Roman sur une lune verte

De
Publié par

Roman sur une lune verte est un récit de science-fiction dans lequel les personnages, de la première à la dernière page, ont exprimé eux-mêmes leurs doutes, leur parcours et leurs choix, sans aucune aide de l'auteur.

Une géante rouge pour le pouvoir,

une lune verte pour l'identité,

et la liberté pour avenir.
Publié le : mercredi 12 août 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332983114
Nombre de pages : 170
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-98309-1
© Edilivre, 2015
© François Provost, 2015. Toute reproduction ou publication, même partielle, de cet ouvrage est interdite sans l’autorisation préalable de l’auteur.
1 Le jeu
Une brise glacée s’insinue le long d’une épine vertébrale, une sueur froide, Roman frissonne. Le duel psychique s’éternise : il s’était emparé des trois premières manches assez facilement, mais la septième et décisive partie est annoncée serrée. Ses fondamentaux sont flexibles et ses offensives percutantes, mais depuis la mi-temps, aucun atout de son Jeu ne se révèle efficace face à cette adversaire décalée. La polémique oblique vers le concept de confrontation. Bien que leur Joute soit à l’évidence prise pour exemple dans l’illustration du thème, il se risque à spéculer sur l’éradication des prérogatives de victoire. L’emploi de paradoxes spécieux comme base dialectique est un de ses expédients favoris. Il escompte entraîner cette garce dans une noyade cérébrale basée sur la revendication même de son incohérence. Il élabore de la sorte une dimension télépathique malléable à souhait, et qu’il présume imparable. En conséquence une cuisante claque d’amertume vient conclure son échec. Sa rivale excentrique l’a démoli. La victoire n’est pas enviable, et d’autant moins l’affrontement. Comment ai-je pu à ce point la sous-estimer, et tabler sur une pareille tactique ? Au mépris de mes états d’âme la plupart des vivants sont violents et friands de pouvoir. Humilié ? C’est possible… La poursuite illusoire d’un objectif quelconque me suffira bien pour ne plus l’être. Ce ne sera cependant pas celui qu’ils souhaitent m’imposer. Alors, briser la règle et disparaître, j’approuve. Ensuite ? Le hasard est romantique, mais il nécessite une source… D’entre elles, Ossy paraît la plus potable. Voyage, incertitude et contrebande m’ouvrent leur bras, profitons-en.
* * *
« Ibéris, tu veux du vin ? Ibéris ? Ibé… ! »
Un rayon bleuté vient lui griller la cervelle, et sa lourde chute entraine aussi la culbute d’un goûteux butin : du très grand vin.
« Crotte, le pif ! »
Ses jambes flageolent un petit peu. Son prodigieux compagnon l’apeurait. Il tétanisait parfois cette longue femme noire et nue qui s’approche à pas lents de la dépouille avachie sur les coussins. Passé un court moment d’hébétude, accroupie, elle redresse la bouteille et recueille dans sa paume le filet de vin qui coule de la table basse. Elle finit par déposer son arme et déverser quelques larmes au sol, de ses célestes yeux verts. Le monstre velu qu’elle avait autrefois soustrait des steppes givrées d’un monde lointain avait pris trop d’assurance ; il était devenu imprévisible, et dangereux. Pourtant, il lui manifestait encore de l’affection, ou tout au moins de la reconnaissance, pour avoir emmené son existence sur les voies de la civilisation. Mais il était temps de clore ce chapitre. En Ossy, patrie des sans-lois, ce monstre lui avait permis de gravir les échelons, et de gagner la considération des Kaïns et autres Seigneurs Financiers. Tant pis. Ibéris est une condottiere impulsive qui ne peut malheureusement plus se permettre de pardonner l’ombre de ceux qu’elle aime, comme son monstre chéri, d’une passion déraisonnée, voire même dans ce cas précis, sexuellement contre-nature.
Je suis une authentique désaxée… Qui va maintenant devoir lourder cette masse poilue d’une demi-tonne. Masse poilue qui traîne une sacrée charrette de dettes… Sans compter le cadavre à liquider, j’ai de quoi m’occuper. Il faudra surtout former un nouvel associé sans trop tarder.
Son Clan, son œuvre nécessite à sa tête un duo, car le succès de sa féminité dans cet environnement violent n’est pas un fruit chanceux. Il découle d’une stratégie diversifiée qui lui a jusqu’ici procuré les moyens de défier les Kaïns en toute indépendance, et sur leur propre terrain : la piraterie.
* * *
Lamanièle est enceinte. Cette délicieuse bergère parcourt la lande depuis qu’elle a six ans. Le cheptel de son grand-père est conséquent, et toute la famille s’y consacre à temps plein. Malgré le poids des traditions du terroir, l’insoumise est jusqu’ici parvenue à ses fins. Au lieu de se résigner à se voir bannie des pâturages comme ses consœurs et germaines reléguées aux fourneaux dès les premiers signaux de l’âge pubère, elle, elle a tenu tête auprès de ses moutons pour s’attarder dans de vertes bruyères, balayées sans relâche par les vents marins. Ces espaces perdus et perchés sur des falaises qui surplombent à pic les champs de récifs déchiquetés par les déferlantes du cap, aux confins du bout du monde et dont elle se rêve la princesse. Lamanièle est la favorite de son aïeul et ses noces ne seront toujours pas célébrées cette année, au grand désespoir de sa mère, veuve, qui ne dispose pas comme sa fille des bonnes grâces du patriarche.
« Mais voilà, c’est de toi que j’attends un enfant, de cette nuit si fraîche que nous avons passée tous les deux sur la grève… » – Mais ça remonte au tout début de saison ! – Oui, la terre s’éveillera sous peu, et cet enfant de l’hiver devra naître. – … Il naîtra donc ! Je veux t’épouser. Je trime dur et si le grand Omeo me l’accorde, je serai patron de pêche dans les deux à trois printemps prochains. Le vieux Plouque m’apprécie, et il est en âge de se retirer. Son dernier fils est parti à l’aventure derrière les montagnes depuis de nombreuses années déjà, comme tous les autres, il ne reviendra pas. Et quand bien même je n’hériterais pas de sa barcasse, j’en dénicherai bien une autre, quitte à retaper une épave ou à en construire une de mes propres mains. Une bonne barque rien que pour notre famille à nous. En attendant mieux, je dégoterai une cabane pour nous trois. Tu seras heureuse avec moi, tu verras. – Non. Les miens n’accepteront jamais de me laisser vivre avec un pêcheur. Si je ne suis pas encore mariée, c’est parce que Grand-père me réserve pour un des fils Crotof. On est cousins, mais ça ne fait rien, il paraîtrait que les vieux tiennent absolument à renforcer la consanguinité de la famille… On attend juste qu’il rentre de guerre. Mais qu’il en revienne ou qu’il y reste, quand les vieux sauront la vérité, ils nous feront lapider en sacrifice aux Dieux. – Ne t’inquiète pas. Mon père saura régler cette histoire, il est estimé par les anciens du village, et il a gardé de l’influence auprès d’eux. Aie confiance, ils l’écouteront. – Non. Eugène, je ne veux pas de cette vie-là.
C’est un bon gars, jeune, robuste et enthousiaste, caractérisé par un sempiternel sourire à désarmer tous les drames. Avant d’être embarqué dans sa dixième année sur un rafiot moisi, il raccommodait déjà tout minot les filets de pêche du vieux Plouque ; et comme tous les gens d’ici, il vénère le grand Omeo, le Dieu de la mer. Son père vagabond, migrateur épris de tourmentes et de marées, avait autrefois forcé son intégration dans le bourg grâce à de la sueur et surtout beaucoup de contrebande. Maintenant, c’est au tour du fiston d’engrosser les filles de cette contrée rude et oubliée. Comme son paternel, il a toujours affectionné la séduction d’innocentes demoiselles, et l’épineuse posture dans laquelle il vient de se fourrer n’est malencontreusement pas sans précédent. Sauf que cette fois-ci, il aime à la folie sa bergère. Il a besoin d’elle, de cet enfant aussi. Et cela, même si elle exige les plus grands sacrifices. D’autant plus si elle les exige.
Nombre des donzelles du cru auraient été flattées par son offre, seulement Lamanièle est trop altière. C’est d’ailleurs là le ferment de l’ivresse éperdue qu’il ressent pour cette fille de la lande, c’est le piquant d’une âme farouche qui daigne par instants se reposer sur la sienne… Et puis ce rire si rare et si frais, ce rire que lui seul sait si bien débusquer, ce rire qui tranche la gravité d’un regard triste et pénétrant… Ce rire comme ultime récompense. Eugène suivra, et son père comprendra. Il s’enfuira pour elle, avec elle, en abandonnant la mer et tout le reste derrière elle.
* * *
Toutes deux trop puissantes pour se résoudre au choc frontal, deux tyrannies, deux Continents sur cette planète se défient et dévorent les systèmes solaires avoisinants. Aksam et Malineen sont les Dominants : deux vastes empires antagoniques, goulus et racornis, dont la nébulosité des structures conduit à s’interroger sur l’existence même des supériorités sensées les superviser. La légende prétend qu’il y avait ou qu’il y aurait encore un terrible Dieu régnant sur les crêtes enneigées du pôle Nord, au cœur des archipels Malineen, qui agrémentent d’une myriade de petites taches torturées l’hémisphère boréal de Karra, la Géante Rouge. Or il est relaté qu’une querelle de croyants fut à l’origine d’une guerre sans merci. Jadis, au-delà de la ceinture désertique, à l’extrémité australe de la planète, les Aksamiens proclamèrent l’autonomie religieuse. La répression Malineen qui s’ensuivit fut d’autant plus mémorable qu’aucun témoin ne survécut pour la raconter. Contre toute attente, il est malgré tout rapporté que le Continent Pourpre parvint à refouler durablement l’agression menée par les Petits du Continent Noir, et ce, grâce à son Nanoréseau. Nonobstant, loin d’incarner une alternative pacifique, comme aurait pu le sous-tendre son statut de victime émancipée, la descendance d’Aksam n’eut de cesse depuis lors d’abreuver sa soif illimitée de conquêtes, à l’instar de son rival historique. Et les deux Continents de disputer une course colonisatrice des plus démentes, quand leurs populations respectives n’occupent concrètement que les deux pôles de Karra la Géante Rouge, unique et colossale planète du système solaire, autour de laquelle s’entrecroisent dans une danse folle ses trois cent cinquante et une lunes.
Ossy n’a pas de gouvernement. Pauvre, cosmopolite, chaotique et surpeuplée, sa populace hétéroclite subsiste en grande partie grâce à la contrebande et la piraterie interstellaire.
Ossy est une lune sur une orbite excentrée, la plus éloignée et la plus isolée de sa planète.
Siège stratégique des Seigneurs Financiers, elle est la seule enclave du système à bénéficier d’un certain libre arbitre : son intégrité territoriale et sa neutralité sont garanties par l’hégémonie bancaire. Précautionneux, les Seigneurs Financiers avaient jadis élu domicile sur orbite dès les tous premiers signes avant-coureurs du conflit opposant les Dominants. Ils sauvegardent depuis lors l’identité particulière du satellite sans intervenir dans sa gestion interne. En contrepartie, les Clans d’écumeurs dissidents qui les hébergent ne s’attaquent à l’ordinaire qu’aux transports commerciaux qui traversent la ceinture astrale, en prenant soin de ne pas cibler les intérêts des Seigneurs. Compte tenu des ambiguïtés propres à cette alliance, ces Seigneurs Financiers ne sont qu’accidentellement perdants, et bien souvent complices indirects des forfaits de leurs hôtes. En apparence pourtant, leur ascendant se limite au respect qu’ils inspirent à la vermine locale, en vertu des préceptes de non-ingérence qu’ils feignent d’appliquer à la lettre. Plusieurs Clans se départagent les eaux de la lune verte. Leurs Kaïns sont coriaces, voraces et rusés. Aucun d’eux ne reconnaît d’autorité qui n’émane de lui-même, et tous favorisent la fragmentation de leur communauté pour mieux contrecarrer les tentatives d’espionnage et de corruption issues des dictatures Dominantes. Les principes sont implicites :
les Kaïns d’Ossy se détestent, s’affrontent, s’associent parfois, souvent se trahissent entre eux, mais à la moindre alerte ils font bloc et soutiennent ensemble les lobbies financiers qui cautionnent leur survie, face aux Dominants. Harcelés sans cesse dans leurs échanges coloniaux avec les systèmes solaires voisins, les Dominants, qui sont pourtant craints dans tout l’espace connu, ne peuvent ouvertement réprimer l’arrogante et pouilleuse rébellion lunaire qui les défie d’aussi près. Selon l’usage, le premier des deux empires qui manifeste une quelconque intention belliqueuse envers le satellite liquide voit tous ses capitaux gelés séance tenante par le pointilleux institut bancaire d’Ossy. Car celui-ci régule depuis des siècles l’équilibre économique nécessaire aux deux tyrannies. Le contrevenant éventuel doit par la suite et très tôt fléchir faute de fraîche, sous la menace du Continent adverse qui se précipite opportunément à la rescousse du pouvoir financier. D’expérience, il en coûte alors aux fautifs de véritables trésors diplomatiques s’ils tiennent à préserver l’espoir de récupérer un jour tous leurs crédits. D’autant qu’à la longue, au vu de sa situation orbitale avantageuse, le négoce et l’animosité s’entraidant, la lune rétive s’est élevée au rang d’un carrefour commercial indispensable pour les opportunistes de tous poils et de tous horizons – ce qui ne manque pas de renforcer la délicatesse des aspects politiques de son statut. De toute évidence, les Dominants persistent à comploter incessamment à l’encontre du fragile équilibre d’Ossy, chacun d’eux s’appliquant à colporter aux Seigneurs la rumeur des manigances de son rival. Cet astre est une aubaine pour faire affaire. Un calvaire pour le reste. On y retrouve l’essentiel : espions, dignitaires, marchands, mercenaires, marins, assassins, truands, réfugiés, mendiants, aventuriers et rebus en tous genres.
« Alors je t’écoute, comment comptes-tu t’y prendre ? » – Je te l’ai dit, et je te le répète, le Monstre et moi étions associés mais nous ne partagions pas nos dettes. Je n’ai jamais bénéficié de cette tune, je ne l’ai jamais vue, ni n’en ai jamais entendu parler. – À moi il m’apparaît au contraire que ce prêt vous a permis, entre autres choses, de financer votre exploration des Mondes Gris… D’où vous m’avez ramené une singulière navette qui squatte toujours l’un des meilleurs hangars du hall B, hangar pour lequel tu n’as toujours pas craché le premier loyer, je te le signale. – Le voici. Plus le mois suivant. En pierres bleues. – Mouais… Et pour le reste ? – Non, vraiment, je ne suis pas concernée par le reste. Je te le répète encore une fois, le Monstre était mature, je n’étais pas sa mère. Et j’ai moi-même financé l’expédition sur les Mondes Gris. – Cette réponse ne me convient pas. – Elle a pourtant convenu à tous ses autres créanciers. – Tous les autres ne sont pas Kaïns. – Écoute Bastogne… – Non, ça me brouille l’écoute. Parce que je te considère comme une amie, Ibéris, je tiens à te rappeler que je suis d’humeur irritable. De plus, le temps m’est décompté. Ce soir, j’avais prévu de te croquer un ou deux doigts d’emblée afin d’écourter nos négociations. Et franchement telle que je te vois là, tu m’ouvres l’appétit…
Il est notoirement admis que lorsqu’il entame quelqu’un, tôt ou tard, il finira par le terminer.
« … Donc ce que je te propose, c’est de me rendre un petit service, gracieusement cela va sans dire. Il s’agit d’aller me chercher de l’ystêmite sur Aninaba. Ne serait-ce pas là l’opportunité rêvée d’étrenner ta nouvelle petite navette en mission ? » – C’est un vaisseau. Et j’aspire à mieux que de me coltiner de l’ystêmite pour ta pomme.
Une phrase de trop. Un lourd silence doublé d’un regard fixe et sans équivoque l’enjoignent
à diluer ses propos sur le champ. – Bon. Admettons que j’accepte, et après ? – Après ? On est quitte pardi. – Ça va. J’imagine que je n’ai pas le choix. – Mieux vaut ne pas se poser la question plus longtemps. Je me trouve déjà trop magnanime. Allons fêter ça que je te mette au jus. – Je te préviens Bastogne, ce soir tu peux vider tes couilles ailleurs. – Tout doux Ibé’, il n’est pas nécessaire d’être aussi grossière, j’évoquais juste les détails de ta mission. Allez, ne sois pas si vexée bordel !
Bon. Enfin… Pas si mal on va dire. Je ne m’en sors pas si mal… Mais il est clair qu’il me faut un autre mâle pour en imposer sur tous ces cons de barbares. Quand j’avais le Monstre avec moi…
Elle se remémore avec délectation l’exquise sensation de puissance qu’elle éprouvait lors de leurs entrées fracassantes chez un Bastogne encore tout récemment mielleux et arrangeant.
Les temps changent… À présent, tu disposes d’une bonne occasion pour éduquer ce clone. Si seulement il pouvait… « Ibéris, tu pars seule ? » – Oui. Tu peux dire aux autres que vous avez quartier libre. Au moins jusqu’au mois prochain. – Heu, justement Ibéris, je peux te parler deux secondes ? – Assurément. – Voilà, dans l’équipe on se demande si… avec la disparition du Monstre et tout ça, on ne va pas… – Oui ? – … Si on ne va pas être confronté à, comme qui dirait, un ralentissement d’activité. – Je vois. Ne vous minez pas pour ça, de l’activité, j’en prépare comme qui dirait suffisamment. C’est bon, tout est chargé. Je te remercie pour ton aide Grégoire, tu peux filer. – Je peux te demander où tu vas ? – À plus tard Grégoire, bonnes vacances. – D’accord. À plus tard Ibéris, et bonne chasse ! Ibéris rémunère ses mercenaires au prorata des gains de chaque opération ; en cas d’échec ou de succès mitigé, elle leur octroie des indemnités généreuses de manière à s’épargner d’amères désillusions. Elle s’assure ainsi la fidélité des fripouilles sans pour autant la mettre à l’épreuve. Jamais ils ne doivent lui inspirer confiance. Jamais ils ne doivent s’aventurer sur ses plates-bandes. Maintenir la distance, toujours, à n’importe quel prix.
Et puis il faut être seule pour initier d’éventuels associés prometteurs.
Qu’ils soient Élites ou Petits, d’Aksam ou de Malineen, les Dominants des deux bords jouissent en Ossy d’une réputation terrifiante. Elle est entretenue par l’approximation des maigres données qui transpirent en provenance de mondes reculés, annexés par les troupes de Karra, planète paradoxalement toute proche, mais dont rien ne filtre en surface. À ce jour, les rares infortunés connus qui réussirent à s’extirper de la Géante Rouge pour venir s’échouer sur la lune verte étaient tous originaires du Continent Pourpre et déséquilibrés mentaux, amphigouriques, ou proprement lobotomisés.
99, ou Roman, de son nom d’emprunt, est un maître télépathe. Il est cependant dépendant de la Castre Jeu, celle des Apprentis. Trop puéril pour les arcanes du pouvoir, il a par exemple pour manie dans son sommeil de visiter celui d’autrui, de violer des rêves… Il était venu la voir plusieurs fois, ils s’étaient plu. Elle l’avait estimé spirituel et distrayant ; depuis, ils entretenaient une correspondance onirique et complice. Après de plus amples confidences, elle s’était
étonné de lui proposer un job d’assistant dans l’hypothèse d’un contexte inenvisageable auparavant, celui d’une place vacante. … Une Élite comme assistant !
Il était revenu à l’issue de sa dernière Joute, songeur, l’informer qu’il était prêt. Elle a trucidé son Monstre pour lui.
J’ai quelques remords… Et après ?
« Après la Grise, tu mets le cap sur la ceinture océanique sud de Karra. On se faufilera vers Aksam sous les flots. »
2 La fuite
Ono est né sous les frondaisons de la Forêt Brune couvrant les contreforts orientaux de Nurakita, la chaîne de hauts sommets qui dissocie le monde extérieur de leur presqu’île d’origine.
Ono est né mais rien ne va plus.
Après avoir surmonté la montagne, les neiges éternelles et les engelures, la faim, l’anxiété, les multiples péripéties et bêtes féroces produites par une époque indélicate, Eugène et Lamanièle ont terminé là, au bout d’une errance éreintante. Et là, comme toutes les bourgades alentour les accueillaient avec des jets de caillasses, ils se sont rabattus sur l’occupation d’une caverne de fortune à proximité d’un cours d’eau. Toutefois, ils planifient déjà l’installation de leurs pénates et poupon dans la clairière d’un bois giboyeux, à l’écart des trajectoires humaines. Ils espèrent bien y fonder un foyer, se convertir à la chasse et la cueillette, marchander avec les nomades ou les rares indigènes amadoués, élever de la poule, repousser du loup, poser des pièges, saler les viandes, tanner les peaux, en somme, assimiler leur nouvelle existence et tout ce que ces terres hostiles voudront bien leur concéder.
Au long d’une nuit pluvieuse, au crépuscule de l’été, Lamanièle met bas dans sa grotte, seule et sans soins, comme l’exige la tradition. Son fils est apte à la vie. Mais en dépit d’un accouchement réussi la jeune mère sombre dans la dépression. Malgré l’abondance d’offrandes qu’Eugène adressera aux Dieux, sa moitié alitée devra surmonter trois saisons ténébreuses, ne conservant pour seule astreinte journalière qu’un instinct maternel minimal envers son nourrisson, dans la peine et la souffrance d’un corps vidé. La fière fugueuse devient une femme sévère et malade dont l’esprit et les mamelles se sont irrémédiablement asséchés. Le nouveau père doit alors pallier la misère lactifère de sa compagne. Il rallonge le lait maternel avec des œufs crus en attendant de pouvoir, peut-être, troquer une chèvre aux villageois. En sus des servitudes courantes il lui faut doubler d’ardeur devant les neiges prochaines, isoler leur nouvelle bicoque, abattre et débiter des arbres, louer un mulet pour charrier et céder son bois au village… Eugène déteste décapiter ces témoins du temps. Il comprendra plus tard comment entretenir une forêt qui ne lui a jamais rien demandé ; mais toujours, il regrettera sa vie libre de marin. S’il devait de nouveau faire un choix pourtant, il reprendrait la même route qui mène à son triste amour. Les lunes s’écoulent et Lamanièle s’efforce d’émerger d’une torpeur asthénique ; au désespoir de son homme, elle pleure beaucoup et sans raisons particulières. Ono quant à lui reste calme, bien trop calme. Semblable à sa mère il est amorphe, sinon en apparence retardé. Il joue peu, ne communique pas, ne marche pas, et donne déjà l’impression d’abuser d’une forme de méditation contemplative avancée. Cette attitude apathique alimentera la tristesse de ses géniteurs jusqu’à ce qu’il atteigne environ l’âge de ses deux ans. Ce jour là, dehors de bonne heure, Eugène admire les lueurs d’une aurore orangée. En premier lieu, il ira soigner ses bêtes. Mais tandis qu’il asperge son visage avec l’eau du baquet, ses pensées sont diverties par de nombreux piaillements du côté du potager. À cet endroit, une petite silhouette humaine est dressée debout bras écartés, de la tête aux pieds recouverte de moineaux. Eugène s’élance dans leur direction, d’autant plus éberlué qu’à son approche, la statue volatile reste de marbre. Il bondit par-dessus les rangs d’oignons et les passereaux s’éparpillent au final comme dans un seul grand battement d’aile, tout juste alors qu’il s’apprête à saisir son gone. Avec une expression malicieuse, son rejeton se retourne en reproduisant le rire frais de sa
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant