12, rue Meckert

De
Publié par

Alors que Maxime Lisbonne boucle son enquête sur les 'disparues de Châteauroux', deux journalistes avec lesquels il faisait équipe, dix ans auparavant, sont assassinés.
Persuadé qu'il est le prochain sur la liste, il exhume les archives du journal J'enquête qui l'obligent à se pencher dangereusement au-dessus de la fosse commune où gisent les 'disparues de Châteauroux'.
Dans son périple, il ne cesse de se cogner au fantôme de son homonyme, le colonel Maxime Lisbonne, un Communard unijambiste ami de Louise Michel, déporté en Nouvelle Calédonie, et qui inventa le strip-tease en 1884, rue des Martyrs.
Publié le : lundi 16 septembre 2013
Lecture(s) : 16
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072451331
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Didier Daeninckx
12, rue Meckert
Gallimard
Didier Daeninckx est né en 1949 à Saint-Denis. De 1966 à 1975, il travaille comme imprimeur dans diverses entreprises, puis comme animateur culturel avant de devenir journaliste dans plusieurs publications municipales et départementales. En 1983, il publieMeurtres pour mémoire, première enquête de l’Inspecteur Cadin. De nombreux romans noirs suivent, parmi lesquelsLa mort n’oublie personne, Lumière noire, Mort au premier tour. Écrivain engagé, Didier Daeninckx est l’auteur de plus d’une trentaine de romans et recueils de nouvelles.
À Marcel Cerf, qui m’a fait découvrir « Maxime Lisbonne, le d’Artagnan de la Commune ».
J’ai besoin du crime, retombant sur le monstre et non sur sa victime. VICTOR HUGO
1
Je réponds toujours que c’est à cause du risque de cancer, quand on me demande pourquoi je reste seul, dans la profession, à ne pas avoir de téléphone portable. En vérité, je me fiche tout autant du crabe, du prion que du hérisson : ce que je ne supporte pas, c’est de me condamner moi-même à la mise à disposition perpétuelle. Aucun refus du modernisme, je clique à qui mieux mieux sur la toile, je scanne, j’envoie mes articles par e-mail, en pièces jointes, je prends des photos numériques. Pas davantage de posture philosophique avantageuse, non, juste le souvenir d’un collègue à côté duquel je me soulageais la vessie contre un mur de ferme berrichonne, alors qu’à cent mètres de là les serres des bulldozers exhumaient les restes d’une dizaine de gamines martyrisées par Buffin, un jardinier. On alignait les bières en attendant la déclaration du procureur. Avide d’infos, il a plongé les mains dans ses poches de veste aux premières notes de laCucaracha, délaissant son autre appareil qui lui a arrosé les jambes d’abondance. En clair, je ne cotise pas chez Bouygues pour ne pas me pisser dessus. Si je veux être tout à fait franc, je ne supportais déjà pas, accédant à l’hygiaphone d’une quelconque administration après un quart d’heure de piétinement, que le préposé se colle sa banane en plastique bourrée d’électronique contre l’oreille, la joue, les lèvres, à la première stridence, et se contente de me jeter quelques regards faussement désolés entre deux hochements de tête. Ce n’est pas dans mes habitudes d’en faire des tonnes, de me prendre pour le centre du monde, mais il me semble qu’une civilisation a du plomb dans l’aile si une voix transitant par une vulgaire prise est plus importante que l’enveloppe humaine recrue de fatigue plantée derrière un guichet. Contrairement à ses promesses, la fille de la concierge n’avait pas relevé le courrier pendant mon absence, et la boîte régurgitait lettres et prospectus malgré l’autocollant « stop-pub » apposé sous mon nom. J’ai balancé la réclame dans la poubelle, fourré les enveloppes dans le sac, au-dessus du linge sale, avant d’entreprendre l’ascension vers le cinquième. Je n’ai même pas allumé la lumière, je me suis laissé tomber sur le canapé. La semaine passée à Châteauroux m’avait brisé le moral, et pas seulement à cause de l’accumulation de détails sordides sur le calvaire des gamines. Difficile de se l’avouer, mais à force on se blinde, comme si l’expérience faisait écran. La première fois qu’on se met à table devant les amoncellements de cadavres du journal télévisé, le steak, sous la dent, vous attrape un drôle de goût d’agonie. À force de prendre des coups, le regard se fait de la corne, on mâche en cadence. Ce qui m’avait tué, c’était les piaules toutes identiques, avec vue sur l’échangeur, auxquelles me contraignait l’avance minable concédée par l’agence. La seule distraction, à part la télécommande vissée sur la table de nuit, face au capteur infrarouge du récepteur, c’était le défilé des chauffeurs routiers chez les horizontales qui se partagent deux chambres du rez-de-chaussée louées à l’année. Ici, je me suis organisé une solitude plus accueillante ; ça permet au moins d’en profiter. J’ai sombré. Je me suis immédiatement retrouvé avec les gamines, dans la cave. Au loin, seul le raclement des ongles d’acier sur la terre sèche brisait le ronronnement du moteur des excavatrices. Je voulais détourner les yeux, les mains plaquées sur le visage, mais une force irrépressible m’obligeait à épier la scène au travers de mes doigts disjoints. Elles étaient agenouillées, nues, les bras relevés, les poignets sertis dans de larges bracelets de fer soudés à des chaînes accrochées à des anneaux, au plafond. Des écuelles, une jatte pleine d’une eau trouble traînaient sur le sol au milieu des déjections, des boîtes de pâté pour chiens et des boulets de charbon. Les os saillaient, tendant la peau qui exhibait ses plaies. Estafilades de rasoir, brûlures de cigarette, plaies charnues des lames de cuisine, incisions au scalpel, marques dessinées au fer rougi, morsures de tenailles, mamelons brunis
par l’électricité, chairs attaquées à l’acide, ravagées par les détergents ménagers. Dans l’ombre, sur chacune des marches de l’escalier de pierre, un homme au visage recouvert d’une cagoule, mains crispées au-dessous des arêtes tranchantes, attendait son tour de venir en pleine lumière. Les coups n’arrachaient plus aucun cri aux gamines inertes, comme si elles étaient passées de l’autre côté de la douleur. Jusqu’à leurs yeux vitreux qui se refusaient à refléter l’image des bourreaux. On me poussait de l’épaule, on m’offrait un fouet, on me forçait en plaisantant à dissimuler mes traits sous un cône de tissu percé de deux fines ouvertures, pour que j’aille prendre position dans la file… J’essayais de fuir, alors que là-haut on avait déjà fermé la porte et poussé les verrous, nous isolant du monde des vivants. Les pressions amusées avaient laissé place aux menaces, et j’assistais, impuissant, à l’infinie variété des tourments. Qui n’a pas vu une orbite délestée de son contenu au moyen d’une cuillère aux bords aiguisés ne sait rien du dégoût. Ce fut bientôt à moi de m’avancer sous les quolibets et les encouragements. Parvenu devant les deux corps crucifiés, les larmes jaillirent et roulèrent sur la toile pour venir éclater dans la suie. Je tombai à genoux, implorant leur pardon, tandis que grossissaient dans mon dos les injures, les hurlements, le mouvement des armes et le cliquetis des chaînes. Le son de ma propre voix, sur la bande annonce du répondeur, suspendit les gestes de mes assassins. — Vous êtes bien chez Maxime Lisbonne, mais il n’y a personne. Laissez un message dans la machine, je ne manquerai pas de vous rappeler. Il a fallu de longues minutes pour que les fantômes s’effilent et se dissipent, semblables à des écharpes de brouillard. Je me suis approché du téléphone. Le voyant lumineux teintait de rouge, par intermittence, le chiffre 12 qu’affichait le compteur. Mon index a enfoncé la touche « mess-voc ». Plus de la moitié de ceux qui m’avaient appelé s’étaient contentés d’attendre quelques secondes avant de raccrocher. J’aime le mystère de ces respirations anonymes, les bruits de fond que capte l’émetteur, ces soupirs, les abandons furtifs, ces mots de dépit qui ne s’adressent à personne. On imagine. J’ai placé la feuille dans l’enrouleur, saupoudré l’interstice de tabac blond, dardé la pointe humide de ma langue sur l’étroite frontière gommée, puis fait jouer le mécanisme avant de lisser le cylindre fragile du bout des doigts. La fumée bleutée parfumait la pièce tandis que défilaient les appels. — Bonjour, Maxime… J’attends quelques secondes, disons cinq, le temps que tu t’approches. Un, deux, trois, quatre, cinq. Encore perdu ! Je n’ai vraiment pas de chance avec toi… J’essayerai un peu plus tard. Bise. — Salut, Max ! C’est Dan. Je n’ai rien trouvé à propos de ton Gilles de Rais berrichon en dépouillant la presse nationale, hebdos compris, sur les dix dernières années. En revanche, il y a un truc qui peut te brancher si tu ne dragues pas simplement dans la proche périphérie de Châteauroux. À tout hasard, je t’ai tiré la doc sur mon imprimante. Une sale histoire. Le responsable d’une institution pour mômes autistes basée dans le bas du département, à Saint-Benoît-du-Sault, condamné pour « grossière indécence », comme ils disent au Québec… Fais signe dès que tu rentres, si ça t’intéresse. Tchao. — Toujours personne… Il y a une expression qui dit : « jouer la fille de l’air »… J’ai l’impression que je connais bien son frère. Bise. — Tu es là, Lisbonne ? Bon… C’est pas que tu nous manques, mais ce serait une preuve supplémentaire de ton légendaire professionnalisme si tu daignais passer un coup de bigo à l’agence, une fois de temps en temps. Ça s’excite pas mal en sous-main, sur le bas Berry, ça devient volatil, et j’ai le sentiment que le bouchon risque de sauter dans les jours qui viennent. J’ai besoin de savoir ce que tu as en magasin. Rappelle, c’est très urgent ! Mon dernier correspondant téléphonait d’une cabine plantée au bord d’une rue passante, et je dus tendre l’oreille pour saisir les mots masqués par la rumeur, mangés par les coups de klaxon et les emballements de moteurs, le carillon d’une église proche. — Bonjour… C’est Vincent Tournaire. Je ne sais pas si tu te souviens de moi… On a travaillé ensemble à J’enquête, il y a une dizaine d’années. Je signais d’un pseudo, Ventour… Je lis tes papiers, à droite, à gauche. J’ai décroché du journalisme d’investigation depuis longtemps, mais j’ai quelque chose pour toi. Une bombe
dont la minuterie est déjà enclenchée. Si tu as envie de rafler le prix Albert-Londres, viens faire un tour ce soir à La Maroquinerie, rue Boyer, j’y serai à partir de huit heures. Même si le nom de Tournaire, alias Ventour, était resté gravé dans ma mémoire, et ce n’était pas le cas, je n’aurais pu que décliner l’invitation qui d’ailleurs datait de la veille : mes nuits de retour de mission appartiennent à une Éléonore qui, depuis trois ans qu’on se connaît, ponctue systématiquement ses messages par « bise ». J’ai enfourné mes fringues, couleur et blanc mêlés, par le hublot de la machine avant de m’immerger totalement dans une eau brûlante bleuie par des sels relaxants rapportés de Bretagne. J’ai essayé de tenir jusqu’à soixante, à la limite de la suffocation, accélérant le chronométrage vers la fin. La pression douloureuse sur les poumons m’a contraint à refaire surface dix secondes avant d’atteindre mon objectif. La nuit tombait, mais il faisait encore trop clair pour que la magie des néons opère. Entre chien et loup, c’est la victoire du domestique. La rue a besoin des ombres et des lumières, des couleurs primaires, des éclats électriques sur le maquillage des femmes et le clinquant des carrosseries, de flaques noires dont un éclair fait un miroir. L’effaceur de souvenirs avait mis à profit mes dix jours d’absence. Le Félix Potin de mon enfance, naufragé depuis la faillite du groupe épicier, avait été effacé du paysage, sa façade décrépie remplacée par une parfumerie chinoise qu’occupaient une dizaine de célibataires mâles. J’ai poussé la grille contiguë, traversé la cour aux pavés disjoints en longeant les anciens ateliers d’ébénisterie promis aux amateurs de lofts. Dan Quang m’avait entendu venir, et sa porte s’est ouverte alors que, poing fermé, je m’apprêtais à y toquer. Quand j’étais entré la première fois chez lui, un voisin m’ayant révélé l’existence d’un génie de la réparation d’ordinateurs, je l’avais pris pour l’un de ces milliers de Wenzhous amenés comme du bétail depuis les campagnes du sud de la Chine pour peupler les chaînes clandestines de confection ou de maroquinerie, les caves humides de banlieue où pousse le soja. C’est en doublant la capacité de mon Mac, en un tournemain, qu’il m’avait confié être vietnamien. Huit mois d’exode à travers l’Extrême-Orient, de la cale d’un bateau à la citerne puante d’un camion, en passant par toute la variété des camps de regroupement. — Avec Tao et Mih, mon père était un des émissaires secrets de Hô Chi Minh à Paris. Il négociait la paix avec les Américains, bien avant la chute de Saigon. Il a été ambassadeur en Allemagne de l’Est, un pays qui n’existe plus, puis il est tombé en disgrâce. Tu sais, il écrivait de la poésie… Il a dégagé un coin de la table envahie par les composants électroniques pour poser deux tasses qu’il a remplies de thé noir, avant de se courber vers la recette de l’imprimante où il a prélevé une quinzaine de feuilles. — C’est l’histoire dont tu me parlais sur le répondeur ? — Oui. Je crois que j’ai tout écumé. Je suis bien resté branché six heures d’affilée sur l’écran, à sillonner le département de l’Indre, de Concrémiers à Badecon-le-Pin, de Saint-Genou à La Motte-Feuilly… J’allais abandonner quand je suis tombé sur une puce de trois lignes à la rubrique « Saint-Benoît-du-Sault » duBerry républicain, en avril 1990. La voilà, écoute : « Le responsable de l’association Aidelp, qui gère le centre de Parnac, vient d’être démis de ses fonctions à la suite des déclarations de plusieurs jeunes femmes qui ont travaillé ces dernières années dans cet établissement de soins en direction d’enfants autistes. » J’ai ajouté un sucre dans ma tasse après avoir bu une gorgée de l’infusion. — Si je me souviens bien de ton message, tu disais qu’il serrait les mômes, pas les soignantes. Dan a aligné une série de tirages sur ses piles de pièces détachées. — Le canard régional s’est contenté de ce que je viens de te lire, puis il a fait l’impasse sur le développement de l’information de son correspondant local. Rien d’autre dans le reste de la presse, c’est du bulletin paroissial. J’ai directement pointé le curseur sur les archives du tribunal correctionnel. C’est moins bien protégé que les réserves de bière de l’épicier du coin. Tu lances ton logiciel de décryptage, et tu remplis ton caddy, comme chez les frères Tang ! Le type de l’Aidelp, un certain Bertrand Cassoti, a été discrètement jugé dans un bled au nom prédestiné, La Châtre. Il a été condamné à six mois assortis du sursis après avoir reconnu des attouchements sur
des enfants handicapés… Il n’était pas responsable de l’Aidelp, mais seulement employé dans le centre de Parnac. Le type duBerrya dû faire son écho à la va-vite… J’ai jeté un rapide coup d’œil aux attendus. — Il me répugne tout autant que les autres rejetons nés des amours monstrueuses de la France profonde et du pays réel, mais rien ne dit qu’il connaissait Buffin, le tortionnaire de Châteauroux. Sa bouche s’est étirée, ses yeux se sont plissés, des fossettes ont creusé ses joues, et il s’est mis à parler d’une voix nasillarde, dans une imitation de Michel Leeb imitant un Chinois obséquieux. — Le très honorable Maxime Lisbonne peut-il prendre connaissance de ce parchemin qui nous a été obligeamment fourni par les services sociaux de la même préfecture ? L’organigramme du Nid d’Orthemale, un refuge pour mineurs délinquants où Buffin avait été jardinier pendant plusieurs mois, datait de cinq ans. Le nom de Bertrand Cassoti apparaissait en bonne place sur la liste de l’équipe d’encadrement. J’ai glissé les documents dans ma poche intérieure de veste. — C’est du bon boulot, Dan… S’ils se sont croisés là, à Orthemale, c’est même pas la peine d’attendre le tirage, on décroche le gros lot dès le grattage ! Je te tiens au courant.
2
Dès qu’une cabine s’est imposée dans le paysage, je lui ai fait la confidence de mon numéro secret de carte bleue, puis j’ai pianoté les dix chiffres du cabinet immobilier. Rolle, toujours à l’affût, a décroché avant même que ça sonne. Il n’a pas prononcé le moindre mot, mais je l’ai reconnu à son souffle court, son sifflement de narine. C’était un patron de caricature, adipeux, ce qui ne l’empêchait pas de donner son avis sur tout. — Salut, Bernard. Tout va bien… Tu sais où je peux trouver Éléonore ? — Ça va, merci. D’après mes renseignements, elle est au sud… — Tu pourrais faire un effort : cette vanne, c’est au moins la centième fois que tu me la sers ! Il a éclaté de rire, et j’ai subitement pensé à ces gâteaux anglais recouverts de gélatine tremblotante, parfum framboise. — Le problème, c’est que même usée jusqu’à la corde, elle reste drôle. Mon père dit toujours que c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe. J’ai attendu qu’il réponde à ma question initiale, me retenant de lui suggérer de prendre son proverbe pour devise. — Elle est partie il y a une heure, faire visiter un appartement à Ivry. Arrête-moi si je me trompe, mais selon les derniers relevés topographiques mis à notre disposition, Ivry ce ne serait pas dans le sud par hasard ? Le problème, avec les cons, c’est que lorsqu’on a besoin d’entrer en contact, on n’a pas le choix : il faut se placer à leur niveau. J’ai reposé le combiné sur sa béquille. La nuit enveloppait les scintillements de la ville dans son écrin démesuré. Les silhouettes arpentaient les trottoirs en tout sens. Des passantes quittaient les flaques de lumière des devantures, aspirées par leur ombre, tandis que d’autres arrondissaient leur sourire sous les projecteurs. J’ai traversé, heureux, un groupe de jeunes filles qui se chamaillaient sur le choix d’un film devant un multiplexe, amour, horreur, aventures, et c’était comme si je ricochais sur leurs éclats de voix, que je me nourrissais de la fraîcheur de leurs regards. Ce n’est que quelques mètres plus loin, alors que leurs rires s’estompaient, que j’ai songé à Buffin. Les locaux de l’agence occupaient une partie du dernier étage d’un ancien immeuble industriel de la rue de Dunkerque. On y avait fabriqué de la vaisselle, des plaques émaillées, des lampes jaunes pour les phares d’automobile, avant qu’un grossiste indien y stocke des rouleaux de tissus chamarrés venus du Maharashtra. Un début d’incendie l’en avait chassé. Il débitait ses lots en périphérie. Des boîtes de pub, des start-up, s’étaient rapidement emparées de la mémoire des lieux. Elles s’accommodaient, entretenaient même le côté crade, apache, du hall et des escaliers. Le frisson, c’est de la valeur ajoutée. Chaque fois que je poussais la grille de protection, je regardais en direction de la fosse pour vérifier que le monte-charge n’avait pas loupé le rendez-vous. Une phobie née d’un film noir dont ne me restaient que le titre,Racket dans la couture, l’image d’un corps s’abîmant dans le vide sans fin d’une cage d’ascenseur et un cri, surtout, qui appartenait déjà à la mort. Julien Baulieu, le patron de Faits Divers, choisissait des diapos au compte-fil, penché au-dessus de la table lumineuse. Il releva une tête grimaçante en entendant la porte grincer, la loupe miniature coincée dans son orbite. Il me fit signe d’approcher, m’offrit un bois de réglisse. Je refusai d’un plissement du nez et plongeai la main dans ma poche, à la recherche de mon attirail de fumeur. — Je peux ?
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

2084. La fin du monde

de editions-gallimard

Le nouveau nom

de editions-gallimard

La sœur

de editions-gallimard

suivant