Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Rizières sous la Lune

De
256 pages

À la fin du XIXesiècle, une riche Américaine, Miss Bennett, part en exploration au Cambodge. Accompagnée d’une jeune interprète, Tevy, de l’aventurier belge Valbelle et du moine défroqué Chamrœun, elle souhaite photographier les trésors encore jamais vus de l’art khmer dans les temples d’Angkor. Le climat politique est instable : sous la menace des canonnières, la France a imposé des réformes brutales au roi Norodom. Celui-ci, fin stratège, a fait mine de s’incliner mais soutient dans le plus grand secret la guerre contre les Français préparée par son frère, Si Votha. Le voyage va mener l’expédition vers ce prince rebelle dans le sanctuaire secret du temple aux Mille Lotus. Là, les rêves d’aventures seront durement confrontés aux réalités de la guerre et Tevy va être amenée à jouer les messagères entre les deux frères. Elle sera envoyée au palais royal où elle partagera le quotidien des danseuses sacrées. S’interrogeant sur son passé et sur le mystère de sa naissance, Tevy comprend peu à peu que sa rencontre avec Chamrœun et Valbelle ne doit rien au hasard...

Entre intrigues de cour, batailles fratricides et histoire d’amour sulfureuse, Loïc Barrière nous propose un roman d’aventure aux multiples péripéties avec en toile de fond l’histoire du Cambodge du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Rizieres_HDRVB.jpg

Loïc Barrière

Rizières sous la lune

Rizières sous la lune

À la fin du XIXe siècle, une riche Américaine, Miss Bennett, part en exploration au Cambodge. Accompagnée d’une jeune interprète, Tevy, de l’aventurier belge Valbelle et du moine défroqué Chamrœun, elle souhaite photographier les trésors encore jamais vus de l’art khmer dans les temples d’Angkor. Le climat politique est instable : sous la menace des canonnières, la France a imposé des réformes brutales au roi Norodom. Celui-ci, fin stratège, a fait mine de s’incliner mais soutient dans le plus grand secret la guerre contre les Français préparée par son frère, Si Votha. Le voyage va mener l’expédition vers ce prince rebelle dans le sanctuaire secret du temple aux Mille Lotus. Là, les rêves d’aventures seront durement confrontés aux réalités de la guerre et Tevy va être amenée à jouer les messagères entre les deux frères. Elle sera envoyée au palais royal où elle partagera le quotidien des danseuses sacrées. S’interrogeant sur son passé et sur le mystère de sa naissance, Tevy comprend peu à peu que sa rencontre avec Chamrœun et Valbelle ne doit rien au hasard…


Entre intrigues de cour, batailles fratricides et histoire d’amour sulfureuse, Loïc Barrière nous propose un roman d’aventure aux multiples péripéties avec en toile de fond l’histoire du Cambodge du XIXe siècle.


Du même auteur

Le voyage clandestin, Seuil, 1998

Quelques mots d’arabe, Seuil, 2004

Le chœur des enfants khmers, Seuil, 2008

Le roman d’Abd el-Kader, Les Points sur les I, 2016


À Odet, Amara et Angélo

À mes parents, Bob et Claudine

À la mémoire de Jean et Jacqueline Dubuc


Ce jour de juin 1884, vers huit heures du matin, une chaloupe des Messageries fluviales dépose à terre une étrangère. Rousse, les yeux verts, âgée d’une trentaine d’années, elle contemple le ciel pur comme de l’eau tandis que des coolies empressés débarquent ses malles. Le père Huard vient à sa rencontre, le dos de sa soutane trempé de sueur.

— Soyez la bienvenue à Phnom Penh, dit-il. Avez-vous fait un bon voyage ?

— Je n’ai pas mangé depuis Saigon. Je meurs de faim !

Ses malles hissées sur une charrette à bœuf, miss Bennett s’essuie le front.

Je me tiens à trois pas derrière le prêtre.

— Bonjour, mademoiselle, me dit-elle en souriant. Vous devez être Tevy ?

— C’est bien elle, répond le père Huard.

Je salue l’Américaine en pressant mes paumes au niveau du nez. Miss Bennett prend place aux côtés du prêtre dans un pousse-pousse. Je m’assieds quant à moi dans la charrette à bœuf, entre les malles.

Très pâle, l’étrangère s’abrite sous une ombrelle d’Annam et regarde le Mekong encombré de sampans. Elle ne prête pas attention aux badauds qui s’agitent sur le débarcadère et arrondissent les yeux au passage du pousse-pousse. Jamais, sûrement, on n’a vu à Phnom Penh une barang aussi belle.

Nous passons dans une rue dont toutes les échoppes, décorées de lanternes rouges et de dragons, sont tenues par des Chinois. En découvrant une tête humaine plantée en haut d’un bambou, elle étouffe un cri. Un mandarin qui a trahi le roi, précise le prêtre.

Près du palais royal, se dresse, au milieu des huttes indigènes, une maison coloniale entourée de flamboyants. À chacun de ses séjours à Phnom Penh, le père Huard loge dans l’orphelinat dirigé par les sœurs de la Providence de Portieux. Là où j’ai passé toute mon enfance.

* * *

Affalé dans un fauteuil en rotin, le prêtre agite un éventail.

— Une mission d’exploration, mademoiselle… Mais le moment est-il bien choisi ? Les rumeurs, voyez-vous, sont inquiétantes. Le gouverneur, monsieur Thomson, a reçu des ordres, disons, qui ne seront pas sans conséquences…

— Votre Jules Ferry est obsédé par l’Asie. Où s’arrêtera-t-il ? demande miss Bennett en dégustant un plat de porc au caramel.

— Je ne me mêle pas de politique. Nous autres ecclésiastiques…

— Allons ! C’est pourtant un religieux comme vous qui a permis à la France d’instaurer un protectorat sur le Cambodge !

— Monseigneur Miche, dit le père Huard d’un air pensif, a, en effet, joué un rôle diplomatique certain. Mais c’était d’abord un homme de foi.

Dissimulée derrière un arbuste, je les entends parler de moi.

— Cette jeune fille est très jolie. Son visage ovale ressemble aux statuettes d’apsarasqu’on vend sur les quais du Mekong. Mais son français est-il aussi remarquable que vous me l’avez écrit ? Je n’ai pas encore entendu le son de sa voix !

— Elle parle un français parfait ! assure le père Huard. Les sœurs l’ont recueillie peu après sa naissance. Elle m’a rejoint à Raungdœung il y a quelques années.

— Quel âge a-t-elle ?

— Dix-sept ans.

Elle regarde dans la direction de l’arbuste sans me voir.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle en désignant les fleurs dont le parfum sucré se répand dans l’air.

— Des pkar champey. Les fleurs des temples, répond le père Huard.

* * *

L’Américaine a souhaité que je l’accompagne dans ses premiers déplacements. Un pousse-pousse nous mène à la sortie de Phnom Penh où vit un Belge du nom de Valbelle. Sa vaste maison sur pilotis, construite en bois de teck, domine les rizières.

— Beaucoup de légendes circulent sur votre compte, monsieur Valbelle, dit miss Bennett en admirant sa collection de fusils et les trophées d’animaux sauvages qui tapissent les murs.

Je me tiens en retrait. Une tête de tigre attire mon attention. Ces fauves m’ont toujours fasciné. Tout en lissant sa moustache blonde, Valbelle me regarde à la dérobée. Ses yeux s’attardent sur mes seins. Je recule jusqu’à la porte d’entrée.

Miss Bennett s’arrête devant la tête de tigre accrochée au mur.

— Achetée à un braconnier, je suppose.

Il éclate de rire.

Une Américaine au Cambodge. Ce sera le titre de votre livre ?

— Et pourquoi pas ?

— Trois mois au pays et vous passerez pour une spécialiste d’Angkor ! On en voit beaucoup, ces temps-ci, des voyageurs dans votre genre.

— J’espère que vous tirez mieux à la carabine que vous ne faites la conversation…

— Je serai là pour vous protéger, n’en doutez pas. À condition que vous me payiez bien.

— Je veux la meilleure équipe. Et on me dit que vous êtes un bon tireur. C’est exact ?

— Combien d’hommes voulez-vous ?

— Autant de coolies qu’il faudra. Mais je veux aussi des hommes qui sachent tirer. Et pas seulement sur les gobe-mouches ! À part cela, on m’a recommandé un guide pour les ruines d’Angkor. Un homme du nom de Chamrœun. C’est bien ainsi qu’il s’appelle, non ?

À ce nom, les battements de mon cœur s’accélèrent.

— Chamrœun, dit Valbelle, en baissant d’un ton. Oui. Chamrœun. Mais je doute qu’il accepte de vous accompagner. Ce n’est pas le genre d’homme à…

— … se mettre sous les ordres d’une femme ?

Le Belge détourne le regard.

— Et vous, Valbelle ? Ça ne vous dérange pas de travailler pour moi ? Nous irons voir Chamrœun.

— Pour un voyage d’agrément, je peux vous trouver un autre guide.

— Ce n’est pas un voyage d’agrément.

— Bien. Je verrai ce que je peux faire. Au fait, quelles légendes courent sur mon compte à Saigon ?

L’homme se tient dans l’encadrement de la porte-fenêtre qui donne sur les rizières. Je suis terrifiée par son sourire, comme si j’avais vu apparaître un spectre.

* * *

J’observe miss Bennett en train de nettoyer son matériel photo­graphique à la lueur du quinquet, quand arrive sœur Jacqueline, les yeux affolés. Assoupi dans son hamac, le père Huard se réveille en sursaut.

— Ah ! ma mère ! Que vous arrive-t-il ?

La religieuse remet sa cornette en place.

— Il y a des canonnières. Sur les Quatre-Bras. Trois gros bateaux. L’Alouette, la Sagaie et l’Escopette. Ça ne me dit rien de bon.

— Mais qu’allez-vous faire au bord du fleuve à cette heure du soir, ma mère ?

— Je ne suis pas sortie ! Une Annamite de la congrégation nous a prévenues. Son frère est tirailleur. Monsieur Marrot lui a dit qu’il était très inquiet.

— Monsieur Marrot est toujours inquiet.

— Qui est ce monsieur Marrot ? demande miss Bennett.

— Un marchand, dit le père Huard. Vingt ans de Cambodge. Il fait beaucoup d’affaires avec le roi.

— Monsieur Marrot dit que le gouverneur est arrivé avec trois cents hommes, dont cent cinquante Annamites.

La religieuse regarde le prêtre avec des yeux suppliants puis l’interroge :

— Pensez-vous que les partisans de Si Votha soient aux portes de la ville ? On raconte que ce sont de vrais sauvages.

— Ils n’ont jamais tué un seul Blanc, répond le père Huard. Et pourquoi voulez-vous que le gouverneur déploie des canonnières à Phnom Penh contre Si Votha ? On n’a pas entendu parler de lui depuis des années.

— Mais il a encore des partisans. Dans tout le pays. Les Amantes de la Croix racontent que…

— Ma mère, vous vous faites trop de mauvais sang.

— Et si on s’en prenait à nos jeunes filles ? nos orphelines ?

— Allez vous coucher, ma mère. Nous nous en remettons à la grâce de Dieu.

La religieuse s’approche de moi et me dit à voix basse :

— Ma petite fille, je suis si heureuse de te revoir. Je ne l’espérais plus. Il y a si longtemps que tu es partie…

Elle caresse ma joue et ajoute :

— Tu es si belle. Trop belle. Dieu te préserve du Malin.

Je lui fais un baiser sur le front. Moi aussi, je suis heureuse de la revoir.

— Ma petite fille, je t’en conjure, ne sors pas ce soir. Ne t’approche pas du palais royal. Tu as toujours aimé l’aventure. Ne cours pas au-devant du danger !

La pluie se met à tomber, violente et drue. La sœur trotte jusqu’au portail en tenant sa cornette.

— Si Votha est à nouveau d’humeur guerrière ? demande miss Bennett.

Le vacarme de la pluie l’oblige à répéter sa question.

— Vous le connaissez ? s’étonne le prêtre.

— Ce personnage m’intrigue ! J’ai lu un article sur lui quand j’étais à Singapour. Curieux personnage, non ? Le demi-frère de Sa Majesté. À la mort du roi Ang Duong, il a tenté de régner. Mais c’est Norodom, le prince héritier, qui est monté sur le trône. Les Français se méfient de Si Votha comme de la peste. Où vit-il désormais ?

— Ici et là. Nulle part. Comme les tigres.

* * *

La pluie s’est arrêtée. Depuis le toit de l’orphelinat, je contemple la lune. Le soir est empli de silence. J’aime ces moments où mes pensées courent en toute liberté.

C’est pour l’étrangère que je suis revenue à Phnom Penh. Miss Bennett est une aventurière. Elle voyage autour du monde et photographie des sites dont le public américain ignore tout. Le père Huard m’a demandé de la guider dans Phnom Penh mais je suis bien décidée à l’accompagner jusqu’à Angkor.

Je songe à ce que j’ai découvert en fouillant dans les malles de miss Bennett lorsqu’elle est partie au Wat Phnom, ce temple situé en haut d’une colline.

Elle semble posséder autant de robes que la totalité des femmes de Raungdœung, le village proche de Siem Reap où j’habite depuis quatre ans. Des étoffes précieuses et douces au toucher, légèrement parfumées. Ses malles contiennent aussi des cigarettes, des tablettes de chocolat, des bouteilles de bordeaux, des livres en anglais et en français. Je suis attirée en particulier par les quatre volumes d’un livre dont le titre m’intrigue, Le Vicomte de Bragelonne. J’ai longuement regardé aussi, protégé à l’intérieur d’une mallette, son appareil photographique.

Le père Huard m’a dit ce qu’il savait au sujet de cette femme mystérieuse : « C’est une Américaine riche. Un père industriel, un oncle qui dirige le plus grand journal du pays. Le New York Herald a publié et financé la mission de Stanley au bord du lac Tanganyika. Je n’en sais guère plus, ma fille. »

Je m’apprêtais à quitter sa chambre lorsque j’ai eu l’idée de plonger la main au fond d’une petite valise en cuir. Oserais-je raconter au père Huard que miss Bennett dissimule un pistolet au milieu de ses jupons ?

Les religieuses seraient étonnées de me savoir sur le toit à cette heure de la nuit. C’est un bon poste d’observation. Enfant, je m’y cachais pour regarder les petits colporteurs qui tentaient de vendre leurs produits aux religieuses. Le soir, j’y demeurais des heures et regardais les étoiles.

Je tends soudain l’oreille. Des pas résonnent dans le lointain. Comme une foule qui se déplacerait dans la nuit.

Les branches du manguier frissonnent.

Je songe à Chamrœun. À son visage d’ombre. À ses bras couverts de cicatrices. Comment l’Américaine a-t-elle entendu parler de lui ?

Je revois son torse nu.

Chamrœun, le plus doux des prénoms.

Jamais je n’ai osé lui adresser la parole. Ni même le regarder dans les yeux.

J’entends quelqu’un qui s’approche.

— C’est vous ? dit l’Américaine.

Je ne lui réponds pas.

— Je sais que vous êtes là.

Je reste silencieuse.

— Je ne vous vois pas. Mais je sais que c’est vous.

Miss Bennett se faufile sur le toit, s’installe à côté de moi et allume une cigarette.

— Impossible de dormir, dit-elle. Sœur Jacqueline a titillé ma curiosité. Le sommeil ne veut pas de vous non plus ?

Je me tais toujours.

— Vous ne me connaissez pas. Vous vous méfiez. Je vous comprends.

Les pas sourds dans la rue déchirent à nouveau le silence.

— Je ne parle pas un mot de khmer. J’aurai besoin de vous pour indiquer aux hommes ce que j’attends d’eux.

Elle ponctue sa phrase d’un rire avant d’ajouter :

— Nous ne serons pas trop de deux femmes pour tenir ces hommes à distance. Je suis venue ici pour photographier le passé. Votre glorieux passé. Cette cité perdue. Comment une civilisation aussi grandiose a-t-elle pu disparaître ainsi ?

Les nuages s’écartent et la lune apparaît. Je suis troublée par les yeux verts de miss Bennett, pareils à deux petites étoiles.

— Ces canonnières positionnées en face du palais royal m’intriguent… Mon oncle, le grand James Gordon Bennett, me coupera les vivres si je ne lui télégraphie pas un article.

Je me demande ce qu’elle a en tête.

— Dans quelques jours, je remonterai plus au nord, en territoire siamois. J’irai à Angkor. C’est bien dans cette région que vous vivez habituellement, n’est-ce pas ? J’aurai besoin de vous pour convaincre un certain Chamrœun de nous accompagner.

En entendant prononcer ce prénom, mon cœur s’affole.

— Vous le connaissez ?

Après un silence, l’Américaine se redresse :

— Vous avez entendu Valbelle… Il m’a semblé très réticent quand j’ai parlé de ce guide. Pour quelle raison, à votre avis ?

Je ne sais quoi lui répondre.

— M’accompagnerez-vous à Angkor ?

— Oui, mademoiselle.

— Bien. Je vais me coucher.

— Bonne nuit, mademoiselle.

— Bonne nuit, Tevy.

* * *

Un gecko court le long du mur.

En poussant le portail, je fais chuter les gouttes qui perlent des feuilles d’un bananier.

Malgré l’heure tardive, des pousse-pousse conduisent des notables hors de Phnom Penh sur la route crevassée par les pluies. Relevant les pans de mon sarong, je longe une maison en bambou d’où s’échappe la mélodie mélancolique d’un chiapey. Une vieille femme marche, courbée sous un balancier rempli de durians.

Le cœur battant, je m’approche du lac Tonle-sap.

Les trois navires étincellent sous la lune, les canons pointés vers le palais. Ma curiosité est plus forte que la prudence. Je demeure au bord de l’eau, à contempler l’armada.

Sur le quai, des lampions éclairent un autel. Je me fonds dans la foule qui honore Bouddha. Vêtue de blanc et le crâne rasé, une vieille femme m’offre des bâtonnets d’encens. Je les plante au pied de la statue en bois doré et prie pour mes parents dont je ne sais rien, pas même les noms. Élevée par les sœurs dans la religion du Christ, je crois aussi en Bouddha. Ces deux religions vivent en moi sans s’opposer.

Dans l’obscurité, je remarque la silhouette de miss Bennett. C’est bien elle. Personne dans Phnom Penh ne porte comme elle un pantalon de flanelle bouffant et une chemise blanche immaculée. Que vient-elle faire ici ? Malgré la boue qui crotte ses souliers, elle reste élégante.

— Comment ces gens ont-ils le cœur de prier alors que les canons peuvent entrer en action à tout moment ? demande miss Bennett.

Elle ignore que, pour nous, les canons ne sont pas moins insolites que tout ce qui concerne en général les étrangers au Cambodge. Leurs vêtements, leur nourriture, leur richesse inouïe et cette façon vulgaire d’élever la voix à la moindre contrariété. C’est pourquoi la présence des canonnières n’est pas de nature à inquiéter les dévots venus un soir de pleine lune.

Miss Bennett n’est pas la première étrangère que je vois, mais les autres sont différentes. Les religieuses qui m’ont élevée, les commerçantes, les épouses de fonctionnaires coloniaux ou de militaires sont pour la plupart effacées. Miss Bennett, elle, rayonne. Sa chevelure rousse, ses yeux émeraude, ses longues jambes attirent les regards. Libre, elle paraît presque l’égale d’un homme.

— Je vais me renseigner, dit l’Américaine avant de disparaître dans la foule.

* * *

Le palais royal est cerné par des dizaines de tirailleurs annamites en armes.

Ce palais…

Où serais-je, que ferais-je si je n’avais pas fui Phnom Penh il y a quatre ans ?

Soudain, les tirailleurs annamites accourent, cramponnés à leurs fusils. Des cris se font entendre. Encadré par deux militaires français, un étranger en redingote se débat à l’entrée du palais. Impossible d’entendre ce qu’il dit, les yeux exorbités. Je tourne la tête. Le regard de miss Bennett me traverse. Sa main accroche mon bras.

Répandant autour d’elle un parfum de sueur et de vanille, elle m’entraîne jusqu’à une échoppe.

— Ici, nous sommes à l’abri, dit-elle, essoufflée.

Puis elle ajoute :

— J’ai interrogé un officier français. D’après lui, Charles Thomson, le gouverneur, a fait réveiller Norodom. Il veut l’obliger à signer un document par lequel il perdra l’essentiel de ses pouvoirs. S’il refuse, il sera déporté sur l’île de Poulo Condor. Son frère Sisowath montera sur le trône à sa place.

— Qui est l’homme chassé du palais par les Français ?

— Col de Monteiro, l’interprète officiel du roi.

— Que va-t-il se passer ?

— Le roi n’a pas le choix. Il va signer.

Les pieds alourdis par la boue, nous regagnons en hâte la propriété des sœurs de la Providence de Portieux.

* * *

Le lendemain, Col de Monteiro toque à la porte du couvent. Pas rasé, sa redingote froissée, il demande à rencontrer miss Bennett.

— Il paraît que vous êtes une journaliste américaine. Vous devez absolument écrire sur ce qui s’est passé hier soir.

Je leur sers une orangeade et reste dans le patio, à l’affût des nouvelles. L’air abattu, l’homme passe une main dans sa chevelure argentée.

— Les Français ont trahi Sa Majesté, dit-il. Voici le choix qu’ils lui ont laissé : la soumission ou l’abdication. Vous parlez d’un choix ! Le roi m’a chargé de rédiger une lettre de protestation qui sera envoyée dans les plus brefs délais au président de la République, monsieur Grévy.

Il boit l’orangeade d’un trait.

— Comment se porte le roi ? demande miss Bennett.

— Très mal. Il était minuit passé. Il a été sorti du lit sans ménagement alors qu’il était souffrant. J’ai commencé à traduire les propos de Charles Thomson puis on m’a chassé en m’accusant d’exciter le roi contre la France. Sa Majesté a signé la convention sous la menace des baïonnettes et des canonnières !

— Et si nous commencions par le début, cher ami ?

— Il y a quelques années, le représentant de la France était un homme exquis, Moura. Avec lui, on pouvait parvenir à des compromis. Il intervenait rarement dans les affaires du royaume. Le Myre de Vilers, le prédécesseur de Charles Thomson, ne semblait pas le plus accommodant des hommes mais il avait conscience de la complexité de ce pays. L’actuel gouverneur, lui, ne connaît que la brutalité et la force. On ne transforme pas en une nuit un royaume millénaire en vulgaire monarchie constitutionnelle ! Il va provoquer une rébellion dans tout le Cambodge. Vous verrez !

— Que veut la France ?

— Officiellement, mettre de l’ordre dans l’administration. Réduire le nombre de provinces. Nommer des résidents dans les villes principales. Les Français prétendent que les Khmers sont apathiques, incapables de faire prospérer leur pays. Si on applique la convention, le roi n’aura plus aucun pouvoir. Ce sont des fonctionnaires français qui administreront les impôts, les douanes, les travaux publics ! De plus, le roi est privé de toutes ses ressources. La France lui octroie trois cent mille piastres par an ! Quelle insulte ! Et puis, il y a l’article 9 de la convention, un article très inquiétant : « Le sol du royaume, jusqu’ici propriété exclusive de la couronne, cessera d’être inaliénable. »

— Mais on n’est plus au temps d’Angkor. Les Khmers peuvent bien posséder des terres ! s’emporte miss Bennett.

— Connaissez-vous le véritable dessein de la France ? Est-ce que vous comprenez ce qui se joue avec cet article 9 ?

— Aider le Cambodge à entrer dans le siècle du progrès !

— En autorisant quiconque à acheter des terres, la France ne veut qu’une chose : permettre à des milliers d’Annamites de s’emparer des terres cambodgiennes. C’est un transfert de population qui se prépare. Les Français veulent remplacer les Khmers par des Annamites. Et le Cambodge n’existera plus en tant que tel… Ce ne sera plus qu’une province de la Cochinchine !

— Norodom peut-il faire revenir le gouverneur sur sa décision ?

— Comment le savoir ? La France croit apporter la civilisation aux peuples barbares. Et ce maudit Jules Ferry est insatiable. La Tunisie, Madagascar… Le Cambodge espérait être protégé. Mais la France veut contrôler ce pays au mépris de ses traditions.

Col de Monteiro grimace, au bord de l’apoplexie.

— Serait-il possible de rencontrer le roi ? demande miss Bennett.

— On m’empêche de le voir. Des soldats annamites cernent le palais. Je compte sur vous. Sa Majesté a quelques obligés chez les Français. Raoul Marrot, Caraman… Ternisien, un ami du roi, va faire campagne pour la monarchie dans son journal, L’Unité indochinoise.

Il me jette un regard étrange puis salue miss Bennett en soulevant son chapeau.

* * *

Miss Bennett passe les deux journées suivantes à rédiger son article puis le télégraphie au New York Herald après en avoir fait parvenir une copie à l’interprète du roi. Quelle étrange femme… Elle vient de débarquer au Cambodge mais elle semble déjà tout savoir.

Par le biais de Col de Monteiro, le roi lui exprime sa satisfaction, même s’il n’a guère goûté le passage consacré à ses innombrables épouses. Pour la remercier, il lui accorde ce qu’elle désire : un sauf-conduit pour se rendre dans la partie du Cambodge occupée par le Siam.

Un mois plus tard, je prends place avec miss Bennett et le père Huard à bord du Donaï, une chaloupe des Messageries fluviales.

Déjà à bord, Valbelle lève son casque colonial pour me saluer. Un petit sourire crispé est ma seule réponse. Je n’aime pas la façon dont il me regarde. Ce feu dans ses yeux. Sa bouche avide. Sa main qui lisse sa moustache.

Sur le pont, alors que le bateau n’a pas encore quitté le quai, les étrangers commentent bruyamment les événements des semaines passées. L’humiliation du roi, réveillé dans son sommeil et contraint de signer une convention dont l’article premier stipule : « Sa Majesté le roi du Cambodge accepte toutes les réformes administratives, judiciaires et commerciales auxquelles le gouvernement de la République française jugera, à l’avenir, utile de procéder pour faciliter l’accomplissement de son protectorat. »

Valbelle, qui connaît le roi depuis longtemps, évoque sa fureur, la promesse qu’il a faite à la reine mère de ne pas appliquer le texte qu’il a signé sous la contrainte.

D’après le Belge, le gouverneur a commis une erreur grossière : on ne fait pas perdre la face au roi.

Eugène, un vieux Français qui vit à Ratanakiri, vante au contraire la convention rédigée par Thomson.

— Ce petit roi a passé son temps à humilier la France. Il nous faisait sa danse du ventre depuis des mois. Sans nous, Si Votha l’aurait écrasé. Et le moine Pou Combo qui a failli enflammer le pays ? Qui l’a mis hors d’état de nuire ? Non, il fallait que les Blancs montrent leur supériorité. On n’est pas au Cambodge seulement pour protéger le roi et ses mille femmes des visées du Siam ! Pays, soit dit en passant, avec lequel il a conclu un pacte secret. Il a tenté de remettre ça avec l’Espagne… Comment lui faire confiance ? Je l’ai toujours dit, face à sa fourberie, il faut utiliser la force.

— Eugène, le roi n’a pas mille femmes mais tout au plus quarante-cinq. Vous confondez ses esclaves avec ses épouses.

— Parlons-en, des esclaves. « Article 8 : l’esclavage est aboli sur tout le territoire du royaume. » Heureusement que nous sommes là pour les civiliser. Norodom sait ce qui l’attend s’il ne coopère pas, de gré ou de force : son demi-frère Sisowath est un homme à nous et il le trahira sans états d’âme. Quant à son autre demi-frère, Si Votha, celui qui vit dans la forêt, il est prêt à lever une armée pour le renverser !

Miss Bennett interroge le Français :

— Qui est le plus dangereux pour Norodom ? Sisowath ou Si Votha ?

— Si Votha a déjà été écrasé une fois, dit Eugène. On a assez de tirailleurs annamites pour le renvoyer dans la forêt… Mais si la France choisit Sisowath, cet intrigant, Norodom retournera fumer son opium à Bangkok, croyez-moi. Là où il a vécu les trente premières années de sa vie.

— Pour quelles raisons Si Votha s’est-il opposé à son frère ? demande miss Bennett. Je n’arrive pas à comprendre ce qui a poussé un prince à préférer la forêt au luxe du palais royal…

— Si Votha a un caractère ombrageux, répond Valbelle. Mais c’est un homme intelligent. Il a toujours pensé qu’il était né pour régner. Je l’ai connu à Bangkok. Il était obsédé par les bâtisseurs d’Angkor. N’oubliez pas que, à l’époque de Jayavarman, le royaume s’étendait jusqu’à la Birmanie. Si Votha n’a jamais pardonné à Norodom d’avoir fait appel aux Français. Il est opposé à l’existence même du protectorat. Il pense que la France veut s’accaparer les richesses du Cambodge… Son prestige reste très grand auprès du peuple khmer. Certains croient que s’il avait été roi, il aurait restauré les valeurs traditionnelles. De plus…

— Tu parles ! le coupe Eugène. La politique n’a rien à voir avec ça. Pourquoi les deux frères se querellent ? Cherchez la femme ! Ils se sont disputés à cause d’une concubine de leur père qu’ils aimaient tous les deux…

Et il éclate de rire.

Je remarque une jeune femme khmère aux côtés d’Eugène, les jambes fines comme des bambous.

— Qui aurait pensé que Thomson, naguère obscur préfet de la Loire, ferait entendre raison à Norodom ? Chapeau bas, monsieur le gouverneur. Tous ses prédécesseurs soupiraient en disant : « Norodom est si malade, il finira bien par mourir. » Mais non, ce roi n’est pas près de mourir. Et regardez le résultat : pas de réaction chez les Khmers ! Tout est calme. Parfaitement calme.

Valbelle tranche :

— Vous connaissez le proverbe khmer : « Quand le tigre se couche tranquillement devant vous, ne dites pas qu’il vous respecte. »

Eugène éclate de rire :

— Vous ne me ferez pas croire que Norodom est un tigre. Tout au plus un gros chat repu.

— Le fauve est toujours silencieux avant d’attaquer sa proie. Ce roi est moins faible que vous ne semblez le croire. La France se repentira d’avoir lancé un bataillon d’Annamites autour de son palais… Les Khmers ne supporteront pas pareille humiliation. Eugène, méfiez-vous des paysans que vous employez pour saigner vos hévéas. Il se pourrait qu’ils essaient de vous saigner à votre tour.

À ces mots, le colon s’évente avec un vieux numéro du Gaulois puis s’éloigne vers l’arrière du vapeur, flanqué de sa congaï qui fait la moitié de son poids.

— Il vit depuis des années au Cambodge, dit Valbelle, et il n’a toujours rien compris à ce peuple. Que ceci vous serve de leçon, miss Bennett. Si j’ai accepté de vous suivre, c’est parce que vous avez de l’argent. Mais il faudra m’écouter. Ne faites jamais perdre la face à un Khmer. Jamais. Mais si vous décidez de le rosser, assurez-vous qu’il ne sera pas capable de se venger.

— Bien, bien, dit l’Américaine avant d’allumer une cigarette.

— Au fait, ajoute Valbelle, vous avez bien joué avec votre article sur Norodom. Un texte équilibré. Vous avez réussi à ménager le roi sans pour autant fâcher les Français.

— Vous commencez à me connaître, semble-t-il.

Les sifflets des marins retentissent. On largue les amarres. Le bateau s’éloigne lentement du quai.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin