Révision du procès Lesurques devant l'opinion publique

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Dentu (Paris). 1869. Lesurques. In-8 °.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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RÉVISION DU PROCÈS LESURQUES
DEVANT L'OPINION PUBLIQUE.
----
RÉVISION
DU
PROCES LESURQUES
DEVANT
L'OPINION PUBLIQUE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLEANS.
1869.
RÉVISION
DU
PftOfiÇS LESURQUES
DEVANT
•– INION PUBLIQUE.
iINION PUBLIQUE.
-
La révision de ce procès devant la justice est désor-
mais irrévocablement impossible.
Ainsi l'a décidé la Cour suprême, qui, investie, par
une loi récente, de pouvoirs nouveaux pour le cas d'in-
conciliabilité de deux arrêts en matière pénale, n'a pas
cru devoir appliquer à la cause si intéressante de Le-
surques la jurisprudence constante par elle suivie, jus-
qu'à ce jour, dans d'autres procès de même espèce.
G
Mais la révision, devant l'opinion publique, est tou-
jours possible et réservée, comme l'a reconnu lui-même
le magistrat éminent qui a le plus contribué, peut-être,
à faire refuser par la Cour de cassation, à la dernière
héritière du condamné, la révision judiciaire.
C'est donc à l'opinion publique que, sans aucune at-
tache quelconque avec la famille Lesurques, et dans le
seul intérêt de la vérité, nous nous adressons aujour-
d'hui, pour mettre sous sa sauvegarde l'honneur d'un
homme dont l'innocence nous paraît incontestable.
Les faits de cette cause tristement célèbre sont
connus.
Nous n'en rappellerons que ce qui sera strictement
nécessaire pour l'intelligence de la question telle
qu'elle se présente aujourd'hui, en y ajoutant seulement
les observations qui peuvent préparer les moyens de la
résoudre.
Ce que nous dirons, du reste, de ces faits ne sera
que le résumé de ceux analysés avec la plus scrupu-
leuse exactitude dans le rapport fait à la Cour de cas-
- 7 -
sation par le digne et savant magistrat criminaliste M.
Faustin Hélie, qui, profondément pénétré de l'étude de
tous ces faits, ne dissimulait pas à la Cour la convic-
tion qui en était résultée pour lui de l'innocence de Le-
surques.
Pourquoi faut-il qu'en sa qualité de rapporteur, ce
magistrat n'ait pas aussi pu, dans ce même rapport,
donner ouvertement son avis sur la question de droit,
si inséparablement liée à la question de fait ?
Ce qui résulte de l'instruction et des débats du
procès de Lesurques en l'an IV , comme de l'ensemble
des autres procès ultérieurs ,
C'est : 4° que, le 8 floréal an IV (27 avril 1796), la
malle-poste de Paris à Lyon fut attaquée et pillée entre
8 et 9 heures du soir, au lieu dit le Closeau, entre Lieur-
saint et Melun, le courrier et le postillon assassinés ; les
espèces et valeurs volées ont été plus tard reconnues s'é-
lever à 74,576 francs, valeur réelle.
Sur le lieu du crime, on trouva, le lendemain matin,
la voiture abandonnée avec un seul de ses chevaux, et,
entre autres objets, un sabre ensanglanté et un éperon
argenté.
8
20 Que ce même jour, 8 floréal, quatre hommes à
cheval avaient été vus par de nombreux témoins, allant
vers Melun ; ces hommes s'étaient arrêtés à Montgeron,
dans une auberge (celle d'une dame Evrard), où ils
avaient dîné, puis étaient allés prendre le café chez un
limonadier voisin (le sieur Chatelain). Partis vers
quatre heures de Montgeron et arrivés à Lieursaint, ils
étaient descendus dans le cabaret des époux Cham-
peaux, où ils avaient bu ; enfin, après s'être promenés
à pied dans le village, ils avaient repris, vers 7 heures
1/2, la route de Melun, et avaient été vus encore à peu
de distance de Lieursaint, marchant au petit pas de
leurs chevaux et très-lentement.
Ces quatre hommes n'avaient pas été vus plus loin ;
ils devaient donc être les auteurs du crime.
3o Que dans la malle-poste était parti avec le cour-
rier un voyageur que l'on n'avait pas retrouvé, et qui,
par conséquent, devait être le complice des quatre ca-
valiers.
40 Enfin que, le lendemain matin, cinq hommes à
cheval (le cheval du postillon avait servi à l'un d'eux)
avaient été vus à Villeneuve-Saint-Georges , vers
5 heures du matin, et à la barrière de Charenton
9
vers 5 heures 1 j% allant grand train et rentrant dans
Paris.
Le crime avait donc été commis par cinq personnes.
Le premier des cinq assassins dont on découvrit la
trace, le nommé Courriol, dit Étienne, fut arrêté à Châ-
teau-Thierry le 20 floréal, encore nanti d'espèces et va-
leurs formant à peu près le cinquième de l'importance
totale des objets volés.
Un sieur Richard, qui l'avait recueilli à Paris le sur-
lendemain du crime, le 10 floréal; un sieur Bruer, son
commensal, qui, ainsi que Richard, l'avait accompagné
jusqu'à Bondy, lors de son départ de Paris, le 18, furent
aussi arrêtés.
Courriol, dans un premier interrogatoire, avait ra-
conté d'abord, d'une manière fort peu vraisemblable,
comment il avait été amené à conduire les quatre che-
vaux chez un aubergiste nommé Miron (le 5me cheval,
celui du postillon, avait été abandonné sur la voie
publique). Le sieur Houdry, garçon d'écurie de Miron,
appelé aussitôt par le juge, avait déclaré que Courriol
était venu reprendre les chevaux une heure après les
avoir déposés chez son maître ; Courriol avait alors
été forcé d'avouer qu'il les avait conduits, ou plutôt
-.10 -
reconduits chez un sieur Bernard, loueur de chevaux,
rue Sainte-Avoye.
Bernard, sur cette dernière déclaration, avait été
aussi arrêté.
Enfin, un cinquième personnage, un sieur Guenot,
préposé aux transports militaires à Douay, était venu
récemment à Paris, par suite d'un vol dont il avait été
victime et dont il recherchait les auteurs ; il avait logé
chez Richard, son compatriote, et il y avait encore sa
chambre et ses papiers lors de la descente faite chez
Richard par la justice.
De plus, les agents de police l'avaient trouvé, avec
Courriol, à Château-Thierry, chez un sieur Gallier,
aussi employé aux transports militaires, et cette cir-
constance, jointe à celle ci-dessus, lui avait valu d'être
ramené avec Courriol à Paris, et d'être interrogé par
M. le juge de paix Daubenton, chargé de l'instruction
de l'affaire; mais ce magistrat, sur les explications
satisfaisantes que lui avait données Guenot, l'avait
laissé libre.
Le lendemain, c'est-à-dire le 22 floréal, Lesurques
rencontre, dans Paris, Guenot, aussi son compatriote,
et, de plus, son ami. d'enfance, qu'il avait vu lors du
11-
premier séjour de ce dernier à Paris ; Guenot se ren-
dait au cabinet du juge, pour en retirer ses papiers,
que celui-ci lui avait promis, la veille, de lui rendre le
lendemain.
Guenot invite Lesurques à venir avec lui, Lesurques
l'accompagne jusqu'à la pièce qui précède le cabinet
du juge. Dans cette pièce, se trouvaient réunis les
témoins appelés par le juge pour déposer dans l'instruc-
tion contre Courriol et autres.
- Là, deux servantes, l'une de l'auberge, l'autre du
café de Montgeron, les femmes Grossetête et Santon,
croient reconnaitre Guenot et Lesurques comme ayant
fait partie du groupe des quatre cavaliers de la route
de Melun. Elles font part de leur découverte au juge,
qui, malgré ses impressions contraires, après avoir
confronté par deux fois les deux amis avec les deux
témoins, et interrogé séparément les deux nouveaux
inculpés, et sur l'insistance formelle des deux femmes,
qui affirment positivement que ce sont bien eux
qu'elles ont vu à Montgeron, met Guenot et Lesurques
en état d'arrestation.
Ce magistrat avait pu juger, à l'attitude et sur les
explications de ces deux hommes, de leur sincérité, et
-12 -
certes, dans l'état d'esprit où l'avait laissé ce singulier
incident, il n'aurait pas manqué de rechercher immé-
diatement tous les témoins qui pouvaient, à Paris,
savoir ce qui s'était passé chez le loueur Bernard,
lors du départ des quatre chevaux reconduits chez ce
dernier par Courriol le lendemain du crime; on verra
plus tard l'importance de cette recherche.
Mais il n'en put être ainsi.
Par une de ces fatalités qui abondent dans cette
affaire, l'instruction, commencée par M. Daubenton,
fut, quelques jours plus tard, annulée pour quelque
vice de forme, et l'affaire renvoyée à Melun. Dès lors,
un juge nouveau dut faire, à Melun, une instruction
nouvelle, qui ne devait naturellement s'inspirer, en
rien, de celle commencée et annulée à Paris, et qui
n'en devait conserver que le fait matériel de l'arresta-
tion des prévenus, contre qui furent décernés de nou-
veaux mandats d'arrêt, uniquement pour faire traus-
férer ces prévenus de la prison de Paris à celle de
Melun.
Aucun témoin n'est cité relativement aux cÍrGonstau-
ces du départ des quatre chevaux et des quatre cava-
liers de l'écurie de Bernard.
13 -
Le juge de Paris, M. Daubanton, a laissé un mé-
moire, qui est au dossier, comme nous l'a appris
l'honorable M. Faustin Hélie dans son rapport, mais
qui n'y était pas lors de l'instruction de Melun, par
la raison que ce mémoire est d'une date postérieïtre,
de plusieurs années, à la condamnation de Lesurques.
Et dans ce mémoire, que le digne magistrat a écrit
pour l'acquit de sa conscience, il raconte comme nous
venons de le faire, tous les faits ci-dessus et toutes les
autres circonstances de l'affaire, et il explique comment
et pourquoi il est intimement convaincu de l'innocence
de Lesurques.
Quoi qu'il en soit, après l'instruction terminée à
Melun et l'acte d'accusation dressé par le magistrat
directeur du jury de Melun, l'affaire fut portée aux
assises de Paris, où les accusés, usant du droit que la
loi kur donnait alors, avaient préféré être jugés !
L'acte d'accusation comprend d'abord :
Courriol,
Lesurques,
Bernard,
Bruer,
Et Guenot,
14
Tous cinq prévenus d'être les cinq assassins.
Un sixième accusé, Richard, est prévenu seulement
d'avoir reçu gratuitement partie des objets volés.
Contre Courriol, les charges relevées par l'acte d'ac-
cusation étaient des plus graves.
Il avait découché, la nuit du crime, du garni qu'il
occupait rue du Petit-Reposoir, et en était sorti le
surlendemain, 10 floréal, pour aller, comme on l'a vu,
prendre asile chez Richard.
Huit témoins le reconnaissaient comme ayant fait
partie des quatre cavaliers de la route de Melun.
L'un de ces témoins ajoutait ce détail accablant,
que Courriol était revenu à Lieursaint, après l'avoir
quitté avec ses compagnons, pour y reprendre son
sabre qu'il avait oublié chez le témoin, et ce témoin
reconnaissait ce sabre, qui était précisément celui
trouvé sur le lieu du crime, et qui lui avait été repré-
senté.
En présence de ces charges, Courriol se renfermait
dans une dénégation absolue !
Lesurques, Bernard, Bruer et Guenot, eux, oppo-
saient chacun un alibi.
.15-
Nous reviendrons tout-à-l'heure à Lesurques.
Bernard était positivement reconnu par un témoin ;
un autre CROYAIT le reconnaître.
Ces deux témoins se trompaient.
Il a été établi plus tard, et le rapport de M. Faustin
Hélie à la Cour de cassation constate, comme à peu
près certain, que Bernard avait bien fourni les chevaux
qui avaient servi à commettre le vol, dont il avait bien
pu être le confident, mais qu'il n'avait pris aucune
part directe à la perpétration de l'assassinat.
Quant à Bruer, trois témoins croyaient le recon-
naître.
Ils se trompaient aussi ; le rapport de M. Faustin
Hélie constate que leur erreur a été reconnue; aussi
Bruer a-t-il été acquitté !
Guenot, lui, était reconnu positivement par cinq
témoins, notamment toujours par les deux servantes de
Montgeron, qui avaient aussi reconnu Lesurques.
Tous cinq se trompaient encore ; M. Faustin Hélie
le reconnaît et le constate dans son rapport ; Guenot,
d'ailleurs, a prouvé son alibi, et a été acquitté.
Nous arrivons à Lesurques : Les charges invoquées
contre lui étaient presque aussi graves que celles qui
pesaient sur Courriol.
- 16 -
L'accusation produisait d'abord contre lui, une lettre
du Commissaire du pouvoir exécutif près la munici-
palité de Douai, qui le montrait sous un jour peu
favorable, sous le rapport des mœurs, et comme en
voie de dissiper ce qu'il avait pu amasser dans son
pays.
D'un autre côté, sept témoins le reconnaissaient
très-positivement comme l'un des quatre cavaliers ;
ils l'avaient vu, à plusieurs moments de la journée du
8 floréal, soit à Montgeron, soit à Lieursaint, et sur
divers points de la route. Trois d'entre eux, dont
Champeaux, le cabaretier de Lieursaint, et sa femme,
avaient remarqué qu'il avait des éperons argentés à
ressorts, et ils ajoutaient, le premier, qu'il les mon-
trait à Guenot en lui en vantant les avantages ; les
époux Champeaux, que, l'un de ses éperons s'étant
trouvé cassé, Lesurques l'avait raccommodé dans la
maison avec du gros fil blanc que lui avait donné la
femme Champeaux, et c'était ce même éperon qui
avait été trouvé sur le lieu du crime !
Lesurques se défendait d'abord en assurant, sur ce
qui lui était opposé relativement à l'état de sa fortune,
qu'il avait bien 10,000 francs de rente, non pas en
17
assignats, comme le supposait le magistrat président
des assises, mais en argent ; qu'il n'avait jamais dé-
couché de chez lui; qu'il n'avait jamais, avant le
procès, été sur la route de Melun ; enfin, que les
témoins qui déclaraient le reconnaître, se trompaient,
( et, qu'à moins de quelque ressemblance avec quel-
) qu'un des vrais coupables, il était impossible qu'ils
J aient fait leurs dépositions en leur âme et cons-
) cience. D
Quant à l'alihi, dont il avait, dès l'origine, indiqué
plusieurs circonstances dans l'instruction, il produisait,
à l'audience, quinze témoins pour en déposer.
Cet alibi s'appliquait à plusieurs parties de la journée,
et résultait de plusieurs faits différents et complète-
ment indépendants les uns des autres, notamment le
fait de la visile faite, à quatre heures du soir, par
Lesurques, aux ouvriers travaillant à l'appartement
qu'il se faisait arranger rue Montmartre. Nous ne
rappellerons que celui de la première partie du jour,
celui de la matinée, que Lesurques affirmait avoir
passée chez le bijoutier Legrand, du Palais-Royal, son
ami, qu'il voyait réous les jours, sans
exception.
2.
- 18
Les deux témoins produits sur ce premier fait, par
Lesurques, étaient d'abord Legrand lui-même, ensuite
un de ses confrères, le sieur Aldenhoff, qui aurait, en
présence de Lesurques, livré à Legrand des articles
de son commerce, et qui, à son tour, aurait acheté de
Legrand une cuiller à potage.
L'on connaît l'incident du livre-journal produit par
Legrand à l'appui de sa déposition.
Sur ce registre, la date du 8 floréal se trouva, à la
grande surprise du témoin, en surcharge sur un 9 !
Cette surcharge, qui n'était dissimulée par aucune
altération matérielle, était-elle, comme en toute autre
circonstance, l'idée aurait pu naturellement s'en pré-
senter, la simple rectification faite de bonne foi, peut-
être au moment même, d'une distraction, d'une er-
reur? avait-elle été, au contraire, le résultat d'une
fraude, ayant pour but de rattacher la date du fait
commercial articulé, à celle du crime, pour donner
plus de vraisemblance à l'alibi?
Quoi qu'on puisse dire à ce sujet, ce qui est certain,
c'est que l'impression produite, à l'audience, par ce
dramatique incident, fut mortelle pour la cause de
Lesurques !
- 19 -
En vain, la bonne foi de Legrand, arrêté, séance
tenante, comme faux témoin, fut-elle reconnue le len-
demain , et Legrand mis en liberté, l'effet était ineffa-
çable, et non-seulement Lesurques dut renoncer à la
preuve de ce premier fait d'alibi, mais tous les autres
témoins, sans distinction, qui vinrent déposer des
autres faits d'alibi, de ceux du milieu du jour, comme
de ceux de la soirée, furent à peine écoutés; leurs
dépositions étaient suspectes, ipso facto, elles furent
toutes écartées!
Nous devons, dès à présent, avertir nos lecteurs que
tous ces faits d'alibi n'ont plus aujourd'hui qu'une
importance secondaire.
L'alibi de Lesurques, nous en sommes convaincu,
ressortira d'un fait étranger à Lesurques et bien autre-
ment concluant que tous ceux qui peuvent lui être
personnels.
Nous n'avons parlé ici de ces derniers faits, ainsi
que de l'incident qui les a fait repousser, que parce
qu'ils font partie du procès de l'an IV. Quant au fait
étranger à Lesurques, nous ne devons pas en parler
ici, parce qu'il n'a pas été connu des jurés de l'an IV,
qui, ainsi, n'ont eu aucun moyen de se mettre en garde
-- m -
contre l'impression produite sur eux par l'incident
du livre-journal de Lcgrand.
Cet incident, nous ne craignons pas de le dire, res-
tera seulement comme un nouvel exemple de la fatalité
qui semble avoir poursuivi le malheureux Lesurques
dans tout le cours de ce procès !
On en sait le résultat: Courriol, Lesurques, Ber-
nard, déclarés coupables d'avoir participé au double
assassinat ou d'en avoir été complices, et condamnés
tous trois à mort !
Bruer et Guenot acquittés!
Richard, comme ayant recélé une partie des objets
volés, condamné à vingt-quatre ans de fers.
Que dire de ce verdict du jury de l'an IV, en ce qui
concerne Lesurques?
C'est que si les jurés se sont trompés, ils se sont
trompés de bonne foi, et que leur erreur était pour
ainsi dire inévitable. Dans l'état des faits, tels qu'ils
étaient alors connus, et à la manière dont les choses
s'étaient présentées à eux, leur sentence était ou du
moins devait paraître parfaitement motivée et justifiée.
Nous pouvons aller plus loin, elle ne pouvait pas être
autre que ce qu'elle a été, puisqu'à l'audience, tout
- 21
s'était réuni pour accabler le malheureux accusé et
pour achever de former, sur sa culpabilité, dans l'es-
prit des jurés, une conviction complète!
Si les jurés se sont trompés, si un jour leur erreur
doit être reconnue, comme le leur a prédit Lesurques,
après avoir entendu son arrêt de mort, ils n'en peuvent
être responsables; et Lesurques cédait à un premier
mouvement d'irritation bien naturelle, mais injuste,
quand, en protestant de son innocence, il leur - disait
que son sang retombarait sur eux, et sur le juge qui
les avait influencés !
Oui, les jurés de l'an IV n'ont rien à se reprocher,
et s'ils se sont trompés, on ne pourra que les excuser
et les plaindre, partageant, en cela, du reste, le der-
nier sentiment de Lesurques lui-même, qui, mieux
inspiré, au moment suprême, du haut de l'échafaud,
comme l'infortune Louis XVI, déclarait, avec le calme
et la résignation de l'innocence, qu'il pardonnait à
ceux qui l'avaient condamné!
Mais, après l'exécution de l'arrêt, par une sorte de
dérision du sort, les choses vont complétement changer
de face.
22
D'abord, le lendemain même de l'arrêt, Courriol,
qui, pendant tout le procès, avait persisté à nier toute
participation au crime, et qui, par conséquent, par la
nature même de ce genre de défense, n'aurait pu, sans
se trahir, reconnaître Lesurques étranger à ce crime,
Courriol avait déclaré à la justice qu'il était coupable,
lui, Courriol, mais que Lesurques était innocent.
Trois fois, il avait réitéré cette déclaration, nommé
les seuls coupables ses complices c'était, affirmait-
il, Durochat dit Laborde, Vidal, Dubosq et Roussi ;
il avait indiqué le rôle joué par chacun dans la san-
glante affaire, et donné à la justice les moyens de se
renseigner sur eux, désignant même sa maîtresse, la
femme Breban, qui avait déposé contre lui, comme
connaissant chacun des coupables et pouvant donner
tous les détails nécessaires.
Par la seconde de ses déclarations, Courriol avait fait
particulièrement connaître à la justice cette circonstance
que c'était chez Dubosq que s'était fait le partage.
Dans une dernière déclaration, contenue en une let-
tre adressée au Directoire, pour le supplier de croire à
ses déclarations, Courriol avait encore renouvelé tous
ses dires et ajouté de nouveaux détails.
SS-
Il avait aussi déclaré que Bernard n'était pas cou-
pable de l'assassinat, que son rôle s'était borné à
fournir les chevaux.
Enfin, il avait persisté dans l'aveu de son crime et
dans la déclaration de l'innocence de Lesurques jusque
sur l'échafaud !
A la suite de ces révélations, un procès-verbal d'en-
quête avait été immédiatement ouvert devant un ma-
gistrat, le juge-de-paix de la section du Temple.
Plusieurs témoins étaient venus dans cette enquête,
posthume malheureusement, déposer de faits de na-
ture à donner de fortes présomptions sur la véracité
des déclarations de Courriol.
Ainsi, un sieur Cauchois avait été commis à la garde
de la femme Breban, qui, d'abord compromise comme
maîtresse de Courriol, avait ensuite été mise en liberté
à la charge de se représenter. Le sieur Cauchois avait
déclaré que la femme Breban lui avait dit, la veille de
la condamnation de Lesurques, que Lesurques était
innocent ; qu'il avait été pris pour Dubosq, et Guenot
pour Vidal. Un autre témoin, le sieur Coulon, avait
déposé des mêmes dires. La femme Breban appelée, à
son tour, avait déclaré connaître notamment Dubosq,
Vt -
qui venait quelquefois chez Courriol, et elle avait indi -
que certaines circonstances pouvant expliquer comment
les témoins avaient pu prendre Lesurques pour Dubosq,
notamment ce fait que Dubosq, dont les cheveux
étaient d'un châtain clair, portait ordinairement une
perruque blonde, couleur des cheveux de Lesurques.
Lorsque, après le rejet de son pourvoi en cassation,
Lesurques s'était adressé au Directoire lui-même pour
obtenir, n'importe par quel moyen, la révision de l'ar-
rêt, de même que la Cour de cassation n'avait trouvé
aucun moyen légal de nullité, de même il n'existait,
dans l'état des faits et de la législation, aucun moyen
légal de révision. Il y avait un seul moyen de prévenir
un grand malheur, mais un moyen administratif : c'é-
tait, de la part du Pouvoir exécutif, de surseoir à
l'exécution de l'arrêt, jusqu'à ce qu'on eût pu trouver
les hommes désignés par Courriol ou, au moins, épuisé
les recherches; mais cette idée, si simple, surtout d'a-
près l'intérêt qu'avait inspiré Lesurques, et la position
tout exceptionnelle de ce malheureux, cette idée, par
une nouvelle fatalité, ne vint à l'esprit d'aucun des
membres du Directoire, ou, s'y elle s'y présenta, elle
fut abandonnée. On avait, en ce temps de brigandage
25 -
et de crimes, besoin de rassurer la Société, et d'effrayer
les malfaiteurs par l'exemple d'une prompte justice !
Le Directoire se borna, dans sa bienveillance, à sou-
mettre les réclamations de Lesurques au Conseil des
Cinq-Cents.
Une commission fut nommée pour examiner cette
réclamation. Cet examen eut le résultat qu'il devait
avoir devant le Pouvoir législatif. Le rapport fait par
M. Siméon explique que le Conseil des Cinq-Cents n'a
aucun moyen légal, aucun pouvoir, pour faire réviser
l'arrêt d'un jury, et qu'il ne peut s'immiscer dans
l'administration, en prenant sur lui de faire surseoir à
l'exécution.
Du reste, on voit dans ce rapport, que la Commis-
sion ne croit pas à la véracité de Courriol. On y re-
proche à Lesurques de f n'avoir pas encore ses preuves
> faites, de ne pouvoir substituer aux hommes recon-
» nus par des témoins, non suspects, des hommes
) qu'on n'a pas vus, et qu'on n'indique qu'après coup, )
en d'autres termes, des êtres imaginaires.
Ces êtres imaginaires existaient cependant, et plus
tard, trop tard malheureusement, ils furent trouvés,
saisis et traduits, à leur tour, devant la justice!
- 26
Ici, comme dans le rapport de M. Faustin Hélie,
dont nous suivons les principaux détails, trouve sa place
un fait qui, sous plus d'un point de vue, a une grande
importance.
Lesurques avait été exécuté le 9 brumaire an V,
Huit jours plus tard, M. Siméon, l'auteur du rap-
port fait au Conseil des Cinq-Cents, avait la preuve de
l'existence d'un des quatre hommes qui avaient paru à
la Commission des êtres de raison, de Dubosq. Le
nom de Dubosq, prononcé pour la première fois dans
un document public, avait éveillé l'attention d'un
magistrat de province, M. Jarry, ancien juge-de-paix
à Besançon.
Ce magistrat écrivait, à la date du 16 brumaire, à
M. Siméon, une lettre qu'il est bon de transcrire en
entier :
« Citoyen Représentant, je viens de lire votre
» rapport sur l'affaire du malheureux Lesurques, con-
» damné pour l'assassinat du Courrier de Lyon.
) Mon cœur est navré. Il est innocent!. Moi seul,
» peut-être, aurais pu éclaircir le fait. Mais, hélas ! il
» n'est plus, et tout ce que je vais vous apprendre sera
» sans fruit.
27-
) J'étais juge-de-paix à Besançon l'année antérieure
» à l'acceptation de la Constitution ; un négociant de
) Lyon, qui était à la ponrsuite d'un homme qui lui
) avait volé 2 millions, tant en assignats qu'en or et
» en argent, dans l'auberge du Parc, me pria de faire
» arrêter la femme de son voleur, qui s'était réfugiée à
) Besançon. » (Suivent les détails de l'arrestation des
deux individus.) La lettre continue : « L'avant-veille de
» son jugement, l'accusé escalada les murs de sa pri-
» son; sa femme ne fut pas plus tôt à la maison de
» force, qu'il l'en tira, et tous les deux sont libres.
» Dans le cours de l'instruction au Tribunal crimir
» nel, on acquit la preuve qu'il avait déjà été con-
> damné aux fers, par le Tribunal criminel de la
> Seine. Eh bien ! cet homme. c'est Dubosq, c'est
> l'homme indiqué par Courriol. Ce Dubosq avait les
à cheveux châtains et une perruque blonde.
D Je trouvai dans sa valise une autre perruque
> noire ; il en changeait à volonté, pour opérer les
> déguisements qu'il souhaitait. Ce Dubosq était déjà
» connu pour des vols de tous genres. Il possédait à
) fond l'art du crime, et; depuis son évasion, lorsque
> j'apprenais que quelques crimes énormes s'étaient
28 -
) commis, soit à Lyon, soit à Paris, je n'ai jamais
) douté qu'il n'en fût l'auteur.
a Lorsque j'ai lu votre rapport dans le Moniteur,
» j'ai reconnu les traits de Dubosq. Il m'a suffi de sa
) perruque blonde pour le reconnaître. Cet homme est
» capable de tous les crimes, et c'est lui, je n'en doute
» pas, que Courriol a désigné; c'est lui qui est le
» complice de l'assassin.
» Ce Dubosq, depuis son évasion, même pendant sa
» détention, m'a envoyé son écriture. Il ne rne par-
» donnait pas son arrestation, il en exhalait dans ses
» lettres toute sa colère et ses désirs de vengeance ; je
» vous en fais passer deux sous ce pli.
J) Veuillez informer le ministre de la justice de ces
» faits. Le signalement de Dubosq est au greffe du
Tribunal criminel du département de la Seine : qu'il
» donne les ordres les plus sévères pour le faire
» prendre; s'il reste libre, vous verrez encore des
» crimes horribles de sa façon.
> Lorsque j'instruisis son procès à Besançon, pour
» le vol de 2 millions qu'il avait commis dans une
> auberge du Parc, à Lyon, je me fis remettre, à l'aide
» de la force armée, par le directeur de la poste aux
29 -
» lettres, plusieurs missives écrites à Besançon, poste
» restante, tant par lui que par ses associés, à des
- D adresses supposées.
» J'y découvris et la trame, et ceux qui l'avaient
» ourdie ; ces lettres sont déposées au greffe du Tri-
> bunal criminel de Lyon.
» Ainsi, citoyen, l'énonciation faite par Courriol, du
> nom de Dubosq ou Dubosc, n'est pas le fruit de
» l'imposture ; c'est la vérité toute pure.
D Vous trouverez peu d'ordre dans cette lettre; mais
» je vous l'écris encore plein de l'émotion que m'ont
» causée la lecture de votre rapport et la reconnais-
D sance que j'ai eu lieu de faire des traits de Dubosq.
» Le sort de Lesurques m'arrache des larmes.
a Quelle victime des erreurs de l'humanité! Mais, s'il
» se peut, travaillez à la réhabilitation de sa mémoire ;
» ce sera la stérile consolation de sa famille !
» Je suis, etc. »
Aucune suite, dit M. Faustin Hélie dans son rap-
port à la Cour de cassation, ne fut donnée à cette
lettre. Elle a été trouvée, ajoute-t-il, en 1832, dans
les archives du ministère de l'intérieur, et transmise, à
30-
cette époque, au ministère de la justice, qui la fit join-
dre au dossier!
Elle était restée ignorée pendant 35 ans.
Ce n'était pas là l'usage que son auteur recomman-
dait à son destinataire d'en faire.
Mais comment qualifier autrement que du nom de
fatalité, cette singulière circonstance, qui nous révèle,
par la bouche d'un magistrat, l'existence du vrai cou-
pable, mais seulement huit jours après la mort de
l'innocent.
Quoi qu'il en soit, des quatre hommes désignés par
Courriol, de ces quatre êtres prétendus imaginaires,
Dubosq ne fut pas le premier arrêté.
Ce fut Durochat, dit Laborde, non pas par suite des
recherches de la police, mais par l'effet de l'active in-
telligence de M. Daubenton ; ce digne magistrat, dont
on sait la conviction, si bien motivée, de l'innocence
de Lesurques, et qui ne devait pas se pardonner d'avoir
été la cause involontaire de la condamnation de celui-
ci, tant qu'il n'aurait pas fait retrouver les vrais cou-
pables : son mémoire de 1806 en fait foi.
Durochat avait, quatre mois après la condamnation
de Lesurques, commis un autre vol. Le jour de sa
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comparution à l'audience pour ce nouveau méfait, M.
Daubenton, toujours en éveil, fit trouver au Tribunal
l'inspecteur des postes, qui avait assisté le 8 floréal au
départ de la malle-poste de Lyon. Celui-ci reconnut
parfaitement, dans la personne de l'accusé, le voyageur
qui avait, ce jour-là, pris place dans la malle, à côté
du courrier.
Durochat, condamné, pour son nouveau crime, à
quatorze ans de fers, fut aussitôt écroué comme com-
plice des assassinats de la route de Melun.
Après Durochat, les trois autres complices de Cour-
riol, Vidal, Dubosq et Roussi, furent successivement
découverts et arrêtés.
Et les procès de ces nouveaux accusés furent l'objet
de plusieurs instructions successives en l'an V, en l'an
VI, en l'an IX, et enfin en l'an XII.
Ceux de Vidal et Dubosq, instruits d'abord ensem-
ble, le furent trois fois : d'abord, en l'an V; ensuite,
grâce à l'annulation de la première instruction, pour
un vice de forme, en l'an VI, et enfin en l'an IX, par
suite de l'évasion successive de ces deux misérables
échappés des bagnes, et qui avaient l'habitude de ces
sortes d'aventures.
32 -
Là, c'est-à-dire, tant dans les instructions écrites
que dans les débats d'audience, tous les faits révélés
par Courriol et par la femme Breban, avoués et expli-
qués par Durochat, le premier arrêté, se déroulent et
se vérifient successivement, avec une exactitude sai-
sissante.
Durochat et les trois autres complices de Courriol
sont tous convaincus et condamnés, soit comme au-
teurs, soit notamment Dubosq comme ayant aidé et
assisté les auteurs du crime, soit comme leurs com-
plices.
Désormais, au lieu de cinq coupables, on en compte
sept (non compris Richard, condamné seulement comme
ayant eu une part du butin).
Ces sept condamnés sont : Courriol, Lesurques et
Bernard, Durochat, Vidal, Dubosq et Roussi, sept cou-
pables du double assassinat, sept condamnés à m ort,
et tous sept exécutés !
Courriol avait, comme on l'a vu, affirmé, en mou-
rant, l'innocence de Lesurques.
Durochat avait été amené par M. Daubenton a en-
trer dans la voie des aveux, et non-seulement il s'était,
comme Courriol, reconnu coupable, avait nommé ses
- 33 -
3.
complices, et, comme Courriol, donné des détails sur
le partage des objets volés, opéré le lendemain matin
du crime, chez Dubosq, déclaré que Dubosq, porteur
du second éperon, non cassé, l'avait montré au mo-
ment du partage et cherchait le moyen de s'en débar-
rasser, mais il avait en outre déclaré que Lesurques
lui était complétement inconnu, et était étranger à
tout.
En l'an XII, Roussi, le dernier condamné, avait, en
mourant, autorisé son confesseur à faire savoir à la
justice qu'il avait été bien jugé.
Six mois après la mort de Roussi, ce même confes-
seur, qui s'était acquitté de sa première mission, en
remplissait une seconde. Il déposait, chez un notaire
de Versailles, un pli cacheté écrit en entier et signé
de la main de Roussi, et par lequel celui-ci déclarait
l'innocence de Lesurques et annonçait qu'il avait voulu
que son écrit ne fût rendu public que six mois après
sa mort.
Tel fut le dernier incident de tous ces tristes procès!
Nous n'avons pas besoin de reprendre en détail l'a-
-34 -
nalyse des instructions et des débats d'audience de
tous ces procès.
Il suffira d'en relever les points essentiels.
Et d'abord, dans le procès de Dubosq, la question
dominante qui absorbe toutes les attentions, celle des
magistrats instructeurs, celle des présidents des assises,
celle des jurés, c'est la question relative à la recon-
naissance de Lesurques par les témoins de l'an IV et
la ressemblance qui avait pu exister entre Lesurques et
Dubosq.
En effet, dans ce procès de Dubosq, l'acte d'accusa-
tion de la dernière et définitive instruction, celle de l'an
IX, et le réquisitoire de l'accusateur public sont basés
« uniquement sur ce que, par suite d'une trompeuse
) ressemblance, Lesurques aurait été, par erreur, pris
» par les témoins de l'an IV pour Dubosq, et sur ce
> que ce serait conséquemment Dubosq, et non Lesur-
» ques, qui aurait commis tous les actes à raison des-
» quels Lesurques avait été condamné ! D
On y explique que la ressemblance, cause de l'er-
reur des témoins, avait été rendue plus trompeuse en-
core par cette circonstance que, le jour du crime,
Dubosq portait une perruque blonde de la nuance des
cheveux de Lesurques!

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