12 mois et des poussières

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Mila, brillante bourgeoise de province, mère de famille, recherche un quotidien déroutant. Niko, petite main de la vie, sans attache, recherche un absolu équilibrant. De cette rencontre improbable est née une amitié certaine. Au gré du temps, ces confidentes ambitieuses n'hésiteront pas à narguer les limites des conventions pour arriver à leurs fins. Se frayant un chemin entre fiction et réalité, rêves et désillusions, prenant pour boussole l'amour ou sa quête, elles détesteront, aimeront, se perdront, se retrouveront au diapason des coups du destin. Elles ont cru que ce serait sans conséquence…
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748174380
Nombre de pages : 349
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12 Mois et des Poussières
Véronique Bourkoff
12 Mois et des Poussières

















Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
www..manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7438-0(livre numérique)
ISBN 13 : 9782748174380(livre numérique)
ISBN :2-7481-7438-0 (livre imprimé)
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A la vie…


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Chut ! Le film commence !
Un film? Mais il y a écrit chapitre sur l’écran…
Regarde et écoute…
Passe-moi les pop-corn, s’il te plaît.
Bizarre, ils ne sentent rien.
Souviens toi de leur odeur. Silence !

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CHAPITRE I

Générique.
Une ville vue du ciel. Zoom avant. Levée du jour.
Antennes qui dépassent des cheminées, tuiles en terre
cuite, lumières des réverbères qui s’éteignent en même
temps, off. Le Sud.
Musique : troisième concerto pour violon de
Beethoven.
Contre-plongée sur des voitures garées, des vélos qui
roulent, des bus arrêtés, des motos qui doublent…
Zoom arrière, une avenue vue d’en haut. Bordée
d’immeubles anciens ouverts sur l’extérieur par de
grandes fenêtres à petits carreaux. De chaque côté de
l’artère principale, des façades ravalées sous des toits
sans terrasse qui arborent à leurs étages des balcons en
fer forgé comme des parures sur un décolleté.
Depuis que l’insécurité imposait des barreaux aux
rez-de-chaussée, ces bâtisses bourgeoises qui ne
voulaient pas perdre leur liberté, avaient transformé
leurs entrées en vitrines ou distributeurs de billets,
choisissant les rentes à la réclusion. Elles avaient perdu
leur noblesse, elles ne perdraient pas leur pouvoir. Il
n’était pas question d’imposer des barres verticales à
l’horizon.
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Et à l’intérieur ? Derrière les derniers porches qu’y
avait-il ? D’indicibles secrets, des silences, des non-dits,
des histoires, des mensonges traqués par l’objectif. Et
au bout de ces trottoirs ? Une place interdite aux
voitures, avec des théâtres de rue, des représentations
anonymes, des âmes errantes et des athées qui ne
croient pas la mort possible.
Contre plongée, la caméra se promène au milieu des
jambes des passants qui font claquer leurs chaussures
sur les pavés. Par deux, par quatre, par six, en bottes,
chaussettes et baskets, derby, talons et bas, mocassins,
des grands pieds, des petits, des vieux, on devine le fond
d’un imperméable, d’un manteau, on voit le bas d’un
jean, d’un pantalon d’hiver, en velours, en flanelle, des
élégants, des érodés, des pointes de parapluies, des
feuilles de céleri qui dépassent d’un cabas, des cartables,
les franges d’un sac à main, des roues de poussettes, des
roues de fauteuil roulant, des chiens négociant avec la
laisse de leur maître, d’autres libres, les pattes des
grands, la tête des petits, le corps entier d’un clochard
étendu.
Deux petites filles qui font leurs premiers pas en se
tenant par la main pendant que quatre petits garçons
jouent aux billes, un gagne, un autre perd, deux s’en
moquent, ils se battent.
Vue d’ensemble. L’hiver en beige, noir, kaki, gris,
marron, uni, écossais, chacun cherchant l’âme sœur
dans la multitude, un unique assorti pour faire quelques
pas en sa compagnie.
Successions rapides de dessins d’histoires, de toiles
historiques et de clichés d’époque en noir et blanc. La
place sous les invasions romaines, le règne catholique, la
révolution française, l’industrialisation, les romantiques,
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la peste, les charrettes. Portraits des ouvriers qui l’ont
pavée. Les exécutions, les échanges, les guerres, les
congés payés. Portraits des femmes qui l’ont décorée de
jardinières, des hommes qui ont planté ses platanes.
Et aujourd’hui? Les mêmes… Les troncs forcis, le
bois endurci, plus grands. On trouve encore des clichés
de leur jeunesse figée montrant leur bois éternellement
tendre au fond de vieux cartons sur les marchés aux
puces, dans l’arrière boutique des marchands de papiers
anciens ou sur les négatifs des plaques de
verre…photos.
Gros plan sur la première séance de cinéma en
couleur, témoin des originales en talons aiguilles, des
filles aux cheveux courts, des minijupes, des hommes
qui regardaient leurs jambes bronzées, à qui elles
souriaient parfois en baissant les yeux. Des terrasses
importées de Rome, des adolescentes lisant Madame
Bovary assises à l’ombre des arbres, des amoureux
buvant un café en attendant l’heure de leur examen.
Oui, mais aujourd’hui ? Leurs enfants aux mêmes
places… Et le passé qui confère une couleur unique à ce
lieu.
On raconte que pendant la nuit les âmes qui
continuent de la fréquenter reconnaissent encore ses
odeurs mêlées de sentiments évaporés. Elles éclairaient
l’obscurité des cours intérieures pour distinguer des
fresques peintes avec le temps en guise de solvant,
laissant les tags à la lumière des réverbères. Et
lorsqu’elles disparaissaient dans les tons bleus du petit
matin, pour laisser les pierres des façades montrer leurs
cicatrices à la mémoire des passants, elles savaient
qu’elles reviendraient, dès les oranges du soir, voler les
histoires de la place.
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Certains jours, plus blasée que désinvolte elle étale
des tables, des chaises aux coussins colorés pour
appâter le promeneur. Sur les guéridons en marbre, il
traîne encore, après l’heure de l’apéritif, des noyaux
d’olives à côté de quelques verres de pastis vides. Et
longtemps encore, des senteurs anisées d’absinthe, que
la chaleur continue de diffuser à l’ombre des parasols.
Couleur.
Au déjeuner, salades à la carte, et le soir bouquets de
lavande dans les chambres d’hôtel. Des touristes visitent
ses pierres, épient ses vestiges à l’affût de confidences
du passé, mais l’on raconte qu’elle ne se dévoile qu’à
ceux qui ont quelque chose en commun avec elle. Elle
ouvrirait alors ses porches, sur les cours intérieures de
ses hôtels particuliers, pour plus si affinité. Elle ferait
partager ses effluves restées vierges de pollution à
quiconque verrait au delà de ses murs froissés.
Raconterait ses souvenirs en contes, sa mémoire en
histoire. Livrerait son art. S’offrirait.
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CHAPITRE II

Fin du générique.

Plan séquence.

Sur la place, Niko et Mila se retrouvaient dans un de
ses cafés, une à deux fois par semaine ou pas du tout.
Des rendez-vous à l’abri des obligations, pour papotage
entre filles. Elles en connaissaient les banquettes, les
fauteuils, les allées de passages, les coins au courant
d’air, les angles cosy, les serveurs et quelques habitués.
Elles avaient l’assurance de celles qui n’ignoraient
rien de ce lieu, d’un coup d’œil elles balayaient l’horizon
branché provincial et clinquant copié, avant de prendre
le temps de choisir leur place suivant la saison, suivant
leur humeur, suivant la saison et leur humeur.
Elles s’assoient tantôt à l’ombre des regards, à l’abri
de la lumière, à l’écart des oreilles indiscrètes, tantôt au
soleil, au milieu des yeux des autres pour qu’ils les
entendent rire.
Elles saluent le serveur en jetant sur la table quelques
magazines de presse illustrée pour mieux commenter les
choix des couples célèbres en regrettant de ne pas être à
New York ou à Paris. S’imaginant, quelquefois, monter
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les marches des premières en robe de soie et grand
décolleté. Que posséderaient ces stars, qu’elles
n’auraient pas? Allez ! Mettons sur la table les massages
et les liftings, les petits légumes à la vapeur déjà prêts
dans l’assiette, une collection de crèmes trônant dans la
salle de bain à faire pâlir une parfumerie, le coiffeur tous
les jours qui maîtrise l’art du brushing parfait, elles
peuvent être irréprochables et afficher leur bonne mine
toute l’année ces produits de l’image !
Niko et Mila, en toute honnêteté, ne sont vraiment
pas mal en comparaison et seraient sûrement mieux que
certaines V. I. P si l’occasion leur était donnée de le
montrer ! Que certaines starlettes retouchées au
bistouri ! Que certaines « filles de », copies pastélisées de
leurs parents ! Qu’on les mette donc côte à côte avec
une de ces icônes qui parade en page de couverture !
Cependant avant d’en venir à quelques imprécations
qu’elles ne se pardonneraient pas contre ces créatures de
rêve, ces sex-symbol, ces concurrentes déloyales,
cependant donc, comme une obligation, une impartialité
imposée par un devoir d’honnêteté, elles font en sorte
de rendre à César ce qui lui appartient. En l’occurrence
s’avouer la perfection de ces femmes talentueuses en
ravalant une certaine jalousie, tellement féminine. Et
feuilleter machinalement la suite… Pour passer à autre
chose. Oui, c’est ça, passer à autre chose.
Entre un café et un coca light elles passent en revue
les dernières émissions, ce que leur a dit le voisin, ce
qu’elles ont vu en vitrine, acheté. Les critiques de films n’iront pas voir, les dernières crèmes qu’elles
essaieront, les kilos de la vendeuse de journaux et les
courses, ne pas oublier les courses…
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Le soleil dans les cheveux, une brise qui caresse leurs
bras, les jambes croisées et le talon de la chaussure qui
glisse sur le pavé, sous la chaise, qui glisse… Et si la vie
était un long fleuve tranquille, si chaque après-midi
ressemblait à celui-ci au printemps ? A des années
lumière des turpitudes urbaines, loin des modèles avec
qui elles voudraient avoir tant en commun, mais qui,
après réflexion, seulement de temps en temps et
seulement pour l’emploi du temps et peut être pas tant
que cela, finalement.
N’ont-elles pas, à l’ombre de ces platanes, l’allure
glamour des films des années cinquante avec le reflet du
vingt et unième siècle dans leurs iris? N’ont-elles pas,
sur cette terrasse, des airs de femmes libres ayant un
homme à la présence rassurante le soir dans leur lit ?
Des souvenirs de vieux rendez-vous leur traversent la
tête quand elles terminent leurs phrases. Silence.
«Tu penses à quoi ? »
« Que je me fous de l’horoscope et des
cartomanciennes… » déclare Mila sur le ton de la
confidence en refermant machinalement le magazine.
« Elles sont les Freud des pauvres » « Et Freud est
l’homéopathie des dépressifs » finit Niko, qui connaît la
phrase par cœur, remplaçant l’indéfectible aplomb de
Mila par un sourire. Coupez.
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CHAPITRE III

Casting (NIKO)
Niko, jeune femme élancée, nez fin, sourcils à peine
épilés, cheveux châtain clair, raides, bouche fine qu’elle
surligne en se levant, cils courts, yeux marrons, peau
mate. Une certaine parano se laisse deviner au travers de
son élégance, une certaine agora quand elle est seule
avec sa fragilité au milieu du jugement d’inconnus.
Elle s’efface dès qu’elle passe la porte de chez elle
pour laisser la vedette à l’homme qui partage sa vie. Ses
yeux le regardent toujours en lui demandant pardon de
ne pas être assez bien pour lui.
Son vrai prénom, Nicole, lui donnait envie de vomir
quand elle avait encore des tresses jusqu’au milieu du
dos et des socquettes qui lui tombaient sur les chevilles.
Aujourd’hui, elle souffre encore d’une insidieuse nausée
qui surgit quand on compare la photo de sa pièce
d’identité avec son prénom et que certains, plus zélés
que d’autres, lèvent la tête pour vérifier si Nicole c’est
bien elle.
Longtemps la petite fille, qu’elle fut, essaya de
comprendre comment des parents responsables avaient
pu charger leur enfant d’une telle croix, l’affublant avant
même le baptême d’une mode calendaire plus
traumatisante qu’identitaire. Se fiant aux consignes d’un
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almanach éphémère pendant qu’elle, grandirait. Pendant
qu’elle, devrait répondre « présente » de la maternelle
jusqu’à la dernière année de C. A. P aux appels listés de
chaque classe qui, en même temps que déclamés, étaient
jetés en pâture aux rires des Juda. Elle se sentait comme
poursuivie par une dissonance récurrente mue en vrai
calvaire certaines années. Nicole.
Les Marguerites du début du siècle dernier avaient-
elles les mêmes souvenirs ? Heureusement, jamais une
vache de cinéma ne s’était appelée Nicole. Elle n’aurait
pas su pardonner à ses parents. Elle avait fait un effort
pour Caroline, une de ses amies, en fin de primaire,
mais elle ne put s’empêcher d’y voir, à chaque fois
qu’elle l’appelait, l’ombre d’une carapace qui se «hâtait
lentement » essayant de doubler un lièvre plutôt que
l’oxymoron de Lafontaine. En tous cas ravie de ne pas
avoir été un garçon et d’avoir ainsi échappé à Martin…
Mais au jeu de la comparaison on perd toujours,
Caroline et Martin n’ont pas l’intonation dirimante qu’à
Nicole, Nicole, Nicole, elociN… Quant à Marguerite,
les têtes blondes de l’époque incarnaient la fleur des
prés, sauvageonne en liberté, respirant l’orée des fourrés
à la belle saison, se pavanant au vent en caressant
l’herbe fraîche. Et quand le cinéma fut inventé, les
marguerites se moquaient bien du rire des spectateurs.
Etant la seule raison d’en vouloir à ses parents, tant
de rancœur, pour somme toute si peu, avait tendance à
la culpabiliser. Tant d’histoire pour pas grand chose en
fait, surtout à vingt-huit ans. Mais à sa décharge, elle
aurait souhaité que ses parents la comprennent, qu’en la
voyant naître ils aient eu envie de la nommer Anastasia,
Isabella, Anouk, Salomé, mais pas Nicole. D’ailleurs
côte à côte c’est pire, toujours cette poisse de
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comparaison. Et pas question de leurs en vouloir sans
culpabilité puisque, eux, ils aimaient bien et même
beaucoup ce prénom. Une autre poisse, celle des goûts
différents qui oblige à la tolérance.
Ses parents par amour lui avaient légué une tare, oui,
il s’agissait bien d’une tare. Une identité qui ne lui
ressemblait pas et malgré tout indélébile, comme un
tampon sur le front… et par amour. Nous t’aimons
pour nous et te laissons à quinze ans, Nicole, traverser
la cour de récréation à côté des Anastasia. Et elle, de
prier à chaque pas n’importe quel dieu disponible de
faire que personne ne l’interpelle.
Car, allez, ce n’est pas si moche objectivement, il y a
même de très jolies Nicole mais adolescente ça fait
l’effet d’un caillou qui tombe du cinquantième et la
hauteur qui alourdit, grossit, appesantit pour finir en
complexe honteux. En traumatisme absurde mais en
traumatisme quand même.
Alors, sans aller chercher bien loin elle transforma les
trois syllabes inavouables en Niko. Cela lui évoquait la
Grèce, qu’elle n’avait jamais vue. Une île tropicale,
cocotier et sable blanc. L’amour, éternel infailliblement.
Presque danseuse du Crazy, créature parfaite. Niko
mettait un brin de mystère entre les lettres sans
toutefois avoir la prétention du grand exotisme. Niko,
pour être un peu unique.
Elle n’avait pas d’autre rancune envers ses parents.
Non, même en cherchant, la belle n’avait pas d’autre
reproche à faire à ce couple de petits bourgeois
normands. Ils étaient descendus depuis déjà quelques
années dans le midi afin que le soleil éclaire leur retraite
de ses rayons. Ces époux, déjà vieux à vingt ans,
ressemblaient à des gens simples et honnêtes d’une
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banalité à endormir n’importe quel insomniaque. Ils
avaient reproduit à l’identique le quotidien de leurs
parents, se protégeant dans un univers de petites joies
comptées au sou près. S’épanouissant
parcimonieusement dans un monde étriqué, sûrs qu’ils
étaient, et le sont encore, de détenir le bonheur, la
justice, la droiture, la bonne ligne de conduite, le bien en
somme. D’ailleurs Dieu le sait et les parents de Niko ne
doutent pas que l’Eternel en personne les accueillera, le
moment venu, à la porte du Paradis… Et pour tous
ceux qui auraient des avis divergents sur l’idée du bien
et du mal, pour tous ceux là, pauvres pêcheurs dans
l’erreur, ils ressentaient de la compassion, du racisme, de
la jalousie et même quelquefois de l’admiration, mais ce
sentiment là, ils allaient le confesser.
Niko usa de son envie de vivre pour s’assumer tôt.
Plutôt que d’étouffer elle choisit la liberté et quitta le
foyer familial sans conflit, un mardi matin. Son père lui
monta ses affaires dans un petit studio au second et
dernier étage d’un petit immeuble centre ville, dans
lequel elle vit encore. Sa mère l’aida à faire le ménage et
le rangement, regrettant que sa fille n’ait pas choisi du
neuf, l’ancien n’étant jamais ni propre, ni fonctionnel…
Depuis, la fragile rebelle sans diplôme digérait le
temps au travers d’articles de magazines féminins en
s’inspirant de débats télévisés. Elle utilisait sa sensibilité
pour analyser les histoires, quant à sa perspicacité
pragmatique elle s’arrêtait aux frontières du territoire de
l’amour. La jolie fille aux cheveux raides ne connaissait
que ce carburant, elle fonctionnait aux coups de cœur,
aux coups de la vie. Se fiait aux superstitions pour
guider ses journées, aux passions éphémères qui
ponctuèrent sa vie l’obligeant à croire, puisqu’elles
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avaient été possible une fois, qu’elles le seraient une
deuxième. Elle multipliait malgré elle les expériences
professionnelles et changeait le prénom de toutes ses
amies, de façon à ce qu’elles aussi soient uniques. Ainsi
Michèle devint Mila.
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CHAPITRE IV

Casting (MILA)
Mila a le nez droit, de grands yeux à la fois présents
et lointains, une bouche symétrique et pulpeuse, des
cheveux lisses coupés au carré dégradé ou pas selon les
dernières tendances, des jambes longues, la beauté de sa
mère, l’élégance de son père, son charme à elle. Se
trouve plutôt ronde et à ce titre, a signé, il y a bien
longtemps, une déclaration de guerre entre elle et le
chocolat.
La belle, bien que n’ayant jamais exercé, avait même
poussé l’excellence jusqu’à terminer ses études de
médecine avec deux ans d’avance. Cette brillante tête
blonde grandit dans un univers aseptisé de haute
bourgeoisie provinciale, sans jamais n’y avoir vu une
quelconque nécessité de se rebeller. Cette fille modèle
poussa à l’ombre d’une éducation sans heurt dans les
meilleures écoles.
En réponse à une nécessité de bon sens elle se
désintéressait des causes perdues d’avance comme celle
de la faim dans le monde ou celle de savoir qui armait
les rebelles des coups d’Etat.
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Son mari cadre dirigeant dans une boite de gestion
lui assurait que sous l’aile protectrice de ses larges
épaules, elle ne risquait rien.
Mila était une insaisissable énigme, une somme de
paradoxes qui se passionnait pour tous les discours
provocateurs des intellectuels surmédiatisés. Adorait le
cinéma d’auteurs décalés et les points de vue d’artistes
hermétiques.
Elle sollicitait de la vie un bonheur sans faille, se
complaisait à naviguer sur le long fleuve tranquille de
son quotidien. S’occupait à faire que le monde
ressemble à ce qu’elle croie être juste. Elle
intellectualisait son présent pour se protéger de l’avenir.
N’avait aucune plante verte chez elle, parce qu’elle en
avait eu assez de se retrouver devant des fleurs qui
séchaient immanquablement, des tiges qui s’étiolaient
inexorablement, sans qu’aucun soin ne puisse les
raviver. Les feuilles se ridant malgré l’eau, la mort des
végétaux en direct la renvoyait à la peur de la sienne. Le
tout ne laissant plus qu’un pot vide l’angoissait. Les
géraniums et les pensées sont un avant goût des
chrysanthèmes. Quant aux bouquets coupés, elle les
jetait avant que les étamines ne se défassent de leur
pollen pour s’épargner leur décrépitude. Une fois elle
avait oublié des roses dans un vase, les épines en
putréfaction ramollies dans l’eau croupie, dont certaines
flottaient dans le mélange verdâtre et visqueux, lui
avaient laissé l’idée de ce qu’est la nausée.
Mila ne regardait que très rarement la télévision et
seulement en noir et blanc. Pour ne pas confondre
fiction et réalité, ne supportant pas que le regard imposé
par les autres l’émeuve en couleurs.
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Ce médecin s’obligeait à un devoir de perfection
depuis que pour la première fois elle en avait lu le
souhait dans les yeux de son père, un jour pendant
qu’elle sautait sur « ciel » au jeu de marelle. Elle s’était
vue dans le reflet de ses iris bleus et depuis n’avait pour
ambition que de s’appliquer à être la fierté de ce brillant
chef de clinique.
Cet homme aux diagnostics infaillibles, champion de
bimoteurs le week-end ne pouvait être que le père de la
plus jolie des princesses sur la scène de la fête de l’école,
la plus intelligente des fillettes, la meilleure en tout. Et
ce notable, bien qu’aujourd’hui à la retraite, s’interdisait
encore lui-même de ne pas être le meilleur dans un
domaine secondaire.
Maintenant, celle qui fut une élève parfaite lisait le
même souhait dans les yeux de son mari, dans les yeux
de ses enfants et même quelquefois dans ceux des amis
qui venaient chez elle.
Par dessus tout elle aimait que les gens la regardent,
avec une pointe de jalousie, un soupçon d’admiration au
fond de leurs pupilles, ces lueurs jubilatoires des regards
qu’elle croisait la confortait dans le sens qu’elle ne se
trompait pas dans ses choix et l’assurait de son
existence.
Elle ne supportait que très mal, déjà enfant, le fait
que sa mère puisse être quelquefois plus belle qu’elle,
elle lui en voulait et souvent encore, la traitait dans son
for intérieur « d’égérie de pacotille inculte » ou de
« potiche à la solde des réceptions ». Cette femme ne
sachant que paraître, son éducation ne lui permettant
pas d’être.
Sa fille n’ignorait pas que celle, qui avait confondu
prestance et sévérité, avait fait de son mieux pour
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l’élever dans le détachement. Déguisée en poupée, assise
devant une feuille Canson, elle ne sut jamais dessiner un
mouton. Elle ne salit jamais ses robes blanches ornées
de croqués brodés. Sa mère, par crainte de lui inculquer
l’inculture, ne lui enseigna rien. Femme au foyer, elle
servait les exigences de son époux, ne s’affligeant à elle
que celle de la beauté.
Mila, fille unique, s’était mariée par évidence, avait
fait deux enfants par amour et aussi un peu par
opposition à sa mère, n’était–elle pas, elle, meilleure en
tout? Et ce fut des garçons. L’amour qu’elle leur portait
dépassait ses obligations de réussir leur éducation,
cependant, eux aussi voyaient dans le regard de leur
mère la même lueur qu’elle avait vue dans les yeux de
leur grand-père. Alors ils étaient premiers en
mathématique, premiers au conservatoire, premiers.
Cette blonde déprimait en automne et détestait
l’hiver. Aimait Mozart, les vêtements de marques, les
parfums, savoir qu’elle était la plus belle à la sortie de
l’école, les rendez-vous avec Niko sur la place…














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CHAPITRE V

Zoom avant.
De ces femmes, aussi différentes l’une de l’autre, était
née une amitié il y avait quelques années déjà.
Mila appréciait l’originale rebelle insouciante, la
plante toujours fraîche qu’était Niko, celle qui mettait
du rose partout. Qui avait au bout des doigts une
baguette magique enveloppant d’un voile d’espoir les
pires histoires et de nuages de bonheur les autres. Mila
admirait le monde toujours en lumière que lui
dépeignait cette fille qui n’avait jamais su être triste pour
autre chose que l’amour.
Niko voyait un cadeau du destin quand elle pensait à
sa rencontre avec Mila. Elle se tenait à l’écart du décor
de la vie de son amie pour ne garder que leurs échanges
de potins féminins. Elle avait tendance à vouloir
remercier le hasard de pouvoir profiter de la culture et
de l’allure de cette fille si compliquée.
Parfois leurs points de vue divergeaient, bien que
d’accord sur l’essentiel et les valeurs en principe. Ce qui
les opposait surtout et même faisait du sujet un tabou,
c’était les hommes et les leurs en particulier.
Niko qualifiait d’image d’Epinal le couple de sa
copine, elle si spontanée, en comparaison, se moquait
gentiment de la façon qu’avait l’intellectuelle de gérer
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ses sentiments au lieu de les vivre. « Tu distribues les
icônes de ton bonheur apparent à la foule admirative de
ton amour sans histoire, lui faisant croire que c’est le
parangon de la vie à deux ».
Quand l’évidence était devenue convenance, il ne
restait plus à l’étincelle amoureuse qu’à devenir
théâtre… Alors que la passionnée préférait, de loin, que
sa flamme se transforme en un inextinguible brasier.
Quant à Mila, témoin de son amie soumise à un
macho, préférait se taire que de n’en dire trop. Ce brun,
au physique avantageux il fallait bien le reconnaître,
faisait preuve de moins d’éducation que les tribus
primitives qu’il étudiait à la fac.
Niko contrariée, citait une réplique de Marilyn
Monroe « une femme belle c’est comme un homme
riche, ça ne compte pas mais ça aide » et en l’occurrence
Mila et son mari s’aidaient sans passion. Qu’avait-elle
Mila à opposer à ce constat? Que son brillant cadre
supérieur très dynamique de mari avait toute confiance
en son dévouement pour l’accompagner dans
l’ascension ambitieuse de sa carrière professionnelle !
Que ce futur héritier savait se faire pardonner les
rendez-vous tardifs et les séminaires durant les week-
ends en navigant de promotions en augmentations.
Américan Express, crédit illimité.
Niko n’accordait de l’importance qu’aux sentiments,
la seule expression de la liberté à ses yeux. Elle faisait le
choix de les vivre pas celui de les montrer. De toute
façon cela tombait bien car elle n’avait pas de réceptions
à organiser et donc pas de représentation à donner.
L’amoureuse n’avait pas d’autre souhait que celui d’être
seule avec lui, leur intimité la comblait. Voilà.
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Elles frôlaient toujours l’incident diplomatique sans
jamais franchir les limites qui blessent. L’essentiel en
convenaient-elles toujours, était d’aimer selon leur gré et
clôture du débat. En fermant l’aparté de leur vie
conjugale les belles passaient en revue quelques beaux
spécimens de la gent masculine. Mais ces aveux ne
dépassaient pas le cadre de leurs cafés car elles savaient
depuis longtemps que l’herbe n’était pas plus verte dans
le pré d’à côté… illusion d’optique.



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34







CHAPITRE VI

Extérieur jour.
Après-midi, milieu de semaine, plein été, terrasse et
soda light. La chaleur mélangeait les effluves des arbres,
les robes courtes n’étaient pas assez légères, les glaçons
fondaient trop vite, la température ralentissait le rythme
de la place. Et si nous allions à la piscine pour changer
un peu ? Mais changer quoi ? Leurs talons qui
marquaient leur présence discrète sur les pavés… elles
adoraient ces claquements élégamment féminins ! Et les
yeux de ceux qui étaient déjà assis adoraient la cambrure
de leur silhouette.
Plus tard, leurs regards se croisaient sur les passants
et sur rien, se posaient sur leur quotidien quelques brefs
instants.
Elles avaient laissé dans leurs armoires les vestes
assorties à leurs tenues. Les fines bretelles de leurs
soutiens-gorge en dentelle, de la même couleur que
celles de leurs robes, dépassaient sur leurs épaules
bronzées.
Tantôt elles remontaient leurs lunettes de soleil sur la
tête en guise de ponctuation pour faire croire à
l’intonation de quelques unes de leurs phrases
concernant des routines sans intérêt.
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Puis elles les laissaient retomber sur le visage avec
quelques mèches blondes qui s’échappaient de la
barrette de Niko, de la banane de Mila.
L’ensemble de Mila coûtait dix fois plus, sans les
chaussures que celui de Niko avec. Cependant la rebelle
ne connaissait pas la jalousie car ses envies se portaient
sur ce qui lui était abordable. Elle n’était, comme cela,
jamais triste de ne pas pouvoir se le permettre,
puisqu’elle ne voulait que ce qu’elle pouvait avoir. Parce
qu’elle pensait que l’argent n’était qu’un leurre qui
servait à faire croire au bonheur, de la pommade rose
qui empêchait de voir l’essentiel, en ce sens elle n’enviait
la vie de personne. Ce côté d’insouciance, se soumettant
au destin, fascinait Mila qui, pour rien au monde ne
pourrait avoir conscience de sa respiration si elle devait
se contenter du possible c’est à dire de l’acquis.
Toutefois les amours de Niko étaient toutes autres, et
furent même le contraire d’ailleurs, jusqu’à ce qu’elle
rencontre celui qu’elle avait choisi pour partager sa vie.
Le charme qu’elle voyait dans l’inaccessibilité des beaux
bruns qui croisaient son chemin lui avait jusque là
sérieusement compliqué l’existence. Du faible
qu’affichait la belle romantique pour les frimeurs
machos et les dragueurs enjôleurs, Mila s’en était
toujours interrogée, elle qui préférait le certain à la
passion et l’avéré du quotidien à l’éphémère du jour le
jour, admettait mais décidément, non, ne comprenait
pas. Elle ne comprenait pas non plus la compassion que
vouait Niko à toute la misère du monde. Car le
médecin, de ceci, ne doutait pas « on a la vie que l’on se
fait ». Et de là à se sentir responsable de la mauvaise
gestion des richesses…. Autres préoccupations. Sans
intérêt. La suite…
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