Romans et nouvelles de David Bertolotti, traduits de l'italien (par F. Broglio)

De
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Fayolle, Ponthieu, Mongie l'aîné et Baudry (Paris). 1824. In-16, II-301 p. et pl..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1824
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ROMANS
ET
NOUVELLES.
Sous PEESSE , la Pittrice. ( la Femme peintre ),
et la Calata degli Ungheri in Ilalia (la Des-
cente des Hongrois en Italie ).
IMPRIMERIE MOREAU,
RUE MOPTMAETRE, K°. 3g.
I.tlh tir* C Je Urf.
On l'eut prise pour une des tilles de Niobe
ii i-r-n- tir r l l t'i'\\t'< •li- la unA/ii fc 11. ..o^.
ET
DE DÀVïD BERTOLOTTI,
TRADUITS DE L'ITALIEN.
^g^ ;j. A PARIS,
AYOLLE, libraire , grande cour du Palais -
Royal.
PONTHIEU , libraire. Palais-Royal, galeries
„, de bois, n°. 252.
iez MOKGIE l'aîné , libraire, boulevard des
Italiens, n°. 10.
BAUBIIY , libraire, rue du Coq-Saint-Ho-
noréj n°. 9.
A TURW , chez BQCCA.
1824.
AVERTISSEMENT.
L
i ES ouvrages de Bertolotti _, milanais 4
quoique très-répandus en Italie, sont
peu connus en France. Cet écrivain
ingénieux s'est exercé dans plusieurs
genres. Il a composé des Romans et
des Nouvelles, parmi lesquels on
distingue le Retour de Russie, et la
Descente des Hongrois en Italie. On
lui attribue aussi la Pittrice. Il a tra-
duit , de Gibbon ^Histoire de la dé-
cadence et de la chute de l'Empire
Romain, et le Solitaire, de M. Dar-
Encourt. Il a publié un Voyage au
lac de Como _, et deux autres volumes
U AVERTISSEMENT.
de Voyages en diverses contrées du
Milanais. Ses Nouvelles ^ dans les-
quelles il règne une douce sensibilité,
sont éparses dans plusieurs volumes.
Nous avons cru que les amateurs de
ce genre de littérature les verraient
avec plaisir réunies en un seul corps,
et traduites en notre langue.
DES
DES
E
NÏRE les deux grands bras que forme
le majestueux Lario , se trouve une ré-
gion coupée par d'agréables coteaux,
qui terminent des monts escarpés. Ce
petit pays, que, dans les temps anciens,
on nommait le Forum de Licinius, est
arrosé par le Lambro, et singulière-
ment embelli par cinq lacs, dont le
plus considérable, celui de Pusiano,
baigne le pied de riantes collines , cou-
vertes de vignobles et de maisons de
/,: I/ÎLE
plaisance. Au milieu de ce lac est une
petite île, remarquable jadis par d'anti- ■
ques et vénérables cyprès, tombés de-
puis sous la hache de l'avarice.
Parmi les villages situés près des eaux
argentées du Pusiano, celui de Bosisio,
sur la rivé occidentale , est devenu cé-
lèbre pour avoir donné naissance aux
deux plus beaux génies qui aient illustré
la Lombardie dans ces derniers temps :
l'un, Joseph Parini, qui, reculant les
bornes de la satire , a vivement censuré
l'insouciance et la vie voluptueuse de
nos grands ; l'autre , André Appiani,
le nourrisson des Grâces , est le dernier
peintre dont les ouvrages aiepl montré
que l'art peut encore atteindre le degré
de perfection auquel l'avaient porté les
grands maîtres du quinzième siècle.
Dans ce village naquit Eugène, la
même année que Parini publia son im-
mortel poëme II Maiino. L'usage d'émi-
DES CÏPRÈS. -5
grer en de lointains pays, pour amasser,
en travaillant, de quoi venir retrouver
dans sa patrie des jours paisibles, usage
presque universel parmi ceux qui nais-
sent sur les bords enchantés du Lario ,
cette coutume , dis-je , subsiste encore,
quoique beaucoup moins fréquente dans
quelques-uns des villages situés sur les
collines pamprées de la Brianza.
Eugène avait atteint sa septième année
lorsqu'un de ses oncles, qui tenait un
magasin considérable de draps à Paris ,
voyant sa santé s'altérer, vint, par le
conseil des médecins, passer un au-
tomne sur les bords du lac où il avait
pris naissance. Le jeune garçon , d'une
tournure leste , et d'un esprit éveillé,
plut beaucoup à son oncle, qui, en
ayant obtenu l'agrément de ses parens,
l'emmena avec lui à son retour dans la
cité célèbre où l'urbanité française a fixé
son séjour le plus favori. Le père d'Eu-
6 L'ÎLE
gène avait dissipé la subsistance de sa la-
mille ; il était même sur le point d'en-
tamer la dot de sa jeune et charmante
épouse, lorsque ses débauches conti-
nuelles l'entraînèrent dans la tombe :
et les créanciers, semblables à des sau-
terelles affamées, dévorèrent en un ins-
tant la maisonnette et le peu de terres
qui restaient encore. La veuve , encore
fraîche et jolie, convola en secondes
noces avec un habitant de Balabio.
Le voyageur qui, partant de la vallée
de Sassina , pour se rendre sur le terri-
toire de Lecco, sort de ces gorges sau-
vages, et arrive auprès de Balabio . est
soudain frappé d'un aspect insolite, dont
la grandeur et la beauté le surprennent
î
et l'enchantent. De tous côtés, les points
de vue les plus pittoresques s'offrent à
ses regards, et dominent une vallée ver-
doyante , dans laquelle sont épars de
nombreux édifices où l'on travaille le
DES CYPRÈS. -
1er, le cuivre et la soie. Son oeil suit
avec délices les détours azurés du lac ,
qui, resserré d'abord dans les étroites
limites d'un pont, s'échappe, et, devenu
fleuve, route tranquillement ses flots
majestueux jusqu'à ce que , dépassant
les précipices qui séparent le Lario de
l'Eupilis, il arrose les heureuses collines
de Briante, blanchies par les hameaux
et les maisons de campagne qui les cou-
vrent.
Le second hymen de Béatrix, la mère
d'Eugène, ne fut pas heureux. Son mari
passait les jours à faire la contrebande ,.
métier dangereux et très-commun parmi
les habitans de ces rochers , qui sépa-
rent les Etats de la république de Venise
de ceux de l'empereur d'Autriche. Mais,
une nuit, ayant été surpris par les doua-
niers vénitiens , et voulant se défendre,
il reçut un coup de poignard dans le
sein, et tomba roide mort. La triste
8 L'ÎLE
Béatrix se retira près d'une amie àLaor-
ca, heu remarquable pour ses superbes
grottes de stalactites ; mais, cette amie
ayant transporté son domicile ailleurs ,
Béatrix la suivit, et bientôt ses traces
furent perdues.
Tandis que le destin persécutait ainsi
les parens d'Eugène , celui-ci croissait
en «âge , en prudence, en beauté. Son
oncle, qui le chérissait, le fit instruire,
jusqu'à l'âge de quinze ans, dans le cal-
cul, l'histoire, le dessin , la géographie,
et les belles-lettres, pour lesquelles il
montrait beaucoup de goût. Ensuite, sous
sa propre surveillance , il l'initia dans la
science du commerce, profession infi-
niment noble , qui ouvre à l'homme né
sans fortune la minière des richesses ,
et le conduit ainsi à l'indépendance , le
plus désirable de tous les biens.
Doué d'un esprit pénétrant, Eugène
reconnut bientôt que cette carrière était
DES CYPRES. 9
là seule dans laquelle il pût espérer de
réparer les torts de la fortune. Aussi se
3ivra-t-il entièrement aux travaux qu'elle
exige. En peu d'années, sa constance et
son activité le rendirent si versé dans
la science du négociant, que son oncle
n'hésita pas à l'envoyer à Nantes, pour
diriger les relations maritimes qu'il avait
établies dans ce port. Bientôt, ouvrant
un plus vaste champ à ses spéculations,
Eugène passa trois fois aux Antilles, fit
le voyage de l'Isle-de-France, et par-
courut en trafiquant la côte qui s'étend
depuis Lisbonne jusqu'à la capitale de
la Bretagne. 11 était industrieux, et doué
des qualités qui conduisent infaillible-
ment le négociant à s'enrichir ; l'éco-
nomie , la prévoyance , l'amour du tra-
vail, l'esprit d'ordre, et surtout cette
intacte probité qui peut seule inspirer
la confiance.
Sur ces entrefaites , l'oncle de Paris
io L'ÎLE
mourut subitement. Eugène mit aussitôt
ordre à ses affaires à Nantes, et revint
dans la capitale, pour partager avec les
autres héritiers la succession du défunt ;
car son oncle, qui l'aimait tendrement,
se l'était associé depuis plusieurs années.
Il toucha donc ce qui lui revenait, et,
tout compte fait, trouva que sa fortune
s'élevait à 100,000 livres tournois. A ce
calcul, l'arnour de la patrie se ralluma
dans son âme. Il avait alors vingt-sept
ans et demi. L'application continuelle
qu'exigent les relations commerciales,
les dangers de la navigation, les fatigues
inséparables des longues traversées com-
mençaient à le dégoûter de son état, et
une affreuse tempête, qu'il avait essuyée
dans le golfe de Gascogne à son dernier
voyage, lui montrait la nécessité de cher-
cher un abri dans le port.
Lorsque l'imagination de l'homme se
fixe sur la perspective d'une vie douce
DES CYPRES. II
et tranquille , elle semble infatigable à
former des tableaux de bonheur et d'allé-
gresse. Aussi Eugène ne rêvait-il qu'aux
moyens de couler, avec ses 100,000 fr.,
des jours filés d'or cl de soie , sur les
rives agréables du lac qui l'avait vu naî-
tre. Il se représentait la maison propre
et commode, les champs fertiles , les
vignobles abondans dont, il allait deve-
nir possesseur. A ses côtés il lui semblait
déjà voir une épouse florissante de santé,
comme les riantes collines où il se pro-
posait de la choisir. Ses idées se portant
plus avant dans l'avenir, il se croyait
entouré d'une troupe de jolis enfans ,
auxquels il donnait les conseils de l'ex-
périence, en les promenant sur les co-
teaux éclairés du soleil, ou dans des
prairies tapissées de mille fleurs
Mais , ô misérable condition de l'espèce
humaine ! le bien et son éclat trompeur
ne se présentent à nous qu'en songe ;
i 2 L'ÎLE
et la réalité, la triste réalité ne nous
offre qu'une vie semée de peines et de
tribulations.
L'espoir de parvenir à découvrir la
retraite de sa vieille mère, si elle exis-
tait encore , affermit encore Eugène
dans sa résolution. Décidé donc à re-
tourner dans sa patrie, et tout étant
disposé pour son départ, il fit rencon-
tre d'un compagnon de voyage, tel qu'il
n'en eût pu désirer un mieux assorti.
C'était un jeune homme de Canzo, qui ,
venu depuis peu de temps à Paris pour
apprendre aussi le commerce, s'en re-
tournait alors aux vallons arrosés par le
Lambro , pour obéir aux ordres d'un
vieux et riche parent. Ils voyagèrent
en poste. Eugène, qui avait quitté fort
jeune son pays natal , ne conservait
qu'un souvenir confus de ses sites en-
chanteurs. Jacques (ainsi se nommait
«on compagnon de voyage) se plut à
DES CYPRÈS. 10
lui décrire la vie douce et paisible que
l'on mène sur ces heureuses collines ,
et les beautés que la nature y a répan-
dues avec prodigalité. Enthousiaste des
lieux où il avait reçu le jour, où son en-
fance et son adolescence s'étaient écou-
lées tranquillement, comme l'onde ar-
gentée d'un limpide ruisseau, tantôt il
le transportait par la pensée à l'urne
solitaire où le Lambro prend sa source ;
tantôt il lui peignait le gouffre pitto-
resque qui le fait tournoyer non loin
d'Asso, puis sa sortie des rochers au-
près de Ponte , où, s'élargissant, il fuit
d'un cours rapide au travers de la plaine,
entraînant quelquefois dans ses ondes
mutinées l'espoir du laboureur. 11 lui
faisait ensuite la description de la haute
et brillante cascade d'Amaralla , qui se
précipite du haut d'un rocher creusé
par les eaux; puis d'une autre plus pe-
tite, mais non moins jolie, qui se trouve
i4 L'ÎLE
au bout de Canzo, sans oublier les cas-
calehes artificielles qui embellissent le
solitaire Caslino. Il lui expliquait com-
ment ces contrées conservaient encore
les traces des colonies latines dans le
nom d'^^o, au génie duquel L. Pli-
nius dédia les cippes de Castelmarte et
de Prpserpio, consacrés, l'un au dieu de
la guerre , l'autre à la fille de Cérès. II
lui révélait les mystères du Buco del
piombo (trou de plomb ), ou peignait à
ses yeux les pins qui couronnent le cou-
vent de Saint-Sauveur*, au-dessus d'un
noir précipice. Il lui retraçait, et îa
merveilleuse position d'Erba qui domine
deux lacs, et Tassera, d'un aspect vrai-
ment pittoresque , et les agréables bos-
quets d'Orsénigo , et les bruyantes
sources du Sevio, et Anzano dont les
édifices se réfléchissent dans le lac, et
Monguzzo qui élève vers les deux ses
antiques épaules. Au bas de ce riche
DES CYPRÈS. l5
paysage, il rappelait à Eugène le vaste et
superbe lac sur les bords duquel ce der-
nier avait cueilli des fleurs d'une main
enfantine ; il en peignait l'incomparable
beauté dans le moment où les derniers
rayons du soleil couchant enrichissent
de perles et colorent de pourpre son
onde paisible , ou dorent le verd foncé
des cyprès dont était alors couverte la
petite île située au milieu de ses eaux.
Jacques ne parlait de cette île qu'avec
enthousiasme , ignorant hélas! de com-
bien de larmes son ami devait en arro-
ser le sol.
Ils arrivèrent à Milan le dimanche
des Rameaux. Après avoir séjourné trois
jours dans cette ville florissante, ils en
partirent pour se rendre à Como, où ils
voulaient assister aux cérémonies du jeu-
di-saint, que l'on y célèbre avec beau-
coup de pompe. Il est touchant de voir la
foule immense du peuple, sous les divers
iG L'ÎLE
costumes, usités dans ces montagnes ,
accourir des rives du Lario dans l'église
du faubourg , pour adorer le bois de la
vraie croix, auquel une pieuse croyance
attribue des vertus miraculeuses.
Le lendemain du jeudi-saint, ils s'a-
cheminèrent à pied vers Canzo. Un do-
mestique de Jacques marchait derrière
eux, conduisant un mulet chargé de leur
bagage. Ils suivirent le sentier, devenu
depuis grande route, qui, franchissant
le mont Orfano, conduit à Erba , et
traverse plusieurs villages situés sur le
dos élevé des collines. Le coeur d'Eu-
gène battait avec force, à l'aspect, quoi-
que éloigné, des rivages chéris où il avait
reçu le jour, et vers lesquels il revenait
après une si longue absence, pour y
passer , sous des auspices qu'il pouvait
croire heureux, les plus belles années
de sa vie. Il pouvait bien dire, avec Pé-
trarque :
DES CYPRÈS. Î7
Sento l'aura nativa , e i dolci colli
Veggo apparir.
Ils s'arrêtèrent à Erba pour dîner.
Eugène ne pouvait quitter le balcon
élevé de l'auberge , d'où sa vue planait
sur les environs du Pusiano. Il fallut
pourtant s'arracher à cette attachante
perspective. Ils prirent la route de Cra-
venna, sur la hauteur, et, passant par
Lezza et Ponte , ils arrivèrent à Canzo
long-temps avant que le soleil eut ter-
miné son cours. Jacques, accueilli de ses
parensavec tendresse , leur présenta son
compagnon de voyage, devenu son in-
time ami; ils le reçurent avec toutes les
marques d'estime.
Le village dé Canzo est situé- au mi-
lieu des montagnes , sur la nouvelle
route qui conduit d'Erba à laVilla-Giu-
lia , près d'Asso , principale commune
de la vallée supérieure du Lambro. L'in-
i8 L'ÎLE
dustrie de ses honnêtes et laborieuxha-
bitansse partage en deux branches. Les
uns restent dans le pays, et s'occupent
des travaux lucratifs qu'exige la prépa-
ration ciel a soie ; les autres passent dans
les pays étrangers, et réussissent si bien
dans leurs spéculations qu'ilé comptent
parmi eux plusieurs maisons de com-
merce florissantes, établies «n France,
en Allemagne, et même en Russie.
Le vendredi-saint est un jour so-
lennel pour les habitans de Canzo. Aus-
«itôtque l'astre du jour a caché sousl'ho-
rizon son front éclatant,ils commencent
une pieuse cérémonie, qui représente
au naturel là marche de Jésus-Christ au
Calvaire. On y voit le rédempteur re-
vêtu de la pourpre de la dérision , et
succombant sous le poids d'une énorme
croix. Il est suivi des bourreaux armés
de lances, et chargés des instrumens de
la Passion. Leur regard est féroce , et
DES CYPRÈS. IQ
leurs gestes impriment la terreur. Il ne
manque à ce cortège, ni les soldats ro-
mains à cheval, niies plaintives Maries,
ni le bon Joseph d'Arimathie, ni aucun
des acteurs de cette lugubre scène. Mais
la tristesse et l'horreur qu'elle inspire
sont adoucies par le spectacle d'une lonr-
gue file de jeunes filles, qui représentent
les vierges du martyre, ces femmes célè-
bres chez les chrétiens, qui les révèrent
eommehabitantes des cieux. C'est un ta-
bleau touchant que celui de ces innocen-
tes créatures, suivant la procession d'un
air modeste, et tenant dans les mains, ou
portant sur leurs têtes des guirlandes de
fleurs. L'idée de cette cérémonie oc-
cupe leur esprit toute l'année , car leur
admission au cortège est la récompense
de leur bonne conduite, et fait époque
pour elles. J'assistai l'année dernière :;
ce pieux spectacle ; j'avais à côté de moi
deux femmes dont les traits étaient sil-
.20 L ÎLE
lorinés par l'âge. — Je jouais autrefois
le rôle de sainte Hélène, dit l'une
d'elles, en poussant un profond soupir.
— Et moi, celui de sainte Ursule, répli-
qua l'autre, et une larme coulait sur
ses joues flétries. Puis, tournant toutes
deux les yeux vers moi, elles semblaient
me dire : « Et nous aussi, nous fûmes
» jadis jeunes et jolies. »
Cependant l'affluence du peuple ac-
couru de toutes parts était immense.
L'air, embaumé du parfum de mille
fleurs, portait aux sens une impression
délicieuse, et l'écho des vallons répétait
au loin Jes brillans accords des choristes
sacrés.
L'opinion des hommes sur la plupart
des objets varie autant que leur carac-
tère. Les uns , se targuant du nom de
philosophes , se moquent de ces solen-
nités religieuses, qui font une si grande
impression sur le vulgaire; d'autres les
DES CYPJRES. 21
condamnent comme ayant pris nais-
sance dans les temps de barbarie ; d'au-
tres enfin prétendent qu'on devrait les
proscrire comme fournissant un aliment
à la superstition, à la crédulité du peu-
ple. Quant aux premiers, il est peu né-
cessaire d'entrer en discussion avec des
hommes qui décident des choses sans
appuyer leur opinion de raisons plau-
sibles : nous répondrons aux seconds
que c'est la nature des choses qu'il con-
vient d'examiner, et non leur origine;
enfin, nous observerons auxautresque,
de tout temps , les ministres du culte
catholique ont suivi la méthode que
nous enseigne la nature elle - même,
de se servir de l'organe des sens pour
toucher les coeurs avec plus d'effica-
cité. Rome , cette métropole de la re-
ligion , quelle pompe ne déploie-t-elle
pas dans la célébration du "mystère
de notre rédemption ! Combien les arts
22, L'ÎLE
concourent à l'envi pour allier 'au bon
goût de la Grèce le luxe de l'Orient,
dans le temple de la Vierge, ou dans
cette basilique admirable que nous de-
vons au génie de Michel-Ange !
Si vous ne voulez pas enleverau peu-
ple la brillante religion de ses ancêtres,
et le réduire à la triste et métaphysique
Croyance du calviniste, né portez pas
une main profane sur les objets exté-
rieurs du culte. Laissez aux fidèles les
couronnes de fleurs, les parfums de l'en-
cens, l'éclat des lumières , les vêtemens
dorés du prêtre, et le chant du choeur,
tantôt gai, tantôt mélancolique. Pourvu
que l'on ne rallume pas lesbûchers, pour
punir l'homme de ne pas croire ce qui
ne lui semble pas croyable, qu'il soit
permis à la multitude de rechercher,
d'aimer même, dans la religion , la
source de ses plaisirs sensuels.
Eugène prit beaucoup d'intérêt à ce
DES CYPRES. 2,»
spectacle religieux, dont les moindres
particularités lui étaient expliquées par
une aimable interprète. C'était Clotilde,
jeune fille de Garbagnate, village situé
au-dessus des ondes limpides du Pusiano.
Nièce de la mère de Jacques , elle était
venue chez sa tante pour assister aux cé-
rémonies du vendredi-saint, et y passer
les fêtes de Pâques. Ce jour-la même, elle
atteignait sa dix-septième année. Sa taille
était élevée et sans défaut ; ses traits, ré-
guliers; seulement, le contour de son
visage , au lieu de former un ovale par-
fait, ainsi qu'on le remarque dans les
statues antiques, était presque rond,
comme celui de quelques figures peintes
par le Reni. Ses longs cheveux blonds
tombaient en boucles sur un cou et des
épaules d'albâtre. L'azur de ses yeux,
leur doux regard, l'humidité volup-
tueuse dont ils étaient pénétrés annon-
çaient un coeur fait pour l'amour. Sa
24 L'ÎLE "
bouche, un peu trop grande peut-être,
laissait voir, en s'ouvrant, une rangée
de perles si parfaites que ce qui sem-
blait d'abord un défaut lui prêtait un
charme de plus. À tant d'attraits Clo-
tilde en joignait un plus puissant encore,
et bien rare parmi les beautés cisal-
pines , c'était une voix douce, argentée,
de ces voix qui parlent à l'âme , et dont
les accens, une fois entendus, ne peuvent
s'effacer ni du coeur, ni de la mémoire ;
ce qui nous arrive lorsque nous enten-
dons pour la première fois les admira-
bles compositions de l'immortel Cima-
rosa.
Glotilde, qui avait été élevée dans un
couvent à Milan, parlait le français avec
facilité. Elle et Jacques étaient les seules
personnes de la maison avec qui Eugène
pût s'entretenir, car, ayant passé tant
d'années en France, il avait presque ou-
blié la langue de son,pays ; et l'on croira
DES CYPRÈS. 25
facilement qu'il préférait à la conversa-
tion de son ami, celle de la jeune fille.
Le jour suivant, Jacques et son père ,
Eugène et Clotilde allèrent à Castel-
marte , pour y jouir du coup-d'oeil ra-
vissant qui, de cette hauteur, se pré-*
sente à la vue : un fleuve majestueux
dont les ondes limpides arrosent des
plaines cultivées ; des lacs qui rcfle'chis-
sent l'image de riantes habitations , des
collines couvertes de vignes d'une va-
riété infinie , et, sur le premier plan,
des précipices ombragés par d'épaisses
forêts , des rocs nuds , élevant vers les
cieux leur front noirci par le temps. Le.
jour de Pâques , la même société , à la-
quelle se joignirent la mère de Jacques
et deux de ses frères, se rendit à l'er-
mitage de Saint-Miro, situé à deux
milles au-dessus de Canzo. On y monte
par un sentier d'où l'on découvre des
aspects sauvages , et l'on arrive à un en-
26 L'ÎLE
droit où les rochers, jusque-là séparés,
se rapprochent, se joignent, et ferment
entièrement le passage. En ce lieu vrai-
ment solitaire vécut, dit-on , un homme
juste appelé Miro, auquel on attribue
des miracles semblables à ceux du thau-
maturge ermite de la Calabre.
La seconde fête fut employée à vi-
siter les environs de Canzo , et le bourg
d'Asso. Le jour suivant, on se rendit à
Corneno, village situé dans un air très-
salubre, sur les Collines qui dominent
le Pusiano. Le petit torrent qui sert
d'écoulement au lac de Ségrino descend
par Corneno, semant sur son passage
une riante verdure. Dans les plus gran-
des chaleurs de la canicule , il réjouit le
voyageur par le bruit de ses eaux tom-
bantes , et par l'air frais que leur chute
entretient dans ces lieux.
Dans ces promenades solitaires, en
des lieux sauvages et montueux, Eugène
DES CYPRÈS. 27
ne quittait pas un moment l'aimable Clo-
tildc. Il lui donnait la main dans les
passages difficiles, la soutenait en tra-
versant les fossés , les ruisseaux , et ses
discours affectueux ne peignaient que
trop bien le trouble de son coeur.
Ses soins empressés , ses affections
vives et passionnées, le plaisir avec le-
quel la jeune fille l'écoutait, inspirèrent
des soupçons à la mère de Jacques sur
leur amour naissant. Elle en fut d'abord
alarmée, mais bientôt elle se tranquillisa,
pensant qu'après les fêtes, sa nièce s'en
retournerait chez ses parens , et qu'ainsi
le danger cesserait ainsi que sa tutelle.
En effet, le départ de Clotilde fut fixé
au mercredi suivant.
Déjà ses paquets étaient prêts, lorsque
la jeune fille , triste et pensive, sans se
rendre compte de son affliction, des-
cendit au jardin, et dirigea ses pas vers
23 , "L^ÎLE
une longue allée d'ormfes. Eugène , qui
guettait l'occasion de lui parler au
moins une fois encore, la rejoignit en
précipitant ses pas, et, lui présentant
respectueusement u*te rose , puis-je es-
pérer, toi dit-il d'une voix émue, que
vous'penserez encore à moi quand cette
rose aura perdu son odeur? dans quel-
ques instàns vous partez, et moi, mal-
'heureux, qui sait quand 'je'pourrai vous
'revoir? Clotilde prit la fleur àvee'un lé-
ger sourire, et, sàtfs répondre,fit un
profond soupir. Qu'eritends-je ? s'écrie
l'amourëùx jeune homme , serais-je as-
5^ fortune pour que Llâ pensée de vous
éïbigher'âè *môivous Coûtât un soupir?
ô dites un mot, charmante fleur de ces
vallons ! Si Glotilde'consént à ïn'aimer,
qui peut empêcher que nos jours s'é-
côùlent ensemble, comme deux fleuves
qui ont uni leurs ondes? tous les instans
DES CYPRÈS. 29
de ma vie seront consacrés à vous ado-
rer. Près de Clotilde, je n'envierai pas
la félicité des immortels,
A ces mots , prononcés avec l'accent
de la passion , le visage de la jeune fille
devient plus rouge que la rose qu'elle
tient à la main. Elle veut répondre,
mais la parole expire sur ses lèvres.
Faisant enfin un pénible effort, Eugène,
dit-elle, je ne pourrai jamais vous ou-
blier : puis elle fond en larmes. A la
vue de ces larmes , plus précieuses pour
lui que les perles de la mer des Indes,
Eugène tombe à ses pieds , et lui jure
un amour que ni le temps, ni les des*
tins ne pourront affaiblir.
En cet instant, la tante parut à l'en-
trée de l'allée. Il se relève précipitam-
ment, et fait ses efforts pour reprendre
une contenance calme. Clotilde, feignant
de sentir la rose qu'elle tient à la main,
essuie les larmes qui coulaient sur son
3o " L'ÎLE
sein, et, tâchant de ramener le sourire
sur ses lèvres, essaie de cacher son dou-
ble. Mais la tante, dont l'âge a mûri
l'expérience , aperçoit d'un coup-d'oei
l'émotion de sa nièce, et celui qui la
cause. Que faites-vous ici? dit-elle à
Clotilde d'un air irrité. Ne savez-vous
pas qu'il est temps de partir? les che-
vaux sont attelés, et vous devriez vous
rappeler que votre père vous attend
pour dîner. En même temps, elle la
prend par le bras, lui parle à voix
basse , et la conduit dans la cour, où la
rustique carriole l'attendait. Eugène,
qui les avait suivies, s'empresse de les
aider à monter, et saisit cette occasion
pour presser tendrement le bras de la
tremblante Clotilde. La jeune fille , en
partant , lui jette un de ces regards qui
allument dans les coeurs une flamme
inextinguible.
Deux jours après, Eugène prit congé
DES CYPRÈS. 3l
de son ami Jacques, et descendit au vil-
lage de Pusiano, où il se logea provi-
soirement chez une bonne femme, qui
promit d'avoir bien soin de lui. Son in-
tention était de parcourir les collines et
les rivages énvironnans , pour choisir la
maison et les biens dont il voulait faire
l'acquisition. Mais , dans le fond de son
coeur, tousses projets se rapportaient à
Clotilde, dont l'image était sans cesse
présente à sa pensée. 11 sentait bien que,
sans la société de la personne chérie ,
le site le plus agréable ne serait pour
lui qu'un séjour ennuyeux ; tandis qu'a-
vec elle, un désert même lui semblerait
un jardin de délices.
Les devoirs de fils le tirèrent un mo-
ment de ses douces rêveries. Il monta
jusqu aBalabio. descendit ensuiteàLaor-
ca, et fit toutes les perquisitions néces-
saires pour découvrir les traces de sa
mère. Mais toutes ses recherches jt'a-
OS t .:■ LYLt
boutirenl-qn'à savoir que l'amie, auprès
de laquelle Réatrix s'était retirée après
la mort de son second mari, était morte
depuis deux ans, et qu'au moment de
son décès, Réatrix n'était plus chez elle;
les domestiques de la maison n'en avaient
plus entendu parler. Aussi pensait-on
généralement que , peu de temps après
le départ de cette amie de Laorca, la
triste Réatrix avait cessé de vivre.
Affligé d'avoir perdu tout espoir de
serrer dans ses bras celle qui lui avait
donné le jour, Eugène revient à Pusia-
no, où son amour, unique affection de
son coeur, prend à chaque instant une
nouvelle force. Enfin il se décide, quoi
qu'il en puisse arriver, à revoir sa douce
amie. Pour cet effet, il s'accorde avec
un batelier, qui le passera tous les soirs
à l'autre rive du lac, et dans la nacelle
duquel ils côtoyeront le jardin de la mai-
son de Clotilde , qui s'étend jusque sur
DES CYPRÈS". 33
les bords sablonneux du lac. Deux soirs
de suite , il parcourt inutilement le ri-
vage, sans pouvoir saisir aucune trace
de sa bien-aimée : le troisième jour, il
est plus heureux. Il aperçoit la jeune
fille arrosant quelques fleurs. Agile
comme un cerf, il saute sûr la rive , et
court vers elle avec plus de rapidité
qu'Apollon poursuivant la fille de Pe-
née. Clotilde ne s'enfuit pas comme
Daphné, mais elle est vivement troublée
de se trouver ainsi seule avec son amant.
Cependant, les manières respectueuses '
d'Eugène la rassurent insensiblement.
Les expressions dont il se servait étaient
celles qu'un mortel peut adresser à un
esprit céleste.
Je ne rapporterai point ici l'entretien"
des deux amans. Les propos d'amour se
ressemblent tous, et n'ont un attrait
presque divin que pour ceux qui les en-
tendent proférer par une bouche ado-
04 L ILE
rée. Eugène sollicita et obtint la per-
mission de revoir Clotilde. Mais elle en
fixa le jour lorsque le brillant Vesper
paraîtrait pour la huitième fois sur l'ho-
rizon , pour guider les étoiles. Insensi-
blement, leur entrevue eut lieu tous les
soirs; etEugène, voulantse débarrasser
de la présence importune du batelier,
apprit à manier les rames , et gouverna
lui-même sa nacelle.
Cependant, au florissant avril avait
succédé le brillant mois de mai. Le
printemps , si beau , si gai dans ces
heureux climats , avait paré les arbres
d'un vert feuillage, sous lequel se ni-
chaient une multitude de petits oiseaux,
qui réjouissaient l'air par leurs chants
" harmonieux.
Une soirée surtout, au commence-
ment de juin , fut plus belle encore que
les autres. La chaleur excessive du jour
qui s'éteignait faisait paraître mille fois
DES CYPRÈS^ 35
plus délicieuse la fraîcheur du zéphire,
embaumé du parfum des fleurs. L'astre
de la nuit, dans toute sa splendeur,
sillonnait la voûte céleste, et sa lumière
argentée semblait se jouer sur la surface
mobile, et légèrement ridée du lac.
C'était une nuit d'amour, d'ardent
amour. Le chantre des heures silen-
cieuses , la plaintive Philomèle modulait
à demi-voix ses tendres accens. La ren-
contre d'Eugène et de Clotilde eut lieu
ce soir-là beaucoup plus tard que de
coutume, parce que la jeune fille , crai-
gnant que son père ne vînt enfin à s'a-
percevoir de leurs entrevues , avait dif-
féré de descendre jusqu'à ce que les
gens de la 'maison fussent plongés dans
le sommeil. Aussi dix heures sonnaient
lorsqu'elle parut, et une autre heure
s'écoula bientôt dans les transports ac-
coutumés. Enfin Clotilde se souvint qu'il
était temps de se retirer. Mais l'amou-
36 L'ÎLE
réux Eugène ne pouvait supporter l'idée
de se séparer d'une femme qui, chaque
jour, lui, devenait plus chère. Ne vois-tu
pas, âme de ma vie , lui dit-il d'un ton
passionné, combien la nuit est belle ,
comme les étoiles brillent, et comme
la lune s'avance majestueusement sur
son char de perles? ne sens-tu pas le
doux parfum des fleurs que t'apporte
l'amoureux zéphire? n'entends-tu pas
le chantre de la nuit célébrer ses amours
par des accens mélodieux? mais que
dis-je ? l'éclat de tes yeux efface la splen-
deur dés astres, toji haleine est plus
suave que le zéphire même , et ta voix,
plus touchante que les accords harmo-
nieux de l'habitant des bois. Tout parle
ici d'amour, tout nous dit qu'il faut ai-
mer. Et toi, mon bien suprême, mon
unique espérance , aurais-tu bien le cou^
rage de me quitter, lorsque ton doux re-
gard m'enivre d'amour ? oh! non, femme
DES CYPRÈS. 37
divine, écoute plutôt mon conseil. Vois,
je détache la nacelle du rivage; viens,
entres-y. Errans sur l'onde azurée, nous
ferons le tour du lac. Tu verras com-
bien est enchanteur l'aspect de ses bords
fugihfs, lorsque les fantasques rayons de
la lune réfléchissent sur ces épais om-
brages leur lumière argentée. Viens,
Clotilde , viens; je serai ton pilote , moi
qui, plus amoureux que l'habitant d'A-
bidos, aurais le courage, au plus fort de
la tempête, de traverser le lac à la nage,
pour contempler ma bien-aimée, plus
belle mille fois que l'antique prêtresse
de Vénus.
Il la regarde avec des yeux brûlans
d'amour, l'entraîne doucement vers la
barque, l'y fait entrer, et, maniant la
rame d'un bras vigoureux , il se trouve
bientôt presqu'au milieu du lac.
O! jeunes filles imprudentes! jeunes
filles qui vous fiez aux démonstrations
38 L'ÎLE
respectueuses de vos amans, et comptez
trop sur votre propre vertu , voyez le
sort de Clotilde. Que sa mémoire soit
pour vous un exemple terrible. Eugène
nourrissait dans son coeur d'honnêtes
sentimens ; il regardait cette modeste
fille comme un objet sacré : elle , pure ,
sans tache , sous l'égide de sa propre
honnêteté , se croyait à l'abri de toute
atteinte. Cependant sa vertu devait faire
un naufrage irréparable dans cette fu-
neste nacelle.
........ La profanée Clotilde était
encore plongée dans une amoureuse
léthargie, quand un coup de tonnerre
effroyable vint dissiper cette douce
ivresse. Elle ouvre une languissante pau-
pière, et, saisie d'horreur, voit que la
lumière des astres a disparu, qu'un
groupe de nuages, accouru du midi, cou-
vre presque le ciel, et que , sur l'onde,
règne une obscurité, qui. n'est inlerrom-
DES CYPRÈS. 09
pue que par de fréquehs éclairs. La cha-
leur extraordinaire du jour avait élevé
du lac un océan de vapeurs, qui, rompant
l'équilibre entre, l'électricité de la terre
et celle de l'air environnant, formèrent
inopinément cet amas de nues , foyer
d'un orage épouvantable. Mais l'imagi-
nation frappée de la coupable Clotilde
lui montrait, dans ce combat naturel
des élémens, l'ange de la tempête me-
naçant sa tête fragile.
Aux baisers réitérés , aux doux pro-
pos d'amour, succède un silence, ter-
rible comme la faute. Presque couchée
a terre, la jeune fille appuie sur la
proue son front abattu. Elle avait cou-
vert ses yeux de sa chevelure en désor-
dre , pour ne pas voir les éclairs qui lui
semblaient partir de la main d'un Dieu
vengeur. Un vent glacé, précurseur de
la tempête, engourdit ses membres, et,
cependant, les soupirs qui s'exhalent de
4° L'ÎLE
sa poitrine oppressée sont brûlans. In-
fortunée! dans cet état, on l'eût prise
pour une des filles de Niobé, percée des
flèches de la sévère déesse. Eugène,
exaspéré , cherche en vain à fuir l'im-
minente tempête ; et , courbé sur les
rames, redouble d'efforts pour faire
avancer le bateau. Mais on dirait qu'un
génie ennemi en retient la poupe , et
l'empêche de se mouvoir. L'eau ruis-
selle de son front, elle inonde sa poi^-
trine glacée. Oh ! quels affreux momens
succèdent au délire de l'amour! Un éclair,
plus brillant et plus prolongé que les
autres , laisse enfin apercevoir au jeune
homme le rivage qu'il est près d'at-
teindre; mais l'effroyable coup de ton-
nerre dont.cette lueur est suivie, fait
tomber Clotilde en pâmoison. Eugène
eut beaucoup de peine à la transporter
sur le rivage. Dans cet évanouissemen t,
on l'eût prise pour Virginie, morte au
DES CYPRÈS. 41
milieu des ondes, et déposée sous l'om-
bre d'un palmier; ou pour Attala expi-
rante dans les forêts de la sauvage
Louisiane.
A force de tendressoins, Eugène par-
vient à la faire revenir. Elle ouvre les
yeux , et, d'un air égaré , demande où
elle est. Dans les bras de ton ami, ré-
pond-il. Aces mots, saisie d'horreur,
elle fait un mouvement pour le repousser.
Eugène , ému profondément, et trem-
blant de voir expirer dans ses bras cette
femme adorée , met tout en usage pour
calmer sa terreur. Quand il la voit plus
tranquille, il se jette à ses genoux, et, le-
varitlesyeux au ciel, il s'écrie avec force:
Grand Dieu! toi qui lis au fond de mon
coeur, je te prends à témoin que ja-
mais je n'eus la pensée de trahir cette
fille sans tache. Puis, se tournant vers
elle, Clotilde, lui dit-il, j'ai succombé
4-2 L'ÎLE ,
sous l'humaine faiblesse ; j'ai souillé le
lis du vallon ; j'ai profané l'arche de la
pureté. Je l'en conjure, ange de beauté,
de vertu , ne te laisse pas déchirer par
les serpens du remords. Non , tu n'es
pas coupable de mon crime, tu n'en es
pas même complice ; je t'ai séduite ,
tu ne t'es pas rendue. Mais écoute le
serment que je fais, et puisse la foudre
qui gronde sur nos tètes éclater à l'ins-
tant , et me réduire en poudre, si ma
bouche n'est pas d'accord avec mon
coeur. Demain , avant que les voiles de
la nuit s'étendent sur la terre, j'aurai
fait à tes parens la demande de ta main ;
je l'obtiendrai, la bénédiction pater-
nelle légitimera nos amours, et celle
du ministre sacré sanctifiera nos em-
brassemens. Qu'en ce moment, les
éclairs, la foudre , la tempête soient les
témoins de notre union! Devenu l'époux
DES CYPRÈS. 43
de Clotilde , je défie le destin même de
l'arracher de mon sein. La tombe seule
pourra nous séparer.
Ces sermens tranquillisent un peu
l'infortunée Clotilde, mais la paix ne
peut rentrer dans son coeur. Ce n'est
pas qu'elle croie Eugène capable de
parjure , et qu'elle élève le moindre
doute sur la sincérité de ses promesses;
mais un noir pressentiment la suffoque,
la glace de terreur. Elle serre étroitement
la main de son amant; mais, étouffée par
les sanglots, elle peutà peine articuler ces
mots: Eugène, crois-tu que Dieu me par-
donnera? Il la console de nouveau, puis
la reconduit devant sa porte, l'embrasse
tendrement, et se retire.
Restée seule au milieu de la nuit,
dans cet effroyable silence , elle sent ses
cheveux se dresser sur sa tête. A la fa-
veur des éclairs, elle monte en trem-
blant l'escalier qui conduit au jardin, et
44 L'ÎLE
pousse doucement la porte entr'ouverte;
mais, sur leseuilde la maison paternelle,
elle croit voir devant elle l'ange des
abîmes allongeant la main pour la sai-
sir. Elle recule, et semble pétrifiée; puis,
s'agenouillant, et tournant ses regards
vers le ciel : Mère des pécheurs, s'écrie-
t-elle, ayez pitié d'un coeur repentant!
Cette courte prière lui rend la force de
franchir le seuil redoutable,, d'où le fan-
tôme a disparu. Elle rentre dans sa pe-
tite chambre, et se jette sur son ht,
jadis confident de ses rêves enchanteurs,
maintenant plus poignant et plus rude
que les ronces et les épines.
Cependant Eugène était retourné vers
le rivage. Il rentre dans la barque , et se
met à lutter contre les flots. L'orage
avait éclaté dans toute sa fureur. La
pluie tombait par torrens ; la tempête
soulevait les vagues écumeuses, le feu
des éclairs Féblouissait, et le bruit af-
DES CYPRÈS. 45
freux du tonnerre eût rendu sourd le
plus intrépide nautonier. Eugène était
jeune et robuste. Mais l'effort qu'il fai-
sait pour ramer contre les vagues, et les
émotions violentes qu'il venait d'éprou-
ver le jetèrent dans un tel accablement
que, parvenu au milieu du lac, harassé,
découragé, il s'étendit dans la barque,
s'abandonnant à la discrétion desondes.
Heureusement, le vent du midi, quisouf-
flait avec force, chassa l'orage au loin ,
et l'envoya porter ailleurs le désordre et
l'effroi. Enfin , abattu, les vêtemens
trempés, l'esprit tourmenté de l'état
d'angoisse dans lequel il avait laissé
Clotilde, le jeune homme met pied à
terre, et le soleil commençait à paraître
quand il parvint à sa demeure.
La bonne femme qui le logeait avait
passé la nuit à l'attendre , tremblant
qu'il ne lui fût arrivé quelque accident
pendant la tempête. Elle témoigna la

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