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Cover image

« Les hommes apprennent
à connaître les hommes »

Le sens de la mode

On serait bien tenté, parfois, d’illustrer le Livre de l’Ecclésiaste par des gravures de mode. « Rien de nouveau sous le soleil », dit l’Écriture, et Andy Warhol de répondre : « Tout le monde est célèbre quinze minutes. » Mais même la célébrité warholienne a fait son temps. Quinze minutes sont une éternité. Désormais, il faut compter en atomes de secondes et encore, c’est trop long : nous n’avons pas le temps d’attendre un milliardième de seconde. Rien de plus complices, en un sens, que l’éphémère et l’éternel. La paillette traverse les âges ; l’immémorial se mire dans la glace en se disant : « Je sors ce soir, à plus tard les rides de la sagesse. » Se demander quel est le sens de la mode, comme le fait la Revue des Deux Mondes de ce mois-ci, n’est pas un aveu de misanthropie, comme s’il fallait s’accoutrer à la manière du despote nord-coréen, comme s’il fallait dénoncer à la façon du pasteur puritain, les effets, les frous-frous et tutti quanti.

La mode est un mystère. De la répétition des saisons naît un perpétuel renouvellement des formes. Elle n’est pas tout à fait un art, elle est davantage qu’une industrie. Ou plutôt : il y a bien une industrie de la mode, mais celle-ci n’empêche pas la création de fonctionner. D’apporter sa touche de singularité, sans jamais faire jeu égal avec la solitude du peintre, de l’écrivain, du musicien. On dirait seulement parfois que nous sommes entrés dans une curieuse époque qui a l’air de compter pour rien le phénomène – fût-il fallacieux – du « nouveau ». Rien de plus dévalué, rien de plus éculé que le « nouveau » et ses stratagèmes. Plus personne n’y croit. Comment le pourrait-on alors même que tout indique l’extinction des projets, des causes communes ? La loi du Même règne sans partage sur les emballements, les enthousiasmes, une sorte de cynisme épuisé paraît tenir lieu de doxa.

Et pourtant, la mode poursuit obstinément son besoin insatiable d’éclat, de surprise. On la déclare morte, la voici renaissante comme un phénix léger, à la façon des Parisiennes de jadis, quand elles sortaient se promener au printemps, avenue de La Bourdonnais. Comment cela est-il possible dans un monde si ennuyé de lui-même ? C’est ce que la Revue a voulu savoir en composant ce dossier. On n’y trouvera pas les derniers secrets de la prochaine fashionweek, mais peut-être une façon inédite d’éclairer le mystère. Azzedine Alaïa, Balenciaga, parmi d’autres, figurent ici les témoins de cette étrange aventure. L’Ecclésiaste est abonné à Vogue, il ne manque pas le dernier numéro de Elle ou de Vanity Fair. Sinon, comment pourrait-il continuer à être l’Ecclésiaste ?

Bonne lecture,

M.C.

Courrier de Paris

le 6 janvier 2014

Bien cher Édouard,

je ne sais plus où vous êtes. Aux dernières nouvelles, on vous a vu dans un bar new-yorkais de Lexington Avenue. J’envoie mes lettres au petit bonheur. C’est une sorte de miracle, car vous trouvez toujours le moyen d’y répondre. Je suppose que vous êtes très calme, contrairement à nombre de vos collègues, qui sniffent du matin au soir, comme dans le – hélas mauvais – dernier film de Martin Scorsese, le Loup de Wall Street. Vous seriez mieux à même que moi pour dire la part de caricature que Scorsese a mis dans son film, au service de DiCaprio, son acteur fétiche. Est-ce donc ainsi que cela marche, au sexe et à la coke, à fond les ballons ? Je n’arrive pas à le croire. Je suis sûr, même, que l’écrasante majorité du personnel est composé de petits fonctionnaires new-yorkais qui rentrent le soir à la maison en prenant le métro à Grand Central. Cela dit, j’aime à penser qu’il se trouve, quelque part, dans les hauteurs de Wall Street, de ces traders qui lisent le Grand Meaulnes tout en surveillant l’indice Nikkei, tard dans la nuit. Vous me direz que lire le Grand Meaulnes n’a jamais empêché personne d’être obsédé de sexe et de came. Exact. D’ailleurs, Meaulnes lui-même…

Et vous, mon cher Édouard, irez-vous faire vos emplettes de marijuana chez l’épicier du Colorado ? Là-bas, on fait la queue pour le joint comme on la faisait jadis à Moscou, au temps de l’oncle Koba, pour un quignon de pain. Je n’imagine même pas ce que pourrait donner une telle « libéralisation » à Paris : émeutes, prise de l’Hôtel de Ville par Mme Le Pen, que sais-je ? Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Paris était pourtant bel et bien la capitale de l’« éclate » : « Paris est une fête », écrivait Hemingway, du haut de sa petite piaule de la rue Mouffetard. Quelle époque ! Je viens de lire la correspondance choisie d’Allen Ginsberg (1), lui aussi un Parisien de ce temps-là, avant de devenir le pape beat que nous avons connu. Lettres fleuves, à Kerouac, à Neal Cassady, à Wilhelm Reich, sur le divan duquel il se serait bien allongé (c’est Reich lui-même qui l’en dissuada). « J’aime le Christ uniquement quand je suis défoncé », écrit-il paisiblement. Comme j’aime ce genre d’aveu ! On lit ces lettres merveilleuses, toutes gorgées de littérature, de culture française : dizaines de pages sur Rimbaud, Baudelaire, etc. Qui a dit que l’Europe avait perdu la main, alors ? C’est tout le contraire. L’Europe fournissait, elle avait tout en magasin. C’est maintenant qu’elle s’aperçoit qu’elle n’a plus rien.

Je revois Ginsberg, un matin de Paris, boulevard Saint-Germain, sa dernière visite, je crois bien. On était vers 1990, quelque chose comme ça. Christian Bourgois était là. Je nous revois, plus tard, dans la chambre d’hôtel de l’auteur de Howl (le plus grand poème américain du XXe siècle, tout de même), pour une petite séance de yoga tantrique. Normal, non ? Cela valait bien une séance de footing au Luxembourg. Ginsberg était un vieil homme à lunettes d’écaille et barbe blanche. Élégant, précautionneux, plein de gentillesse bouddhiste. Lire ses lettres m’a retransporté au beau milieu de ces années soixante-dix où je le lisais pour la première fois dans ma bonne ville d’Étampes, datant d’Anne de Pisseleu : à près de quarante ans de distance, je reçois cinq sur cinq. À quoi cela tient-il ? L’allant, je crois. L’absence totale de procédure : Rimbaud, là, toute de suite, sans attendre. Le feu immédiat, voilà tout. J’ignore si vos collègues de Wall Street ont jamais entendu parler d’Allen Ginsberg. Si vous voulez, je leur ferai un petit cours. Ça leur ferait péter le Nasdaq.

Mon cher Édouard, je voulais vous dire aussi que je suis allé au cinéma. Quelle expérience ! Imaginez une salle plongée dans l’obscurité, tandis qu’un grand écran se voit agité d’ombres en tous sens. Nous étions là quelques-uns, sans tablette, sans iPhone, sans rien, comme s’étant donné le mot. Heimat(2), un film allemand de plus de quatre heures, retraçant une chronique villageoise de 1850. Eh bien, mon cher, j’ai cru aller sur la Lune. Et n’allez pas croire qu’il s’agissait là d’un film « en costumes ». Quatre heures comme une minute : ensuite, dans l’oreille, le froissement des blés, le marteau sourd du menuisier, les heures, les générations. En sortant, je me suis dit que j’avais vu là une œuvre d’art comme seul un Européen peut le faire. Un certain rapport au temps, une manière d’aller très vite dans la plus grande lenteur ; d’aller très lentement dans la plus grande vitesse. Comme c’est curieux de vivre en Europe ! On peut donc y créer encore ce genre de phénomène. Cela veut bien dire quelque chose, non ? Je note, pour la prochaine fois. Europe : matière de temps, froissement des blés, jadis, c’est-à-dire maintenant, livre, mots, poèmes, musique. My God, il me semble que mon cher vieil Allen aurait adoré !

Je vous quitte, mon cher Édouard. Il faut que j’y aille. Ce matin, il fait doux à Paris. Aussi doux que « dans un square à Bangkok » comme chantait autrefois Michel Legrand, en duo avec la charmante Nana Mouskouri. Mais oui, Édouard, tout est possible et je vous jure que le Colorado est trop loin pour moi. Je me plais seulement à penser que les premiers messagers du printemps sont déjà à pied d’œuvre. Savez-vous ce que dit Spencer, dans son Essai sur la grâce ? Il dit ceci : « Une action a d’autant plus de grâce qu’elle s’exerce avec une moindre dépense de force. » Je vous tiendrai au courant.

À vous, votre ami de Paris,
Michel Crépu

1. Allen Ginsberg, Lettres choisies (1943-1997), édition établie et présentée par Bill Morgan, traduit par Peggy Pacini, Gallimard, 2013.

2. Edgar Reitz, Heimat, Chronique d’un rêve. L’exode, avec Jan Dieter Schneider, Antonia Bill, Maximilian Scheidt, Les films du Losange, 2013.

« Revue des Deux Mondes – Vous venez de publier un récit relatant votre couverture – pour France Soir à l’époque – de l’assassinat du président Kennedy (1). Comment évaluez-vous le rapport toujours un peu difficile, en France hiérarchiquement biaisé, entre la littérature et le journalisme ?

Philippe Labro Je dirais d’abord qu’à mes yeux, il n’y a pas de frontière entre ces deux champs. On oublie trop vite que Balzac était journaliste, que Stendhal l’était aussi. Les trois quart des auteurs américains sont passés par le journalisme : Hemingway, Steinbeck, Dos Passos et j’en passe. Le journaliste est quelqu’un qui va dans la société, qui entre dans son époque, qui va au-devant de la vie, des choses qui se passent, de la violence des passions, de toute cette « comédie humaine ». Ensuite, il s’efforce de reproduire ce qu’il a observé dans les limites qui sont les siennes, imposées par la contrainte journalistique elle-même, ce que nous appelons un « article ». Et puis parfois, comme cela ne suffit pas, il lui arrive de choisir un autre espace, celui du livre. Le plus bel exemple de cela, c’est Norman Mailer, immense romancier, immense journaliste. Où se trouve la frontière entre les deux ? Je ne la vois pas. On pourrait en dire de même, en France, s’agissant de Lucien Bodard, chez qui la puissance lyrique du style, la précision de l’observation sont intimement mêlés : il y a là comme une collision indéchirable qui a égaré tout le monde. Les journalistes trouvaient que ce n’était pas du journalisme, les écrivains juraient que ce n’étaient pas de la littérature ! En réalité, Bodard est un formidable exemple du mélange des deux.

Philippe Labro est écrivain, cineaste et journaliste. Son dernier ouvrage, On a tiré sur le président, est paru chez Gallimard en 2013.

Pour ce qui me concerne, c’est aussi ce que j’ai essayé de faire, dans mes reportages et mes livres. J’ai été élevé à l’école de comportement dominé par l’exemple de Hemingway : s’en tenir aux faits, être simple, étudier les gestuelles, soigner le regard qu’on porte sur les hommes, atteindre au portrait. C’est aussi une question de « dosage ». Hemingway a dit quelque part qu’il ne fallait pas tout donner au journalisme pour « garder du jus ». Mais le travail est foncièrement un travail de choix : choix des mots, choix de la manière d’approcher au plus exact.

Revue des Deux Mondes – Ce que vous appelez dans votre livre l’« expérience pure » ?

Philippe Labro Oui. Pouvoir capter l’air du temps, d’une circonstance (comme par exemple l’atmosphère du commissariat où Oswald a été emmené après l’attentat) en resserrant au maximum d’intensité. Il faut se souvenir ici du jeune Ernest Hemingway de 19 ans, stagiaire au Kansas City Star, où il a appris les 101 règles de l’écriture : pas trop d’adjectifs, pas d’hyperbole, pas de métaphore... pas de « bla bla » en somme. C’est ce que je retrouve dans mes deux « bibles » : les Chosesvues de Victor Hugo et En ligne d’Ernest Hemingway. Lisez, relisez par exemple son portrait de Mussolini, la façon qu’il a de vous faire sentir sa vanité, son vice, son ridicule. Et je ne vous parle pas d’Albert Camus, saint Camus ! On retrouve aussi chez le directeur de Combat ce goût d’aller voir dehors pour revenir ensuite à l’intimité de l’écrit. Non, décidément, je ne vois pas la frontière…

Alors bien sûr, vous allez me dire : « Oui, mais les grands sommets de la littérature au XXe siècle ignorent cette question du journalisme. » Ni Joyce, ni Kafka, ni Céline, encore moins Proust, ne sont passés par là, c’est vrai. Et alors ?

Revue des Deux Mondes – Quand on observe les choses, on voit que la « frontière » n’existe en réalité que de ce côté-ci de l’Atlantique. Il n’y a qu’en France que l’on a cette conception terriblement hiérarchisée des choses…

Philippe Labro En effet, ce qu’avaient à dire un Lucien Bodard, un Joseph Kessel a été sous-estimé, tenu pour à peine légitime du double point de vue de l’establishment littéraire et universitaire. Mais il ne faut pas non plus exagérer la hiérarchie ! Il suffit de penser à Georges Simenon, Blaise Cendrars, Roger Vailland… et à Paul Morand. Et puis, les choses bougent... Voyez par exemple le cas d’Emmanuel Carrère, avec son livre sur Limonov : enquête ? roman ? Les deux ?

Revue des Deux Mondes – En France, nous n’avons pas eu un Dallas, mais l’attentat – raté – du Petit-Clamart, par Jean-Marie Bastien-Thiry. Les écrivains ne se sont que très peu intéressés à cette affaire. Il y avait pourtant de quoi faire – très récemment, la romancière Alice Ferney s’y est essayée (2). On dirait que l’Histoire, en France, confisque le récit ! D’une certaine façon, il n’y a que Malraux (et aussi Mauriac) pour s’être intéressé à de Gaulle en tant qu’écrivain...

Philippe Labro Je vous répondrais simplement que les choses eussent été différentes si de Gaulle était mort. Et puis le cas de Bastien-Thiry est aux antipodes de celui de Lee Harvey Oswald. D’un côté, la politique, le complot ; de l’autre un tueur solitaire. L’attentat du Petit-Clamart, étrangement, n’a rien de dramatique. À peine si l’on a tué les poulets de Mme de Gaulle. Il n’y a rien de fascinant au Petit-Clamart. C’est peut-être aussi une question d’exotisme : à Dallas, au Texas, c’est une autre atmosphère. Le fait, avec Oswald, qu’il n’y ait vraisemblablement aucun complot rend la chose plus mystérieuse, plus fascinante. Oswald est le looser absolu, le perdant, le paumé qui soudain entre en collision avec son contraire : Kennedy, qui est la beauté, la lumière même… Il a tué son contraire. Mais ce meurtre n’a aucune signification politique : rappelez-vous que six mois auparavant, il avait tenté de tuer un général d’extrême droite. Kennedy était un président « centre gauche »…

La veuve d’Oswald, qui vit toujours au Texas – elle a « refait sa vie » –, a dit que le jour où Lee lui avait demandé de le photographier avec ce fusil à la main, elle avait pensé avoir affaire à un fou. J’ajouterais volontiers à cela qu’il y a là quelque chose de très américain : regardez, tous les trois mois, ces jeunes gens qui se mettent à tirer sur les autres dans une école, dans un supermarché : ils sont les héritiers d’Oswald.

Revue des Deux Mondes – Impensable en France ?

Philippe Labro Impensable.

Revue des Deux Mondes – Parce que nous sommes trop bien élevés ?

Philippe Labro Nous ne sommes pas en Amérique… Un autre sang coule dans nos veines. Pas la même histoire, pas le même héritage ethnique, pas la même violence de conquête d’un territoire, pas ce culte des armes inscrit dans la Constitution. Tout ça n’est pas très cartésien, si vous voulez dire les choses autrement. L’attentat de Dallas est absurde. C’est le plus grand concours de circonstances de l’histoire américaine convergeant avec minutie et maniaquerie vers un trou noir.

Revue des Deux Mondes – On ne manque pas de livres à l’appui de la thèse du complot – comme celui de Marc Dugain (3), par exemple, évoquant une vengeance de la mafia…

Philippe Labro Le fait est que nous avons tous envie que cet événement ait un sens. Nous voudrions que ce concours de circonstances ne soit pas seulement le résultat d’un processus irrationnel. Cependant, il y a de grandes chances pour que ce soit effectivement le cas. Un enchaînement fou qui aboutit à une balle dans la tête de Kennedy.

Revue des Deux Mondes – Est-ce tout, vraiment ?

Philippe Labro On peut aussi souligner, ce qui nous rapproche de la « tragédie » classique et nous éloigne du pur absurde, que Kennedy devait mourir. On comprend très vite qu’il ne vivra pas longtemps. La mort est toujours près de lui ; il a reçu trois fois l’extrême-onction. Il cherche la mort, il danse avec elle, il en parle tout le temps. Il y a en lui une certaine fatalité irlandaise qui ne relève pas de l’absurde. Une conscience de la brièveté des choses. Rappelez-vous son « slogan » personnel : « Ne jamais être seul, ne jamais s’ennuyer, ne jamais être frustré. » On est là en face de quelque chose de fou, qui intéresse la psychanalyse. Cet homme a cherché la mort, il l’a trouvée. Il était très provocateur. Il a commencé par être belliciste,et a terminé en pacifiste. Il s’est mis à dos les puissances d’argent, les services secrets, la mafia : tout cela, il est vrai, a un sens, une logique qui culmine dans l’attentat lui-même. Une revanche de l’obscur contre la lumière…

Revue des Deux Mondes – Et la tentative d’Oswald de devenir citoyen soviétique ?

Philippe Labro En effet, dès l’âge de 14 ans, Oswald se plonge dans l’étude du marxisme, se découvre en état de rébellion envers la société, puis déteste son séjour à l’armée. Alors il part en URSS, croyant y trouver le pays de l’égalité, le paradis terrestre. Son séjour est étrange : bien sûr il est surveillé par le KGB jusqu’à ce que les services laissent tomber : il n’y avait décidément rien à tirer de cet Américain qui voulait être soviétique. Pour eux, c’était un nul.

Revue des Deux Mondes – On parle de l’Amérique mais, pour vous, il y a eu aussi l’Algérie...

Philippe Labro La guerre d’Algérie (on ne l’appelait d’ailleurs jamais officiellement ainsi), j’ai d’abord voulu l’éviter, à force de sursis. Finalement, je n’ai pas pu faire autrement que d’y aller. Mais je n’avais rien de spécial en tête. Je n’ai pas eu le raisonnement de Norman Mailer se disant : « Je pars faire la guerre dans le Pacifique parce que là-bas, il y a un roman pour moi. » Et Mailer a écrit les Nus et les Morts. Quand je suis parti en Algérie, j’avais mon livre Des feux mal éteints en tête, mais sans le savoir encore. Mon idée, c’était surtout d’aller voir. Et j’ai vu que j’étais en face d’un événement considérable, générationnel. Comme dit Jacques Brel, il faut aller voir ». Sur place, prendre des notes sur tout, puis se mettre à raconter. Francis Scott Fitzgerald dit quelque part : L’écrivain est une éponge. » Le mot d’ordre est : tout absorber, ensuite dégorger.

Revue des Deux Mondes – On retrouve ici la fascination pour le détail qui frappe beaucoup à la lecture de votre dernier livre, comme quand vous remarquez que Lee Harvey Oswald arbore un pull-over noir troué. Quelle importance ? Pourtant cela en a une...

Philippe Labro Oui, il y a en effet un point de détail curieux à relever. Il se passe au moment où l’on s’apprête à transférer Oswald : il demande tout à coup à changer de vêtements, alors on lui cherche un chandail, quelque chose comme ça, et on finit par dénicher ce pull-over. On peut avancer à partir de là que si Oswald n’avait pas demandé à changer de vêtements, Jack Ruby ne serait pas arrivé à l’heure pour le tuer.

Revue des Deux Mondes – Vous écriviez vos papiers, puis vous les dictiez au téléphone à France Soir ?

Philippe Labro Je dictais en direct, attaché à ne rien oublier de ces détails que nous venons d’évoquer. Car ils font partie de la personne que nous cherchons à décrire, à comprendre. Et j’étais en train de téléphoner quand Ruby a surgi… Je lui avais parlé la veille !

Revue des Deux Mondes – Avez-vous rencontré Jackie ?

Philippe Labro Oui, une fois, dans un dîner à Paris où nous étions dix ou douze personnes, à l’invitation de Nicole Salinger, la femme de Pierre Salinger.

Revue des Deux Mondes – Quelle impression en avez-vous gardé ?

Philippe Labro Son timbre de voix. Elle parlait un peu au-dessous du niveau normal, suscitant le silence. Quelque chose d’un peu poussiéreux, d’une poussière d’or. Autrefois, on disait a night club voice. C’était alors le ton de la haute société de la côte Est. On parlait comme ça. Ce qui m’a frappé également, c’était ses yeux. Les yeux ne peuvent pas mentir. Ceux de Jackie étaient félins, mystérieux, envoûtants, charmeurs…

Revue des Deux Mondes – Est-ce qu’il était possible de la regarder « normalement » ?

Philippe Labro Non. J’avais bien conscience de regarder une légende vivante. Mais ce que je regardais en réalité, c’était ceci : cette toute jeune femme affalée sur le capot de la Lincoln, cherchant à récupérer la cervelle de son mari. Elle a dû se dire une chose folle comme : « Je vais récupérer sa cervelle, je vais la lui remettre en place et tout ira comme avant. » J’ai toujours imaginé qu’elle a pu penser cela sans s’en rendre compte. Si elle s’en est rendu compte, c’est encore plus admirable. Pendant les jours qui ont suivi, elle a eu une attitude exceptionnelle, celle d’un chef d’État. Je pensais aussi à cela en la regardant. Je me trouvais éberlué à la pensée de cette jeune femme connaissant si bien le monde des hommes, à commencer par le premier d’entre eux, qui a joué un rôle considérable dans sa formation : son propre père, appelé « Black Jack ».

Revue des Deux Mondes – Une Bouvier, apparentée à la France...

Philippe Labro Leslie Kaplan parle très bien du séjour de Jackie à Paris, comme étudiante, pendant les années cinquante. Très cultivée, qui fera plus tard venir Pablo Casals à la Maison-Blanche. Malraux était totalement béat devant cette femme, qui jouait habilement de sa séduction. Vous savez que de Gaulle a eu ce mot prodigieux à son sujet, bien avant qu’elle ne fasse la connaissance d’Onassis : « Elle finira sur le bateau d’un armateur grec. » Mais il faut se souvenir aussi que de Gaulle a dit de Nixon, après son premier échec à la présidentielle, alors même que l’entourage du Général s’étonnait qu’il le reçût à l’Élysée : « Cet homme sera un jour président. »

Revue des Deux Mondes – Le Général penchait-il pour la thèse du complot ?

Philippe Labro De Gaulle a dit : « On ne saura jamais la vérité sur ce qui s’est vraiment passé, car si on le savait, tout le système américain s’écroulerait. »

Revue des Deux Mondes – Revenons un instant à l’Algérie. Trouvezvous que les choses ont été bien racontées ?

Philippe Labro Non. Le degré de fiabilité est faible. Tout n’est pas sorti. Des deux côtés. La guerre d’Algérie n’a pas eu son Malaparte. C’est étrange. Il n’y a pas de livre majeur sur cette guerre. Il y a des livres importants, dans des genres très différents, de Pierre Guyotat, de Pierre Nora, de Jules Roy. Mais il n’y a pas de livre majeur. Pour ma modeste part, quand j’ai écrit Des feux mal éteints, je voulais simplement restituer les choses comme elles étaient arrivées. Ni plus ni moins. Comme avec Kennedy, au fond.

Revue des Deux Mondes – Vous avez très bien connu Pierre Lazareff, qui était patron de France Soir à l’époque de l’attentat de Dallas. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Philippe Labro Petit, juif, roux, vite devenu chauve, un ludion, un lutin. Un farfadet. D’origine russe. Laid, pas très aimé. Follement curieux de tout. Il est très vite devenu le petit génie de la presse. Je l’ai rencontré par l’intermédiaire d’un copain. À l’époque, il commandait des livres aux journalistes à partir d’un petit feuilleton qui paraissait en première page de France Soir, des histoires de malfrats, de bandits… Il m’a commandé un livre sur Al Capone, Un Américain peu tranquille, qui a fini par être publié chez Gallimard dans la fameuse collection « L’air du temps », celle où Bodard a publié la Guerre d’Indochine. C’est ainsi qu’il m’a embauché.

J’ai vu Lazareff des milliers de fois. Il me demandait toujours : « Alors, Philippe, qu’est-ce que vous avez vu ? Qui ? Quoi ? » Vous passiez une demi-heure dans le bureau de Lazareff, vous ressortiez plus heureux. Il avait un art de sentir le « grand public », le sens de la titraille. Je me souviens d’un hiver très rigoureux, il avait fait titrer en pleine page : « Brrrr… » Il disait souvent : « Si vous n’êtes pas intelligent, soyez intelligible. » Il croyait énormément au pouvoir des femmes, à leur capacité d’intuition. Il disait aussi : « Cherchez la maman ! » Cet homme laid, et néanmoins très séduisant, ne s’intéressait qu’aux autres. Aucun narcissisme, le contraire de l’egomaniaque. Lui-même, il s’en fichait. On pense à la fameuse expression de Malraux sur la « destruction de la comédie ». Lazareff était tout à fait limpide là-dessus : « Je sais qui je suis, il n’y a pas de quoi, etc. » Cela ne l’empêchait pas d’aimer le pouvoir. Il avait une admiration quasi infantile pour tout ce qui était français. Mag Bodard disait : « Si on ouvrait le ventre de Pierre, on y trouverait un drapeau tricolore. »

Revue des Deux Mondes – Votre opinion sur l’information aujourd’hui ?

Philippe Labro À l’époque où je travaillais à France Soir, on sortait cinq éditions par jour ! Je sais bien que les choses ont changé, sur le plan technique. Mais ce que l’on constate aussi aujourd’hui, c’est qu’il reste toujours du monde pour aller sur le terrain. C’est une question de qualité de relation avec le monde. Ne jamais quitter la scène.

1. Philippe Labro, On a tiré sur le président, Gallimard, 2013.

2. Alice Ferney, Passé sous silence, Actes Sud, 2010.

3. Marc Dugain, la Malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005.

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LA VOCATION
D’UN VIRTUOSE

› Entretien avec

Azzedine Alaïa

réalisé par Annick Steta

Les portes de l’exposition que le Palais Galliera a consacrée au travail d’Azzedine Alaïa du 28 septembre 2013 au 26 janvier 2014 viennent tout juste de se fermer. Voulue par Olivier Saillard, le directeur du musée de la Mode de la Ville de Paris, cette rétrospective a succédé à celles qui ont été organisées au Palazzo Corsini, à Florence, en 1996, au musée Groninger, aux Pays-Bas, en 1998 puis en 2011-2012, au musée Guggenheim de SoHo, à New York, en 2000, et au NRW-Forum de Düsseldorf en 2013. Le travail du couturier avait déjà été montré dans des musées français : au CAPC, le musée d’art contemporain de Bordeaux, en 1985, et au musée de la Mode de Marseille. Mais l’exposition organisée au Palais Galliera a été sa première rétrospective parisienne. Ces nombreux hommages montrent clairement qu’il est considéré comme l’un des plus grands couturiers contemporains. Dès 1979, Michel Cressole l’avait défini comme « le plus discret des grands couturiers, parce qu’il est le dernier, peut-être » (1).

Annick Steta

« Revue des Deux Mondes – Avant de revenir sur votre parcours, je voudrais vous interroger sur son point de départ : comment l’enfant de Tunis que vous avez été a-t-il décidé de faire de la couture son métier ?

Azzedine Alaïa L’enfance déclenche beaucoup de choses. J’ai été élevé par ma grand-mère à Tunis. Elle vivait dans un pays musulman, mais elle était libre dans sa tête. Elle refusait que l’on donne une éducation religieuse aux enfants avant l’âge de 7 ans, parce que, disait-elle, « il faut d’abord qu’ils sortent des maladies de l’enfance. Ensuite, ils feront ce qu’ils voudront ». À cette époque, Tunis était une ville où les origines et les confessions cohabitaient harmonieusement. Il y avait des juifs séfarades, des Italiens, des Français… C’était vraiment un mélange très heureux. Je ne connaissais ni le mot « racisme » ni les différences entre les religions.

Azzedine Alaïa est couturier. Il a coécrit avec Olivier Saillard le catalogue de l’exposition que lui a consacrée le musée de la Mode de la Ville de Paris (Alaïa, Éditions Paris Musées, 2013).

Une autre femme a joué un rôle très important dans mon enfance : Mme Pineau, la sage-femme qui m’a mis au monde. C’était une amie de mes grands-parents. Elle habitait le quartier le plus « chaud » de Tunis. Mon grand-père, qui était agent de police, lui avait proposé de l’accompagner quand elle se rendait la nuit au chevet d’une femme. Elle lui avait répondu qu’elle avait mis la moitié des voyous du quartier au monde et qu’elle ne risquait donc rien ! Quand elle voyait dans la rue deux gosses qui se chamaillaient, elle donnait une claque à l’un, pinçait l’oreille de l’autre, et les séparait. J’allais tout le temps chez elle, et j’y dormais le samedi et le dimanche. Il y avait un énorme Christ de bronze au-dessus de mon lit. Et moi, ce Christ, il me faisait peur, alors je lui disais : « Jésus, ne tombe pas sur moi ! » Mme Pineau accouchait les femmes chez elle, dans son petit cabinet. Pendant qu’elle était occupée avec une patiente, je lisais les journaux et les livres qui se trouvaient là : les revues médicales qu’elle recevait, le catalogue de La Redoute, des livres d’art. J’étais fasciné par Vélasquez. Elle me donnait des crayons et je faisais des copies. J’étais curieux : je voulais comprendre comment les femmes tenaient dans ces vêtements et ce qu’il y avait dessous. Par moments, Mme Pineau m’appelait quand elle était...