la parole, mais il la révèle parfois.
La parole ne signifie pas seulement l’articulation orale, ce qui
est moulu, fabriqué au fond de la gorge, c’est aussi la respiration
ellemême, grâce à laquelle la mouture des mots peut se faire. La respiration
du corps, le souffle dans les poumons de l’être humain, c’est l’élan
premier, le pur don de vivre. Donc, pour moi, de la vie à la parole et de
la parole à la vie, puis à l’écrit, il y a un va-et-vient constant et difficile.
Je veux dire par là qu’à mes yeux l’écrit, la parole, le souffle du corps
animé, c’est une seule et même manifestation de la vie dans le temps.
Je n’affirme pas que l’œuvre littéraire coïncide avec la
biographie, au sens habituel de ce terme en Occident : l’histoire d’une vie.
L’œuvre littéraire s’identifie à quelque chose de plus immédiat que la
biographie.
L’œuvre, le poème se confondent à la limite, dans un rêve hors
d’atteinte, avec le surgissement de la force de vie dans l’instant présent.
Nous croyons vivre dans l’espace ; en réalité notre être fait irruption
dans l’espace à chaque instant, et disparaît de nouveau. Il essaie en
vain de durer là-dehors, mais il ne peut pas s’y maintenir. Ce que nous
appelons durer, c’est cette lutte pour surgir, cet art de la disparition
également, bref ce qui dans l’imagerie de la Genèse est représenté par
1. Intervention, avec Yoram Kaniouk, à la Cartoucherie de Vincennes. 2 mai
1981.
Claude Vigée_multi livres.indb 33 10/07/2011 16:19:3234 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
la lutte de Jacob avec l’Ange de l’espace ; ce n’est pas pour rien que
ce fameux Ange est identifié par la tradition talmudique avec l’esprit
d’Esaü, le rival jumeau de Jacob.
L’Ange de l’espace, selon notre tradition, c’est l’esprit d’Esaü.
Esaü, c’est l’homme des champs, le frère chasseur et assassin, le double
spatial de Jacob qui, lui, est un homme du temps. Jacob vit sous la tente
maternelle, il occupe le moins d’espace possible. L’Ange d’Esaü, le
malakh biblique, désigne l’espace aliénant et forclos du monde qui, pour
nous, constitue à la fois le lieu et l’ennemi mortel de notre existence
d’hommes libres. Comme Jacob saisi par l’Ange dans l’étroitesse de
la nuit au gué de Péniel, notre torse vivant et respirant est pris dans
la lettre noire, dans l’écrit fatal du monde d’Esaü. Coincés, nous ne
pouvons pas nous dégager de l’espace qui nous enveloppe comme
l’Ange étreignait Jacob dans la bataille nocturne. L’écrit d’avance essaie
de nous asphyxier, de nous couper le souffle, jusqu’à la mort.
Nous ne pouvons pas nous dégager de l’espace, mais nous ne
pouvons pas davantage être pleinement nous-mêmes dans son étreinte
étouffante ; et si nous tentons de nous acclimater malgré tout dans le
royaume littéral de l’espace, comme font kol-hagoyim, si nous devenons
de l’espace, alors nous nous figeons, nous sommes changés en objets.
Toute la vie juive, et singulièrement celle de l’écrivain juif, consiste à
lutter contre cette pétrification dans la clôture de l’écrit, la formule
rigide du monde fini, programmé une fois pour toutes avant notre
irruption ici-bas. Nous combattons la forteresse de Babel, tout en
acceptant de nous y risquer, de passer par elle. Il y a là une contradiction
et une angoisse énormes. Lorsque nous nous muons en structure inerte
(en objet d’art, comme on dit si bien en Occident), à ce moment la
parole enlisée devient de l’écrit, la langue vivante s’inscrit dans la pierre
tombale, c’est-à-dire qu’elle s’inverse en signe mortuaire, en épitaphe.
Or, la vie en moi aspire à un mouvement contraire à celui-là,
qui est l’orientation caractéristique de la psyché occidentale. Mon âme
voyage en un sens opposé à celui du mourir, elle s’obstine à s’arracher
aux inscriptions funéraires, elle veut toujours tenter une sortie hors de
l’écrit, fût-ce dans le livre ouvert lui-même, et à travers ses labyrinthes
d’encre. Elle veut refaire désespérément de la noire trace écrite la parole
de feu clair qui se dit et s’envole dans le vent.
Remplacer cette existence spatialisée, ou plutôt cette agonie
lente, qu’est la chose écrite, par une évasion dans le temps vibratoire
de la voix, par ma métamorphose en chant, en cri rythmé, toujours
recommencée hors de l’ordre imprimé, vers une existence surgissante,
chercher une aventure, conjurer un avenir nouveau, voilà ce que je
Claude Vigée_multi livres.indb 34 10/07/2011 16:19:33Introduction – Littérature et judéité 35
désire, mais toujours à travers une écriture durement défiée dans son
épaisseur, son opacité naturelles.
Lorsque Moïse demande à la voix qui sort du Buisson ardent,
au début de l’Exode, comment s’appelle cette parole qui l’envoie en
Égypte pour délivrer les esclaves, faire respirer ce peuple qui étouffe
dans les goulags du pharaon, elle lui répond : « Tu diras au roi d’Égypte,
et aux esclaves hébreux enterrés vivants dans leur servitude : “Ehéyé
asher éhéyé m’envoie !” » Que veut dire « éhéyé asher éhéyé », c’est
difficile à traduire, je le rendrai approximativement par : « Je me ferai
devenir qui je me ferai devenir ». On peut dire aussi : « Je me ferai être
qui je me ferai être ». La réponse donnée à Moïse par la personne sans
visage défini qui parle dans le Buisson ardent, me sollicite également ;
je reconnais en moi l’urgence de cette injonction divine : « Je me ferai
devenir qui je me ferai devenir ». Telle se définit la voix vive, cette
parole qui brûle sans se consumer, en parlant à Moïse dans le
face-àface, hors des flammes du Buisson ardent.
C’est ainsi que, moi aussi, je tente de comprendre ma démarche
d’écrivain juif. Quel est mon projet d’existence en écrivant ? Me
faire devenir qui je me ferai devenir, sans conditions préalables, sans
promesse, ni assurance aucunes, emporté par un élan irrésistible vers
l’avenir. M’arracher à l’univers englobant qui me pétrifie, et pourtant,
voyager intelligemment à travers cet espace parcouru sans arrêt. Nous
n’avons pas le choix, nous ne pouvons pas nous soustraire à l’espace.
Du volume d’un livre, par exemple, de la surface de la feuille
blanche, de l’espacement des lettres, du champ immense des choses
écrites, nous devons faire de tous ces espaces-là un tremplin, un point
de surgissement et de disparition, le lieu de naître et de mourir. Oui,
un tremplin de lettres mobiles pour entrer et pour sortir sans cesse du
livre. Et qu’est-ce qui se passe quand on vit ainsi ? Rien n’arrive, sinon
cette chose unique, la seule importante : être présent au monde. Que
veut dire : être présent au monde, sinon arriver et partir ? Donc aussi :
être absent au monde, éclipsé par le livre, incarcéré dans l’espace,
emprisonné dans l’exil des choses écrites. Telle est, très inconfortable,
la situation de l’homme né dans l’oubliette littéraire ! Mais il apprend
vite à percer les murailles du cachot.
Ainsi, chez moi, l’expérience personnelle s’est bientôt
changée en une aventure de la parole. Dès la première adolescence, la
difficile réalité de mon existence terrestre s’est à la fois durcie et
détendue, libérée dans la vérité fragile mais cristalline du poème.
À la limite rêvée, à la fine pointe de mon désir, l’art et la vie,
l’écriture et la voix vivante, celle qui est au fond de la gorge, doivent
Claude Vigée_multi livres.indb 35 10/07/2011 16:19:3336 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
converger. Alors, pour emprunter le titre d’un célèbre livre de Goethe,
la poésie serait la vérité, mais le temps d’un éclair seulement. Cet
espoirlà n’a pas cessé de me porter depuis les jours lointains de mon enfance,
et c’est en lui que j’ai essayé de m’accomplir.
Très souvent dans mes livres, et surtout dans les textes
autobiographiques, dans les récits, affleurent des souvenirs personnels. Mais
par-dessous ces réminiscences, ces anecdotes si vous voulez, derrière
la mémoire de ma propre vie, quelque chose d’étrange pulse, frappe,
essaye de percer, de rompre le tissu des souvenirs, et de se manifester
pourtant à travers eux. Seraient-ils donc porteurs d’autre chose, plus
intime, plus proche encore de moi, que mon propre passé ? Y aurait-il
une couche incandescente en moi-même, un noyau de braise central
dont je serais issu autrefois et qui pourtant serait encore moi-même, ou
dont je suis le simple véhicule ? C’est comme si, à travers la
commémoration de notre destin singulier, derrière la célébration de l’existence
personnelle, chacun de nous se souvenait en même temps, avec une
conscience très vive et très précise, de la Genèse.
Hier soir c’était le Kiddoush, l’entrée du Shabbat. La formule
rituelle de la sanctification nous rappelle que le Shabbat, c’est aussi le
souvenir de deux événements décisifs : la création du monde par la
puissance rigoureuse d’Elohim, et l’exode d’Égypte par la tendresse
libératrice de « YHWH, notre Elohim » Le souvenir de la sortie d’Égypte
est lié à une libération populaire vraiment historique et individuelle.
Comme on le lit dans la Hagadah de Pâque, chaque fils d’Israël doit
se considérer comme sortant lui-même d’Égypte dans sa génération.
Donc le Kiddoush du vendredi soir nous apprend que le début
du Shabbat, c’est aussi ma propre sortie du goulag, un arrachement
à l’exil avec toute la difficulté d’un tel déracinement ; car pour nous
tous l’exil était devenu une sorte de monde où séjourner, un semblant
de patrie angoissante et problématique.
L’autre expression, « zikharone le-ma’assé bereshith » nous fait
prendre conscience du fait que la consécration de la coupe de vin
shabbatique évoque également le « souvenir de l’œuvre du
commencement ». C’est un instant mémorial qui évoque le travail créateur
incessant de la Genèse. Voilà où je voulais en arriver tout à l’heure.
Dans l’acte strict et rigoureux d’écrire, dans la conjuration
formelle d’un poème, s’accomplit, en même temps que la commémoration
personnelle, à l’instant de la mise au présent de l’expérience totale
d’un individu unique, le rappel shabbatique du « ma’assé bereshith »,
le souvenir de l’acte fondateur du commencement. Je crois que ce
sentiment-là est profondément judaïque.
Claude Vigée_multi livres.indb 36 10/07/2011 16:19:33Introduction – Littérature et judéité 37
La même réalité originelle émerge à travers la quête du
Shabbat dans mon existence personnelle, cette recherche menée à tâtons
dans mon propre temps. C’est cette sourde incandescence innée que
je cherche à manifester en esprit et en vérité, dans l’œuvre du poème.
Alors, tout au long de mes années, je n’ai rien fait que
guetter, saluer, pleurer en la perdant à nouveau sans cesse, cette colonne
changeante de lumière dont la base est enfouie en moi. Cette base de
tendresse et de bonté cachée, dans la tradition juive, c’est l’Aleph qui
vient avant le Beth du Bereshith, avant la maison mère du
commencement. L’Aleph, c’est la source ignée, invisible, du flux désirant en
moi-même et en chacun de nous. Ensuite viendra le baïth, la maison
clairement ordonnée et limitée, qui se construit au rythme concret de
la création comme nous la connaissons personnellement.
Du Bereshith, de la maison mère du commencement, émane
l’aventure individuelle, l’effort engagé en cette vie si incertaine, nos
tâtonnements d’aveugles en ce bas monde qui nous donne le vertige,
mais où nous nous obstinons à poursuivre, à travers le temps et l’espace
tourbillonnants, notre quête du salut dans le monde à venir.
Mais il y a toujours en nous, derrière le Beth inaugural, un Aleph
graciant : enfoui quelque part sous la maison, il y a encore en nous
le feu caché de l’Aleph. Pour moi, cet Aleph désigne le survenant,
le bondissant, l’autre qui déjà surgit et s’éclipse. Ce n’est ni un point
limite métaphysique, ni une hypothèse de l’imagination, mais vraiment
l’ardente fondation de notre individualité. Là se situe le noyau d’énergie
fondatrice et portante dont nous émanons. La scène du buisson ardent
en est une épiphanie. L’autre vision, à mes yeux — et souvent dans mon
œuvre de poète — est celle du bélier d’Abraham, où rayonne
également, comme une braise, vivifiante et bénéfique, cette force initiatrice
de notre temps futur.
Dans la reprise ininterrompue de cette énergie sans fin, qui est
peut-être en chacun de nous le passage de l’éros de Dieu lui-même,
j’ai puisé la force de vivre, et en même temps, sans trop distinguer
entre les deux, la force de créer et de chanter. Avec la conscience qu’à
l’éclair bienheureux du surgissement fait suite le long temps de la perte,
de l’errance et de l’exil, la plongée dans l’abîme. Tout cela nous est
généreusement fourni par notre destin judaïque, à l’échelle individuelle
et collective. Le désert aussi, je le connais !
Eh bien, être un poète juif, c’est peut-être cela : servir dans la nuit
cette braise devinée au fond du puits dans le désert, creuser le puits
dans le désert jusqu’au feu. Rimbaud dit dans Une saison en enfer :
Claude Vigée_multi livres.indb 37 10/07/2011 16:19:3438 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
« Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève ». C’est la parole
ultime de la prophétie en Occident. Mais elle ne vaut pas pour nous.
À la place contestée du sommeil, un forage sans repos, jusqu’au
lieu du feu, jusqu’au foyer où brûle avant et après le temps, mais à
travers lui aussi, cette braise initiale dont le soleil fut plus tard formé, et
dont notre propre cerveau est constitué. Notre présence à nous-mêmes
en capte le rayonnement ininterrompu. N’est-ce pas cela que j’ai essayé
de faire, n’est-ce pas pour cela que je suis poète ?
Je sais que la liturgie juive millénaire donne à cette expérience, à
ce service nocturne de la lumière du cœur, des formes qui parfois nous
semblent conventionnelles. La Tradition nous a révélé le début et la
fin de notre aventure, elle a frayé le chemin à notre mouvement vers
l’avenir. Elle l’a fait souvent de façon merveilleuse, riche et profonde.
Parce que je suis un Juif d’origine occidentale, issu d’une famille
déjudaïsée et assimilée, et que j’ai dû effectuer mon retour à l’hébreu
tout seul, je n’ai pas tellement besoin de ces formes de dévotion
imposées d’avance, faites plutôt pour des personnes héritières d’habitudes
religieuses anciennes. C’est en cela, peut-être, que je suis poète. J’ai
un instinct formateur assez développé pour me débrouiller, pour me
donner à moi-même quelques-unes des formes d’oraison dont j’ai
vraiment besoin.
Mon désir laisse brusquement naître en moi la matière première,
et mes formes singulières se dégageront du mouvement, de la substance
phonique des mots personnels. Il y a un art de moduler, de mouler
matériellement le langage, de marteler la chaîne rythmique de mon
texte. Le but, à travers les structures du son, c’est de dégager, de faire
surgir un sens, un peu comme Claudel l’entendait, c’est-à-dire une
orientation de tout l’être. Le mot hébreu « El » indique le sens, la
direction. Elohim évoque la présence soudaine, puis l’absence du feu
dans le buisson de notre âme, le faisant luire et s’éteindre dans le creux
d’une oreille attentive au langage vivant.
Mais la véritable parole du feu, quand son message indicible est
transmis par des lèvres mortelles, c’est le silence du feu qui flambe dans
le buisson — un silence glorieux qui dévore et remplit de son
rayonnement le monde entier. C’est en faisant sortir ce feu du buisson obscur de
son âme, et en l’infléchissant vers chaque conscience individuelle, que
le poète issu d’Israël travaille. Faire lever un jour sur la terre la moisson
de lumière semée comme du sperme dans les profondeurs d’argent de
notre cerveau — selon l’expression étonnante de Rabbi Nachman de
Bratslav —, tel est le rêve de ma vie. C’est cette clarté que tout poète
Claude Vigée_multi livres.indb 38 10/07/2011 16:19:34Introduction – Littérature et judéité 39
doit extraire de la substance noire de son langage. Sinon, il n’est rien,
il ne se fait ni homme ni poète.
Qu’est-ce, alors, qu’un poète d’Israël ? C’est cet ‘Ivri, ce passeur
qui, dans son voyage incessant à travers les figures données du temps
et de l’espace du monde, décortique les formes figées par l’habitude
et jette à la poubelle les écorces, les klipoth, brise les écailles mortes
des apparences, détruit les surfaces qui emprison nent la flamme de
la vie sous les mots éteints. Il arrache aux profondeurs le trésor des
étincelles cachées.
Je retrouve ainsi par le biais de ma propre expérience, et presque
malgré moi, les termes mêmes de la Kabbale juive. Ce ne sont pas mes
mots, ce sont ceux de la tradition la plus profonde du judaïsme, celle
qui, à propos de création, parle de klipoth et de nitzotzim, d’étincelles !
Faire jaillir les étincelles du foyer enseveli en nous, le germe dont est
sorti le monde merveilleux et terrible où nous vivons, déchirer les
enveloppes, ou en créer de moins opaques, afin que ce monde, enfin, accède
à la lumière ! Sinon, il n’est pas encore vraiment le monde. Il faut donc
le faire naître de nous. Non pas l’achever, ni le faire recommener, car au
fond le monde n’a pas encore commencé... Il s’agit de le faire débuter.
Mais un vrai monde cette fois-ci, et cet enfantement se fait dans
la nuit des agonies, dans l’angoisse de l’exil, ce que j’appelle le « défilé
d’Égypte ». Dans l’élan qui m’étrangle, il n’y a pas encore de sens, il
y a juste un cri. Pourtant, à la faveur de ce cri, un chemin sera frayé.
Hors de sa mère, la nuit, « l’homme naît grâce au cri ».
Arrivé à ce point, je voudrais reprendre une idée que notre ami,
le romancier israélien Yoram Kaniouk, nous a lancée deux fois ce soir ;
c’est le rapprochement que nous faisons, à partir de la tradition juive,
entre milah et brith-milah, la parole et la circonci sion. Le peuple
d’Israël a été littéralement recréé par les dix commandements proférés au
Sinaï. La Tora est aussi la parole gravée dans la chair vive, en récusant
la séparation occidentale entre le sexe et la parole fécondante.
Le même vocable, en hébreu, désigne le mot — milah — et la
circoncision — brith-milah —, c’est-à-dire l’alliance de la coupure.
La parole qui limite et définit est en même temps une coupure sur les
lèvres, et la coupure une parole, l’incision se veut une inscription. Cette
unité, cette identité entre l’écriture abstraite et le signe buriné dans le
corps vif sous la forme de la circoncision, constitue le fondement de
la civilisation hébraïque.
— Vous avez indiqué tantôt que les sources de votre écriture
sont souvent les réminiscences de votre enfance...
Claude Vigée_multi livres.indb 39 10/07/2011 16:19:3440 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
— J’ai dit qu’il y a dans mes livres un élément biographique, des
souvenirs personnels. Mais j’ai souligné que ces souvenirs permett aient
la réfraction en moi de quelque chose qui n’est pas personnel, et qui
donne sa dynamique à la parole.
Surtout dans ma famille maternelle qui venait de la campagne,
en Alsace, subsistaient des traces enfouies, presque effacées en surface,
mais tout de même profondes. Par elles m’ont été transmises
directement les qualités spécifiques de l’être-au-monde juif, les expériences
accumulées d’une judéité terrienne, presque silencieuse, qui ne trouvait
plus de parole, qui n’avait plus la ressource du discours suivi. Il ne
lui restait que celles des gestes, du refus ou de l’élan ; cela, j’en ai
pleinement hérité...
Dans les années quarante, comme tout le monde, mais peut-être
avec un peu plus de conscience, et en tirant de mon expérience pratique
des conséquences plus lucides, j’ai découvert que ce qui m’arrivait était,
à ma mesure, la parabole individuelle de tout le destin juif. Je choisis
ensuite de me familiariser avec lui par l’étude, et en allant vivre en
Israël, il y a vingt et un ans. J’ai constaté que ma propre aventure était
une micro-allégorie du devenir collectif de ce peuple singulier auquel
j’appartenais, et que j’avais rejoint dans ma misère solitaire au moment
de sa plus grande détresse.
Nous nous sommes tous retrouvés, acculés, le dos au mur, «
traqués, coincés », dans le boyau souterrain de notre histoire exilique.
Telle a été ma vie.
Et c’est à travers l’épreuve que, par une espèce de
reconnaissance intérieure, j’ai « refait le joint ». Vous me posiez la question du
lien entre l’assimilation et la conquête de l’identité juive. Celle-ci se
tisse quotidiennement, en la vivant dans notre propre chair, les yeux
ouverts sur soi et sur autrui, en faisant l’effort d’apprendre l’hébreu,
d’aller en Israël, d’assumer autant que possible, pour un descendant
de Juifs français assimilés, un vaste héritage englouti, un savoir oublié
au fond des puits de l’exil qui avaient été remplis de pierres mortes
depuis tant de générations.
En d’autres termes, ce dur retour à soi-même, il faut le vouloir,
et être prêt à en payer le prix...
Je finirai par une anecdote personnelle : le célèbre sociologue
Georges Friedmann, juif ultra-assimilé, auteur de l’ouvrage Fin du
peuple juif ? (1965), était venu pour la première fois de sa vie faire une
visite d’études en Israël, en 1963. J’y habitais depuis quatre ans déjà,
et comme il ignorait l’hébreu et ne connaissait pas grand monde à
Claude Vigée_multi livres.indb 40 10/07/2011 16:19:35Introduction – Littérature et judéité 41
Jérusalem, je lui ai servi un jour de guide. Je l’ai donc promené à travers
la Jérusalem divisée de l’époque.
Le mont Sion, c’était alors la frontière de l’État. Du haut de la
tourelle du tombeau présumé du roi David, on pouvait contempler
une partie de la mosquée d’Omar. Bref, le mont du Temple ne se
découvrait alors aux regards téméraires que sur la petite passerelle
circulaire attachée au sommet du minaret. On risquait évidemment
de recevoir des coups de fusil en s’y attardant un peu trop longtemps.
Les gardes de la légion arabe jordanienne veillaient à vingt mètres de
là, de l’autre côté des barbelés qui partageaient en deux le mont Sion.
C’était justement la fête de Chavouoth, en juin 1963. Les Juifs
sépharades la célébraient par un grand pèlerinage au mont Sion. Une
multitude de fidèles, venus en grande pompe de tous les coins d’Israël
en portant des rouleaux de Sépher-Tora, des sistres, des flûtes et des
tambours, débarqua sur le quai unique de la petite gare turque de
Jérusalem, qui ressemble à celles jadis construites sous Bismarck en
Allemagne.
À cette époque beaucoup de Juifs orientaux portaient encore
leurs habits de fête d’origine, caftans de soie d’or brodée, ou
djellabas blanches ; les femmes kurdes étaient parées de guêtres rouges et
vertes, c’était magnifique ! En procession, musique en tête, ils étaient
montés là-haut « pour faire la nouba » au mont Sion. Des centaines
de pèlerins y passaient la nuit sous la tente. Ils faisaient cuire en plein
air des omelettes algériennes, rôtir des brochettes de mouton ou des
rates farcies sur les feux de bois.
Je promène Georges Friedmann ébahi, et vaguement
embarrassé, au milieu de ces réjouissances populaires. Je le fais grimper au
sommet du mont Sion par le vieil escalier abrupt et inégal, datant de
l’époque des sultans ottomans, où l’on risquait de se rompre le cou. Un
seul faux pas, on dégringolait jusqu’au bas du mont Sion, en plein dans
la Géhenne ! C’est par là que montait le cortège des joyeux pèlerins,
le long du remblai.
Georges Friedmann, intellectuel juif, parisien d’origine russe,
professeur à la Sorbonne, célèbre sociologue, était venu regarder ce
caravansérail d’un œil critique et gêné, qui se désirait étranger à un tel
spectacle.
Tout à coup, mon compagnon, qui savait bien qui j’étais, me
demanda à brûle-pourpoint : « Dites-moi, Claude Vigée, je vous
connais un peu, ainsi que votre famille. Qu’est-ce que vous avez à faire
avec tout ça ? » C’était vraiment le discours du tentateur. « En quoi
ce monde-là vous concerne-t-il, pourquoi êtes-vous ici, à Jérusalem ?
Claude Vigée_multi livres.indb 41 10/07/2011 16:19:3542 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
Fondamentalement, vous n’avez rien de commun avec tous ces
genslà ».
2Ces gens-là, c’était « amkha » , la multitude de Juifs orientaux
qui battaient du tambour, dansaient, jouaient de la flûte, man geaient,
dormaient sous la tente, renouant avec la tradition antique du
pèlerinage sur le mont Sion, de nouveau rendu possible après deux mille ans
d’exil et de souffrances sans nom. C’était pour me faire avouer : « Oui,
c’est vrai au fond, comme vous-même je ne me sens aucune affinité avec
ce peuple arriéré que je viens inspecter en observateur froid et détaché.
À mes yeux aussi, tout cela est forcé, théâtral, artificiel ».
Alors je lui ai répondu : « En effet, ma grand-mère Sarah en
Alsace n’émettait aucun youyou strident, elle ne faisait pas la danse du
ventre en l’honneur du saint roi David, comme ces opulentes dames
marocaines en pantalons bouffants, pourpres et jaunes. Par contre, elle
savait préparer d’excellentes carpes vertes à la juive, en sauce à l’ail
persillée, mijotées à l’alsacienne, et des crèmes au vin blanc capiteuses,
avec une divine tarte aux amandes faite de farine de pain azyme en
l’honneur de la Pâque. Elle ne parlait pas l’arabe, mais le judéo-alsacien.
Ce que vous dites est vrai en apparence, mais vous oubliez ces facteurs
décisifs : la mémoire, la bonne volonté, la tendresse et le désir. Arrivé
il y a trois ou quatre ans à Jérusalem, je veux me sentir à l’unisson, en
état de grâce, en union d’amour avec ces tribus juives. Je veux avoir
avec elles un rapport chaleureux de reconnaissance mutuelle, et vous,
vous ne le voulez pas. C’est toute la différence entre vous et moi ».
Inutile de préciser que ma réponse a jeté un froid ! Mais c’est le
fond de l’affaire : il faut vouloir tout cela, pour qu’il y ait une affinité,
des liens. C’est en le voulant que j’ai réussi à amorcer mon
retournement intérieur ! À la base de tout acte décisif vibre le désir, s’insère le
don joyeux de son propre être.
Il ne faut pas attendre la tombée de la manne céleste, mais
donner d’abord de soi. Apparemment la vertu de tendresse et de
charité (“hésè”) ne fait pas partie des attributs mentaux d’un sociologue
parisien sérieux. Il lui préfère cette dureté rigoureuse qui sépare ou
distingue les objets, nous éloignant absolument d’autrui, et amenant
sur nous, en réponse au nôtre, le sévère jugement d’en haut — la
rétribution de la « midat-ha-dîne ». Au lieu de se mettre dans la situation du
mekabel, du « recevant », qui toujours tend la main, mieux vaut tenter
de s’emparer de la chose rêvée en s’y adonnant soi-même tout entier,
2. « Ton peuple », au sens de populace peu raffinée.
Claude Vigée_multi livres.indb 42 10/07/2011 16:19:35Introduction – Littérature et judéité 43
et non seulement dans l’espoir du salaire, même s’il est mérité. Je me
suis donc finalement risqué et retrouvé moi-même.
À ma grande surprise, j’ai découvert que ce destin, qui était
d’abord pour moi une aventure individuelle, — les exils et les guerres
d’un homme né en 1921 puis jeté, dans les années quarante, sur les
routes de l’exil ou de la perdition —, correspondait à ce que Kaniouk
appelle le « mythe juif ». Cela est chose vécue, tout simplement. Mais
il faut la choisir pour la vivre. C’est une lutte quotidienne avec l’espace
autre qui déjà m’engloutit, un effort de tous les moments, l’élan d’une
vie entière.
Je reviendrai maintenant au problème de l’écrivain. Pour que ma
parole poétique, dans l’idiome exilique reçu de l’étranger, ne demeure
pas une langue morte, il faut lui donner mon souffle de vie, il faut
l’animer de ma propre âme juive. Sinon l’espace linguistique, dont
parlent savamment les philologues, nous absor bera et nous
immobilisera totalement.
Par son histoire, celle de sa littérature, le français est un langage
excessivement spatialisé, un outil de précision, formel, poli, usiné. Il
tend à vous transformer en un cristal de roche clair et clos sur lui-même,
à la fois trop limpide, et sans vraie transparence spirituelle. Nous ne
pouvons nier, ni rejeter, la réalité structurale si contraignante de l’œuvre
écrite en français. Nous ne pouvons pas dire : nous ne vivrons pas dans
cet espace, ce serait là une absurdité.
La langue écrite ou l’espace, notre problème c’est d’y demeurer,
de les rendre pulsants, de les restituer, dans notre voix qui parle, au
profond flux temporel.
Pour écrire une œuvre vivante dans une langue de la Diaspora,
il faut se vouer à cette langue, tout en livrant un combat acharné à
l’héritage de la culture aliénante, qui nous est imposée dans les lycées,
les universités et les mass media. Il s’agit de lutter contre ces pesanteurs
mortelles pour s’en débarrasser, mais sans pour autant se réduire à
l’impuissance, sans se condamner à l’absence de la parole. Là est la
difficulté. Il est aussi aisé de faire le singe devant la culture ambiante
de la Diaspora que de se taire en elle, et de dire pieusement : « Vanité
des vanités, tout est vanité ».
Nous devons lutter sur ces deux fronts en même temps, susciter
au milieu des ruines une parole vivante, qui porte vers l’avant le feu
premier enseveli en nous, que nous voulons dégager des puits de l’exil,
Claude Vigée_multi livres.indb 43 10/07/2011 16:19:3544 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
bouchés par les alluvions de cendres. C’est là notre tâche de chaque
3jour .
Le poète juif, dans la Diaspora comme en Israël, se sait l’ouvrier
de la transformation par laquelle une parole vive rejaillira de ce monde
étouffant, nous permettant de respirer, de chanter et de rire ensemble
dans l’instant futur.
3. « Car la sainteté doit sortir du profane. Ainsi en est-il du fruit : tant qu’il n’est
point achevé, il est protégé par une enveloppe. Lorsque le fruit est arrivé
à sa parfaite maturité, l’enveloppe éclate sous sa poussée... C’est la raison
pour laquelle Moïse a été élevé dans la maison du Pharaon ». (Le Maharal
de Prague, Gvouroth-Hashem, XVIII).
Claude Vigée_multi livres.indb 44 10/07/2011 16:19:35Première Partie
À l’encontre :
Critique de l’idéalisme occidental
Claude Vigée_multi livres.indb 45 10/07/2011 16:19:36Claude Vigée_multi livres.indb 46 10/07/2011 16:19:36La sensibilité janséniste
et l’individualisme classique
Dans un si grand revers, que vous
reste-t-il ? Moi, moi, dis-je, et c’est
assez.
Corneille, Médée
En un mot le moi a deux qualités. Il
est injuste en soi en ce qu’il se fait
centre de tout. Il est incommode
aux autres en ce qu’il veut les
asservir, car chaque moi est l’ennemi
et voudrait être le tyran de tous les
autres.
PasCal, Pensées
Claude Vigée_multi livres.indb 47 10/07/2011 16:19:36Claude Vigée_multi livres.indb 48 10/07/2011 16:19:36I
Pascal et les Idolâtres
oute la littérature du Grand Siècle est issue du conflit entre deux Tconceptions de la nature de l’homme, et de sa situation dans l’ordre
des grandeurs morales, que Pascal résume dans une Pensée célèbre :
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ; on le sait en
mille choses. Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement et
soi-même naturellement, selon qu’il s’y adonne, et il se durcit contre
l’un ou l’autre à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre ;
1est-ce par raison que vous vous aimez ? (Pensées, 423) .
Pascal entend évidemment condamner le cœur qui choisit de
s’aimer soi-même, celui qui fonde sa vérité et le projet entier de son
existence sur son propre moi, quelles que soient les raisons, d’ordre
au fond tout passionnel, qu’il invoque à cet effet :
Le moi est haïssable. Vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez point
pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable. (Pensées, 597).
Pascal stigmatise le recours à la raison qu’effectuent ses
ennemis humanistes, précieux ou cartésiens, pour justifier et voiler leur
amour-propre : la raison qui s’érige ainsi en cause première et en excuse
d’elle-même n’est encore que complaisance envers soi, peut-être la pire
de toute, parce que la mieux cachée sous des dehors impersonnels. À
l’abri de la raison toute-puissante, règne l’orgueil, la passion dévorante
de soi-même. Voilà le péché capital, celui par l’effet duquel Dieu est
exclu du cœur épris de soi seul :
1. Œuvres, coll. l’Intégrale, Le Seuil, 1963. La numérotation adoptée est celle
de Lafuma (1948) — qui se fonde sur les premiers classements de Pascal,
indiqués par la Copie 9203.
Claude Vigée_multi livres.indb 49 10/07/2011 16:19:3650 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que
soi et de ne considérer que soi. (Pensées, 978).
Aux yeux de Pascal, comme à ceux de tous les jansénistes, le choix
de l’homme par lui-même est en effet celui du néant ; loin d’accorder à « ce
moi humain » la moindre estime, la moindre grandeur, il y discerne toute
la bassesse de la condition animale, qui est celle de la créature déchue :
...Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime
ne soit plein de défauts et de misères... ; il veut être l’objet de l’amour
et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que
leur aversion et leur mépris... (Pensées, 978).
On ne saurait être plus sévère dans son jugement que Pascal
décriant la valeur naturelle de la personnalité humaine :
L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie,
et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise
la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si
éloignées de la justice et de la vérité, ont une racine naturelle dans son
cœur. (Pensées, 978).
À l’instar de Pascal, les moralistes mondains influencés par le
jansénisme, tels La Rochefoucauld, étendent à l’amour de l’homme pour
autrui la suspicion que jette sur l’amour-propre l’auteur des Pensées. « Il
n’y a point de passion où l’amour de soi-même règne si puissamment que
dans l’amour, et l’on est souvent plus disposé à sacrifier le repos de ce
qu’on aime qu’à perdre le sien », lisons-nous dans le livre des Maximes.
Anathémisant ainsi l’amour-propre et l’amour d’autrui, qui n’en
serait qu’une métamorphose, les écrivains d’obédience janséniste ne visaient
pas simplement des vérités d’ordre général touchant à l’âme humaine :
leur dénigrement systématique de la « gloire » personnelle était dirigé
contre une éthique précise, une table des valeurs qui dominait encore,
de leur temps, une grande partie de la société française, et qui avait régné
en maîtresse dans la littérature jusqu’au début du règne de Louis XIV.
C’est contre l’idéologie noble, l’idolâtrie du moi héroïque, parfait,
généreux, aimant et conquérant, qui caractérise la première partie du
Grand Siècle, et s’épanouit dans les romans précieux, autant que dans le
théâtre de Corneille, que les jansénistes montent leur machine infernale.
Ils n’auront de cesse qu’ils n’aient dénoncé la fausse idole et confondu ses
adorateurs, mettant à nu la véritable nature de ce moi souverain sur lequel
Descartes fondait sa pensée et son être même. « Que le cœur de l’homme
est creux et plein d’ordures » (Pensées, 139) — dans ces mots terribles
Pascal résume l’imposture d’une morale optimiste, orgueilleusement
centrée sur l’homme et enracinée dans ce qu’il appelle sa concupiscence.
Claude Vigée_multi livres.indb 50 10/07/2011 16:19:37À l’encontre : Critique de l’idéalisme occidental 51
II
Le moi héroïque
Passons rapidement en revue les traits de cette morale noble,
individualiste et présomptueuse contre laquelle s’acharnent, après Pascal, tous
eles grands écrivains de la seconde partie du XVII siècle. Elle est
l’héritage de l’idéal chevaleresque renforcé à la Renaissance par l’exaltation
de la virtù, de la dignité et de la puissance naturelles de l’homme, que
transmit jusqu’à nous la tradition de l’Antiquité païenne.
Des deux amours dont parle Pascal dans la Pensée citée plus
haut, c’est sur l’amour de soi-même que s’arrête tout naturellement le
choix de cette morale aristocratique ; elle exalte le moi, et édifie sur
lui toutes ses valeurs, confondues dans un terme unique et révélateur :
« la gloire ».
Loin d’y voir la répression, par la volonté morale, de la nature
et de l’instinct agressif qui pousse l’homme à affirmer son désir de
puissance personnelle, il faut au contraire discerner, à sa base, l’élan
irrésistible de la passion du moi ; la volonté cartésienne, comme la
raison, et la maîtrise de soi stoïque des héros cornéliens, n’en seront
que les instruments ou les modalités. L’orgueil personnel ici devient la
pierre angulaire de l’édifice moral : c’est lui qui fonde toutes les vertus,
leur donne leur éclat et leur authenticité.
L’orgueil féodal, dont la superbe cornélienne est issue, ne
s’épanouit pas dans l’abnégation, l’ascèse radicale des passions que
prône le christianisme, mais au contraire dans l’affirmation du moi :
non seulement Nicomède, mais la plupart des héros cornéliens font
2« d’une tragédie entière un hymne du Héros à lui-même » . Comme
Pascal avant lui, Racine a très bien compris à quelle tentation cédaient
les partisans de cette morale impie, toute mondaine. Elle tendait à
faire, de l’homme de l’orgueil heureux, quelque chose de plus qu’un
homme, sans autre aide que l’image idéale qu’il concevait de lui-même,
le mirage de sa propre gloire.
Dans ce culte de l’orgueil, l’intelligence, la raison, la volonté, la
modération, l’esprit de sacrifice même ont leur place, comme l’a bien
montré Paul Bénichou dans son étude sur « Le Héros cornélien » :
« On a cru que la volonté et la raison cornélienne étaient dirigées
contre le moi, alors que leur fonction est au contraire de lui assurer en
2. Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, N.R.F., 1948, réédition Folio, 1988.
Claude Vigée_multi livres.indb 51 10/07/2011 16:19:3752 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
toutes circonstances un triomphe certain. Ce n’est qu’en apparence
un sacrifice, que celui par lequel un désir s’efface devant un autre, à la
fois plus puissant et plus noble... Tout l’humanisme aristocratique va
dans ce sens » (id). Cette clef du théâtre cornélien nous révèlera aussi
bien un des secrets de la Princesse de Clèves : il y aura une « sagesse de
l’orgueil », une « raison de l’orgueil », par lesquelles le moi, même s’il
est acculé à l’échec par les forces de l’instant, « ne cède pas proprement
à la nécessité, il s’en libère plutôt, et résout d’avance, à sa gloire, le
problème de ses relations avec le monde » (id).
Ainsi, dans le Cid, acte III, sc. 4, Rodrigue explique à Chimène
pourquoi « il a dû venger son honneur en considération même de son
amour, et non pas aux dépens de cet amour... C’est pour conserver
l’amour intact qu’il lui a préféré le devoir » (id.) :
Qui m’aima généreux me haïrait infâme...
De même qu’elle sait s’imposer des freins pour se garder de
déchoir et persévérer dans son être noble, la morale de l’orgueil ne saurait
s’assouvir simplement dans le succès brutal ou la jouissance immédiate :
« une nécessité intérieure la pousse à se développer dans un sens idéal.
Cette nécessité, écrit Paul Bénichou, dérive de l’inquiétude même du
moi devant le fait inévitable du malheur et de l’échec... Il faut, pour
se mettre d’avance, et quoi qu’il advienne, à l’abri de l’humiliation,
que l’orgueil se désolidarise de l’univers ennemi, qu’il s’attache à des
victoires idéales plus précieuses que le succès matériel... On pourrait
presque définir par cette démarche la nature même de l’orgueil ».
Nous tenons ici une autre clef qui nous permettra de comprendre
le sens du renoncement de la princesse de Clèves. L’amour est un
domaine périlleux où, comme la noblesse d’épée en guerre, « le désastre
menace toujours » la femme qui est à la merci de celui qu’elle aime.
Même envisagée dans ses aspects idéaux (sa propension au sacrifice
et au renoncement, encore enracinée dans l’attachement du moi), la
morale mondaine que dénoncent les jansénistes est aux antipodes de
l’humilité chrétienne. « Si l’orgueil est pour le christianisme la racine
même du péché, écrit Paul Bénichou, le propre de la morale noble est
au contraire que l’orgueil et le sublime y soient presque indiscernables.
Morale de la nature, morale de l’idéal, elle est à la fois l’une et l’autre,
parce qu’elle postule l’existence d’êtres naturellement situés au-dessus
de la nature, hommes par l’orgueil et, par l’orgueil, supérieurs au
commun des hommes ». Ainsi s’explique la dernière phrase de la Princesse
de Clèves : « et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu
inimitables ». Pour Corneille comme pour les Précieux et Madame de
Claude Vigée_multi livres.indb 52 10/07/2011 16:19:37À l’encontre : Critique de l’idéalisme occidental 53
Lafayette, le moi « vise à s’affirmer supérieur au destin, à conquérir la
liberté de haute lutte » (P. Bénichou, op. cit.). Dans cette conception,
fût-ce au prix de synthèses forcées ou irréelles, dont les exemples se
retrouvent et dans le théâtre cornélien et dans le roman de Madame de
Lafayette, on postule « une concordance possible... entre l’exaltation
du moi et de la vertu... Le moi s’affirme, et s’épure en même temps
dans le sens du bien » (ibid.).
III
La haine du moi
Rien de plus contraire à l’exaltation de la passion et de la grandeur du
moi confondues dans un mouvement constant vers le bien et le sublime
qui fait de l’honneur un dieu — que la morale janséniste ! Par-delà ses
visées proprement théologiques, c’est cet idéalisme optimiste et
présomptueux que le jansénisme dénonce comme une illusion criminelle.
« La théologie janséniste est destinée à écraser... toute forme de vertu
ou de grandeur suspecte de pactiser avec la nature et avec l’instinct »,
même si cette vertu prend la forme du stoïcisme, lequel apparaissait
comme une apothéose philosophique de l’orgueil.
Les jansénistes entreprennent donc une véritable démolition du
héros ; l’homme selon eux ne se reconnaît que dans le sentiment de sa
chute et de son impuissance : « La grandeur de l’homme est grande,
écrit Pascal, en ce qu’il se connaît misérable » (Pensées, 114).
La condition de l’homme n’est pas noble, mais basse et vile,
comme celle de toutes les créatures naturelles, il vit dans le domaine
de la nécessité brute dont seule la grâce efficace venue d’En Haut
pourrait le tirer. L’usage de la raison ne sert à l’homme qu’à dissimuler
à ses propres yeux comme à ceux de ses semblables la honte de son
état déchu.
Selon Pascal, contempteur de l’optimisme cartésien, « l’intellect,
de serviteur conscient de la gloire, devient l’instrument aveugle de
l’égoïsme » (P. Bénichou, op. cit.). La vanité caractérise donc toutes
les activités de l’homme, fors celle qui le pousse à se défendre de
soimême, source de tous ses maux, afin d’aimer Dieu seul. Le jansénisme
oppose donc radicalement le domaine de la grâce à celui de l’existence
terrestre. À l’égard des choses de ce monde « il apparaît surtout », écrit
Bénichou « comme une forme aiguë de la négation ». Cet auteur insiste
Claude Vigée_multi livres.indb 53 10/07/2011 16:19:3854 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
avec raison sur « la tournure volontiers agressive que prend chez lui la
négation des valeurs terrestres, de la justice humaine notamment, et de
l’autorité. Il a existé sur ce point une sorte de nihilisme janséniste qui
ne reconnaît dans la société qu’un seul principe d’ordre et d’unité : la
force brute, à laquelle l’âme pascalienne se soumet en la méprisant et
sans cultiver l’espoir sacrilège d’un progrès vers la justice ». Cette
dernière est en effet impensable à des esprits jansénistes qui proclament la
corruption radicale de l’espèce humaine et fondent sur la connaissance
de cet état corrompu l’essentiel de leur théologie.
Claude Vigée_multi livres.indb 54 10/07/2011 16:19:38L’ Existentialisme faustien
eet la poésie française du XIX siècle
Et mon coeur s’effraya d’envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l’abîme béant...
(Baudelaire).
a vague existentialiste a déferlé sur la France littéraire de l’après-Lguerre avec une énergie et une soudaineté telles qu’un public mal
préparé à soutenir cet assaut subit ne crut y voir qu’une mode
passagère, pareille à celle des jeunes gens zazous et des coiffures à la
Pompadour. On ne niera plus aujourd’hui que ce mouvement se place au
centre de la vie contemporaine et qu’il reflète le tourment de l’homme
moderne : il n’a pu surgir du présent immédiat comme un champignon
qui pousse dans une nuit pluvieuse.
En réalité l’éclosion et la vogue de l’école sartrienne furent
préparées au cours d’un long siècle d’histoire littéraire. C’est cette
préparation psychologique souterraine qui permit à l’existentialisme
formel, un système abstrus à la terminologie rebutante, de s’affirmer
soudain avec une telle autorité dans la vie littéraire de notre temps.
Notre essai ne prétend guère épuiser une matière si vaste et
si complexe. En nous proposant brièvement ce rapprochement entre
l’existentialisme et la poésie du siècle dernier, il nous faut faire
plusieurs réserves préalables : ce n’est là voir qu’un aspect entre plusieurs,
qui caractérisent également cette poésie, et divergent évidemment de
l’état d’esprit existentiel. Il y a dans l’oeuvre romantique et
post-romantique un panthéisme brûlant, un penchant à la plainte élégiaque,
aux consolations faciles, au dolorisme de salon, une exaltation de la
solitude et de l’égoïsme orgueilleux qui sont aux antipodes du
mouvement contemporain auquel nous le comparons. Il s’agit ici d’une
Claude Vigée_multi livres.indb 55 10/07/2011 16:19:3856 Rêver d’écrire le temps, de la forme à l’informe
einterprétation partielle de la poésie du XIX siècle, et non d’une thèse
par laquelle on prétendrait tout expliquer. Seuls certains traits de cette
littérature peuvent être ramenés à notre projet d’étude. Mais ceux-ci
nous paraissent peu niables et méritent d’être examinés sous l’angle
que nous avons choisi.
Nous tenterons de définir le type de l’homme moderne
qu’inecarne Goethe dans son Faust à la fin du XVIII siècle. Ayant situé les
origines principales de la sensibilité existentielle, on peut en suivre la
etrace dans la poésie française du romantisme au début du XX siècle.
Nous espérons montrer que ce mouvement a poussé des racines
lointaines dans l’imagination occidentale et dans la littérature poétique, qui
exprime mieux que toute autre notre conception de l’homme.
Loin d’être aujourd’hui l’expression d’une âme nouvelle, il
constitue l’aboutissement assez prosaïque d’un courant de pensée et
d’une manière de sentir peut-être dépassés à l’heure même où il connaît
son plus grand triomphe dans le siècle. Il répond sans doute à une
nécessité profondément ancrée dans l’évolution récente de la culture
européenne. La tendance existentielle y apparaît depuis deux siècles
comme un élément permanent et majeur. C’est donc là un facteur
de grande portée historique et morale dont il convient de noter les
multiples effets. Vers 1775 ceux-ci se cristallisèrent pour la première
fois autour d’un nom qui allait devenir synonyme de l’homme nouveau.
Au seuil de l’époque moderne se dresse un personnage qui la
préfigure tout entière. Cet étrange prophète sans Dieu, c’est le Faust
de Goethe qui influença la littérature capitale des deux derniers siècles
dans tous les pays d’Europe. « Le personnage de Faust et celui de son
affreux compère, écrit Valéry dans la Préface de Mon Faust, ont droit à
toutes les réincarnations ». En effet, le destin de l’individu se confond
avec celui du sombre magicien allemand.
Au premier acte du drame, écrit à la même époque que Werther,
nous trouvons le vieux Faust dans sa chambre d’étude, revenu de toutes
croyances, détaché de la foi naïve qui lie encore ses contemporains au
grand mythe de la catholicité, détaché de lui-même enfin, et prêt à
abjurer sa propre personnalité à l’intérieur de laquelle il étouffe.
Cherchant une solution au problème de l’existence dont
l’absurdité le tourmente, il renie la conception traditionnelle du platonisme
selon laquelle le Verbe, l’Idée ou l’Énergie — les divers modes par
quoi se révèle l’essence — seraient à l’origine du monde humain. Et il
traduit à sa manière le texte de l’évangile selon saint Jean. « Im Anfang
war die Tat ». La réalité ne prend racine que dans l’action.
Claude Vigée_multi livres.indb 56 10/07/2011 16:19:38À l’encontre : Critique de l’idéalisme occidental 57
Flétrissant tout espoir comme une folie, faisant appel à notre
seule volonté et à notre sens de la responsabilité personnelle, Voltaire
avait souligné déjà dans une version corrigée du Poème sur le Désastre
de Lisbonne (1756) et dans Candide (1759) l’inutilité pour l’homme de
compter sur Dieu ou sur la nature. Le tendre amant Candide apprend
à ses dépens que l’on ne peut s’accrocher à rien, que l’amour même est
un leurre grotesque, et que le meilleur des mondes possibles est celui
que l’on se crée à la sueur de son front. Si, comme l’enseigne le derviche
voltairien, Dieu se préoccupe autant de l’homme que le Grand-Turc
des souris qui infes tent ses galères, nous ne pouvons répondre à
l’absence divine que par le retour à nous-mêmes et par le défi.
Tel est le sens du Prométhée, que composa Goethe en automne
1774, et qui répercute le motif faustien. Vivre, pour l’homme
prométhéen, c’est, selon l’expression d’Oswald Spen gler, « se lancer à la
conquête de l’espace infini ». Voilà ce que postule Faust à l’instant
où il brise les fers d’une vie égocentrique et purement introspective
pour embrasser une réa lité plus vaste. La crise centrale de la vie de
Goethe fut l’abandon du « culte du moi » énervant des romantiques.
Au « Sturm und Drang » sans issue, aux souffrances du jeune Werther
et du vieux Faust, tous deux acculés au suicide, s’oppose la quête d’une
existence ancrée dans celle de la collectivité humaine et greffée par cette
médiation sur l’arbre cosmique.
Les poèmes des années 1780, notamment Frontières de
l’Humanité et Le Divin, montrent assez bien l’évolution qu’a subie le
Goethe prométhéen de 1774. Dans le drame de Torquato Tasso (1789),
les deux types s’opposent encore sous le nom d’Antonio et de Tasso.
Gœthe nous apparaît alors comme un Janus bifrons dans la tête duquel
les deux contraires tentent de se fondre. Cette transformation radicale
s’exprime un peu plus tard dans la septième Élégie Romaine :
... je me souviens des temps
Où le jour gris du Nord là-bas m’emprisonnait.
Le ciel s’inclinait trouble et lourd sur mes cheveux,
Sans forme ni couleur le monde s’étalait autour de l’être las,
Et sur moi-même je sombrais en contemplation muette
Pour épier les chemins obscurs de mon esprit inapaisé.
Maintenant sur mon front un ciel plus clair rayonne ;
Phoebus, le dieu, conjure formes et couleurs...
Faust ne réalisera sa vision de l’unité qu’au terme de sa vie
nouvelle, après avoir purifié son cœur au cours d’un long pèlerinage
terrestre. Il sera tout à fait guéri à ce moment-là de la « maladie
romantique » que combattait Goethe. Il rompra avec l’idéologie du moi
Claude Vigée_multi livres.indb 57 10/07/2011 16:19:39