31

De
Publié par

La manipulation est le propre de l'homme, elle est constitutive de ses sociétés: nul ne peut s'en dire à l'abri. Telle la langue d'Esope, elle peut s'avérer une bonne ou une mauvaise chose, malheureusement elle est souvent la pire. Nous sommes tous des manipulés-manipulateurs: dans nos décisions d'achats, dans nos actes professionnels, dans nos choix politiques, de même que dans nos options spirituelles ou nos croyances... notre vie quotidienne même est le théâtre de manipulations. Si nombre d'ouvrages traitent des dangers des manipulations, des techniques de management ou de marketing, des lobbies et des sectes etc., ils le font généralement par le truchement de traités scientifiques, d'ouvrages techniques destinés aux spécialistes ou aux gens directement touchés - dont la plupart l'ignorent délibérément ou non -, relégués aux rayons spécialisés des bibliothèques ou des librairies. C'est pourquoi l'auteur a résolument pris le parti de s'adresser à tous à travers un roman, une histoire vraie à 100% bien qu'inventé à 99%. Il nous expose la progressivité de la manipulation qui la rend indolore et la fait passer inaperçue, ainsi que le réseau intriqué des manipulations par lesquelles tout et tous se tiennent. Si, après avoir lu ce livre, quelques lecteurs parviennent à déjouer plus précocement les pièges de la manipulation à partir de leurs signes précurseurs, l'auteur aura atteint son but.
Publié le : jeudi 6 mars 2014
Lecture(s) : 43
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342020199
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342020199
Nombre de pages : 642
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat




Du même auteur



Kindertotenlieder
*Seul le vent se souviendra de nous
On n’éteint pas le soleil
Je dénie aux philosophes l’exclusivité de penser
Carnets de lab
La vie est une plume
Le ruisseau d’or
**Passeurs
Glodberg-Variationen
Le jour d’avant le jour d’avant le jour d’avant…
Et alors !
Po(l)émiens
J’ai 61 ans et je vais veux mourir !
La onzième porte
Instrumentation industrielle
Documentique : la pratique du document
Units and their equivalences
De la métrologie fondamentale à son application industrielle

* Écrit à deux cœurs avec Minou Molinier-Parente
** Écrit à deux cœurs avec Minou Molinier-Parente, préfacé par Jean-Michel
Bernos Lucia & Mélano










31

Manipulation : nul ne peut s’en croire à l’abri















Mon Petit Éditeur Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur :




http://www.monpetitediteur.com




Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités
internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier
est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel.
Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit,
constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues
par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété
intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la
protection des droits d’auteur.





Mon Petit Éditeur
14, rue des Volontaires
75015 PARIS – France







IDDN.FR.010.0119342.000.R.P.2013.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014


« Ballotté, manipulé, automatisé,
l’homme perd peu à peu la notion de son être »
Vaclav Havel



« Si nous ne voulons pas être une société de moutons domesticables
et manipulables par toutes les formes de pouvoir,
y compris celui de la science, il faut défendre la littérature »
Mario Vargas Llosa



« Et dites si ce n’est pas honteux, misérable… que l’homme qui ait
tant fait pour obtenir des races superbes de chevaux, de bétail,
de céréales, de fleurs, et que lui-même, pour lui-même, en soit encore
à chercher dans la médecine un soulagement à ses misères,
dans la charité un palliatif, dans la religion une consolation,
et dans l’ivresse un oubli »
André Gide



« Nous avons une preuve que le christianisme était inférieur
aux hautes philosophies païennes, c’est qu’il a triomphé »
Henry de Montherlant



À tous ceux qui résistent :
avec ou sans succès, l’important est de résister.



Avertissement



Ami lecteur, ne cherchez pas de clef, vous seriez dans l’erreur :
cette histoire est inventée, c’est un roman dans le plein sens du terme,
où le temps joue son rôle, jalonné par des mardis ; on y rencontre
aussi des portes – au nombre de onze – et… un chapeau haut de
forme récurrent.

Je le répète, cette histoire est inventée ; pourtant elle est vraie à
quatre-vingt-dix-neuf pourcents. Ne sommes-nous pas tous un mé-
lange de ces quatre personnages clefs : gourou, sicaire, adepte et
sauveur ? Encore faut-il trouver le bon dosage.

Un auteur ne saurait être tenu pour responsable des propos de ses
personnages – que parfois il approuve et d’autres fois réprouve –, qui
peuvent choquer quelques-uns de ses lecteurs ; il n’est pas le porte-
parole de ses héros et se borne à rapporter fidèlement leurs dires et
leurs actes ; il constate et témoigne mais ne les juge pas – qui est-il
pour s’arroger un tel droit ? – : c’est au lecteur seul, au lecteur libre,
qu’il appartient de forger ses opinions.
9


Préface



Le jour où Jean-Claude Engrand me demanda d’écrire la préface
de son dernier livre, je me suis senti honoré de sa confiance,
m’empêchant tout refus malgré ma faible disponibilité. Jean-Claude
est un être curieux du monde qui l’entoure, en particulier ce qui con-
cerne l’homme, ses gloires comme ses tourments. Curiosité de
comprendre les mécanismes qui nous gouvernent dans nos choix de
vie, même inconscients.

Ce roman évoque les sectes et leurs mécanismes. La plupart des
écrits sur les sectes soit décrivent les rites et croyances de ces groupes
car ils frappent l’imagination, soit pointent les conséquences des "vic-
times volontaires" ou leurs enfants, membre de ces groupes imposant
une règle de vie particulière, mais soit aussi pour les extraire, voire les
exfiltrer, de ces sectes. De façon plus originale, et finalement plus
profonde, « 31 » nous décrit l’histoire de vie des protagonistes de ces
rencontres dont on ne se rend compte de la morbidité qu’avec la
distance faisant émerger les dols et leurs conséquences. Cette histoire
est celle d’individus rêvant tous d’un monde meilleur, mais les égos
des uns viennent alimenter la manipulation où viennent s’engluer
ceux des autres.

Souvent il est fait référence à la liberté de l’adepte, son libre choix.
Il n’est rien de plus pernicieux que le sentiment de liberté, les com-
merciaux le savent bien, car il fait s’engager davantage. La liberté
n’existe que si les données du choix, et avant tout ce qui motive celui
qui s’engage ainsi, en fonction de sa personnalité comme de son his-
toire, si ces données donc sont conscientes et éprouvées par une
critique personnelle renouvelée, en toute franchise avec soi-même, ce
11 31
qui est un exercice toujours fragile pouvant faire se rapprocher de la
fatuité.
La loi française qualifie d’"abus de faiblesse" cette relation de do-
mination pernicieusement acceptée et qui entraîne des compor-
tements dommageables. Derrière cette notion juridique, c’est le
concept psychologique d’"emprise" dont il s’agit. Les policiers enquê-
tant sur ce type d’affaires ont de grandes difficultés à établir les
éléments issus des témoignages et des histoires personnelles permet-
tant d’établir cette qualification. Nous avons généralement affaire à
des adultes consentants dont seul l’œil extérieur peut affirmer qu’ils se
sont laissé berner. Les escroqueries sont morales avant que d’être
financières. La confiance attribuée à des êtres dotés de qualités supé-
rieures autorise tous les excès, dont le principal dommage est la perte
d’esprit critique et la réduction de la liberté individuelle. Une victime
consentante doit être éclairée. La lecture de « 31 » peut donner des
clefs et des pistes de réflexion.

Une autre ouverture est le parallèle fait par Jean-Claude Engrand
entre ces mécanismes sectaires et le fonctionnement du monde du
travail, des relations notamment hiérarchiques au sein des entreprises
soi-disant "modernes". C’est également ce qui est à l’œuvre dans les
mouvements et sociétés qui se replient sur eux-mêmes et développent
des relations internes pyramidales faisant là aussi croire à des diffé-
rences de qualité propres à ces groupes, et enrichissant hélas
stérilement le narcissisme de ceux qui s’estiment en haut de cette
échelle sociale interne.
La séance de recrutement, à l’instar de certains films fantastiques,
fait poser la question de sa pertinence à l’aune de la motivation des
participants. Ils ne savent pas pour quel emploi ils postulent, mais se
soumettent à des règles dont ils ne peuvent comprendre les objectifs.
Pourquoi s’y soumettre ? Jusqu’où peut-on se croire supérieur à ceux
qui ont conçu les règles et ne les dévoilent que peu à peu en fonction
de critères impossibles à cerner ? Entretenir un secret de cette façon
fait croire en la supériorité de qui le détient, et alimente l’envie de
parvenir à ce niveau supposé. Ce sont les mécanismes des groupes
élitistes qui sont ainsi décrits. Leur inanité est celée par le secret dont
ils se masquent.
12 31
Si les acteurs de cette farce ne sont pas confits par un narcissisme
dévorant, ils accepteront alors dans leur cénacle celui dont la richesse
personnelle et la force de pensée seront suffisamment développées
pour les remettre eux-mêmes en question. Sinon, comme l’avait décrit
Bourdieu, ils reproduiront leurs schémas en choisissant qui leur res-
semble, voire qui se moulera dans leurs principes, garant ainsi d’une
neutralisation de tout danger d’évolution vécue forcément comme
menaçante. Le choix antithétique traditionnel entre progrès et décré-
pitude se pose pour tout groupe humain.

Certains mouvements se disant ésotériques cultivent ce genre de
secret pour développer en leur sein un système hiérarchique dont la
performance réside en la dissimulation des règles de fonctionnement
comme de l’identité de ceux qui exercent ce pseudo-pouvoir. La qua-
lité d’un groupe réside dans la capacité d’un questionnement
permanent visant son amélioration, et bien évidemment à la qualité de
ses résultats au regard de la qualité des moyens employés pour y par-
venir. Le titre de ce livre ne recèle-t-il pas d’ailleurs quelques
indications ?

Jean-Claude Engrand évoque la Franc-Maçonnerie. Une tentation
est souvent de comparer cette société idéaliste à défaut d’être uto-
pique avec ces groupes sectaires dont il est question ici. Ce
rapprochement ne repose évidemment sur aucun élément tangible car
ces mouvements sont d’essences différentes. L’objectif de la Franc-
Maçonnerie est de donner à qui le souhaite, quels que soient ses ba-
gages culturels antérieurs, la possibilité de développer une réflexion
originale sur soi et sur le monde. L’esprit critique y est attendu afin
que la diversité des apports de chacun enrichisse les participants. Le
recrutement obéit à des critères d’indépendance et de tolérance du
postulant qui seront encore développés ensuite. Les mouvements
sectaires, quant à eux, ciblent leurs futurs membres en fonction de
techniques, croyances et espoirs qu’ils présentent et qui font leur
spécificité face aux autres groupes concurrents. La critique n’est alors
évidemment pas souhaitée.
Au sein des obédiences maçonniques comme pour tout groupe
humain existent aussi des tentations de verrouiller le pouvoir de cer-
13 31
tains. L’existence de sous-groupes se retrouvant entre eux de façon
concurrentielle sous des prétextes d’évolutions ésotériques ou initia-
tiques différentes renforce l’éclosion de cercles de pouvoir cachés des
autres. Certaines obédiences maçonniques ont résolu ces travers en
scindant les différents niveaux de réflexion et de rassemblement ré-
duisant ainsi des influences parfois pernicieuses.

Toute structure doit pouvoir réguler les tentations trop humaines
de recherche de pouvoir ou de gloire personnelle de ceux qui la com-
posent. Une secte, par contre, est construite pour le bénéfice de ceux
qui la dirigent, c’est son essence-même, la régulation ne peut venir
qu’imposée par l’extérieur, par la société et ses lois protectrices.

Au fil des pages Gurwan devient de plus en plus sympathique,
comme si il était difficile à Jean-Claude Engrand de garder longtemps
un personnage machiavélique. Le gurùh Gurwan ne croit pas à ses
constructions. Il agit en homme d’affaires et non en homme de foi.
Gurwan se pose sans cesse des questions sur l’éthique de
l’organisation qu’il a créée. Il a conscience des manipulations exercées
mais ne veut pas dépasser un certain seuil. Cette conscience le place
cependant en démiurge manipulant des individus qu’il veut sou-
mettre, y compris pour leur propre bien. Finalement certaines
entreprises ne sont-elles pas davantage esclavagistes que des groupes
d’illuminés aux croyances certes hurluberluesques, mais réunificateurs
d’esprits en errance se trouvant ainsi protégés du monde et de ses
agressions au moins un temps.
Ce héros, y compris dans ce qu’il a de négatif, est un homme
comme les autres. Il a néanmoins une vraie qualité, celle de mettre en
action sa volonté de changement. Seulement son bénéfice principal
concerne l’enrichissement de son ego, nécessairement toujours insa-
tisfait. Et ce sont ses "adeptes", ceux qui l’admirent pour un ensemble
de raisons, différentes pour chacun, qui doivent remplir ce tonneau
narcissique des Danaïdes.

La lecture de « 31 » nous place ainsi devant un miroir et nous
oblige à nous positionner dans la palette des rôles de chacun des pro-
tagonistes. Sommes-nous capables de suffisamment de critique
14 31
personnelle pour ne pas nous retrouver liés à des individus ou des
institutions pouvant porter atteinte à notre liberté ? De même nos
ambitions peuvent nous amener à une recherche de gloire et de pou-
voir nous conduisant à des comportements, nuisibles au mieux pour
les ambiances des groupes dont nous faisons partie, au pire pour les
personnes dont nous trouverons les faiblesses permettant de les ex-
ploiter. Les deux comportements attentent à la dignité de notre
nature humaine. Sans nous donner de voie à suivre, Jean-Claude En-
grand nous laisse ici libre de nos choix, mais il nous éclaire pour
avancer en conscience et lucidité. Son humanité vient enrichir la
nôtre.
Nanterre, le 15 septembre 2013
Florent Gathérias


Psychologue clinicien, Florent Gathérias est titulaire d’un D.E.S.S. de Psy-
chologie Clinique et Pathologique ; il a suivi une formation postuniversitaire
en "Thérapie familiale systémique".
Expert près la Cour d’appel de Versailles et ex-membre du comité scienti-
fique de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité Intérieure, il a
œuvré entre autre à la Direction de la Formation de la Police Nationale pendant
dix-neuf ans, ainsi qu’à l’Unité de Malades Difficiles de Villejuif, au Service
Médico-Psychologique Régional de la prison de Fresnes sur un programme théra-
peutique pour agresseurs sexuels.
Il fait partie de la Commission Pluridisciplinaire des Mesures de Sûreté.
Depuis 2009 il est psychocriminologue à la Direction Centrale de la Police
Judiciaire où il développe l’assistance psychocriminologique à l’enquête judiciaire et
l’analyse comportementale au service des enquêtes criminelles concernant les vio-
lences aux personnes, y compris celles concernant les dérives sectaires.
Bibliographie
L’enquête de police comme processus de raisonnement issu d’éléments récolés
Évaluation des changements de personnalité chez des auteurs d’infraction à caractère
sexuel incarcérés
15 31
Les criminels sexuels sériels
Psychologie succincte des auteurs d’attentats suicide
Le policier la nuit
Risque zéro
Le psychologue de la Police Nationale
Les policiers : sauveteurs et victimes
Dossier "Victimes", nouveaux regards sur le traumatisme
Le policier, le traumatisme et la mort
Les psychologues de la Police Nationale
16


Ante-scriptum



Que l’on en soit l’auteur ou la victime, la manipulation mentale ne
concerne pas que les autres, elle est même, pourrait-on dire, constitu-
tive de l’homme.
Éduquer ou enseigner, prier ou convaincre, ordonner, acheter ou
vendre, parler, ou simplement échanger… jusqu’à aimer ou vouloir
l’être : nous passons notre vie en manipulations conscientes ou non.
Conteurs ou romanciers, journalistes ou cinéastes ne sont-ils pas des
manipulateurs à leur manière ? Essayistes, polémistes ou philosophes
itou ? Et que dire des politiques, des psy de tous acabits, ou des re-
présentants des cultes quels qu’ils soient.
Une confession, que l’on soit alangui sur le divan d’un psychiatre
amuï ou ait les genoux meurtris par le bois dur d’un confessionnal
glacé, quelle différence ?
Que l’on obtempère à une injonction par peur ou par respect
d’une hiérarchie, par vice ou par plaisir, quelle différence ?

Avec les progrès dans la connaissance du cerveau et de la psyché
humaine la manipulation est devenue une science au service des pu-
blicistes, des gens de marketing… des politiques aussi ; c’est devenu
une arme dont il importe que partout et à tout moment nous veillions
à ce qu’elle ne tombe pas en de mauvaises mains.
Nul besoin d’en appeler aux pervers, à des dictateurs, à des gou-
rous illuminés ou à d’inusables extra-terrestres, nous l’affirmons : les
hommes sont des manipulés-manipulateurs, mus chacun par ses fi-
celles et tirant celles de quelques autres. Mais le rapport n’est pas
symétrique : la manipulation subie est souvent inconsciente et passe
inaperçue alors que celle perpétrée est avant tout voulue.
Être informés et informer, se voir formés et former, être confor-
més ou conformer, déformés ou déformer, c’est là l’essence de notre
17 31
humaine condition. Fort heureusement c’est généralement avec de
bonnes intentions et… bénéfique même si parfois les conséquences
s’avèrent imprévisibles, voire préjudiciables.

L’adage « Tel père tel fils » n’est-il pas le témoignage de ce condi-
tionnement ? A contrario « À père avare un fils prodigue » nous
rappelle que la vie est avant tout un conflit permanent entre endoctri-
nement et émancipation : que l’un ou l’autre gagne et c’est un échec.
In medio stat virtus : seul un subtil équilibre fragile et délicat, fluctuant
au gré des circonstances constitue une juste réponse aux sollicitations
antagonistes.
Nul n’est à l’abri de la chute de l’un ou l’autre côté de la ligne
d’équilibre si ténue qui conduit tel au fascisme ou à la débauche et tel
autre à l’érémitisme ou à l’asservissement. Le propre des transitions
n’est-il pas qu’elles soient indécelables même si… elles ont générale-
ment de longues racines.

Nous sommes chacun et chacune les fruits de manipulations mul-
tiples et confluentes. Comment y résiste-t-on ? Une fois dans leur
nasse peut-on en sortir ? Par des contre-manipulations peut-être ?
Athanase-André, notre héros, vivra cela de l’intérieur. S’en sortira-
t-il ? Seul ? Avec quelles séquelles ?
* * *
Un gourou efficace se doit d’être pragmatique et plutôt psycho-
logue, d’avoir compris qu’il valait mieux consacrer ses efforts à
manipuler les manipulables – autant dire une majorité qui ne de-
mande qu’à l’être – plutôt qu’à s’attaquer aux rares manipulo-
résistants – même si c’est stimulant et peut devenir ludique – car cela
constituerait une perte de temps et serait d’un piètre rendement.
Le manipulateur aguerri s’entoure d’une cour, d’une armée
d’asservis, socle de sa prise de pouvoir, qui en embrigadera d’autres
en cercles concentriques pour, in fine, rassembler rétifs et incrédules
sous la férule de sa loi.

Fascismes, intégrismes, tyrannie et dictature, dressage et apprivoi-
sement, sectes et religions – une religion est-elle rien de plus qu’une
18 31
secte qui a réussi ? – constituent une sorte de jeu de la cuirasse et de
l’épée entre manipulateurs et manipulés, jeu dans lequel les rôles tis-
sent parfois un réseau complexe, intriqué, maillé et récursif… voire
connivent.

C’est ce monde trouble de la manipulation que nos héros, Gurwan
le gourou, Scipion le sicaire, Athanase-André l’adepte, sans omettre
Sauveur le sauveur, vont explorer : tout un univers, un univers dont
nous faisons partie.

Notre but, ami lecteur est avant tout de vous fournir des indices
pour vous aider à reconnaître la manipulation, et des armes pour en
déjouer les pièges.
19














Characters



Gurùh



Dès sa naissance Gurwan avait exercé une étrange fascination sur
son entourage, ce dont il prit tôt conscience.

Enfant d’une de ces familles bourgeoises de Neuilly – père avocat
dans un grand cabinet parisien sis Avenue Montaigne, mère confite
dans l’eau bénite et accaparée par les œuvres du diocèse – il avait joué
en expert du malaise que sa nurse anglaise manifestait en sa présence
et, encore au berceau, en avait usé et abusé : nul besoin de recourir
aux piaillements habituels des nourrissons, son regard fixe suffisait à
statufier la jeune fille au pair qui s’ingéniait pourtant à devancer le
moindre de ses caprices.
Esprit vif, il n’attendit pas de savoir parler ou marcher – ce qu’il fit
tard dans les deux cas – pour exercer sur ses parents et la domesticité
le pouvoir qu’il sentait bouillonner en lui. Comme rien n’était trop
beau pour l’héritier, fils unique de nouveaux riches qu’il était, devant
qui tout et tous devaient plier, son plus grand plaisir était de faire
tourner en bourrique le personnel de la villa, lequel ne résistait jamais
longtemps, ce qui obligeait Madame à consacrer de longues heures à
éplucher les petites annonces, à décortiquer des CV et sélectionner
nurses et femmes de ménage. Les jardiniers successifs étaient ses
souffre-douleur de prédilection. Même le chat de Madame se voyait
asservi par son regard hypnotique, mais lui jouissait de cet avantage
qu’il pouvait se réfugier sur les meubles, si haut que même juché sur
une chaise l’enfant-tyran ne l’atteignait pas. Seule exception à son
tableau de chasse, Robert, le chauffeur de la Rolls avait prise sur lui ;
l’enfant vouait une admiration sans borne à celui qu’il voyait comme
le Maître du Carrosse.

23 31
Suivant les jours et comme soufflait le vent on le qualifiait
d’hyperactif ou de surdoué, n’osant évoquer de la simple cruauté ou la
perversion ; ses tics et son agitation permanente qui donnait le tournis
n’auraient pour rien au monde été assimilés au syndrome de Gilles de
la Tourette ou à quelque pathologie que ce soit : comme la plupart
des parents ceux de Gurwan faisaient l’autruche, attitude que toute la
maisonnée imitait servilement.

Incapable de dominer le petit, sa mère, adoratrice-castratrice s’il en
est, s’était rabattu sur son époux qu’elle conditionna à coup de :
« Vous devriez » – elle n’eût pas songé à tutoyer son époux bien
qu’elle l’avilît sans cesse. « Vous devriez ceci, vous devriez cela, si
j’étais vous je… », sempiternel refrain qu’elle appliquait avec zèle au
personnel de la maison autant qu’aux bénéficiaires de ses bonnes
œuvres. « Vous devriez… », conditionnel sans condition, l’ellipse de
cette dernière n’en rendant l’expression que plus culpabilisante : « Si
vous étiez (faisiez, pensiez, vouliez, saviez, etc.), alors…, mais comme
vous ne…, donc… ». C’était son cheval de bataille. Alors que
l’imprécatif ou l’impératif se fussent avérés sécurisants, le supplicatif
valorisant et l’injonctif gratifiant – « Faites ceci, s’il vous plaît », « Ne
faites pas cela », « Vous devez faire » etc. – ce déconditionnel culpabi-
lisait à force d’insinuation et de non-dit : si l’on devrait c’est bien
parce que l’on n’avait pas, par incompétence, ignorance… ou incapa-
cité, ce qui octroierait quelques circonstances atténuantes – car si
c’était par mauvaise foi ou mauvaise volonté, alors oui, on était inex-
cusable. Madame pratiquait son déconditionnel avec un art
consommé, plaçant son interlocuteur face à l’alternative kafkaïenne :
se soumettre et démissionner en obéissant aveuglément, ou préférer
ignorer l’exhortation et agir à sa guise – à quoi bon obtempérer
puisque de toute façon on ″devrait ″.
Seul Gurwan se voyait épargné – un Roi ne devrait pas, non plus
qu’il ne saurait devoir, c’est bon pour le sujet : un roi veut et exige ; il
n’empêche, l’enfant saisissait la pratique et, en bon observateur, faisait
sienne cette arme dont il anticipait la puissance insidieuse… il
n’imaginait guère ce qu’il en ferait plus tard mais sentait confusément
qu’entre ses mains elle ferait un jour des merveilles.

24 31
Cependant que Malraux pérorait au Panthéon – « Entre ici, Jean
Moulin, avec ton terrrrible cortège… » –, peu de temps après sa pre-
mière rentrée des classes dans une école privée et religieuse, alors qu’il
découvrait les joies du catéchisme – on peut être républicain et laïque,
la loi de 1905 ne franchit pas la frontière du triangle d’or Neuilly-
Auteuil-Passy – Gurwan avait eu une illumination et un soir, affalé
sur le siège arrière de la Rolls blanc-crème qui le ramenait au bercail il
avait annoncé avec le plus grand sérieux au chauffeur impassible dans
son uniforme gris : « Un jour je serai Dieu ! ».
25


Sicaire



Scipion – quelle idée avait pu traverser l’esprit de ses parents, gros
fermiers terriens et cathos, pour qu’ils affublassent leur septième en-
fant d’un tel prénom ? – était chétif, aussi chercha-t-il servilement dès
sa naissance des protections, d’où qu’elles vinssent, sous l’égide de qui
se placer : parents d’abord puis, dès deux ans sœur aînée, presqu’une
seconde mère vu de son altitude, fratrie étagée entre quinze et quatre
ans ; enfants de chœur, bedeau, abbé et toute la gent de bénitier do-
minicale ; camarades d’école puis de lycée, le plus souvent d’une
classe au-dessus de lui à qui il rendait de menus services comme de
garder la porte des toilettes alors qu’ils y fumaient… ou pire, etc. ;
copains de chambrée et petits gradés à l’armée, co-thurne rue d’Ulm –
dont il lui importait peu d’avoir été culal – à qui il s’inféoda, se com-
muant pour leur plaire en antitala intégriste d’autant plus virulent qu’il
avait été un tala convaincu ; chef de bureau dont il cirait les pompes
allègrement, etc. ; tout était bon pour peu qu’il pût servir en s’abritant.

Très jeune il avait compris que son attitude soumise lui permettait
de jouir des miettes du pouvoir de ses protecteurs, ce qu’il compen-
sait en leur offrant ses services d’exécuteur des basses-œuvres sans
même qu’il soit besoin de l’en solliciter. Tricheries en classe, espion-
nage entre adolescents, mouchardage et j’en passe, avaient émaillé son
quotidien, il se complaisait dans tout ce qui était en dessous et
glauque : son domaine de prédilection.

De son enfance berrichonne au fin fond du fond de la France
profonde Scipion avait gardé un respect superstitieux pour tout ce qui
de près ou de loin détenait une once puissance, aussi l’autorité, la
force, la ruse ou le charisme exerçaient-ils sur lui la même attraction
qu’une bouse fraîche sur un essaim de mouches : il accourait et
27 31
s’aplatissait, bavait, léchait et rampait. Rien d’étonnant donc que
l’homme mûr qu’il était devenu eût gardé des séquelles de l’enfant
frêle et à la limite du rachitisme qu’il avait été – les privations de sa
prime jeunesse durant la guerre y étaient sûrement pour quelque
chose. Il était sec comme un sarment et effilé comme une lame, son
visage osseux semblait coupé en deux par un nez crochu, long et
mince à l’extrême, séparant deux yeux enfoncés d’un noir intense et
d’une dureté peu soutenable. En le voyant on pensait irrépressible-
ment aux cadets de Gascogne « Œil d’aigle, jambes de cigogne… »,
ou à dame Pluche « Ses longues jambes maigres trépignent de colère,
tandis que ses mains osseuses égratignent son chapelet… ».
L’adolescence venue Scipion avait connu sa période Catho dans le
sens le plus péjoratif du terme, alors qu’il fayotait avec le curé ; ayant
rapidement compris qu’il n’y avait rien à glaner dans cet univers-là il
s’était laissé tenter par la politique – ou plutôt par les politiciens pour
peu qu’ils fussent marginaux et douteux – avant de découvrir sa vraie
voie : il était né pour être sicaire.

Dieu sait quelle aurait été sa destinée si sa route n’avait croisé un
jour celle du Gurùh…
28


Adepte



Tout juste mille ans après la pose de l’ultime pierre de la mosquée
al-Azhar au Caire, le deuxième jour du mois de mai naquit à Mireuil,
en la verte Normandie constellée de vaches au lait abondant et vita-
miné, un enfant de sexe masculin de trois kilos et demi : un beau
bébé.

N’ayant pu s’accorder sur le choix du prénom – comment satis-
faire des demandes par trop disparates sans froisser l’un ou l’autre :
pensez, deux familles, les parrain et marraine, sans oublier les amis –
les parents du rejeton, soixante-huitards revenus de leurs illusions qui
vivaient une union libre, avaient presque failli tirer le prénom à pile
ou face ou mettre toutes les propositions dans un chapeau – ils
avaient justement un haut-de-forme noir chiné dans une brocante qui
leur servait de fourre-tout, posé à demeure sur une commode dans
l’entrée – et laisser le sort décider à leur place, en dernier ressort ils
avaient contourné le problème en optant pour le saint du jour de la
naissance comme cela se pratiquait jadis en province, ou naguère dans
l’Empire Colonial dont les taches roses couvraient des pages entières
dans les livres de géographie de leur enfance – ainsi trouve-t-on en-
core de vieux ressortissants des ex AEF ou AOF baptisés Fetnat ou
Ascension – : pour l’enfant ce fut Athanase, dur dur ! Ce saint
homme était surnommé l’Apostolique, Le phare de l’Orient ou en-
core La colonne de la foi ; patriarche d’Alexandrie quinze siècles plus
tôt, bien qu’orthodoxe il était compté parmi ses trente-trois Docteurs
et considéré comme l’un des pères de l’Église par les catholiques ;
même Calvin le réformateur le tenait en haute estime, c’est dire !
Pouvait-on rêver plus prestigieux parrain ?
Moyennant quoi durant toute son enfance le bambin se vit affublé
du surnom de Kiki.
29 31

Ses parents finirent par convoler et l’enfant eut deux sœurs qui,
heureusement pour elles, se virent dotées de prénoms plus classiques,
du moins au sens littéraire : Sibylle et Cybèle.

Sitôt majeur le jeune homme avait pu procéder aux démarches
administratives compliquées en vue de changer de prénom, c’est ainsi
que Kiki devint André – en fait depuis l’école primaire il s’était fait
appeler ainsi et peu de gens connaissaient son véritable prénom :
pourtant celui-ci lui pesait toujours.

Athanase-Kiki-André se révéla d’un naturel influençable et cré-
dule, on le qualifiait de bonne pâte, peut-être cela influença-t-il son
parcours qui, après l’école primaire de Mireuil et le collège d’Évreux
où il ne laissa guère de souvenir, le conduisit à apprendre la boulange
chez un artisan local. Force est de reconnaître qu’il était doué, si bien
qu’à son retour du service militaire – que n’était-il né un lustre plus
tard, il aurait évité cet épisode ! – qu’il accomplit sans joie ni amer-
tume il monta à Paris où il se fit embaucher dans une boulangerie-
e
pâtisserie de quartier du XIX . Il en épousa la ravissante vendeuse
dont la crinière d’or le fascinait ; les choses s’étaient faites comme ça,
presque sans y penser, naturellement : André ne s’était pas rendu
compte que c’était elle qui avait jeté son dévolu sur lui.
Il réussit si bien dans son nouveau métier que lors de son vingt-
cinquième anniversaire le jeune couple s’endetta pour vingt ans afin
de racheter le fonds au patron qui n’avait pas de successeur. À défaut
d’écus comme dans la chanson la boulangère lui offrit coup sur coup
deux beaux enfants : un gars et une fille, le choix du roi : la relève
était assurée.

Le pain d’André était bon et cela avait fini par se savoir : on venait
des arrondissements voisins pour s’approvisionner dans sa boutique
si bien qu’il dut se résoudre à embaucher un apprenti et à faire appel à
une vendeuse en extra le dimanche matin.

Les longues nuits au fournil pour lui, les non moins longues jour-
nées au comptoir pour elle, deux décennies otage des banques… bien
30 31
que le ménage fût uni et heureux cela incite à se poser des questions
sur le sens de sa vie.
André ruminait en pétrissant, il manquait de recul, il manquait
d’ouverture : ce ne sont pas la lecture du journal et le petit jus sur le
zinc dès potron-minet qui constituent une fenêtre sur le monde. Une
vie sans histoire peut sembler étriquée et bien qu’il ne voulût pas se
l’avouer, André s’ennuyait ; son épouse, elle, voyait du monde alors
que lui, terré dans sa catiche carrelée de blanc…

Avec le basculement dans un nouveau millénaire et la trentaine
imminente il décida de secouer un peu son joug ; justement il avait
trouvé, noyé dans le courrier de la veille entre deux enveloppes et la
sempiternelle carte d’anniversaire de ses parents – ses sœurs préfé-
raient le téléphone, c’était plus vivant – un petit feuillet en papier bleu
assez épais : une invitation à assister à une conférence sur
« L’accomplissement de l’homme », ou quelque chose comme ça.
D’abord il n’y avait guère prêté attention mais… un peu d’air frais lui
ferait du bien : il avait machinalement empoché le prospectus.

— Je lirai ça plus attentivement cette nuit pendant que la pâte lè-
vera.

Alors qu’il lisait l’invitation il se souvint d’avoir, deux années plus
tôt, entendu parler de ce sujet lors d’un débat télévisé ; les propos
d’une certaine Jeanne en qui il lui avait semblé reconnaître la fille des
fermiers des Baux de Mireuil – une voisine en quelque sorte –
l’avaient intéressé sur le coup mais… il les avait oubliés, du moins le
croyait-il quoique lui revînt à l’esprit l’expression ″Esclave Intérieur ″ ;
sans qu’il pût se l’expliquer cela réveillait en lui un mal-être diffus qu’il
s’était jusqu’alors refusé à regarder en face. Il devait être temps de se
secouer.

— Pourquoi pas ? Ça tombe justement un soir où je suis libre as-
sez tard.

C’est ainsi qu’il rencontra le Sicaire.
31


Sauveur



Ainsi que son prénom ne le suggérait pas, Sauveur était breton et
non corse. Si ses parents avaient baptisé leur second fils ainsi c’est
parce qu’ils avaient espéré que sa venue sauvât leur couple en perdi-
tion, cela dut porter ses fruits puisque l’enfant se vit suivi par deux
autres les années suivantes : rien que des garçons.

Si l’on ne choisit pas son prénom il serait oiseux de penser qu’il ne
nous prédestine pas quelque peu ; un prénom nous conditionne et
nous modèle, ainsi Sauveur était-il devenu un sauveur tous azimuts,
aussi bien des chiens perdus et des chats errants que des vieilles
dames qui voulaient traverser la route, des âmes en détresse que des
marins en péril. De sauveur à sauveteur il n’y a qu’un pas, Sauveur
l’avait franchi sans presque s’en rendre compte.

D’origine marine, de la campagne brestoise, il était venu au monde
à l’heure précise où le capitaine Carlsen se jetait à l’eau à la dernière
extrémité alors que le Flying Enterprise coulait à l’issue de treize inter-
minables jours de lutte contre tout espoir – la coïncidence serait-elle
significative ? De fait l’enfant ne suivit pas les traces de son frère aîné
qui ne s’intéressait qu’au cheval, non plus qu’il ne fut copié par ses
cadets. Sauveur se révéla être un rêveur, un coureur de lune qui préfé-
rait l’école buissonnière à la communale, un utopiste-optimiste qui
lorsqu’il trouvait que les choses et le monde n’allaient pas à son gré se
persuadait qu’il pouvait les améliorer et que maugréer n’était d’aucune
utilité : ou il y pouvait quelque chose et il le faisait, ou il n’y pouvait
rien et alors pourquoi se plaindre ou se lamenter : « Gémir, pleurer,
prier, est également lâche » avait écrit Vigny, Sauveur l’avait fait sien.

33 31
Le jour de ses quinze ans il s’engagea comme mousse chez un pe-
tit patron pêcheur ami de la famille : n’importe quoi plutôt que d’être
enfermé entre des murs, qu’ils fussent de la maison, d’un collège ou
d’une usine. L’adolescent consacra son temps libre à devenir pom-
pier-sauveteur bénévole, caressant l’espoir secret d’en faire son
métier. À dix-neuf ans c’était un homme robuste qui avait réalisé un
autre rêve, être admis comme marin dans la compagnie des Abeilles.
Une fois établi il avait épousé sa cousine – il lui avait fallu obtenir
pour ce faire une dispense du président de la République – pour
l’unique raison que, laide et simplette, elle ne pouvait espérer aucun
parti et qu’il eût été marri de la voir rester vieille fille.
Faute d’avoir des enfants – une chance probablement car il ne se
sentait pas les épaules assez solides pour jouer la double partition de
père et de mère – il orienta sa vie vers le service aux autres : aussi est-
ce tout naturellement qu’il participa à la création des Resto du Cœur
Brestois dont il demeura l’un des plus solides piliers.

Un jour, contacté par un Frère du Grand Orient de France, il fut
initié Franc-maçon. D’un naturel plus opératif que spéculatif il avait
toujours mis sa vie et ses actes en accord avec ses dires ; son idéal de
justice, de solidarité et d’équité, dans la grande tradition laïque de
cette association, l’amena en peu d’années à être élu Vénérable Maître
de sa Loge.

Par l’une de ces horribles coïncidences que le hasard nous ménage
son épouse fut rappelée à Dieu – « Heureux les simples d’esprit… » –
alors qu’il venait de fêter ses cinquante ans. Il ne s’en consacra que
davantage aux autres qui devinrent sa raison de continuer à vivre.

En maçonnerie il s’intéressa beaucoup aux questions de
l’aliénation de l’individu et de l’asservissement de l’homme par
l’homme ce qui, au tournant du millénaire, le conduisit à participer à
la création dans la banlieue brestoise d’une structure destinée à venir
en aide aux victimes des sectes et autres manipulations mentales, afin
de leur permettre de s’en extirper et de se reconstruire. Il en fut le
promoteur et le premier directeur : Sauveur ne savait jamais dire
« Non ».
34 31

Plus que jamais il avait du pain sur la planche, et plus que jamais il
se dépensa sans compter.

Un jour l’épouse de l’Adepte frappa à la porte.
35





Ami lecteur, voici présentés les quatre principaux protagonistes de
cette histoire – une centaine d’autres, pas nécessairement secondaires,
pointeront également leur nez au détour des pages –, le décor est en
place : la pièce peut commencer.

Les lumières de la salle s’éteignent une à une ; encore quelques ra-
clements de gorge et le silence s’installe, lentement, comme si le
public craignait de pénétrer dans ce monde irréel.
Après un long roulement le brigadier frappe les trois coups rituels.

Voilà que le rideau se lève sur le Grand Théâtre de la Vie…

Chut !
37














Acte I.
Je serai Dieu !



Scène I



Toute la maisonnée de Neuilly, domesticité comprise, avait trem-
blé des années durant à l’idée qu’il faudrait bien un jour mettre
l’enfant-tyran à l’école – oh, pas celle de la République, pas celle de
Jules Ferry, celle gratuite, laïque et obligatoire, mais celle confession-
nelle que seul un niveau de fortune conséquent permettait
d’intégrer – : quelle révolution cela ne risquait-il pas d’apporter, à
quelle révolte permanente ne devrait-on pas s’attendre ? Il fallut pour-
tant bien s’y résoudre, le mioche allait sur ses six ans et ses caprices
devenaient chaque jour plus insupportables.

Quel ne fut donc pas l’étonnement de tous de constater que le
dictateur y devint un agneau doux et attentif ; quel regret aussi de
constater que cette nouvelle attitude se limitait au périmètre de l’école
et cessait une fois franchie dans le sens de la sortie la haute grille de
fer forgé fleurdelisée aux piques dorées qui isolait l’établissement de la
rue et de la plèbe mieux que ne l’auraient fait de triples remparts – la
transpasser équivalait à changer d’univers : c’était pénétrer dans un
monde dont tous les codes différaient. Le miracle eut pourtant lieu à
l’école des Frères de la Passion de Neuilly.
Par quel prodige l’enfant terrible avait-il pu se transformer en en-
fant de chœur ? L’élève avait été proprement subjugué en découvrant
les méthodes de conditionnement des futurs bourgeois, commis de
l’état ou pontes de l’église, et au lieu de s’y opposer comme tous
l’avaient craint il s’ingénia à les étudier de l’intérieur avec une applica-
tion assidue. L’enfant eut tôt fait de classifier son monde en trois
catégories : ceux qui avaient barre sur lui et le commandaient, ceux
qu’il considérait à tort ou à raison comme ses égaux, et ceux sur qui il
avait quelque emprise – seules deux parmi ces trois classes
l’intéressaient, celle du Dessus, des supérieurs, de ceux qui détenaient
41 31
du pouvoir, et celle du Dessous qui regroupait les inférieurs à qui il
pouvait commander. Observateur patient, il comprit rapidement
comment parvenir à embler une parcelle du pouvoir des dominants
en devançant leurs désirs et en les assistant dans leur œuvre
d’asservissement des dominés, ce qui pour lui ne pouvait que repré-
senter une étape, il lui fallait passer dans la catégorie supérieure quitte
à en évincer les occupants à son seul profit. Quoique son dessein fût
encore informulé son inconscient cheminait pour lui : il n’était pas
Dieu, du moins pas encore ce dont il prenait davantage conscience
chaque jour, mais ce n’était que partie remise : il œuvrait à le devenir
et… il le deviendrait.

Des heures durant Gurwan observait avec une patience
d’entomologiste la transformation – formation, déformation, con-
formation – de ses congénères qui, d’enfants capricieux de riches
lignées comme lui, se muaient en brebis soumises, du moins dans le
cadre de l’École Privée car il en allait pour eux comme pour lui, une
transformation inverse s’opérait dès l’instant où, quittant l’école, les
enfants s’enfournaient dans les luxueuses limousines avec chauffeur
venues les attendre devant les grilles : les brebis redevenaient chacals.
Une différence se faisait cependant jour, si les autres devenaient mou-
tons à l’école par contrainte, lui l’était par intérêt ce qui était
infiniment plus supportable.
Pour Gurwan c’était un vrai sujet de réflexion : que manquait-il
donc au conditionnement scolaire pour qu’il devînt pérenne ? Il
n’aurait de cesse de le découvrir.

— Coupable, tu es coupable !

C’était un leitmotiv dans la bouche des bons Frères : quoique les
élèves eussent fait – ou n’aient pas fait car alors rien n’interdisait
d’imaginer qu’ils n’aient pas pensé ou souhaité le faire – la sentence
leur était martelée à longueur de jours. Nul besoin de raison. Elle
entrait dans les jeunes cerveaux en construction comme le couteau du
crémier dans la motte de beurre ou le coin du fendeur dans la bûche
de chêne. Les Frères usaient en experts de la puissance de la répéti-
tion ; ils avaient fait du latin, eux, ils connaissaient leurs classiques et
42 31
se remémoraient l’impact de l’apocryphe Delenda est Carthago caton-
nien qui à défaut d’avoir impressionné le Sénat avait impressionné des
générations de potaches – n’en étaient-ils pas eux-mêmes une preuve
vivante ? Ils savaient que qui attend en permanence la réprimande
arrondit le dos comme un canard sous l’averse et que cette attitude
devient vite une seconde nature. Oui leurs ouailles étaient coupables,
déjà du fait d’être nées : n’étaient-elles pas le fruit du péché de chair ?
Il est réconfortant de pouvoir fustiger chez les autres une tare que
l’on partage avec eux, c’est un peu comme si l’on se châtiait par pro-
curation – ne racontait-on pas que les enfants de rois avaient des
préposés à recevoir les corrections à leur place car on ne saurait fesser
un royal séant ? –, c’est moins dolosif et… jouissif dans une certaine
mesure. Ces enfants du péché étaient affectés comme tous de celui,
Originel, que nous dit la Bible ; d’ailleurs l’homme, à supposer qu’il
ne soit l’œuvre d’aucun Dieu, constituait en soi une révolte contre la
nature naturante, une façon de péché écologique, voire ontologique.

La vie du jeune Gurwan s’en ressentait, ainsi que dans son sillage
celle de la villa cossue où il s’ingéniait à expérimenter, jour après jour
– essentiellement sur le personnel, mais parfois aussi sur sa mère –
ses observations sur la domestication des êtres et des âmes.
43


Scène II



Dans les écoles Privées confessionnelles et bourgeoises, plus en-
core que dans les autres, certains élèves se voient tentés bien avant
leur puberté par la lecture en cachette des livres interdits – pourquoi
diable les publie-t-on si c’est pour les mettre à l’index ? – tant on les
en a culpabilisés par anticipation : puisque je suis coupable, pourquoi
n’en aurais-je pas au moins les avantages ? Un interdit entraînant
l’autre ils échangeaient des histoires salaces et ruminaient des pensées
d’une lubricité naïve, sans toujours savoir de quoi il retournait vrai-
ment ni à quoi se rapportaient précisément des pensées qu’ils étaient
incapables d’associer à autre chose que des images et quelques photos
un peu osées arrachées çà et là au hasard de magazines ; c’était l’âge
où ils commençaient à se jauger entre eux dans des jeux dérisoires,
cachés dans les toilettes d’autant plus attirantes qu’elles étaient l’objet
d’un espionnage zélé par les frères surveillants, ou dans la promiscuité
des dortoirs pour les internes, et à découvrir des pratiques dites hon-
teuses ; c’était l’âge aussi des premières cigarettes dont le seul
véritable attrait était leur interdit. Il en allait ainsi chez les Frères de la
Passion comme dans tous les collèges prudes et religieux de France et
de Navarre.
Comment les enfants eussent-ils pu échapper à la dure loi des
hormones ? Comment ne se fussent-ils pas sentis coupables ? Il leur
fallait bien s’accommoder de la transformation de leurs corps. Com-
ment espérer le dompter sans en acquérir au préalable une
connaissance intime ? Oui, comment ? On ne va pas à l’encontre de
la nature et depuis que l’homme est homme…

Gurwan allait sur ses douze ans, il observait le monde avec son
idée fixe toujours en arrière-plan. Comme ses camarades il avait con-
nu des picotements et des sensations inanalysables non plus
45 31
qu’avouables… quoique non dénués d’agrément ; comme eux il avait
tracé ses premières cartes de géographie dans les draps de son vaste
lit, au grand émoi de la femme de chambre qui n’osait pas en référer à
Madame ; mais contrairement à eux il n’y avait attaché qu’un intérêt
distrait et distant, une importance toute relative. Les visées qu’il culti-
vait étaient tellement plus élevées, l’esprit y supplantait le corps. Il lui
semblait que la plupart de ses compagnons se laissaient dominer par
la marée hormonale de la préadolescence. Dominé : un maître mot
pour qui a des projets ; soit l’on domine, soit l’on sera dominé, par les
autres ou… par soi. Depuis le jour de sa naissance il avait choisi son
camp : un Dieu domine, forcément.

Chez les Frères de la Passion son extériorité le distinguait et Gur-
wan se voyait sollicité tant par les enseignants qui voyaient en lui
tantôt un mouchard, et pourquoi pas un Frère potentiel, que par ses
camarades qui tentaient de l’attirer dans leurs rangs pour bénéficier de
l’ascendant qu’il exerçait presqu’à son insu sur son entourage, ou
pour partager avec lui les bonnes grâces dont il bénéficiait. Il apprit
rapidement à jouer sur les deux tableaux, tant vers le haut que vers le
bas – parmi le florilège de proverbes qui tenait lieu de conscience à sa
mère « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier » oc-
cupait une place de choix –, adaptant son jeu selon la direction.
Nonobstant un esprit plus qu’éveillé et une mémoire éléphan-
tesque Gurwan était peu enclin à travailler aussi demeura-t-il un élève
médiocre, passant compositions et examens le nez à fleur de l’eau.
Quels avantages eût-il obtenus s’il avait bûché et décroché
d’excellentes notes ? On passe ou ne passe pas par une porte, peu
importe comment pourvu qu’on la franchisse ; et lorsque l’on est
dans la place c’est la même foire d’empoigne pour tous les élus quels
que soient leurs rangs d’entrée ou leurs mérites… alors pourquoi
s’éreinter avant le seuil – cela lui rappelait ces athlètes épuisés par les
épreuves éliminatoires et coiffés au poteau par plus frais qu’eux qui
avaient su s’économiser : dans une course de fond la place de lièvre
est généralement perdante, or la vie est une course de fond. Il végétait
tranquillement durant les cours, se rattrapant à la maison où il n’en
faisait que davantage montre d’un despotisme… fort peu éclairé.

46 31
Quelques années avaient passé et ce jour-là aurait pu être un jour
comme les autres, alors que mai tirait à sa fin et qu’un été précoce
sévissait ; Robert alluma la radio et une cigarette en attendant l’heure
de sortie de l’école dans la confortable limousine. Le poste diffusait la
première Gymnopédie joliment exécutées par un pianiste dont il ne
retint pas le nom, c’était reposant ; un ultime instant de détente avant
que le monstre, comme il l’appelait in petto, ne vînt s’affaler sur la
banquette arrière de la Rolls, jetant au hasard cartable et habits au
risque de tacher ou d’abîmer les sièges de peau qu’il prenait tant de
soin à nettoyer ; à ses yeux de chauffeur de maître zélé c’était déplacé
et de très mauvais goût : une attitude aussi peu policée était inconve-
nante dans une voiture telle que celle de son patron, toujours polishée
et dans laquelle il eût fallu la loupe de Sherlock Holmes pour dénicher
le plus infime grain de poussière. Patient comme seul savent l’être les
employés de maisons huppées il occupa son attente à feuilleter Le
Monde qu’il avait acheté en venant et qu’il déposerait sur le guéridon
de l’entrée dans l’attente du retour du Patron. Rien de bien folichon :
élection démocratique de Pol Pot à la tête du Kampuchéa – démocra-
tique comme l’avait été celle d’Hitler neuf lustres plus tôt –, que
fallait-il en penser, c’était si loin, à deux océans de là ; la liquidation de
Lip avait fini par être prononcée – depuis le temps que ce feuilleton
durait, ce n’était pas une surprise – ; et tout le reste à l’avenant.

– Voilà qui n’affectera pas Monsieur ! À moins que… il est bien
capable d’offrir ses services aux ex-Lip.

Robert ne lisait pas le journal, il se contentait de le feuilleter, d’un
œil seulement car il gardait l’autre fixé sur la porte de l’établissement
– il eût fait beau voir que Gurwan eût à l’attendre – ; il prenait grand
soin de ne pas en froisser les feuilles : Monsieur n’aimerait pas. Dans
les pages intérieures un entrefilet attira son attention : on parlait d’une
jeune secte en Angleterre… c’était si loin, à un Channel de distance.
47


Scène III



Ce mardi aurait pu être un jour comme un autre mais voilà, alors
que les grilles s’ouvraient et que les Frères filtraient la sortie de leurs
ouailles Gurwan n’était pas du lot. Avait-il été retenu ? Comme il
arrivait parfois que l’un ou l’autre enfant eût un peu de retard Robert
laissa patiemment passer le flot et quelques minutes, garé à dix mètres
de la porte, deux roues sur le trottoir d’en face juste devant un bateau
– d’ordinaire les contractuelles passaient sans mot dire, il allait partir
rapidement et puis on ne verbalise pas un carrosse, qui pouvait préju-
ger de la longueur du bras de son propriétaire ; de plus Robert était
un modeste exploité comme elles – ; s’il ne le voyait pas sortir Gur-
wan viendrait déjà toquer à la vitre. Alors qu’il se replongeait dans sa
lecture une aubergine – nouvelle venue dans le quartier et… bien
agréable à regarder sanglée dans sa veste cintrée qui affinait sa taille et
mettait son buste en valeur juste à la hauteur de ses yeux : on a beau
être chauffeur on n’est pas de bois pour autant – se planta devant la
Rolls, carnet en main et stylo dégoupillé – il dut se retenir de penser
″décalotté ″. Robert lui adressa un sourire de connivence avant de
replonger dans sa lecture, après tout ils étaient tous deux des em-
ployés qui travaillaient. Décidément ce mardi ne devait pas être un
jour normal, Gurwan s’attardait, et voilà qu’après un tour complet de
la voiture l’aubergine remplissait méticuleusement un papillon qu’elle
glissa sous l’essuie-glace. Elle n’avait pas plutôt le dos tourné que
Robert descendit prendre le papier et le rangea soigneusement dans la
boîte à gants… avec une liasse d’autres qu’il remettrait à Monsieur.

— Y’a plus de conscience, si entre subalternes on n’est plus soli-
daires ! Mais qu’est-ce qu’elle se croit cette péronnelle, comme si
Monsieur n’allait pas le faire sauter, son PV. Elle risquait même
quelques ennuis.
49 31

Gurwan ne paraissait toujours pas et le Frère portier refermait la
lourde grille. Robert l’appela avant qu’il ne tournât les talons.

— Bonsoir mon Père – ou dois-je dire mon Frère ? –, vous
n’auriez pas vu passer Gurwan ?
— Ma foi non, excusez-moi un instant, je vais vérifier s’il n’est pas
resté dans l’école : vous attendez ?
— Bien sûr, prenez votre temps.

Dix minutes – une éternité – s’écoulèrent avant que le Frère ne
reparût la mine déconfite.

— Personne ne l’a vu passer, en tous cas il n’est plus dans
l’établissement. Par acquit de conscience j’ai vérifié les feuilles de
présence : il a bien participé au dernier cours – à moins qu’un cama-
rade n’ait signé pour lui, ce sont des choses qui arrivent. Il a dû filer
en douce et vouloir rentrer à pied, vous n’habitez pas si loin après
tout.
— Oui, peut-être… mais ce n’est pas dans ses habitudes, et j’étais
là en avance à surveiller la porte.

Il se garda d’ajouter que c’était le nez dans le journal.

— Bon, je vais voir ce qu’il convient de faire.

Branle-bas de combat. Après moult hésitations Robert se décida à
appeler Monsieur ; par chance il y avait une cabine à proximité d’où il
pouvait garder un œil sur les grilles et Monsieur laissait toujours des
pièces de monnaies dans la boîte à gants. Il n’en menait pas large.

— Attendez encore un peu et ne rentrez pas trop vite… ou plutôt
non, passez me prendre, je suis au bureau et serai libre dans un petit
quart d’heure. Surtout pas un mot à Madame ! Pas de vagues, pas
d’initiatives : je m’occupe de tout.

50 31
Monsieur n’avait rien fait, se contentant de téléphoner à Madame
pour l’informer que l’enfant rentrerait plus tard, sans plus
d’explication.
Le soir Gurwan était rentré de lui-même avant l’heure du repas,
sans prononcer un mot. Devant son air buté personne ne s’avisa de
lui demander le moindre compte ce dont l’enfant prit bonne note :
c’était donc si facile…

Gurwan avait souvent rechigné : ne même pas pouvoir rentrer
seul à son âge, alors qu’il allait passer son Brevet en juin, pour qui le
prenait-on ? Il ne faisait pas une fugue, il avait juste donné un signal,
d’ailleurs même pas prémédité.
L’occasion faisant le larron, alors qu’il franchissait le portail en
compagnie de Jean, un camarade d’un an son cadet qui trustait prix et
mentions, il s’avisa que Robert tentait de négocier avec une contrac-
tuelle et poussa son copain du coude ; sans qu’ils eussent à se parler
ils détalèrent dans la direction opposée. Quelques minutes de liberté
étaient toujours bonnes à prendre, et puis Robert allait se faire tancer
vertement par son père, ce que lui, Gurwan, n’eût pas osé faire bien
qu’il n’hésitât jamais à malmener toute la maisonnée, Monsieur com-
pris. Mais Robert le dominait et cela, il le supportait de moins en
moins : l’idée d’une algarade par personne interposée ne manquait pas
de le réjouir.
51


Scène IV



Ils n’avaient pas parcouru plus de cinquante mètres et dépassé le
coin de la rue qu’ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine : Robert ne
pouvait plus les voir, quant aux Frères leur zèle cessait à la grille ; ils
avaient donc tout leur temps pour envisager la situation. Ils préférè-
rent cependant rajouter une rue et un tournant à leur escapade. Jean
n’en menait pas large.

— Bon, la plaisanterie a réussi, tu devrais retourner à la voiture
maintenant, non ?
— Non.
— En tout cas, moi, je rentre chez moi.
— Non !

Le ton de Gurwan était sans appel, dur et cassant comme un tes-
son de verre, il dominait son camarade qui n’avait qu’à se le tenir
pour dit. Jean était interloqué, il ne reconnaissait plus l’élève servile
qu’il côtoyait depuis des années chez les Frères de la Passion. Il baissa
le nez, un pli se marqua entre ses sourcils : il avait un peu peur.

— Je leur dirai que tu m’as entraîné.
— Et moi je dirai que c’est toi ! Qui crois-tu qu’ils croiront ? Pour
une fois que je m’accorde un peu de liberté ce n’est pas un pétochard
comme toi qui va me casser ma baraque.
— Mais mes parents m’attendent.
— Et alors, les miens aussi !
— Euh…
— Bon, tu me suis ou pas, décide-toi ! Mais tu as intérêt à dire
oui.
— J’arrive.
53 31
— Et arrête de faire cette tête, on est libres ou non ? Qu’est-ce
qu’on t’a appris ? Moi plus tard, je serai riche, peu importent les
moyens, et les petits merdeux comme toi cireront mes pompes et
viendront manger dans ma main, fourre-toi bien ça dans la caboche !

Ils marchèrent un temps sans but et se retrouvèrent dans la rue de
l’Église qu’ils suivirent jusqu’à l’Avenue, rive gauche d’un véritable
fleuve de voitures qui prend sa source Place de la Concorde qu’elle
relie au nouveau quartier d’affaire en passant par l’Étoile et la porte
Maillot ; cette douve quasi infranchissable faisait de Neuilly une ville
séparée, bicéphale, ou plus justement split-brain. Arrivés au carrefour
ils aperçurent l’église Saint Jean-Baptiste sur leur gauche.

— On y va !

Ce n’était pas une question. Gurwan n’avait rien prémédité mais
ses décisions spontanées étaient irrévocables, il s’adressait à Jean avec
ce ton méchant et hautain dont il usait à l’égard de la gent ancillaire.

— Pourquoi ?
— T’occupe, suis moi.

À cette heure la porte était encore ouverte et les deux ados entrè-
rent ; ils furent brusquement saisis par la fraîcheur du lieu qui
contrastait avec celle du printemps avancé qui régnait sur l’Avenue.
Jean était inquiet : cela faisait près d’une heure qu’il aurait dû être
rentré. Passé l’épaisse porte de bois il trempa sa main dans le bénitier
et se signa machinalement ; Gurwan le foudroya d’un œil méprisant et
cracha dans le bénitier.

— T’es pas fou ? C’est un sacrilège… si on nous voyait ?
— Et alors ! T’as peur ?
— Ben oui, quand même, c’est normal, ça pourrait…
— Rien du tout, la nef ne va pas te tomber sur la tête. Tu ne
gobes tout de même pas les boniments des Frères de la Passion ! Fais
comme moi.
— Ô non, je…
54 31
— Fais-le je te dis sinon je dirai partout que tu l’as fait.

Gurwan le transperçait des yeux. Jean, qui ne lui avait jamais vu ce
regard fixe et dilaté, se recroquevillait d’effroi devant la détermination
de son copain et le sacrilège qu’il allait commettre. Il se mit à trembler
de tous ses membres et ne rêvait plus que de prendre ses jambes à
son cou mais il restait là, hypnotisé et… il s’exécuta.

— Tu me répugnes, tu es fait pour être esclave ; allez, fous le
camp, je ne veux plus te voir !
— Mais…
— Y’a pas d’mais, et ne t’avise plus de croiser mon chemin… sauf
si je t’appelle car alors là tu auras intérêt à faire fissa pour répondre
présent !

Sans demander son reste Jean se sauva en courant, si troublé qu’à
deux reprises il se trompa de rue pour regagner son domicile ; quant à
Gurwan il était comme transfiguré, il flottait sur un nuage : un mé-
chant rictus lui lacérait le visage. Il repartit calmement en direction de
l’hôtel particulier dont son père était si fier. Il espérait trouver la mai-
sonnée aux cent coups du fait de son absence : Robert avait dû alerter
ses parents.
Quelle ne fut pas sa déception de voir que non seulement il n’était
pas attendu, mais en plus de ne remarquer aucune trace d’anxiété
dans les yeux de sa mère. Il monta dans sa chambre sans desserrer les
dents et jeta rageusement son sac sous le lit avant de se jeter dessus
sans prendre la peine de se déchausser. Lorsque son avocat de père
rentra, un peu plus tôt qu’à l’accoutumée, Gurwan était toujours cloî-
tré dans sa chambre.

Au dîner il ne fut question de rien.
55


Scène V



Contrairement à tous les pronostics Gurwan avait fini par le dé-
crocher, son bac… après un redoublement et à l’issue d’un oral de
rattrapage ; cela n’avait pas été sans mal et s’était fait le nez toujours
au raz de l’eau, non par manque d’intelligence – il était plutôt brillant
– mais du fait de sa paresse exacerbée. Ce fut l’occasion d’une nouba
carabinée avec les copains : une mégabringue. Pour la première fois
de sa vie il avait découché et nul ne sut jamais ni où il avait passé la
nuit ni dans quelles turpitudes. Il était rentré à l’heure du déjeuner,
droit comme un ″i ″ malgré un teint verdâtre, et s’était aussitôt enfer-
mé dans sa chambre d’où on ne le vit ressortir que le surlendemain.
Nul n’osa se hasarder à l’interroger : de toutes façons il n’aurait pas
répondu ou… aurait menti.

La semaine suivante la famille organisa néanmoins une fête très
protocolaire à la maison. Toujours opportuniste Monsieur avait invité
quelques relations – utiles – et quelques-uns parmi ses confrères et
collaborateurs. Pour Gurwan le cœur n’y était pas, il savait qu’il allait
être le sujet de conciliabules en aparté : « Que va-t-on faire du ″pe-
tit ″ ? », « Peut-être, cher ami, pourriez-vous… ? », « Que diriez-vous,
cher confrère, de le prendre comme stagiaire pour les vacances : à
charge de revanche bien entendu… » ; comme si ce n’était pas à lui,
Gurwan, de décider de sa vie ! Il se sentait chosifié et cela le révoltait :
il ferait donc la tête.
Ses parents – Monsieur surtout car pour tout ce qui concernait
son fils Madame n’avait guère voix au chapitre – auraient voulu le
voir faire une Prépa en vue d’intégrer l’École de la Magistrature ;
c’était compter sans le fait que maintenant ledit fils était majeur et
qu’il avait son mot à dire : ce mot serait « Non ! », à n’en pas douter
57 31
un non franc et massif. L’adolescent repoussait catégoriquement
toute idée de poursuite d’études quelles qu’elles fussent, et surtout pas
sur les traces paternelles. Pour Monsieur c’était un beau rêve qui
s’évanouissait : il aurait à se trouver un successeur et s’en désolait ; ses
associés et ses collaborateurs par contre s’en réjouirent : le tyran ne
viendrait pas polluer leur traintrain quotidien.

Au moment du café et des liqueurs toute la maisonnée, domestici-
té incluse, se vit conviée dans le petit salon autour de l’impétrant.
Monsieur, en grand seigneur, oubliant peut-être qu’il n’était pas dans
un prétoire, se lança dans un discours fleuve semi-improvisé.

— Mon Grand, car il n’y a pas de raison de continuer à t’appeler
mon petit, comme le fait ta mère, bien que tu sois juste majeur te
voilà un Homme, un homme avec des droits… et des devoirs aussi
malheureusement, mais c’est là notre lot à tous : l’avenir s’ouvre de-
vant toi. Tu viens de trouver la clef de la première porte, il y en aura
d’autres, et d’autres, sans fin…

C’était son discours qui risquait d’être sans fin, Gurwan baillait et
se tourna résolument vers la fenêtre mais Monsieur ne s’en aperçut
pas, emporté qu’il était par sa fougue et sa fierté il poursuivait imper-
turbablement ; il s’écoutait parler avec délice, il aimait son élocution :
sa voix de baryton et ses assertions le ravissaient. L’un ou l’autre
étouffa un bâillement, seule Madame, par habitude ou résignation –
ou simplement parce qu’elle vouait une admiration sans borne à son
avocat de mari – buvait ses paroles, tandis que Robert fumait tran-
quillement un petit cigare.

— Bla bla bla… bla bla bli…

Ça n’en finirait donc jamais ! L’enfant bouillait mais ne pouvait
s’éclipser car il attendait son cadeau, lequel avait intérêt à être digne
de sa peau d’âne : qu’on se le tienne pour dit ! Une voiture (?), il
n’osait l’espérer, d’ailleurs il n’avait pas son permis, un scooter alors
(?), cela constituerait à ses yeux un minimum ; il n’avait vu aucun
indice de la commande de l’une ou l’autre alors… il lui fallait bien
58 31
attendre la fin de la péroraison d’un père qui faisait de l’auto-
allumage. Il attendit donc en rongeant son frein.

— Il va maintenant te falloir trouver tes marques et conquérir ta
place dans la société… bla bla bla… car la vie est une guerre… bla
bla bli… Comme la pièce d’un puzzle que nous sommes chacun…
bla bla bla… Nous avions pensé, ta mère et moi…

Et ça continuait, le Niagara de mots dégoulinait comme issu d’un
lac intarissable. Gurwan regardait sa montre avec une ostentation que
tous, sauf Monsieur, remarquaient.

— Tu imagines notre fierté à tous… Mais bien sûr, après la fête et
les réjouissances, il va falloir… et puis…

Fort opportunément Madame renversa sa tasse de café – un psy-
chiatre y aurait sans doute décelé un acte manqué – branle-bas de
combat, la domesticité se précipita, rompant l’élan de l’orateur et
précipitant la fin du discours. Ouf ! Il était temps : comme dans un
oral ou une plaidoirie il arrive toujours un moment où l’on finit par
indisposer le jury, encore faut-il s’en rendre compte et apparemment
cela n’était pas donné à Monsieur.

— Certes… enfin je ne voudrais pas être long, alors je te dis : féli-
citations et… belle et longue route, mon Fils, nous sommes tous si
fiers de toi ! Et…

On applaudit bruyamment et unanimement, pour la forme et sur-
tout pour briser l’élan jaculatoire et en endiguer le flot. Seul le
principal intéressé persistait à regarder par la fenêtre les arbres du
parc comme s’ils eussent été plantés de la veille. Madame dut le tirer
par la manche pour qu’il consentît à taper mollement dans ses mains
pour remercier ce père qui s’ingéniait à lui usurper la place d’honneur
qui ce jour-là, à son avis, lui revenait de droit.

Et les cadeaux, c’était pour quand ?
59 31
Gurwan allait être déçu, en guise de cadeau Monsieur lui offrit un
séjour de trois semaines en Angleterre dans une famille huppée de
Londres, les Tracy, des gens du barreau qu’il avait rencontrés
quelques années auparavant au cours d’un symposium sur Le Droit
International et la collaboration entre les États. Voisins d’amphi ils
avaient sympathisé. Les Tracy avaient une fille unique, Jane, de deux
ans l’aînée de Gurwan : une pimbêche osseuse dont les cheveux roux-
délavé encadraient un visage long piqueté de taches de rousseur et
dont le nez aquilin conduisait irrépressiblement le regard vers des
yeux inexpressifs vert-grenouille.
Monsieur l’avait invitée en vacances à Neuilly deux ans plus tôt…
non sans arrière-pensées : un mariage transnational préludant à la
fusion de deux cabinets d’avocats… des héritiers… une succession
assurée… un bâton de vieillesse… Il n’avait même pas envisagé que
Gurwan eût pu avoir son mot à dire dans l’affaire : c’est bien connu,
l’onirisme est solitaire, pas solidaire.
60


Scène VI



Rien ne permettait d’augurer qu’à son retour de la Perfide Albion
une fois les vacances finies les choses rentreraient dans l’ordre : Ma-
dame et Monsieur en eurent vite la confirmation. Au motif qu’il
cherchait sa voie et qu’il lui fallait pour cela disposer d’une année
sabbatique Gurwan ne retourna pas à l’école : un proverbe le dit « On
ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », mêmement l’on n’inscrit
pas un ado en fac contre son gré. Il cultivait une oisiveté affirmée et
s’ennuyait ferme, passant des journées entières confiné dans sa
chambre à flemmarder vautré sur son lit avec ses baskets aux pieds,
ingurgitant bonbons et gâteaux accompagnés de bédés et de disques
de rock ou de navets télévisuels.
Les jours où il ne se barricadait pas dans son antre il disparaissait
dès potron-minet pour ne réapparaître qu’à la vesprée. Où passait-il
ses journées, avec qui ? Gurwan prenait soin de ne pas laisser de
traces et même si à plusieurs reprises Monsieur avait tenté de le faire
suivre discrètement ce fut toujours sans succès

Lors de ses sorties clandestines Gurwan s’était acoquiné avec
Axel, un ado désœuvré comme lui qui rôdait au hasard des rues. Axel
avait quitté le lycée à seize ans et recherchait un travail – peu active-
ment il est vrai – ; on les rencontrait souvent ensemble dans l’arrière-
salle enfumée de quelque bar où au gré de leur humeur ils passaient
des après-midi entiers à refaire le monde : lequel était décidément mal
fait puisqu’aucun d’eux n’y trouvaient la place qui lui convînt, celle de
parasite tranquille.

— Dis-moi Pierre, comment ferais-tu pour être libre comme l’air
et avoir toujours de l’argent ?
— D’abord je ne m’appelle pas Pierre, je m’appelle Axel…
61 31
— …m’en fous, pour moi tu t’appelles Pierre, c’est comme ça,
cherche pas à comprendre. Je t’expliquerai peut-être un jour…
Alors ?
— Ben… je taperais mes parents, en fait bien qu’ils ne roulent pas
sur l’or il y a toujours un peu d’argent qui traîne ici ou là, dans un
tiroir de la cuisine ou dans la table de nuit de ma mère, et comme ils
ne comptent pas… et puis j’en piquerais à ma grand-mère,
comme elle ne sait rien me refuser même si elle s’en aperçoit elle ne
me dénoncera pas.
— En somme tu les volerais.
— Tout de suite les grands mots, c’est l’argent de la famille et… je
fais partie de la famille jusqu’à preuve du contraire, alors…
— …tu éludes ma question, ce qui m’intéresse c’est comment tu
t’y prendrais pour qu’on t’en donne sans que tu n’aies à le prendre ?
— Et toi ?
— Oh moi, mes parents m’ont octroyé une mensualité confor-
table – mon compte en banque t’étonnerait –, et puis quand j’ai eu
mon bac ils m’ont donné… mais c’est pas la question, ce n’est pas
l’argent de ma famille qui m’intéresse – ce ne serait d’ailleurs qu’une
anticipation de mon héritage –, ce qui me pose question c’est : com-
ment faire pour que d’autres, des inconnus, des étrangers, nous
donnent de l’argent sans contrepartie ?
— Tu pourrais travailler pour eux ?
— Tu ne m’as pas écouté, je t’ai dit sans contrepartie. Travailler,
quelle horreur ! J’ai passé ma vie à travailler : d’abord chez les Frères
de la Passion, puis au lycée. J’ai obtenu mon bac : j’ai rempli mon
contrat et je ne dois plus rien à personne, à personne tu m’entends !
— Alors tu pourrais tenter de les apitoyer…
— …tu te foutrais pas de moi par hasard ! J’ai une tête de men-
diant peut-être ? Ça non ! D’ailleurs ne te figure pas que les
mendiants deviennent riches, et puis c’est un travail pénible, avilissant
et pour tout dire méprisable. La charité, beurk ! Jamais je ne donnerai
un kopek à un mendiant, tu m’entends bien, jamais.
— Il te reste le chantage, une prise d’otage avec demande de ran-
çon…
— Pourquoi pas le crime tant que tu y es : trop dangereux !
— La drogue…
62 31
— Encore pire, certes ça peut rapporter gros… ou bien vingt ans
de prison. Je crois qu’il vaut mieux de petites sommes nombreuses,
venant de sources diverses sans liens apparents ; l’idéal serait qu’elles
me soient offertes. En fait c’est là que le bât blesse : comment y arri-
ver ?
— Tu n’envisages tout de même pas…
— Pas quoi ? Pas de travailler en tout cas, pas de rentrer dans un
moule bien-pensant, pas de m’enfermer entre les grilles d’une usine
ou d’un bureau, pas de devenir fonctionnaire non plus. Moi esclave :
jamais ! Une grille est une grille, entre celle de notre villa et celles de
l’École ou celle d’une entreprise quelle différence ? Une grille marque
la limite d’un ghetto, or moi je veux détenir les clefs du ghetto et
pouvoir le fermer… de l’extérieur.
— En clair, tu veux être ton propre maître.
— C’est exactement ça, Nietzsche disait « Deviens ce que tu es »,
je ne veux pas seulement devenir mon maître, je veux aussi être celui
des autres : je veux devenir Dieu ! Vois-tu, lorsque j’étais en Angle-
terre j’ai rencontré à Hyde Park un groupe de… et puis zut, ça ne te
regarde pas.
— Et tu comptes sur moi pour t’aider dans ton projet idiot ? Quel
piètre Dieu que celui qui aurait besoin d’aide.
— Tu me fais ch… à la fin, tu ne veux pas comprendre. Oublie-
moi.

Sur ce, Gurwan était sorti du bar en claquant la porte, plantant son
copain à qui il laissa ostensiblement l’addition à régler.

— Bien fait pour sa pomme, m’enfin !
63


Scène VII



Voler ou travailler, dealer ou vendre, faire chanter ou se battre, etc.,
en cette fin de millénaire une large palette de possibilités s’ouvrait à
qui souhaitait s’enrichir : mais comment choisir ? Laquelle était la
bonne ? Tout ce dont Gurwan était sûr c’est qu’il ne voulait pas tra-
vailler. Nonobstant il entendait disposer d’argent et trouvait son mois
très insuffisant : alors comment faire ? Était-il possible de s’arranger
pour que les autres vous en donnassent tout en se sentant vos débi-
teurs ? Fallait-il pour cela leur faire peur, s’en faire admirer, ou
susciter leur envie au point qu’ils rêvent d’être autorisés à ramasser
vos miettes ? Ou quoi d’autre ? Gurwan s’interrogeait.

— Et puis seul, que pourrais-je faire ? On ne construit bien qu’à
plusieurs « Un chef, une mission, des moyens ! » répétait son père qui
avait ramené cette sentence de son temps d’armée. Décidément il me
faudrait une équipe zélée et dévouée. Mais où la recruter, comment la
constituer ? M’inclure dans un réseau existant et le phagocyter ou le
créer ex nihilo ?

Aucune des deux approches n’était évidente : on ne crée pas une
bande comme ça en claquant des doigts, pas plus qu’on ne rentre
dans un groupe préexistant comme dans un édredon. Il lui faudrait
rôder, flairer le vent et un jour entrer en contact : c’est le point qui lui
semblait le plus aléatoire.
Lors de ses vacances anglaises il avait fugué à plusieurs reprises.
Les Tracy s’en étaient d’abord inquiétés mais comme chaque fois
Gurwan était au rendez-vous pour le repas du soir, ils avaient fini par
ne plus s’en soucier – après tout, n’était-il pas un presqu’adulte –, ils
regrettaient juste qu’il l’ait fait seul, sans aucun égard pour leur fille
anémique qui, elle, passait son temps dans sa chambre à étudier, étu-
dier et étudier encore. Ils se gardèrent bien d’évoquer ces sorties
65 31
devant les parents de Gurwan. Qu’avait bien pu faire le jeune
homme ? Où avait-il été, avec qui ?
Ils eussent été bien étonnés d’apprendre que ce dernier avait fré-
quenté une secte – certes assez folklorique et plutôt inoffensive, mais
une secte tout de même – qui faisait sa propagande dans les allées de
Hyde Park.

Le jeune homme s’absentait de plus en plus fréquemment du do-
micile, il avait enfin réussi à repérer une petite bande de presque-
voyous qui passaient leurs journées dans les rues voisines des Gare de
l’Est et du Nord – leurs nuits aussi le plus souvent tandis que Gur-
wan, lui, rentrait à Neuilly où l’attendait une chambre chaude et un lit
douillet.
Cela lui avait pris du temps, il lui avait fallu faire preuve d’une pa-
tience étonnante pour qui le connaissait. Une fois qu’il les avait eu
repérés il avait passé des heures à les observer de loin depuis des ter-
rasses de cafés en sirotant une consommation. Il s’était ensuite
hasardé à les suivre d’assez loin, puis de plus près en espérant qu’une
occasion propice lui permît d’aborder l’un de ses membres.

Par une fin d’après-midi d’octobre frisquette, à l’heure où le soleil
n’éclaire plus que le faîte des immeubles, où les premiers néons
s’allument et où la rue devient une combe, attablé devant un café
depuis longtemps refroidi Gurwan regardait les quidams qui, de re-
tour de leur travail dans la banlieue rouge dégoulinaient à gros flots
de la gare du Nord, rasant les murs, lourds d’une fatigue plus morale
encore que physique. Il vit la petite bande arriver, plus éméchés les
uns que les autres, bousculant des passants qui ne se rendaient
compte que trop tard que leur sac ou leur portefeuille avait changé de
mains. Seulement cette fois deux policiers qui avaient repéré leur
manège tentèrent de les coincer dans la cour de la gare ce qui provo-
qua une mêlée confuse. Un instant plus tard, Gurwan vit l’équipe
déguerpir vers la rue Saint-Vincent de Paul dont, point pratique, les
premiers immeubles étaient à double entrée permettant une esquive
par le boulevard Magenta, toujours poursuivie par l’un des policiers.
L’autre gisait sur le trottoir sérieusement sonné et cabossé. Des ren-
forts arrivèrent d’on ne sait où, avertis on ne sait comment, et prirent
la bande en chasse pendant que le blessé se relevait avec peine et
s’ébrouait en grognant – il en faisait peut-être un peu trop à la ma-
66 31
nière de ces footballeurs qui souhaitent faire attribuer un carton rouge
à leurs adversaires.
Comme Gurwan était aux premières loges et qu’il n’avait pas bou-
gé de sa table depuis laquelle il avait une vue dégagée sur la place il
avait dû tout voir aussi un argousin l’aborda-t-il dans l’espoir de lui
soutirer un témoignage. Justement ses collègues revenaient tirant et
poussant sans ménagement un homme d’une trentaine d’années, me-
notté, que Gurwan reconnu pour être le meneur du petit groupe :
l’homme hurlait et se débattait comme un beau diable si bien que
deux policiers n’étaient pas de trop pour maîtriser cette anguille. Ils
s’arrêtèrent devant Gurwan.

— Reconnaissez-vous cet homme ? C’est bien lui qui a rossé
notre collègue ?

Le ton n’était pas interrogatif mais affirmatif ; Gurwan
n’appréciait pas qu’on lui dictât ainsi la réponse attendue. En une
fraction de seconde un million d’idées lui traversèrent l’esprit. Oui il
reconnaissait le malfrat mais devait-il le dénoncer pour autant ?
Qu’avait-il à gagner à le reconnaître ? Il n’y avait guère à espérer de
reconnaissance de la part des forces de l’ordre – et comme cela re-
viendrait certainement aux oreilles de son père il lui faudrait en plus
expliquer sa présence ici à cette heure – alors que le délinquant et sa
bande risquaient de se retourner contre lui. Dans le cas contraire que
pourrait la police ? Il n’avait rien vu, rien entendu, donc pas de té-
moignage, rien qui pût l’inquiéter, et la bande lui serait redevable.
Quelle reconnaissance en attendre ? Il imaginait le profit qu’il pourrait
tirer d’une telle entrée en matière, c’était un signe. D’un coup d’œil
circulaire il s’assura qu’il avait bien été le seul témoin de la scène :
donc que sa parole serait décisive, suffisante pour accuser ou inno-
center le jeune prisonnier qui lui décochait un regard suppliant.
Gurwan sentit un délicieux sentiment de puissance lui parcourir
l’échine : ainsi les autres pouvaient-ils dépendre de lui… Il cligna de
l’œil en direction du jeune homme.

— Non malheureusement, je le regrette pour vous ; je lisais mon
journal. J’ai entendu du bruit et lorsque j’ai levé la tête je n’ai vu que le
dos de quelques jeunes qui s’éloignaient en courant, c’est ensuite que
j’ai aperçu le policier au sol. J’allais me lever pour lui venir en aide
67 31
quand un autre policier est arrivé et s’en est chargé ; d’ailleurs il se
relevait, péniblement il est vrai, mais ne paraissait pas souffrir de lé-
sions graves : entre nous il gueulait suffisamment fort pour qu’on
n’eût pas de doute sur sa vitalité. Je suis désolé, je me serais fait un
devoir d’apporter mon témoignage, cependant je crains fort de ne
pouvoir vous être d’aucun secours.

— Avez-vous vu ″cet ″ homme ?

L’agent de la force publique ne désarmait pas, il insistait même
lourdement : il voulait un coupable et comme il n’avait personne
d’autre sous la main… Non, Gurwan ne jouerait pas son jeu, quand
bien même il était persuadé que c’était bien cet homme et sa bande
qui avaient fait le coup.

— Je suis presque certain que non, ceux que j’ai vu fuir étaient
bien plus jeunes : des gamins !

Le jeune homme le remercia du coin de l’œil alors que, faute
d’indice, la maréchaussée se voyait dans l’obligation de le relâcher
sous le regard désapprobateur des badauds qui commençaient à af-
fluer et à jacasser ferme, chacun y allant de son avis d’autant plus
péremptoire qu’il n’était pas là au moment des faits et n’avait donc
rien vu. Gurwan régla sa consommation et s’empressa de s’éclipser
avant que l’agent ne lui demandât son nom… au cas où. En son for
intérieur il décida de revenir le lendemain à la même heure, certain
que le jeune homme aussi serait là : ils n’avaient pas eu besoin de se
parler, ils s’étaient compris.

Dans l’autobus qui le ramenait à Neuilly Gurwan revivait la scène,
l’examinant sous tous les angles, en explorant de multiples variantes ;
il se demandait s’il avait eu la bonne réaction.
Une chose était certaine, il n’en parlerait pas chez lui ; n’était-ce
pas là un incident mineur comme il s’en produit des milliers dans
Paris chaque jour que Dieu fait : sitôt passés sitôt oubliés ?
68


Scène VIII



Gurwan avait vu juste, le lendemain à la même heure le jeune
homme apparut et vint s’asseoir tout naturellement en face de lui
devant la table de marbre encore humide que le loufiat venait juste de
torchonner d’un revers de linge plus que crade dont il n’eût pas osé se
servir pour nettoyer ses chaussures.

— Bonjour. Heureusement qu’on a inventé les sous-bocks, hein !
— Oui, vous prendrez bien un verre l’ami, c’est moi qui l’offre.
— Pour moi ce sera un café, et vous ?
— Scotch. Garçon, un double et… un café ! Vrai, vous ne buvez
pas ?
— Jamais… je vous expliquerai… peut-être… un jour.
— Je m’appelle Jules, comme César, enfin c’est mon nom de
guerre, mon nom de scène en quelque sorte ; mon vrai nom ne pré-
sente aucun intérêt… du moins pour le moment. Je voulais vous
remercier pour hier soir, grâce à votre témoignage je l’ai échappé
belle ! Il est vrai que nous l’avions un peu rudoyé ce policier… mais il
l’avait cherché aussi, on ne faisait de mal à personne…
— …si ce n’est leur tirer leur porte-monnaie.
— Bah ! Nous étions tous passablement saouls ; ma bande avait
organisé une petite sauterie pour mon anniversaire : eh oui, j’ai eu
trente piges hier, je dois vous sembler vieux. Ça aurait été un comble
de finir cette journée au poste. Merci encore ! Je peux vous poser une
question… rassurez-vous, pas indiscrète ?
— Dites toujours.
— Eh bien pourquoi avez-vous fait cela, après tout vous ignoriez
jusqu’à mon existence la minute d’avant.
— Croyez-vous ?

69 31
Sans trop en dire Gurwan lui narra les grandes lignes de sa quête
et, plus évasivement encore lui parla d’un Projet qu’il caressait en
secret – d’une façon si elliptique et énigmatique qu’elle passa au-
dessus de la tête de son auditeur, lequel écoutait d’ailleurs distraite-
ment – ; il confessa qu’il les avait repérés et les suivait discrètement
depuis quelque temps déjà.

— Discrètement ?
— La preuve : vous ne m’aviez pas remarqué. Je désirais prendre
contact avec votre groupe et je dois vous avouer qu’hier soir j’ai trou-
vé l’occasion rêvée, alors j’en ai profité tout simplement.
— Mais qu’attendiez-vous ?
— Je vous l’expliquerai en détail… un jour prochain… peut-
être… quand je vous connaîtrai mieux et qu’il en sera temps, car nous
nous reverrons, n’est-ce pas ?

Ce n’était pas une question, encore moins une simple affirmation,
le ton était celui d’une injonction : le jeune voyou en fut perturbé, lui
qui se considérait comme le chef de sa petite bande.

— En tout cas vous pouvez être assurés de ma discrétion. Inutile
de vous méfier : vous aurais-je couvert sinon ?
— D’accord. D’ici là je vais réfléchir à la façon dont je pourrais
vous témoigner notre reconnaissance…
— …tssst, vous ne me devez rien.
— Si si, j’y tiens ! Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
— Je en vous laisse le choix. À demain… ami !

Encore ce ton impératif qui, venant de Gurwan, semblait si natu-
rel.

— D’accord, à demain.

Le jeune homme prenait conscience avec un zeste de regret qu’il
venait de dire ″d’accord ″ deux fois de suite comme si ce fût une évi-
dence.

70 31
— À demain mais… pas ici, on finirait par nous remarquer.

Jules voulait reprendre le contrôle de la rencontre, surtout avant
d’en parler aux autres, aussi est-ce lui qui fixa les lieu et heure du ren-
dez-vous. Il y fut ponctuel alors que Gurwan, par une coquetterie
qu’il ne s’expliquait pas clairement – peut-être voulait-il tester son
autorité – arriva avec dix bonnes minutes de retard, bien qu’il eût
reconnu les lieux en début d’après-midi.

— Voilà ce que j’ai décidé de t’offrir – tu permets que je te tu-
toie ?
— Why not, warun nicht, porque no ?
— Une soirée gratos avec ma Première, Juliette – non ce n’est pas
son nom, c’est son pseudo de travail, la meuf de Jules ne peut que
s’appeler Juliette –, tu verras, elle est canon ! Tu m’en diras des nou-
velles.

C’est ainsi que Gurwan découvrit qu’il avait sauvé la mise d’un
souteneur au petit pied – souteneur mais pas que…

— Ma copine sait y faire ! Tu vas pas le regretter.
— Copine ? Si je me rappelle l’étymologie qu’on nous a inculquée
à l’école, un co-pain est celui qui partage le pain, alors une co-pine…
— T’as tout compris, frangin. T’es libre ce soir ?

Gurwan marqua un temps d’hésitation, ce que Jules remarqua :
comment devait-il l’interpréter ?

— On fera en sorte.
— Alors c’est plié, rendez-vous ici-même à neuf heures, je dispose
d’une chambre à la semaine là-haut pas loin. T’inquiète pas, c’est
propre et Juliette est tout ce qu’il y a de clean, c’est ma meuf, alors…

Jules était à cent lieues de s’imaginer…
71


Scène IX



À neuf heures pétantes Gurwan était au rendez-vous ; pas ques-
tion d’être en retard cette fois, on ne fait pas attendre une Dame. Il
n’était pas porté sur le sexe, tout juste s’adonnait-il à un onanisme
innocent d’adolescent sans conviction ni réelle jouissance, aussi se
demandait-il encore comment il avait pu accepter une telle proposi-
tion : probablement pour ne pas avoir l’air d’un benêt devant Jules. Il
n’était pas loin de regretter sa réponse. Bien qu’il ne l’ait jamais vue,
lorsque Juliette s’approcha de sa table il fut d’emblée sûr que c’était
Elle et il lui emboîta le pas sans qu’aucune parole ne fût échangée ; ils
s’engouffrèrent sous un porche. Jules n’avait pas menti, elle était belle
et fine, une liane avec de longs cheveux auburn descendant jusqu’aux
reins et un sourire jocond indéfinissable – ah quel sourire, mi ironique
mi rieur, souligné par des yeux pétillants de malice. Elle lui prit la
main et il se laissa conduire, ils gravirent l’escalier comme de vieux
amis – sixième sans ascenseur – : elle riait d’un rire en grelots. Une
fois devant la porte Gurwan s’effaça pour la laisser passer – de toutes
manières c’est elle qui avait la clef – et… se figea sur le seuil de la
chambre dans une attitude hésitante. Pour un peu il aurait tourné les
talons.

— Allez, entre mon mignon, tu ne vas pas rester là planté comme
un poireau dans un jardin. Viens !

Sa voix était agréable, un peu rocailleuse peut-être mais cela ne
déparait pas. Gurwan passa la porte, le rouge au visage : fort heureu-
sement le Velux ne laissait passer qu’un jour pâle… L’experte Juliette
l’avait pourtant deviné au premier regard : son client était puceau. Elle
en avait vu tant d’autres qu’elle s’en amusa in petto et, l’air de rien, prit
la direction des opérations.
73 31

— D’abord une coupe de champagne, ça fait tomber les inhibi-
tions.
— Non merci, je ne bois jamais.
— Ben ça alors ! Laisse-toi faire, mon chou, tu verras ça ne fait
pas de mal.

Il la regarda boire, c’est vrai qu’elle était canon ! Quoique jeune
elle savait y faire, la garce ; elle le poussa gentiment à reculons vers le
lit tout en commençant à se déshabiller avec des gestes gracieux et
une lenteur de strip-teaseuse. Comme il ne réagissait pas elle le fit
basculer sur le matelas d’une bourrade gentille mais ferme et entreprit
de le dévêtir. Gurwan se laissa faire docilement. C’était la première
fois qu’il ne maîtrisait pas la situation et il était surpris de constater
que cela pouvait aussi avoir son charme : voilà une idée qu’il conve-
nait de retenir. Ce corps de femme, cette odeur – elle portait un
parfum léger : de l’eau de toilette sans doute –, ses ondulations
presque lascives lui tournaient un peu la tête.
Le baiser sur la bouche, il connaissait sans l’avoir expérimenté : le
cinéma en a fait un fonds de commerce. Cela lui semblait plutôt peu
ragoûtant et il s’était toujours demandé ce que les gens pouvaient y
trouver quand il les voyait presque tomber en pâmoison en gros plan
sur l’écran. Juliette dut prendre l’initiative et forcer des lèvres un peu
crispées : ce fut un baiser à sens unique… il ne le lui rendit pas, cette
pratique lui semblait peu agréable et il la subit faisant contre mauvaise
fortune bon cœur, tout en s’efforçant de ne pas le laisser paraître.
La suite aussi il l’avait lue dans des livres ou vue dans les salles
obscures du temps où avec Axel il avait fréquenté le cinéma porno
derrière la gare Saint Lazare, ainsi que quelques boutiques X de la
place Clichy, mais entre la théorie et la pratique… c’est un abîme qui
se faisait jour. L’experte Juliette lui guida la main pour les premières
caresses et Gurwan découvrit la chaleur et la fermeté de ses seins –
un peu lourds peut-être mais sûrement pas siliconés – dont les tétins
érigés lui évoquaient irrépressiblement des pastilles Valda qu’il se
surprit à avoir envie de sucer. Elle guida encore sa main pour un
voyage plus intime qui explora des profondeurs humides où Gurwan
74 31
commença timidement à jouer sa partition : il s’enhardit bientôt
puis… explosa. C’était donc ça, c’était déjà fini ?
Juliette le rassura.

— C’est presque toujours comme ça la première fois. Mais ce
n’est pas fini, oh que non ! Détends-toi et laisse-toi aller au plaisir.

Elle reprit le contrôle des opérations et Gurwan découvrit que,
contrairement à ses pratiques solitaires qui le laissaient un peu hon-
teux et sans envie de récidiver – jusqu’à la fois suivante –, sa sève
recommençait à monter sous les caresses habiles. Il fut un meilleur
partenaire cette fois, il eut même l’impression que Juliette y prenait
également du plaisir – mais ne simulait-elle pas ? –, en tout cas elle
participait sans se dérober et il put remettre le couvert une troisième
fois, avec des sensations chaque fois plus éblouissantes.

— J’ai manqué quelque chose, j’ai du retard à rattraper.

Ils terminèrent la soirée au bar, elle devant une coupe de cham-
pagne – c’était Jules qui offrait, elle n’allait pas s’en priver ! –, lui
devant un café plus que serré bienvenu pour lui remettre la tête à
l’endroit.

— Tout de même, j’ai dû te sembler bien ridicule. On recommen-
cera un jour prochain, dis ?
— Ça je ne sais pas, il faudra demander à Jules, ou alors ce sera
dans le cadre de mon travail comme pour tout le monde. Rassure-toi,
tu me plais bien et ce sera avec joie, tu es si mignon…
— Non je ne suis pas mignon ! Je ne suis plus un gosse tout de
même. Ce n’est pas parce que tu m’as initié que cela te donne le droit
de te moquer de moi. Tu vas me promettre de ne jamais en souffler
mot à personne… tu le jures ?
— Mais oui, mais oui… pourquoi pas.
— Non, sérieusement ! Jure sérieusement.
— Même pas à Jules ? Tu imagines bien que je ne lui cache rien.
— Non : même pas à Jules, surtout pas à Jules ! Allez, jure. Jure je
te dis !
75 31

Son visage s’était crispé et il la transperçait d’un regard hypno-
tique, comme fou, qui lui fit peur : Gurwan avait repris son ascendant
et elle sentit inconsciemment qu’il serait dangereux de le trahir.

— Oui mon chéri, je te le jure ! Je te le jure… ce sera notre petit
secret.

Juliette cracha par terre pour confirmer son serment.
Ils se revirent deux ou trois fois. Gurwan aurait eu plaisir à multi-
plier ces entrevues, d’autant qu’il apprenait vite et devenait expert –
avec un tel professeur, difficile de ne pas faire des progrès fulgu-
rants –, s’il n’avait gardé le souvenir cuisant de son inexpérience et de
l’attitude protectrice de Juliette la première fois.
Il prit goût à la chose et expérimenta ses nouveaux talents, d’abord
auprès de filles de rencontre puis, se sentant pousser des ailes, il
s’attaqua aux femmes mariées – solution qui présentait le moins de
risques. Ce dont il était sûr, c’est que jamais il ne paierait pour ″ça ″ :
comme il était joli garçon et avait l’air avenant son taux de réussite
excédait largement la moyenne.

Gurwan ne perdait cependant pas de vue son objectif, « Un jour je
serai Dieu ! » – ce qu’il traduisait maintenant par : « J’aurais sur mon
entourage autant de pourvoir que le pseudo Dieu en a sur sa Créa-
tion » – ; extrapolant l’expérience du sexe il s’ingénia à tester son
ascendant sur ses camarades épisodiques de Neuilly, puis sur la bande
de Jules, et enfin sur Jules lui-même. Le succès était toujours au ren-
dez-vous, son autorité naturelle opérait des miracles : sans qu’il n’eût
rien à faire on le respectait et surtout le craignait.
Il se remémorait le soir où, au cinéma, il avait regardé « Les dispa-
rus de saint-Agil » : si le trafic de fausse monnaie, les manigances du
directeur et l’enquête policière ne l’avait pas enthousiasmé, le groupe
des Chiches Capons et son mode de fonctionnement avaient retenu
toute son attention. C’était à creuser : son projet prenait forme.

Vers la fin de l’automne, après une scène épique dans le bureau
paternel où Gurwan refusa sans appel toute idée de poursuite des
76 31
études ainsi que d’une possible succession – pas la peine d’avoir fêté
ses vingt ans s’il ne pouvait toujours pas disposer de sa personne… la
majorité n’avait-elle pas été abaissée à dix-huit ans par Giscard
d’Estaing… apparemment son père en était resté à vingt et un –, il
claqua définitivement la porte du paternel logis. Il ne savait trop ce
qu’il allait faire, il improviserait : son pécule pourvoirait à ses besoins
un certain temps. Gurwan se doutait bien que Monsieur lui couperait
les vivres séance tenante mais il s’arrangerait pour passer devant la
maison aux heures de bureau, quand sa mère sortirait pour se rendre
chez son coiffeur – ce qu’elle faisait quasi-quotidiennement. Il savait
si bien alterner son regard de chien battu avec celui cruel et hypno-
tique qu’elle ne résisterait pas et lui glisserait une petite enveloppe.
77














Acte II.
Le projet prend corps



Scène I



Après son départ de Neuilly Gurwan s’était installé à titre provi-
soire – un provisoire appelé à durer aussi longtemps que ses moyens
le lui permettraient – dans un hôtel de seconde catégorie d’une ruelle
proche du boulevard Haussmann. Ce n’était pas le grand luxe, loin
s’en fallait car aussitôt que l’on quitte les boulevards le standing laisse
à désirer, l’hôtel affichait une étoile NN, une seule étoile bien terne,
d’une magnitude insignifiante, autant dire le bas du bas de la gamme.
Comme on dit « Faute de grives on mange du merle », il lui fallait
bien s’en satisfaire même si c’était là le strict minimum à ses yeux – et
à ceux de son escarcelle – : douze mètres carrés – quand même ! –
sous des combles éclairés par une tabatière, un grand lit qui avait
manifestement beaucoup vécu, flanqué d’une table de nuit du Bon
Marché, une armoire en pitchpin brut garnie de cintres disparates
récupérés çà et là, une table à peine bancale et une chaise rustique que
n’aurait pas désavoué Van Gogh, et puis, suprême raffinement, un
fauteuil défoncé dont les accoudoirs portaient les stigmates de ciga-
rettes mal éteintes ; un lavabo de faïence qui avait dû être blanche et
un WC sans couvercle complétaient le tableau ; pas de douche, elle
était commune dans le couloir et il fallait en demander la clef à la
réception : il n’y aurait droit qu’une fois par semaine. Adieu le lit
moelleux bassiné l’hiver, adieu les bains brûlants d’une heure. Voilà
qui le changeait de la villa cossue avec parc dont la domesticité
s’ingéniait à devancer ses désirs plutôt que de pâtir de ses incartades.
Il prenait maintenant ses repas dans une quelconque gargote, au ha-
sard de ses journées désœuvrées.

Bien qu’il ait pris une large distance avec son passé il avait mainte-
nu sa relation avec la Bande à Jules, elle s’était même renforcée dans
les premiers temps, c’était devenu son amer. Fort d’un rudiment de
81 31
culture vaste mais hétéroclite qui complétait l’ignorance de Jules il
s’était progressivement forgé un statut implicite d’Éminence grise. Ce
rôle de Conseiller privilégié du chef ne manquait pas d’attiser les ja-
lousies tout en forçant corollairement le respect des troupes. Alors
que le groupe de marginaux croyait avoir adopté Gurwan, dans les
faits c’était lui qui petit à petit, subrepticement, le phagocytait de
l’intérieur car il y voyait un excellent tremplin pour ses projets.
Souvent le soir, avant de retrouver sa solitude hôtelière, il allait
boire un dernier café avec Jules – qui lui n’en était pas à son premier
scotch – dans le troquet où ce dernier ramassait la recette de ses trois
gagneuses et distribuait ses consignes pour la nuit. Les deux compères
s’abîmaient dans d’interminables discussions embrumées par les va-
peurs de l’alcool pour Jules et l’abus de café en ce qui concernait
Gurwan qui, depuis sa cuite mémorable suivie d’une gueule de bois
carabinée le soir du bac – il avait passé une journée entière dont il ne
gardait aucun souvenir ; qu’avait-il fait, où avait-il été, qui avait pu le
voir : il l’ignorerait toujours et cette idée le taraudait – s’était juré de
ne plus jamais s’y faire prendre et avait banni tout alcool de sa vie.
Gurwan agissait toujours de façon radicale, ainsi était-il également
devenu végétarien à la suite d’une méga crise de foie due sans doute à
des hot-dogs ou quelque kebab un peu avariés avalés à la hâte lors
d’une fugue.

Jules admirait Gurwan alors que celui-ci se contentait de cultiver
Jules – dans les deux sens du terme. Lorsqu’ils se séparaient à la nuit
tombée chacun regagnait son nid.

— Vois-tu Jules, toi et ta bande vous êtes des gagne-petit : petites
femmes, petites voitures, petits larcins, petites magouilles… ″petit ″,
voilà votre maître-mot. Décidément je ne te comprends pas, alors que
vous pourriez…
— …on pourrait quoi ?
— Je ne sais pas moi : avoir des rêves et les réaliser, de Grands
rêves. Finalement votre bande tient par quoi, tu peux me le dire ?
— Par la camaraderie, par une amitié virile, par sa connivence, par
une confiance mutuelle…
82 31
— …tu y crois toi, à la confiance ? Sérieusement tu penses qu’elle
est absolue ?
— Sérieuse en tous cas, je ne pense pas que l’un de mes gars se
hasarderait à me faire des crasses.
— Ce sont des enfants… enfin de grands ados, rien n’est sérieux
pour eux. Jusqu’à quel degré leur fidélité résisterait-elle en cas de pé-
pin ou de castagne ?
— Je crois qu’ils aiment assez la castagne, comme tu dis.
— Des bleus et des bosses, oui, mais le jour où il y aura du sang tu
crois que ça ne flottera pas dans les rangs ? Crois-tu qu’un seul
d’entre eux serait prêt à mourir pour toi… pas même à tuer.
— J’espère bien que non : pour qui me prends-tu ! Ça n’empêche
pas d’être fidèle.
— Envers qui ou quoi : envers toi, envers la bande, à une idée
commune, à un intérêt commun – comme si chacun n’était pas indi-
vidualiste et ne voyait pas midi à sa porte – ; fidélité jusqu’à quel
degré, y as-tu pensé ? Des mots comme ″indéfectible ″, ″immarces-
cible ″, ″infrangible ″ ou ″inamissible ″ doivent leur être totalement
étrangers.
— Tu me perturbes avec tes grands mots, à moi aussi ils sont
étrangers, ton sabir ne vaut pas notre argot, tu veux impressionner
qui là ? Avec tes idées en l’air parfois je ne te comprends plus : tu me
fatigues à toujours réfléchir comme ça. Laisse donc la vie venir à toi :
carpe diem, tu vois, moi aussi je peux avoir des lettres.
— Sauf que tu ne connais que le début de la citation qui est carpe
diem quam minimum credula postero, là ça a du sens : profite du jour qui
passe sans espérer trop de l’avenir… mais en espérant quand même
car tu es partie prenante dans ton avenir. Ne crois-tu pas qu’à la
moindre occasion : parce que ça ne les amusera plus, parce qu’ils
auront grandi dans leur tête, ou pour mille autres raisons ils abandon-
neront la bande…
— …ils ne sont pas mariés avec elle que je sache…
— … pour se ranger des voitures et devenir comme leurs parents
des post-soixante-huitards nostalgiques et bien-pensants, ou pire pour
rejoindre une bande rivale : tiens, celle de Saint-Denis qui descend
souvent dans ton fief par les trains du soir par exemple.
83 31
— Et alors, nous ne sommes pas concurrents, personne n’est
propriétaire du pavé : je n’en dirais pas autant du bitume, mais tant
qu’ils ne touchent pas à mes filles…
— Pouah, tout cela est vraiment trop conventionnel ! Vous êtes
des Longeverne orphelins de Velran.

Jules ouvrit des yeux grands comme des soucoupes : il n’avait pas
lu Pergaud – il n’avait d’ailleurs pratiquement rien lu en dehors des
journaux hippiques… car il jouait un peu aux courses, occasion de
petits trafics assez rémunérateurs ; il misait pour les autres avec leur
argent : bénéfices partagés, pertes pour eux seuls.

— Tiens, je te le dis bien en face : vous n’avez pas de Destin !
— Mais enfin que voudrais-tu que je f…, que nous fassions d’un
destin ?
— Nietzsche a dit fort justement « Deviens ce que tu es », seule-
ment pour cela il faut être et… en être conscient.
— Encore tes grandes phrases, mais ce n’est pas ça la vie : la vraie
vie c’est chaque jour. Toi-même que fais-tu en me quittant ? Tu vas
manger au restaurant ou tu regagnes ton hôtel ; tu rentres dans le
moule comme tout un chacun. Tu vois, je suis sûr que dans ta thurne
ils te prennent pour un quidam, un n’importe-qui comme Paris et le
monde en comptent des millions. Toi aussi tu es ordinaire sauf que tu
ne veux pas voir la vérité en face et en convenir.
— Sauf que moi j’ai un but, un objectif, un projet, des rêves, et
que ceux-ci ne sont pas dans le présent mais dans le futur ; sauf que
moi j’y travaille – je sais, cela ne se voit pas, fort heureusement,
d’ailleurs je fais tout pour ça – ; sauf que moi, je les réaliserai !

Jules partit d’un grand éclat de rire – c’était sa manière de désar-
mer l’interlocuteur ou de fuir le débat.

— Tiens, tu m’amuses, d’ailleurs c’est pour cela que je t’aime bien.
Bon, il se fait tard, retourne dans ton cocon, moi j’ai encore à faire,
j’ai du travail, moi : je dois gérer mes filles…
— …n’exagère pas, elles ne sont que trois…
84 31
— …et la bande. Mais ne te tiens pas pour quitte, nous reparle-
rons de tout ça car figure-toi, si étonnant que cela puisse te paraître,
tes idées m’intéressent… et plus que tu ne l’imagines.
— Et moi donc ! Bonsoir ami.
— Salut, extra-terrestre !

Ils partirent, chacun dans sa direction, persuadés l’un et l’autre que
le lendemain ils se retrouveraient à cette même terrasse et que leur
discussion reprendrait, tant ils y prenaient plaisir et y trouvaient leur
compte. Gurwan s’engouffra dans le métro et Jules piqua vers la rue
Saint Denis pedibus cum jambis.
85


Scène II



Le jour suivant les ramenait effectivement à leur table devant le
même café et le même whisky comme si une nuit ne s’était pas pas-
sée : la discussion reprenait son cours au point où elle s’était
interrompue.

— J’ai bien réfléchi, ta bande est un embryon d’outil dont tu
n’imagines pas le potentiel. Tu ne sais pas en tirer parti.
— Potentiel ? Elle n’est pas électrique ! Tu pourrais pas parler
comme tout l’monde ?
— Combien sont-ils, une petite vingtaine si j’ai bien compté, et
pas toujours les mêmes.
— Oui, c’est à peu près ça.
— Et que font-ils à part jouer aux voyous ? Et pourquoi ? Pour
grappiller un peu d’argent de çà de là. À ton avis, cela constitue-t-il
une bande ou n’est-ce pas plutôt un rassemblement fortuit, occasion-
nel et opportuniste d’ados désœuvrés en mal d’identité ?
— Tu as l’art de tout désenchanter, ne vois-tu pas que ce que leur
apporte la bande c’est d’abord un peu de distraction, voire de bon-
heur, une certaine fraternité, un zeste d’affection : la chaleur humaine
qui leur manque cruellement.
— Je le vois bien mais est-ce suffisant ? La bande ne signifie rien
pour eux – c’est bien pour cela que tes effectifs se renouvellent et
fluctuent…
— …et alors, si tout le monde y trouve ce qu’il y cherche…
— …parce qu’ils n’ont aucun rêve et ne sont pas exigeants :
quand on ne cherche rien on le trouve forcément, n’en déplaise à
Sénèque qui affirme « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne
sait où il va ».
87 31
— Sénèque maintenant ! Epiquoiencor : il a existé au moins ce
gars ou tu viens de l’inventer pour me snober ?

Gurwan préféra ne pas relever et poursuivit son idée.

— Tu veux que je te dise, ta bande n’est pas une bande. As-tu en-
tendu parler de Cartouche, de Mandrin ou de quelques autres, de la
forêt de Sherwood, ceux-là méritaient le titre de bandits, vous, vous
n’êtes rien de plus que des galapiats.
— Ouais, Cartouche et Mandrin, Robin des Bois – pourquoi pas
Bonnot tant que tu y es ? –, ils ont plutôt mal fini à ce que je me suis
laissé dire, alors que nous, nous n’avons pas vocation à souffrir ou à
périr roués, et encore moins à tuer, nous cherchons simplement à
vivre notre petite aventure, voleter, sans plus…
— …petite, oui elle est petite votre aventure, c’est toi-même qui
l’avoues, toi qui en es le pivot à défaut d’en être le chef, peut-être
qu’eux ne le vivent pas ainsi ? Moi je vois grand, j’ai toujours vu
grand, mes rêves sont plus grands que moi : ça te la coupe hein ? J’ai
la ″grandesse ″ chevillée à l’âme, c’est ça se dépasser.
— Tu es amèrement critique ce soir, pourtant si je me souviens
bien c’est toi qui nous as repérés et couru après ; qu’espérais-tu, tu ne
nous mésestimais pas alors ? Qu’est ce qui a changé, ne commettons-
nous pas toujours les mêmes petits méfaits ?
— La routine quoi : Dieu me préserve de la routine !
— Allez, accouche, qu’espérais-tu de nous… ou de moi ?
— Un tremplin pour accomplir mon destin. Aucun escalier n’est
trop haut pour qui sait gravir une marche : j’ai vu en ton groupe la
première marche de mon escalier.

De jour en jour Gurwan prenait davantage d’autorité dans le
groupe, les uns ou les autres requerraient discrètement son avis avant
de suivre les directives de Jules, et quand les deux chefs n’étaient pas
d’accord les troupes se sentaient un peu perdues. Gurwan prenait de
plus en plus d’assurance au point qu’un soir il aborda franchement ses
projets avec Jules.

— Je sais que je peux te faire confiance, n’est-ce pas ?
88 31
— Je t’ai un jour posé la même question, ma réponse sera la
même : Oui ! Même si parfois tu m’effraies ou me fatigues.
— Voilà, je t’avais implicitement promis de te dévoiler le détail de
mon projet, je pense que le moment en est venu. Ça tient en peu de
mots, deux exactement : être Dieu.
— Et comment dois-je le comprendre ? Serais-tu devenu fou ? Il
est vrai que je ne sais rien de ta vie ni de la manière dont tu passes tes
journées. Où loges-tu ?
— Tu ne m’as pas interrogé donc je n’ai pas répondu. La réci-
proque est également vraie sauf que tu t’es beaucoup confié : d’où tu
viens, ce que tu fais, comment tu occupes tes journées, comment ta
petite bande s’est constituée : en fait, contrairement à moi, tu aimes
t’exposer.
— Si je t’avais questionné aurais-tu baissé ta garde et levé un coin
du voile ?
— Non, je t’aurais simplement quitté !
— Alors tu vois bien.
— Je ne veux pas te parler de mon passé, pas plus que de mon
présent, saches seulement que je n’oublie pas mon grand dessein et
que pour y parvenir je travaille de bric et de broc pour me financer,
sais-tu que je passe des heures et des heures dans les bibliothèques à
me documenter.
— Et tu lis quoi ?
— Je m’intéresse à la PNL, à l’analyse transactionnelle, j’ai décou-
vert aussi la dynamique de groupe – mais bien sûr cela ne te dit rien
et… je ne me hasarderai pas à vouloir t’affranchir sur ces sujets –, je
lis Freud, Jung, Lacan, Piaget et cent autres grands de la psychologie,
je devrais lire davantage les philosophes mais là pardon, les profes-
seurs m’en ont dégoûté, pour le reste je puis t’assurer que c’est
passionnant, l’homme s’y découvre sous un jour insoupçonné. J’ai lu
également Alexandra Néel, Lobsang Rampa et Milton, c’est tout un
monde que l’Orient nous révèle.
— Tant pis si je te semble inculte mais je préfère lire l’Équipe ou
potasser Paris-Turf, tu ne me convertiras pas vieux frère.
— Je n’y songeais nullement, ami. Tu sais, poursuivre un grand
projet est un travail à temps plein, je me documente de la façon la
plus large : sur les sectes, sur l’addiction, sur les drogues… je me suis
89 31
même colleté avec des traités de chronobiologie… Tiens, je
m’intéresse aussi au parcours d’un escroc fou, Claude Vorillon – sa-
vais-tu que Claude signifiait boiteux : celui-là l’est incontestablement
de la cervelle –, qui se fait appeler Raël, il est pour moi le modèle de
ce qu’il ne faut pas faire. Tu vois je suis on ne peut plus éclectique…
tout en restant pragmatique.
— Warfff… ça doit être plutôt chiant d’être éclectique et pragma-
tique, enfin ce que tu dis dont je ne sais même pas ce que ça veut
dire ; t’as pas de sujet plus intéressant ?
— Si, dans un autre registre je peux te dire aussi que depuis
l’épisode Juliette – c’est vrai qu’elle est un beau lot – dont je ne te
remercierai jamais assez…
— …je te l’avais bien dit : elle est canon ! Je suis sûr que ça t’a
changé de tes conquêtes de passage habituelles… j’ai un aveu à te
faire, j’ai senti que tu lui plaisais et j’en ai été un brin jaloux ; mais je
crois que toi aussi tu l’as senti et j’ai apprécié la façon dont tu t’es
retiré de la partie : alors c’est moi qui te remercie.

S’il avait su ! Juliette n’avait donc pas parlé, Gurwan n’aurait pas
osé parier sur sa réserve, il sentit soudain un poids disparaître de sa
poitrine.

— Depuis Juliette, disais-je, je fréquente beaucoup la gent fémi-
nine avec un succès certain et beaucoup de plaisir : grâce à toi,
indirectement, le sexe a pris une place importante dans ma vie. Seu-
lement il n’y a pas que le sexe, je songe avant tout au futur et c’est
justement ce dont je voudrais t’entretenir dans la mesure où, contrai-
rement à ce que tu penses, ton opinion m’intéresse et où je pourrais
t’y associer : cela dépendra de toi seul, réfléchis-y et nous en reparle-
rons le moment venu.
90


Scène III



Les premières années après sa désertion du domicile Gurwan avait
galéré. Il n’avait pu éviter le service militaire que grâce à l’intervention
discrète de Monsieur qui espérait encore, quoique sans grande con-
viction, que ce geste le ramènerait à la raison et… à la maison. Il avait
travaillé de bric et de broc par intermittence, juste ce qu’il fallait pour
assurer son train de vie. Ainsi le vit-on un temps démonstrateur-
vendeur sur des marchés de la banlieue nord : il y faisait merveille car
il n’avait pas son pareil pour embrouiller et éblouir des chalands qui
ne demandaient qu’à prendre ses boniments pour argent comptant –
bien que ce fût eux qui payassent comptant et contents, en argent. Il
abandonna rapidement cette activité qui, si amusante – et instructive
quant à la malléabilité de la pâte humaine – qu’elle lui parût l’obligeait
à se lever aux aurores et se mit en quête d’un emploi plus compatible
avec son hygiène de vie.

Un matin, à la vitrine du bar où il prenait son premier petit noir il
remarqua une affichette. Pourquoi avait-elle attiré son attention,
pourquoi celle-ci parmi tant d’autres qui fleurissaient jour après jour ?
Il n’aurait pu le dire.

— Des affichettes dans les commerces de proximité, voilà une
idée à retenir, après tout j’ai bien été interpellé par celle-ci.

Il s’approcha. Le papier indiquait qu’un showroom de vente de fau-
teuils et canapés de cuir allait être ouvert prochainement dans le
quartier et qu’ ″on ″ recherchait du personnel de démonstration et de
vente. Comme il avait remarqué quelques jours auparavant des engins
de chantiers tournant autour du vaste hangar désaffecté d’un ancien
atelier de mécanique il se demanda si ce n’était pas là l’objet de
91 31
l’annonce. Ce genre de boutiques le plus souvent en franchise sem-
blait fleurir, l’idée directrice en étant une réduction drastique des
coûts de vente sous couvert d’un modernisme affublé du faux-nez
d’un vocabulaire anglo-américain – discount, leasing, hard ceci ou cela – ;
cela débouchait généralement sur une ouverture de dix à vingt-et-une
heures le weekend, et de quinze à dix-neuf en semaine, le lundi étant
probablement consacré aux réassortiments et travaux administra-
tifs… dont une savante double-comptabilité n’était pas le moindre, et
aux inventaires. Gurwan se dit que ce genre de timing lui conviendrait
bien. L’annonce laissait supposer une rémunération au SMIC aug-
mentée d’un bonus progressif sur les ventes – ainsi les mauvais
vendeurs s’élimineraient d’eux-mêmes. Gurwan doutait si peu de lui
qu’il y vit une raison supplémentaire de se présenter : le seul hic était
qu’il n’avait d’autre référence qu’un bac jamais utilisé et sa courte
expérience de camelot.

— Bah ! La meilleure façon de démontrer mes capacités de ven-
deur n’est-elle pas encore de devenir le produit à placer ?
— Donc si je suis réellement un vendeur performant il me sera
facile d’être sélectionné, ne prouve-t-on pas le mouvement en mar-
chant ?
— Et dans le cas contraire je n’aurais à m’en prendre qu’à moi-
même.

L’annonce laissant entendre que les gains pouvaient devenir fara-
mineux il fallait s’attendre à une concurrence rude – et peut-être
déloyale – et à devoir s’imposer face à des gens expérimentés aux
pedigrees solides et à rallonge. Il était précisé qu’il fallait appeler le
n°01**** le soir entre dix-neuf et vingt heures. Aucune adresse ni
référence commerciale n’étaient indiquées. Hum !

— Je le décrocherai, ce job ! Coûte que coûte, dussé-je pour cela
tuer un à un de mes mains tous les prétendants.
— Le tout est de faire preuve de pugnacité et de mordant,
d’aiguiser mes crocs : plus ce sera dur, plus cela prouvera que j’ai vu
juste et que j’ai tout à y gagner.

92 31
Tuer les prétendants, il ne croyait pas si bien dire, l’avenir allait lui
montrer le réalisme de cette pensée.

À dix-neuf heures piles, faute d’adresse Gurwan composa le nu-
méro indiqué, lequel était en liste rouge… naturellement – comme il
n’était pas né de la dernière pluie il avait pris soin de le vérifier. Fal-
lait-il se méfier ? Ça reniflait l’arnaque à plein nez, mais ne dit-on pas
que qui ne risque rien n’a rien ? Il se sentait fort : on ne la lui faisait
pas, à lui ! Il s’attendait à tomber sur une ligne occupée par nombre
d’autres postulants qui devaient eux aussi attendre l’heure fatidique, et
à devoir attendre et rappeler à plusieurs reprises, ou pis à ce qu’un
répondeur à la voix métallique lui demandât d’enregistrer ses coor-
données afin qu’on le contactât… ou non, aussi fut-il presque pris de
cours, d’autant qu’on ne lui demanda rien, pas même son nom ni une
référence. Une voix féminine très suave lui annonça seulement qu’il
aurait à se présenter lundi matin à huit heures précises : rendez-vous
″devant ″ l’adresse qu’elle lui indiqua à Valennes Saint-Paul ; il était
manifeste que la standardiste ignorait de quoi il retournait et n’avait
d’autre consigne que de débiter ce message. Avant qu’il n’ait eu le
temps de poser la moindre question la douce voix avait raccroché.
Décidément c’était louche : pas suffisamment toutefois pour arrêter
un Gurwan dont la curiosité était émoustillée. Peut-être en tirerait-il
quelque enseignement utile à ses projets ?

— De toutes façons je ne serai pas seul, nous serons probable-
ment nombreux… et puis rue de la République, ce doit être une voie
importante, donc passante… en pleine ville… et en plein jour…

Il se demanda un instant si par mesure de sécurité il ne devrait pas
demander à Jules de l’accompagner de loin avec quelques membres
de sa bande mais y renonça : cela pourrait paraître suspicieux aux
yeux d’employeurs potentiels et l’éliminer avant-même qu’il ne con-
courût.

Le lundi à l’heure dite il arpentait le trottoir en compagnie d’une
vingtaine de quidams de tous âges : quelques chômeurs en déser-
rance, une femme divorcée, plusieurs jeunes un peu louches, un
93 31
senior, et j’en passe ; certains habillés avec recherche arboraient un
attaché-case en similicuir noir, d’autres comme Gurwan était venu en
habits tout ce qu’il y a d’ordinaires estimant que c’était les postulants
et non leurs habits qui étaient l’objet de la sélection, les mains vides
aussi, personne ne lui ayant dit d’amener papiers ou crayons. Il faisait
plutôt frais et quelques-uns battaient du pied sur le bitume du trottoir,
regrettant de s’être vêtus trop légèrement pour se donner un air jeune
et dynamique. L’ambiance était lourde, chacun jaugeait déjà chacun et
tous gardaient le silence ; l’un ou l’autre s’essaya bien à nouer une
conversation mais cela se solda par un flop : c’était déjà chacun pour
soi. À huit heures cinq un dernier arrivant se glissa furtivement dans
le groupe, tout essoufflé : ouf, il était encore temps ! – à moins qu’ils
ne fussent observés depuis une fenêtre anonyme, ce que Gurwan
soupçonnait in petto. Son bonjour haletant à la cantonade resta sans
écho. Huit heures dix, vingt, trente… d’aucun s’impatientaient ou
commençaient à suspecter un canular. Mais cela faisait peut-être par-
tie du jeu, ce pouvait être une mise en scène participant aux épreuves
de sélection… une sorte de test de motivation : qui pouvait savoir ?
Gurwan avait tout son temps, il s’assit au bord du trottoir et attendit.
À dix heures douze enfin une porte particulière s’ouvrit dix mètres
plus haut dans la rue ; un homme en complet gris sobre sans re-
cherche, tout ce qu’il y avait de quelconque, apparut et les aborda
d’un bref Follow me – voulait-on tester leur anglais ? – sans autre
forme de procès. Ils n’étaient plus que dix-neuf sur les vingt-sept qui
avaient poireauté là près de deux heures. Deux s’éclipsèrent encore
n’osant suivre l’inconnu qui les conduisait Dieu savait où. Mis à part
le fait que la concurrence se réduisait, cela avait de quoi étonner
Gurwan : n’étaient-ils pas presque vingt contre un… pour l’instant ?
Que pouvaient-ils craindre ? Il est vrai que cela aurait été non pas
vingt mais ″vingt fois un ″ ce qui n’était pas tout à fait la même chose.
Il emmagasina ce constat qui pourrait lui servir un jour – décidément
la journée s’annonçait instructive : il déploya ses antennes. L’homme
ne se présenta pas et les précéda dans une rue adjacente vers une cour
qui donnait… sur une arrière-cour : de là on n’entendait plus la circu-
lation, ils étaient déjà hors du monde. L’homme sortit une clef de sa
poche et ouvrit une porte discrète : aucune plaque, aucun nom, on
n’aurait pas pu être plus anonyme. Il referma à clef derrière eux et le
94 31
cortège emprunta un long couloir chichement éclairé par des am-
poules nues ; le boyau faisait plusieurs coudes – droite, gauche,
gauche puis droite à nouveau : ils avaient donc dû contourner un
bâtiment – : le groupe était totalement désorienté. Un escalier les
conduisit vers le sous-sol. Nouvelle porte, nouveaux couloirs très
longs, nouvelle serrure : ça se corsait. Gurwan était doté d’un sens de
l’orientation plus aigu que la moyenne, il estima qu’ils avaient dû pas-
ser sous la rue principale et se trouvaient maintenant dans les caves
d’un autre pâté d’immeubles, du côté de la voie du RER. La file dé-
boucha enfin dans une grande salle dont l’homme referma aussitôt la
porte à clef – tien, une seule et même clef pour toutes les portes…
curieux… et bon à noter ! –, face à une grande table flanquée de deux
paper boards – de même que dans les écoles les tableaux verts conti-
nuaient à être appelés tableaux noirs, de même les tableaux de papier
se voyaient affublé du nom plus smart de paper board – trônaient une
vingtaine de pupitres qui n’auraient pas déparé dans une salle de
classe des années cinquante. D’un geste large l’homme les invita à
prendre place puis leur tourna le dos et s’éclipsa sans un mot par une
porte discrète qui s’ouvrait dans le mur du fond – Gurwan entendit
distinctement le clic de la serrure –, l’homme n’avait plus prononcé
une parole depuis son Follow me – il n’était peut-être pas français après
tout ? – proféré du ton le plus neutre qui soit.
95


Scène IV



Débuta pour Gurwan et ses collègues de circonstance un stage en
vase clos, confinés dans moins de trente mètres carrés dans ce sous-
sol aménagé où deux formateurs leur inculquèrent – leur bourrèrent
le crâne pour parler franc – les rudiments pratiques qui feraient d’eux
des vendeurs agressifs et performants et les transformeraient en véri-
tables armes de vente. Le système était bien rodé, il fonctionnait à la
manière des jeux dits Kill them all et à la fin de chaque journée chacun
des postulants encore en lice se verrait invité à noter chacun de ses
concurrents. Tous les moyens seraient bon pour exacerber la concur-
rence, notamment on leur ferait rapidement savoir que seuls un ou
deux – mais peut-être aucun – parmi eux seraient retenus ; on leur
ferait comprendre aussi qu’ils allaient être appelés à participer à une
guerre, une guerre économique et commerciale au lieu de militaire –
et autant s’y préparer, ne dit-on pas Si vis pacem, para bellum ? –, on leur
ressasserait jusqu’à la nausée que depuis l’instant de leur entrée dans
la salle de formation ils participaient à une guerre dans la guerre dans
laquelle tous les coups étaient permis et la compromission une arme
conseillée – une guerre est une guerre, les mêmes méthodes et straté-
gies y décident des défaites et des victoires : il était à prévoir que l’on
ferait abondamment référence au concept nord-américain de marke-
ting warfare qui tentait de supplanter celui de Marketing de Combat
européen jugé trop pacifiste pour une fin de millénaire… et pas de
Conventions de Genève, évidement.

Les stagiaires se retrouvaient à nouveau seuls et livrés à eux-
mêmes. Qu’ils le soient vraiment Gurwan était loin d’en être persua-
dé. Ce devait être une épreuve comme celle du trottoir, ils devaient
être écoutés et observés, on devait guetter leurs réactions : allaient-ils
coopérer, constituer un groupe soudé et se rebeller au mépris de la
97 31
concurrence ou subir passivement ? Se formerait-il des sous-groupes
qui seraient appelés à s’entretuer ? Le silence devenait pesant, trop
pour certains. Qui oserait le rompre ? Serait-ce passible d’un bon ou
d’un mauvais point ? Gurwan se positionna d’instinct en observateur,
son expérience chez les Frères de la Passion lui soufflait qu’il lui fallait
calquer son attitude sur celle qu’il imaginait être celle des… des quoi
au juste, des recruteurs, des sélectionneurs, des formateurs, des
chefs… ou quoi d’autre ? Il lui fallait comprendre leurs buts avant
tout, il opta donc pour le silence et une extériorité de façade – son
cerveau n’était cependant pas loin du surrégime.
Tous prirent lentement place – que pouvaient-ils faire d’autre ? –
plus bruyamment qu’il n’était nécessaire, sans doute pour meubler le
silence ambiant qui devenait oppressant, sans pour autant se sentir
enclin à parler. Gurwan gardait résolument sa posture d’observateur.
Flottement dans les rangs… il fallait pourtant bien que quelqu’un se
décidât – qui sait, ce serait peut-être apprécié ? –, ce fut le cadre en fin
de droits mais qui voulait se donner l’air d’avoir encore confiance
confiance en lui – eh bien oui je suis là mais… c’est juste parce que…
mais c’est tout à fait temporaire : à part lui son attitude ne trompait
personne –, il s’assit sagement au premier rang avec son petit cos-
tume noir trop sage qui commençait à s’élimer, posa sagement son
petit attaché-case sur le pupitre, l’ouvrit cérémonieusement et en
sortit un bloc de papier et plusieurs crayons biens taillés qu’il rangea
soigneusement devant lui dans le plus grand silence, non sans les
avoir déplacés plusieurs fois. Le coup d’envoi était donné.

— En voilà un qui ne passera pas deux jours
— À moins qu’au contraire… par sadisme…

Gurwan jaugeait son monde. Un murmure commença à parcourir
le groupe comme une houle légère, sforzando. La jeune divorcée prit
place au centre de la salle immédiatement suivie par un éphèbe tren-
tenaire blond bouclé aux yeux bleu-Guermantes qui s’installa à l’autre
place de la table double ; dire que c’était sans intention eût été le
comble de la litote.

98 31
— Au moins si ça ne débouche pas sur une embauche ça finira
peut-être par un mariage.
— Ils n’auront pas tout perdu.
— Il est vrai qu’en d’autres circonstances j’aurais volontiers tenté
ma chance : elle est bigrement attirante avec son air de biche effarou-
chée et maternelle qui cherche du travail pour élever sa nichée. J’en ai
l’eau à la bouche – à la bouche… enfin je me comprends, c’est façon
de parler.

Gurwan observait et ruminait. Le mouvement s’accéléra, un vieux
– comparé aux autres participants – prit place au plus près du tableau
à droite de la rangée, il faisait penser à ces grands-parents qui assistent
à des cours de fac et qu’on voit arriver en avance pour se placer au
premier rang des amphis. Gurwan se demanda ce qu’il faisait là…
passerait-il seulement la journée… pourtant ils ne l’avaient pas dis-
suadé de venir – il se rappela alors que le seul contact avait eu lieu par
téléphone et qu’il avait été à sens unique –, il aurait parié gros
qu’avant le soir lui aussi… Finalement tout le monde trouva sa place
– il restait douze places libres – et les premiers mots s’échangèrent à
voix basse, chacun tentant de persuader les autres qu’il n’était pas ce
qu’il semblait être.
Gurwan s’assit enfin, juste à temps pour ne pas être le dernier, à
gauche du dernier rang : le poste d’observation idéal – pourvu que
l’on ne vienne pas les replacer suivant un ordre machiavélique : quoi-
qu’il ne dirait pas non si on lui octroyait la jeune biche pour voisine…
On entendit du bruit de l’autre côté de la cloison derrière la grande
table – celle des conférenciers-animateurs probablement. Une chape
de silence s’abattit aussitôt sur le groupe qui retint son souffle.

Un clic se fit entendre et une ″autre ″ porte s’ouvrit…
99


Scène V



Acteurs-acteurs d’un scénario dont ils ignoraient tout – était-il
écrit seulement, ou était-ce à eux de le faire ? – les postulants
n’avaient pas vu le temps passer. Une rafale de bip dégoulina de
quelques montres mal synchronisées : il était midi. Au fond de la salle
une porte s’ouvrit sur deux femmes qui entrèrent en poussant un
chariot chargé de plateaux-repas qu’elles posèrent devant chaque
convive. L’une d’elle sortit un petit carnet et s’enquit de qui souhaitait
du vin, de la bière ou de l’eau – plate ou gazeuse ? –, et de qui pren-
drait un café après le repas – normal ou déca ? – ; Gurwan se
manifesta pour la première fois.

— Pour moi ce sera un café tout de suite et un autre en fin de re-
pas… S’il vous plaît.

Apparemment personne ne s’était inquiété de savoir si parmi les
stagiaires certains étaient astreints à un régime : cela devait constituer
une clause rédhibitoire. L’atmosphère se détendait et l’on entendit
quelques rires timides rythmés par le cliquetis des fourchettes : les
premiers rires depuis le matin. Le repas était frugal et correct, tout à
fait comparable à celui des selfs de supermarchés, sauf qu’il n’y avait
qu’un seul choix qui ne leur appartenait pas et qu’il n’était pas servi
dans de la vaisselle jetable. Tous mangèrent de bon appétit et des
conversations s’amorcèrent à voix étouffées. La statue grecque entre-
prit sa voisine ; le vieil homme mangeait avec application ; quant au
cadre en rupture d’Assedic il mangea seul avec affectation, comme s’il
était heureux de profiter enfin d’un vrai repas : Gurwan lui offrit sa
côtelette et fut remercié d’un sourire un peu crispé. Au dessert on
leur servit une tarte aux fraises – de la pâtisserie industrielle. Gurwan
supputait que l’organisation devait être conséquente pour disposer
101 31
ainsi de sa propre cantine : peut-être avait-elle des bureaux à l’étage et
occupait-elle tout l’immeuble, voire le pâté de maisons ?
Quoique rien ne les pressât tous avaient mangé trop vite et la de-
mie de midi n’avait pas sonné que les plateaux étaient vides : la jeune
femme s’était aussitôt levée et les avait ramassés et empilés, regrou-
pant les débris dans une assiette – ah, le conditionnement ! – ; les
serveuses reparurent avec des Thermos – café, déca, thé, eau chaude
et sachets de tisane – et remportèrent les plateaux. Gurwan nota
qu’elles refermaient scrupuleusement la porte à clef derrière elles à
chaque passage.

Retour à la case départ, ils étaient derechef livrés à eux-mêmes.
Les conversations s’engagèrent timidement, non sans arrière-pensées :
on se jugeait, on se jaugeait, n’était-on pas en compétition ; on suppu-
tait sur qui serait éliminé ou retenu. Cette fois l’attente fut de plus
courte durée, une porte s’ouvrit – Gurwan remarqua que tout le mur
du fond était constitué de portes… curieux tout de même ! – et deux
hommes entrèrent : costume clair léger, cravate sobre, la quarantaine
alerte, l’air avenant et joyeux – ça changeait de ton, il était temps, un
peu d’air frais était bienvenu.

— Bonjour messieurs… heu…

Ils avisèrent la jeune femme et l’homme se reprit… – donc ils ne
savaient pas qu’il y avait une femme parmi leurs élèves, donc ils
n’avaient pas regardé ni écouté par le trou de la serrure… à moins
que ce ne soit plus vicieux encore.

— …messieurs et dame, bienvenue dans notre Training Center.
Nous sommes appelés à passer plusieurs jours ensemble, qui nous
l’espérons ne vous paraîtront ni trop longs ni trop désagréables –
combien de jours, ce n’était pas dit. Je suggère que nous nous tu-
toyions, ce sera plus convivial : moi c’est Louis et mon collègue se
nomme Daniel. Sachez malgré tout que vous aurez à suivre stricte-
ment nos consignes sous peine de vous voir rendus à la rue sans
recours possible.

102 31
Gurwan tiqua sur l’expression ″rendus à la rue ″ dont le choix ne
lui sembla pas innocent : fallait-il y voir menace voilée ?

— Daniel va vous distribuer des formulaires que vous voudrez
bien remplir, signer, et lui rendre. Si vous avez des doutes pour vos
réponses nous sommes à votre disposition. Si vous avez des ques-
tions diverses concernant ce stage, notre organisation etc. – et je suis
certain que vous vous en posez beaucoup – n’hésitez pas à nous les
poser mais soyez gentils d’attendre que nous ayons ramassé et vérifié
vos formulaires et que nous ayons terminé l’exposé général prévu qui
répondra à la plupart d’entre elles : cela évitera les répétitions et
l’information sera moins décousue.
— Eh bien justement, j’ai une question importante.
— Je t’écoute… ?
— Gurwan, je m’appelle Gurwan. Où sont les toilettes ?

Gurwan obtint un bref succès auprès des autres, d’autant qu’il
n’était pas le seul à se poser la question : pensez, depuis huit heures
du matin, et sans avoir été prévenus ! Évidemment c’était derrière
l’une des multiples portes… la seule, il en prit note, qui n’avait pas de
clef : elle donnait sur un couloir borgne qui desservait quatre cabines,
un lave-mains et un rouleau de torchon complétaient le décor. Il
s’ensuivit une brève débandade et Louis, stoïque, attendit le retour de
tous. Assis à l’extrémité de la longue table-bureau Daniel restait coi.
Gurwan eut l’impression que lui aussi était neuf et en formation,
même si pour l’instant son rôle était celui de petite-main ou
d’assistant muet – il n’en aurait cependant pas juré : peut-être était-ce
là un rôle de composition et Daniel surveillait-il Louis ? Avant de
ramasser les copies remplies Louis proposa que chacun lise la sienne
à haute voix : ainsi chacun connaîtrait tous les autres, ce serait plus
fair play. Les deux animateurs jouèrent d’ailleurs le jeu en remplissant
eux aussi un formulaire. C’est Louis qui lut les deux – mais n’avaient-
ils pas dit ce qu’on leur avait demandé de dire.
On semblait revenu dans un monde normal : « Ce n’est pas trop
tôt » songea Gurwan.

103 31
— Avant tout liquidons quelques questions pratiques. Votre pré-
sence ici est en open, comme on dit en jargon aéroportuaire ; n’allez
pas croire que nous voulions vous en cacher la durée, je puis vous
confesser que nous l’ignorons tout autant que vous : en fait elle dé-
pendra de vous… vous verrez. Nos journées débuteront à huit heures
précises, la porte sera ouverte à huit heures moins cinq et refermée à
huit heures moins deux, ceux qui ne seront pas là se verront irrévoca-
blement éliminés quelle que puisse être la raison de leur retard ; elles
se termineront… en open également. Le repas de midi vous est offert
par le Centre, sur place comme aujourd’hui. Aucune sortie n’est pré-
vue en cours de journée ; traduisez : toute sortie est définitive et
irréversible ; pas de téléphone non plus : en cas d’urgence nous passe-
rons l’appel pour vous ; les toilettes enfin… vous savez déjà, merci
Gurwan : il est déconseillé de s’y rendre en dehors des pauses qui
auront lieu l’une le matin et l’autre l’après-midi, l’heure sera fonction
de l’avancement du programme – sauf si vous nous fatiguez trop. Des
questions ?

Bien qu’il ait clos son petit speech sur un éclat de rire chacun sentit
clairement que tout cela n’était pas une plaisanterie, mais alors pas du
tout ! Les sourires étaient jaunes et un peu forcés et nul n’osa poser
de questions bien que tous en eussent des quantités qui leur brûlas-
sent les lèvres… on verrait bien. Daniel semblait absent et regardait le
plafond d’un air absorbé comme si ce ciel eût porté écrit tout l’avenir
du monde : ce devait être une façon de cacher son jeu car il écoutait
attentivement.

— Bien ! Puisqu’il n’y a pas de questions passons au vif du sujet :
en vrac. Qui sommes-nous ? Un organisme de formation – par for-
mation entendez mise en forme : formation n’est pas information !
Nous formons aussi bien des vendeurs que des publicistes, des déci-
deurs que mille autres types d’acteurs commerciaux, financiers ou
industriels – voire politique, militaires, associatifs ou partisans… reli-
gieux même, c’est arrivé. Pourquoi un éventail aussi divers ? Parce
que, je le répète, ce que nous allons vous apporter ce ne sont pas des
informations mais les moyens de votre performance : comment tirer
le meilleur de vous-même en interaction avec les autres ? Sachez que
104 31
l’on ne fait jamais rien seul mais toujours ″avec ″, ″pour ″, ″contre ″ ou
″par rapport à ″ d’autres. Dans votre cas puisque vous êtes destinés à
vendre notre travail consistera à révéler ou réveiller votre nature pro-
fonde de vendeur : tout homme est un vendeur mais la plupart ne le
savent pas, peu importe le produit, vendre est un état de vie.

Il fit une pause. On aurait entendu une mouche voler, façon de
dire car la cave était d’une propreté clinique et il ne fallait pas
s’attendre à ce que la plus petite mouche y eût élu domicile.

— Sommes-nous des recruteurs ? Non ! Et c’est là un non franc
et massif, quand bien même nous effectuons la sélection finale des
quelques élus pour la place que votre futur employeur – notre client
donc – souhaite pourvoir. Comment procédons-nous ? Les officines
de recrutement classiques sélectionnent sur grille et font émerger le
candidat idéal parmi les seuls qui aient été pris dans leur filet, les plus
conventionnels qui soient, qu’ils vont de préférence débaucher à la
concurrence ; elles ne prennent pas de risque et se contentent
d’éplucher des CV souvent, optimisés pour la plupart, ce qui leur
permet en cas d’échec de s’exonérer de toute responsabilité en se
retranchant derrière une tromperie sur la marchandise. Comment
voulez-vous qu’elles recrutent des gens vraiment motivés ? Ce faisant
elles passent généralement à côté du candidat atypique ou de la perle
rare hors des circuits classiques, faute de l’avoir déniché et contacté.
Contrairement à elles nous ouvrons la porte à tous sans aucune res-
triction ; vous avez pu constater lors de votre appel que personne ne
vous a rien demandé. Nous usons pour ce faire de moyens variés
spécialement pensés et adaptés à chaque cas afin de toucher ce qui
nous semble la cible pertinente : annonce, journaux, affiches, cour-
riers, appels téléphoniques ciblés… il nous arrive parfois d’aborder
les gens dans la rue ou au sortir de tel lieu public approprié. Dans
votre cas nous avons opté pour des affichettes dans les commerces
proches du lieu de travail futur, et plus particulièrement dans les ca-
fés. Nos ouvertures sont toujours de très courte durée, quelques jours
tout au plus, cela réduit le nombre potentiel de dilettantes. Nos mé-
thodes ? Elles sont peu orthodoxes, cela aussi vous avez pu le
constater… et vous n’êtes pas au bout de vos surprises ! Comme les
105 31
cabinets de recrutement – c’est bien notre seul point commun avec
eux – nous travaillons par élimination, par écrémages successifs. Je
puis vous assurer que le ou les candidats retenus sont rarement, voire
jamais, ceux qui eussent paru évidents au vu de leurs pedigrees ou à la
suite de quelques entretiens où chacun joue – faux – une partition
mal écrite et encore plus mal apprise. Quid des candidats éliminés ?
Hormis ceux qui se sont carrément trompés de porte, les curieux, les
dilettantes non motivés et ceux à qui le poste proposé ne correspon-
drait vraiment pas, aucun n’aura perdu son temps : notre credo est que
toute épreuve – et c’en est une, nous en sommes conscients – est
enrichissante. Il arrive d’ailleurs que nous ne retenions personne ou
que nous rappelions certains candidats dans le cadre d’une autre re-
cherche, auquel cas ils auront à refaire tout le parcours car celui-ci est
toujours spécifique, défini précisément pour chaque cas. Des ques-
tions ?

Il fit une pause assez longue. Nul ne bronchait, la tension était
palpable, chacun se demandait… quoi au juste ? Durant tout ce
temps Daniel était resté assis, comme inexistant. Il se leva et prit un
chapeau haut-de-forme posé sur le coin de la grande table, apparem-
ment oublié là, puis s’avança vers les stagiaires. Gurwan avait bien
remarqué ce chapeau en entrant et s’en était intrigué mais n’avait pas
posé de question, il avait bien compris que ce n’étaient pas eux, les
maîtres du jeu – était-ce seulement un jeu ? – et qu’il convenait de
laisser les choses venir : ils allaient savoir…
106


Scène VI



C’est encore Louis qui prit la parole.

— Ceci est un chapeau, n’en déplaise à Magritte, un chapeau du
modèle dont les prestidigitateurs font grand usage ; mais ici nous
sommes entre gens sérieux donc… pas de lapin. Ce chapeau contient
une cinquantaine de petits papiers sur chacun desquels figure un mot.
Je vais passer dans vos rangs et chacun de vous en tirera un. Je vous
demanderai ensuite d’improviser une brève intervention sur le sujet :
pas plus de trois minutes, du spontané.

Chacun à son tour plongea la main dans le chapeau qui recélait
trois fois plus de billets que le nombre des stagiaires. Quelques mines
s’allongèrent, d’autres affichèrent un soulagement.
Gurwan tomba sur ″Q.I. ″.

— Qui se jette à l’eau – certes les derniers disposeront d’un peu
plus de temps pour se préparer mais… leur écoute risque d’en pâtir,
ceci compensera cela.

Un maelström passa dans la tête de Gurwan ; à la vitesse de l’éclair
il pesa le pour et le contre et se dit que lever la main le premier serait
de nature à le valoriser mais surtout lui permettait une plus grande
liberté de propos puisqu’il ne serait pas contaminé par les autres, pas
plus qu’il ne pourrait leur être comparé – et Dieu sait qu’il n’aimait
pas cela ! – ; de plus cela lui donnerait plus de loisir pour écouter les
autres – en son for intérieur, écouter se traduisait par critiquer –, qui
pouvait dire ce qu’on allait leur demander à l’issue de la prestation ? Il
décida de frapper fort d’entrée de jeu et fit appel à ses lectures ré-
centes.
107 31

— Qui se lance ?
— Va pour moi, si vous êtes prêts à m’accorder cinq minutes
d’attention.
— Trois !
— Va pour trois donc.

Il s’adressait à la cantonade pour éviter le tu.

— Tu as la parole, veux-tu disposer de quelques minutes de ré-
flexion ?
— Ça ne sera pas la peine, n’apprend-on pas à nager en se jetant à
l’eau ?

C’est clair, Gurwan fayotait, il jouait sa carte contre les autres. Cer-
tains semblaient soulagés, qui avaient craint de se voir désignés,
d’autres regrettaient déjà de ne pas avoir osé lever la main – une occa-
sion de bon point loupée, mais parler plusieurs minutes ne
s’improvise pas. Un silence sépulcral emplit sur la salle.

— Gurwan, nous t’écoutons.

Gurwan brandit son carré de papier et le présenta à la salle.

— ″Q.I. ″ : ″Quotient Inepte ″, ″Question Interdite ″ ou qui devrait
l’être tant il est pervers et dévoyé. Devons-nous pour autant rejeter le
concept ? S’il est certain que ce test ne mesure pas l’intelligence on
peut lui reconnaître une ambition d’objectivité et prendre en considé-
ration son entérinement par l’usage. Le concept d’intelligence,
laquelle n’est pas mesurable suivant l’acception retenue par les gens
de science, n’est même pas clairement défini… Comment l’homme,
qui se croit intelligent, pourrait-il définir cette notion par laquelle il se
caractérise ? Lors de sa création le Q.I. relevait d’une bonne intention
qui a divergé et il se vit pimentée d’eugénisme et d’un zeste de ra-
cisme latent – chaque fois qu’on veut le bien des hommes sans les
concerter on commet un abus de pouvoir et un déni de droit. En
1905, l’année de la laïcité, Binet et Simon ont semé une graine sans en
108 31
avoir suffisamment défini les limites d’applicabilité, ils n’en imagi-
naient guère la plante. L’auraient-ils pu ? Il est probable que non. Le
Q.I. naquit sept ans plus tard, création de l’allemand Stern : il est
obtenu en divisant l’âge mental estimé – j’insiste sur ce mot – de la
personne par son âge calendaire, et en multipliant le résultat par cent.
Quant aux tests de Q.I. on doit leurs premières versions à l’américain
Terman qui les a formalisés pour évaluer rapidement les soldats. Bien
que la formule en soit demeurée inchangée le Q.I. d’alors n’avait que
peu à voir avec celui d’aujourd’hui. Il nous faut donc nous poser la
question suivante : qu’est-ce que le Q.I. ? En toute rigueur c’est sa
mesure qui ″fait ″ le Q.I. – comme en physique quantique donc –
dont une acception actuelle pourrait être : aptitude à déceler rapide-
ment des régularités ou des similitudes plus ou moins éloignées,
capacité de faire des rapprochements et de jouer avec les probabilités
et les plausibilités. Nonobstant il détermine, repère ou quantifie quoi,
pouvez-vous me le dire ? Tout et rien : la mémoire immédiate comme
la lointaine, la superficielle comme l’enfouie, donc peu ou prou les
connaissances acquises – je subodore qu’une totale inculture confére-
rait un Q.I. consternant, fût-on capable de l’abstraction la plus
profonde et féconde – ; la virtuosité, la vitesse ; l’observation, la spa-
tialisation ; le caractère et toutes ces capacités qui nous différencient
de l’animal et nous permettent de vivre dans la société occidentale de
el’orée du XXI siècle. On repère mais ne mesure pas, on positionne
sur une échelle – mobile et versatile puisqu’elle représente la popula-
tion de référence actuelle –, on hiérarchise, on trie… et accepte ou
rejette – rassurez-vous vous n’êtes pas visés par mon propos ! Ou-
blierait-on que c’est d’hommes dont il s’agit ? Suivant la définition
que je vous ai dit un Q.I. de 140 chez un enfant de dix ans lui attri-
buerait quatorze ans d’âge mental, passe encore, mais que pourrait-il
signifier pour un centenaire : qu’il devrait être mort ayant mentale-
ment outrepassé son espérance de vie ? C’est pourquoi aujourd’hui
on préfère se référer à la proportion de ceux ayant un résultat plus
haut ou plus faible dans une population supposée gaussienne. Si bien
des parents rêvent de l’enfant idéal, le recruteur, lui, cherche le pro-
duit idéal – rassurez-vous vous n’êtes toujours pas visés –, celui qui
rapportera le plus une fois pris en compte ses coûts direct et indirect.
Où que l’on regarde, la dictature du Q.I. est devenue une règle : on
109 31
trie, hiérarchise, affecte, estime les hommes comme un maquignon le
ferait pour du bétail ; on décide des carrières et de l’avenir de tel ou
telle ; on décrète qui vaut la peine d’être promu et qui sera poussé
dehors. Suivant quel critère : besoins, envie, mérite, capacité, rentabi-
lité ? Objectifs ou subjectifs, tous les critères sont également injustes ;
cependant il faut bien une clef pour effectuer partages et classifica-
tions : alors plutôt que la loi du plus fort ou du moins moral,
pourquoi pas le Q.I. ? Désolé de vous le dire je ne vois pas de place
en cela pour les qualités de cœur qui pourtant font l’humain et le
distinguent du reste de la Création : en quoi le Q.I. est-il synonyme de
Valeur ? Alors j’aimerais vous proposer un Q.A. : un Quotient
d’Amour qui quantifierait les qualités de cœur, et je vous propose de
m’aider à inventer le test qui le définirait. Me suivrez-vous ?

Gurwan était particulièrement satisfait de la façon dont il avait
terminé son speech, il pensait avoir ainsi marqué son territoire… et un
point par la même occasion. Les stagiaires subjugués s’inquiétaient
pour leur prestation tant il avait placé la barre haut. Même Daniel
n’avait pu s’empêcher de marquer le coup ce que Gurwan considéra
comme positif. Il espérait cependant un commentaire, une réaction
or… rien, Louis resta impavide.

— Sept minutes dix-sept ! À qui le tour ? Rappelez-vous : trois
minutes.

Ce fût la jeune femme qui se lança, elle avait tiré le mot ″éduca-
tion ″.
Ils y passèrent tous à tour de rôle et l’on aborda des thème variés
– dont l’ensemble paraissait cohérent – tels que : ″performance ″,
″volonté ″, ″talent ″, ″fatalité ″, ″morale ″ etc. Gurwan bichait, il se sen-
tait au-dessus du lot – s’il avait su la douche froide qui l’attendait !

— Bien, très bien même, vous m’avez fort agréablement surpris,
vous avez tous été intéressants… à l’exception de Gurwan qui nous a
fait un numéro de cirque. Merci à tous !

110 31
Touché mais pas coulé ! Vexé, blessé, Gurwan encaissa impassi-
blement quoiqu’il fût tout gonflé d’une colère rentrée… pas question
pour lui de rien laisser paraître. La critique était-elle fondée ? Il savait
bien que oui : il avait voulu jouer au plus malin et tout jeu comporte
ses risques… apparemment son afféterie pédante n’avait pas payé et il
avait perdu. Testait-on ses réactions ? Il se reprochait d’avoir sous-
estimé les animateurs, mal lui en avait pris : les stagiaires qui l’instant
d’avant le regardaient avec admiration comme un extra-terrestre le
toisaient maintenant avec ironie – non qu’ils fussent particulièrement
versatiles mais ne vaut-il pas mieux garder les oreilles dans le sens du
vent ? Si cuisante qu’elle fût pour son ego la leçon méritait d’être médi-
tée : ne jamais sous-estimer l’adversaire ! Il se jura de graver cette
règle en lettres d’or dans ses tablettes, elle servirait ses projets futurs.

— L’épreuve n’était pas si terrible, convenez-en ; vous vous en
faisiez une montagne alors que vous n’aviez affaire qu’à une taupi-
nière, dites-vous bien qu’il en va toujours ainsi, simplement parce
qu’ignorants de nos limites nous les imaginons trop proches. Vous
avez bien mérité une pause-café ! Merci encore.

Comme par miracle, comme si elles avaient eu l’oreille collée à la
porte, les deux serveuses apparurent.

Daniel n’avait toujours pas ouvert la bouche.
111


Scène VII



En prévision de la pause Gurwan avait griffonné deux numéros de
téléphone sur un coin de papier et, puisque telle semblait être la règle
dans ce monastère, il demanda à Louis de passer deux coups de fil
pour lui : l’un correspondait à un bar du quartier des deux gares,
l’autre à un hôtel particulier du Marais.

— Au premier numéro, s’il vous plaît, demandez madame Rosa et
priez-la de transmettre à Jules le message suivant : « Ne m’attends pas
ce soir, je t’expliquerai ».
— C’est noté… et à l’autre ?
— Au second vous demanderez à parler à madame Henriette, à
elle seule, et lui laisserez ce mot : « Attendez-moi ce soir tard, je vous
expliquerai ». Surtout, ne vous trompez pas de numéros, j’imagine
d’ici le pataquès !
— Ce sera tout ?

L’interrogation avait été proférée sur un ton ironique.

— Pour aujourd’hui oui, merci. Demain je ferai le nécessaire avant
de venir, donc pas de problème.
— D’autres souhaitent-ils passer des messages, tant qu’on y est ?

Nul n’osa se manifester – imiter Gurwan pouvait être mal appré-
cié… après la douche que l’on venait de lui infliger.

L’après-midi se poursuivit avec divers autres exercices plus inat-
tendus et déroutants les uns que les autres. L’heure avançait et
certains commençaient à se trémousser sur leur chaise, quoiqu’ils
tentassent de le cacher. Dix-neuf heures… vingt heures… vingt
113 31
heures trente… ça n’en finirait donc jamais ! Aucun n’osait partir ni
récriminer bien que la tentation en fût grande : la condamnation serait
sans appel, ils l’avaient bien compris. Gurwan comprenait parfaite-
ment que l’on éprouvât ainsi leur motivation – motivation : un
maître-mot dans leurs bouches, qui leur serait seriné à longueur de
jour.
À vingt heures quarante-huit enfin…

— Votre calvaire touche à sa fin… pour ce soir. Je vais vous re-
mettre un petit texte que vous aurez à apprendre par cœur afin de
nous le réciter demain matin – rappelez-vous, la porte ne sera ouverte
qu’entre huit heures moins cinq et huit heures moins deux. Comme
vous le voyez c’est l’argumentaire que vous aurez à utiliser dans le
cadre du poste à pourvoir… du moins pour celui ou ceux qui seront
retenus. Sachez qu’il a été pensé jusqu’à la moindre virgule aussi ne
vous avisez pas de l’interpréter ou de l’adapter, ce serait éliminatoire.
À demain messieurs… dame. Ah, j’allais oublier : j’ai une bonne nou-
velle pour vous tous… personne ne sera éliminé ce soir.

Le texte occupait huit pages au format A5 – en assez grosses
lettres et avec de nobles marges heureusement, mais quand même…
pas loin de sept-cents mots : l’équivalent de huit sonnets de Heredia
ou du ″Booz endormi ″ hugolien, ou encore du numéro de cirque de
Gurwan ! – Un froid s’abattit sur l’assemblée qui sourit jaune, mi
excédée mi inquiète. Enfin la journée était finie, c’était déjà un soula-
gement : une journée dont ils se souviendraient ! Reviendraient-ils
tous demain ? Pas sûr, quelques-uns devaient se poser la question.

Un petit groupe décida de décomprimer en allant boire un pot en-
semble dans un troquet… éloigné : on ne savait jamais. Sans se
retourner Gurwan se dirigea à pas rapides vers la bouche du RER et
s’engouffra dans la première rame à destination de Paris tandis que le
beau blond tentait ouvertement de draguer la jeune femme qui
l’envoya se faire voir chez les grecs – elle avait un stock d’adrénaline à
éliminer.

Le lendemain matin, le cadre timoré n’était pas au rendez-vous.
114 31
Le senior appliqué – dont la lecture du pedigree leur avait appris
qu’il était sur-expérimenté et performant – connaissait son texte sur le
bout des doigts et le récita avec un accent convainquant : tous furent
impressionnés, sans toutefois oser le manifester car ils se rappelaient
de la prestation de Gurwan la veille et de ce qu’il en était advenu.
Daniel se leva : il allait certainement le féliciter, allait-on enfin décou-
vrir sa voix ?

— Je vous remercie monsieur, c’était parfait vraiment, tout à fait
vendeur, on voit que vous avez une longue pratique ! Vous pouvez
tous en prendre de la graine. J’ai cependant le regret de vous annon-
cer que pour vous le stage s’arrête maintenant. On va vous
reconduire au-dehors. Bonne chance !

Daniel avait débité sa tirade d’une voix monocorde sans manifes-
ter la moindre émotion – pourquoi avait-il dérogé à la règle du
tutoiement, Gurwan se dit qu’il y avait forcément une raison. Daniel
se rassit et replongea dans son mutisme de statue au sourire marmo-
réen – un sourire immobile est un sourire mort, il met mal à l’aise, il
inquiète tel celui de l’Ange éponyme et rémois ; Gurwan n’y avait
jamais pensé et en était tout perturbé : « Comme ce serait un bon
élément dans mon projet ! » se disait-il sans bien discerner s’il pensait
à l’évincé, à Daniel, ou encore au sourire hiératique – tandis que l’une
des portes s’ouvrait dans le mur du fond et qu’un homme venait qué-
rir le malheureux sans lui laisser le loisir d’adresser ne fût-ce qu’un
mot aux stagiaires médusés. Cric crac ! On entendit le verrou se re-
fermer derrière eux.

Chaud-froid, les stagiaires interloqués découvraient que ce n’était
pas réservé à l’omelette norvégienne ou à la douche écossaise : c’est
l’un des premiers outils dans la trousse de qui veut prendre le pou-
voir, le b-a ba de la manipulation – les nazis ne s’y étaient pas
trompés, les Inquisiteurs non plus, emboîtant en cela le pas aux secta-
teurs de toutes les religions. Un malaise général planait. Certes on
imaginait assez que l’homme renvoyé n’aurait pas eu le punch néces-
saire ou que l’employeur avait dû faire savoir qu’il désirait un jeune
loup sans état d’âme – de préférence sans âme du tout –, ou encore
115 31
qu’en fin de parcours il n’aurait pas fait partie du trio de tête et qu’il
était de ce fait inutile de prolonger sa torture, mais enfin… Et pour-
quoi Daniel n’avait-il pas utilisé le tutoiement qui pourtant semblait
de rigueur ? Gurwan suspecta là une manipulation psychologique
destinée avant tout au groupe des rescapés, ce coup de semonce de-
vait avoir été prémédité de longue main. Lui connaissait son texte par
cœur – ce qui ne lui avait pas été très difficile car il avait une mémoire
phonophotographique de peintre-musicien : toute page passée devant
ses yeux et toute parole ayant atteint ses oreilles se voyaient gravées
dans quelque circonvolution de son cerveau – ayant la veille au soir
demandé à Henriette de le lui lire trois fois de suite d’une voix SNCF
atone pendant qu’il lui faisait l’amour ; elle avait été étonnée, troublée
même par une telle requête mais… une bonne maîtresse ne doit-elle
pas satisfaire les fantasmes de son amant pour peu qu’ils ne soient pas
pervers – ce n’était pas avec son mari que… – : au final elle avait
trouvé ce nouveau jeu piquant et y avait pris plaisir.

— Ah je fais un numéro de cirque ! Eh bien ils vont voir.

Il se donna la peine de caser une erreur dans sa récitation : erreur
calibrée, soigneusement choisie et porteuse d’un clin d’œil… il ne
voulait tout de même pas qu’on pût le croire incapable
d’apprentissage – somme toute l’exercice ne lui avait pas paru plus
difficile que d’apprendre « La conscience » ou les sonnets de Le-
compte de L’Isle chez les bons Frères, et peut-être moins gratuit et
inutile –, il s’offrit même le luxe de feindre quelques hésitations.
116


Scène VIII



Lors de la pause du matin, après qu’ils eussent tous déclamé leur
texte, certains avec aisance, d’autres laborieusement dans un silence
de sépulcre – les derniers à passer étaient tendus et écoutaient attenti-
vement leurs collègues dans l’épreuve afin de consolider leur
mémoire défaillante –, une controverse s’engagea entre les stagiaires à
propos des avantages et inconvénients d’un tel argumentaire fossilisé.
Louis prit part à la discussion comme s’il avait été l’un d’eux – amica-
lement : après le froid, le chaud, Gurwan avait vu juste. C’est Yves
qui avait ouvert le feu, il avait parfaitement restitué son texte bien
qu’il se fût senti tenté de l’amender ne le trouvant pas véritablement
vendeur : pour sa part il eût argumenté autrement et préféré une ou-
verture plus ouverte et… moins longue.

— Vois-tu Louis je crains que le chaland n’attende pas la fin du
speech pour tourner les talons…
— …ne t’es-tu pas demandé si un tel chaland serait susceptible
d’achat ou ne serait pas plutôt là en touriste ?
— Je me demande néanmoins si, mis à part de nous avoir obligé à
l’apprendre – est-ce pour vérifier si nous ne sommes pas des Alzhei-
mer en puissance ou si nous sommes encore prêts à cet effort après la
journée d’hier si déroutante et éprouvante ? –, ce texte est réellement
destiné à être utilisé ; j’ai l’impression qu’il n’était destiné qu’à un
exercice. Il est loin d’être optimal.
— Tu as raison, moi aussi il m’a semblé trop neutre, trop passe-
partout, je crois qu’un bon vendeur doit mettre sa personnalité et ses
tripes dans son argumentation sinon cela sonne faux.
— Le croyez-vous vraiment ?
117 31
— Oui, enfin… d’ailleurs une femme et un homme ne procéde-
ront pas de la même façon en face d’un client, l’une usera de
séduction quand l’autre tentera de le raisonner ou l’intimider.
— Croyez-vous ?

Louis devenait agaçant avec ses « Croyez-vous ? » en litanie.

— Croyez-vous ? Ne trouvez-vous pas ce texte bien construit,
parfaitement léché, ciselé, bien adapté aux produits que vous serez –
peut-être ? – appelés à vendre, ainsi qu’au type de clientèle que vous
êtes susceptibles de rencontrer ? Sachez que votre travail ne consiste-
ra pas à aller chercher le client – le badaud, le dilettante ou le chaland
de passage, voire plus vicieux les petits malins qui ne viennent que
pour vous casser la baraque et s’amuser à vos dépens en faisant fuir
les clients, ou les pseudo-justiciers qui se font une mission de proté-
ger les pauvres consommateurs sans défense, tous ceux-là sont
rarement les meilleures proies, tout pêcheur vous le dira, qui n’a pas
amorcé devra se contenter de fretin – ; en amont, d’autres qui auront
comme vous suivi un stage spécifique à leur séquence de l’opération,
vous auront préparé le terrain en tant que rabatteurs. Vous, vous
serez préposés à l’estocade – avez-vous jamais vu un matador planter
des banderilles ? –, vous manierez l’épée donc pas de fioriture, dans
l’arène la foule assoiffée attend des passes codifiées et du sang, pas
des improvisations qui, si esthétiques soient-elles, pourraient s’avérer
hasardeuses.
— Mais enfin…
— …sachez, jeune dame, que tout comme votre salaire ne dépen-
dra pas uniquement des commandes que vous aurez fait signer mais
tiendra compte essentiellement de l’argent sonnant et trébuchant qui
rentrera réellement sur le compte de votre employeur ainsi que des
prix d’achats qu’il aura lui-même obtenus – vous serez effectivement
pénalisés rétroactivement en cas de rétractations dans les huit jours de
réflexion ménagés par la loi, de même que dans le cas de chèques en
bois – le salaire des rabatteurs ne sera pas basé uniquement sur les
contacts qu’ils auront obtenus et sur les promesses d’achat, il prendra
en compte les ventes réussies, c’est-à-dire votre travail. Ainsi tous
sont liés à tous dans l’Organisation : un point capital est que vous ne
118 31
vous connaîtrez pas les uns les autres – personne ne sait qui est qui :
il pourra arriver que vous vous côtoyiez dans l’ignorance la plus totale
les uns des autres. Croyez-vous que les rabatteurs apprécieraient de
savoir que vous vous permettez des fantaisies dont ils feraient les
frais ? Rassurez-vous, la direction veille et saura leur éviter ce risque,
vous me comprenez je suppose…
— Tu penses réellement qu’une argumentation impersonnelle soit
toujours la plus efficace ?

Gurwan venait de risquer un pion, il testait avec prudence jus-
qu’où il pouvait aller : savoir apprécier les limites lui serait capital
pour la réalisation de ses projets.

— Tu as complètement raison Gurwan – mais où diable tes pa-
rents ont-ils déniché un tel prénom ? – ce ne sera jamais la
meilleure… de façon ponctuelle, mais certainement la plus efficace
statistiquement ! N’oublie pas que ton rôle ne sera pas de faire des
coups sans lendemain, si réussis soient-ils, mais de construire dans la
durée ; rappelle-toi que ce n’est pas seulement ton bifteck que tu seras
appelé à défendre mais celui de nombreux autres, tant en amont
qu’en aval, d’autres que tu ne connaîtras jamais : une de tes maîtresses
par exemple, pourquoi pas cette Henriette que tu nous as fait appeler,
une femme qui s’ennuie peut avoir des dérivatifs insoupçonnés… ;
n’oublie pas que, de même, ton salaire dépendra de multiples acteurs
ignorés de toi, aussi je ne pense pas me tromper en affirmant que tu
n’aimerais pas les voir improviser. Ainsi ton revenu se construira
pierre à pierre : SMIC immédiat, pourcentage sur les ventes signées
non résiliées à l’issue du délai légal, pourcentage de l’argent réellement
rentré dans les comptes de ton employeur – il faut que tu saches
qu’en France un chèque peut être invalidé durant quatorze jours après
son encaissement, délai qui peut atteindre six mois pour des encais-
sements en provenance de l’étranger… Ce point n’est pas négligeable,
tu seras appelé à te méfier des clients trop faciles prêts à régler leurs
achats par chèque ou traite tirés sur des banques exotiques ou offshore.
Mais là j’anticipe, ce n’est pas la question ; ce type d’information vous
sera dispensé sur le tas par votre employeur… dans le cas où l’un ou
l’autre d’entre vous serait embauché.
119 31

La pause avait dépassé le délai prévu. D’un mouvement de tête
plus que discret Daniel avait replacé Louis dans son rôle.

— Nous allons maintenant procéder à un exercice très particu-
lier…

Cours et exercices pratiques se succéderaient jusqu’à dix-neuf
heures passées, certains courts d’autres interminables, certains aisés
d’autres ardus.
Un peu avant midi, Stéphane s’était mis à suer abondamment, il
était devenu blanc – arrivé in extremis le matin il avait probablement
fait l’impasse sur son petit-déjeuner –, avant même qu’il n’ait pu ou-
vrir la bouche pour demander un peu d’air ou un verre d’eau on
entendit un cliquetis de verrou provenant de l’une des portes qui
n’avait pas encore été ouverte. Un infirmier en blouse blanche appa-
rut et emmena Stéphane, suivi par Daniel qui regagna la salle
quelques minutes plus tard.

— Pas d’inquiétude, Stéphane va bien, juste un malaise passager.
Continuez. Il ne reviendra pas.

Pas un mot de plus, pas une explication. Au cours de l’après-midi
Daniel procéda à deux éliminations, dont celle de la jeune femme,
toujours sans émotion ni commentaire, toujours de la même ma-
nière : ils n’étaient plus que treize, bien mauvais chiffre… qui serait
Judas ? Qui romprait le maléfice ?
Le soir arriva.

— Avant de nous quitter il vous reste une dernière tâche à ac-
complir, tâche que vous aurez dorénavant à répéter chaque soir. Je
vais vous distribuer à chacun la liste des dix-neuf stagiaires initiaux
dont sont déjà rayés les noms des six qui nous ont quittés, vous de-
vrez les classer de 1 à 12… car il est évident que vous ne vous
classerez pas vous-mêmes, chacun de vous devra rayer son nom sur la
liste ; je vous invite à déposer votre bulletin dûment signé dans le
chapeau que vous connaissez maintenant. Toute liste incomplète ou
120 31
non signée, ainsi que tout non-dépôt de liste est éliminatoire. Bonsoir
messieurs.

C’est très à contrecœur que chacun remplit son bulletin en se ca-
chant soigneusement des autres et le déposa dans le galure avant de
quitter la salle.

Le mercredi matin quatre stagiaires manquaient à l’appel : ils
n’étaient plus que neuf lorsque, clic clac, le verrou se referma.
121


Scène IX



Les jours se suivirent, tous semblables ; bien qu’une semaine ne se
fût pas encore écoulé les stagiaires avaient la curieuse impression
d’être enterrés là depuis des mois ; on s’habitue à tout, même aux
évictions arbitraires qui finissaient par être acceptées sans broncher,
comme la norme.

Ils subirent des séances de Métaplan – cet outil fort en vogue dans
les séminaires est un moyen astucieux inventé pour faire dire aux gens
ce qu’ils n’ont pas dit tout en leur laissant croire que ce sont eux qui
l’ont dit : au lieu de mettre des mots dans leurs bouches c’était des
idées que l’on mettait dans leurs têtes –, des cours assez sommaires
d’analyse transactionnelle et de dynamique de groupe, une approche
de la PNL – programmation neurolinguistique qui, sous ce nom
pompeux cache une tentative de dresser la cartographie mentale de
son interlocuteur pour mieux le violer –, etc.
Les exercices devenaient ciblés et précis : psychodrames, jeux de
rôles, simulations de situations de vente dans lesquelles Louis tenait la
place de clients retors impossibles à convaincre, et j’en passe…

Bien que nul n’osât le manifester – c’eût été risqué –, les cinq der-
niers rescapés se réjouissaient de voir arriver le vendredi soir : ouf,
allaient disposer de deux jours pour souffler ! Il serait bien temps
lundi de réendosser leurs livrées de stagiaires-postulants en mal
d’embauche ; tandis que les uns rêvaient de repos et de solitude les
autres se promettaient un weekend d’enfer. Dans la cave la journée
s’éternisait : vingt-et-une heures venait de sonner et il restait encore la
cérémonie des notes quand Louis s’adressa à eux. Son ton était si
enjoué que personne ne flaira la douche froide… ce devait être
l’annonce de la trêve dominicale, peut-être allait-on leur offrir un pot
123 31
pour clore la semaine ? À l’issue d’une semaine de régime chaud-et-
froid ils eussent été plus qu’avisés de se méfier.

— À demain matin, même heure !

Les figures s’allongèrent d’un pied ce qui n’échappa pas à Daniel –
rien n’échappait à Daniel… cela aussi ils auraient dû le savoir.

Gurwan était heureux – il devait bien être le seul –, il avait plutôt
bien saisi le mode de fonctionnement de ce séminaire et cultivait une
impassibilité recherchée. Il se félicitait chaque soir d’être venu céans
et d’y être resté. Peu lui importait vraiment de décrocher ou non le
job, maintenant c’est gagner la compétition qui l’intéressait – encore
qu’il ne cracherait pas sur un moyen de subsistance qui risquait de
s’avérer jouissif un certain temps et constituerait une préparation
idéale à la réalisation de son dessein… il n’oubliait pas qu’un jour ″il
serait Dieu ″. La veille au soir il avait confessé à Jules qu’il eût volon-
tiers payé pour participer à un tel stage s’il en avait connu l’existence
plus tôt : quel champ d’expérience sur la nature humaine profonde !

— J’ai une bonne nouvelle pour vous : dimanche vous pourrez
faire la grasse matinée… nous ne commencerons qu’à neuf heures.

Le samedi matin ils n’étaient plus que quatre, Yves, le jeune Ado-
nis, Denis et Gurwan à attendre sur le trottoir que huit heures moins
cinq sonnât. Il pleuvait. La fréquence des RER étant réduite le wee-
kend, il avait leur fallu se lever plus tôt, tout se liguait pour leur saper
le moral mais… mieux valait ne rien laisser paraître même, surtout
maintenant – il serait malheureux de se voir renvoyer pour une simple
imprudence – pendant qu’ils faisaient le pied de grue, qui aurait oser
parier sur le fait qu’ils ne soient pas observés là aussi…

Le weekend fut peu glorieux pour les quatre mousquetaires encore
en lice dont aucun ne fut éliminé. Chacun conjecturait quant à la date
de clôture du stage : la situation ne pourrait tout de même pas durer
éternellement – il y avait gros à parier que le budget octroyé par le
futur employeur touchait à sa limite bien que ce type de séminaire
124 31
n’engageât que peu de frais : quasiment pas de matériel, quelques
feuilles et des crayons, un chapeau appelé à resservir, et des repas plus
que frugaux –, à moins qu’ ″ils ″ n’attendissent qu’il ne restât plus
qu’un candidat ? Alors il faudrait tenir, tenir coûte que coûte, tenir au
prix de n’importe quelle compromission, tenir en évitant
l’élimination… Dieu seul savait combien de temps. Après la semaine
pourrie qu’ils venaient d’endurer, tous étaient décidés à ne plus lâcher
prise ; l’atmosphère avait perdu tout caractère convivial et la compéti-
tion faisait rage même si les haines étaient rentrées, masquées par des
sourires de façade.
Personne ne fut éliminé avant le lundi soir où au moment de sortir
– les stagiaires étaient pratiquement dans le couloir – Daniel adressa
un signe à Louis qui les retint aussitôt.

— Un instant s’il vous plaît !

Daniel s’était levé et désigna Yves du doigt.

— Inutile de revenir demain.
— Mais pourquoi ?

Yves ne comprenait pas, il avait jusque-là bien réussi tous les exer-
cices, trop bien peut-être… et si les autres l’avaient déclassé parce
qu’ils le craignaient ? Non, ce ne pouvait être cela, le classement ne
devait avoir d’autre but que de tester les classificateurs eux-mêmes. Sa
question resta sans réponse, il n’y avait rien à espérer de Louis : il
n’aurait pas osé. D’ailleurs Daniel s’était rassis avant même que la
porte fatale ne fût refermée, Yves avait bien compris qu’il ne fallait
pas espérer d’explications, alors une justification : inutile de rêver…
Daniel remplissait avec zèle sa fonction de Sphinx et Louis se com-
portait en caniche-savant fidèle.
Sitôt la porte donnant sur la rue refermée – à clef bien entendu –
tous quatre se retrouvèrent sur le bitume, il pleuvait encore : foutue
semaine ! Yves aurait bien voulu parler, questionner, mais il était par-
faitement conscient que ses déjà-ex collègues s’étaient définitivement
désolidarisés de lui à l’instant précis où le couperet avait chu et que
125 31
leur solidarité nouvelle cesserait de même dès… la prochaine évic-
tion.

Le stage prit fin mardi en milieu d’après-midi de façon pour le
moins inattendue. L’Adonis, Gurwan et Denis venaient de simuler
une vente d’automobile d’occasion pourrie – allez savoir pourquoi
une auto délabrée, quel rapport avec des salons en cuir neufs ? – et
Louis commentait leur prestation…

— Denis, c’est terminé pour toi.

Sans avoir bougé de sa place ni tourné la tête Daniel avait statué.
Même Louis qui avait pourtant animé de multiples sessions parut pris
de court et sa phrase resta en suspens. Une porte du fond s’ouvrit
instantanément et un homme en costume sombre invita Denis à le
suivre jusqu’à la rue.

— Vous deux aussi, c’est terminé ! Louis, dis leur ce qui est déci-
dé.
— Voilà, c’est toi, l’éphèbe, qui es retenu pour le showroom, pré-
sente-toi demain avec ce document à l’adresse indiquée ; ne l’égare
pas car sans ce Sésame la porte te restera fermée sans appel – et sans
retour. Bonne chance.

Comme il prononçait le dernier mot la porte du fond s’ouvrit à
nouveau et l’impétrant se vit évacué. Gurwan faisait grise mine : ainsi
il s’était fait coiffer sur le poteau. Il baissa un peu le nez et se dirigea
vers la porte de sortie quand Daniel se leva, le rejoignit et le prit par le
bras pour l’obliger à se rasseoir puis… s’adressa à lui. Gurwan n’en
revenait pas.

— Gurwan tu as été le meilleur et de beaucoup, nous avons un
autre projet pour toi : une place de chef d’agence de la succursale
normande d’un gros cuisiniste, en vue d’en prendre la direction. Ne
refuse pas, c’est ta chance ; je ne sais pas pourquoi je te dis cela car
nous t’avons suffisamment décortiqué pour savoir que tu vas accep-
ter. C’est une page qui se tourne, une nouvelle vie s’ouvre à toi : tu
126 31
n’avais aucun projet : nous t’en fournissons un. Au revoir, je ne dé-
sespère pas qu’un jour tu ne repasses par notre Training Center, tu y
seras le bienvenu… peut-être y seras-tu mon successeur ? Téléphone
sans faute dès ce soir à ce numéro, la suite te sera communiquée. Des
questions ?

Gurwan en avait mais… obtiendrait-il des réponses ? Il en doutait.
Il y en avait une toutefois qui le tarabustait.

— Juste une : avec celles du couloir j’ai compté onze portes, dix se
sont déjà ouvertes en différentes occasions, dont seules celle des toi-
lettes et celle de sortie normale autorisait un retour céans mais… quid
de la Onzième Porte, celle qui est restée désespérément close ?
— Imagine ce que tu veux mon vieux : un décor factice, un pla-
card à balais, un cachot ou l’armoire de Barbe Bleue ; ou tout ce qui
peut te passer par la tête : un mur de brique, l’enfer, le néant, un pa-
radis… Je ne répondrai pas à ta question, sache simplement qu’elle a
son utilité : c’est peut-être la plus importante de toutes.
— Eh bien merci pour tout, j’ai beaucoup appris.
— Nous n’en doutons pas. Au revoir.

Daniel lui serra chaleureusement la main et c’est lui-même qui le
reconduisit jusqu’à l’extérieur. Gurwan sentait confusément qu’ils
étaient tous deux sculptés dans le même bois. Une phrase lui trottait
dans la tête : « Tu n’avais aucun projet… », ainsi même l’esprit affûté
de Daniel n’avait pas décelé sa Onzième Porte à lui, cela le rassurait.

C’était fini ! Un curieux blues s’empara de Gurwan dans le RER qui
le ramenait à Paris : un vide, presque un manque. Il hésitait. Rejoindre
Henriette et tout lui raconter ? Non, elle ne comprendrait pas. Alors
appeler Jules, il pouvait être de bon conseil. Il opta pour Jules qui
l’attendrait vers vingt heures dans son bar habituel attablé devant son
énième whisky.
Sitôt arrivé en gare il appela depuis la première cabine le numéro
qu’on lui avait donné. Une voix suave lui fixa un rendez-vous le len-
demain à huit heures dans un bureau situé sur les Champs Élysées.
Voilà que ça recommençait… retour à la case Départ ?
127 31
Il avait toute la fin de l’après-midi pour lui.

— À chaque jour suffit sa peine : d’abord une bonne douche à
l’hôtel, puis une soirée avec Jules.
— Je vais en avoir des choses à lui raconter !

La pluie avait cessé et le soleil couchant décorait le bord des toits
d’un liseré rose. Gurwan se sentit tout ragaillardi, il se mit à siffloter
une valse musette et quitta la gare à grandes enjambées, les mains
dans les poches.
128

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant