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Catherine Dufour Rhume des foins (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — Rhume des foins
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Catherine Dufour — Rhume des foins
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-314-5 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Rhume des foins
C’EST UNE GRANDE MAISONbois cérusé, blanche et gracile, échouée parmi les en fleurs. On y entre par des portes-fenêtres gréées de mousselines et une galerie en fait le tour, séparée du jardin par une colonnade mangée de vigne vierge. Pour aller de la route à la maison, il faut remonter une longue allée tracée à même un fouillis de chèvrefeuille. Le climat est si doux que les floraisons se succèdent sans interrup-tion, d’un bout à l’autre de l’année, entretenant une jungle de parfums. C’est l’allée des va-peurs et des ivresses, un champs de pavots n’est pas plus suffocant, ni plus enchanteur. Les lilas s’enlacent à l’infini entre les fûts droits des tilleuls, élèvent vers les frondaisons des vrilles de pollen puis roulent enchevêtrés vers le sable de l’allée, qu’ils dévorent. Le reste du jardin est une houle d’herbe où tanguent des corbeilles d’œillets, où transhument des troupeaux de fuchsias. Entre les flaques couvertes de nénuphars que bénissent les saules, tour-noient des bosquets de laurier-roses poisseux. En écartant les branches, on rencontre parfois un buste moisi, ou un reste de balancelle, un kiosque en roseau pourrissant, une jardinière moustachue de menthe, un souvenir de plate-bande où le jasmin et le cannabis se battent en duel. On peut craindre parfois de se perdre, mais on retrouve toujours la maison, à cause des rires. Sous la galerie sont servis à toute heure du thé brûlant, du café chaud, des gâteaux en-core tièdes, des sirops glacés et des sourires chaleureux. Ça sent bon le bois, la citronnelle et le frais. Assis sous la véranda, j’ai vu bien des fois le soleil se coucher au fond du jardin, allu-mant des vers luisants dans la pelouse et des incendies sur l’horizon. Longtemps cette mai-son, ses parfums et ses livres, a été pour moi le paradis sur Terre. Et savez-vous quel serpent m’en a chassé ? Le rhume des foins. Mais il ne m’est pas venu tout seul, oh non… J’arrivai de la ville et de l’hiver, épuisé par la grippe. Je me suis abattu, ivre de recon-naissance et de fièvre, le nez pris en gelée et les poumons ronflant, dans un grand lit clair. Je comptais bien sur le climat pour me remettre mais, en attendant, pendant plus d’un mois, j’ai dû respirer par la bouche. La maîtresse de maison me soignait à coups de grogs de cheval, mais peine perdue. Un soir, elle m’apporta une pleine jatte de café au rhum. Énervé par cette médication absurde, je ne pus fermer l’œil. Le nuit était étouffante, les oiseaux nocturnes feulaient, j’entendais depuis mon lit tout le jardin haleter. La pleine lune jetait sur le parquet, au pied de mon lit, un grand rectangle de soie bleue, des rires et des chuchotements montaient de la galerie. Je me suis levé, me de-mandant quels insomniaques s’étaient retrouvés. J’aurais dû, comme lors de mes précédents sé-
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jours, ne pas pouvoir tenir debout, drogué, étourdi, enherbé par les arômes du jardin. J’aurais dû som-brer dans le sommeil fiévreux et rouge que distillent les fleurs mais voilà : je ne sentais rien. Je suis descendu sans bruit, prêt à remonter de même au cas où les causeurs auraient été deux, et rapprochés. J’ai traversé le grand salon plongé dans la pénombre et écarté un pan de ri-deau : de l’autre côté de la vitre, le paysage déroula une impossible féerie. Le parc, baigné de bleu, semblait poudré d’argent. La lumière de la lune, trompeuse, di-luait les ombres, allégeait le noir, faussait les couleurs vives, donnait aux teintes claires un éclat mercuriel, faisait mentir les reliefs et diluait les perspectives. Une poussière d’étoiles tombait du grand chêne, et sur l’herbe outremer se promenaient des hommes et des femmes, trois couples que je distinguais mal. Quand j’ouvris la porte, ils cessèrent à la fois de marcher et de causer. Je traversai la galerie en faisant grincer le parquet, écartai les feuilles de la colonnade : la pelouse était vide. Je scrutai les confins du jardin, sans rien voir qui bougeât. Ils étaient partis. Vers où ? Je descendis les marches et avançai sur l’herbe. J’aperçus, à trois pas, les reflets en croissants de quelques flûtes à champagne. Je ramassai l’une d’elle : elle se brisa entre mes doigts comme une bulle de savon, sans un bruit. Je me penchai à nouveau, mais je ne trouvai ni éclats de verre brisé, ni flûtes. Le souffle écourté par la chaleur et la fièvre, je remontai me coucher et ne m’endormis qu’au matin. Le lendemain, si détestable était mon état que ma bonne hôtesse décida que je ne bougerais plus de mon lit que je n’aille tout à fait bien, sauf pour m’allonger, aux heures fraîches, sous la véranda. Puis elle mit des glaçons sur mon front. Je passai tout le jour dans un assoupissement inquiet peuplé d’ombres et de lune. Je m’éveillais parfois, lorsqu’on changeait ma chemise trem-pée, qu’on renouvelait mes oreillers fumants. La caresse d’un mouchoir ou d’un verre d’eau mentholée faisait passer dans mes cauchemars des ailes d’anges, et des sources vertes. La journée fut suffocante, le crépuscule n’y changea pas grand-chose, et alors que mi-nuit sonnait j’entendis à nouveau les rires et les chants. Cette fois, je descendis pieds nus, drapé dans le tulle qui me servait habituellement de moustiquaire, faute de meilleurs vête-ments. Une porte-fenêtre était restée entrouverte, j’allai m’embusquer près d’une co-lonne et, entre deux feuilles, regardai le parc. C’était la même fantasmagorie ultramarine, étoilée de lucioles et de liserons. Je les vis encore, trois hommes et trois femmes, vêtus comme pour un bal masqué, les unes en large panier, les autres en culottes collantes et jabot de dentelles. Ils jouaient à colin-maillard sur la pelouse éblouissante, et si j’entendais leurs rires je ne percevais pas un seul bruissement de tissus. La lune avait fait disparaître leurs ombres. Je les observai à loisir, discernant ici une poitrine poudrée dans un balcon de velours, là une mouche noire au coin d’une bouche vernie, ou l’éclat d’une boucle d’argent sur un soulier carré. Puis ils vinrent vers la galerie, deux par deux, se tenant la main comme s’ils dansaient un menuet. Ils s’assirent à trois pas de moi, sur des pliants qui se trouvaient là mais que je n’avais pas vus en arrivant. Puis une d’entre eux tendit sa petite main comme si un
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guéridon chargé de verres était auprès d’elle et il apparut, portant des flûtes et un seau à champagne. Ils burent ensemble à ces coupes spectrales dans lesquelles moussait un vin lumineux, une eau noire qui roulait des perles de verre. Ils étaient tout proche de moi (le plus âgé n’avait pas seize ans), je les voyais très bien mais je ne les entendais plus. Leurs lèvres bou-geaient, ils riaient, s’animaient mais je n’entendais rien. Ils paraissaient tout droit sortis d’un Boucher ou d’un Fragonard, les joues rondes, le menton minuscule, bouclés, sucrés. Le men-songe argenté de la lune leur faisait des visages parfaits. La plus jolie portait un négligé de satin four-ré de dentelles, et des roses à ses talons. Son bras mignon, troué de fossettes, sortait d’un coulis de lingerie. Je ne me lassais pas de la regarder tandis qu’elle rajustait un ruban de sa chevelure, arrangeait autour d’elle son long manteau de robe, se relevait pour cueillir un lise-ron. Une stupeur émerveillée me tint là jusqu’à ce qu’ils se lèvent et, toujours par deux, avec des pantomimes galantes, s’éloignent et disparaissent de l’autre côté de la pelouse. Je les suivis, avec un temps de retard. Je ne reconnus rien du jardin. Ce paysage marin n’était pas celui dont, la veille encore, j’admirais les verts variés moussant de fleurs multico-lores. Cette anse bleue où croisaient des ombres n’était pas la profusion ensoleillée où j’avais l’habitude de me promener, levant sous mes pas des sauterelles et des grenouilles. Là, sur ma droite, un plumeau d’eau montait d’une vasque ronde : jamais il n’y avait eu de fontaine à cet endroit. Je m’approchai d’elle, n’osant tendre les bras pour y rafraîchir mes mains moites car je craignais de la faire disparaître, comme les flûtes la veille au soir. Les liserons s’éteignaient un à un sous mes pas et je me faisais l’effet d’un briseur de rêves. La fontaine n’émettait aucune fraîcheur, aucun son, et j’eus un frisson d’angoisse. Avez-vous déjà connu ça, un jet d’eau qui retombe en un cercle de plume et ne fait au-cun bruit, aucune brume d’humidité ? J’avançai pourtant, contournai la vasque. Assis sur un banc, au pied d’une statue tom-bée de la dernière nuit, un couple lisait dans un même livre un de cesin-octavopulvérulents qui sont si fatigants à déchiffrer, avec leurs marges inexistantes et leurs « s » en forme de « f ». Ils chuchotaient, souriant, le garçon avait passé son bras autour de la taille de la jeune fille dont la petite tête poudrée s’inclinait avec tendresse. Ils se parlaient à l’oreille et tournaient les pages ensemble, leurs mains se croisaient. Je crus voir un tableau : « L’amour-goût », « L’amour-amitié », « Les premiers vertiges de l’amour ». La jeune fille gardait les genoux joints sous sa jupe collante, et son manteau de cour coulait en gros plis blancs jusqu’à l’herbe. Un ruban enserrait son cou gracieux et ses seins se montraient plus qu’à demi dans la corbeille étroite de son corsage. Comme je la dévorais des yeux, grelottant de fièvre sous mon léger suaire de tulle, elle leva les siens vers moi. Elle quitta son banc, tenant le livre à la main. Dans l’autre, elle avait une rose. Elle s’approcha à me toucher, mais je ne sentis rien de ce qu’on sent quand une femme ap-proche, ni chaleur, ni parfum… Elle sourit, caressa ma joue de sa fleur, me fit une belle esta-filade de la tempe au menton et disparut ! Envolés le banc, la statue, la fontaine et les anges en brocart. Les liserons s’éteignirent d’un coup, comme une flamme qu’on souffle. Moi aussi.
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On me ramassa au petit matin, trempé de rosée et bouillant de fièvre, la joue balafrée et enflée. La plaie s’infecta, mes poumons s’encombrèrent. Chacun tomba d’accord qu’outre une grippe interminable, je venais de déclarer une épouvantable allergie au pollen et je fus envoyé loin, dans un endroit sans fleurs, sans lune et sans parfums. Ma joue désenfla, mais j’étais désormais interdit de séjour là-bas. Le spectre en corsage étroit m’a donné le rhume des foins, d’un coup de rose. Parfois, je passe devant la grille du jardin et je vois la maison au loin, derrière cette inexpugnable forteresse qui embaume et étincelle, et me souffle au visage sa délicieuse haleine chaude. Je n’essaye même plus d’y rentrer : je suffoque dès les premiers pas. Des myriades d’oiseaux chantent là-dedans. En écoutant bien, j’entends parmi les oi-seaux de petits rires moqueurs, et d’incongrus pétales de roses rouges passent la grille et vien-nent tourner entre mes jambes, pour me chasser. Ou me narguer. Il n’y a jamais eu de roses rouges dans le jardin de la maison aux fleurs.
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