Roderic, dernier roi des Goths , poème, traduit de l'anglais de Robert Southey,... par M. le chevalier ***

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Galignani (Paris). 1821. 1 vol. (XXVIII-346 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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RODERIC
DERNIER ROI DES GOTHS.
POEME.
LEBEL, IMPRIMEUR EU ROI, A VERSAILLES.
RODERIC,
DERNIER ROI DES GOTHS.
POÈME
TRADUIT DE L'ANGLAIS DE ROBERT SOTJTHEY, ESQ.%
POETE LAUREAT.
Par M. le Chevalier * * *.
PARIS,
A LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE DE GALIGXANr,
Rue Yivicnne, n.° iS.
1821.
PRÉFACE DE L'AUTEUR.
JL'HISTOIRE des Visigoths pendant les der-
nières années de leur domination en Espagne,
est très-imparfaitement connue. Il paroît néan-
moins que l'inimitié des royales familles de
Cliindasumte et de Wamba l'ut une des prin-
cipales causes de la destruction de cet empire,
ceux du dernier parti ayant aidé les Maures
dans l'invasion de leur patrie, pour satisfaire
leurs vengeances particulières. Tliéodofred et
Favila étoient les plus jeunes fils du roi Chin-
dasuinte : Witiza, de la famille de Wamba, fit
arraclier les yeux de Tliéodofred, et tuer P'avila,
à l'instigation delà femme de ce dernier prince,
avec laquelle il vivoit en adultère. Pelage, fils
de Favila, et par la suite le fondateur de la mo-
narchie espagnole, fut exilé ; mais Roderic, fils
de Tliéodofred ; recouvra le trône, et, pour
Vïij PRÉFACÉ
venger son père, fit arracher les yeux de Wi-
tiza. Orpas, frère de ce tyran, fut épargné,
grâce à son caractère sacerdotal, ainsi qu'Ebba
et Sisebert, fils de la mère de Pelage et de
Witiza.
Nous croyons convenable de donner ce court
exposé d'une obscure portion d'histoire qui ne
peut être familière à beaucoup de lecteurs,
ainsi qu'une liste des principaux personnages
qui agissent ou dont il est question dans ce
poème, liste qui nous semble aussi nécessaire
ici qu'au commencement d'une pièce drama-
tique.
WITIZA, roi des Visigoths, de'trôné par Roderic.
THEODOFRED , fils du roi Chindasuinte, aveugle' par
l'ordre de Witiza.
FAVILA, frère de Tliéodofred, mis à mort par Wi-
tiza.
La femme de FAVILA, maîtresse adultère de Wi-
tiza.
Ces quatre personnages sont morts avant le commencement di
l'action.
DE L'AUTEUR. i*
RODERIC, dernier roi des Visigoths, fils de Théodofred.
PE'LAGE, fondateur de la Monarchie espagnole, fils de
Favila.
GAUDIOSA, sa femme.
GUISLA, sa soeur.
FAVILA, son fils,
HERMESINDE , sa fille.
RUSILLA, veuve de The'odofred et mère de Roderic.
Le comte PEDRO , ) .
, „ ( puissans seigneurs cantabres.
J-ie comte EUDON , 1
ÀLPIIONSO, fds du comte Pe'dro, roi d'Espagne après
Pe'lage et Favila.
URBAN, archevêque de Tolède.
ROMANO, religieux du monastère de Caulian.
ARDALAZIS, gouverneur maure de l'Espagne.
EGILONA, crue Yeuve de Roderic et femme d'Ahda-
lazis.
ABULCACEM, \
ALCAHMAN, I
AYIIB, \ chefs maures.
IBRAHIM, I
MAGUED , /
ORPAS, frère de Witiza, ancien archevêque de Séville,
apostat.
SISEBERT, ] fils de Witiza et de la mère de Pe'lage,
EBBA, ) apostats.
NUMACIEN, apostat, gouverneur de Gégio.
Le comte JULIEN, puissant seigneur visigoth, apostat.
FLORINDA, sa fille, outrage'e par Roderic.
x FREFACE DE L'AUTEUR.
ÀDOSINDA, fille du gouverneur d'Àuria.
ODOAR, abbé de Saint-Félix.
SIVERIEIÏ, père nourricier de Roderic.
FAVINIA, femme du comte Pedro.
Ces quatre derniers personnages sont imaginaires," tous les autres
sont jnentionés dans VHistoire, observant néanmoins que Mo-
manoest une création des Légendes monastiques.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
.L'A présente époque est sans contredit une des
plus brillantes qu'aient jamais comptées les
muses britanniques ; en aucun temps un aussi
grand nombre de vrais poètes ne firent réson-
ner la harpe du Nord ; les noms de Southey,
de Scott, de Byron, de Wordsworth, de Camp-
bell et de vingt de leurs rivaux, se pressent à
la fois dans la bouche de la Renommée, qui
oublie déjà pour eux et Dryden et Pope et
Millon lui-même.
Egalement célèbre en Angleterre, et comme
poète et comme historien, M. Southey est à
peine connu chez nous, et l'on auroit sujet de
s'en étonner, si l'on ne se ressouvenoit que Mil-
ton ne fut apprécié par ses compatriotes et lu
par les étrangers, que plus de soixante ans après
sa mort. La vie retirée de l'auteur de Roderic,
son absence de la capitale, son éloignement
pour tous les débats littéraires, ont sans doute
causé cet oubli momentané auquel je me trou-
vcrois heureux de contribuer à mettre un
xij PRÉFACE
terme; la France ne doit pas être la dernière
des nations continentales à rendre justice au
chantre de Jeanne d'Arc *.
Le courage et les malheurs de l'héroïne d'Or-
léans, inspirèrent en effet les premiers accens
de la muse de M. Southey : il avoit publié
Jeanne d'Arc avant d'avoir atteint l'âge où
Lucain composa la Pharsale; et quoiqu'on ne
trouve pas dans ce poème autant d'originalité
que dans ceux qui l'ont suivi, il fut suffisant,
avec quelques autres ouvrages de moindre im-
portance, pour mettre leur auteur au premier
rang des poètes anglais **. Publié dans la plus
grande chaleur de la guerre entre l'Angleterre
et la France, il attira néanmoins sur M. Sou-
they d'amères critiques, dictées par un patrio-
tisme plus zélé que raisonnable et juste.
Depuis 1795, époque de l'impression de
Jeanne d'Arc, jusqu'à ce jour, une longue suite
d'excellens ouvrages ont confirmé le premier
jugement du public; plusieurs volumes d'ou-
vrages historiques, originaux ou traduits, font
voir l'érudition embellie par l'éloquence et cli-
* M. Southey est depuis long-temps membre de l'académie
royale espagnole, de l'académie espagnole d'histoire , et de l'ins-
titut royal des Pays-Bas.
** Il y a plus de seize ans que les notices publiées sur les au-
teurs anglais, appeloient Southey l'un des premiers, sinon le
premier poète de son temps^
DU TRADUCTEUR. xiij
rigée par une saine critique : cinq poèmes ont
prouvé la fécondité, la flexibilité du talent de
l'auteur, sans donner encore la moindre marque
de décadence ou d'épuisement.
Roderic est le dernier de ces ouvrages; pu-
blié vers 1816, ce poème avoit eu déjà cinq
éditions en 1818. Il a mis le sceau à la répu-
tation de M. Southey, et fait taire les critiques
qui s'étoient déchaînés contre quelques autres
de ses productions, et particulièrement contre
Thalaba le destructeur et la Malédiction de
Kehama. Dans ces deux poèmes, Southey, se
livrant à toutes les impulsions de son génie, et
se frayant des routes inconnues, exprimoit en
mètres nouveaux des pensées si profondes et si
hardies, que ceux dont l'oreille étoit inhabile
à saisir ses rhythmes, et l'esprit incapable de
s'élever jusqu'à ses idées, trouvèrent tout sim-
ple de déclarer inintelligible et barbare le poète
qu'ils ne pouvoient ni lire ni comprendre.
Mais le poème dont voici la traduction, ne
leur a pas offert les mêmes prétextes, et cette
fois ils ont été forcés de répéter ce que disent
tous ceux chez qui le goût accompagne l'impar-
tialité : que Roderic est le meilleur poème
épique écrit en anglais jusqu'ici. En effet, quel
que soit d'ailleurs le talent des rivaux actuels
de M. Southey, ils ne se sont pas élevés jusqu'à
xiv PREFACE
l'épopée; et si, dans le Paradis perdu, quelques
morceaux peuvent être mis au-dessus de Ro-
deric, la fable, l'économie, la vraisemblance,
les caractères, les situations, font de ce dernier
poème, suivant les meilleurs juges, un tout su-
périeur à l'ouvrage de Mil ton.
Il étoit difficile d'adapter d'une manière plus
simple et plus vraisemblable ce que l'Histoire
nous apprend de Roderic, avec les actions que
le poète a dû lui prêter, pour en faire le héros
de son poème; ces actions sont en petit nom-
bre, naturelles et convenables. Les caractères
principaux sont tracés avec une grande profon-
deur, sans sortir de la vérité ; nous n'y trouvons
point de ces créations bizarres, qui, n'existant
que dans l'imagination capricieuse du poète,
frappent un instant l'esprit par leur singularité,
sans trouver le chemin du coeur. L'auteur ne
perd pas non plus des chants entiers à dessiner
leurs traits les plus imperceptibles : peu de
mots, une action, un discours font connoître
Orpas, Julien, Abulcacem et Pelage, mieux que
de longs détails ; quant au caractère de Ro-
deric, je ne crois pas qu'il soit possible d'en
choisir un plus neuf et plus convenable à l'é-
popée, de le dessiner plus fortement et de le
soutenir avec plus de naturel et d'égalité. On
ue peut non plus s'empêcher de remarquer la
DU TRADUCTEUR. XV
convenance des moeurs du poème, et comme
elles sont empreintes de la teinte que doivent
leur donner les usages, la religion et les erreurs
du siècle demi-barbare où se passe l'action.
Le style est dans tout le poème varié, sans
cesser d'être noble; il fait sentir que M. Southey
s'est nourri des beautés de la Bible, et celles
qu'il a hardiment transportées dans une langue
hardie, ne sont pas l'un des moindres ornemens
de son ouvrage; il a non-seulement employé les
tours énergiques et les peintures expressives
qu'offrent à chaque page les livres sacrés, mais
toute sa poésie est empreinte de leur majesté
tranquille et de leur grâce austère et pourtant
naturelle. Malgré la langue peu sonore dans
laquelle écrit l'auteur, ses vers offrent à chaque
instant ces harmonies virgiliennes auxquelles
se refusent si obstinément
« Nos jargons nouveaux
Enfans demi-formés des Normands et des Gotlis. »
soit par des défauts inhérens à leur nature, soit
à cause des difficultés qu'amène la rime et l'em-
ploi de la mesure monotone de nos vers hé-
roïques.
Il est certain que ces obstacles, de quelque
source qu'ils proviennent, sont difficiles à sur-
monter. Nous n'avons point encore essayé avec
xvj PREFACE
succès de corriger les uns et de nous affranchir
des autres .*. Alfieri nous apprend ** combien il
eut de peine à trouver dans toute l'Italie des
conseils qui pussent le guider dans la facture
du verso suelto. Les Espagnols s'en sont peu
servis jusqu'ici; ils ont encore besoin qu'un
homme de génie vienne leur apprendre à tirer
tout le parti possible de leur admirable langue,
et fasse pour eux ce que Shakespeare et Milton
ont fait depuis long-temps pour les Anglais.
En effet, le vers blanc tel que ces deux grands
hommes l'ont employé, est plein de richesse et
de variété ; supérieur par ces deux qualités à
l'hexamètre latin, il lui seroit égal en harmonie
et en majesté, si les deux langues étoient égale-
ment sonores; enfin, loin de gêner le poète
comme le font les règles artificielles du vers
latin ***, il peut, sans changer de mesure, ou
s'éloigner aussi peu de la prose que le vers iam-
bique, ou devenir aussi mélodieux que le sa-
* On ne peut appeler vers blancs les lignes de douze syllabes ,
que Voltaire nomme ainsi dans l'imitation qu'il a donnée de
quelques morceaux d'Hamlet. M. le comte François de Neuf-
château a lu , dans une des séances de l'académie française , un
intéressant essai sur les diverses tentatives faites pour introduire
le vers blanc dans notre poésie, mais je ne crois pas que ce mé-
moire soit imprimé.
** Vie d'Alfieri, écrite par lui-même , t. i.
*** Artificielles certainement, car elles ne sont jamais suivies
clans la prononciation,
DU TRADUCTEUR. xvij
phique, et prendre toutes les formes que le
génie dans son vol le plus élevé, souhaite de
lui imprimer.
Il eût été bien inutile de répéter les éloges
que l'Angleterre a donnés à l'auteur de Roderic,
si cette traduction pouvoit faire justement ap-
précier l'original, et les lecteurs français, à
l'abri des passions qui guidèrent presque tou-
jours les critiques de M. Southey, n'auroient
pas manqué de le placer au rang qu'il mérite;
mais personne ne sent mieux que le traducteur
à quelle distance il est resté de son modèle.
Tout le monde sait heureusement combien il
est difficile de rendre ou même d'indiquer en
prose les beautés de la poésie, et combien ces
difficultés s'accroissent lorsqu'il s'agit de deux
langues aussi différentes dans leur génie, que
l'anglais et le français. Qu'il me soit permis
d'ajouter que le style de M. Southey augmente
encore à ces difficultés générales ; j'ai déjà dit
qu'il offroit souvent des tournures bibliques, et
le français n'en admettroit pas la traduction;
le vers blanc se prête aux longues périodes,
aux inversions hardies, et notre prose poétique
s'y refuse presque toujours ; enfin, l'expression
de l'auteur est quelquefois si brève ( bien que
cène soit pas le caractère général de sa poésie),
qu'il m'a fallu renoncer à rendre quelques
xviij PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
vers : entr'autres, cette excellente peinture du
cerf se désaltérant au ruisseau de la forêt.
te The mountain Ixoe
w TVhen having drank there, lie would bound across,
» Drew up upon tlie bank lus meeting feet,
» And put fortli halfhis force. »
Cir. 21.
On m'accuseroit peut-être de partialité, si je
ne trouvois qu'à louer dans l'auteur que j'ai
traduit; je dois dire, pour ne pas mériter ce re-
proche, qu'il m'a semblé que les descriptions
étoient quelquefois longues et minutieuses, et,
malgré leur justesse et leur vérité frappante,
malgré l'élégance des vers, j'ai pris la liberté
de les abréger en quelques endroits.
Un défaut 23lus grave et qui sera beaucoup
plus sensible dans la traduction que dans l'ori-
ginal, c'est que l'action se refroidit un peu dans
les chants qui précèdent l'acclamation de Pe-
lage. Ces taches néanmoins sont légères, et la
première n'existe peut-être pas pour des lec-
teurs anglais; elles sont compensées d'ailleurs
par tant de beautés, que je n'en aurois pas fait
mention, si ma prose avoit pu les cacher aussi-
bien que les vers admirables de l'auteur.
NOTICE SUR M. SOUTHEY.
ITHAQUE particularité de la vie d'un homme cé-
lèbre devient intérressante pour ceux que ses écrits
ont déjà remplis d'admiration ; ce n'est point une
impertinente curiosité qui les pousse à laisser l'au-
teur pour chercher l'homme, le suivre dans ses
relations domestiques, étudier sa vie privée, et;
franchir les limites sacrées de ses pénates; c'est
une espèce d'intérêt fraternel, un naturel enthou-
siasme, auquel notre amour-propre ajoute quel-
quefois ses secrètes impulsions. Malgré que nous
soyons incapables de ressembler à un grand homme
dans les actions ou les talens, sources de sa re-
nommée , il nous semble que nous nous rappro-
chons de lui, si nous trouvons quelqu'affinïté
entre ses goûts, ses moindres habitudes et les
nôtres.
Cet enthousiasme, comme tous les autres, se
montre avec plus de force dans les jeunes gens.,
et ceci rend plus importans encore les bons ou
mauvais exemples qu'offre la vie des hommes s
SX NOTICE
grande réputation; quand un puissant génie, des
talens distingués, sont unis à un coeur vicieux, l'é-
clat de la gloire du poète, dorant la noirceur de
ses vices, peut aisément entraîner dans de mauvais
chemins, des esprits ardens et sans expérience.
Heureux donc le jeune enthousiaste, si tous les
poètes célèbres possédoient la bonté, la simpli-
cité de l'auteur de Roderic ! il pourroit essayer de
l'imiter en toutes choses, il trouveroit une source
d'admiration non moins féconde dans la pureté de
la vie privée de son modèle, que dans la préémi-
nence et la variété de ses talens, et verroit que le
génie ne s'élève jamais si haut que lorsqu'il est
guidé par la vertu.
Robert Southey, Esqr. est le fils de respectables
pareils, appartenant à deux anciennes familles du
comté de Sommerset, et dirigeant un grand éta-
blissement de commerce à Bristol, où naquit,
en 1774? l'auteur de Roderic. Son père, cligne
d'une meilleure fortune, mourut de chagrin,
causé par la mauvaise réussite de vastes spécu-
lations. A dix ans, le jeune Robert, placé chez
un ecclésiastique, donna les premières preuves
de ses talens, si bien développés depuis. Il écri-
voit déjà des vers anglais passables, et montroit
un goût particulier pour Homère, Virgile et Sha-
SUR M. SOUTHEÏ. sxj
kespeare; il passa, en 1787, à l'école de West-
minster, et, pendant tout le temps qu'il y resta,
ne subit jamais la plus légère punition corporelle;
néanmoins celles qu'il voyoit infliger à ses cama-
rades excitèrent sa colère à un tel point, qu'il
entreprit, avec quelques amis, la rédaction d'un
ouvrage périodique, intitulé le Flagellant.
H se distinguoit en ce temps, plutôt par la
perspicacité de son esprit et l'excellence de son
caractère, que par sa prééminence dans ses étu-
des ; non qu'il fût lent ou négligent, mais son ima-
gination étoit trop vive pour qu'il s'arrêtât à
rendre sa pensée dans une langue morte, etr
toutes les fois qu'il le pouvoit, il faisoit les exer-
cices en vers anglais, généralement au-dessus de
la portée de ses juges. Plusieurs de ses premiers
essais ont été conservés par les soins de quelques
personnes, qui surent y découvrir le germe des
talens du jeune auteur; ils sont, dès à présent,
considérés comme des curiosités de grand prix, et
placés dans des cabinets composés d'inestimables
manuscrits.
Le jeune Southey alla finir ses études au col-
lège de Baliol, à Oxford, où il entra en novem-
bre 1792. Il passa les vacances de l'année suivante
chez M. Bedford, l'un de ses amis de collège; là,
b
xxij NOTICE
dans une retraite agréable, exempt de trouble et
d'interruption, il écrivit, en six semaines, le poème
entier de Jeanne d'Arc.
MM. Coleridge, Wô'rdsworth et Lovell, tous
les trois éminemment distingués depuis par leurs
talens littéraires, furent au nombre de ses plus
anciens amis. On rapporte que le premier avoit,
avec notre auteur, formé le projet de passer en
Amérique, et d'y faire, sur les fertiles bords du
Susquehannaun établissement où toutes choses se-
roient en commun. Il paroîtroit, en rapprochant
cette circonstance d'une procédure intentée par
M. Southey à l'éditeur d'un ouvrage intitulé Wat
'Tyler, qui lui fut soustrait, et qu'une main
infidèle a publié, que ses opinions politiques
ont éprouvé quelques variations. Ce changement,
bon ou mauvais, lui a certainement suscité de
violens ennemis, bien qu'il soit par trop sévère
d'exiger que les opinions d'un jeune homme de
dix-neuf ans soient invariablement fixées.
En quittant Oxford, il devint sérieusement épris
des charmes d'une jeune personne dont la for-
tune n'étdit pas plus considérable que la sienne_
Les amis du poète, et particulièrement miss Tyler,
sa tante, personne fort riche à laquelle il avoit une
fotile d'obligations, étoient contraires à cette union ;
SUR M. SOUTHEY. xxiij
comptant que l'absence affoibliroit et détrui-
roit jseut-être la passion du jeune amoureux, ils
formèrent le projet de le faire voyager, et, pour
cet effet, le confièrent aux soins de son oncle ma-
ternel , le révérend Herbert Hill, chapelain de la
factorerie anglaise à Lisbonne. Southey ne s'aveu-
gloit pas sur sa situation, et sur les avantages qu'il
pouvoit retirer de son voyage, quoiqu'il l'entre-
prît dans des vues bien différentes de ceux qui le
lui proposoient; mais, résolu de complaire à ses
amis sans néanmoins être infidèle, la veille de son
départ pour le Portugal, il épousa sa maîtresse.
La facilité offerte à M. Southey pour étudier les
littératures espagnole et portugaise n'apointétésans
fruit : elle nous a probablement valu Roderic ; et
quand le jeune poète revint en Angleterre, il publia
la relation de son voyage, sous le titre de Lettres
écrites durant un court séjour en Espagne et en
Portugal. Cet ouvrage annonce une grande finesse
d'observation, et donne une idée fort juste de l'é-
tat de? choses et du caractère des peuples dans
ces contrées : il est écrit avec une simplicité et une
sincérité trop rares chez les voyageurs.
Le nôtre, à son retour en Angleterre, avoua
son mariage ; et dès-lprs il devint nécessaire qu'il
s'occupât sérieusement du choix d'une profession.
xxiv NOTICE
Il avoit peu d'amis : quelques-uns d'entre eux
avoient saisi le prétexte de ce qu'ils appeloient son
imprudent mariage, pour cesser de s'intéresser à lui ;
il se trouva donc à peu près seul dans le monde,
sans fortune, sans patron et sans protecteur.
Il prit alors le parti de suivre le barreau, et
commença l'étude des lois, quelque répugnance
qu'il eût pour une occupation si contraire à ses
poétiques inspirations. Il résolut d'opposer une
persévérance invariable à toutes les difficultés, et,
pendant trois années, feuilleta Coke et Lyttleton,
le Bartole et le Cujas britanniques. Il eût sans
doute atteint un rang éminent dans la profession
qu'il avoit choisie, si son mérite ne lui eût, dès ce
temps , procuré un emploi honorable, lucratif, et
surtout plus convenable à ses inclinations.
En 1801, M. Corri, chancelier de l'Echiquier
d'Irlande, sans connoître personnellement M. Sou-
they, mais admirant ses ouvrages et son caractère,
lui offrit la place de secrétaire de son administra-
tion. Les devoirs de cette place étoient peu éten-
dus, et les émolumens assez considérables, pour
faire désirer qu'elle fût permanente. Ceci malheu-
reusement n'étoit pas dans la nature de l'emploi,
et M. Southey, l'ayant exercé environ une année,
se î-etira, en i8o3, à Greta-IIaîJ, maison de
SUR M. SOUTHEY. xxv
campagne auprès de Keswick, en Cumberland.
Nulle situation ne sauroit convenir davantage
au poète ou à l'artiste. Elle commande le lac de
Derwentwater, le plus beau de tous ceux du Cum-
berland, et laisse découvrir, derrière les monta-
gnes qui l'entourent, les gigantesques masses du
mont Skiddaw. Là, les voyageurs qui visitent cette
contrée singulière trouvent toujours une agréable
et bienveillante hospitalité, quelque indirect que
soit le motif qui leur ouvre la maison du poète.
M. Southey n'éprouve que peu d'inconvéniens de
si fréquentes interruptions ; il a trouvé l'heureux
secret de n'être jamais oisif, sans jamais manquer
de loisir; et son esprit toujours actif peut suspen-
dre et recommencer ses travaux quand il lui plaît.
Dans l'été de l'année I8I3, et lors du dernier
voyage que M. Southey fit à Londres, il reçut,
le matin même de son arrivée, l'agréable nouvelle
que le Prince Régent avoit le dessein de lui confé-
rer le titre de poète lauréat, vacant par la mort
de M. Pye. Sa réputation, comme poète, étoit trop
bien établie, pour que la faveur royale pût y rien
ajouter, et le don du Prince fut un de ceux qui ho-
norent également ceux qui les font et ceux qui les
reçoivent ; mais la grâce avec laquelle il fut offert
dut en doubler le prix aux yeux de M. Southey,
xxvj NOTICE
Pour serrer davantage les noeuds de l'amitié,
MM. Coleridge et Lovell ont épousé les deux
soeurs de madame Southey, et les trois familles
vivent sous le même toit, dans la charmante et
romantique retraite de Greta-Hall. C'est là que
notre poète met en pratique les sentitnens élevés
et la morale pure, empreints dans chaque page,
de ses écrits *.
Nous ne pouvons mieux terminer cette notice
qu'en citant le passage suivant, extrait d'un article
* Ceux que M. Southey a publiés jusqu'ici sont :
Poésies diverses, (^ vol.
Traductions diverses , 9 vol.
Lettres sur l'Espagne et lettres sur l'Angleterre , 4 vol.
Mélanges, 2 vol.
Origine etc., du nouveau système d'éducation , I vol.
Histoire du Brésil^ 2 vol.
Vie de Nelson , 2 vol.
Vie de John JVesley, fondateur de la secte des Méthodistes,
2 vol.
Carmen triumphale, Odes, Pèlerinage à JVaterloo, 3 vol.
Jeanne d'Arc, poème, 1 vol,
Thalaba le destructeur, poème , 2 vol.
Madoc, poème, 2 vol.
La Malédiction de Kehama , poème, 2 vol.
Jlodcric, le dernier roi des Goths, poème, 1 vol.
Le traducteur de ce dernier ouvrage se propose de publier in
cessammenl la traduction de Jeanne d'Arc.
SUR M. SOUTHEY. xxvij
inséré dans le journal The Quarterlj Review, au
sujet de l'Histoire du Brésil :
« Comme écrivain moral, M. Southey doit
» laisser après lui un nom que peu de ses contem-
» porains peuvent égaler. A cet égard, néanmoins,
» il est peut-être intéressant d'observer qu'un chan-
» gement graduel, mais important, paroît avoir
» eu lieu dans les opinions de notre auteur; nous
» ne trouvons plus dans les productions de sa
» plume, ces aigres plaintes sur l'état présent de
» la société, et cette aspiration indéfinie après les
» rêves d'une liberté sans limites : rêves, il est
» vrai ! mais rêves dignes de Miiton , et
» qui néanmoins, par la prévention qu'ils excitè-
» rent* contre les premières productions de M. Sou-
* Il est juste de dire pourtant que les personnes réellement
capables d'apprécier M. Southey, distinguèrent toujours l'homme
de mérite du politique exalté. Dans la première conversation
qu'il eut avec M. Corri, ayant naïvement déclaré ses sentimens à
ce magistrat et montré la résolution de les conserver, M. Corri
lui répondit qu'il ne vouloit point le contraindre , et ne lui en
assigna pas moins cinq cents livres serling de traitement.Le Piince
Régent, en le nommant pour remplacer M. Pye , lui lit dire qu'il
le tenoit quitte du tribut annuel de louanges que le poète lauréat
est obligé de présenter le jour de la naissance du monarque.
M. Southey , tout en profitant de cette occasion pour laisser ou-
blier un usage gothique et ridicule, a noblement payé sa dette
dans le Carmen triumphale.
xxviij NOTICE SUR M. SOUTHEY.
» they, retardèrent la popularité dont il jouit
» maintenant que la maturité de l'âge et la triste ex-
» périence des hommes ont tempéré les désirs trop
» vifs et l'enthousiasme de la jeunesse ; et si nous
» souhaitons d'inspirer aux jeunes gens un senti-
» ment élevé de la dignité nationale, un zèle rai-
» sonnable pour la cause de la liberté, une haine
» virile contre toute espèce d'oppression et de
» cruauté ; si nous désirons d'exciter en eux cette
» admiration du mérite personnel qui stimule le
» soldat et le citoyen, et qui fait de l'étude de
» l'Histoire une école pour les vertus privées aussi
» bien que publiques, nous ne pouvons leur in-
» diquer un meilleur manuel que les ouvrages de
» Robert Southey. »
RODERIC,
DERNIER ROI DES GOTHS.
I.
RODERIC ET ROMANO.
.LES crimes de l'Espagne avoient long-temps
bravé le courroux du ciel, et la mesure de
l'offense étoit pleine ; le comte Julien appela
l'étranger > Ce ne fut point parce que le
sang innocent, répandu par des prêtres inhu-
mains, avoit souillé le sol de la patrie 2'; ce
ne fut point pour secourir ses frères gémissant
sous un joug de fer 5, que le criminel baron
prit les armes : une injure privée enflamma sa
colère ; brûlant de venger sur Roderic le dés-
honneur de sa fille, furieux, apostat, il appela
les Maures.
Comme une nuée de locustes que le vent du
sud apporte des plaines arides de l'Afrique, les
1
2 RODERIC, I.
Musulmans, en innombrables multitudes, des-
cendent sur les rivages de l'Ibérie. Le Syrien ,
le Sarrazin et le Maure, le Grec apostat et le
Perse , le Tartare et le Copte, sont unis dans
la cause de l'erreur. Terrible fraternité ! forte
de la jeunesse et de la chaleur de son zèle,
ivre du fanatisme d'une croyance impie qui
sanctifioit pour elle les plus abominables
crimes.
Calpé ! tu vis leur arrivée 4; tes antiques ro-
chers ne rappelleront plus les travaux des dieux
et des héros des temps passés ; les noms du
vieux Saturne, de Briarée aux cent mains, de
Bacchus et d'Hercule, seront effacés par celui
de ton nouveau vainqueur, et, monument im-
périssable de sa gloire, tu le diras aux âges à
venir. Tu vis les eaux bleuâtres de la sombre
Méditerranée jaillir devant leurs menaçantes
proues, et blanchir sous leurs rames véloces :
leurs myriades basanées obscurcissent tes sa-
bles ; leurs bataillons se rangent; les blancs tur-
bans, les armures polies, les boucliers engrelés
d'or, brillent au soleil levant, et les brises légè-
res du matin, agitant leurs flottantes enseignes,
déroulent, en se jouant, les devises du blas-
I. DERNIER ROI DES GOTIIS. 3
phême. Malheureuse terre ! bientôt ces mêmes
vents porteront sur l'Espagne l'infection mor-
telle qu'exhaleront tes champs ensanglantés, et
ce brillant soleil répandra dans l'atmosphère
empestée la corruption qu'il boira chaque jour,
sur ce théâtre de carnage, avec la rosée du
matin.
Ainsi vint enfin l'heure tardive de la ven/f
geance, et l'empire des Goths finit. Leurs plus
terribles ennemis, leurs péchés, s'armèrent con-
tr'eux; la peste et la famine épuisèrent leurs
forces $, et la trahison, comme un vieil et
rongeant ulcère, dévora leurs nerfs et leurs os.
Pourtant ce ne fut pas sans gloire que le
sceptre échappa de leurs mains, et leurs fils ne
reçurent point d'eux l'héritage d?une ineffa-
çable honte. Le combat fatal dura huit longs
jours d'été, depuis l'aurore jusque bien avant
dans la nuit; la perfidie prévalut enfin, et les
Goths tombèrent, vaincus,.... mais non désho-
norés.
On trouva sur les bords du Chrysus le char
royal de R.oderic 6; Orélio, son cheval de ba-
taille, et ce heaume dont l'éclatant cimier sa
distinguoit toujours au plus fort de la me-
4 RODERIC, î.
lée 7- Le fleuve avoit-il englouti le roi des
Goths avec cette foule de Chrétiens et de
Maures, dont les corps confondus embarras-
soient sa course? Les vainqueurs le pensèrent,
et, dans la joie de leur triomphe, ils donnèrent
au fleuve le nom de Guadalété$.Jues Goths le
crurent, et, sans pleurer leur roi, sans hono-
rer sa tombe, sans prier pour son repos, ils
mirent leurs crimes sur sa tête, et maudirent
sa mémoire.
Pendant ces huit terribles jours, Roderic
avoit vaillamment combattu : pour vaincre, tant
qu'il crut à la victoire, et, quand il n'eut plus
l'espoir de vaincre, pour mourir. Mais les flè-
ches passoient près de lui sans le toucher, la
pointe des lances ne le perçoit pas, et les ci-
meterres glissoient sur son armure. Misérable
que je suis ! s'écria-t-il, le bouclier céleste est-
il donc étendu sur moi?.... Puis, abandonnant
les rênes de son coursier, et levant ses mains
j ointes vers le ciel : La mort est la seule grâce
que j'implore, répétoit-il tout haut, une mort
prompte, la mort et l'oubli!.... Mais au fond
de son coeur une secrète voix se fit entendre,
et répondit à sa frénétique prière : elle rappe-
I. DERNIER ROI DES GOTHS. 5
loit Dieu, son jugement sévère et son amour
immense; elle apportoit la douleur, et pourtant
l'espérance, et fit briller sur la croix une lueur
passagère, qui montra la rédemption, et dis-
parut. Une crainte jusqu'alors inconnue, sou-
daine, irrésistible comme un coup de tonnerre,
vint frapper Roderic: sans savoir s'il est poussé
par une force humaine ou par le pouvoir du
ciel, il descend de cheval et laisse tomber l'é-
pée que le sang africain colloit à sa main
fatiguée; il jette loin de lui le royal man-
teau , le heaume éclatant , et la cotte de
mailles dorée, et, prenant l'habit d'un paysan
tombé dans le combat, il s'échappe du champ
de bataille.
La nuit qui se fcrmoit favorisa sa fuite ; il
marcha jusqu'au jour, tous les bruits du com-
bat retentissant à son oreille, et mille scènes
de carnage et de mort se retraçant à ses yeux.
Dans ce terrible rêve sans sommeil, il voyoit
des démons acharnés le poursuivre, et des gouf-
fres de feu s'entrouvrir sous ses pas. Les plaintes
de quelque misérable fuyard, qui, emportant
une atteinte mortelle, étoit tombé près du che-
min, le réveilloientpar fois de ces affreuses vi-
6 RODERIC, I.
sions, et ses gémissemens, répondant à ceux
du mourant, invoquoient le nom du Sauveur:
c'étoit la seule prière qui pût s'élever en son
coeur et sortir de ses lèvres. Alors il croyoit
apercevoir une croix ensanglantée; il croyoit
entendre le Rédempteur qui l'appeloit à lui,
pour purifier son ame aux flots salutaires qui
coulent de ses saintes plaies, en fontaines éter-
nelles.
Le cerf haletant ne désire pas le ruisseau
des vallées plus ardemment que Roderic
cette source de vie : mais tout l'enfer étoit
entr^elle et lui. Plus redoutable que l'enfer,
plus terrible que les démons qui tournoient
autour de sa tête en vautours affamés, il
voyoit, entre le ciel et Roderic, Florinda qui
repoussoit son ravisseur : les bras étendus , le
désespoir sur tous les traits, comme lorsque
après son outrage elle appela sur lui la malé-
diction éternelle.... Quelle nuit ! Quelles épou-
vantables illusions!... Mais ni le jour ni la
réalité n'adoucirent les tournions du roi déchu;
le bruit de sa défaite le précédoit partout ;
partout, laissant leurs foyers sans défense, pour
chercher un asile derrière les prochains rem-
I. DERNIER ROI DES GOTHS. 7
parts, des vieillards chancelans, des enfans qui
marchoient à peine, des femmes avec leurs
nourrissons dans leurs bras , se pressoient sur
les routes encombrées. Jamais les pompes
royales ni les fêtes sacrées ne les avoient
couvertes de pareilles multitudes; l'infirme
quittoit son lit; la mère portoit son enfant
d'un jour; tout ce qu'avoit épargné l'épée
fuyc-it.
La nuit et les ténèbres, et leurs effrayantes
créations, paroissoient moins terribles à Ro-
deric que ces souffrances que lui montroit le
jour. Incapable de supporter le poids du com-
mun malheur, il s'éloigna de cette foule épou-
vantée : il ne cherchoit ni les murailles des
forts, ni les défilés des montagnes; il désiroit
un plus ferme rempart, un plus solide appui.
Dans sa route incertaine, il marchoit tout le
jour au travers des déserts, et les ombres du
soir arrêtaient à peine sa rapide course. Sept
jours entiers se passèrent ainsi ; les chênes
des forêts, les vergers abandonnés , les vi-
gnes où repaissoient ensemble le renard et
le chien sans asile, fournirent à sa nour-
riture: l'angoisse qui sévissoit en son coeur
3 RODERIC, ï.
lui donnoit une force supérieure aux forces
humaines. La main du ciel étoit étendue sur
lui.
Il se trouva, le soir du huitième jour, près
des saintes écoles de Caulian 9 , dont les eaux
de l'Ana baignent les murs : c'étoit l'heure de
vêpres; mais la cloche du soir n'appeloit point
les fidèles, et les voûtes muettes ne répétoient
d'autres sons que les murmures du fleuve, ou
le bruit des vastes ailes de la cigogne, dont le
nid rcposoit sur le clocher. Les frères et leurs
élèves avoient fui le monastère, pour chercher
un abri derrière les remparts de Mérida ; un
religieux seul n'avoit pas voulu quitter le lieu
saint où depuis son enfance il servoit l'Eternel ;
il attendoit l'impitoyable Maure, impatient
de recevoir la-robe empourprée du martyre
devant l'autel qui l'avoit vu croître et vieillir:
ainsi, resté seul après tous ses frères, il rem-
plissoil les lampes, et paroit tous les jours la
table sainte sur laquelle il offrait le sacrifice.
Quatre jours et quatre nuits s'étoient écoulés
dans cette pieuse attente, et, l'espérance du
ciel lui donnant déjà des joies célestes , il ve-
uoit à la porte, vers le soir, épier l'arrivée de
I. DERNIER ROI DES GOTHS. 9
l'Infidèle; tant il étoit impatient de recevoir
sa couronne.
Roderic s'étoit précipité devant la croix ;
ses bras entouraient l'arbre sacré, et les pleurs
qui ruisseloient sur son visage en baignoient
le froid piédestal; il n'avoit pu pleurer jus-
qu'alors, mais, aux flots de ces premiers pleurs,
il sembla que son coeur, délivré des glaces
d'un long hiver, s'ouvroit aux vivifiantes in-
fluences du ciel : il paroissoit prier, mais il
ne prioit point, et ces larmes de désespoir
étoient le seul sacrifice que pût offrir son ame.
Le pieux religieux vit ses souffrances, vint à
lui, le releva, puis, le soutenant dans ses bras,
le conduisit devant l'autel. Là, le consolant au
nom de celui dont ils voyoient la sanglante
effigie, il le conjura de déposer aux pieds du
Sauveur le fardeau de ses péchés. Vois, dit
Romano, j'attends ici la venue du Maure, pour
recevoir de sa main la palme du martyre,
et le Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur
t'y a conduit. Depuis qu'à j^eine âgé de cinq
années j'entrai dans ces saintes écoles, j'ai
passé treize lustres au continuel service des
autels, et, pendant cette longue suite de jours,
Xo RODERIC, I.
jamais pénitent plus contrit, jamais coeur plus
affligé ne s'est offert à mes yeux. O mon frère!
c'est le ciel qui t'envoie pour ton salut et pour
le mien ; pour que ma dernière action sur la
terre soit la réconciliation d'un pécheur avec
son Dieu.
Roderic se mit à genoux devant le saint
vieillard, et, s'efforçant de parler : Vous voyez,
dit-il, vous voyez Mille affreux sou-
venirs étouffèrent sa voix ; un frisson convul-
sif fît trembler tout son corps , et sa langue
glacée ne put articuler. Mais enfin, domptant
la nature et la honte, résolu de souffrir, pour
première pénitence, qu'un oeil humain vît
son ignominie, il leva la tête, et s'écria : Vous
voyez Roderic le Goth 10 ! Ce nom avoit tout
dit, et pourtant le malheureux poursuivit :
Oui, Ptoderic le ravisseur , la cause de toute
cette ruine !...H dit, et resta sans mouvement,...
à genoux, les bras roidis, les mains étendues,
les yeux fixés sur le serviteur de Dieu, comme
s'il eût attendu de sa bouche ou la vie ou la
mort.
Roinano pria toute la nuit avec son péni-
tent , il consola cette aine souffrante , et versa
I. DERNIER ROI DES GOTHS. i ï
le baume de l'espérance sur sa profonde bles-
sure ; mais il vit la violence des tentations de
son désespoir; il vil qu'en sa seconde nais-
sance elle demandoit les soins qu'un foible
enfant exige d'une tendre mère. Seigneur ! s'é-
cria-t-il, que ta volonté soit faite ! J'espérois au-
jourd'hui chanter hosannah devant ton trône ;
mais tu réserves encore ici-bas du travail pour
ton serviteur. Il dit, serra sa ceinture, et prit
sur l'autel, avec respect, l'image de la mère
du Sauveur : Voici, dit-il, notre guide et notre
garde, le plus puissant secours dans notre pé-
rilleux chemin ; ne craignons pas de chercher
un asile envahi; la main du Tout-puissant
nous conduira.
Ils sortirent ettraversèrentle fleuve, et, quand
Romano se détourna pour jeter un dernier re-
gard sur les tours de Caulian, l'aurore lui mon-
tra, flottans dans le lointain, les étendarts du
Maure. Les Mécréans s'avançoient pour mettre
le siège devant la capitale de la Lusitanie, et
la brise de l'est portoit a/a loin, au voyageur
effrayé, le bruit de leurs cors et de leurs tam-
bours. Roderic et Romano marchèrent tout le
jour, et se dirigèrent au soir vers le soleil cou-
12 RODERIC, I,
chant, comme si l'un de ses glorieux rayons fût
descendu du ciel pour leur indiquer leur che-
min. Mais les pieds du vieillard étoient foibles
pour une si longue route, et le danger étoit
passé ; car la courageuse défense de Sacaris
avoit long-temps arrêté les Maures devant Mé-
rida. Les fugitifs mesurèrent donc plus à l'aise
leurs journées : ils passant In vieux Tage et
le rapide Zézère; et, parvenus aux sommets
d'Albardos, ils virent devant eux une forêt
de pins, une fertile vallée, et ce tranquille
lac où l'Alcoa, joint aux eaux du Baza, se
repose, avant de diriger ses flots vers l'Océan.
La quatrième semaine de leur pénible voyage
étoit accomplie.; 1 quand ils arrivèrent sur les
bords de cet Océan, le but et le terme de leurs
fatigues. Près de la côte s'élevoit une colline
rapide et rocailleuse, dont un petit bermitage
occupoit le sommet; à côté de l'humble bâti-
ment, onvoyoit, au pied d'une croix grossière,
une fosse sans épitaphe et sans autre monu-
ment. Où trouver un plus favorable asile ? La
foi, la pénitence, une heureuse mort, avoient
béni ce lieu solitaire ; derrière les voyageurs
étoit le désert, qui leur offrait des fruits et de
I. DERNIER ROI DES GOTHS. l3
l'eau; de vastes plaines de sables blanchissans
s'étendoient au loin des deux côtés; devant eux
l'immense Océan, dont la voix solennelle rem-
plissoit l'intervalle de leurs prières, et procla-
moit, dans une perpétuelle commémoration,
les merveilles de la toute-puissance
i4 RODERIC, II.
IL
LA SOLITUDE.
APRÈS douze mois passés dans leur hermi-
lage, Romano succomba sous le poids des an-
nées. Ses frères n'étoient pas là, pour étendre
la haire sous son corps, couvrir de cendres ce
lit de pénitence, et, réunis autour de lui, l'as-
sister de leurs prières à l'heure de son agonie.
Il gisoit sur la terre nue, depuis long-temps sa
seule couche; Roderic, à genoux à ses côtés,
humectoit de temps en temps ses lèvres dessé-
chées, et reçut sa bénédiction avec son dernier
soupir; puis, lui fermant les yeux, et creusant
sa fosse à côté de la tombe sans nom de leur
prédécesseur, il rendit la terre à la terre.
Au pied de ces deux tombeaux, Roderic
commença le sien. Il y travailloit dans les in-
tervalles de ses prières, et lorsqu'il revenoit de
chercher sa nourriture dans les bois , ou de
remplir sa cruche à la source voisine. La fosse
IL DERNIER ROI DES GOTHS. l5
terminée, il s'y coucha pour la mesurer, puis,
songeant qu'il n'avoit plus d'autre travail, il
soupira profondément : Ton lit est prêt, malheu-
reux! s'écria-t-il, pourquoi la nuit n'est-elle
pas venue?... La tâche qu'il venoit d'achever,
toute triste qu'elle étoit, avoit trompé le senti-
ment de son isolement ; il sentoit maintenant
tout le poids des heures solitaires, et, comme
un sort jeté, sur lui, le silence de ce lieu dé-
sert l'accabloit. Quelquefois il tressailloit dans
ses prières, effrayé du son de sa propre voix.
Lorsqu assis sur le tombeau de Romano il con-
temploit le sien, un naturel penser s'élevoit en
lui Pourquoi ce travail inutile ? et pour qui
celte fosse? Quelles mains y déposeront mon
cadavre, et le couvriront de son dernier vête-
ment? Je pourrai peut-êlre y traîner mon mi-
sérable corps à mon heure dernière; mais les
oiseaux de mer viendront disputer aux vers
leur héritage , ou peut-être déchirer leur proie
sans défense, avant que la mort ait complété
son ouvrage! Ils ont déjà cessé de me craindre;
et, sans fuir, ils me voient passer à côté d'eux
sur le rivage ; quelquefois même leurs bruyan-
tes ailes viennent effleurer mes joues , comme
i6 RODERIC, II.
si j'avois perdu , dans ma solitude, le noble
rang et les prérogatives de l'humanité.
Roderic ne regrettoit pas sa couronne et son
sceptre : le vrai repentir n'a point de larmes
pour des hochets; mais perdre le haut rang
où le Créateur a placé l'homme ; voir les brutes
le mépriser et cesser de rendre hommage à
cette forme, image de la Divinité!.... La céleste
vengeance lui révéloit-elle ainsi son châti-
ment? étoit-il en effet tombé plus bas que
l'homme?.... que l'homme pécheur et déchu?
étoit-il hors de la rédemption? au-dessous des
brutes, et destiné à périr comme elles?.... Ces
idées funestes le troubloient et le jour et la
nuit ; dans son sommeil même il combattent
contr'elles, et, réveillé par l'effort de ses prières,
le songe effrayant le poursuivoit encore.
Quelquefois, dans cette affreuse pénitence,
ces tentations, redoublées par quelques inter-
valles d'un repos d'épuisement, prenoient une
forme plus terrible : rétrogradant avec les flots
agités de ses pensées, un souvenir décevant
le conduisoit par fois à s'excuser lui-même, et
rappeloit la longue suite de chagrins et d'im-
pulsions secrètes qui l'avoiçnt conduit, envie-
II. DERNIER ROI DES GOTHS. 17
lime aveugle, à cet abîme de misère et de
crime. Il revenoit à cette heure fatale où, cé-
dant à de politiques conseils, sa main froide
et contrainte serra des noeuds mal assortis ; il
retrouvoit son lit stérile, ses espérances dé-
çues, son ame vide, son foyer sans amour,
abandonné du plaisir et de la paix. Etoit-il
étrange que, rencontrant un coeur à l'unisson
du sien, un esprit élevé, fier à la fois et tendre ;
étoit-il étrange que cette douce sympathie eût
éveillé les sentimens repoussés dans son sein,
comme le soleil du matin épanouit une fleur
glacée par la froidure de la nuit? Ah ! disoit-
il pour adoucir l'amertume de son ame, si
tout étoit connu, tout me seroit remis'.....Mais
le ciel, le ciel juste et miséricordieux le sait
Une passion mutuelle, pure à sa naissance
comme un fraternel amour, long-temps désa-
vouée, plus long-temps combattue; l'occasion
traîtresse, l'humaine fragilité, la crainte d'une
séparation éternelle, plus terrible que la mort;
le dessein et l'espoir dont le malin esprit s'é-
toit servi pour le tenter, l'égarer et le perdre;....
mais alors, craignant d'être déçu par une ten-
tation nouvelle, il s'arrêtoit frissonnant d'une
i8 RODERIC,
insupportable honte, et saisissoit d'une main
convulsive ses cheveux en désordre, tandis
que dans son ame s'élevoit cette périlleuse
pensée, qu'il seroit bien facile de finir ces
combats terribles, sous les ondes qui sem-
bloient l'inviter au repos.
Quelle voix consolante, quelle céleste espé-
rance, quelle main secourable pourra l'arra-
cher à ces flots du désespoir, avant qu'il y soit
englouti?.... Enfin, comme lorsque la vie, en-
gourdie par un mal dangereux, rassemble les
forces de la nature, et semble redonner au ma-
lade toute la vigueur d'une seconde jeunesse ;
ainsi Roderic sentit son esprit ranimé se re-
lever et combattre pour le sauver.
Un instant suspendu sur sa limite enflam-
mée, le soleil couchant doroit encore l'Océan;
il disparut, ses rayons le suivirent, et l'obscure
nuit voila le. firmament. Le pénitent s'age-
nouilla près du tombeau de Romano, et, pres-
sant de ses bras étendus la terre funéraire :
Mon père, s'écria-t-il, quand j'eus tout perdu,
tu fus mon seul ami, mon unique soutien ; et
tu m'as aussi quitté ! Le pauvre pécheur que
la Providence a préservé par tes mains d'une
II. DERNIER R.OI DES GOTHS. ig
mort éternelle, chancelé encore sur le bord
du précipice ; je suis trop foible pour la soli-
tude, trop misérable en mon abjection pour
supporter cette perpétuelle conférence avec
moi-même : le tentateur m'a assailli, mon pro-
pre coeur se ligue avec lui contre moi , ma
mémoire crée les spectres qui me hantent et
qui me poussent vers les filets que le désespoir
m'a tendus. O saint homme ! pendant que tu
l'habitois avec moi, ce tranquille hermitage
étoit un port assuré : jette encore du haut de
ton séjour céleste, jette un regard sur ton fils
en Jésus-Christ ; n'est-il donc point pour lui
quelqu autre voie de pénitence? Je ne demande
pas le martyre ; qui suis-je pour aspirer aux
triomphes, prix d'une longue suite d'oeuvres
saintes, telle que l'offrit la vie ? quel droit ai-
je à la couronne que tu résignas pour me sau-
ver, moi, misérable pécheur ? Montre-moi le
chemin le plus difficile et le plus épineux,
quelque nouvelle austérité, inouie encore dans
les champs glorieux de la Syrie ou les sables
de la sainte Egypte I3 : ordonne-moi de cou-
ronner mon front d'épines, et de chercher pieds
nus Jérusalem, traçant ma roule avec mon
20 RODERIC, II.
sang; d'y frapper tous les jours ma chair pé-
cheresse de disciplines aiguës; d'y boire le
vinaigre et le fiel; d'y choisir pour lit une
croix où mes membres étendus souffriront
chaque nuit le supplice du Sauveur !.... Le plus
dur travail, les plus vives souffrances je
supporterai tout tout, excepté ce silence
et cette effrayante solitude. Romano ! mon
père ! que j'entende la voix dans mes songes,
ou laisse-la sortir de cette terre qui te couvre !
Oui, même s'élevant du tombeau, ta voix se-
rait une voix de consolation.
Exhalant ainsi le poids qui i'oppressoit en
ferventes prières, il sentit son coeur soulagé ;
mais, épuisé par un si long effort, son esprit
défaillit, et, reposant sur la terre du tombeau
sa tête fatiguée, le sommeil descenditsurlui.il
avoit prié pour entendre une voix consolatrice,
et dans ses songes une voix vint le consoler !
Roderic! dit-elle,.... Roderic! mon pauvre,
coupable et malheureux enfant, que Jésus ait
pitié de toi!.... Si le ciel s'étoit ouvert; si
Romano, visible en sa béatitude , avoit ainsi
prié; si le sépulcre avoit parlé, l'ame du péni-
tent 11'aurait pas été si profondément émue, ni
II. DERNIER ROI DES GOTHS. 21
son coeur, où se réveilloient mille cuisans re-
mords, serré d'une si soudaine angoisse. C'é-
toit la voix qui berça son enfance, adoucit
ses premiers chagrins, et qui, mêlée de larmes
prophétiques, conseilla son opiniâtre jeunesse.
Rusilla, sa mère, apparut et s'arrêta devant
lui !.... Elle portoit ces longs habits de deuil i3
qu'elle prit pour accompagner au tombeau les
restes de son époux, et qu'elle ne quitta plus;
mais son visage annonçoit une tristesse plus
profonde, un chagrin plus amer,.... une plus
mortelle misère qu'en ce jour même où les
satellites de Witiza privèrent cet époux chéri
de la clarté céleste, et que, soutenant clans ses
bras son Tliéodofred qui ne la voyoit plus i-4,
elle essuyoitla sueur sanglante que les tourmens
faisoient jaillir de tous ses pores, et rafraîchis-
soit d'herbes médicinales ses paupières la-
cérées.
Roderic en son rêve s'agenouilla pour im-
plorer la bénédiction de sa mère : elle éleva
ses mains pourle bénir; mais ses mains étoient
chargées de fers, et, jetant autour d'elle un
morne regard, elle s'écria d'une voix gémis-
sante : Personne ne brisera -t- il ces honteuses
aa RODERIC, II.
chaînes ? Pedro , Theudemir , Athanagilde ,
où êtes-vous? Le bras de Roderic est séché....
Chefs de l'Espagne, où êtes-vous? Et toi, Pe-
lage , notre jilus sûr espoir ; toi, notre déli-
vrance, pourquoi lardes - tu?.... A ces mots,
elle brise ses liens, et ses habits de deuil se
couvrent d'une éclatante armure : une croix
sanglante brille sur l'acier de sa cuirasse ; un
lion rampant orne son bouclier : semblable à
la déesse de Bérécynthe, son casque est cou-
ronné de tours, et sa redoutable épée étincèle
en sa main comme une torche flamboyante.
Bientôt Roderic entend un bruit confus
d'hommes et de chevaux courant au combat,
le chant des batailles, le choc des boucliers ,
le cliquetis des épées,.... les cris de guerre,
la mêlée, les prières et les blasphèmes, la
haine et la rage, et la fuite, et la mort;.... puis
enfin, dominant le tumulte, ce cri de triomphe :
Espagne et victoire !.... Maîtrisé par sa vision,
il court joyeux au combat; il arrive, il s'é-
lauce:.... mais cet effort rompant le charme
elle sommeil, il sentit le froid de la tombe
solitaire, et se retrouva seul au milieu du si-
lence de la nuit. Pourtant la joie l'agitoit en-
II. DERNIER ROI DES GOTHS. 23
core : il sentoit son coeur palpiter, son bras
desséché trembloit ; il entendoit encore à son
oreille cette voix qui venoit d'implorer pour
lui la miséricorde de Jésus.
Oh ! que ne pouvoit-il entendre cette voix en
réalité ! Si Russilla vivoit encore; si le chagrin
et la honte des crimes de son fils ne l'avoient
pas conduite au tombeau , elle le bénirait sû-
rement dans sa pénitence ; elle verseroit dans
ce coeur ulcéré les prières et le pardon, ce
précieux baume qui cicatrise les plaies de
l'ame ; elle retrouverait la paix pour elle-même,
en rendant à son fils l'espoir de la rédemption.
Elle l'avoit vu tomber, chargé de tout le poids
de ses péchés, entraînant dans sa chute une na-
tion toute entière; elle avoit pleuré son éter-
nelle perte. Quelle joie de voir le ciel, au
milieu de son courroux , écouter sa miséri-
corde ! d'espérer qu'elle pourrait revoir, dans
•un monde meilleur, l'enfant qu'elle avoit mis
dans ce monde misérable !
La soudaine impulsion qui le presse affermit
dans le coeur de Roderic ce vaime désir, dont
jusqu'alors il n'avoit pas connu le but. Il pose
l'image de la Vierge sainte dans un creux du
34 RODERIC, II.
rocher, où, préservée de l'injure des élémens,
elle devoit demeurer exempte de souillure,
jusqu'à de plus heureux jours ; il dit sa der-
nière prière sur le tombeau de Romano, baise
la terre qui couvrait ses restes, et, pleurant
amèrement à ce dernier adieu, dès qu'il vit
l'aube du jour il commença sa route.
(VWlWb'UA'Wt'Vi/V*
III. DERNIER ROI DES GOTHS. a5
III.
ADOSINDA.
BIENTÔT, du haut des sommets d'Albardos,
le soleil naissant darda ses obliques rayons au
travers de la forêt ; les taches brunâtres des
sombres sapins se teignirent de pourpre, tandis
qu'au milieu des longues lignes d'ombres qu'ils
projeloient sur le sol, leurs troncs sans bran-
ches s'élevoient, semblables aux piliers d'un
temple. Roderic poursuivoit sa route d'un pas
foible et tardif; car la pénitence, le remords
impitoyable, le long et pénible combat élevé
dans son ame troublée, avoient épuisé ses
forces. De moins sombres idées s'offraient main-
tenant à lui; la triomphante apparition flottoit
encore devant ses yeux avec son chevaleresque
appareil, le casque couronné de tours, et l'épée
victorieuse qui brilloit comme un éclair ; sur
le champ du sanglant bouclier.

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