Revue des Deux Mondes décembre 2015

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Grand entretien avec Alain Finkielkraut : « Qu’avons-nous fait du 11 janvier? »

Alain Finkielkraut considère le 11 janvier 2015 comme un grand moment d’unité nationale et de division. Pour le philosophe, la France n’est pas coupable envers les enfants de l’immigration. La faute revient au délitement de l’idéal républicain. En ce sens, il ne faut pas réformer mais reconstruire l’école : par elle se transmettent les valeurs de la civilisation française.

Dossier : Image et religion, peut-on représenter le sacré ?

« La querelle des images et l’islam » par Malek Chebel


« Pourquoi les musulmans refusent-ils l’image alors que leur Prophète n’en a rien dit, ni en bien ni en mal ? » À partir de cette question, Malek Chebel cherche l’origine de cette haine envers l’image et décrit son évolution au fil des siècles.

→ Entretien avec Alain Besançon. L’image interdite


Alain Besançon explique pourquoi l’interdit de l’image, qui fut d’abord biblique, a été interprété aussi différemment par les juifs, les musulmans et les chrétiens.

→ Et aussi : Sophie Makariou, Gabriel Martinez-Gros, Robert Kopp, Jean-Pierre Naugrette.

Dossier : D’Eichmann à Daesh, comment devient-on bourreau ?

→ « Pourquoi les Allemands ont-ils suivi Hitler ? » par Johann Chapoutot


Loin des explications simplistes, Johann Chapoutot trouve les raisons de l’adhésion allemande dans l’histoire sociale et dans la nature même du message nazi.

→ « Bourreaux et volontaires » par Didier Epelbaum


Nazis, Khmers, Turcs, Hutus : quels sont les points communs idéologiques et sociologiques entre les bourreaux génocidaires ?

→ « Daesh et la stratégie de la sidération » par Alexandre Del Valle

Comment un jeune Français devient-il un criminel djihadiste ?

→ Et aussi : Claude Lanzmann, Boualem Sansal, Eryck de Rubercy, Manuel Carcassonne, Philippe Trétiack.

Rencontre : Tariq Ramadan et Jean-Paul Brighelli. Islam-Occident : le choc des cultures est-il fatal ?


Si, pour Jean-Paul Brighelli, l’Occident a une dette culturelle à l’égard de la pensée arabe, il ne doit rien à l’islam. Pour Tariq Ramadan, en revanche, les racines de l’Occident sont aussi musulmanes.


Publié le : lundi 23 novembre 2015
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EAN13 : 9782356501363
Nombre de pages : 208
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Sommaire| DÉCEMBRE 2015-JANVIER 2016

Éditorial

  |   Les racines du mal

› Valérie Toranian

Grand entretien

  |   Alain Finkielkraut. « Qu’avons-nous fait du 11 janvier ? »

› Valérie Toranian

Dossier | L’image et le sacré

  |   La querelle des images et l’islam

› Malek Chebel

  |   L’image au risque de la trace

› Sophie Makariou et Gabriel Martinez-Gros

  |   Entretien avec Alain Besançon.
L’image interdite

› Robert Kopp

  |   Une icône iconoclaste : le Carré noir de Malevitch

› Robert Kopp

  |   La photo d’Aylan : pouvoirs de l’image

› Jean-Pierre Naugrette

Rencontre

  |   Tariq Ramadan et Jean-Paul Brighelli. Islam-Occident : le choc est-il fatal ?

› Paul-François Paoli

Dossier | D’Eichmann à Daesh, comment devient-on bourreau ?

  |   Eichmann, maître d’œuvre peu banal de la « solution finale »

› Eryck de Rubercy

  |   Pourquoi les Allemands ont-ils suivi Hitler ?

› Johann Chapoutot

  |   Bourreaux et volontaires

› Didier Epelbaum

  |   Claude Lanzmann : les nazis et le déni

› Valérie Toranian

  |   Choquant, Martin Amis ?

› Manuel Carcassonne

  |   Entretien avec Boualem Sansal. « Dans cinquante ans, le totalitarisme islamique est plausible »

› Valérie Toranian

  |   Daesh et la « stratégie de la sidération »

› Alexandre Del Valle

  |   Indonésie : la jouissance des bourreaux

› Philippe Trétiack

Études, reportages, réflexions

  |   Les villes intelligentes aux États-Unis

› Jacqueline Grapin

  |   Quelle renaissance pour l’Europe ?

› Astrid du Lau d’Allemans

  |   La revanche de l’histoire

› Bruno Tertrais

  |   L’argent corrompt-il le sport ?

› Annick Steta

  |   Journal

› Richard Millet

Critiques

  |   LIVRES – « La plus noble conquête de l’homme »

› Michel Delon

  |   LIVRES – De la vie et de l’œuvre de Robert Musil

› Eryck de Rubercy

  |   LIVRES – La prophétie de Snyder

› Frédéric Verger

  |   LIVRES – Pénurie de sacré

› Stéphane Guégan

  |   LIVRES – Winnaretta Singer-Polignac, princesse et mécène

› Henri de Montety

  |   EXPOSITIONS – Hedy et Arthur Hahnloser et leurs amis les peintres

› Robert Kopp

  |   DISQUES – Céleste Aïda et divin Rameau

› Jean-Luc Macia

Notes de lecture

  |   Paul Chantrel | Florence Noiville | Frédéric Pajak | Mix et Remix, Noyau, Pajak, Anna Sommer | Copeau | Salvatore Settis | Stéphane Horel | Éric Roussel | Jean-Paul Clément et Daniel de Montplaisir | Charles Dantzig

Éditorial

Les racines du mal

Il y a un an, la France, en état de choc, défilait pour dire non aux islamistes qui avaient frappé la République en ciblant les dessinateurs de Charlie Hebdo, des juifs, des policiers. Un an plus tard, quels enseignements avons-nous tirés de cette mobilisation ? Ce fut un grand moment d’unité mais aussi hélas de division, souligne Alain Finkielkraut dans l’entretien où il dresse le bilan amer d’une désillusion. Car on a accusé « l’apartheid social » d’être responsable de la dérive islamiste, et les intellectuels qui refusent cette grille de lecture sont traités de suppôts du Front national. Alain Finkielkraut, fils d’immigrés, parle de l’héritage dont ont bénéficié, grâce à l’école, les vagues d’immigration précédentes : « Nos parents étaient heureux, à travers leurs enfants, d’entrer de plain-pied dans une civilisation, dans une aventure nationale. »

Les terroristes ont frappé, au nom d’Allah, les dessinateurs de Charlie Hebdo car ils avaient représenté et donc offensé le Prophète. Mais qu’en est-il réellement de la querelle de l’islam et des images ? Comme le rappelle Alain Besançon, l’iconoclasme est d’abord biblique. Les chrétiens, en revanche, se servent des images tout au long du Moyen Âge pour leur fonction pédagogique. Le Dieu de Calvin, lui, « n’enseigne pas par des simulacres » et le père de la Réforme déplore que « l’esprit de l’homme soit une boutique perpétuelle et de tout temps pour forger les idoles ».

Malek Chebel insiste : « La haine de l’image est un emprunt et non une invention propre à l’islam. » Mais si le « combat homérique » se poursuit à ce sujet depuis la chute du califat, c’est parce que « l’interdiction d’une image est une façon détournée de pousser au suicide toute la création », sous la pression des intégristes. De l’image-idole à la représentation interdite, Jean-Pierre Naugrette explore quant à lui le pouvoir d’une image à travers celle, désormais emblématique, du petit Aylan.

Tariq Ramadan et Jean-Paul Brighelli débattent dans nos colonnes ; le premier voudrait qu’on « assume l’expérience qui consiste à être totalement occidental et musulman » ; le second le refuse : « Nous avons une dette culturelle à l’égard de la pensée arabe mais nous n’en avons pas à l’endroit de l’islam. »

Depuis les attentats de janvier dernier, l’islamisme prospère et continue son œuvre de mort en Syrie et en Irak. Mais comment devient-on un bourreau ? Comment de jeunes Français « sans histoires » se transforment-ils en coupeurs de têtes fanatiques, vantards et zélés dans les rangs de Daesh ? Existe-t-il un lien entre ces barbares et les bourreaux nazis, khmers, hutus ou Jeunes-Turcs ? Quelle est la réalité sociologique, idéologique et psychologique de ces hommes ? Johann Chapoutot, Claude Lanzmann, Didier Epelbaum, Alexandre Del Valle et Manuel Carcassonne (à propos du livre choc de Martin Amis, la Zone d’intérêt(1)) apportent leur éclairage. Alors qu’en Allemagne, nous relate Eryck de Rubercy, la philosophe Bettina Stangneth, dans Eichmann vor Jerusalem, dresse un édifiant portrait d’Eichmann à l’aide d’archives inédites. Loin du bureaucrate scrupuleux, incarnant la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt, c’était un fanatique, vantard et zélé.

Valérie Toranian

 

 

1. Martin Amis, la Zone d’intérêt, Calmann-Lévy, 2015.

« QU’AVONS-
NOUS FAIT DU
11 JANVIER ? »

› Entretien avec Alain Finkielkraut
   réalisé par Valérie Toranian

 

 

«Revue des Deux Mondes – Le 11 janvier 2015 a été un moment de partage, un « rassemblement » de la République autour de ses valeurs. Vous-même avez dit « Je suisCharlie, je suis policier, je suis juif ». Quels enseignements a-t-on tiré de ce sursaut national ?

Alain Finkielkraut Au grand dam d’Emmanuel Todd et d’Alain Badiou, le 11 janvier fut un grand moment d’union nationale. Tout un peuple est descendu dans la rue pour défendre non seulement la République mais la civilisation française. À travers les victimes de l’Hyper Casher et les journalistes de CharlieHebdo, c’est la France qui était visée, une forme de vie, un mode de présence sur terre, le rejet de tout antisémitisme, une tradition de la satire et du scepticisme : Voltaire, bien sûr, mais aussi Montaigne, qui écrivait « c’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en brûler un homme tout vif ». Les Français l’ont ressenti, toutes sensibilités confondues : les beaufs et les bobos ont chanté la Marseillaise à l’unisson. Je dis volontairement les « beaufs » parce que Cabu a ainsi caricaturé une certaine partie de la France. Eh bien, cette partie-là a pleuré Cabu. On s’est rassemblé pour répondre à la violence de l’islamisme radical. « Allah akbar », « Nous avons vengé le Prophète », ont hurlé après le carnage les frères Kouachi et ce cri a frappé les esprits. Un ennemi difficile à localiser nous a déclaré la guerre. Et nous avons répondu en disant que nous ne voulions pas nous laisser faire. À l’exception, très vite notée, des quartiers dits populaires. Les jeunes de ces quartiers ne sont pas venus manifester parce que, aussi indignés qu’ils aient pu être par le déchaînement de cette violence barbare, les caricatures de Mahomet étaient pour eux une insupportable offense, ils ne pouvaient donc pas dire : « Je suis Charlie ». Et puis ils ne voulaient surtout pas défiler derrière Benyamin Netanyahou, le Premier

Alain Finkielkraut est écrivain, philosophe. Dernier ouvrage publié : la Seule exactitude (Stock, 2015).

ministre israélien, car Israël à leurs yeux est le mal absolu, et de ce mal, tous les juifs du monde portent la responsabilité. Le 11 janvier fut donc un grand moment d’unité... et de division. Le gouvernement, constatant cette fracture, a parlé d’apartheid social, mais c’était une manière de transformer les assassins en victimes ; comme si on pouvait expliquer la violence dont la France avait été l’objet – la guerre qui lui avait été déclarée – par l’exclusion, la stigmatisation, la discrimination, c’est-à-dire la violence dont la France se rendrait elle-même coupable envers les enfants de l’immigration. Je trouve cette attitude absolument déplorable.

Revue des Deux Mondes – Vous récusez l’analogie avec les années trente, période sombre de l’histoire. En quoi la période que nous vivons est-elle totalement inédite ?

Alain Finkielkraut Plus monte la menace islamiste, plus on s’évertue à dénoncer le danger fasciste : une peur pour une autre. Ce qui devrait vraiment nous faire peur est tellement terrifiant qu’on préfère se rabattre sur la bonne vieille bête immonde de papa.

Bergson disait : « Sur dix erreurs politiques, il y en a neuf qui viennent du fait qu’on croit encore vrai ce qui a cessé de l’être. » Valéry, dans le même sens, disait que quand un homme ou une communauté sont saisis de circonstances pressantes et qu’ils doivent affronter l’état des choses en tant qu’il ne s’est jamais présenté, leur premier réflexe est de solliciter des précédents, de se souvenir d’abord. Et de quoi se souvient-on dans l’Europe posthitlérienne ? De Hitler. Nous vivons sous le régime de l’analogie historique. C’est très simple : certains – dont je suis – constatent qu’il y a aujourd’hui un problème de l’islam et un problème de l’immigration en France. Or Maurras et Barrès affirmaient qu’il y avait un problème avec l’immigration dans la première moitié du XXe siècle et qu’il y avait un problème juif. Donc, si je poursuis le syllogisme, ceux qui, comme moi, font part de leur inquiétude sont les successeurs de Maurras et de Barrès, et ils réorientent contre les musulmans une hostilité qui, traditionnellement, visait les juifs. Voilà ce que j’entends de toutes parts. Or ce raisonnement ne tient pas, il est même absurde car il n’y avait pas dans les années trente de frères Kouachi, de Mehdi Nemmouche, de Mohammed Merah juifs ; dans les banlieues et les faubourgs, les policiers, les pompiers, les chauffeurs d’autobus, les enseignants n’étaient pas harcelés, insultés, ou frappés ; il n’y avait pas de prosélytisme religieux dans les clubs de football amateurs ni de contestation des cours dans les collèges et les lycées. Voilà une différence majeure. Et surtout, la grande caractéristique de notre situation, c’est l’explosion d’un antisémitisme totalement étranger à l’« idéologie française ». Le résultat infernal de l’analogie avec les années trente, c’est qu’elle conduit à dissimuler l’antisémitisme contemporain. Pour que la comparaison fonctionne, il faut abolir cette réalité gênante.

Revue des Deux Mondes – Ou la justifier, l’excuser…

Alain Finkielkraut Ou alors, en effet, la justifier par Israël. On en revient à ce que je disais tout à l’heure. Il est normal, dira-t-on, que les jeunes des banlieues refusent de manifester dans un défilé où se trouve Benyamin Netanyahou, le chef de gouvernement d’un État maléfique. Ceux qui raisonnent ainsi affublent du nom de « résistance palestinienne » les assassinats à l’arme blanche de civils israéliens. Que les choses soient claires. Quand je vois son extrême droite faire pression sur Benyamin Netanyahou pour qu’il réponde à ces violences en relançant les constructions en Cisjordanie, je me dis que ces gens sont fous ; la seule conclusion raisonnable qu’on peut tirer de cette nouvelle vague de violence, c’est qu’il faut absolument séparer les Israéliens des Palestiniens. La frontière, en l’occurrence, est la solution. Mais de là à criminaliser Israël comme le font aujourd’hui les progressistes devenus islamo-progressistes, il y a évidemment un pas que je refuse d’autant plus de franchir que l’actuelle révolte palestinienne a été provoquée par la présence de touristes ou de religieux juifs sur l’esplanade des Mosquées. Il ne s’agit plus de combattre l’occupation israélienne de la Cisjordanie, mais de dénoncer le scandale et la souillure d’un État juif en terre d’islam. Cela devrait inquiéter les pro-Palestiniens car personne n’a intérêt à voir naître un nouvel État islamiste au Moyen-Orient.

Revue des Deux Mondes – Vous-même, Michel Onfray, Michel Houellebecq, Éric Zemmour, parfois aussi Régis Debray, êtes désignés comme les ennemis du « camp du bien ». Est-ce que vous avez une quelconque communauté idéologique – et laquelle – avec ces intellectuels ?

Alain Finkielkraut Première remarque : ceux qui passent leur temps à dénoncer les amalgames pratiquent l’amalgame à tour de bras. Ils font de Michel Houellebecq, de Régis Debray, d’Éric Zemmour et de moi un seul personnage : le réac, voire le raciste. Nous avons une chose en commun : nous ne cédons pas au diktat de l’analogie. Pour cela nous sommes cloués au pilori ou, si vous voulez, on nous coud sur la poitrine une lettre écarlate qui n’est plus le A d’« adultère », mais le R de « raciste » ou de « réactionnaire ».

Mais j’ai de grandes divergences avec Michel Onfray, concernant Freud notamment, que je persiste – même si je ne suis pas particulièrement féru de psychanalyse – à considérer comme un des plus grands penseurs du XXe siècle. Je discute sur de nombreux points avec Régis Debray. Quant à Éric Zemmour, même si j’ai lu avec profit le Suicide français(1), je critique sa réhabilitation partielle du régime de Vichy, qui aurait su préserver les juifs de France. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est une conception de la préférence nationale que je trouve absolument insupportable. Nous sommes très différents les uns des autres.

J’aime beaucoup les romans de Houellebecq, mais son philosophe est Auguste Comte, et moi je me réfère plutôt à Hannah Arendt. Il ne partage pas mon inquiétude quant à l’effondrement de notre système scolaire, par exemple. Bref, nous ne formons pas les uns et les autres une seule entité. Si nous nous voyons, c’est pour débattre, voire pour nous disputer. Malheureusement, de tout cela il n’est plus question ; pour les progressistes, nous sommes les têtes de l’hydre. Point final.

Revue des Deux Mondes – Surtout, vous êtes accusés de faire le lit du Front national...

Alain Finkielkraut On voit renaître le comportement intellectuel qui prévalait au temps où, selon la formule de Sartre, le marxisme apparaissait comme un horizon indépassable. Il ne fallait pas alors lever le voile sur la réalité de l’Union soviétique, car cela risquait de renforcer le camp de la bourgeoisie ou de l’impérialisme américain. De même aujourd’hui il ne faut pas, ou le moins possible, parler de ce qui se passe tous les jours dans les banlieues françaises, car cela risque de favoriser le Front national. Ainsi tout une presse bien intentionnée met sous le boisseau la réalité quotidienne de notre pays. Ceux qui, comme moi, refusent de fermer les yeux sont accusés d’être les fourriers du pire. Et je fais ce pronostic devant vous : si le Front national sort gagnant des élections régionales, les grands éditorialistes de ces journaux qui se disent de gauche ressortiront leur liste noire et je serai rangé parmi ceux qui auront rendu cette catastrophe possible.

Revue des Deux Mondes – Aujourd’hui, selon vous, qui fait le jeu du Front national ?

Alain Finkielkraut Pour répondre à cette question, je vais essayer d’analyser une affaire qui a défrayé la chronique au mois d’octobre : l’affaire Morano. Pour avoir affirmé que la France était un pays de race blanche ouvert aux peuples étrangers, Nadine Morano a été clouée au pilori. Or elle ne plaidait pas pour l’homogénéité ethnique. Ce qu’elle voulait dire en citant le général de Gaulle, c’était que, pour assurer la continuité et la cohésion nationale, il fallait que le peuple français, au sens traditionnel du terme, restât majoritaire. On peut discuter cette opinion. On peut dire que les choses ont changé, que ce souci n’a plus lieu d’être. Mais cette opinion n’a pas été discutée, elle a été criminalisée. Et derrière Nadine Morano, dont je ne surestime pas la compétence, c’est le général de Gaulle lui-même qui a été frappé d’opprobre. Tel est le grand paradoxe de notre temps : la mémoire antifasciste est en train de devenir antigaulliste.

Pour expliquer son renoncement à l’Algérie française, de Gaulle avait dit : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes

“On a fait cadeau du général de Gaulle au Front national.”

quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Il avait récidivé dans les Mémoires d’espoir(2) à propos de l’Europe : « Toutes ses nations étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout ayant au milieu du monde son caractère et son organisation. » Et les Mémoires d’espoir s’ouvrent par ces mots : « La France vient du fond des âges. Elle vit. Les siècles l’appellent. Mais elle demeure elle-même au long du temps [...] Elle revêt un caractère constant qui fait dépendre de leurs pères les Français de chaque époque et les engage pour leurs descendants. » Pour les nouveaux historiens, ivres de bien-pensance et de diversité, un tel discours n’est pas seulement faux, il est scandaleux. « La recherche passionnée d’identité est contraire à l’idée même d’histoire », disent-ils avec Patrick Boucheron, rejetant ainsi Charles de Gaulle, Jules Michelet, Ernest Lavisse, Fernand Braudel et Pierre Nora dans les ténèbres de l’ignorance et de la réaction. Il y a des gens en France qui pensent encore comme le général de Gaulle et les voilà soudain pétainistes. La doxa contemporaine ne sait plus faire la différence entre le collaborateur et le résistant, elle fait cadeau de l’homme du 18 Juin au Front national. Et dans cette doxa, il faut inclure les héritiers autoproclamés du gaullisme. Les articles du blog d’Alain Juppé sont rigoureusement identiques aux éditoriaux de Laurent Joffrin. C’est consternant.

Revue des Deux Mondes – La société française s’est construite avec les différents courants migratoires successifs autour d’un idéal républicain, la méritocratie républicaine, enseignée à l’école et qui « rendait français » tous les nouveaux arrivants. Comme vos parents, par exemple, qui ont fui la Pologne au moment du nazisme...

Alain Finkielkraut Oui, bien sûr, mais nous aimions la France pour elle-même et donc aussi pour ceux qui étaient français de génération en génération. Nos parents ne disaient pas en arrivant en France : « la France, c’est nous ». Ils étaient heureux de pouvoir, à travers leurs enfants, entrer de plain-pied dans la civilisation française. Cet héritage, à l’école, était proposé aussi bien aux Français qu’on osait dire « de souche » qu’aux Français de fraîche date. Il ne nous serait pas venu à l’idée d’en nier la richesse ni a fortiori d’en contester l’existence. Emmanuel Levinas, venu de Lituanie, rencontre Maurice Blanchot dans les années vingt et il voit en lui « l’expression même de l’excellence française ». Donc il fait bien la différence entre Blanchot et lui. Il perçoit quelque chose de la France qui s’incarne en Blanchot. Or aujourd’hui on voudrait, pour faire droit à la diversité, que ce peuple n’ait jamais existé, qu’il soit une invention, un fantasme raciste à déconstruire sans délai. Tout mon être s’insurge contre cette façon de voir.

Revue des Deux Mondes – Le passé colonial de la France peut-il expliquer la réaction de rejet de certains arrivants originaires des anciennes colonies françaises, du Maghreb notamment ?

Alain Finkielkraut Mais pourquoi ? On me dit que les enfants d’Algériens posent plus de problèmes que leurs parents, qu’on leur a transmis les souvenirs douloureux de la colonisation. Mais moi aussi j’ai hérité des souvenirs douloureux de l’extermination des juifs et du rôle que Vichy y a joué. On m’a dit que mes grands-parents ont été dénoncés par un passeur et que c’est comme ça qu’ils sont morts à Auschwitz. Mon père a été déporté de Beaune-la-Rolande. Tout cela, je le portais en moi aussi, mais ça ne m’a pas conduit à la haine ni à l’ingratitude. Et j’ajoute que les pays anciennement colonisés ont conquis leur indépendance. Je considère donc que les enfants ou les petits-enfants d’Algériens qui continuent à en vouloir à la France, qui s’installent dans leur grief, ont une attitude incohérente. Si la France reste l’ennemi, alors qu’ils contribuent à l’édification de l’Algérie indépendante ! S’ils ont fait le choix de rester, ils doivent être conséquents, c’est-à-dire mettre leurs actes et leurs paroles en accord avec cette décision.

Revue des Deux Mondes – Ces « ingrats » ne représentent qu’une minorité…

Alain Finkielkraut S’il y a des « territoires perdus de la République », c’est bien parce que la francophobie se développe de manière très préoccupante en France.

On ne doit justifier ce comportement ni par la colonisation ni par l’exclusion. Il y a en France une école obligatoire et gratuite. Les banlieues françaises ont été depuis quelques années transformées par un plan de rénovation urbaine très onéreux et très ambitieux : Christophe Guilluy a montré dans ses ouvrages (4) que la France périphérique était moins bien traitée en réalité que la France des cités dites sensibles. Je ne sous-estime pas la xénophobie en France. Je dis simplement que rien ne doit être fait pour conforter le ressentiment des enfants et des petitsenfants d’immigrés.

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