Revue Littéraire n° 57

De
Publié par

Retrouvez tous les sommaires de La Revue littéraire sur , et bientôt en format numérique.
Comité éditorial
Directrice de la publication
Angie David (angiedavid@leoscheer.com)
Rédacteur en chef
Richard Millet (richard.millet29@gmail.com)
Publié le : mercredi 1 avril 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756107332
Nombre de pages : 206
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

LA REVUE LITTERAIRE

 

No57

 

Retrouvez tous les sommaires de La Revue littéraire sur www.leoscheer.com/catalogue, et bientôt en format numérique.

 

Comité éditorial

 

Directrice de la publication

Angie David (angiedavid@leoscheer.com)

 

Rédacteur en chef

 

Richard Millet (richard.millet29@gmail.com)

 

© Éditions Léo Scheer, 2015

 

EAN numérique : 978-2-7561-0733-2

 

EAN livre papier : 9782756107318

 

www.leoscheer.com

 

Pourquoi une revue, qui plus est littéraire, en un temps où elles sont données pour mortes, où la littérature connaît une désaffection grandissante, où l’édition s’interroge sur ses métamorphoses numériques, faute de ne plus rien risquer au-delà de l’horizon post-culturel ? Les morts et les vivants ne sont pas toujours ceux qu’on croit. L’inversion des valeurs, le refus de l’échelle du goût et de la critique, la réduction de la littérature à de la photocopie romanesque, tout cela nous montre qu’une revue, parce que littéraire, est plus que jamais nécessaire. La Revue littéraire ne revendique pas d’autre ligne que l’ouverture du champ, la rapidité du combattant, la nécessité d’une pratique qu’il s’agit d’inventer, encore et toujours, et au plus haut : la littérature, avec des écrivains, et non des « auteurs », les uns venant de loin (Quinzaine littéraire, NRF, Recueil, Art du bref), les autres de cette toute jeune Revue littéraire. Une revue n’est pas un journal ; elle est un lieu tout à la fois insituable et actuel, qui permet la distance et l’extrême liberté, l’inattendu, l’invention qui adviennent par la littérature.

 

Angie David et Richard Millet

 

DOMINIQUE DE ROUX

 

Correspondances

 

« Moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg. » Voilà comment se présentait, en 1971, dans Immédiatement, un écrivain français, également éditeur (cofondateur, par exemple, des éditions Christian Bourgois), que le milieu littéraire des années 1970 avait rejeté en le traitant de « fasciste » pour n’avoir pas donné dans la vulgate marxiste, notamment maoïste, et pour s’en être pris à Roland Barthes, traité de « bergère » (propos d’ailleurs de Jean Genet), ainsi qu’à d’autres bonzes académiques, dont Maurice Genevoix, « écrivain pour mulots » ; un peu plus tôt, dans La Mort de L.-F. Céline, de Roux avait évoqué Romain Gary en « tireur d’éléphants, à la bêtise éloquente », et, dans La France de Jean Yanne, Foucault en « papillon qui tape du pied ». Dépossédé des Cahiers de l’Herne qu’il avait fondés, et qui furent l’autre grande revue littéraire de l’époque, faisant connaître, ou reconnaître, entre autres, Jouve, Borges, la Beat Generation, Pound, Gombrowicz, mais aussi Guyotat, l’auteur du Cinquième empire mènera une vie d’errance entre Genève, Lisbonne, l’Afrique du Sud et l’Angola, où il sera le conseiller du chef de la rébellion anti-marxiste Jonas Savimbi. Loin d’être un vaincu, cet homme qui a, par ses livres, ses revues et sa vie, renvoyé les plumitifs français à leur termitière, meurt en 1977, à 41 ans, laissant une œuvre qui n’a jamais cessé d’être lue et rééditée. Les lettres qu’on découvrira ici ont trait à sa vie d’éditeur, notamment à l’époque du cahier de L’Herne consacré à Céline. La qualité de ses correspondants, Gabriel Matzneff, Fernando Arrabal, Giuseppe Ungaretti, la grande Cristina Campo, auteur des Impardonnables, Pascal Pia, Pierre Boutang, Christian Dedet, Marc Hanrez (auteur de la première monographie consacrée à Céline, publiée aux éditions Gallimard), est le miroir d’une époque, les années 1960 et le début de la décennie suivante, dont la richesse est certes manifeste mais où la liberté d’esprit se payait déjà lourdement. Ces lettres, à la syntaxe parfois déroutante, témoignent aussi d’une hâte et d’un monde dans lequel le téléphone était encore rare et où l’écriture épistolaire trouvait une dimension orale qui nous restitue ici une voix.

*

À Marc Hanrez

 

L’HERNE

28, Boulevard Raspail

PARIS VIIo

Le 17 décembre 1961

 

Cher Monsieur,

Je viens de terminer votre excellent livre sur Céline, que Nimier, Rebatet, tous m’avaient conseillé. C’est eux encore qui m’ont recommandé de vous écrire, à la fois pour vous signaler que notre 3o cahier est consacré à l’auteur du Voyage, et vous demander de collaborer si vous le voulez bien. Par le même courrier, je vous adresse notre 1o cahier, consacré au poète René Guy Cadou, et dès janvier, celui à Bernanos, actuellement sous presse.

En deux mots je vous présente l’Herne (Hydre de Lerne) : ces cahiers ne paraissent que deux fois l’an, avec une édition de luxe, illustrée par deux peintres. Chaque fois, autour de textes, d’inédits, nous réunissons en TOUTE LIBERTÉ, c’est-à-dire que la couleur politique des écrivains nous importe peu, études, essais, témoignages, souvenirs. Ainsi, en dehors de Cadou, dont le Cahier est un peu une maquette, nous avons réuni autour de Bernanos, le R.P. Guissard, Claude Bourdet, Robert Poulet, Lucien Rebatet, Pierre Hervé, Ph. Soupault, les Brésiliens Jorge de Lima, Mello Franco, Murilio Mendez, etc, etc.

Pour Céline, nous procéderons de même, avec l’aide de Nimier, Rebatet, Poulet (je vais lui écrire à ce sujet) et du Colonel Camus, que vous devez connaître et qui a été un des vrais amis de Céline.

Déjà nous avons fait toucher Le Vigan en Argentine et M. Antoine, professeur à la Sorbonne où il a une chaire grammaticale, nous fait une étude sur le style.

Ce Cahier paraîtra en juin.

Si vous pouviez nous donner quelque chose sur Céline, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous vous compterons parmi les collaborateurs de ce Cahier, qui sont avant tout très libres.

Avec cet espoir, croyez, cher Monsieur, en mes bons sentiments.

 

(Mr.) Dominique de Roux.

*

À Marc Hanrez

 

Cher Monsieur,

 

J’ai vos deux lettres et votre texte, très bon, émouvant et si juste. Ah, croyez bien que je suis avec vous par les idées et l’âge également, puisque j’ai 25 ans, et par la passion de Céline et par le but que je me suis fixé de rester moi-même, de combattre les impostures, ce que Céline définit admirablement « les paranoïaques, notre monde de paranoïaques. »

Ce Cahier se construit donc jour après jour. J’ai écrit beaucoup de lettres à des hommes et des écrivains très différents. Je crains que certains qui auraient à dire ne se récusent par trouille encore, mais nous verrons. J’ai envoyé un mot à Mauriac, histoire de voir s’il sera lui aussi cavalier que pour Bernanos pour lequel il m’a répondu 2 lignes : « Je n’ai pas le temps. Je n’ai plus rien à dire. »

Connaissez-vous un écrivain danois qui pourrait se joindre à nous ? Et le nom-adresse de l’avocat de Céline, qui pourrait aussi témoigner ?

Avez-vous l’adresse (ou celle des revues où ils ont écrit) de E.P. Bendz, Frohock, Glicksberg, Howe, Steel, dont vous donnez les noms dans « La Critique et l’œuvre de Céline » ?

Aurez-vous l’occasion de passer prochainement à Paris ?

Bien à vous. Cordialement.

Dominique de Roux.

*

À Marc Hanrez

 

Cher Monsieur,

27 février. Votre dernière lettre, déjà ! Je vous tiens un peu au courant de notre Céline. Cela dépasse nos espérances : Marcel Aymé, Arletty, Brissaud, Mme Canavaggia, Chamfleury, Roland Barthes, Yves Berger, etc.

Mais aussi beaucoup de lettres furieuses : Le Vigan, les exilés, ou la gauche, une certaine gauche haineuse, fidèle au slogan : Céline en chemise brune. Je vois Madame Céline demain pour les documents et les conseils et les adresses d’amis, d’écrivains.

N’oubliez pas de m’écrire avant votre passage à Paris . C’est le plus sûr moyen de nous voir.

En attendant la pensée française capitule. Et les écrivains qui nous restent, les Mauriac, le fond du panier, écrivent leurs soupirs, s’abandonnent à cette absurdité, à ce mensonge du mensonge, à la mode – le sens de l’Histoire, le renoncement.

Bien amicalement,

en attendant votre arrivée, que nous puissions boire un bock à la santé des perles rares, les écrivains libres, les écrivains conscients.

Dominique de Roux.

Je vous enverrai les épreuves en temps voulu.

*

À Marc Hanrez

Le 21 juillet 1962

 

Mon cher Marc,

J’aimerais déjà reprendre le TEE, le passage en céramique de la gare de Bruxelles et par les avenues vertes et roses jusqu’à votre cigogne. Il fait chaud, orageux, moiteur mais beauté du feu vert. Les vies sont terrassées, cuisses nouées en caducée partout. Pour le reste, que du drame et du vau-l’eau ! L’Algérie ! Aubain. Je crois que nous allons nous gauchiser dans une médiocrité générale, un affadissement, une mollesse, une gauche celluliteuse et bourrée de saucisses. La droite sera le refuge des anormaux, des anarchistes, des types qui ne veulent pas être esclaves, être la foule. Tristes demains d’Europe. Mais nous avons Céline, Abellio… nous-mêmes, le groupe… l’Herne sauveur.

J’arrache aux documents multiples une longue bibliographie. Cela arrive de tous côtés. Ce matin, j’ai passé une heure chez M. Perrot, un pote de Céline, comme tous les amis de Céline un dur, un vrai, simple, anar, rude, rigolard et conservé à 65 ans comme un Fregatton. Il m’a donné de très belles photos, sorti ses lettres, déballé tous ses dessins de Gen Paul, Gollogolo, comme l’appelait Céline. D’ailleurs de sa fenêtre, rue Girardon (no 4), on pouvait voir la maison de Gen Paul, sa fenêtre ouverte et une vague lumière de bougie. Le fou dégueulasse devait peindre. Perrot m’a remis une liasse de lettres, m’en a lu quelques-unes et parmi les plus tendres, les plus belles. Devant l’une il s’est mis à pleurer…

Eh bien, Marc, trouve un écrivain qui ait eu de tels copains, des gens durs, des mâles, et qui restent groupés après la mort, dans une telle ferveur.

Dans ses lettres, des définitions splendides :

« Qui rentre avant Thermidor est guillotiné. »

ou différent sur Mikkelsen, l’avocat :

« Un saindoux et boniments. »

Je suis parti avec mon lot. J’ordonne tout ça. Je dors dessus. Je m’élève bien haut. Je me sens Gen Paul dans les airs ou Le Vigan dans sa péniche… Gen Paul (m’a dit Perrot) jaloux, infect, qui en veut à la terre entière parce qu’il a perdu sa jambe à la guerre et s’est brouillé avec Bonvilliers parce que celui-ci faisait du tandem (avec sa femme).

Oui, Bataille est mort. Et moi qui toute la semaine avant avais tracé le plan futur avec lui, un Bataille très doux, heureux de ce futur Cahier et qui m’avait donné un rendez-vous pour le lundi (il est mort le dimanche). Je me souviens : il parlait sans cesse des morts. Une fois : « Alger ? Quelle ville étrange cela doit être ? Du sang, l’odeur des morts. » Une autre fois : « Ma biographie sera difficile à écrire. Comment pourra-t-on parler de cette femme avec qui j’ai vécu et qui est morte et avec qui, morte, je suis resté longtemps… »

1962 ? Hallebardes de morts !

Salue ta charmante femme.

Et mon amitié.

Dominique

*

À Pascal Pia

26 fev. 1970

 

Cher Pascal Pia,

Je vous fais parvenir le Hindus-Céline. Hindus est un naïf émouvant, pataud, mais la correspondance de Céline est splendide, un chef-d’œuvre de rapides pensées, tout ceci cursif, léger, féroce, vrai, avec des raccourcis à la Henri IV (ses lettres !). Et personne n’a parlé de Céline épistolier nulle part à la sortie du livre.

Vous n’oubliez pas votre glose…

Très fidèlement votre

Dominique de Roux.

*

À Christian Dedet

Le 14 janvier 1963

 

Mon cher Christian,

Ce mot au vol : merci de ta pensée fidèle… Et L’Herne arrive. J’ai croulé 8 jours sous d’ultimes corrections, d’ultimes détails, bataillant, escarmouchant avec divers, obtenant que l’imprimeur pousse ses dates de sortie, demain donc à l’aube.

Tu as peut-être lu-vu dans Fig (aro) lit (téraire) et Candide de cette semaine (jeudi 10) les deux pages qui nous sont consacrées. Les lettres affluent, commandes aussi. Je crée la Sté des Amis de Céline. Je pense à la suite – au Borges, etc. Ça s’emmanche bien.

 

Enfin pour moi, mes Oiseaux1, mon manuscrit, est refusé chez Julliard. Je cherche ailleurs – Table Ronde ou Plon. Je suis sûr de moi pourtant. Le Julliard avec madame, c’est devenu le veau mironton. Que faire d’autre ! Un peu de mépris et tourner la tête.

Téléphone de Marie-Josée : charmante et légère, crispée, travaillant à détruire sa guitare et à jouer de la flûte, de l’aigu véritable. On aimerait bien la baiser comme au 15o siècle dans un char à bœufs.

Amitiés.

Domnique

Donne beaucoup de congés de maladie.

À Christian Dedet

5 mars 1963

 

Mon vieux,

 

J’ai médité ta lettre toute la semaine, entre tant à écrire et Jacqueline qui a eu un fils : Guillaume.

Je suis content de la Table Ronde. Mais je suis persuadé que la lutte que nous devons mener pour la littérature passe justement par le but de se délivrer des Tables Rondes, comme il faut se délivrer des crétins à succès. Les tables rondes des petits maîtres, des D. (ah, je le connais bien, pédéraste naguère décadent, une sous-marquise de Sévigné, celle que Céline appelait le piano du cul) et O. (un con), V. (un hâtif), S. (un médiocre). Non ! Bon pour Accent grave, le panier de médiocrités. Ah ! comme tu as raison de t’en défier. Si nous devons nous grouper, c’est autour de L’Herne. C’est-à-dire des garçons authentiques, aussi différents que toi et Ricardou, M. Mourre et Sollers, Beaujour et les internationaux comme Magini, Stromberg, Poul Vad, etc. Mais je te parlerai de mes conceptions. Foutons en l’air les Hussards. Ils n’ont que trop caracolé, et Nimier mort sur d’Artagnan, Déon dans sa Grèce, il reste un Blondin effondré.

Il faut travailler énormément, je crois, et non pas se distraire, ou un peu, de temps en temps, dans quelques cuisses.

 

______

Bon, un conseil à mon tour. Je vais prendre 15 jours fin mars début avril (ou au 15 mars) pour corriger, reprendre mon livre. Je ne sais où aller. Est-ce qu’à Cournonterral il y a une auberge où je pourrais loger, et (où) nous nous verrions ?

Écris-moi.

Dominique

*

25 mars 63

 

À Christian Dedet

 

Mon vieux cher médecin,

 

Je serai encore bref, bousculé de toute part et grippé la semaine dernière, réunissant tous les médecins autour de mon ventre intestinal (sic). L’Herne marche à merveille. La 2o édition paraîtra le 15 mars, « corrigée ». Article bon et retentissant dans Le Monde d’hier, le Figaro est prévu pour mercredi. Mais tu verras le S.P. lors de ton passage à Paris.

Mon livre est prêt à la Table Ronde et paraîtra en septembre. Laudenbach l’aime beaucoup. Fayard de son côté le voulait, et Plon. Pour eux j’ai d’autres projets dont je te parlerai de vive voix. Maintenant je vais corriger le détail.

J’écris à Arnoux en lui expliquant que ce sera pour le tome III.

Rien de Marie-Josée. Est-elle trop pleine de toi, languissante, affalée, ouverte de solitude sur la moquette écarlate de son luxueux « home room » de Passy 16o ?

[mots illisibles] à la rendre émotive, tendre, bientôt lyrique. C’est une attitude forcée (refoulée) que cet aspect glacial.

Je rêve sur vos embrassements.

Et t’embrasse, taureau !

Dominique.

 

J’attends le journal Dedet-Cau.

*

À Christian Dedet

 

Mon vieux Christian,

 

L’Italie, c’est loin maintenant et ses stucs et sa Méditerranée en dentelle et ses paquebots qui brûlent… Je reviens exténué de Charente porter messes et roses rouges sur la tombe de mon père tandis qu’il pleuvait à pleurer avec des braiements de locomotive. J’ai une angine et le moral mou concernant tout ; et après le sursaut de l’autre semaine, je suis [une] bouée dégonflée. Nous nous rencontrerions maintenant (et toi toujours malade) qu’on coulerait dans quelque baignoire. Oui, l’Italie ce fut Pound, géant comme la montagne qui l’abrite. Sur ce plan-là, je mets (pour contrat) ma collection au point. Et puis je rage de tout. Peut-être est-ce vain, mais je ne puis m’empêcher de vomir au contact de tant d’« infameux », politiques ou littéraires. Je n’appartiendrai jamais à personne, car la connerie est [illisible]. En définitive, à Esprit public, leur avocat a préféré que l’on retire mon texte, La pie et le gibet, car il y aurait eu saisie, donc poursuites et amendes. Mais cela m’eût été égal. Tandis qu’ils sortent un no de boy scout à la souffrance [illisible]. Je pars le 20 à Épône mettre les derniers points à mon manuscrit. J’ai vu merveilleusement Marie-Josée, prodigieuse conductrice sans avoir l’air de voir.

Je chie sur Max Jacob débité en papier cul par tous ses souteneurs.

Je t’embrasse.

Dominique.

*

Cristina Campo à Dominique de Roux

 

15 juin (circa 1964)

Cher Dominique,

Merci pour votre billet.

Tous ces mots : Pound, Fenice, Jérusalem, nuit, lagune : c’est beaucoup trop pour ma pauvre imagination, autour de deux jeunes voix…

Élémir et moi, d’ailleurs, nous trouvons scandaleux votre jeu tantalisant qui se répète : Milan mais non pas Rome, Venise mais non pas Rome, etc.

« Gli Imperdonabili » est à vous, mais je crains qu’il ne soit trop italien, i.e. trop dédié à la ménagerie locale des pardonnables. Vous verrez, en tout cas, de vos yeux.

L’« Hommage à Borges » poursuit son chemin : en Amérique du Sud. Grâce à vous, notre souple et magique ami. Et croyez, je vous prie, à notre ennui de vous.

Cristina

 

Que devient Georges Londeix ? Je lui écrivis une assez longue lettre entre Noël et le Jour de l’an, je crois. Il y avait d’ailleurs grève postale. Est-il encore à Florence ?

*

Fernando Arrabal à Dominique de Roux

 

Cher Dominique de Roux,

 

Après avoir lu votre brillant et anticonformiste CÉLINE je viens de lire vos Entretiens avec W. Gombrowicz. J’aime beaucoup ce livre qui m’a permis d’approcher un auteur que j’admire. Vos entretiens sont conduits avec passion, talent et sensibilité. Le résultat est très sauvage et saisissant. Je vous félicite de tout cœur.

Arrabal 1-12-68

Giuseppe Ungaretti à Dominique de Roux

 

Rome, le 5 mars 1969

Cher ami,

Je suis encore très désagréablement surpris de n’avoir pas encore vu l’ombre des publications qui vont paraître sur moi ou de moi chez vous. Je ne sais rien, je serai le dernier à le savoir, sur ce qui me concerne, et je pourrais, n’en ayant jamais été informé par les épreuves, en être désagréablement surpris, n’ayant pu intervenir à temps, quand l’heure sera venue de la parution.

Le livre sur Dante du Polonais2 est une pure crétinerie. C’est absurde avoir publié bêtise pareille. J’ai mis en morceaux et jeté au diable cet écrit stupide, sans pareil stupide.

Je vous serre bien affectueusement la main, quoique vous m’ayez mis en grande colère.

 

Ungaretti

*

À Gabriel Matzneff

Paris, le 8 septembre 1970

Cher Gabriel,

 

Mauriac m’aura au moins donné l’occasion de recevoir une lettre de toi, la première, de belle dent.

N’empêche que je préfère Chateaubriand à Lautréamont, abject branleur, et mes lectures de formation sont, je te signale, tout Barrès et tout Francis Jammes, entre autres. N’empêche que Mauriac est déjà passé comme une poignée de sable sur le poil d’un tambour tibétain.

Toutes mes amitiés.

 

Dominique

Gabriel Matzneff à Dominique de Roux

 

Paris, le 4 septembre 1970

Mon cher Dominique,

 

Merci de ta lettre, mais j’avoue avoir du mal à suivre ton raisonnement.

Il n’y a ni un peintre, ni un musicien, ni un écrivain, si grand soit-il, qui ne compte parmi ses admirateurs bon nombre d’imbéciles. Racine, Flaubert et Baudelaire sont applaudis par une foultitude de cons : cette promiscuité est peut-être désagréable, mais elle ne me convainc pas de renoncer à aimer Bérénice, L’Education sentimentale et Mon cœur mis à nu.

Tu me jettes à la tête Pierre-Henri Simon et Léo Hamon. Que veux-tu que ça me fiche que l’Etat bourgeois récupère Mauriac ? Tout le monde est récupéré, un jour ou l’autre, vivant ou à titre posthume, et toi ni moi n’y échapperons. Même les plus libres d’entre les libres le sont : Nietzsche a été récupéré par le nationalisme prussien, Rimbaud l’a été par l’Eglise catholique, et Genet devra faire de sérieux efforts pour ne pas terminer à l’Académie française.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Propofol

de editions-leo-scheer

Place Colette

de editions-leo-scheer

Fors intérieurs

de editions-leo-scheer

suivant