Rien, rien, rien, ou l'Entier du tiers, par Eugène O'Ddoul

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J. Joubert ((Paris,)). 1851. In-8° , 263 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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Il ne faut pas laisser croire au peuple que ces
personnages célèbres, dont les noms lui en impo-
sent, soient tous des hommes sages et justes, des
modèles de probité parfaite et exemple de tout
reproche il faut lui montrer que ces personnages .
sont sujets aux passions, à l'ignorance et à l'er-
Si. l'on tiré de ceci tout ce qu'il en
faut tirer, il eu résultera immensément
de bien, et l'on empêchera immense-
(M. THIERS.)
(Voyez le Rapport général sur F As-
sitlance, édité par le Siècle.)
PAR
EUGÈNE O'DDOUL.
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
ET CHEZ CH. JOUBERT, PASSAGE DAUPHINE.
M DCCC LI.
ABRÉVIATIONS,
Prop. .... De la Propriété, par M. Thiers, Paris, Paulin.
1848.
Rapp...... Rapport général présenté par M. Thiers. au nom
de la Commission de l'Assistance et de la Pré-
voyance publiques.
Col, ...... Colonne du Rapport; édition publiée par le
Siècle, supplément du 29 janvier 1850.
filontir.arire. - Impr. PILLOY frères e! Comp., l'oul. Pigale, so.
PRÉFACE.
I.
PERSONNAGES RÉUNIS DANS LE CABINET DE L'ADTEDR.
J. BENTHAM. Messieurs, sur votre invitation, j'ai Iule manuscrit du
livre intitulé : Rien, rien,rien! ou l'Entier du tiers : je puis vous en
rendre compte en un mot : c'est une petite mise en scène du SOPHISME.
Or, le Sophisme est le grand ennemi public, et le plus odieux fléau que.
je connaisse. Démon temps, comme vous savez, j'ai donné la physiologie
parlementaire de l'animal pour le faire reconnaître sous tous ses dégui-
sements ; j'ai démêlé toutes ses ruses, je l'ai traqué, poursuivi, acculé
dans toutes ses retraites ; j'ai appuyé le talon sur la tête de l'infâme, et
je croyais bien l'avoir laissé pour mort sur la place... Mais il a la vie tel-
lement dure, tant de parasites vivent à son râtelier, tant d'hypocrites
l'encensent, tant d'imbéciles se laissent prendre à ses roulements d'yeux
et tirent le chapeau à sa laideur, qu'il est encore debout, le scélérat, tout
triomphant de l'ignorance et de la lâcheté publiques. Mais on commence
à lui faire rude guerre : balafré, éviscéré par de mortels ongles de lion,
il n'ira pas loin.
Le livre en question continue sous une forme nouvelle ma tâche~inter-
rompue. La tentative est louable, et, pour mon compte, j'approuve en-
tièrement l'auteur. Il a sanglé l'ennemi tant qu'il a pu, et il a bien fait.
PHIXINTE. J'ai voulu aussi lire l'ouvrage. J'avoue qu'il s'y rencontre
de bonnes vérités : en outre, les diverses opinions y prennent leurs coudées
franches, et la liberté y est égale pour toutes; ainsi, à la rigueur, per-
sonne ne pourrait se plaindre. Cependant, je ne suis pas satisfait Je trouve
en certains endroits une roideur qui heurte trop notre siècle et les vices
de l'humaine nature. Aquoibon s'échauffer? Il faut prendre tout douce-
ment les vautours, les singes et les loups comme ils sont, c'est-à-dire af-
famés de carnage, malfaisants et enragés. C'est une folie de se faire de la
bile à ce sujet, et de vouloir corriger le monde. Si l'on ne veut pas
hurler un peu avec les honnêtes gens, du moins faudrait-il s'abstenir de
leur rompre en visière.
Il n'est point à propos ni de la bienséance
De dire à ces gens-là tout ce que d'eux l'on pense.
ALCESTE..Et pourquoi non, s'il y va de l'intérêt public ?
Tête-bien 1 ce me sont des mortelles blessures
De voir qu'avec le vice on garde des mesures.
PHILINTE. Eh, eh I si vous n'en gardez pas, vous vous tromperez ;
faites-y attention. M. Boileau et M. Molière, ici présents, peuvent vous
en parler par expérience. Pour avoir voulu jouer des lanières contre le
Sophisme, ils ont déchaîné sur eux-mêmes un ouragan d'injures. Les
vautours, les singes, les loups d'autrefois les appelaient « Destructeurs de
la Religion, de la Famille et de la Propriété : » les vautours, les singes,
IV
les loups d'aujourd'hui sont les fils de leurs pères et font bien valoir leur
héritage. C'est tout simple, pour qu'ils puissent tout faire, il faut que la
vérité ne puisse rien dire. — Que voulez-vous? Il faut fléchir au temps.
LUCIEN. Non pas, s'il vous plaît. Ce serait faire la partie trop belle aux
sophistes ; la tolérance encouragerait leur audace criminelle et en devien-
drait la complice. Le devoir de l'homme de bien n'est-il pas de faire sen-
tinelle pour son pays, de l'avertir des pièges qu'on lui tend, de lui si-
gnaler, à tous risques et périls, les ennemis qui le menacent?
PHILINTE.
Quelquefois, n'en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur.
Mais j'admets le devoir dont vous parlez. Reste à présent la manière
de le remplir : et c'est ici que je ne puis approuver le ton qui règne dans
plusieurs parties de l'ouvragé. Ces vivacités agressives me déplaisent.
Que dirai-je de certaines incartades de style? Enfin certaines réminis-
cences n'ont-èlles pas une âcreté de parfum qui vous prend à la gorge ?
Toutes ces épices sont inutiles, je dirai même maladroites. Un langage
violent semble toujours inspiré par une mauvaise conseillère, la haine.
Haïr les hommes, même quand ils sont méchants, c'est manquer au pre-
mier devoir de l'humanité.
ALCESTE. Votre pensée est généreuse, et j'y souscris de grand coeur ;
mais elle n'a rien à faire ici; vous en faites une fausse application. Il s'a-
git de la haine du sophisme, et non des sophistes, remarquez-le bien, je
vous prie. Les hommes ne sont rien, leurs idées sont tout. Les hommes
passent trop vite pour que le penseur songe à les attaquer; mais leurs
idéssnfunestes survivent. C'est elles que l'écrivain prend corps à corps
pour les terrasser ; c'est sur elles qu'il appelle.
Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
PHILINTE. A la bonne heure : c'est aux idées qu'on s'attaque, mais il
arrivé qu'on les fustige sur le dos des individus, et je vois Jà un grave
inconvénient. Au lieu de s'y jeter tête baissée, par une charge abrupte
eu ligne droite, il serait sage, il serait facile de l'éviter, par des approches
habiles et des détours savamment ménagés.
ALCESTE. Quoi ! de l'hypocrisie?
PHILINTE. Non. De la civilité. Vous avez affaire à un parti fourbe,
injuste, intéressé, puissant par l'impie solidarité de ses méfaits com-
muns.... Irez-vous lui dire à son nez, à brûle-pourpoint, qu'il est
fourbe, injuste, intéressé? Lui doit-on déclarer la chose comme elle
est?
ALCESTE. Oui.
PHILINTE. VOUS vous moquez. Une pleine franchise n'est pas possible
elle ressemble de trop près à la brutalité. Voulez-vous donc vous faire
autant d'ennemis de tous vos adversaires politiques? Il ne suffit pas d'a-
voir pour soi le bon sens, le bon droit, l'équité : il faut être convenable
décent, poli, avoir les griffes courtoises, et dire les injures civilement!
C'est ainsi que les choses doivent se passer en bonne compagnie.
JUVÉNAL. Oh, oh 1 que de façons ! Voici un monsieur bien délicat.
PHILINTE. Je vois comme vous les défauts dont votre âme murmure.
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Injustice, intérêt, trahison, fourberie
V
dans le parti que vous combattez. Mais, à votre place, si je voulais abso-
lument lui dire son fait, je m'y prendrais d'une manière différente. Je
tâcherais de lui couler tout cela en douceur, avec des préparations ano-
dines, par des allusions indirectes, des insinuations lointaines et voilées :
quelques fleurettes mignonnes ne coûtent guère : je fustigerais lesgre-
dins, oh ! je les fustigerais... mais adroitement, galamment.,..
ALCESTE. Tendrement, respectueusement, n'est-ce pas? comme des
petits saints ? La brave méthode I Et la belle chose que ces contorsions ! ..
Tenez... .
Je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d'impertinence !
PHIZINTE.
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
Pourquoi renoncer au mérite si facile de la modération? Prenez garde
d'affaiblir l'effet de la vérité par les apparences suspectes de'la passion.
Un chagrin trop sauvage met les esprits en défiance. En un mot, la bien-
séance de la parole est l'indispensable condition de son autorité. La vé-
rité mal léchée manque son but.
ALCESTE. Il n'en démordra pas!'—Monsieur Philinte ! Le tempéra-
ment de la Vérité varie comme les objets dont elle s'occupe. Sa dignité,
son autorité, sa force, ne consistent pas à traiter du même air l'honnête
homme et le fat. Cette allure hypocrite et ce ton radouci que vous voulez
lui imposer en toute occasion, ne sont que grimace et lâcheté. Elle donne
à sa parole une bienséance absolue en l'appropriant au caractère de son
sujet : elle en fait ici un miroir, ici un glaive, ici un martinet. Didactique
et impassible avec la géométrie, émue et majestueuse avec la vertu, in-
dignée, ardente, vengeresse avec le crime, railleuse avec le ridicule, elle
enseigne, elle loue, elle flétrit, elle châtie tour à tour, changeant de lan-
gage selon la nature des faits qu'elle juge et des idées qu'elle exprime.
Les outrages faits a la justice, à la liberté, à la raison , sembleraient
des actions innocentes, et braveraient la Vérité elle-même, si, au lieu
d'un esprit de colère, d'ironie et de mépris, de pareils scandales ne ren-
contraient sur ses lèvres désarmées que les froideurs d'un procès-verbal
indifférent.
PHILINTE. Tout cela est magnifique si vous écrivez l'histoire romaine,
et là vérité'est toujours fort bonne avec les anciens : elle peut être fort
déplacée avec les contemporains. — (A l'auteur.)
Votre partie est forte,
Et peut par sa cabale, entraîner.
ALCESTE.
Il n'importe.
(A l'auteur). Ne l'écoulezpas!
Contre votre partie on voit tout à la fois,
L'honneur, la probité, la pudeur et les lois.
PHILINTE, a l'auteur.
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.
ALCESTE. Morbleu! Quel ami des vautours, des singes et des loups!
L'auteur. Messieurs, je vous remercie d'avoir déclaré votre avis. Je
prie les autres personnes de vouloir bien faire de même, et de répondre
à ma question : Publierai-je, ou non ?
PLUTARQUE. Ce que la vérité dicte, il faut l'écrire. La vérité est le salut
du mende. Honte à celui qui l'étouffé ou qui la cache ! Honte à la maison
VI
qui se referme sur l'hôte divin, et qui intercepte le message destiné à
tous ! Il ne faut pas laisser croire au peuple que ces personnages célèbres,
dont les noms leur en imposent, soient tous des hommes justes, des mo-
dèles de probité parfaite et exemple de tout reproche : il faut lui montrer
que ces personnages sont sujets aux passions, à l'ignorance et à l'erreur.
— Publiez.! .
L'ABBÉ BARTHÉLÉMY. Ce que la vérité dicte il faut l'écrire ! Loin de
contenir votre indignation dans le silence, il faut qu'elle tombe en éclats
sur la licence qui détruit les moeurs, sur les violences, les injustices et
les perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois, sur la FAUSSE PROBITÉ
(la fausse Religion, la fausse Famille, la fausse Propriété), et toutes
ces viles impostures qui surprennent l',estimè des hommes ; et ne dites
pas qu'il faut avoir plus de ménagements pour le, crédit des coupables :
une vertu sans principes est une vertu sans ressources ; dès qu'elle ne
frémit pas à l'aspect des vices, elle en est souillée. — Publiez !
BOILEAU. Ce que la vérité dicte il faut l'écrire.
J'appelle un chat un chat.
Ne craignez pas les sots. —Publiez !
J.-J. ROUSSEAU. Ce que la vérité dicte il faut l'écrire. Yitamimpen-
dere vero. — Ne craignez pas la persécution. Publiez !
DANTE.
Se le mie parole esser den semé
Che frutti l'infamia al traditor ch'io rodo,
Parlare...,. vedrai.
Ne craignez pas l'exil. Publiez !
VOLTAIRE. Dante a raison. Ecrasez l'infâme si vous pouvez. Quoi
qu'en dise Philinte, il est toujours bon de relever les turpitudes des gens,
sans quoi toute erreur se perpétuerait d'un bout du monde à l'autre, s'il
ne se trouvait quelque bonne âme qui eût assez de hardiesse pour l'arrê-
ter en chemin. —Ne craignez pas la Bastille, ni les jésuites. Publiez I
L'EMPEREUR NAPOLÉON. J'ai cru les sophistes... ils m'onttué ! J'ai nié
les idéologues ils m'auraient sauvé ! Je l'ai vu trop tard.
Que la France républicaine fasse une guerre d'extermination aux so-
phistes, ces Cosaques de la paix 1 Ils veulent étouffer le progrès :
qu'elle étouffe les étouffeurs ! — Ce que la vérité dicte, il faut l'écrire!
Ne craignez pas les mauvaises lois. Publiez !
L'auteur. Il suffit, Messieurs, vous avez fixé le devoir. Votre ré-
. ponse est un message destiné à tous : je le ferai parvenir à son adresse
tous les écrivains seront mis en demeure. Si, pour avoir suivi vos ordres'
quelqu'un d'entre eux se trouve inquiété par les sophistes vous le dé-
fendrez, n'est-ce pas ?
Choeur des hommes illustres. Nous le jurons 1
L'auteur. Vous lui fournirez le bouclier ?
Le choeur. L'épée aussi.
L'auteur. Bon ! Rien n'y manquera. — Messieurs , on a raison de~
vous dorer sur tranche. Agréez mes respects.
II
FABRE .D'EGLANTINE. Eh quoi, Philinte ! faudra-t-il se passer de
VII
votre approbation ? Le monde sera livré à des pieds-plats dignes qu'on
les confonde... Vous reconnaissez avec nous que
leur sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite et rougir la vertu ;
que leur insolence est sans bornes, qu'ils se moquent du bon sens public,
qu'ils s'efforcent de pervertir les esprits par leurs discours comme ils ont
corrompu les âmes par leurs exemples.... et vous ne permettez pas qu'on
stigmatise les horreurs de tout ce qui se passe !... Poussez-vous si loin la
complaisance pour la méchanceté, et chicanez-vous les coups de fouet
qu'on peut lui donner ? Je vous ai vu plus hardi. Regardez que le men-
songe social touche à sa fin, que le sophisme, sous toutes ses formes,
tend à disparaître, que la franchise enfin reprend ses droits et met carré-
ment la vérité à l'ordre du jour. — Il faut, fléchir au temps...
PHILINTE. Allons, je me rends. Après tout, la vérité avant tout !
(A l'auteur.) Imprimez donc !
L'auteur.. Monsieur, cela ne se fera pas:
PHILINTE. Et pourquoi ?
L'auteur. C'est fait. Votre permission à vous arrive toujours trop
tard.
III
— Ah! voici l'épreuve de votre ouvrage?... Eh mais ! Que sont de-
venues les notes explicatives ?
— Je les ai supprimées.
— Tant pis. Bien des détails en avaient besoin. Et les citations justi-
ficatives, que j'avais trouvées'fort curieuses?
— Supprimées.
— Elles me semblaient indispensables pour l'édification du lecteur. Et
la Table, qui rapprochait les mêmes matières disséminées?
— Supprimées aussi.
— C'est fâcheux. Avec toutes ces suppressions votre pensée sera moins
claire, votre démonstration moins complète, votre livre moins facile à
lire et à compulser. Le lecteur y perdra quelque chose,.l'auteur aussi.
— Je n'ai pas la moindre inquiétude là-dessus. Le lecteur français s'y
retrouve toujours : ce qu'il ne sait pas, il le devine; son esprit rappro-
chera ce que le courant du discours a divisé.
— Ainsi vous comptez qu'on vous lira d'un bout à l'autre
— Vous m'avez bien lu.
— Je suis de vos amis. Mais ceux qui n'en sont pas ?
— Raison de plus.
— Nous verrons... Pas d'Errata? Vous avez grand tort. En feuil-
letant, je vois beaucoup de fautes. Tenez, page 48, on vous fait deux
forêts d'une seule, on a écrit : « la forêt d'Hercynie, la Forêt-Noire, »
au lieu de : la forêt Hercynie ou Forêt-Noire. Plus bas, on vous change
votre règne, on a écrit « Faune » au lieu de Flore.
— Bah! vous regardez trop au licou. Ce sont des vétilles.
— Pas du tout. Je lis, page 85 : « allusions » au lieu de alluvions ;
page 58 : « Et passez mesdames » au lieu de : Et passez muscades.
Voilà des non-sens qu'il faut corriger. Si les fautes d'orthographe et de
ponctuation ne vous paraissent pas mériter qu'on les signale, rélablissez
au moins le sens compromis par des substitutions de mots.
VIII
— C'est trop de soins. Ce qui préoccupera le lecteur, ce ne sont pas
les fautes d'impression. Je vais seulement lui dire deux mots.
IV
Lecteur! salut et fraternité ! — En vous prenant pour juge, j'aurais
voulu vous soumettre in extenso toutes les pièces du procès. Ce n'était
pas possible. Du moins le discours désigne souvent la source où il a
puisé. Les indications marginales qui auraient complété les moyens de
vérification étaient trop nombreuses ; j'en ai retranché la plus grande
partie. A présent, telle phrase appartenaut à Virgile, à Tacite, à Massillon
et autres ennemis du sophisme, se trouve mêlée à l'oraison générale sans
certificat d'origine. L'important ici n'était pas de dire d'où elle vient,
mais de la bien mettre en batterie. -— Je vous renvoie souvent au Rap-
port de M. Thiers et à son livre de la Propriété. Il ne suffisait pas, eu
effet, de donner l'analyse des textes, ni même de les citer : il fallait dire
encore à quelle page et à quelle colonne ils se retrouvent en original. Au-
trement le doute se serait glissé dans votre esprit' :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour le malheur de notre époque, la substance de ce discours n'est point
une fiction ;. c'est la doctrine positive qui pèse encore aujourd'hui sur le
monde; c'est le fait réel moulé sur nature ; la forme seule est de fan-
taisie ; mais l'accessoire reste constamment fidèle au caractère de la
donnée fondamentale. Le principe posé, mon travail personnel se bornait
à en tirer logiquement les conséquences, à le soumettre à sa loi d'évo-
lution naturelle.
Maintenant, lecteur, ma tâche est finie,' la vôtre commence. Je pose
ma plume, prenez vos lunettes. Si ma page s'endort, frottez-vous les yeux
pour rester éveillé! comme j'ai fait en lisant M. Thiers. Pardonnez mou
insuffisance ! Tenez-moi compte de mes efforts pour vous montrer la
vérité.- Assurément, je n'ai voulu ni me tromper moi-même, ni vous
tromper.
Si vous connaissez par ses fruits de ceudre et de poison cet arbre de
mort qui s'appelle le Sophisme, vous direz que toute main s'honore en y
portant la hache : si vous ignorez les hontes et les misères, les pièges et
les calamités qui se cachent sous la cagoule du moine et la livrée du cour-
tisan, sachez que je vous instruis.
Salut et fraternité !
ASSEMBLEE NATIONALE LÉGISLATIVE.
Séance extraordinaire du 1850.
PRÉSIDENCE DU CITOYEN DUPIN AINÉ.
LE PRÉSIDENT se promène sur l'estrade derrière son fauteuil [A
part.) A-l-on jamais vu?... Nous faire lever à cinq heuresdu matin ! J'en
ai le coeur tout affadi... Et pourquoi faire encore?... J'ai cru d'abord
que les grenadiers allaient nous rendre visite comme à Saint-Cloud...
et je songeais à prendre la route de la Nièvre... Mais non, ce n'est pas
pour aujourd'hui. . Monck me l'a bien promis du moins...Il s'agit seu-
lement d'avaler le rapport de Thiers.... Encore une mystification
Au diable soient les malavisés qui lui ont reproché sa pensée plate,
son style filandreux, son coeur ossifié. Il s'est piqué d'honneur, il a
fait un autre rapport, et il tient à le prononcer... J'aime mieux les
rapports qu'on imprime... J'ai du moins la consolation de ne pas les
lire... Quand ce bavard-là commence, il n'en finit plus... Cinq heures
du matin ! quelle précaution assassine ! Je vois bien que nous en avons
pour toute la journée.... Ma foi j'ai eu grande envie de faire l'école
huissonnière aujourd'hui... Mais après tout j'aime mieux me réserver
campos pour une meilleure occasion. Le soin de ma grandeur m'at-
tache au fauteuil, dès l'instant qu'il n'y a pas de danger... Ouf! je
bâille déjà... Thiers n'a pourtant pas encore commencé... Oh ! oh !
voilà notre monde arrivé... les membres du bureau sont à leur poste...
allons. (Il se découvre et s'assied.)
Drelin, drelin, drelin.., Prenez vos places, Messieurs ! la séance est.
ouverte! (à part.) Quel tapage! C'est comme au carré Marigny, un
jour de Saint-Philippe... Drelin, drelin... Messieurs les blancs, veuillez
me faire la faveur d'avoir la bonté de vouloir bien être assez obligeants
pour vous asseoir et cesser vos conversations particulières...
(A droite.) Nous voulons causer, nous !
LE PRÉSIDENT. Ah !... je ne savais pas... c'est différent... c'est autre
chose... certainement, Messieurs, si vous voulez causer...Taisez-vous
donc les rouges ! je vous rappelle tous à l'ordre.
(A droite,) Hi! hi ! hi! hi!
(A gauche) Mais de ce côté on ne dit rien.
.E PRÉSIDENT. C'est pour cela que je me suis borné à vous rappeler
à l'ordre. Pour vous apprendre à faire des observations je mets aux voix
la censure contre la gauche en masse. La censure est adoptée. Vous
êtes deux cents : à 466 fr. par tête, c'est 93,200 fr. Vous voilà tous au
pain sec pour un mois, tous, sans en excepter un. Moi je suis im-
partial.
(A droite,) Hi ! hi ! hi ! hi !
1
2
LE PRÉSIDENT. Vilains rouges, voilà que vous ricanez encore. Vos
rires sont indécents.. Vous manquez absolument d'éducation.
(A droite.) Hi ! hi ! hi !
LE PRÉSIDENT. L'ordre du jour appelle le rapport de la commission
de l'Assistance et de la Prévoyance publiques.
Un petit membre se dirige vers la tribune.
LE PRÉSIDENT. Vous avez la parole... Drelin. drelin, drelin... (a
part.) Il faut bien sonner l'introït... Drelin, drelin...
Une tête et une main apparaissent au-dessus du velours de
la tribune.
M. THIERS.C'est moi ! ...
Me voici encore une fois à celle tribune si souvent témoin de
mes triomphes. Ah ! je ne l'aborde plus qu'avec tristesse, le front
morne, le pied traînant! Que sont devenus ces temps d'heureuse
mémoire où je dansais, où je bondissais, sans jamais perdre l'équi-
libre, sur ces belles grandes outres constitutionnelles si bien ten-
dues, si sonores, si souples, si élastiques, et qui se prêtaient si com-
plaisamment à tous mes exercices à la Jocko. Ah ! les merveilleux
tremplins! Comme j'allais me perdre dans les frises de l'éloquence
parlementaire ! Quels sauts ! Quelles gambades] Quelles pirouettes !
Quelles cabrioles, si vous vous en souvenez! Quel jarret L.. Adieu
la danse clés outres, adieu lés outres elles-mêmes sur lesquelles les
clowns de l'opposition et du ministère ont dix-huit ans donné le ballet,
et fait assaut d'entrechats! C'en est fait de l'adjonction des capacités
et de la seconde liste du jury; de rabaissement du cens de 200 fr.
à 199 fr. 90 cent., de la responsabilité des ministres, de la définition
de l'attentat, des passions aveugles et des banquets ennemis, vents
entassés, boursoufflures de parade, paroles ballonées, questions creuses,
blagues et vessies ! Tout s'est éclaté. Février, en mettant le pied dessus
les a toutes crevées.
Heureusement les outres ne sont pas d'hier : elles ne sont pas rares.
Vile j'en ai enflé de nouvelles: la religion, la famille, la propriété.
— J'ai raccommodé, en outre, le vieux ordre fendu; mais i! avait tel-
lement souffert, qu'il ne sera jamais bien solide. Il en faut un neuf.
Total, une, deux, trois outres. et même quatre, dont une seule d'oc-
casion. Mais je vous en préviens, j'ai épuisé là-dedans mon dernier
souffle: j'y ai décollé mes zygomatiques. Après celles-là ne comptez
pas sur d'autres. Gardez-les bien ; elles sont bonnes et peuvent faire
un joli service, si vous en écartez avec soin tes éperons de d'Hautpoul
parce qu'ils les déchireraient, et les gros pieds de Baroche, de la mère
Poitiers et du Constitutionnel ; de Baroche parce qu'il est'trop lourd
de la mère Poitiers parce qu'elle n'est pas assez légère, et du Consti-
tutionnel parce qu'il monte toujours.à côté. Je les confie à votre pa-
triotisme. A présent je vais danser dessus moi-même Je ne vous
demande que deux minutes pour mettre du blanc sous mes semelles
Chaque chose a sa place.
Mofltalembcrt, frottez !... Cela suffit.
Rien que la vue de ces chers instruments me réjouit le coeur Je
sens remonter à mon cerveau la subtile flamme de mes esprits iuvë
nil.es, et j'aurais toute l'audace des anciens jours, si mou nez éliit
3
assuré contre le pavé, si mon pied ne se défiait de ses mobiles points
d'appui, si mon oeil ne s'arrondissait de (erreur en les voyant perfide-
ment huilés et savonnés par le socialisme! préparation funeste !
D'autres symptômes encore ne sont guères de nature à me rassurer.
Tout dégénère, les artistes n'excitent plus l'admiration, les hommes
sont obtus. Autrefois je voyais autour de moi les cols tendus, les bou-
ches béantes, les mains travaillées d'avance par la démangeaison
d'applaudir : dans un auditoire fait exprès et pareil à ces vases qui se
laissent prendre à deux mains par les oreilles, de combien de pensées
avariées, de combien de sophistications politiques n'ai-je pas trouvé le
facile et avantageux placement! Aujourd'hui, à part quelques com-
pères, ou quelques niais de mon ancien troupeau, je vois tout le
monde me rire au nez ô religion!—hausser lesépaules.... ô famille !
—II y en a même qui ô propriélé! Hum ! hum! L'avenir ne Heure pas
bon ! Si les signes des temps et Mathieu Loensberg ne sont pas trom-
peurs, l'histoire des pots cassés pourrait bien s'enrichir d'un fameux
chapitre. Qui vivra verra.
— Ici les adeptes filent un léger murmure qui s'enfle, se désenfle,
et paraît osciller entre l'admiration bruyante et le respect silencieux.
LE PRÉSIDENT. L'honorable orateur ne s'offensera pas d'une sorte
d'interruption qui prouve que l'Assemblée est déjà sous le charme de
sa parole.
M. THIERS. Dupin, vous êtes un flatteur.
LE PRÉSIDENT. Moi! je suis un paysan du Danube, excusez ma rude
franchise. Vous êtes un homme incomparable. J'applaudis d'avance à
tout ce que vous allez dire.
M. THIERS. C'est juste : et vous applaudirez de même quand je dirai
le contraire, n'est-ce pas?
LE PRÉSIDENT. Certainement
M. THIERS. A la bonne heure. Si j'étais près de vous je vous tape-
rais sur le ventre, comme à lord Grey, en signe de satisfaction. L'in-
tention vaut le fait.
LE PRÉSIDENT se lève et salue : Merci ! merci !
M. THIERS. Messieurs, vous avez nommé une commission de trente
membres pour vous présenter le projet de loi organique de l'assistance
garantie aux citoyens, et inscrite comme droit fondamental à l'ar-
ticle XIII de la Constitution.
Votre commission des trente s'est fort peu préoccupée de savoir si,
par sa conduite, elle ne susciterait pas un Timoléon. Un soin plus
pressant pour elle, c'était de se débarrasser de sa besogne au plus
vile, et d'une manière telle quelle. Elle s'est donc empressée c'e nom-
mer une série de sous-çommissions et de sous-sous-coinniissions qui,
n'ayant ni point de départ commun, ni point d'arrivée fixé d'avance,
feront leur petit bonhomme de chemin à la grâce de Dieu, pour arri-
ver je ne sais où. Du reste ce n'est pas si béte qu'on pourrait le pen-
ser; on l'a fait exprès, afin qu'aucune de ces pièces de rapport no
puisse s'ajuster à l'autre. Toutes ces subdivisions de commissions ont
chargé, à leur tour, autantde sous-commissionnaires de vous rapporter
leur opinion sur autant de brancards. 11 y a rendez-vous de bran-
cards : jamais on n'aura vu tant de brancards ensemble. Les commis-
sionnaires viendront tous à tour de rôle. Chacun d'eux apportera cl
agitera devant vous son eau de savon, chacun d'eux soufflera dans
4
son chalumeau, et vous ferez danser gentiment et agréablement les
bulles irisées jusqu'aux vacances, et tout sera dit, foi de baron !
Prenez-bien garde toutefois qu'il faut donner le change ou public;
qu'il serait fort maladroit de répondre au voeu universel par un de-
clinatoire, et de renvoyer aux calendes grecques ,l'examen des ques-
tions palpitantes dont nous sommes saisis d'autorité par les voix im-
périeuses de notre époque. Notre répugnance pour tout, progrès se
manifesterait ainsi d'une manière trop choquante et qui pourrait de-
venir périlleuse. La malice du jeu consistée faire contre fortune bon
coeur etbonne mine à mauvaises cartes; à s'évertuer du malin à déployer
tous les stratagèmes et la prestidigitation de la jonglerie indienne déjà
parfaitement acclimatée et naturalisée chez nous: à s'approcher avec
résolution de ces barres de fer rougi; à les manier publiquement avec
un épiderme. incombustible, et sans taire Ja grimace quand on se sent
brûlé : un peu de Scoevola est fort utile. Nous devons jouer comme
des psylles avec ces serpents, les. charmer, les endormir, les faire
éclater par incantations magiques, et chloroformiscr sans relâche ni
temps d'arrêt les impatiences populaires.
J'ai donc rédigé pour votre usage une consigne militaire, à laquelle
vous aurez soin d'obéir cadavériquement. Vous pouvez la considérer
aussi comme le canon de notre église non réformée, comme les monila
sécréta de notre confrérie.
Pour première opération assoupissante, élever bien haut le poteau
constitutionnel, orné d'un écriteau gigantesque où seront placardées
les décevantes promesses de l'article XIII ;
Crier ensuite plus fort que les autres, crier à tue-lèfe que vous vou-
lez la fin, et repousser systématiquement tous les moyens, en les dé-
clarant mauvais, mal sonnants, hérétiques, mal appropriés, dirigés au
rebours de l'idée si noble, si pure, si belle, que vous voudriez tant
réaliser, s'il était possible que cela fût possible. On a ainsi tout l'hon-
neur des bons sentiments avec tout le profit des mauvais;
Déverser, je le répète, sur tous les moyens d'amélioration le dis-
crédit et l'avilissement; procurera tout prix, par toutes voies de dol,
de fraude et d'hypocrisie, leur élimination et mise hors de cause;
Clabauder sans cesse et avec acharnement contre ces moyens,
il est parfaitement inulile pour cela de les connaître ni de 'les com-
prendre;— s'escrimer conlre eux, d'esloc et de taille, du reproche
d'impossibilité, ce reproche si commode aux ignorants, qui ne savent
mesurer le possible que sur l'existant, ou aux méchants qui ne trou-
vent bon que ce qui sert à leur méchanceté, lorsqu'on montre aux uns
et aux autres que ce qui est pourrait être mieux. La sottise routinéea
toujours une grande prise (houp-là ! houp-là !...) sur les nouvelles vues
de la raison avec ces mots tranchants de projets en l'air et de rêve-
ries: c'est une arme précieuse, faite pour vous.... Poussez ferme!
Houp-là, Messieurs, houp-là I
Que si la nature et même le nom des moyens ont tellement conquis
la faveur de 1 opinion publique qu'on ne puisse leur rompre en vis-ère
et les traiter en ennemis; s'arranger du moins pour les éconduire en '
hôtes importuns; les accueillir honorablement, faire semblant de les
accepter, s'en emparer; puis, sous prétexte de vérification et de ner
fectionnement, ruser avec eux, les amender, les mutiler les neuli-i-
liser, ou mieux encore les fausser, les dénaturer et les faire servir
Rousseau.
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ainsi à la fin contraire. Le grand art de la situation est dans le tour de
main ; le coup de maître estlegeste inaperçu qui jette le poison dans
la coupe offerte au peuple pour le guérir dé ses douleurs.
Soyez instruits, profès, et gardez le dépôt. Surtout n'épargnez pas
les paroles, si vous voulez réussir. Il faut échafauderuneBabel assour-
dissante d'arguments bizarres, tronqués, insaisissables ; pleine d'échos
trompeurs et de répercussions fausses : susciter partout et grossir soi-
même de toute la force de ses poumons le tintamarre stupide et les
clameurs saugrenues ; multiplier le rimbombades croassements, des
coassements, des mugissements, des rugissements, des glapissements ;
remuer avec énergie les pelles et chaudrons du juste-milieu; chroma-
tiser des gammes si grinçantes, rouler des miaulements si désespérés,
grogner un contrepoint d'une telle rébellion que ce bon public ainsi
tempêlé, agacé, crispé, convulsé, horripilé, se bouche les oreilles, se
sauve à toutes jambes de la mêlée charivarique, et, maudissant en-
core de loin l'abominable cacophonie, renonce à jamais son droit,
cause d'un litige si bruyant.
Voilà l'école du soldat. L'honneur de vous l'enseigner et de prêcher
d'exemple m'était dévolu par droit de longue possession. Aussi ne
me l'a-t-on pas refusé.
« Moudre à vide dans le moulin de la faconde, lâcher les cascatelles
parolières, c'est voire affaire, m'a dit la commission. Puisque vous
avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient-il
que vous ne ratiociniez en parlant, et que vous ne parliez en ratioci-
nant pour faire entendre à la chambre notre pensée? Vous êtes un
airain sonnant, une crécelle continue, Une cymbale retentissante, un
tamtam hindou, un gong chinois : votre bouche est armée des infati-
gables lympanons de la cigale sous le feu du tropique; votre voix est
un carillon plus fort que celui de Dunkerque, et le soleil ne se couche
pas dans votre domaine tintinnabulatoire. Allez donc, prince des rap-
porteurs, montez votre manivelle... Parlez mal, mais parlez longtemps.
Ce sera le rapport général. »
Ce mot de général me plaît. C'est une allusion fine à certaine ca-
pacité militaire qui remue supérieurement les armées sur le papier.
C'est, de la part de la commission, Une arrière-pensée restée inédite
par convenance, et qui du reste aurait pu se produire avec hardiesse
sans me blesser. La commission s'est bornée à indiquer par l'expres-
sion de rapport général, qu'un homme d'Etat était seul capable de le
faire.
Qu'est-ce que l'homme d'État? Autrefois c'était un rare oiseau sur
la terre ; mais enfin la race a fini par se multiplier. Il y en a eu beau-
coup chez nous depuis vingt ans; un surtout, qui a battu tous ses ri-
vaux aisé et qui mérite de vous être présenté à litre de coryphée
de la bande. Voici son portrait: Ce D'est pas parce que je suis son
ami; mais qui peut, comme lui, se vanter d'avoir les yeux derrière
la tête, et le talon du côté des genoux? Telle est précisément sa ma-
nière de voir et démarcher. Rien, rien, rien! Etendre, multiplier, dé-
velopper le rien, voilà sa théorie du progrès. Quand il a bien dîné, il
veut que tout le monde soit saoul- dans la maison. Tel est le bagage
de sa pensée et de son action, ni plus ni moins. Il est souple comme
une anguille et raide comme un pieu ; ductile, réfractaire, omniforme,
changeant d'opinion, mais ne changeant pas de conduite, ou s'ilchange
Molière.
Ici.
6
de conduite ne changeant pas d'opinion, le tout selon le besoin. El quel
luron pour l'éloquence I Ferme dans la dispute, acharné, tenace, ne dé-
mordanl jamais, la pique même entre les mâchoires, et bannissant la
raison partoules les ressources du raisonnement. Mais sur toute chose,
ce qui me plaît en lui, c'est qu'il est esclave ai la routine, c est qu il
s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, ancienorum aviso,
aut bono aut 'mauvaise ; c'est qu'il aime les précipices et ne peut s'en
passer; qu'il s'obstine à tourner sans cesse dans le même cercle où il
s'est déjà' rompu le cou avec tant autres qui sont restés sur la place,
comme s'il avait à coeur d'y rester à son tour; enfin c'est que jamais
il n'a voulu ni no voudra comprendre ni écouler les raisons et les ex-
périences des prétendues découvertes de notre siècle louchant l'asso-
ciation et la solidarité des intérêts, l'organisation du travail, la multi-
plication des produits, la juste réparlilion des charges et bénéfices dj
la société, l'Impôt unique, la suppression des rouages inutiles, depuis
certains ministères jusqu'aux sous-préfectures, l'abolition du proléta-
riat et de la misère et autres opinions de même farine. Ni la mort, ni
la vie, ni les principautés, ni les puissances, ni le présent, ni l'avenir,
ni les hauteurs, ni les profondeurs, ni aucune chose rréée ou à créer
ne pourra augmenter, diminuer ou modifier en aucune façon son im-
muable système social qui se compose de deux mots : Fusillare d'a-
bord, ensuila deportare ou refusillare !
UNE VOIX. Mais ce sont les Dia'foirus d'Etat que vous décrivez.
M. .THIERS. Eh bien ! niez-vous que la'société soit malade? Et si
elle est malade et infirme, comme il est vrai, qu'y avait-il de plus
convenable pour la guérir de tous ses maux, que de la confier à des
Diafoirus comme on a fait? J'ai donc été mis en demeure de vous pré-
senter, sous leur forme la plus compréhensive, les observations de la
commission, ou, pour mieux dire, mes observations à moi, car la
commission n'y voyait que du feu. J'en sais plus dans thon petit doigt
que toutes les commissions du monde, depuis le paturon jusqu'aux
oreilles. Je suis l'Encyclopédie faite homme.
Capacité oblige, je le sais, Messieurs : mais si grande que fût mon
obligation à cet égard, et quelle que soit d'ailleurs mon envie d'être
agréable à une commission aux abois, j'aurais commencé par lui faire
l'application de ses propres principes en lui refusant l'assistance qu'elle
ne veut pas accorder aux autres, si dans les fonctions qui m'étaient
offertes je n'avais trouvé la mise en scène d'une pompeuse réclame
d'intérêt personnel : et je saisis la balle an bond pour vous réciter, par
nmplialion.mon livre de laPropriété,qui conlinueà dormir sur plaidiez
l'éditeur. Hélas! l'édition est presque complète! On ne veut plus de
moi, même au rabais!... Saprislie! avoir vingt sous dans sa poche, et
laisser moisir chez le marchand un livre que'j'ai porlé trois ans dans
mi tôle... Oui, j'ai portétrois ans colle fois-là. O ingratitude ô indif-
férence des contemporains ! Que faut-il donc, mille bombes ! pour sti-
muler leur zèle, ô doux Jésus !...
Ceux qui ne m'ont pas lu auront du moins l'avantage de m'entendre
M. Dui'iN, entre ses dents. Quel Busiris !
M. TDIEBS, (àpart.) Je l'ai entendu grommeler... il mêle paiera.
(Haut.) Avec une sagacité de flair vraiment louable voire commission,
^entait aussi que son rapporteur devait être doué de qualités spéciales
fort clairsemées parmi nous; qu'il fallait en lui un tact délicat extn
Sl-raul.
fin, un oeil alerte, une main légère comme les sensitives antennes du
scarabée, un langage moelleux, béchique et anguilliforma pour ser-
penter, glisser et couler jusqu'au bout, sans rien casser, à travers les
mille et une fragilités du parcours. En effet messieurs, ces questions de
misère, de chômage, d'oppression, sont riches en développements
scabreux : un état social où tout est d'un côté, moins la justice —
rien de l'autre, excepté le droit — abonde en aspects irritants; il est
surtout d'une justification laborieuse, je dirais impossible, si je ne
savais qu'ici et parmi tous 'ces bons bourgeois qui sont nos dupes,
l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de fermeté, et la four-
berie d'esprit.
Il fallait donc lancer dans l'arène un caractère éminemment conci-
liateur, surtout à celle époque de défiance populaire où tout le monde
qui n'est pas payé pour dire le contraire, nous fait le reproche d en-
traver per fas et nef as, par la calomnie, par les haines continuellement
soulevées, attisées, alimentées,-par les provocations de tout genre,
par les violences les plus révoltantes, nous fait le reproche, dis-je,
d'entraver entre les citoyens le sentiment de conciliation qui est le
voeu de toutes les âmes vertueuses. Oh! l'injustice des hommes ne
respecte rien. Qui donc s'est montré plus pénétré que nous de cet
esprit de conciliation? Qui donc en a donné plus de preuves que nous,
soit dans le passé, soit dans le présent? Rappelez-vous mes luttes avec
mon ancien rival, alors qu'à la barbe du pays badaud,.nous saltim-
banquions sur nos outres parlementaires, agitant avec furie sous des
noms divers, l'éternelle question de savoir si les oeufs qui doivent en-
trer dans l'omelette doivent être cassés par le gros bout ou par le petit
bout. Quels combats épiques! quels coups de boutoir mutuels, quelles
ruades réciproques, quelles morsures de vipères entre nous deux!
guerre pour rire! vous avez vu ensuite la co.alition. Au fort de la ba-
taille, l'entente cordiale et l'intime cônfarréalion nous mariaient en
cachette : au dedans nous étions tout amour; une heure après nous
déposions nos fureurs postiches et nous nous embrassions dans la cou-
lisse. N'est-ce pas là, messieurs, de l'espritde conciliation? n'est-ce pas
môme le seul et unique principe auquel nous ayions obéi? Il en est de
même aujourd'hui avec Monlalembert. Nous nous sommes donné en-
semble le baiser de paix. Judas m'a mordu le nez, c'est bon. Quand il
en sera un jour pour ses oreilles il s'apercevra si je suis Lamourelle.
Maintenant nous voguons de conserve, sur le même radeau, pas le
radeau du Niémen. Notre radeau est celui qui fait pendant au radeau
de la Méduse. C'est nous qui sommes les hommes un peu âgés qui
lâloas le coeur refroidi de la monarchie. Nous sommes les mûrs do
Géricault. Quel accord enchanteur! quelle famille! nous allons nous
manger incessamment... Esprit de conciliation. J'espère m'y montrer
fidèle, et laisser sur le carreau tous ceux qui se permettent de ne pas
penssr comme moi.
Le programme, Messieurs, porte l'empreinte d'une incontestable
majesté. Ce n'est pas nous qui l'avons mis en avant. Aux ter-
mes de ce programme, nous aurions à rechercher quels sont dans une
société chrétienne et civilisée les moyens, vrais, sérieux, durables et
non chimériques, de venir au secours des classes pauvres, de leur fa-
ciliter le travail, de réaliser enfin cotte fraternité si souvent anononcée
Labruyèro.
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par les hommes de bon vouloir, et qui ne sera jamais pratiquée tant
que nous serons au gouvernement.
Cette tâche est singulièrement graude,si l'on voulait la remplir. Elle
exigerait autant de science que de coeur, autant d'âme que de génie.
Hélas ! que deviendrait-elle ici? En quelles mains, hélas! se serait-elle
fourvoyée! Ce drame de la société humaine, ce drame sombre,, misé-
rable, sanglant, étouffant, pantelant, il faudrait le transporter du
fond des catacombes où il se traîne en gémissant, sous les béni-
gnes influences du ciel, sur un théâtre baigné de l'air vivifiant de la
liberté : il faudrait substituer à son cortège furieux de haines, de souf-
frances et de désespoirs, le ohoeur divin des affections fraternelles, des
jouissances pures, des actions de grâces, et le conduire par toutes les
péripéties de la richesse, des saintes joies et de la gloire, à sou dé-
nouement triomphal, le bonheur universel. Cette lâche, vous le savez,
n'est pas de ma poétique. Aussi, me suis-je dit, je n'entreprendrai
pas de faire la pièce : j'irai seulement coller l'affiche et annoncer qu'on
ne jouera pas :
A droite, satisfaction marquée... — A gauche : Oui, oui, c'est
bien cela !
M. THIERS. Sans doute, c'est cela. Est-ce que vous pouviez compter
de ma part sur autre chose? Les idées, Messieurs, ont pris une singu-
lière tournure ! Nous subissons, Messieurs, d'étranges nécessités: et
la mission nominale que vous m'avez confiée en est. la preuve la plus
péremptoire. Une question se présente qui est à elle seule tout le code
des relations sociales, des droits et des devoirs de l'Etat et des citoyens.
Il s'agit de monter sur la montagne et d'en rapporter les tables de la
loi et les paroles de l'alliance : tout le peuple est en bas, qui s'attend
à voir redescendre le nouveau Moïse avec un visage lumineux : et le
Moïse c'est moi! Bon, je le veux bien ; je partirais de suite du pied
gauche, si je n'avais qu'à rapporter la loi toute faite ; mais vous ne
songez pas que là-haut je ne pourrai m'enlretenir qu'avec moi-même,
et j'aurai à trouver tout mon décalogue au bout de mes doigts. Vous
avez des absences, sur ma parole.
Voix de la droite. Non, non, nous ne vous demandons pas des'
miracles. Fondez un veau
Autre voix. Il y en a déjà.
M. TEIERS. Un veau, à la bonne heure. Un chaudronnier peut suffire
à l'oeuvre. Apportez-moi vos égoïsmes, vos préjugés, vos ignorances,
vos aveuglements, vos vices, vos peurs, vos colères, vos crimes, vos
imbécillités, je les jeterai en fonlè, et vous adorerez votre Dieu.
Toute la droite se précipitant. Prenez, prenez. En voici, eu voilà
et encore...
M. THIERS. Oh! pas tant... En voilà déjà pour un boeuf. Assez
assez, je n userai jamais tout!
Au fait, le veau sera plus tôt fait. Un peu de feu sous le creuset et
la matière va couler comme une fontaine. Le décalogue est un ouvrage
plus compliqué. Jugez-en par le seul cahier des charges :
Dégager d'abord une vérité absolue, inébranlable, qui soit le type
informateur de la conception générale ;
Grouper autour de celle formule primordiale et souveraine toutes
les conséquences naturelles qui en dérivent;
Déterminer avec exactitude la valeur, soit isolée, soit collective des
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éléments du nouvel institut politique, de sorte que tout soit homogène
et unitaire, que tout consente et conspire, que tous les détails de l'en-
semble ne soient que les rayons d'un même foyer.
Après cet enfantement de la pensée, il aurait fallu venir ici énoncer
la question, en poser les assises d'une main ferme, en réunir les ma-
tériaux dans un ordre logique, les dresser sous vos yeux, selon la loi
savante et l'harmonie magistrale de leur architecture, et sceller d'une
elef de voûte étincèlante le temple où doit se reposer la sagesse
d'un peuple!
Mais quand donc, par hasard, m'a-t-on vu procéder ainsi? Jamais.
Ce n'est pas ma manière : je n'y mets pas tant de façons; mes aboutis-
sants d'ailleurs ne sout pas de ce côté. Pour moi, je n'ai pas besoin
de roules tracées. Je me jette du premier coup hors de voie, dans la
forêt, à travers champs, sans direction, sans boussole, sans itinéraire;
je bals les buissons, j'arpente les plaines, les vallées, les escarpements;
mon pied durci ne craint ni ronces ni cailloux; quand je me suis
bien agité, bien démené, je m'arrêie n'importe où, n'importe quand,
et prêt à repartir. Tout mêler, tout confondre, le froid et le chaud, le
Sec et l'humide, le blanc et le noir, le oui et le non ; dresser pour
abattre, abattre pour redresser ; noyer d'un déluge de mots contradic-
toires l'absence complète des idées; coudre des lambeaux de menson-
ges à des lambeaux de vérité, des éloges menteurs à des calomnies
ignorantes ; attacher de grandes barbes blanches à des puérilités, et
mettre dans les mains de la sagesse un sceptre de roseau, voilà mon
métier; je n'y renoncerai pas aujourd'hui. Vous me connaissez bien.
Pourquoi m'auriez-vous choisi, si vous ne vouliez pas me suivre?
Venez donc avec moi. Je vais vous enchevêtrer dans l'inextricable ré-
seau de mes mouvements confus ; je yais vous promener dans ce mas-
sif pénétrable, dans ce brouillard aux teintes mornes, dans celte s
atmosphère opaque, inerte, nauséabonde, où l'air manque aux ailes et
aux poumons, où le sol se dérobe, où l'esprit perdu dans un chaos
retentissant, dans un néant marécageux, escarpé, élroit, hérissé,
dense, rare, ne sait s'il est vaisseau ou ballon, s'il nage, s'il plonge,
s'il guée, s'il rampe, s'il vole. Vous vous en tirerez comme vous
pourrez. Moi, je ne suis jamais embarrassé, je suis toujours chez moi.
De qnoi s'agit-il, après tout? séparer le vrai du faux, dire ce qui esl t
beau, et ce qui est honteux, ce qui est utile, eteequi ne l'est pas ! C'est
bien malin, en vérité! Moi, je joue aux osselets avec ces questions-là :
Chrysippe et Crantor ne me vont qu'à la cheville. Je pourrais vous
dire tout cela en deux mots, sans passer par quatre chemins. Mais,
emporté par le génie de la guerre qui à toujours été ma vocation prin-
cipale, j'ai rassemblé, divisé, étiré, congloméré, laminé, groupé,
coupé, disposé la matière en redoutes financières, en positions logicales,
en bastions économiques, en carrés argumentatoires, comme un vieux
chamboran déjà grison sous la chabraque et rompu aux coups de
main; et je vais vous charger, vous enlever, vous démolir, vous en-
foncer tout cela successivement, à la baïonnette, au pas de course,
haut la main, en douze fois douze temps, douze bonnes heures et
douze verres d'eau sucrée. Je serai bref comme d'habitude.
Un petit avis en passant :
Notre but est double.
Nous avons pour but apparent, ostensible, d'aider le travail, de c
Millon.
Rora e.
Col. I.
10
dimunuer la misère, de secourir le peuple et d'améliorer son sort
Pour but réel et caché, de diminuer la masse fatale et dangereuse
du bien promis.par les hommes de l'avenir, afin qu'on ne nous en
demande pas trop, à nous, hommes du passé. En déclarant qu on
surfait horriblement les droits de l'humanité, qu'on dépasse de cent
piques la possibilité d'y satisfaire, nous nous plaçons dans la situation
la plus favorable pour promettre peu, et ne rien donner.
Mon discours devra donc répondre à cette double exigence. V ous
démêlerez facilement ce qui doit franchir les échos de cette enceinte,
et ce qui doit au contraire rester enseveli dans le huis-clos de nos
confidences. A bon ententleur salut.
J'ai passé en revue, j'ose le dire, l'organisation sociale tout entière :
j'ai employé à celte enquête tout ce que j'ai de lumières, consacré à
cet. examen tout ce que je peux donner d'atlen lion ; je m'y suis appliqué
des pieds à la tête, j'y ai appliqué tous mes cinq sens de nature. Exa-
minez donc bien les résultats de cet examen dans tous les sens. Vous
y trouverez le sens propre, le sens figuré, le cens électoral, le double
sens, le sens dessus dessous, le sens devant derrière; il n'y a qu'un
sens qui ne s'y trouve pas, le sens moral, autrement dit le sens commun.
Je suis un architecte (ne pas confondre avec un maçon) qui vient
vous soumettre sa coupe des pierres : je n'emploie que des pierres
d'achoppement que je prends souvent pour des pierres d'attente; je
n'ai jamais pu trouver en politique la pierre philosophale qui change
le plomb vil en or; mais je possède celle qui change l'or en plomb.
Si le plan est bon,il faut l'adopter; s'il n'est que défectueux en quel-
que partie, il faut le rectifier; il faut le condamner tout-à-fait s'il est
mauvais. Mais pour prévenir les sollises qui naîtraient d'un senti-
ment d'irrévérence, sachez bien que nul ne peut me critiquer sans être
un imbécile, et que je ne veux point de vos rectifications, peu ni prou;
et le premier qui condamnera mon plan, je le déclare absurde, fac-
tieux, criminel, ennemi de mon livre de la propriété, anti-social et
paltoquet. Si vous voulez éplucher à toute force, je vous renvoie à
d'autres légumes. Épluchez, je m'en moque, épluchez, ne vous gênez
pas, ceux qui viendront après moi; je vous abandonne les rapports
subalternes, les rapports qui ne sont pas gradés, les rapports goujats;
mais respect au rapport général !
{Adroite). Ah! monsieur Thiers ! vous n'y pensez pas... Quelles
rustiques façons de parler ! Elles ne sont pas dignes d'un homme
comme vous.
M. THIERS. Bah ! vous en verrez bien d'autres. Forma decet ne-
glecla virum : nous sommes en séance extraordinaire: aujourd'hui
je pose en déshabillé. Vous trouvez le tour vif peut-être et l'expression
cavalière?... A mon âge, on est moins gêné qu'au maillot. Pourquoi
me refuserais-je les allures mutines et les airs militants? Nous causons
je ne veux pas lantiponner. C'est pourquoi je trousse résolument là
phrase, et j'applique à la chose le mot propre. Des chevaliers français
tel est le caractère... Vous vous y ferez. —Et d'ailleurs, si c'est un con-
seil que vous voulez me donner, je n'en use pas ; si c'est une leçon à
combien le cachet ? Ah ! ah !,.. — Mais fondons le Veau.
FONTE DU VEAU.
Jamais proioccles de longueur satisfaisante n'ont pu nuire
Col. 21
(Col 1.
Col 1.
11
à la foule d'un Veau. Loin de là, on a toujours tenu qu'ils en
étaient l'ingrédient le plus nécessaire. Je ne prétends pas m'écarter
de l'usage reçu, ni réserver pour une autre exposition mes produits
philosophiques : il faut bien montrer pourquoi l'Institut m'a fait entrer
dans son doclo corpore, et justifier les palmes vertes qui festonnent
les manches et le collet d'un de mes babils. Ce sera tout veau.
A votre santé! [M. Thiers boit un verre d'eau sucrée.) (A l'huis-
sier). — Diles-donc... il n'y a pas assez de fleur d'orange.
En général et en particulier, Messieurs, le tout est de s'entendre, et
par conséquent de savoir ce que parler veut dire. Sachez donc qu'un
chat n'est plus un chat, et qu'un jésuite n'est plus un fripon. Nous
avons changé tout cela, et noire école a introduit un langage nouveau,
un langage quasi honnête pour couvrir des pensées tout-à-fait hon-
teuses.
Par exemple : Assassiner la République romaine, cela s'appelle pro-
téger la liberté du peuple romain ; — l'enveloppe est jolie et vaut
mieux que le bonbon ;
Soudoyer l'injure, la calomnie, la menace ; ordonner l'inquisition et
la délation, placer fous les fonctionnaires sous le coup de la terreur
blanche, cela s'appelle faire usage de toutes les influences sociales ;—
voilà du ragoût de sacristie.
Violer la Constitution serait un langage insoutenable. Violer est un mol
sauvage et bas qui sent d'une lieue sa cour d'assises. De quelle étrange
image on est par lui blessé! A l'aide d'un euphémisme adroit, on dé-
robe tout l'odieux de la pensée, en disant au contraire : Respecter la
Constitution, s'incliner devant la Constitution. — Le détour est d'es-
prit. On ne peut se plaindre d'un homme qui respecte la Constitu-
tion. Ce pelé de Baroche a pourtant pris cela sous son bonnet carré;
Détruire l'instruction , lisez consolider. Confisquer, monopoliser
l'enseignement, révoquer les instituteurs, c'est établir la liberté de
l'enseignement. —Ce subtil faux-fuyànt mérite qu'on le loue;
Organiser l'ignorance, c'est répandre les saines doctrines; poser
l'éteignoir sur l'intelligence d'un peuple, et commettre ainsi le plus
grand des crimes -sociaux, c'est sauver la société : Parieu, qui n'est
plus à Aurillac, appelle cela se mettre en harmonie avec les moeurs
actuelles. A la bonne heure, il est devenu gentil, le Parieu : têtu du
reste, désobéissant, et parfois tranchant avec moi du pelit capilan...
c'est pitoyable Si je trouve ma belle dans la discussion, je lui
donnerai un bon soufflet parlementaire en guise de coup d'épée.
Il gagnera ainsi en superficie ce qu'il perdra en profondeur : je lui
apprendrai ce que parler veut dire ;
Enfin, par le même renversement interprétatif, le mol assistance
vent dire : Passez, on ne peut pas vous bien faire ; et si je vous pré-
sente mm rapport lui-même au nom de la ci-mmission de l'assistance,
c'est parce qu'il n'a pas pour objet la loi sur l'assistance.
Vous voilà, messieurs, suffisamment édifiés sur cette première ques-
tion : Ce que parler veut dire. Il en est une seconde, non moins impor-
tante que la première, à savoir : Ce que parler ne veut pas dire; et une
troisième, non moins importante que la seconde : Ce que ne pas parler
veut dire. Je vous ai montré le jeu de la pensée sur une de ces trois
facettes de la faculté perceptive; vous tâcherez de le reconnaître vous-
mêmes sur les deux autres pendant l'oraison. Si vous m'écautez bien
Col. 1
Molière.
Id.
Id.
Id.
I
Parieu.
Col. 1.
Col. 24.
12
des oreilles de l'esprit, je vous donnerai lieu de faire à cet égard mainte
remarque judicieuse.
Avec celle clef préliminaire du langage, il est 1res facile de s en-
tendre. Cependant elle servirait fort peu, si l'on n'y ajoutait encore
autre chose. On risquerait même de ne pas s'entendre du tout, si
l'on n'avait pas soin de poser quelques principes généraux, et de les
poser solidement.
On a donné un nom moderne à la bienfaisance : on l'appelle au-
jourd'hui assistance. Je ne la connaissais pas sous ce nom-là. C'est
un mot qui ne se trouve ni dans saint Mathieu , G. xxv, ni dans
Bonrdaloue, deuxième sermon sur l'Aumône, ni clans le Dictionnaire
de l'Académie.
Dans tous les temps, on ne s'était jamais servi que du mot bienfai-
sance, créé par l'abbé de Saint-Pierre, et qui est devenu, depuis ce
brave homme, l'antique dénomination de la plus belle, là plus noble ,
la plus "attachante des vertus, tant de l'homme que de la société. Va
donc pour assistance I mais quel bizarre néologisme !
Il y a des limites précises pour la bienfaisance soit publique, soit
particulière; l'individu ne reconnaît que celles du bon plaisir;
l'Etal va chercher les siennes dans les principes de la justice et de la
raison. Vous ne connaissez peut-être pas ces principes-là. Je vais les
établir ici, avec défense expresse de rien déposer le long de ce mur
social
PRINCIPES GÉNÉRAUX POSÉS SOLIDEMENT.
Je dis solidement, parce que j'emploie pour cela 24 grandes colonnes
du Siècle, colonnes lourdes et massives, comme chacun sait, sur-
tout les petites.Quand il m'en tombe une sur la tête, je m'en aperçois.
Reprenons :
Principes généraux posés solidement, flanqués d'aphorismes mo-
raux, baslionnés de théorèmes économiques, palissades de maxi-
mes sociales, blindés de pensées à l'épreuve de la bombe, brillantes
de réflexions chatoyantes, et rehaussés d'aperçus gigantesques, à
joindre au recueil des DICTS NOTABLES de Plutarque.
Principe général n° 1, ou principe général des principes généraux.
Observations. — Celui-là, j'en parlerai plus lard. Je le réserve
pour la bonne bouche.
Principe général n° 2. — L'homme est doué de facultés physiques
et morales.
Observations. — Plus ou moins morales.
Principe général n° o. — L'homme peut atteler des boeufs à une
charrue et des chevaux à une voiture : il peut aller en bateau à va-
peur : tond les chiens, coupe les chais, domine la nature.
Observations. — Si je ne craignais de trop insister sur sa puissance,
j'ajouterais qu'il peut aussi dételer les boeufs et les chevaux ne pas
aller en bateau à vapeur, ne pas... ne pas.... etc. ,
Principe général n° k. — Dieu a mis l'enfance avant l'â<*e mûr la
vieillesse après.
Observations. — Avant, pendant et après!..... Ouel plan su-
blime et bien rédigé I Tout se suit (c'est comme les lignes de mon
livre jaune), toutes choses y sont mêlées sans confusion (ce n'est
pas comme dans mon livre jaune), et avec une harmonie qu'on admire
Col 1.
Col l.
Col i.
Col. 1.
13
toujours davantage quand on s'applique à y pénétrer. Considérez, en
effet, par l'hypothèse d'un instant, les résultats d'une disposition con-
traire ; si la vieillesse, parexcmple, précédait l'âge mûr, ou si l'enfance
venait après lui Quelle singulière optique nous offrirait une société, où
il n'y aurait d'hommes mûrs que les enfants, et d'enfants que les vieil-
lards! où les pères, plus jeunes que leurs fils, recevraient de leurs
mains les soins et l'éducalinn qu'ils leur donnent aujourd'hui ! une so-
ciété où l'âge mûr ne songerait qu'à jouer au cerceau, à la balle, à
pigeon-voie, au petit tambour, aux gobilles et à la dinelte! où les en-
fants ne rêveraient que religion, ordre, propriété, famille, destitutions
et coups d'Klat ! où les vieillards seraient des évaporés de la plus belle
espérance, des coquins de neveux de 70 ans, qui feraient l'orgueil
et le désespoir de leurs oncles en nourrice, et les ruineraient par
leurs légèretés ! Une telle société pourrait-elle se maintenir? se tire-
rait-elle des embarras de tout genre suscités par les vices de sa loi
naturelle? Le premier, qui n'est pas le moindre, et qui serait d'ailleurs
un vilain procédé filial, consisterai! dans l'obligation devenir au monde
avec une taille de carabinier, comme notre premier père, et mangeant
tout seul. Mais on daviendrait plus jeune, avec le temps, plus orné de
jour en jour d'une inexpérience toujours croissante, jusqu'à l'époque
où la société, inquiète de l'avenir, réclamerait hautement les garanties
de perpétuité dont elle a besoin, et provoquerait de la part de l'âge
mûr à l'étal d'enfançon l'usage prématuré de certaines facultés opsi-
gones. L'imagination peut-elle consentir à ces déplacements anachro-
niques, sans faire au moins ses réserves? y trouve-t-elle tous les mo-
tifs désirables de sécurité ? Je ne le pense pas : Dieu ne l'a pas pensé
non plus.
Enfin, messieurs, une forme quelconque de gouvernement serait-
elle possible, dans ces conditions renversées de l'humanité?
J'y ai longtemps réfléchi, j'en ai fait l'objet de mes méditations ha-
bituelles, j'ai voulu m'en iendre compte. Eh bien ! Messieurs, fran-
chement, il faudrait remanier la création, et je n'ai pu concevoir le
nouvel état social qu'avec des attributs tout différents pour l'espèce.
Avec ceux qui la caractérisent aujourd'hui, les difficultés physiques et
morales pourraient paraître insurmontables. Certainement Dieu, qui
est tout-puissant, aurait pu faire toutes choses autrement qu'il ne les
a faites. Mais que seraient devenues les dispositions du Code civil re-
latives aux diverses capacilés, soit à celles qui dépendent de l'âge el
du système métrique à la fois, comme le service militaire, ou de l'âge
seulement, et du sexe et d'autres circonstances encore, pour ce qui
concerne la majorité, la tutelle, le mariage, les donations et les testa-
ments. Toute noire législation crierait vengeance et ne se remettrait
point de son trouble. Dieu a donc été principalement déterminé dans
les motifs de son oeuvre par la doctrine de Polhier; il a fait le monde
tel qu'il est pour ne pas bouleverser le Code Napoléon. Dieu est
grand ! Dieu a bien fait de mettre l'enfance avant l'âge mûr, la ..vieil-
lesse après ; il a bien fait surtout de mettre l'âge mûr au milieu.
Principe général n° 5.—Dieu a divisé la race humaine en deux sexes.
01 servations.—Divisé... Oui; mais le diable, né malin, rapproche
souvent ce que Dieu a divisé. L.e diable a du bon. C'est l'amour, l'a-
mour, l'amour, qui l'ait le monde à la ronde, et chaque jour, à son tour,
le monde fait l'amour—en deux sexes... C'est un fait certain, hors de
Col. l.
contestation pour les hommes éclairés. Que ceux qui ne sont pas eclaf-
rés s'éclairent ; ils ne regretteront pas la chandelle.
Principe général n° 6. — De ces deux sexes, l'an est faible,
Observ... Mais faible!... Hier stehe te A, ich kan nichlanders!
— L'autre est fort, .
Observ... Mais fort de-telle sorte, que ce sexe si fort est quelqulois
le plus débile des animaux, le plus incapable de se nourrir, de se dé-
fendre, d'exisler avec ses propres moyens. Quelle force!
Principe général. n° 7.
Ah! qu'on est fier d'être Frauçais,
Quand on regarde la colonne!
Observ... La Colonne, sans doute, mais surtout les Invalides ! Hâtons-
nous d'ajouter les Invalides. Pour nous, c'est encore plus national. Oh !
les Invalides!... C'est là surtout que nous pouvons dire: Nous sommes
chez nous !
Principe général n° 8. La plus infaillible des justices est celle du ré-
sultat.
Observ. Ainsi on est toujours récompensé ou puni selon ses mérites
par le résultat. Le résultat est tout. Réussir voilà le grand mot de la
morale. Les Scribes et les Pharisiens avaient réussi. Jésus a parlé con-
tre eux-, il a été pendu avec des clous, par la plus infaillible des jus-
lices.
M. DUPIX. Du tout. C'était au moins illégal.
M. THIERS. Vous, je vous renvoie à Salvador. — Le résultat, vous
dis-je, est une juste récompense ou une juste punition. Le résultat ne
se trompe jamais. Quiconque a pendu les autres, avait raison : qui-
conque a été pendu, avait tort. Tout riche est évidemment récom-
pensé, parlant vertueux : tout pauvre, puni, canaille. C'est sec, mais
c'est vrai et indestructible.
Corollaire. — Les honnêtes gens sont ceux qui ont des ressources
acquises ou transmises.
Observ... N'importe comment, n'importe par qui!.. — L'intelligence,
le dévouement à la chose publique, la pauvreté qui méprise le profit
et les moyens indignes qui le procurenl d'ordinaire, tout cela n'est rit n
en comparaison des ressources acquises ou transmises.
Cicéron le dit positivement : Les honnêtes gens ne font pas partie du
peuple.
Les honnêtes gens sont ainsi appelés, selon Montesquieu, parce qu'ils
ne s'attachent point, comme le peuple, aux maximes honnêtes.
On parle de Dorilas comme d'un honnête homme, parce qu'il est
joli et agréable. Tout le monde sait qu'il est coupable de concussion,
de yoleries, d'impuretés, de calomnies.
Enfin à quoi reconnaît-on, s'il vous plaît, les honnêtes cens si ce
n'est qu'ils ont beaucoup d'argent, qu'ils sont ventrus à l'antique et
témoignages vivants de bonne cuisine? Preuves qu'ils sont récompen-
sés, preuve qu'ils sont vertueux. J'ai de forts doutes sur l'homme
pauvre, sur l'homme maigre et de mince écuelle : ou, plutôt je n'ai
pas le moindre doute ; il est jugé et puni par le résultat, c'est un gre-
din. Le résultat ne transige pas. Il est le seul flambeau de la vérité
Principe général n° 9. La société a peu laissé à créer, car lorsque
Col. 1,
Col. 1.
Col. 1 et 2.
Col. 2.
S. Real.
15
depuis des siècles on pense à un objet, on laisse peu de nouveautés à
ceux qui viennent après soi.
Observ. Lorsqu'on n'y pense pas, ou lorsqu'on y pense sans agir,
c'est tout de même. Nous gémissons, nous n'avons plus qu'à gémir de
ce que nos pères ne nous ont rien laissé à faire. Nous sommes tous des
Alexandres, mais des Alexandres qui se croisent les bras,
Tant la gloire nous plaît, tant l'honneur nous anime !
Corollaire. S'il était des choses auxquelles les âges antérieurs
n'eussent pas songé, on s'est hâté d'y penser et de les essayer depuis
trente années.
Observ. Je vous loucherai deux mots là-dessus quand nous y se-
rons. Le dernier de tous les brevets d'invention a été délivré hier. Il
est défendu à la postérité d'inventer quoi que ce soit. Tant pis pour
elle. Je suis très peu novateur, je n'ai pas le goût des innovations, j'ai i
nue aversion prononcée pour les innovations en matière sociale. Si '
j'étais né Huron ou Caraïbe, Peau-Rouge ou Hollentot, je saurais bien
empêcher ma nation de se civiliser. Recevez mon aveu bien dépourvu
d'artifice.
Principe général n° 10. On ne peut pas proportionner à l'étendue (
toujours croissante d'une société, des créations qui datent souvent de
son origine.
Observ. Qui potesi capere copiât. Comprenez-vous?
La droite. Quoi? le latin?
M. THIERS. Non, l'aphorisme?
La droite. Oui.
M. THIERS. Menteurs!... Parlez franchement, voyons ! —Compre-
nez-vous?
La droite. Non.
M. THIERS. Bien, car si vous disiez que vous comprenez, ce serait
signe que vous ne comprenez pas, et je vois que vous comprenez.
La droite. Ah!... lant mieux.
M. THIERS. Principe général n° il. — Le palliatif est toujours pro- (
porlionné à l'étendue du mal.
Observ. Dans le langage ordinaire ceci signifie que le palliatif aug-
menle en étendue comme le mal lui-même. Ici c'est autre chose : Pro-
portionné à... veut dire En raison inverse de... Plus le mal aug-
mente, plus le palliatif diminue.— C'est un langage à moi.
Enfin, Messieurs, j'ai gardé le principe général n°. 1, pour le der-
nier, parce qu'il domine tous les autres : il est, d'ailleurs, d'une appli-
cation toute spéciale à la matière en délibération, et lui sert de fonde-
ment : vous verrez ce qui en sortira.
Saint Augustin rapporte, sur la foi de l'histoire, que la première i
fois qu'on entendit à Rome prononcer sur la scène ce beau vers de
Térence :
« Je suis homme : riendeee qui intéresse l'humanité ne m'est étran-
ger, »
il s'éleva dans l'amphithéâtre un applaudissement universel. Il ne
se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, com-
posée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà soumises
ou alliées à leur empire, qui ne parût sensiblement touché, attendri,
pénétré... N'est-ce point là évidemment le cri de la nature, qui, dans ce
Col. 3.
id.
rhiers.
Ducréitil:
Col. S.
Col H.
Père Andi
16
moment d'audience que chacun donnait à la raison en écoutant I ac-
teur, suspendit toutes les querelles particulières pour prononcer avec
lui solennellement celte belle maxime, que tout homme est notre pro-
chain, noire sang, notre frère?
Bossuet vient ensuite donner à la sagesse profane la sanction de
l'autorité religieuse, el s'écrie, du haut de la chaire évangélique : Nous
devons prendre soin lès uns des autres ; car il est écrit : Dieu a chargé
chaque homme d'avoir soin de son prochain. Unicuique Deus man-
davit de proximo suo.
C'est ce principe de fraternité que notre honorable président Dupin
a si généreusement formulé dans cette phrase attendrissante : cha-
cun chez soi, chacun pour soi! C'est un peli' apophthegme qui lui fait
honneur pour l'idée; maiscommeil est un peu butor dans la forme,
(l'apophlhegme), je l'ai nettoyé et dressé en façon philosophique poul-
ies honnêtes gens, et je dis :
« Chaque homme est chargé de pourvoir lui-même à ses besoins et à
ceux de sa famille par ses ressources acquises ou transmises ! »
Si l'on a pu applaudir le ver? de Térence, jugez, Messieurs, de quels
cris enthousiastes on saluerait à la scène la philosophie de M. Dupin
et la mienne ! El comme Bossuet serait distancé !
Je pourrais vous citer une foule de semblables vers dorés de ma
façon; mais je ne veux pas les séparer de ces majestueuses considé-
rations qu'ils rattachent par une morsure élincelante comme des
agraffes de diamant. Toutefois je me reprocherais de ne pas vous faire
voir ma théorie de la propriété, quinlessenciée demain d'abslracteur,
concentrée, condensée, cris allisée en une courte formule qui est le
Koo-ny-hor ou montagne de lumière que j'offre à la France. Je ne
l'ai pas trouvé dans l'Inde, et ce n'est pas l'oeil droit de Vishnou,
comme le koo-ny-hor de la reine d'Angleterre. Je l'ai trouvé dans ma
tête ; c'est ma bufonile, mon bézoard. Rien que pour l'avoir vu, si
vous saviez en sentir le prix, vous pourriez dire : Ma fortune inlellec-
uelle est faite.
Montagne de lumière.
Table du diamant. — Le travail est le vrai fondement du droit de
propriété. (Bravos universels !) Ce principe, Messieurs, n'était pas
connu d'Aristote, qui trouve l'origine delà propriélédans l'amour de soi.
Vous croyez peut-ètre queje. vais m'arrèler là : du tout, je continue :
Facettes du diamant. — 11 y a un autre fondement du droit depro-
priélé, c'est la fraude et la violence; fondement non vrai, mais qu'im-
porte? Au bout d'un certain temps, ce qui est, par cela seul qu'il est,
est déclaré légitime et tenu pour bon. Au bout d'un certain temps le
fruit du vol et du plus affreux brigandage devient une possession légi-
time, respectable et sacrée. Dès que la fraude et la violence ont duré
un certain temps, la fraude et la violence s'évaporent, il n'en reste
plus. Combien de temps faut-il pour cela? Cinquante ans! Moins que
cela, trente ans. Pendant vingt-neuf ans, onze mois, vingt-neuf ou
trente jours consécutifs, vous êtes un homme de fraude et de violence
un usurpateur, un affreux brigand, sans appel ni rémission. Vinet-
qualre heures de plus, vous êtes un propriétaire épuré, légitime, res-
pectable ; un jour de plus change la chose dubaut en bas, de fond en
comble, et son influence agréable du plus affreux objet fait un obiet
aimable.
Col. 1
Prop 386.
Prop 96.
Prop. 94.
17
Encore un autre fondement :
La propriété acquise par le plus affreux brigandage, devient légitime
par la transmission. — Je parle sérieusement. Seulement, pour dorer
celte pillule à'assa foetida, complétons la phrase par ses mots : « à
des conditions équiiables » ; mais sachez que si les conditions né sont
pas équitables, c'est la même chose, le droit n'y perd rien. La pro-
priété, eût-elle pour origine le plus affreux brigandage, n'en est pas
moins épurée et légitimée par la transmission quelle qu'elle soit. Ou
ne remonte pas aux conditions : on n'en est pas responsable. On sup-
pose toujours qu'elles ont été honnêtes. Comment voulez-vous qu'on
aille rechercher si l'une des terres que les Croates disputent aujourd'hui
à des seigneurs milanais n'est pas à ce pauvre Mélibée, qui menait
son troupeau en exil? Comptez sur la transmission, et n'ayez pas
peur : c'est moi qui vous bénis.
Un logi ien serait parfaitement en droit de traduire nia proposition
de la manière suivante :
Volez, mais transmettez ! La transmission efface le vol. Chose trans-
mise, chose sacrée. Volez de la main droite, mais transmettez à la
main gauche, et la possession deviendra légitime ; le droit résulte de
la transmission. C'est bien facile, comme vous voyez. Il faudrait être
bien sol ou bien endurci dans le crime pour rester brigand, quand il
en coûte si peu pour devenir honnête homme, et propriétaire incom-
mulable par-dessus le marché; quand une seule transmission, un seul
échange, la seule agilité du poignet purifie, sacre et consacre le fruit
du plus affreux brigandage.
Ainsi traduirait le logicien : et, ma foi, en y regardant de près, je
ne vois pas grande différence entre la copie et l'original. Je me serai
peut-être trompé ! Oui... je me prends la main dans le sac, et- je de-
vrais vous retirer ma bénédiction... Mais non, gârdez-Ial Ce qui est
dit est dit. Scripta marient.
En me voyant déranger le droit de propriété de sa base naturelle
qui est le travail, pour l'asseoir sur le brigandage désinfecté par les
procédés épurateurs du temps et de la transmission; en me voyant
placer la propriété, fruit de la fraude et de la violence, sous le bouclier
de la propriété légitimement acquise; confondre exprès les origines de
la possession, et rapprocher, dans un syllogisme faux, les proprié-
taires voleurs et les propriétaires qui possèdent en vertu de leur tra-
vail, pour que l'honnêteté des uns couvre l'infamie des autres, et que
ceux-ci profitent, par un vol nouveau, du respect qu'on accordée
ceux là ; en voyant le zèle étrange que je déploie à perdre mon savon,
vous penserez très-probablement que j'émouche la propriété comme
l'ours émouchait le nez de son ami l'amateur des jardins, à grands
coups de pavé. C'est mon habitude. On ne se refait pas.
Vous remarquerez aussi que si je suis souvent d'accord avec M. de
Montalembert, en revanche je ne le suis pas toujours, ou plutôt je ne
le suis presque jamais avec l'esprit chrétien. L'esprit chrétien mal-
traite volontiers mes théories : celle que je viens de vous développer
sur la prescription, à pari la sanction qu'elle reçoit du travail, dans
une certaine mesure et en vue de l'utilité publique, n'échappe pas
non plus à ses foudres. Jugez-en : « Je sais, dit-il, de quelles erreurs
la plupart des riches se laissent préoccuper, faussement convaincus
qu'il importe peu que la mauvaise foi d'un père ail été le fondement
Prop. 94.
Id. 98
Id. 98.
Id. 95
Prop. 90.
18
de la fortune d'un fils, que la friponnerie de l'un ait servi à enrichir
l'autre, que la violence de celui-ci ait fait l'élévation de celui-la ; laus-
sement convaincus, dis-je, que de quelque manière qu'aient ete autre"
fois acquis les bien*; qu'ils possèdent aujourd'hui, et malgré les doutes
les plus violents qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de
ceux a qui ils ont succédé, la bonne foi leur tient lieu d'une prescrip-
tion sur laquelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans
les' maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes
à tantde riches du monde pour étouffer tous leurs remords. Mais mal-
heur à eux !.... »
Qu'en dites-vous, Messieurs? Ne dirait-on pas que Eourdaloue pen-
sait à moi. en écrivant ainsi? Je cite avec plaisir les Pères et Compères
de l'Eglise, surtout quand ils sont contraires à mon opinion pour vous
montrer comme ils sont petits garçons à côté de moi.
Celte superbe indifférence de ma part, ce regard olympien dont je
toise magnifiquement des renommées acceptées du vulgaire, ne sont
pas chez moi l'effet de l'ignorance, comme on se croit généralement
fondé à le dire. Ils proviennent du sentiment inné d'une supériorité
absolue dont je,suis toujours prêt à fournir les preuves. Je pourrais
certainement me retrancher dans mon infaillibilité ; mais puisque j'ai
parlé de preuves, je vous en .donnerai. Mes preuves se résument en
une seule preuve. Et celte preuve, c'est l'évidence même de mon in-
faillibilité. Le reste serait redondant et. superflu. On s'arrête à l'évi-
dence, on ne va pas au-delà.. On s'épargne la. peine d'ajouter des ln-
mierns au soleillo.
Messieurs, je vous ai dit,mes principes ; vous n'en saisissez pas bien
la sublimité, l'enchaînement et la concordance, c'est possible : je ne
m'en inquiète pas. Je ne vous dis point de les aimer, mais d'y obéir.
Soyez convaincus si, vous voulez, mais soyez dévoués, il le faut.
Pour ne rien dissimuler, ces principes-là ne sont pas seuls au
monde; il en est d'autres encore, et.meilleurs, même: seulement ils ne
nous conviennent pas ; c'est donc comme s'ils étaient mauvais, ou
comme, s'ils n'avaient jamais existé., Hors de ce qui nous convient, il
n'y a.plus de.principes.
Les nôtres sont si complets, qu'ils suffisent à composer le corps de
doclrine.et à lui servir à la fois de ba;se et de couronnement..
Ainsi, une fois, deux fois, trois fois, c'est bienentendu: ce qui nous
convient c'est :
La religion .... de nos intérêts ;
La famille.... des Bourbons;
La propriété.... de tous, les emplois, honneurs. privilèges, et profits,;
L'ordre.... des. jésuites.—Personne,ne dit mot : adjugé]
De toutes les propositions qui peuvent vous.être soumises, il n'en est
aucune, sans doute, qui mérite moins l'urgence, je dirai même qui soit
plus inppportune que celle-ci. Je ne suis pas de ces petits rapporteurs
qui se passionnent pour leur sujet dès qu'il s'agit de l'intérêt du peu-
ple, et qui ne veulent absolument rien voir de plus pressé. Moi j'ai
mou coup-id'oeil d'aigle et mon sang-froid d'homme. d'Etat. IL s'agit
bien de l'assistance en vérité! Le moment est,bien: choisi pour songer
aux autres! Songeons à nous d'abord ! songeons à reconstituer la so-
ciété sur les. bases, immuables du passé ! Songeons.à ravauder la sou-
Prop 2
19
quenille royale, à radouber la vieille coque monarchique, à nous can-
tonner dans nos blockaus fulminants, à tenir les Jacques à distance
avec la mitraille! Voilà ce qui doit nous occuper! Voilà ce qu'il faut
faire 1 Et nous le ferons ! Il ne nous manque plus pour cela que d'avoir
en une seule pièce l'étoffe de Sylla et de César, de Charlemagne, de
Grégoire VII et de Napoléon : Il ne nous manque plus que d'avoir con-
quis le monde, de supprimer le peuple et l'intelligence humaine.
M. LÉO DE LABORDE. Ce n'est rien : on peut commencer.
LE MINISTRE DE LA GUERRE. Nous sommes prêts.
M. THIERS. C'est bravement crié. Pas trop de zèle, s'il vous plait,
attendez qu'on vous commande.
LES BLANCS ET LES BLEUS. Tout de suite. Donnez le signal ! Poussez
le fonvard ! Marchez, marchez en avant !
M.THIERS. Marchez, marchez,... c'est bel et bon. Je ne m'y fie pas.
Rappelez-vous votre banquet du 22 Février. Quel tapage vous faisiez
la veillé! Nous dînerons, nous dînerons... L'heure sonne... Dînez donc
nies' braves. — Nous n'avons pas faim. Nous ne voulons pas boire le
sang à pleines coupes. — Oui, bons citoyens, c'est pour ne pas faire
couler de sang. On sait combien vous en étesavares. On sait que vous
n'avez jamais prononcé ce mot-là : il faut en finir à tout prix. Ce mot-
là n'est pas de votre école. Ce ne sont pas vos journaux qui parlent
de discuter à coup de fourches, ni de renverser l'urne électorale avec les
baïonnettes. —Ecoutez donc, je vous connais ; tout lemonde connaît vos
jarrets timides, votre dos fuyard, votre arrière-train toujours resserré
par la peur.
La droite. Oh ! oh !
M. THIERS. Mêlions relâché, si vous voulez, au lieu de resserré.
La droite. Non ! non ! ...
M. THIERS. Eh! que diable! c'est l'un ou l'autre. Vous pourriez donc
très-bien me compromettre et me laisser là ; on ne peut guère compter
sur vous. Les rois en savent quelque chose, n'est-ce pas? On peut dire
que vous leur avez joliment refusé le droit à l'assistance. Ali ! je n'ai
pas vu beaucoup de Volontaires royaux en 1830, ni en 1848. Ah! ce
n'est pas dans les caves ni dans les voilures de blanchisseuses, qu'on
peut retrouver Un roi, quand on l'a perdu ! Ce n'est pas moi, vous en-
tendez bien, que vous lancerez en sentinelle perdue.
Je veux bien faire des rois, je ne veux pas me battre pour eux : ce
n'est pas là notre place : on ne peut pas s'aller échauder comme des
manants pour leurs majestés. C'est une vraie duperie. J'admets un ins-
tant que' nous avons pris les armes : nous combattons comme des
lions, nous brisons tout... Et après ? Est-ce que le trône est pour
nous?... Joignez' à cela que la guerre faite en personne, et non par
procuration, a des brutalités sans pareilles. Une balle m'attrape dans
le dos, ou me coupole tendon calcanéen... Voilà un Achille bien ar-
rangé ! Non pas, non pas... Serviteur de tout mon coeur ! 0 majestés !
Ah! si vous avez de bons fourgons russes, de bons fourgons au-
trichiens, de bons fourgons prussiens, où l'on puisse banqueter pen-
dant la bataille et prendre du coeur pour les gens qui se battent ! S'il
ne s'agît que de courir sus à l'ennemi, quand il sera par terre, et de
le dépouiller; en un mot, si c'est affaire d'épigrâmmes et non de périls,
comptez sur notre bras. Où sont les fourgons? Pas de fourgons? Eh!
bien, allez-vous.,. en pourvoir. Aide-loi, le ciel l'aidera. Eu Irez, en-
trez dans la danse: après le combat nous verrous... Alors je crierai,
s'il y a lieu, Montjoye et Saint-Denis.
Mais ne vendons pas d'avance la peau de l'ours : il n est pas encore
par terre; et vous n'êtes pas près de vous faire un manchon de sa
peau, si vous perdez encore le temps à des disputes scolastiques sur
l'sssistance !
Vous vous amusez (permettez-moi de vous le dire) aux bagatelles
de la porte. Vous perdez de vue, vous avez l'air de perdre de vue les
périls imminents de la situation. Je ne dois pas vous le dissimuler,
messieurs, en ce moment, nous dansons une vésuvienne. Le ministère
et la majorité se font oublieusement vis-à-vis. Mais laissons là le vol-
can, dont l'ardente métaphore détonne aujourd'hui et n'est plus qu une
scorie oratoire : Pour parler un langage frais, un langage par de lave
et de cendres, nous jouissons, messieurs, de l'équilibre et de la stabi-
lité qui peuvent s'acquérir sur la pointe d'un baïonnette; c'est de
l'acrobalisme supérieur, et bien plus étonnant que celui du génie de
la colonne de la Bastille. Tant que la baïonnette sera bien perpendi-
culaire sous nos pieds, nous serons solides à merveille ; si la baïon-
nette vient à obliquer, ah ! ça ira, ça ira mal ! Bonsoir, les voisins ;
voilà les équilibristes les quatre fers en l'air. Or, messieurs, la baïon-
nette remue, la baïonnelle est devenue intelligente, c'est vous dire
assez qu'elle va obliquer
A droite. Aïe! !....
M. THIERS. Celui qui a dit : aie ! s'y connaît. Ce n'est pas une
bête ; c'est comme s'il avait dit :
Un précipice affreux devant nous se présente ;
Mais notre vanité soumise et complaisante
Au-devant de nos yeux met un voile imposteur ;
Sous nos pas, cependant, s'ouvrent les noirs abîmes !....
J.B. Rousieau.
L'affaire vaut la peine d'y penser. Pensons-y
Qu'est-ce que l'armée? — Selon les factieux, l'armée est une
muraille faite de poitrines d'hommes dans lesquelles la France a versé
à haute dose l'intrépidité, l'héroïsme, et tout l'ardent amour de la
patrie et tout le dévouement filial pour la mère commune qui font
battre le coeur de trente-cinq millions de. frères; muraille qui peut
rompre, mais qui ne plie jamais, et aux pieds de laquelle les flots de
l'invasion étrangère viennent se briser en grondant : — C'est le glaive
flamboyant dont la Liberté lient la poignée, faisant la ronde autour du
sanctuaire où l'intelligence élabore le inonde futur; et l'éclair de sa
pointe décrit un cercle de feu infranchissable à la profanation ; —c'est
le palladium de nos droits civiques et des saintes conquêtes de la fra-
ternité ; — c'est enfin l'incarnation vivante de la force et de la majesté
de là France, de son génie et de sa puissance expansive ; c'est le géant
commis à la garde et au développement divin de ses destinées.
Les factieux prétendent aussi que la France, en s'imposant pour
son armée une charge annuelle, directe et indirecte, de sept à huit
cent millions, entend seulement garantir ses fontières et assurer au
dehors le légitime rayonnement de son influence libérale; et que la
garde nationale, composée de l'universalité des citoyens adultes, doit
être seule chargée, att-dedans, de surveiller le maintien de l'ordre et
21
l'exécution des lois de la part de tous, tant de ceux qui commandent
que de ceux qui obéissent.
Cette définition arbitraire et factieuse, est bien la plus absurde folie
qu'on puisse imaginer.
L'armée doit être un lion en cage, qu'on lâche à propos sur les
libertés publiques, pour leur faire une prise à la gorge, les terrasser,
suspendre et paralyser tous leurs mouvements, jusqu'à ce qu'elles ne
remuent ni pied ni-patte. L'armée est faite pour épuiser le pays, parce
que plus le pays est pauvre, plus il est ignorant; et ces besogneux du
corps et de l'âme sont facilement gouvernés au bâton. C'est la forteresse
des anciens abus, la tête de pont des nouveaux, la poignée de verges
à foueller le peuple souverain, le tomahawk des pouvoirs sauvages,
la massue obligée, l'indispensable assommoir des gouvernements rétro-
grades qui ne vivent qu'à deux conditions : Avoir des soldats pour
asservir la patrie et des représentants pour la vendre.
Voyez cequedisentlà-dessus Machiavel, et Montesquieu, et Rousseau,
et l'histoire et le bon sens. Il y a unanimité de témoignages. Un pays
ne se mène pas sans cela. Aussi est-ce bien ce qu'on a fait dans le cours
des siècles; nous l'avons fait nous-mêmes; il serait à désirer qu'on pût
le faire encore longtemps ; il est certain qu'on ne le fera pas toujours.
Jusqu'à présent, messieurs, l'armée n'allait pas mal. A part la révo-
lution de 1830, à laquelle j'ai applaudi (parce qu'elle faisait mes
affaires), et la révolution de 1848 que je m'efforce de juguler (bien
qu'elle n'ait pas défait mes affaires), les soldats se sont montrés pas-
sablement fidèles à leur destination. Naguère encore ils tapaient comme
des sourds et ne connaissaient rien. Sur un geste de l'officier, ils abor-
daient, sans pitié, sans remords, le carnage de leurs compatriotes. De-
puis le suffrage universel, depuis la loi qui les a rendus à eux-mêmes,
ces drôles-là se font tirer l'oreille. Ça veut être citoyen; on ne peut
plus en chevir : ces paysans mal léchés nous ratent dans la main.
Je n'y vois qu'un remède : Il faut abolir l'armée.
A droite. Ah! par exemple!,... sans l'armée nous n'en avons pas
pour huit jours.
M. THIERS. Je ne dis pas non ; mais avec l'armée, c'est absolu-
ment la même chose. Avec elle et par elle, ce sera peut-être encore
plus tôt fini. Tous les fusils sont bourrés de candidats socialistes :
l'urne électorale fait feu sur nous. Prenez garde à l'armée. Tout-à-
l'heure vous aurez beau lui dire : Tue! lue! assomme! Elle n'en
veut plus, elle mettra les armes en faisceaux et laissera passer la jus-
tice du peuple. Ce sont de mauvais soldats, vous dis-je, la race des
brigands de la Loire.... Hâtons-nous de les destituer.
Le pays ne s'en plaindra pas, car nous avons un argument honnête
pour couvrir la mesure. C'est là une bonne fortune qui ne nous arrive
pas souvent, il ne faut pas la manquer.
Depuis longtemps, pourrons-nous dire, nous arrachions aux mères
gémissantes, aux vieillards affaiblis, leurs fils, leurs soutiens, leur con-
solation, leur espérance. C'était un bien grand coup de ciseaux dans
les liens sacrés delà famille. Rasés, tondus, équipés, garnis, débourrés,
nous bouleversions l'homme intérieur des conscrits en leur faisant du
crime un devoir, en ramenant au code militaire toute la morale : nous
tournions contre la pairie leurs armes parricides ; au travers du pays
épouvanté par un état de siège universel, nous les lanciens comme des
22
animaux farouches et stupides, contre leurs frères qu'ils avaient quit-
tés hier, qu'ils devaient rejoindre demain, qui les nourrissaient au-
jourd'hui; nous brisions dans leur.âme la conscience en révolte, et
nous les faisions maudire par leurs pères indignés de voir des enne-
mis dans leurs enfants ! — Cet état de choses vraiment desobligeq.pt va
cesser. Le malheur des temps l'avait voulu. Il le fallait, il le iallaili
Nous n'avions pas trouvé moyen de nous arranger autrement. —A
l'heure qu'il est, c'est autre chose, le moyen est trouvé; nous pouvons
suivre l'élan de notre coeur, rendre à leurs amantes qui palpitent a
leurs parents, aux amis qui les regrettent, aux utiles travaux qui les
réclament, tant déjeunes Français nés pour l'amour, nés pour les affec-
tions de la famille, nés pour la charrue, nés pour le tire-pied. A bas
les buffleteries ! Retournez, soldats, retournez dans vos foyers ruraux
ou urbains dont vous serez le plus bel ornement ! Travaillez pour nous,
n'apprenez pas à lire, allez a confesse, ne tétez pas le lait des mau-
vaises doctrines, et si vous allez au cabaret le dimanche, n'y buvez que
de l'eau!.... Bon gré, mal gré, il faut mettre beaucoup d'eau dans votre
vin..... Est-ce bien, Monlalembert?(In petto.) Je ne me soucie guère
de ton opinion va!
M. MONTALEMBERT. Très-bien, très-bien ! (Inpetto.) Affreux petit
rhéteur, va !
A droite. Et le moyen, et le moyen !...
M. THIERS. Il est simple, il est efficace, il est gentil. Faisons gar-
der nos frontières par l'étranger. Remettons en leurs mains la ligne
de nos forteresses de Lille à Strasbourg, de Grenoble à Besançon. Notre
grand ami le czar y consentira. Les Anglais s'entendront cordiale-
ment avec nous pour occuper nos ports de guerre et nos arsenaux
maritimes, Cherbourg, Brest, Toulon. Une fois Guillaume occupé à
pêcher des carpes tout le long le long de la rivière du Rhin; une fois
Nicolas et Ferdinand à califourchon sur les Alpes, et la jeune Isabelle
assise sur le Pic long ou pivotant sur le Canigou, nous serons parfai-
tement à l'abri de toute irruption externe. L'étranger n'attaquera pas
nos places, puisque c'est lui au contraire qui les défendra ! Et
voilà la paix perpétuelle avec l'Europe absolutiste.
Ce n'est pas tout. L'étranger nous préservera aussi de toute inva-
sion démocratique, de tous débordements Badois, de toutes avalan-
ches socialistes et ranz-des-vaches révolutionnaires de l'Helvélie...,
UN AMI DE M. ESTAKCELIN. Oui ! ouil oui... Ben Irovato I C'est çà.
M. THIERS. Comme c'est le dedans qui nous inquiète le plus, nos
capitulations avec les grandes puissances nous permettront d avoir
des garnisons extrêmement assorties. Nous installerons notre sécurité
armée dans toutes les ceintures intérieures de nos châteaux, et sur
tous nos points militaires, de la circonférence au centre. Le pays pren-
dra une physionomie toute nouvelle. L'uniforme français se promène
depuis si longtemps en-France 1 On en est rebattu. La multitude, l'in-
finie variété des costumes pérégrins viendra trancher heureusement
sur nos souvenirs, rompre, en mode pittoresque, pa monotonie de
-ins habitudes, et nous flatter kaléïdoscopiquemenl le nerf optique.
Nos villes seront :
Bilboqnet.
Ornées de Morlaqucs,
Emaillées de Pandours,
Tigrées de Kurdes,
23
Historiées du Bukowiniens,
Ragaillardies de Choucroûtiers,
Requinquées d'Useoques,
Exhilarées d'Oslfo-Bolhniaqués,
Radoubées de mangeurs de chandelles,
Embaumées de buveurs d'huile de balaine,
Diaprées de Froshdorffois,
Emérillonnées de Baschkirs,
Grivelées de Kaiserlichs,
Echauffées, écarlelées, bardées, enluminées, entfipailléës, assaison-
nées d'Yakoutes et de Kirguises, de Tunguses et de Tchovaches, de Hou-
lans, de Zaporogues, de Capchaks, de Karakal packs et de Karabulaks.
Rien qu'à les voir passer, les enfants deviendront bien sages, les
grandes personnes aussi.., Figurez-vous nos populations étonnées, dé-
paysées, tant soit peu schlaguées et violées selon le sëxë, rançonnées,
corrigées, décimées, déportées, enrôlées dans la làhdwber prussienne,
dans les bandes austriaques, dans les hordes moscovites, Comme 'su-
jets du knout, aux litre el appointements de suivants d'armée, autre-
ment pour le français Déutschild. Quétie fraternité européenne !
Quel admirable jianslavisme français nous allons réaliser par l'acces-
sion, l'infusion de ces innombrables délégués hétéroclites, tous hom-
mes d'ordre, voyez-vous, fidèles champions du parti dé l'ordre, dé
l'ordre sainement compris, de l'ordre .solidement appliqué.
LE JUIF GABÉLUS. Combien?...
M. THIERS. Quoi combien'?... Ah! j'entends : Combien ils coûte-
ront, n'est-ce pas ?
LE JUIF GABÉLUS. Oui!
M. THIERS. Oh ! le meillenr marché possible. Leur coopération
nous reviendra peut-être un peu plus cher, à la vérité, que celle
de l'armée française, mais nous serons mieux servis, et d'ailleurs c'est
le peuple qui paiera, ce n'est pas nous." Au reste, voici la dépensé :
La présence bienfaisante des alliés, nous a coûté jadis, éù argent,
2,410,000,000 fr. Faisons une cote mal taillée pour ne pas nous enga-
ger dans les détails. Un million d'amis nous coulera bon an, mal an,
deux milliards pour argent de poche, logeitiènt à part, et chandelle
pour nourriture et éclairage non compris; car nos émis feront des sa-
crifices, et nous les aurons au plus juste prix. Un chapitre ajouté aux
contributions indirectes fournira aux dépenses dé ce service. Quel-
ques centimes sur le pain, les pommes de terre, lés choux, les ha-
ricots et autres légumes feront le solde de la balance.
LE JUIF GABÉLUS. Oui, oui, une bonne gabelle là-dessus.
M. THIERS. Songez que les cinq cent mille hommes de notre armée
licenciée augmenteront la production, vivifieront l'agriculture et l'in-
dustrie nationales, et que les deux milliards seront consommés chez
nous. C'est une bonne spéculation. Nous y aurons tout profit.
(Sensation. La droite courbe la tête en signe d'assentiment).
LE JUIF GABÉLUS à part et d'un air humilié : C'est fini, je veux
me pendre. Il faut que toutes les bonnes idées viennent de cet houiriie-
là... Une idée si naturelle ! Et dire que je n'y avais pas songé ! Un
homme comme moi, l'homme dos circonstances révolutionnaires,
l'homme du conseii héroïque, un si grand homme de banque... un
routier en un mot !... Hélas !
24
M. THIERS. Si la sanction de l'expérience pouvait ajouter quelque
chose à vos lumières sur une semblable question, si elle devait venir
en aide aux considérations que je viens d'avoir l'honneur de vous
présenter, si des résultats connus devaient fortifier les dispositions ta-
vorables'que je crois avoir remarquées dans vos esprits, je vous di-
rais, Messieurs, que le projet n'a rien d'insolite ; nous I avons déjà
vu réaliser. Le pays en était, ma foi, fort conlent : je ne dis pas le
peuple, le peuple n'est pas du pays : mais vous autres les aristocrates,
témoins de celte heureuse époque, j'en appelle à votre remembrance.
Quand les Scythes, les Huns et les Gépides, tout chauds de carnage,
loul effarés de' leur victoire, tout ahuris de cette incroyable faveur du
destin, broyaient le coeur de la France sous les sabots de leurs che-
vaux, portant au bout de leurs lances, bénéficiaires de la trahison, les
dépouilles opimes de la gloire et de la liberté... Quand les clairons
barbares sonnaient l'hallali de la grande nation... Quelle joie, quel
enivrement parmi vous ! Comme les fils des croisés se précipitaient à
bras ouverts au-devant des fiis d'Attila (conjungo-vos) ! Héros de
Gand et de Coblenlz, guerriers d'Hartwell et de Millaw, titulaires du
Livre d'Or, preux de vieille roche, Judas chamarrés, prédestinés de
toutes les lâchelés salariées, transfuges de tous les camps, déserteurs
de tous les drapeaux, vautours de toutes les curées, hôtes de tous les
égoûts,argousinsdelouslesdespotismes, bourreaux de toutes les liber-
tés.comme tout cela se ruait à l'infamie, sans effort, de tout coeur, avec
enthousiasme! Valetsà nobles ancêtres, votre exemple n'était pas perdu
dans vos familles : au contact de vos ardeurs sans vergogne le chevet
conjugal et le chaste gynécée entraient en fermentation putride. Tandis
quevous alliez vautrer vos âmes et vos cordons sur les pieds sanglants
des cosaques et dans leurs crachats, vos femmes et vos filles, étour-
dies de votre vertige, levaient leurs narines au vent du nord, agitaient
leurs mouchoirs au passage des bâtards de la victoire; puis, bientôt,
enhardies par vos encouragements, poussées par vos mains en délire,
elles allaient admirer de près les grâces fauves des libérateurs... Com-
bien ont rapporté, au foyer domestique l'odeur lérine et le suint amou-
reux des conquérants suiffés !
De quoi vous plaignez-vous ? La politique que vous aviez commencée
à plat ventre, elles la continuaient... de l'autre côté.
Pendant ce temps-là l'honneur pleurait sous le chaume. Pendant ce
temps-là le fier génie de la France, voilant sa face de\anl la erande
salurnale, se réfugiait dans les cabanes: heureux le peuple d'avoir
conservé dans le désastre son coeur invaincu, et ses pénales purs I de
n'avoir mêlé que son sang et son deuil et sa protestation austère aux
ignominieuses allégresses de ses vils pasteurs ! (Murmures à droite.)
M. THIERS. Vous blâmez le peuple! Vous avez raison : il aurait dû
faire comme les grands seigneurs. Mais laissons le peuple à l'écart, et
revenons à nous. Franchement, Messieurs, ceux que les pères ont si
bien fêlés, les fils ne sauraient les mal accueillir. J'en trouve le pré-
cieux indice dans celte aménité lartare, dans ce respect kalmoiick des
droils du peuple qui éclate, comme la voix du sang, chez la jeunesse
dorée de notre parti. Elle doit ressentir pour les visiteurs de 1814 et
de 4815 quelque chose de filial. Si je ne me trompe, l'accolade sera su-
perbe!
Coït dit, n'est-ce pas? Vivent nos amis les ennemis ! Expédions-
25
leur vite un courrier pour les faire venir. Préparons les logements,
mettons la nappe et tirons notre bon vin ! Je vois dans votre pensée
que vous êtes tout prêts. Ce qui vous fait hésiter, ce qui vous in-
quiète, c'psl ce diable de peuple qui écouté notre conversation, et qui
nous regarde detravers.il a l'air d'en avoir gros sur le coeur; et, dans
ce coin scmbre, ne le vois-jepas occupé à fourbir un vieux fusil?......
C'est vrai..... je n'y pensais plus au peuple. Allons, c'est dommage,
l'idée avait son prix. Le peuple gâte tout. Ainsi, pas de Cosaques chez
nous. Je vois bien qu'il faut que nous fassions leur besogne nous-mê-
mes. Ce sera plus long, j'en conviens, mais les petites lois d'ignorance,
de rancune, d'iniquité, de guillotine sèche, d'échenillage électoral, sont
une jolie ouverture de campagne; et je ne désespère pas de voir S. AI.
l'empereur Nicolas nous conférer le grade de caporaux honoraires
dans son armée inpartibus. C'est à nous de conquérir nos galons et
nos épauletles. Nous sommes dans l'âge mûr : sachons nous pourvoir.
Permettez, Messieurs, que je me soulage par un soupir. Un fait
d'assistance, celle des Russes me plaît mieux que celle-ci : elle aurait
supprimé virtuellement la Ihèse que je vais continuer à débattre sous
vos yeux. Au reste, entre ces deux assistances, la leur et la mienne,
considérées dans leurs effets sur le populaire, il existe à peu près
identité de substance; l'accident seul varie. Ma philosophie est passa-
blement cosaque et vous promet des solutions à la hussarde. N'ayez pas
trop de regrets.
Il est des axiomes généraux, dit Chateaubriand, qu'on met devant
soi comme des gabions : placé derrière ces abris, on tiraille de là sur
les intelligences qui marchent. Bonne manière de se battre sans rien
craindre, lour premier gabion, je pose mon texte devant moi sur ses
piquets : la misère est la condition inévitable de l'homme dans le
plan général des choses; la misère est d'institution divine; c'est
un rouage nécessaire dans la mécanique suprême : sans la misère,
l'oeuvre de Dieu s'écroule.
Voilà, j'espère, un axiome qui vaut bien un sac de terre. On
ne craint rien derrière un pareil abri. La volonté céleste est un
fameux panier farci, d'où l'on tire sans danger sur les*philanthropes
et les réformateurs indiscrets, sur les aveugles ordonnateurs-des cho-
ses, sur les correcteurs de la Providence. Ceci est une ruse de guerre
que j'ai apprise des jésuites. J'en userai. On peut faire impunément
toutes les méchancetés du monde, en prenant le ciel pour complice.
Quoique néophyte, j'ai déjà pu me rendre compte de l'avantage de
mes alliances el des chemins couverts de la jésuiterie.Il est clair qu'on
ne peut donnerbien chaudement Tassant à un parapet derrière iequel
on voit flotter un bout de guidon au chiffre de la Divinité. Renfermez-
vous dans le ciel, vous êtes imprenable. Ainsi l'on vient vous dire :
Il existe beaucoup de mal sur la terre ! Vous répondez : Le ciel le
veut ainsi.
— Non, non, c'est l'ignorance ou le mauvais vouloir des hommes
qui est la seule cause du mal.
— Nous obéissons à la voix du ciel.
— Laissez-nous guérir le mal !
Col 2.
Molière.
26
— Le mal c'est le bien, puisque le ciel l'a fait ainsi. Prenez-vous-
en au ciel.
— Les hommes peuvent être heureux sur la terre.
— Vous êtes des impies : la terre est un.lieu d'expiation.
— Combien souffrent, combien gémissent! combien pleurent !
— Tant mieux. Tel qui pleure en ce monde rira dans l autre. Le ciel
le souhaite comme cela. ..
— Vous voulez doue le bonheur pour vous, le malheur pour les
autres?
— Le ciel l'ordonne de la sorte.
— Vous désespérez le peuple ! Vous outragez Dieu !
— Le peuple! Allons donc, multitude, boeuf slupide, baisse la tête,
et trace l'éternel sillon de ta douleur. Est-ce que Ion flanc ne doit pas
saigner toujours sous l'aiguillon? Est-ce que tu n'es pas fait pour l'a-
battoir. Marche, marche, Ion destin le conduit. Sais-le : autrement il
le irainera. Mon Dieu est celui qui reconnaît les siens !
Avec celte méthode, Messieurs, un badaud, un manant, un rustre,
un lourdaud, oui, un lourdaud, un animal, un âne, devient un passe-
Cicéron. Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé, je le rendrai
maître passé, et veux qu'il porte la soutane. Je vous recommande cette
méthode. Elle est bonne pour l'attaque et pour la défense; elle dis-
pense à la fois de coeur et d'esprit ; elle vous donnera, Messieurs, une
incroyable facilité dans la controverse avec vos adversaires, et j'avais
besoin moi-même de vous en offrir un échantillon pour me mettre tout
à fait à mon aise et prendre mes coudées franches, au moment où je
vais vous développer ma théorie de la bienfaisance, en poser la loi,' en
montrer la règle et déterminer les conditions entièrement nouvelles de
son exercice, enfin en assigner le fonds dans les vertus d'un catholicon
sorti de mon officine.
Sénèque.
Lafontaine.
La bienfaisance, que nous appelons, sur la grande route de Mar-
seille, ca...ri...ta, — en romain, danaro, — en deutche, kreutzer,—
en charabias doctrinaire, mauvaise action,— en philosophie, passez
votre chemin, —en termes de pratique, laissez-moi tranquille, —
et après déjeuner, je n'ai pas de monnaie; — la bienfaisance, dis-je,
est une jolie vertu. Elle est charmante quand elle sort du coeur de
l'individu, et prouve ainsi qu'elle y était entrée. Les rédacteurs de no-
tre dernière Constitution l'appellent assistance (je ne peux pas me faire
à ce mot-là; enfin n'importe); moi je dis que c'est matière de bré-
viaire. De quelque nom qu'on la qualifie, elle est touchante, attrayante,
lucrative au-delà de ce qu'on peut imaginer : c'est un vrai passeport
ultra-mondain, le gâteau de miel soporifique et drogué, secundùm ar-
tem, qui résout la croupe du portier du lieu, et endort ses gendarmes
anguicomes. Avec elle on entre en paradis, comme nous faisons, nous
autres, des révolutions, naïvement, sans le voir, sans le savoir, sans
le vouloir.
Elle peut racheter les plus grandes fautes, toutes les fautes sans ex-
ception; elle couvre non-seulement les péchés, mais la multitude des
péchés, comme dit Salomon, toute la somme des péchés du père Bau-
ny, d'Escobar et autres casuistes. Il suffit d'acheter des indulgences.
Col, 5.
V. Hugo.
27
Vous pouvez me croire : je viens d'être nommé par la cour de Rome
monsignor et prédicateur indulgencier.
Tout ce qu'on donne à l'Eglise est réputé acte de bienfaisance. Les
corbeaux redeviennent colombes, col danaro.
Ainsi, Messieurs, ceux de vous qui ont sur la conscience des as-
sassinats juridiques, des ordres impitoyables, des égorgements natio-
naux ou étrangers, des asphyxiements souterrains, des fusillades noc-
turnes, des transportations sans jugement et autres peccadilles ;
Ceux qui ont usurpé si longtemps les droits du peuple, et qui les
ont tant de fois trahis .;
Ceux qui ont reçu des armes contre le despotisme, et qui les ont
tournées contre la liberté ;
Les lâches mercenaires qui ont vendu leur pays, et qui veulent lui
imposer un maître ;
Les magistrats irréprochables qui torturent la loi, corrompent la
justice et en font la servante ludibriaire de la haine et de la force ;
Ceux qui ont eu l'audace et le succès du crime :
Ceux qui ont prêté tant de serments sans en tenir aucun ;
Ceux enfin qui appellent sur la patrie les calamités de la guerre
civile ;
Achetez, achetez des indulgences ! Votre purification sera méri-
toire : le pape, les cardinaux, les inquisiteurs ont besoin d'argent,
pour payer force sbires, force geôliers, force bourreaux. Accourez!
la piscine est ouverte ; elle lave le sang, elle lave la boue, elle lave
toutes les hontes du dessus et du dessous, du dedans et du dehors, les
infamies récentes ou invétérées, même les souillures à venir : doréna-
vant, sans scrupule, vous oserez tout ce qui vous plaira. Profitez du
moment ! Monsignor, collecteur simoniaque, a dressé le tréteau et
vend ses bouts d'épongé. C'est une belle occasion ! Danaro ! Danaro 1
Mais quelle niaiserie de ma part ! Dans celte orgie du gaspillage,
où nos millions, qui sont la sueur du peuple, et nos généreux soldats
qui sont sa chair, roulent pêle-mêle dans l'immonde panier des fu-
reurs réactionnaires i il n'y en a pas un parmi vous qui donnerait
seulement deux bayoques d'un coeur pur, d'une conscience droite et
d'une foi non feinte, comme dit saint Paul. A quoi bon? diriez-vous.
En effet, c'est une dépense inutile : et s'il ne s'agissait des besoins de
l'Eglise, je ne vous la conseillerais pas non plus. Vous êtes des esprits
forts. J'en suis tellement convaincu que je n'hésite pas à placer ici
sous vos yeux l'idée qu'on se faisait jadis de la question qui nous oc-
cupe.
« Le sort des indigents est confié, dans l'Etat social, à deux patro-
nages différents. Le pauvre réclame l'assistance des particuliers au
nom de la religion ; et quand il s'adresse aux dépositaires de l'auto-
rité suprême, aux représentants de la communauté nationale, c'est la
justice, la simple justice qu'il aurait le droit d'invoquer. Il faut en-
tendre par le mot de pauvres, les infortunés privés du nécessaire ab-
solu et hors d'état de l'obtenir par le travail.
Le souverain doit acquitter, au nom de la société, l'obligation qu'elle
Necker.
28
a contractée en abandonnant au hasard, ou en soumettant du moins à
un seul mouvement régulateur la distribution des fortunes.
Ce fut pour l'utilité sociale que le privilége des propriétés fut institue,
et c'est encore dans le même esprit que les lois ont garanti la sûreté
des héritages. Cependant nous ne pouvons dissimuler qu on se serait
trouvé dans l'obligation d'apporter une limite à la libre disposition des
biens, si en l'admettant, en l'autorisant, il n'y avait eu aucun moyen
d'empêcher qu'une portion des citoyens, qu'un seul homme fût exposé
à manquer du nécessaire. La condition sous-entendue dans l'institution
des lois de propriété, c'est que la bienfaisance, au nom de la religion,
au nom de la sagesse sociale, assurerait le nécessaire aux hommes
hors d'état de l'obtenir par le travail.
La charité publique est un adoucissement aux lois primitives de
propriété, d'héritage, et à tous les titres exclusifs. La charité politique
n'est qu'une justice étroite, une condition tacite de l'institution des
propriétés, du droit d'héritage et de la transmission libre des pro-
priétés. C'est là une grande vérité, et qui élève à son rang la lutelle
du pauvre. Oui, celte tutelle, celte surveillance inquiète et continuelle
ne doit pas se présenter aux regards des chefs de l'Etat sous l'aspect
d'une action généreuse, mais comme une obligation imposée à leur
autorité représentative, comme une obligation sociale parallèle aux
devoirs des dépositaires des lois civiles, parallèle aux devoirs des juges
et des magistrats.
Assister les misérables et les indigents, soutenir les faibles, dé-
fendre les opprimés, consoler les malheureux, et donner à tous les
secours qui dépendent de moi, par rapport à ce qu'on appelle les biens
du corps, me paraîtront non-seulement des actes de bonté, ou d'une
générosité purement volontaire de ma part, mais des devoirs fondés
sur la justice naturelle.
On a eu raison de dire que Dieu a mis le nécessaire du pauvre en-
tre les mains du riche ; mais il n'y est que pour en sortir : il ne peut
y rester sans une espèce d'injustice qui blesse non seulement la loi de
la Providence, mais la nature même de mon être.
Quand nous donnons aux pauvres ce qui leur est nécessaire, nous
ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce
qui est à eux, et c'est un devoir de justice plutôt qu'une oeuvre de
miséricorde.
En résumé, la société ne peut, dans aucune circonstance, contester
l'étroit nécessaire à l'un des membres dont elle est composée, au plus
obscur de ses citoyens.
Ne perdez jamais de vue ces vérités élémentaires, vous qui fixez
les contributions des peuples et qui en déterminez l'emploi. Ce qu'on
vous demande ici n'est pas une charité, mais une. justice. »
Autrement, à ce qu'il paraît, nous serons bouillis de droit dans
la marmite de Satan, comme beaux diables authentiqués.
. « L'obligation d'assister les pauvres est marquée si précisément
dans l' Evangile, qu il n en faut point après cela rechercher de preuves
La dureté du coeur, la charité négligea, est un crime capital, puisqu'il
D'Aguesseau
St-Gréeoire.
Necker.
Bossuel
29
est puni du dernier supplice. C'est le fondement de la condamnation
des boucs : « Allez, maudits, au feu éternel, par ce que j'ai eu faim
dans les pauvres, et vous ne m'avez point donné à manger; j'ai eu
soif, el vous m'avez refusé à boire ; » et le reste que vous savez.
C'est donc une chose claire et qui, n'a pas de difficulté pour nous
autres chrétiens et défenseurs de l'Église, que si quelqu'un ferme ses
entrailles à la vue de son frère pauvre, il est damné.
Notre loi veut qu'il règne entre tous les chrétiens la même corres-
pondance qu'entre les membres d'un même corps. Si un membre
souffre, tous les autres membres souffrent avec lui. Un chrétien in-
sensible est un membre mort : la charité, qui est l'âme et la vie du
christianisme, ne circule plus dans ses veines glacées. Damné I
C'est une chose claire et qui n'a pas de difficulté pour nous autres
civilisés, que si quelqu'un n'a pas le sentiment du devoir et de la so-
lidarité envers son semblable, il n'y a aucune différence, je ne dis pas
entre cet homme et une brute, mais entre cet homme el un tronc. Or,
vous savez ce qui doit advenir d'un tronc stérile et qui ne fait que
pourrir sur place... Brûlé!
Telle 'est en substance, Messieurs, la doctrine que nous trouvons
établie, tel est le symbole de la foi apostolique, telle est la confession
chrétienne, l'orthodoxie reconnue et fixée par les décrets des con-
ciles, l'autorité du saint-siége, el les décisions de tous les consistoires
sur le présent point de discipline.
Toutes ces maximes-là figurent honnêtement, si vous voulez, dans
un sermon, dans un cours de morale. Mais vous sentez très-bien que
ce point de vue n'a rien de commun avec le nôtre. Ce n'est pas préci-
sément un cours de morale religieuse ou philosophique que je viens
faire ici. Il s'en faut de tout.
Les idées vieillissent comme toutes les choses de ce monde, voyez-
vous. On ne peut pas traîner in soecula soeculorum la défroque sem-
piternelle de ces puissances ébranlées. La doctrine évangélique était
diablement usée ; en la retournant comme une peau de lapin, je l'ai ra-
jeunie ; c'est un édifice où nous n'étions pas en sûreté ; je l'ai rebâti sur
une autre pierre.
Ainsi ce que la révélation divine, la pure tradition religieuse et les
plus sublimes oracles de la sagesse humaine ont déclaré article de foi
et loi obligatoire, je le déclare hérésie, mais hérésie damnable, hérésie
qui d'éfie l'herbe à foulon, hérésie pendable, hérésie à être milrée du
carojo, vêtue de la robe de soufre et dévotement rôtie en place pu^
blique. Suspecteriez-vous mon autorité? Allons donc! Je vaux bien
un concile. Demandez à Pie IX restauré. L'amour du prochain, la
solidarité absolue de tous les enfants d'un même père qui est Dieu,
quelles pauvres culées gouvernementales pour soutenir le poids du co-
losse Despotique et l'effrayante poussée de ses pieds d'airain I Quels
membres myrmidons du conseil privé que ces pêcheurs d'hommes,
ces Paul, ces Jean, ces Basile, ces Grégoire, ces Jérôme, ces Augustin
el autres évêques de mauvaise compagnie socialiste! Ils ont bien
fait de s'y prendre d'avance. Aujourd'hui on ne les canoniserait plus
à Rome, un les canonnerait. Et dire qu'ils ont donné la becquée à dix-
huit siècles, avec cinq ou six mots, toujours les mêmes! C'est une pitié 1
Ahl mais à présent, c'est fini! en voilà assez, je n'en veux plus.je m' j
oppose. Il n'est pas étonnant qu'on radote quand on compte les armées
par milliers. Enterrons celte piètre politique et ne parlons plus de ses
auteurs cacochymes! Ils déraisonnaient en affaires d'Etat, et pour la
vertu ils n'y entendaient rien. Depuis ces gens-là, nous avons beaucoup
gagné en talent d'appréciation. Je vais vous dire ce que c est, moi,
que la vertu.
C'est la liberté de n'être pas vertueux qui fait là vertu. La liberté
de n'être pas vertueux est toute la Vertu. Et de peur que ma formule
ne vous fasse l'effet d'un nuage inconsistant' qui arrête i'oeil de loin, et
que la main ne peut rencontrer de près, je veux en concrétér le sens
intime dans une image sensible :
Supposez deux sociétés qui, toutes deux en présence de Dieu, ont
reconnu dés droits et des devoirs antérieurs et supérieurs aux lois
positives;
Qui toutes deux ont pour principes la Liberté, l'Egalité et la Fra-
ternité ;
Qui toutes deux ont pour bases la famille, le travail, la propriété,
l'ordre public.
L'une de ces sociétés, a voulu donner une sanction solennelle à cet
esprit de justice divine, qui a précédé les sociétés humaines et qui les
domine : elle l'a fait passer tout entier dans des lois et des institutions
qui garantissent l'exercice constant de tous les droits, l'accomplisse-
ment régulier de tous les devoirs, et qui réalisent ainsi son triple prin-
cipe fondamental.
L'autre société dit : Je ne veux rien sanctionner. Je veux être libre
de faire ou de ne^ pas faire. Je veux que mes lois positives ne
m'imposent aucune contrainte, aucune obligation. Les principes res-
teront une lettre morte, un mensonge officiel; peu m'importe : mes
bases ne seront qu'une surface sans solidité; cela m'est égal : l'esprit
des ténèbres régnera comme par le passé sur un "chaos de brutalité,
d'ignorance et de misère ; cela ne me regarde pas. Je veux être libre
de- faire on de ne pas: faire:
De ces deux sociétés, quelle est celle qui est vertueuse? Je n'hésite
pas, c'est celle qui reste libre; qui, loin dé s'opposer à la misère,
condition _ inévitable de l'homme l'adore, la conserve, la choie et la
cultive. L'autre société n'est pas vertueuse du tout.
Le beau mérite pour une société de faire disparaître la misère et la
souffrance, de féconder sans eesse, par un travail bien organisé, les
ressources du pays et celles de l'individu, de faire parvenir tous les ci-
toyens'à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de-
bien-être; d'assurer ainsi par la satisfaction légitime de tous les
besoins l'ordre dans la rue, elle sentiment de la fraternité dans les
coeurs... Le beau-mérite de faire tout cela; si tout cela se fait deparla
loi! Personne ne souffrirait, je'le veux bien ; tous les hommes s'aime-
raient les uns les autres, d'accord : le pays offrirait l'image dé ce bon-
heur universel tant rêvé; je ne dis pas non. Mais je ne vois pas là-de-
dans le plus petit grain de vertu. Si la loi vous oblige vous' n'êtes nlusr
libre, et le bien réalisé'n'est plus' une vertu. Le caractère l'essence
de la vertu; c'est d'être volontaire, spontanée, libre enfin de faire ou de
Conslitution de
18-48.
Id.
Id.
Col. 2
Conslitulion.
31
ne pas faire, car autrement elle cesserait d'être une vertu pour deve- Cl
nir une contrainte. La vertu ne peut être une loi politique.
M. DE LAMARTINE. Mais sil mais si! Une révolution, c'est une
vertu de plus, ou ce n'est qu'une ruine et une moquerie Quel
est le but idéal de la République? C'est que personne ne soit tyran,
personne esclave, personne oppresseur, personne opprimé, personne
privilégié, personne dénué. Qu'est-ce que la démocratie? C'est la fra-
ternité chrétienne introduite dans les gouvernements, et appliquée en
grand à toutes les classes du peuple tout entier, Voilà la vraie défini-
tion de la République : la moralité d'une philosophie et d'une religion
devenue loi politique.
M. THIERS. Je ne veux pas être contraint par cette obligation de C
vertu. C'est une contrainte désastreuse. D'ailleurs, si l'ouvrier est
honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une amélioration qui
ne lui serait accordée que par contrainte. M
M. DE LAMARTINE. Vous ne pouvez vous passer de cette obligation
de vertu sans tomber dans l'abrutissement. L'homme doit à ses sem-
blables, le bien. L'homme multiplié par millions le doit également.
Comment ce qui est moral et obligatoire dans un homme cesserait-il
d'être obligatoire et moral dans deux, dans trois, dans quatre, dans
cent mille ? Une telle absurdité ne se discute pas.
M. THIERS. L'obligation de soulager tous les maux qu'on peut sou- c
lager n'est qu'une obligation morale. Une obligation morale n'est pas
une obligation réelle. Il n'y a d'obligation réelle que celle qui produit
une action. En un mot une obligation morale n'est pas tine obligation,
Dans la question, si les riches sont, obligés de donner l'aumône de leur
superflu, encore que l'affirmative soit véritable, moralement parlant,
il n'arrivera jamais ou presque jamais qu'elle oblige dans la pratique.
C'est.Diana qui l'a dit, un jésuite! ainsi c'est bien irai, et bien moral.
Je vais des pieds et desmains, je vais à quatre pattes dans l'opinion du
révérend père,
M. LAMARTINE. Puisque vous répudiez l'Evangile, l'Eglise et nos
Moralistes, à votre jésuite j'oppose un Chinois, Je. vais quelquefois en
Chine. D'après certain philosophe des plus respectés* on y lient que
le riche, même celui qui s'est, enrichi légitimement, est un voleur lors-
qu'il a laissé souffrir l'indigent; ce qui a beaucoup de rapport avec
l'expression de, saint Ambroise : «Vous ne l'avez pas nourri, donc
vous,l'avez tué. » Et bravo le Chinois! Mais quoi! vous; ayez reconnu
vous-même que l'Etal.doit être bienfaisant.
M. THIERS. Laissez donc! Moralement, oui;, pratiquement, non.
Vous, coufouàez toujours. J'ai dit que l'Etal doit être bienfaisant, à sa
fantaisie, à ses heures, dans la mesure qu'il lui plaît, c?esk-à-dire libre-
ment, c'.eslràr.dire sans obligation: et je l'engage même à y mettre in-
finiment de prudence. Entendons-nous, s'il vous plaît. La. société ne
doit que sécurité et justice aux droits acquis. _ Elle ne doit rien aux
droits à ;acquérir. Elle doit tout à ceux qui ont tout ; elle ne doit rien
à.ceux qui n'oiit rien. Laissez faire, laissez passer,, c'est la maxime de
nos',livres suc'l'économie sociale.. La petite; morale, c'est de faire le
bien; la grande morale, c'est de ne pas le faire, La petite morale tue
la grande, comme disait ce gros bedon deDuchâtel, et je le dis avec lui.
M. DE LAMARTINE. C'est l'axiome de tous les ambitieux qui veulent
mettre leur mauvaise conscience à couvert sous de prétendues maximes
d'Etat, maximes qui ne sont au fond que leur immoralité personnelle
Col. 2.
Col. 2.
Molière.
Col. 2.
32
rédigée en sophismes généraux à l'usage de tous les vices ou de tous
les crimes de ces politiques.
M. THIERS. (A part et tout en écoutant M. Lamartine.) Il a la dent
mauvaise. De plus, il marche méchamment sur l'un de mes pieds,
et mes pieds sont à moi, non à la totalité de l'espèce humaine. Je vais
m'irriter, et tout-à-l'heurè, si je suis assez fort, je vais me jeter sur
lui pour venger la propriété. (Haut.) Quoi ! l'homme qui ne peut vivre
que de son travail pourra exiger du travail ?... C'est immoral !
M. DE LAMARTINE. Le travail est la vie de l'homme. En morale, le
droit de vivre est le droit de chacun à la providence de tous ; en
d'autres termes, le droit à l'assistance par le travail ou par le se-
cours.
M. THIERS. Quoi ! des sophistes viendront nous dire : et Vous vous
« êtes approprié toutes choses ; nous avons des bras, la volonté de
« les employer ; laissez nous gagner notre pain el celui de nos enfants,
« ou bien il nous faudra mourir ; » ils diront, cela, les malfaiteurs,
et la société n'aura pas le droit de leur répondre : Je n'ai pas de tra-
vail à vous donner, je vous laisse faire, je vous laisse passer, mourez
si vous voulez. Voilà mon dernier mot. Mais pour contester ce droit à
la société, il faut être un insurgé...
M. DE LAMARTINE. Le dernier mot d'une société chrétienne à l'homme
qui lui demande la vie ne peut pas être la mort... C'est impossible.
Cela crierait opprobre et flétrissure contre votre démocratie sans
coeur et sans mains ! Le dernier mot d'une société bien faite doit être
du travail et du pain. La mort par la faim et la misère est bannie dé-
sormais de nos lois économiques.
M. THIERS. La Constilution ne reconnaît pas le droit au travail, et il
n'y a pas de droits au-delà de la loi. Si nous parvenons à rétablir en
France l'esclavage légal, le peuple n'aura plus aucun droit à la liberté.
M. DE LAMAI'TINE. La République française, § III du préambule de
la Constitution, reconnaît des droits et des devoirs antérieurs et supé-
rieurs aux lois positives. Le droit au travail est un de ces droits.
M. THIERS. L'Assemblée constituante l'a repoussé formellement, et
cet engagement insensé qu'on veut imposer à l'Etal, celle obligation
folle et impossible à remplir, est une absurde iniquité dont votre com-
mission a voulu de nouveau prononcer la condamnation morale, après
la condamnation législative prononcée par la Constitution.
M. DE LAMARTINE. Le droit de vivre ne s'écrit pas, il est écrit dans
la loi des lois, dans la loi non écrite. Tout législateur qui refuse de la
reconnaître ne raisonne pas, il blasphème.
Le choeur. A qui croire des deux? El quelle résolution prendre sur
des avis si opposés? ô Dieu ,! l'étrange peine,
M. THIERS. Le plaisant de la chose, c'est que M. de Lamartine con-
clut comme moi. ,
(De divers points de la salle.) Pas possible!... Vraiment?...
r •M- ,THIERS Vousne me croiriez pas si je me bornais à vous le dire.
Lisez le N° VI du.Conseiller, page 244-. — Savez-vous son remède à
la crise sociale ? C est le temps Je ne dis pas autre chose : Il faut
attendre Il mondo vada sel Le monde va de soi! voilà la arande
politique. b
M DE LAMARTINE. J'indique aussi la taxe des pauvres. Elle a sauvé
dix lois 1 aristocratie anglaise depuis le règne d'Elisabeth.
Prop St. 58.
Vollaire.
Col. 6
33
•M. THIERS. Elle a creusé l'abîme où cette aristocratie va s'engloutir.
M. DE LAMARTINE. Si vous ne faites tout à l'heure la taxe des pau-
vres, votre société est morte.
M. THIERS. Si vous la laites, votre société ne sera pas en vie dans
huit jours... Taxe ne rime pas avec guérison, ni avec trésor public.
Où la prenez-vous la taxe des pauvres ?... Dans la poche des riches,
probablement. C'est le pillage dissimulé. Ce n'est pas la peine décrier
contre les communistes.
M. DE LAMARTINE. J'indique aussi l'exemple et l'impulsion de l'Etat,
M. THIERS. Beaucoup de bruit pour rien ! Indiquez donc en même
temps un nouveau budget. Si vous bornez l'impulsion de l'Etat à ce- qu'il
fait maintenant, votre remède c'est la crise elle-même; si vous
provoquez un emprunt pour vos grandes commandes extraordinaires
el vos ateliers nationaux, c'est l'assassinat de l'industrie privée..;..
Vous reculez devant cette conséquence, vous n'en voulez pas, ni moi
non plus. Souffrez donc que je le répète : votre système consiste à
prendre le temps 1 comme il vient, et pour me servir, de vos expres-
sions, nous attendons tous deux le miracle lent mais infailllible de la
multiplication des pains. C'est ce qu'il y a de plus sage en effet. Tout
vient à point à qui sait attendre.
Si vous aviez voulu attendre un peu, nous n'aurions pas anticipé
sur la discussion du droit au travail que j'entreprendrai tout à 1 heure.
Mais l'Assemblée ne s'étonnera point oue, par déférence pour M. La-
martine, j'aie cru devoir accepter le dialogue hors de propos. Je re-
viens à ma définition de la bienfaisance, et je dis : Pour qu'elle soit
Une vertu, il faut qu'elle soit volontaire, spontanée, obéissant à sa pro- <
pre impulsion, qu'elle lire d'elle-même et d'elle seule son principe
d'action. S'il y a au nom de la loi obligation et contrainte, la bienfai-
sance n'est plus une vertu. Je méprise les plus belles choses si elles
sont écrites dans la loi. Les sentiments généreux sont flétris, les ac-
tions nobles sont déshonorées par des prescriptions coërcitives.
Quelque chose est ordonné par la loi, il suffit, ce n'est pas une vertu.
LE CHOEUR. C'est peut-être le contraire qui est une vertu,
M. THIERS. A cet égard, voyez-vous même. Pour ce qui me con-
cerne, je veux être libre : je trouve que c'est plus avantageux.
. Adressez-vous à ma commisération, je verrai ce que j'aurai à
faire. Mais la loi n'a pas le droit de m'arracher un sacrifice pour
l'être souffrant que je rencontre sur mon chemin. Je veux voir, je
veux juger si ma bienfaisance sera prudente ; je pousserai la délicatesse
jusqu'à me demander s'il m'est bien permis de prendre une position
supérieure par le bienfait, et de briser ainsi l'indépendance de
l'obligé.
Les malheureux sont des objets sacrés !
Sacrés ils sont: que personne n'y touche !
Voyez comme les belles âmes sont scrupuleuses ! Le fait suivant en
est la preuve :
L'autre jour, me disait un de mes amis, revenant d'acheter
un litre de petits pois de primeur, je passai devant une jeune femme
plongéedans un violent désespoir... — Qu'est-ce donc, pauvre femme?
—- A travers les sanglots elle exprima difficilement qu'elle était sans
'■""'■ "3
:oi 2
Id.
3*
asile, sans travail, et sans pain pour la petite créature tristement im-
mobile à son côté.
Allons, me dis-je en moi-même, allons, Adolphe (il s appelle aussi
Adolphe), lu n'as pas un coeur de tigre. Tu viens de t'accorder des
petits pois qui coûtent 45 francs : donne-lui cent sols, le tiers du prix
de les petits pois. Cent sols ne sont pas la mort d'un homme : c est
peut-être la vie de cette femme et de son enfant. '-
Déjà je mettais la main sur la pièce ronde, quand une voix inté-
rieure m'arrêta court :
Cette femme est pauvre, à la vérité, mais elle a un trésor qui est
l'indépendance. Ton aumône va lui ravir ce trésor, et ce n'est pas
bien. Veux-tu donc, à toute force, attenter à sa liberté? comme a dit
un membre de l'Institut. Le bienfait opprime la liberté du patient. Si
cette femme est vertueuse, si en même temps elle ne voit point de
limite aux devoirs de la reconnaissance, lu l'exposes, de gaieté de
coeur, à de cruels combats. Quel funeste bienfait ! Crois-moi, va-t-en.
— Celte femme est bien belle, pensais-je, saris quitter la place. Telle,
selon Pétrarque, telle apparut, en vers latins, Sophonisbe éplorée au
vieux Massinissa.
— Raison de plus, reprit la voix intérieure : le monde jasera ; il
critiquera ta jeunesse bouillante, esclave de la passion, et pressée par
un aiguillon brûlant, un désir furieux. Veille à ta réputation. Au
large.
-• - C'est peut-être un ange ! continuai-je sans bouger.
Et la voix : —Oui, mais un mauvais ange, qui, sous les traits
d'une Mathilde, vient mettre la vertu à l'épreuve.
— Eh bien ! la vertu se fortifie dans les tentations.
— Adolphe, prends garde. Suppose que tu es le grand Adolphe :
Comment feras-tu ton rapport à l'Assemblée législative, si lu aban-
donnes tes principes sociaux sur la bienfaisance et la vertu ? Tu vois
bien que tu n'es pas dans le libre exercice de la volonté. Cette
femme le violente par ses tendres joues perlées de larmes, par son
jeune sein oppressé de soupirs. Ses boucles blondes exercent sur toi
l'injustice et la tyrannie; la grâce de sa douleur garrotte toutes tes ré-
sistances : elle veut te forcera venir à son secours. Vois ses yeux
deux bandits ! qui font usage de leurs armes de suppliants, armes
plus irrésistibles que les rameaux sacrés entourés de bandelettes et
déposés sur l'autel des dieux. Ces yeux-là sont deux malfaiteurs qui
veulent te contraindre par les armes..... Sauve-toi de cette bou-
cherie.
— Pourtant il serait cruel de la laisser sans secours.
--- C'est vrai, il y a doute. Mais, dans le doute, abstiens-toi, Ainsi
le veut la sagesse. Partons.
Et j'ai rengainé mes cent sols.
Ainsi parla mon ami.
Tels sont les principes de la bienfaisance privée. Il est facile d'en
déduire les principes de la bienfaisance publique. Si j'ai des vertus, la
société n'en peut-elle pas avoir? La réponse,.suivant nous n'est pas
douteuse. Il ne faut pas voir dans l'Étal un invertébré à sang froid à
coeur imparfait, un zoophyle royal dépourvu de la source des grandes
pensées, un échinoderme intronisé. Non.
Une nation peut avoir des vertus et des vices, des qualités et des
Eschyle.
Si. Pau!.
Col. 2.
Id.
35
défauts. L'histoire a fait autant de différence entre les nations qu'entre
les hommes : elle leur a attribué, comme aux hommes eux-mêmes, des
caractères moraux, attrayants ou repoussants. Ainsi la France a été
nommée justement la reine du monde. Nulle grandeur, nulle gloire
ne lui a manqué ; ni les conquêtes de l'esprit, ni les merveilles des
arts, ni les sanglants trophées de|a guerre. Sa suprématie sur les au-
tres nations éclate comme le soleil : l'auréole en tête, elle les précède
et les traîne sur ses pas providentiels dans la route tracée à l'huma-
nité. Il semble qu'elle ail été sacrée d'en haut pour une mission d'af-
franchissement'universel, et que lé monde, en la choisissant pour
guide, ait reconnu à son front le divin caractère. Mais en admirant
son génie et son courage, en glorifiant en elle le grand atelier de la
liberté humaine, l'histoire dira aussi qu'elle a supporté avec une pla-
titude incommensurable et l'oubli le plus absolu de sa destination ,
l'ignoble vermine des traîtres, des brigands et des intrigailleurs qui
ont souillé sonécusson, brisé ou sali son épée, fait passer le ruisseau
dans ses artères longtemps vivifiées d'un saiig héroïque. Si l'histoire
apprécie la nation tout entière, elle aura aussi ses formules d'éloge et
de blâme pour les collections diverses des membres de cette nation. Par
exemple, l'historien dira de la magistrature française, qu'elle a eu ses
grands jours, ses actes sublimes et ses paroles dignes du sanctuaire;
il dira aussi qu'elle a eu ses longues années malheureuses, où la ma-
gnanime tradition des devanciers a entièrement disparu ; ses longues
années d'avilissement où, devenue l'instrument passif des pouvoirs
les plus méprisables, elle a rendu plus de services que d'arrêls ; où
elle a épousé servilement et avec une âpreté sauvage et fébrile les dé-
plorables passions des gouvernements ; l'historien dira qu'il y a eu
des cours prévôtales, des commissions extraordinaires assez infâmes
pour se charger d'une oeuvre de sang et de vengeance au nom de la
loi, et assez infâmes pour l'accomplir ; que des tribunaux et des jurys
ont été composés de licteurs farouches, de manière à faire condamner
à coup sûr des innocents ; il dira enfin que cet effrayant spectacle a été
donné au monde, de Thémis pesant à faux poids la; vie et la liberté des
citoyens les plus illustres et les plus généreux. Lesannalés delà magis-
trature auront leur page boueuse et sanglante, et la flétrissure sera in-
délébile.
Les Chambres représentatives sont de même caractérisées iantôlen
bloc, tantôt dans Une de leurs parties. L'Angleterre a eu son parle-
ment-croupion , auquel il semble que vous vouliez opposer aujour-
d'hui une contrefaçon de pârliament-Rump. Nous avons eu chez nous
le Marais, symbole des pensées croupissantes, et la Montagne, sym-
bole du Sinaï politique. Nous avons eu nos introuvables, nos cor-
rompus , nos satisfaits, nos impuissants, dont là lignée n'est pas
éteinte. Dans six mois, M. Montalembertvous l'a dit, on nous appel-
lera lés agonisants. Et vous, Messieurs de la dynastie, vous vous en
souvenez, ce temps n'est pas si loin, on vous a appelés bornes,1
Peste 1 ce n'est pas faute d'agilité !'J'ai vu, de votre part,, des mi-
racles en ce genre. Pùreste, j'en ai fait aussi moi-même. Dame ! on
ne meurt qu'une fois. Bonnes jambes sauvent le corps, et il n'est que
de bien courir. On né saurait trop féliciter ceux qui né s'endorment
point des jambes, et qui sauvent, par une heureuse fuite, le moulé dé
leur pourpoint. Retenez bien la petite chanson que je vais vous àp-
Legvaverenc
36
prendre, elle est de bon conseil et vaut à elle seule tous les proverbes
de Salomon; elle a été faite pour les ligueurs : évidemment ces't
pour nous, puisque nous avons fondé la ligue du mal public, dont
je suis le Mayenne : Melioribus opto auspiciis. Voici la chanson :
A chacun nature donne
Des pieds pour le secourir.
Les pieds sauvent la personne.
Il n'est que de bien courir !
Quand ouverte est la barrière
De peur de blâme encourir,
Ne demeurez pas derrière.
Il n'est que de bien courir !
Courir vaut un diadème ;
Les coureurs sont gens de bien.
... (J'en aperçois ici même
Plusieurs qui le savent bien.)
Bien courir n'est pas un vice.
On court pour gagner le prix ;
C'est un honnête exercice ;
Bon coureur n'est jamais pris.
Il vaut mieux des pieds combattre,
En fendant l'air et le vent,
Que se faire occire ou battre,
Pour n'avoir pris devant.
Qui a de l'honneur envie
Ne doit pourtant en mourir ;
Où il y va de la vie,
Il n'est que de bien courir !
A droite. Ah ! bravo ! bravo! Ah ! la jolie chanson ! ah! que
c'est bien chanté ! « Les pieds sauveut la personne ! » Mon Dieu, que
c'est bien dit !
M. THIERS. « Il n'est que de bien courir! « c'est de la poésie lé-
gère.
UN MINISTRE (se cachant un peu). A la question !
M. THIERS. Elle est abolie! (Signe d'impatience de la part du
ministre).
UN VOISIN. Mais, Rouher, vous n'y entendez pas malice. Dans la
pensée de M. Thiers c'est la question de l'assistance qui est abolie ou
en train de l'être.
M. ROUHER. Ah! bon, bon, bon..., j'y suis.... C'est qu'il faut être
sérieux, voyez-vous.
LE MÊME AU MÊME. Je ne connais rien de plus sérieux qu'un âne.
M. THIERS. Messieurs, l'Etat comme l'individu peut être bienfaisant.
Puisqu'il le peut, il le doit. Il le doit, non pas de cette obligation
réelle qui oblige et contraint; mais de cette obligation morale qui est
la vertu véritable, obligation qui reste purement volontaire ou faculta-
tive, et qui consiste à n'être obligé à rien. Dans ces conditions, la bien-
faisance de l'Etat sera puissante et éclairée ; l'Etat sera largement
bienfaisant, car l'Etat tend au grand, au beau, par goût pour le grand
Col 3
Col 2
37
pour le beau ; il n'agit que par les impulsions du grand et du beau
par l'amour du bien et du beau, en français du bon et du beau.
Je dois vous prévenir en même temps que ce que l'Etat peut est de
bien minime importance, que ce qu'il peut est infiniment limité, bref
que l'Etat ne peut rien. Ses lumières ne lui montrent rien au-delà de
ce qui est : l'impulsion du grand et du beau, l'amour du bien et du
beau ne le mènent pas plus loin; cela vient de la manière dont il est
conduit et éclairé.
Une bienfaisance large et puissante qui ne peut rien, une impor-
tance bien minime et infiniment limitée, cela vous semble une macé-
doine assez cocasse, un pot-pourri passablement baroque. Mon esprit
est le béton mystérieux qui relie ces différences en poudingue homo-
gène. Ces dissonnances criardes vous choquent sansdoute ; elles sont ral-
liées et ramenées à l'harmonie par des accords supérieurs qui ne peu-
vent être livrés au public. Les notes que je lance ne sont pas toute ma
musique ; j'ai l'oreille de Pythagore pour entendre certaines vibrations
complémentaires auxquelles vous n'êtes pas conviés : Non omnià
possumus omnes; je m'entends, c'est le principal, ou, si je ne m'en-
tends pas, vous n'avez rien à y voir.
Le choeur Que faire? que résoudre? Je ne possède pas précisément
ce que Fénélon appelle idée claire et prend pour principe de certi-
tude, à peu près comme Descartes. Je n'y vois goutte. Où aller?
où ne pas aller? Le fil conducteur m'échappe. Un chien, un chien
à ce pauvre aveugle ! I am stupid!... Monsieur, je vous conjure de dé-
terminer mon esprit et de me dire sans passion ce que vous croyez le
plus propre à pratiquer l'assistance publique.
M. THIERS. Messieurs, dans ces matières-là il faut procéder avec
circonspection, et ne rien faire, comme on dit, à la volée, d'autant que
les fautes qu'on y peut faire sont, je l'ai toujours dit, d'une dangereuse
conséquence. Il faut prendre garde à ce qu'on fait, car ce ne sont point
ici des jeux d'enfauts; et quand on a failli, il n'est pas aisé de réparer le
manquement et de rétablir ce qu'on a manqué. Éoeperimentum peri-
culosuni C'est pourquoi il s'agit auparavant de raisonner comme il
faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament de la
société, d'examiner les causes de son malaise, et de voir les remèdes
qu'on y doit apporter.
L'Etat doit être fort prudent. Quand on parle d'améliorer le sort
du peuple, on prend la question au rebours. Ce que l'Etat doit se pro-
poser d'abord, c'est de maintenir l'obligation du travail pour tous
(pour la canaille, s'entend, le repos est de droit pour nous autres),
afin de prévenir les vices de l'oisiveté, vices qui, chez la multitude,
deviennent facilement dangereux et même atroces. Le peuple est na-
turellement dangereux. Si vous le laissez oisif, l'atrocité devient aus-
sitôt son occupation. L'atrocité est son élément: il est là-dedans comme
le poisson dans l'eau. Que pouvez-vous attendre si ce n'est des vices
et des atrocités de la part de celte multitude égarée. (Regardant au-
tour de lui, et à part.) (Nous ne sommes pas à la Convention ici. Il
n'y a pas de brutal comme ce Legendre qui assommait les orateurs.
Personne ne viendra me serrer la gorge et me faire rentrer dans le
gosier mon insolence à moitié vomie Bon ! Je ne risque rien à ris-
quer tout : suivons...) (Haut). Oui, que pouvez-vous attendre si ce
n'est l'atrocité même, de la part du peuple, celle vile multitude?
Col 17.
Molière.
Col 2.
Prop. 5.
38
Vile, pour avoir brûlé l'échafaud ;
Vile, pour avoir aboli la peine de mort;
Vile, pour avoir proclamé les plus saintes paroles qui soient sorties
de la bouche humaine : liberté, égalité, fraternité;
Vile, pour avoir fait grâce à ses ennemis vaincus;
Vile, pour avoir eu la magnanimité de croire à notre résipiscence,
à nos protestations hypocrites, à nos mensonges officiels ;;
Vile, pour n'avoir pas cru à la trahison;
Vile, pour avoir été réduite à la famine, égorgée systématiquement,
rejetée hors du droit commun, insultée jusque sur l'autel républicain
comme on insulte un âne jusqu'à la bride;
Vile, pour n'avoir réclamé d'autre droit, dans sa souveraineté,
d'autre bien dans sa misère, que le travail dont elle nous fait vivre;
Vile en tout, pour tout et partout. Voyez les oeuvres de son oisi-
veté.
N'est-ce pas cette vile multitude qui, à la force du poignet, a secoué
de leurs mâts de cocagne féodaux tant d'aristocraties de belle ve-
nue, hier floraisons vivaces, aujourd'hui fumier? N'est-ce pas elle qui
a cassé les reins à toutes les vanités nobiliaires? écrasé de ses huées
la tutelle seigneuriale? encombré de ses.cadavres sacrilèges toutes les
routes du despotisme, et fait trébucher tant de fois les pieds de
pourpre sous lesquels râlait déjà l'humanité?
N'est-ce pas elle qui dansait injurieusement sur les ruines de la Bas-
tille, ce vénérable porte-respect de la monarchie? Elle encore que les
Euménides révolutionnaires flagellaient d'un hymne brûlant, et lan-
çaient en colonnes infernales, sans pain, sans souliers, et la fièvre
aux cheveux, contre les défenseurs du trône et de l'autel, contre ces
étrangers magnanimes, contre ces vrais Français d'outre-Rhin qui
avaient quitté leurs foyers avec tant de dévouement, pour venir chez
nous rétablir l'ordre et le silence de l'esclavage, troublés par les mou-
vements et la voix tonnante delà Liberté? Ne la trouvons-nous pas re-
gimbant toujours contre ses maîtres, blanchissant d'écume, à toutes les
époques, le frein de l'obéissance, épouvantant le ciel de sa révolte
contre les salutaires compressions et les paternelles tueries de Char-
les X; inquiète, sournoise, l'oreille aplatie comme une panthère, et,
dans un accès de rage, broyant sous des pavés la bannière des lys, ou
enterrant dans la boue la couronne de Louis-Philippe avec son dernier
ministère !
C'est elle qui, prodigue de ses hécatombes, lient sa veine ouverte
depuis trois mille ans pour fournir toujours son flot nouveau à ce fleuve
de sang-martyr qui coule ininterrompu et sans baisser de niveau, quoi-
que nous ayions creusé son lit jusque dans l'enceinte de nos villes ;'
quoique nons ayions élargi ses rives comme pour une mer, du Tibre à
la Néva, de la Seine,au Danube! Elle toujours, elle partout, dans
toutes les catastrophes de l'autorité ! C'est le spectre fatal aux yeux
ardents, c'est l'éternelle Némésis qui sur le roc Tarpéien, par une hor-
rible puissance de fascination amène successivement à ses pieds toutes
les tyrannies en démence, et les précipite dans l'abîme en jetant un
cri d'affranchissement.
Quoi donc! Est-ce qu'on n'en viendra jamais à bout, de cette vile
multitude? Est-ce que nous ne la ferons, pas un jour retomber sur ses
quatre membres ? Ah ! que ce jour-là on les lui cloue plutôt sur le sol
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dût l'espèce disparaître ; mais qu'il ne soit pas dit qu'elle se relève)
A droite. Voilà qui est parler !
A gauche. Oh! l'excellent homme! Le bon petit coeur !
A droite. N'êtes-vous pas un peu sévère, Monsieur le rappor-
teur?
M. THIERS. Mais non; je suis bon enfant, au contraire, Mais je
trouve la multitude violente, et je déleste la violence : les pauvres
sont orgueilleux, ils veulent être admis à décider des questions po-
litiques, et je ne peux pas souffrir l'orgueil. Je suis même très-disposé
à le corriger chez ces gens-là.
Ce qui exalte, dansle pauvre, le sentiment du droit, c'est qu'il a.été
créé, lui dit-on, à l'image de Dieu. Et moi je vous déclare que si cette
image de Dieu n'était tenue continuellement en état de siège par la
faim, nos cités ne seraient que des repaires de misères ou de vices, des
cavernes de brigands, des antres de barbares et de factieux déchaînés
Je vous déclare qui si le besoin poignant, le besoin sans paix ni trêve
n'abat leurs fronts sous ses pesantes mains, n'étreint leurs flancs, ne
comprime leurs poitrines, ne rive implacablement leurs bras au la-
beur jamais fini, et ne charge tous leurs membres de ses indissolubles
attaches de bronze; je vous déclare que si le pain, toujours incertain,
toujours près.de manquer, relâche quelque chose de sa rude discipline,
lé soleil éclairera demain, pour l'a dernière fois, nos jouissances para-
sites et nos honneurs immérités ! C'en est fait de notre société si juste,
si humaine, si fière, il y a de quoi, d'un emploi de forces nationales
qui produit 4 sous par jour pour 26 millions d'individus. Il faut que
la nécessité, la soeva necessitas des anciens, ajoute à la colonne at-
mosphérique un autre poids de quarante milliers pour contenir la mul-
tude prête à l'expansion. La masse de l'Etna peut seule nous rassurer
contre les convoitions du géant.
L'Etat s'attachera donc a maintenir, pour le peuple, l'obligation d'un
travail incessant, ingrat, sans aucun espoir de repos. Le mousquet au
poing, le glaive sur sa cuisse, l'oeil toujours ouvert, il gardera les ave-
nues de la géhenne populaire, et n'abaissera jamais les ponts-levis, de
peur que le bien-être n'y puisse entrer. Autrement notre règne est
fini.
Tout est à sa place dans ce monde, Messieurs. Les honnêtes gens
ont les dignités, la fortune, le commandement : ils s'y résignent ; et
sans se plaindre du lot qui leur est échu, ils s'y tiennent. Chacun
chez soi, chacun pour soi.
Il a deux races sur la terre, celle des maîtres, celle des es-
claves. Nous appartenons à la première : sachons maintenir nos
droits et nous en servir.
Vivons-nous de la même vie avec la race condamnée? Ne sommes-
nous pas plus beaux et plus forts? Son front nous vient-il seulement
à l'épaule? Ne portons-nous pas dans nos veines ce fluide supérieur
qui est le sang des chérubins et des demi-dieux? Tant de fois pour-
fendus parles révolutions, n'avons-nous pas rapproché aussitôt nos
éléments indestructibles? Tant de fois terrassés ne sommes-nous pas
debout? Tant de fois vaincus, ne sommes-nous pas vainqueurs, et
d'autant plus implacables qu'on nous a épargnés plus souvent! Quelle
enseigne manque-t-il à notre suprématie naturelle? Nous échappons
à la loi d'infirmité qui décime la tourbe à nos pieds. Jamais les transes
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glacées ne font claquer nos dents, frissonner nos reins, pâlir nos
tempes humides : jamais la fièvre n'oppresse notre sein haletant, ni
ne brûle notre épiderme desséché : sous la toile de Hollande et la soie,
la phthisie plébéienne n'ose pas ronger de sa dent acérée notre poumon
tuberculeux. Le coeur, le coeur surtout, n'est jamais gâté par les pas-
sions honteuses, jamais creusé par le chancre de l'égoïsme; jamais il
né suppure la haine, la vengeance, la peur et l'inhumanité. Jamais,
dansl'empyrée de noire opulence, la peste des âmes ne nous a mar-
qués de ses affreux stigmates. Nous sommes la race des géants, les
Nemrods modernes, les chasseurs d'hommes,—nous sommes les pri-
vilégiés du ciel, les vases d'élection, la caste des complaisances divines.
' Qu'avons-nous donc de commun avec la multitude? Avec ces
animaux mâles et femelles qu'on voit répandus par la campagne, noirs,
livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et
qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une
voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent
une face humaine, et en effet ils sont des hommes. ils se retirent
la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir,d'eau et de
racines; ils défrayent de leur sang le plus vigoureux, de leur sang
le plus jeune et le plus beau la consommation des guerres entre-
prises par les princes, et la consommation de la débauche opulente;
ils nous épargnent la peine de semer, de labourer et de recueillir; ils
vivent, travaillent, souffrent et meurent à notre profit. Tel est le sort
qui leur est marqué.
M. DE MONTALEMBERT. Sicut erat in principio, et nunc et semper
M. THIERS. Tel était le sort de leurs pères, tel sera celui de leurs
enfants. Qu'ils sachent s'en contenter! Ainsi, gratte la terre, gratte,
gratte, vile multitude, gratte sans relâche, use les ongles, brise les
reins toujours parallèles à l'horison ! c'est la seule vertu qu'on te de-
mande, et, à ce prix, il te sera laissé à la fin de la journée, pour ré-
parer les forces perdues et recommencer demain, un peu de ce pain
que lu as produit.
Quant à cette seconde variété de la multitude, ces vagabonds des
villes, qui font tout le travail de l'industrie, et qui n'ont d'autre étape
que l'hôpital entre l'atelier et le cimetière; ces machines vivantes, aux
rouages sans cesse dévorés par des frottements homicides, et que le
croque-mort ramasse chaque jour par tombereaux dans les caves in-
fectes, dans les recoins obscurs, sous les voûtes humides, dans les ga-
letas délabrés et les taudis malsains , qui pourra jamais fulminer
contre elle un anathème assez écrasant? Ces malandrins de l'indus-
trie sont encore plus redoutables que les paysans. C'est l'hydre vivace
qui relève sans cesse contre nous sa nouvelle moisson de têtes enra-
gées. Fer et feu! que n'attaquons-nous le monstre par la ligue droite?
La ligne droite a été employée par d'autres : quand elle n'a pas réussi,
c'est qu'on l'avait mal choisie. Ma ligne droite à moi, c'est le canon de
fusil. Rien de tel que celle règle pour régler not.re compte avec les
manants. Réglons-le plus tôt que plus tard ! Il n'est, vous le savez,
pire eau que l'eau qui dort : aussi c'est surtout par leur tranquillité
qu'ils provoquent la guerre civile. Prouvons, en tombant dessus par
voie d'initiative, prouvons que nous ne voulons point de la guerre
civile. Il y a des modérés qui nous en croiront surtout à cette preuve
Tels sont, à notre avis, les seuls principes vrais en fait d'assistance
Labruyère.
Thiers.
24 mai 1850.
Il faut assister les honnêtes gens, voilà tout; il faut nous assister nous-
mêmes. Et puisque ces lâches ouvriers font semblant d'oublier que le
dépôt de la Constitution et des droits qu'elle consacre est confié à la
garde et au patriotisme de tous les Français ; puisqu'ils laissent lâ-
chement violer cette Constitution et supprimer ces droits sans les dé-
fendre; puisqu'ils ne veulent pas se battre contre nous
LE CITOYEN CH. LAGRANGE. Nous ne voulons pas nous battre contre
nos frères de l'armée, mais nous nous battrons pour leur cause et la
nôtre contre vous, quand cela vous plaira. Descendez seuls dans la
rue, Messieurs les aristocrates, et nous n'avons pas besoin d'armes.
Nous vous prendrons les vôtres. Voyons ! marchez !
M. THIERS. Que non pas ! Souvenez-vous de celte parole : elle est
grave.—Puisque ces ouvriers, dis-je,.sont assez lâches pour ne pas
vouloir se battre contre nous, je veux dire contre les 200 mille soldats
que nous pouvons réunir en un jour à Paris, légiférons de manière à
les refroidir pacifiquement.
Glaçons, pétrifions sous une triple croûte de nullité, d'ignorance et
de misère, ces parias dont la Liberté vivifie de sa torche l'argile inso-
lente. Purgeons l'élément civique de cette lie impure qui bout dans nos
cités, de ce sédiment social où couvent les feux sourds du patriotisme;
levain mal endormi, toujours chargé d'agitations prochaines, et qui
n'attend que l'appel de la République en danger pour remonter à la
surface en écume orageuse et sanglante. Alambiquons le suffrage uni-
versel. C'est facile : les ergoteurs-Cucurbites ne nous manquent pas,
ni les raisons-Cornues. Quand nous aurons extrait les esprits réaction-
naires (j'ai dit les esprits, Dieu me pardonne) ! eh bien ! nous les met-
trons en cruche, eu disant : Dieu le veut! et nous couronnerons la
cruche, et la cruche couronnée rendra des oracles. Nous allons bien,
Messieurs, ne nous arrêtons pas. Etendons autour de nous un vaste
réseau stupéfiant ; serrons nos votes, arc-boutons nos articles, rai-
dissons nos scrutins, multiplions les secousses de la grande torpille,
envoyons la mort et l'engourdissement du centre à la circonférence,
retirons la vie du souverain de la circonférence au centre, faisons
rentrer avec soin la bête politique, tête, queue et pattes, sous la
carapace des vieux us chéloniens; roulons-nous dans nos lois ré-
trogrades comme des porcs-épics dans leurs piquants; lançons au nez
de toutes les réformes, de tous les progrès qui nous poursuivent, les
décourageantes émissions du blaireau : il suffit, pour cela, de presser
un peu,les passions égoïstes, les rancunes venimeuses, les peurs ab-
surdes, les maximes puantes, les instincts bas, couards et meurtriers
qui nous séparent de la vile multitude ; mais pressez fort, Messieurs,
car il ne peut y avoir ici ni double emploi, ni superflu, et vous ne sau-
riez faire d'économie plus mal placée.
Si nous avons une vocation naturelle, une tendance indélibérée, un
projet longuement tripoté, un désir secret, une ambition avouée, une
gloire possible, c'est, bien évidemment, d'être les fossoyeurs de la Répu-
blique. A la fosse, donc, Messieurs, à la fosse!... Je ne vous appelle
point aux armes, je m'en garderais bien. A la fosse ! à la fosse ! guer-
riers de la pioché, taupes et lapins! Creusons bien, creusons avec ar-
deur. Déjà notre industrie souterraine réussit, déjà le soleil a disparu,
déjà nous sommes dans l'ombre. Plus la galerie s'enfonce, plus la nuit
est profonde. Nos mains sont belles. Voyez ! l'instruction est dans le
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trou; la presse a roulé sur l'instruction.; le suffrage universel sur la
presse: tout suivra; creusons, creusons toujours, creusons pour la
liberté!...
La droite. Bravo ! .
M. THIERS. Creusons pour l'égalité!...
La droite. Oui! oui!
M. THIERS. Creusons pour la fraternité!...
La droite. Vivat!... C'est-à-dire : A mort! à mort!
M. THIERS. Creusons pour y jeter la République, en gros ou en
détail, la tête ou les pieds en avant, comme nous pourrons.
La droite. Creusons vile, vite, vite !
M. THIERS. En creusant, vous allez heurter de votre pioche tous
les principes du droit...
La droite. Bah !
M. THIERS. Briser votre mandat...
La droite. Qu'importe!
M. THIERS. Offenser l'honneur national, blesser la dignité fran-
çaise...
La droite. Ça ne fait rien.
M. THIERS. C'est vrai, Messieurs, et je suis enchanté de vos dis-
positions héroïques. Mais ce n'est pas fini. Vous allez aussi découvrir
et amener au jour des pensées qui dormaient ensevelies dans bien des
coeurs, et qui vous représentent comme les stipendiaires occultes de la
sainte-alliance...
La droite. Fichtre!
M. THIERS. Comme les Deutz de la souveraineté populaire...
La droite. Pouah !
M. THIERS. Chaque coup de bêche peut faire jaillir de ce sol volca-.
nique un jet de lave qui vous tordra comme du bois vert; Chaque
couche du terrain que vous allez remuer va mettre à nu les débris des
pouvoirs qui, pioche en main, ont attaqué la démocratie. Vous y ver-
rez les grands ossements de celui qui l'a vainement combattue avec sa
force d'archange ; vous y respirerez la poussière des dynasties qui ont
travaillé avant vous à la même tâche, et qu'elle a foudroyées de sa
colère ou de ses mépris. — Munissez-vous d'un cordial. —- Enfin,
avec votre pelle, vous allez élever devant vous, derrière vous, tout
autour de vous, un amas d'indignations, de haines, de vengeances,
qui peut-être un jour n'admettront plus de rançon. Nargue de,ces en-
seignements ! n'y faites pas attention. Creusez, creusez toujours.
Faites la fosse assez grande pour que tout puisse tenir, et ce que vous
voulez y mettre, et ce que vous en tirerez. Si elle ne sert pas à enter-
rer la République, nous l'utiliserons pour nous. Creusez donc aussi,
creusez des boyaux, de lapin, des rabouillères pour nous cacher, nous
et notre famille, et notre religion, et notre propriété, et notre ordre,
et nos lois éternelles de la société, et nos pénates, et notre histoire,
et notre Veau chéri. Dès que nous aurons cessé de manipuler les af-
faires de la France, probablement la terre va chanceler sur son axe,
et le soleil refusera sa lumière au siècle impie. Bientôt le genre hu-
main tout penaud se mettra les poucettes, viendra nous chercher en
grande procession, se rendre à merci, et nous crier : Miséricorde !
Nous lui répondrons : Misère et corde !
Mais soyons plutôt vainqueurs dès le début, s'il est possible. Chas-

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