REVUE LITTERAIRE N° 60

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Publié le : mardi 10 novembre 2015
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EAN13 : 9782756109893
Nombre de pages : 192
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Collectif

Revue littéraire N° 60

 

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© Éditions Léo Scheer, 2015

 

EAN numérique : 978-2-7561-0989-3

 

EAN livre papier : 9782756109879

 

ISSN 1766-9693

 

www.leoscheer.com

JEAN-BENOÎT PUECH

 

Histoires littéraires

I

 

Hors commerce

 

à Michel Marmin

 

Il faisait encore nuit lorsque j’ai quitté Lyon, le 12 décembre 1984, vers 8 heures. Nous étions convenus que Sophie me remplacerait pendant mes trois jours d’absence à l’agence. Le temps était froid, sec, idéal pour la route. Lyon, Clermont, Bourges. Sans me hâter, si le temps ne se dégradait pas, j’arriverais à Blois dans l’après-midi. Je m’installerais à l’hôtel de France et je verrais la mère de Louis le lendemain matin. Le voyage en voiture me laisserait le temps de me ressouvenir.

En ce temps-là, j’avais 22 ou 23 ans et je venais d’achever, à Tours, des études de lettres qui ne m’offraient aucune perspective d’avenir, au grand désespoir de mes parents dont je ne voulais pas reprendre le magasin, très en vogue à l’époque. Place de la Résistance. « Dandy. Prêt-à-porter de tradition. » Quel oxymore ! Chic et chiqué. Après des années de brouille, j’aidais un peu mon père, mais je préférais lire. Je fréquentais régulièrement la salle des ventes et les bouquinistes autour du théâtre pour y acheter à bas prix les livres qui composaient peu à peu ma bibliothèque. À la fin d’une de ces ventes, je fis l’acquisition d’un carton d’une vingtaine de livres, pour le prix d’un neuf. De retour dans le petit appartement que j’habitais non loin de chez mes parents (auxquels il appartenait), je feuilletai les ouvrages que je venais d’acquérir et constatai qu’ils avaient parfois des annotations en marge, toujours de la même fine écriture au crayon. Plusieurs d’entre eux portaient, sur la page de garde, les initiales L. S., et une date : le début des années 1970. Je les lus avec curiosité, puis intérêt, puis admiration, parfois même affection. Je découvris que par leurs thèmes, ils se ressemblaient tous, et je supposai que leur premier lecteur devait aussi leur ressembler. C’étaient surtout des œuvres datant de l’entre-deux-guerres ou des années 1950, traduites de l’allemand, de l’anglais, de l’italien… Je ne savais rien de leurs auteurs, sensibles et subtils à la fois. Certains étaient des romans d’analyse psychologique, mais avec une discrète présence des réalités sociales et toujours, en filigrane, une exigence spéculative, une portée philosophique, peut-être même spirituelle. Ils faisaient valoir des histoires de perdants, sans se perdre eux-mêmes puisque je les lisais. D’autres étaient d’impitoyables mécaniques dissimulées sous des chairs séduisantes et savoureuses, jusqu’à l’écorché final à couper le souffle. Le renversement inattendu n’excluait jamais l’émotion provoquée par la découverte d’un cœur qui battait loin de la machine mais qui l’animait par une étrange forme de télépathie. Je me levais, j’écoutais de vieux vinyles, une cantate de Bach, de la musique française, du jazz classique. Des 78 tours. J’aimais le bruit de l’aiguille qui grattait sur le disque et semblait restituer le souffle usé des sphères, incessant, immémorial, sans fond, le bruissement du silence sur lequel la musique s’élève vaillamment. Je regardais par les baies vitrées la Loire, les îles, les saules, les acacias dépouillés, les sternes inlassables, le ciel bas mais ouvert tout à fait dans le fond, au-dessus de l’Anjou, et peut-être au-delà. Je n’étais pas sans espoir. Mais je prenais mon temps. Cette fois, je cherchais à comprendre pourquoi le propriétaire des livres en question s’en était séparé, car les annotations montraient qu’il leur était attaché et j’étais moi-même sensible à ces coups de crayon.

Deux ans plus tard, grâce à mon père, j’obtenais un emploi d’animateur à l’École de la chambre de commerce de Tours. 1978 ? 1979 ? Les cours avaient lieu sur la rive nord, dans une belle bâtisse du XVIIIe, un peu en décrépitude, louée à la mairie, au milieu d’un parc, avec une terrasse qui surplombait la Loire. J’aimais animer des stages d’« expression et communication » au milieu de filles simples et coquettes, parfois même jolies, qui voulaient travailler dans l’hôtellerie. Manteaux longs. Jupes courtes. Collants aux couleurs vives. Expérimentation des moyens de séduire sans retenir longtemps. Se donner le pouvoir de choisir en donnant l’illusion de plier plaisamment. Un jour, pendant une pause, je sortis sur le balcon et je vis, en bas, sur la terrasse, un animateur de mon âge qui prenait en photo ses stagiaires japonais, ou coréens (les Chinois, à l’époque, mouraient encore de faim). Je descendis, je lui proposai de prendre la photo pour qu’il puisse se joindre à ses jeunes stagiaires, et il accepta. C’est ainsi que je fis la connaissance de Louis de Sauvé. J’aimais bien qu’il portât des cravates en tricot et des vêtements souples. Il me dit qu’il venait deux fois par semaine de Blois pour animer des stages à l’école. C’est après quelques repas pris avec lui dans un modeste restaurant non loin de « notre » école que je compris qu’il était bel et bien l’ex-propriétaire du carton de livres que j’avais acheté. Je lui racontai mon histoire, je lui parlai de mes lectures des livres et de leurs commentaires. Il nia d’abord pour plaisanter, puis il confirma ma supposition.

Il s’était ainsi débarrassé en plusieurs fois de toute sa bibliothèque, à Tours et à Orléans, dans des moments de « crise contre la littérature ». Il me confia qu’il voulait devenir écrivain, mais qu’en même temps, il voyait dans ce désir une trahison de son refus de « se compromettre socialement », à plus forte raison d’entrer dans le milieu littéraire, et de « faire des livres », car cela lui semblait le contraire de ce qui le poussait à écrire. Ce qui le faisait écrire ? « Je ne sais pas. Aller vers ce qui ne peut pas paraître. Rester fidèle à un enfant qui rêve sans rien dire. Ne pas publier. » Formules romantiques, un peu grandiloquentes, mais que je notais dans mon petit carnet, car elles séduisaient, par leur franchise même, le littéraire pour qui je me prenais toujours. « Littéraire », peut-être faute de mieux, plus à l’aise que lui sur la scène et dans le rôle qui nous sont proposés par nos prédécesseurs, avec lesquels il faut composer plus ou moins. Composer plus ou moins. Quel pléonasme ! Et pourtant… Quant à lui, il m’apparut assez vite que sa passion de la perte était infiniment plus forte que le goût du gain de nos congénères, sans autres idoles que les BM, les atolls transparents, les fringues de luxe et les Breitling impitoyables. La seule chose qu’il ne voulait pas perdre, c’était l’enfance près de sa mère dans la maison de Blois, non loin de la cathédrale, avec vue sur la Loire, les collines bleutées et la forêt des contes.

Nous étions devenus amis au point qu’un jour je lui demandai de me confier un de ses manuscrits. Il fit bien des manières, mais à la fin, il accepta. « Hors commerce ». C’était le titre. Je le lus et je compris aussitôt que je devais transmettre ce roman à un écrivain que je connaissais depuis que j’avais écrit mon mémoire de dernière année sur son œuvre. Serge Lavergne. Lavergne était un homme austère dont le silence et le retrait depuis des années étaient aussi admirés que les livres qui les avaient précédés. Ses admirateurs y voyaient le passage à l’acte de son refus de l’asservissement au langage et à la société dont il était l’instrument. Il vivait à l’écart du monde littéraire, mais il était lecteur professionnel chez son éditeur. Je lui apportai le manuscrit de Louis dans son ermitage de Favières où j’allais le voir une ou deux fois par an. Il m’en fit peu après le plus grand éloge et me dit que « Maurice » était prêt à le publier dans sa prestigieuse collection. Lorsque je rapportai notre entretien à mon ami, il me reprocha de l’avoir trahi et il refusa de donner son accord pour la publication. Mais il admirait lui aussi Lavergne et il accepta de le rencontrer à Paris. À Paris. Quelle concession, quelle compromission, quelle chute pour Louis. Peu après, son livre s’éleva au firmament des lettres sous le nom de Mornet (il ne voulut jamais me donner les raisons du choix d’un pseudonyme aussi insignifiant). Il connut le succès d’estime qui lui fit plus plaisir qu’il ne voulait l’admettre.

Entre-temps, Louis m’avait invité à Blois chez sa mère (qui était veuve). J’avais découvert la maison de famille où il vivait encore dans sa chambre d’adolescent, avec cosy-corner, romans scouts et maquettes d’avions ou de trois-mâts. Glissées entre le cadre et le miroir au-dessus de la cheminée, une carte postale du Tonkin, un portrait de Mila Parély par le « studio Harcourt », un de Gérard Blain à l’époque lointaine des Cousins. Accroché au mur, un vieux sous-verre avec un arbre généalogique, fleuri de blasons aux couleurs fanées, dessiné à la main, peut-être par son père. Salon Louis XVI avec piano, encore plus triste qu’un roman de Julien Green. Et j’avais invité Louis aux Tourettes, la maison de campagne de mes grands-parents maternels, en Sologne, près de La Ferté, où j’avais moi aussi beaucoup de souvenirs. Je l’avais emmené voir les foulques au milieu des jonchères de l’étang, la ferme, la laiterie, le pressoir et les serres surmontées d’étroites passerelles d’où l’on voyait les îles, Tahiti, Bornéo. Je lui avais donné ma chambre préférée, la chambre verte avec la vue sur la rivière, le petit pont rococo, les bambous où j’avais creusé une cabane, autrefois. J’ai gardé sur mon bureau quelques photos de nous que j’avais prises en riant face au miroir illuminé du vestibule. Peu après, à Tours, il m’avait présenté à son amie Charlotte qui tenait un joli magasin de décoration rue de la Scellerie, « Au Chat Botté ». Une ravissante jeune femme brune, élégante, racée, toujours légèrement hâlée par le tennis (ou la voile, ou le ski), discrète mais pleine d’humour, cultivée sans ostentation, et dont la voix distinguée mais douce, etc.

L’année suivante, je décidai de m’inscrire dans une grande école de communication. Je profitais régulièrement du pied-à-terre de mes parents près de la place Monge. Parfois j’y achetais encore, sur le petit marché aux livres anciens, un roman de France ou de Boylesve. Province poussiéreuse. Envois académiques. Pas de marginalia. Avec le temps, Louis et moi nous étions un peu éloignés l’un de l’autre. J’avais trouvé un emploi dans une agence de publicité à Paris (atolls, Breitling, fringues de luxe) alors que Louis était devenu le secrétaire du service Formation de l’École de la chambre de commerce et d’industrie d’Indre-et-Loire à Tours. Il avait même été amené à rencontrer mon père, qui avait des responsabilités toujours plus importantes à la CCI. Il semblait avoir renoncé à la création littéraire. Un samedi que j’étais rentré à Tours chez mes parents et visitais les marchands de livres anciens rue de la Scellerie, je poussai la porte du « Chat Botté », le magasin de Charlotte. Elle m’apprit qu’elle était séparée de Louis depuis six mois, mais aussi qu’il avait entrepris d’écrire un deuxième roman, bien qu’il soit devenu « fou de Lavergne » qui n’en publiait plus depuis des siècles. Charlotte semblait un peu déprimée, je l’invitai à dîner par politesse et elle accepta. Je voulais qu’elle me donne des nouvelles de Louis, mais j’avais sans doute envie de nous voir elle et moi face à face. Pendant qu’elle se préparait dans l’une des deux pièces situées au-dessus de son magasin, je sentis à quel point je la désirais. Je lui achetai un presse-papiers en beau bois d’ébène verni, une imitation de livre relié, avec un dos à nerfs. La semaine suivante, je retournai la voir. Elle était triste à l’idée de ne pouvoir passer le week-end dans la maison de campagne de sa mère près d’Amboise, car sa voiture était en panne. Je lui proposai de l’y emmener. Belle demeure habillée de lierre évidemment. Sa mère avait dû s’absenter et c’est là que commença notre liaison. Lorsqu’elle avait bu, c’est-à-dire dès qu’elle voulait se délivrer d’une pudeur extrême, Charlotte devenait la plus impudique, la plus audacieuse, la plus savoureuse des femmes, mais la plus mystérieuse aussi, parfois même inquiétante, parce qu’elle ne pouvait pas réprimer très longtemps un goût aussi profond des pleurs que du plaisir. Dès qu’elle se sentait proche de son amant grisé, elle voulait qu’il lui fasse subir la punition qu’elle croyait mériter pour leur union coupable alors même qu’elle en accentuait, par l’étrange besoin des lanières de cuir, des bandeaux de velours, des cordes ou des curieux instruments de plaisir, le caractère pervers. Ce qui commençait comme un jeu me faisait peur à la fin. La double nature de sa personnalité était peut-être, pour Louis, un reflet révélateur de la sienne, voire un moyen retors de s’en délivrer. Elle me confia avec une naïve ou maligne fierté qu’ils aimaient le renversement perpétuel des rôles dans une relation qui me fascinait mais qui m’effrayait. Ma liaison avec elle fut passionnée mais brève, peut-être parce que je sentais bien que je ne pourrais pas la soustraire à la part sombre et maladive d’une sensualité dont d’autres auraient sans doute abusé sans scrupule, jusqu’au jour où elle m’apprit que Louis était revenu et qu’il fallait lui cacher notre aventure.

Je crois qu’il l’apprit par une vague relation commune, un Golo, un Iago, un ami qui lui voulait du bien. Ce type que Charlotte connaissait vaguement et n’aimait pas beaucoup nous avait rencontrés, elle et moi, dans une discothèque proche de Tours dont Louis bien sûr ignorait l’existence. Peu après, je le retrouvai au magasin de Charlotte. Il n’était pas surpris. Il me dit sans hausser le ton qu’il préférait que désormais nous soyons ennemis. Je ne l’ai jamais revu depuis. J’appris par les médias le succès de son deuxième livre, et qu’il obtint pour le troisième un grand prix littéraire qui lui permit de démissionner de ses fonctions à l’École. Lui qui ne voulait pas « entrer dans le système » était donc devenu un homme de lettres accompli. C’est ainsi. J’en ai même entendu dire que le silence serait un consentement plus vil que les livres au monde qui les nie. Un quatrième roman eut autant de succès. Je le vis de loin aux obsèques de Charlotte, mais il me tourna aussitôt le dos. Il était accompagné de Lavergne qui me salua évasivement. Car Charlotte s’était tuée dans un accident de voiture peu après une nouvelle séparation. Conduisait-elle en état d’ivresse ? Charlotte, arrête, je sais que tu m’entends. Il faut devenir seul pour s’attacher vraiment. Pourrais-je enfin ne plus dépendre des relations de mon père, des appartements de ma mère, du désir des parents ? J’avais créé la première antenne de notre agence, à Lyon. J’adorais cette ville. Notre appartement, la vue sur Saint-Gilles, la Saône, la passerelle. À Lyon, j’avais rencontré Sophie, elle était devenue ma femme et nous attendions un enfant, lorsque j’appris par la mère de Louis son suicide à Blois où il habitait toujours avec elle. Elle me disait qu’il me laissait une lettre et qu’elle me la remettrait lors de ses obsèques.

Je faisais en voiture, donc, le voyage d’hiver. J’écoutais France Musique sur l’autoradio de ma belle « BM ». Je ne repoussais pas la banale impression d’être le héros dans un film réaliste des années 1960. Le paysage devenait son état d’âme. Allait-il retrouver ce qu’il avait renié ? Ciel blanc. Hautes campagnes endormies. Thés infects, sur les aires de service, le long de l’autoroute. Fermes claquemurées, comme des îles, et tout autour la mer gelée que vont briser, qui sait, quelques paroles inattendues. La Sologne à la fin. Le domaine perdu, la Belle au bois dormant, le Chat botté. À Blois, j’avais réservé une chambre à l’Hôtel de France. J’avais emporté, dans mon sac de voyage, le miroir de poche serré dans son étui de galuchat vert pâle que j’avais pris autrefois à Charlotte, faute d’avoir fait la moindre photo d’elle. Dans la salle à manger surchauffée, il n’y avait que deux autres clients, des employés de la SNCF qui parlaient de leurs bronchites et de la médecine du travail. Les murs étaient tendus d’une émouvante toile de Jouy vieux rose, décolorée, représentant des scènes de jeux sur des terrasses, dans des parcs. Sur le tapis vert du billard, les boules jaunes, rouges et noire, serrées dans un triangle d’acajou, lourdes et lustrées, évoquaient des îles ensoleillées, des voyages exotiques, des toiles de Gauguin. Le lendemain, comme convenu, j’allai chez la mère de Louis. Une trop grande maison en mauvais état. Elle me reçut dans le salon le plus triste du monde, elle me donna la lettre et elle me proposa de la lire dans la chambre de son fils, au premier. Elle avait allumé un radiateur d’appoint.

Sur le mur était toujours accroché le sous-verre avec l’arbre généalogique dessiné par son père (un officier « mort pour la France » à Diên Biên Phu). Les petites voitures « Norev », avec volant, fauteuils, vitres et suspensions étaient bien alignées devant les vieux albums de Johan et Pirlouit, Spirou et Fantasio, Blake et Mortimer. Que de duettistes ! Et les « Signe de piste ». Deux (encore !) Rubans noirs. La Mort d’Éric. Le Héros sans visage. En voilà qu’il ne vendrait pas. Il avait le même presse-papiers que moi, une imitation de livre bien relié, sculptée dans un beau bois d’ébène poli comme un cercueil, un livre que personne, jamais, ne pourrait lire.

Nos rêves ! Louis me disait qu’il regrettait notre éloignement et qu’il m’était reconnaissant depuis toujours de l’avoir aidé à devenir lui-même. Dans les années qui avaient suivi notre brouille, il avait appris que Charlotte avait eu « d’autres mésaventures ». Il l’avait quittée mais elle s’était tuée. C’est alors qu’il s’était reproché de l’avoir régulièrement délaissée pour se consacrer à ses petits travaux et à son grand homme, Serge Lavergne. Louis avait alors connu une période très difficile. Il ne pouvait plus rien entreprendre. Il avait perdu Charlotte et il se sentait perdu lui-même (mais de quoi cherchaient-ils à se punir tous deux ?). Puis le ciel s’effondra. Il apprit que Lavergne, son père spirituel, mais aussi son ami, sortait de son « silence » et publiait de nouveau un roman. Miroir sans tain. En le lisant, Louis découvrit que l’écrivain s’était inspiré, pour l’écrire, des confidences qu’il lui avait faites pendant ses années noires.

J’avais lu ce livre moi-même évidemment et n’y avais rien vu de ce qui l’indignait. J’y avais retrouvé les thèmes des livres précédents de Lavergne, déplacés, condensés, distribués autrement. Des livres qui dataient de notre adolescence, que Louis connaissait et qui l’avaient marqué. Pourtant il s’obstinait. Lavergne l’avait pris pour modèle, et notre amie Charlotte ; de plus il leur donnait des rôles dégradants, sinon aux yeux des lecteurs qui ne les reconnaîtraient pas, du moins aux seuls yeux qui pouvaient suivre encore ce spectacle humiliant. Le livre montrait surtout à quel point Lavergne méprisait ses proches (peut-être sans malveillance). Il trahissait les confidences de Louis, mais il entachait surtout la mémoire de Charlotte en la réduisant à la face obscure qui semblait le séduire. S’il avait seulement montré que coexistent en secret les contraires, qu’ils se mêlent parfois avant de se détruire réciproquement ! Louis avait sacrifié sa compagne à Lavergne, son deuil l’avait anéanti, et Lavergne à présent utilisait leur drame pour composer le sien et revenir à la littérature. Après ma trahison et celles de Charlotte, c’était notre dieu même qui s’était joué de lui. Nous avions fait d’un lecteur de grande maison, éditeur littéraire chez un éditeur commercial, puissant pilier de la bourse du livre, un résistant désintéressé, pourfendeur du profit par la prose imprimée, rebelle rimbaldien, rhéteur revenu des vanités verbales, « capable de se taire et de ne pas le dire ». Mais s’il avait été le sage silencieux pour qui nous le prenions, l’invisible en personne, nous ne l’aurions pas vu. À moins que dans son œuvre il ait su autrefois sculpter le beau visage que nous avions plaqué sur un masque moins noble. Quel terrible verdict ! Je levai les yeux et je regardai la Loire par la fenêtre. Dehors, le froid était tel que même les voitures étaient rares sur le pont. À la fin de sa lettre, Louis me demandait de raconter cette histoire de nous quatre (lui, Charlotte, Lavergne et moi) comme il ne pourrait plus le faire, il le savait. Mais il pensait aussi que j’en étais capable. Il avait lu et apprécié un manuscrit de moi qu’il avait découvert, aux Tourettes, la première fois que je l’y avais invité, dans le tiroir du bureau de la chambre verte. L’Enfant abandonné (c’était un titre d’un autre âge). Louis n’avait jamais osé m’avouer sa surprise et son admiration. Il n’avait jamais compris pourquoi j’avais ainsi caché mon manuscrit, pourquoi je ne lui en avais jamais parlé, moi qui l’avais poussé, lui, à publier. C’était moi, écrivait-il, qui avais réalisé le rêve du retrait, le rêve de son adolescence, dont je l’avais réveillé, et que Lavergne avait incarné par faiblesse ou fallacieusement. Et ce rêve, moi seul (moi le publicitaire !), je devais le trahir pour me faire pardonner et lui être fidèle.

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