Rhume des foins

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C’EST UNE GRANDE MAISON en bois cérusé, blanche et gracile, échouée parmi les fleurs. On y entre par des portes-fenêtres gréées de mousselines et une galerie en fait le tour, séparée du jardin par une colonnade mangée de vigne vierge.Pour aller de la route à la maison, il faut remonter une longue allée tracée à même un fouillis de chèvrefeuille. Le climat est si doux que les floraisons se succèdent sans interruption, d’un bout à l’autre de l’année, entretenant une jungle de parfums. C’est l’allée des vapeurs et des ivresses, un champs de pavots n’est pas plus suffocant, ni plus enchanteur. Les lilas s’enlacent à l’infini entre les fûts droits des tilleuls, élèvent vers les frondaisons des vrilles de pollen puis roulent enchevêtrés vers le sable de l’allée, qu’ils dévorent.Le reste du jardin est une houle d’herbe où tanguent des corbeilles d’œillets, où transhument des troupeaux de fuchsias. Entre les flaques couvertes de nénuphars que bénissent les saules, tournoient des bosquets de laurier-roses poisseux. En écartant les branches, on rencontre parfois un buste moisi, ou un reste de balancelle, un kiosque en roseau pourrissant, une jardinière moustachue de menthe, un souvenir de plate-bande où le jasmin et le cannabis se battent en duel. On peut craindre parfois de se perdre, mais on retrouve toujours la maison, à cause des rires.Sous la galerie sont servis à toute heure du thé brûlant, du café chaud, des gâteaux encore tièdes, des sirops glacés et des sourires chaleureux. Ça sent bon le bois, la citronnelle et le frais. Assis sous la véranda, j’ai vu bien des fois le soleil se coucher au fond du jardin, allumant des vers luisants dans la pelouse et des incendies sur l’horizon. Longtemps cette maison, ses parfums et ses livres, a été pour moi le paradis sur Terre. Et savez-vous quel serpent m’en a chassé ?Le rhume des foins.Mais il ne m’est pas venu tout seul, oh non…
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
Lecture(s) : 26
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443152
Nombre de pages : 10
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Catherine Dufour

Rhume des foins

(Nouvelle extraite du recueil L’Accroissement mathématique du plaisir)














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ISBN : 978-2-84344-314-5

Parution : janvier 2011
Version : 1.0 — 26/01/2011

© 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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C’EST UNE GRANDE MAISON en bois cérusé, blanche et gracile, échouée parmi les
fleurs. On y entre par des portes-fenêtres gréées de mousselines et une galerie en fait le tour, séparée du
jardin par une colonnade mangée de vigne vierge.
Pour aller de la route à la maison, il faut remonter une longue allée tracée à même un
fouillis de chèvrefeuille. Le climat est si doux que les floraisons se succèdent sans
interruption, d’un bout à l’autre de l’année, entretenant une jungle de parfums. C’est l’allée des
vapeurs et des ivresses, un champs de pavots n’est pas plus suffocant, ni plus enchanteur. Les
lilas s’enlacent à l’infini entre les fûts droits des tilleuls, élèvent vers les frondaisons des vrilles
de pollen puis roulent enchevêtrés vers le sable de l’allée, qu’ils dévorent.
Le reste du jardin est une houle d’herbe où tanguent des corbeilles d’œillets, où transhument des
troupeaux de fuchsias. Entre les flaques couvertes de nénuphars que bénissent les saules,
tournoient des bosquets de laurier-roses poisseux. En écartant les branches, on rencontre parfois
un buste moisi, ou un reste de balancelle, un kiosque en roseau pourrissant, une jardinière
moustachue de menthe, un souvenir de plate-bande où le jasmin et le cannabis se battent en
duel. On peut craindre parfois de se perdre, mais on retrouve toujours la maison, à cause des
rires.
Sous la galerie sont servis à toute heure du thé brûlant, du café chaud, des gâteaux
encore tièdes, des sirops glacés et des sourires chaleureux. Ça sent bon le bois, la citronnelle et
le frais. Assis sous la véranda, j’ai vu bien des fois le soleil se coucher au fond du jardin,
allumant des vers luisants dans la pelouse et des incendies sur l’horizon. Longtemps cette
maison, ses parfums et ses livres, a été pour moi le paradis sur Terre. Et savez-vous quel serpent
m’en a chassé ?
Le rhume des foins.
Mais il ne m’est pas venu tout seul, oh non…


J’arrivai de la ville et de l’hiver, épuisé par la grippe. Je me suis abattu, ivre de
reconnaissance et de fièvre, le nez pris en gelée et les poumons ronflant, dans un grand lit clair. Je
comptais bien sur le climat pour me remettre mais, en attendant, pendant plus d’un mois,
j’ai dû respirer par la bouche. La maîtresse de maison me soignait à coups de grogs de cheval,
mais peine perdue. Un soir, elle m’apporta une pleine jatte de café au rhum. Énervé par cette
médication absurde, je ne pus fermer l’œil.
Le nuit était étouffante, les oiseaux nocturnes feulaient, j’entendais depuis mon lit tout
le jardin haleter. La pleine lune jetait sur le parquet, au pied de mon lit, un grand rectangle de
soie bleue, des rires et des chuchotements montaient de la galerie. Je me suis levé, me
demandant quels insomniaques s’étaient retrouvés. J’aurais dû, comme lors de mes précédents
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Extrait de la publicationCatherineDufour—Rhumedesfoins
jours, ne pas pouvoir tenir debout, drogué, étourdi, enherbé par les arômes du jardin. J’aurais dû
sombrer dans le sommeil fiévreux et rouge que distillent les fleurs mais voilà : je ne sentais rien.
Je suis descendu sans bruit, prêt à remonter de même au cas où les causeurs auraient été deux,
et rapprochés. J’ai traversé le grand salon plongé dans la pénombre et écarté un pan de
rideau : de l’autre côté de la vitre, le paysage déroula une impossible féerie.
Le parc, baigné de bleu, semblait poudré d’argent. La lumière de la lune, trompeuse,
diluait les ombres, allégeait le noir, faussait les couleurs vives, donnait aux teintes claires un éclat
mercuriel, faisait mentir les reliefs et diluait les perspectives. Une poussière d’étoiles tombait
du grand chêne, et sur l’herbe outremer se promenaient des hommes et des femmes, trois
couples que je distinguais mal. Quand j’ouvris la porte, ils cessèrent à la fois de marcher et de causer.
Je traversai la galerie en faisant grincer le parquet, écartai les feuilles de la colonnade :
la pelouse était vide. Je scrutai les confins du jardin, sans rien voir qui bougeât.
Ils étaient partis. Vers où ?
Je descendis les marches et avançai sur l’herbe. J’aperçus, à trois pas, les reflets en
croissants de quelques flûtes à champagne. Je ramassai l’une d’elle : elle se brisa entre mes
doigts comme une bulle de savon, sans un bruit. Je me penchai à nouveau, mais je ne trouvai
ni éclats de verre brisé, ni flûtes. Le souffle écourté par la chaleur et la fièvre, je remontai me
coucher et ne m’endormis qu’au matin.


Le lendemain, si détestable était mon état que ma bonne hôtesse décida que je ne bougerais
plus de mon lit que je n’aille tout à fait bien, sauf pour m’allonger, aux heures fraîches, sous la
véranda. Puis elle mit des glaçons sur mon front. Je passai tout le jour dans un assoupissement
inquiet peuplé d’ombres et de lune. Je m’éveillais parfois, lorsqu’on changeait ma chemise
trempée, qu’on renouvelait mes oreillers fumants. La caresse d’un mouchoir ou d’un verre d’eau
mentholée faisait passer dans mes cauchemars des ailes d’anges, et des sources vertes.
La journée fut suffocante, le crépuscule n’y changea pas grand-chose, et alors que
minuit sonnait j’entendis à nouveau les rires et les chants. Cette fois, je descendis pieds nus,
drapé dans le tulle qui me servait habituellement de moustiquaire, faute de meilleurs
vêtements. Une porte-fenêtre était restée entrouverte, j’allai m’embusquer près d’une
colonne et, entre deux feuilles, regardai le parc.
C’était la même fantasmagorie ultramarine, étoilée de lucioles et de liserons. Je les vis
encore, trois hommes et trois femmes, vêtus comme pour un bal masqué, les unes en large
panier, les autres en culottes collantes et jabot de dentelles. Ils jouaient à colin-maillard sur la
pelouse éblouissante, et si j’entendais leurs rires je ne percevais pas un seul bruissement de
tissus. La lune avait fait disparaître leurs ombres.
Je les observai à loisir, discernant ici une poitrine poudrée dans un balcon de velours,
là une mouche noire au coin d’une bouche vernie, ou l’éclat d’une boucle d’argent sur un
soulier carré. Puis ils vinrent vers la galerie, deux par deux, se tenant la main comme s’ils
dansaient un menuet. Ils s’assirent à trois pas de moi, sur des pliants qui se trouvaient là mais
que je n’avais pas vus en arrivant. Puis une d’entre eux tendit sa petite main comme si un
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Extrait de la publicationCatherineDufour—Rhumedesfoins
guéridon chargé de verres était auprès d’elle et il apparut, portant des flûtes et un seau à
champagne.
Ils burent ensemble à ces coupes spectrales dans lesquelles moussait un vin lumineux,
une eau noire qui roulait des perles de verre. Ils étaient tout proche de moi (le plus âgé
n’avait pas seize ans), je les voyais très bien mais je ne les entendais plus. Leurs lèvres
bougeaient, ils riaient, s’animaient mais je n’entendais rien. Ils paraissaient tout droit sortis d’un
Boucher ou d’un Fragonard, les joues rondes, le menton minuscule, bouclés, sucrés. Le
mensonge argenté de la lune leur faisait des visages parfaits. La plus jolie portait un négligé de satin
fourré de dentelles, et des roses à ses talons. Son bras mignon, troué de fossettes, sortait d’un
coulis de lingerie. Je ne me lassais pas de la regarder tandis qu’elle rajustait un ruban de sa
chevelure, arrangeait autour d’elle son long manteau de robe, se relevait pour cueillir un
liseron. Une stupeur émerveillée me tint là jusqu’à ce qu’ils se lèvent et, toujours par deux, avec
des pantomimes galantes, s’éloignent et disparaissent de l’autre côté de la pelouse.
Je les suivis, avec un temps de retard. Je ne reconnus rien du jardin. Ce paysage marin
n’était pas celui dont, la veille encore, j’admirais les verts variés moussant de fleurs
multicolores. Cette anse bleue où croisaient des ombres n’était pas la profusion ensoleillée où j’avais
l’habitude de me promener, levant sous mes pas des sauterelles et des grenouilles. Là, sur ma
droite, un plumeau d’eau montait d’une vasque ronde : jamais il n’y avait eu de fontaine à cet endroit.
Je m’approchai d’elle, n’osant tendre les bras pour y rafraîchir mes mains moites car je craignais de
la faire disparaître, comme les flûtes la veille au soir. Les liserons s’éteignaient un à un sous mes
pas et je me faisais l’effet d’un briseur de rêves.
La fontaine n’émettait aucune fraîcheur, aucun son, et j’eus un frisson d’angoisse.
Avez-vous déjà connu ça, un jet d’eau qui retombe en un cercle de plume et ne fait
aucun bruit, aucune brume d’humidité ?
J’avançai pourtant, contournai la vasque. Assis sur un banc, au pied d’une statue
tombée de la dernière nuit, un couple lisait dans un même livre un de ces in-octavo pulvérulents qui
sont si fatigants à déchiffrer, avec leurs marges inexistantes et leurs « s » en forme de « f ». Ils
chuchotaient, souriant, le garçon avait passé son bras autour de la taille de la jeune fille dont
la petite tête poudrée s’inclinait avec tendresse. Ils se parlaient à l’oreille et tournaient les
pages ensemble, leurs mains se croisaient. Je crus voir un tableau : « L’amour-goût »,
« L’amour-amitié », « Les premiers vertiges de l’amour ». La jeune fille gardait les genoux
joints sous sa jupe collante, et son manteau de cour coulait en gros plis blancs jusqu’à l’herbe.
Un ruban enserrait son cou gracieux et ses seins se montraient plus qu’à demi dans la corbeille étroite de
son corsage.
Comme je la dévorais des yeux, grelottant de fièvre sous mon léger suaire de tulle, elle leva
les siens vers moi. Elle quitta son banc, tenant le livre à la main. Dans l’autre, elle avait une rose.
Elle s’approcha à me toucher, mais je ne sentis rien de ce qu’on sent quand une femme
approche, ni chaleur, ni parfum… Elle sourit, caressa ma joue de sa fleur, me fit une belle
estafilade de la tempe au menton et disparut !
Envolés le banc, la statue, la fontaine et les anges en brocart. Les liserons s’éteignirent d’un
coup, comme une flamme qu’on souffle. Moi aussi.

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On me ramassa au petit matin, trempé de rosée et bouillant de fièvre, la joue balafrée
et enflée. La plaie s’infecta, mes poumons s’encombrèrent. Chacun tomba d’accord qu’outre
une grippe interminable, je venais de déclarer une épouvantable allergie au pollen et je fus
envoyé loin, dans un endroit sans fleurs, sans lune et sans parfums.
Ma joue désenfla, mais j’étais désormais interdit de séjour là-bas.
Le spectre en corsage étroit m’a donné le rhume des foins, d’un coup de rose.


Parfois, je passe devant la grille du jardin et je vois la maison au loin, derrière cette
inexpugnable forteresse qui embaume et étincelle, et me souffle au visage sa délicieuse
haleine chaude. Je n’essaye même plus d’y rentrer : je suffoque dès les premiers pas.
Des myriades d’oiseaux chantent là-dedans. En écoutant bien, j’entends parmi les
oiseaux de petits rires moqueurs, et d’incongrus pétales de roses rouges passent la grille et
viennent tourner entre mes jambes, pour me chasser.
Ou me narguer.
Il n’y a jamais eu de roses rouges dans le jardin de la maison aux fleurs.

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