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A l'image de ton amour

De
241 pages
On dit que la vie est cruelle. On dit que la famille est la seule chose qui compte pour nous consoler, nous protéger. Mais quand un homme blesse un enfant, c’est un long chemin long, parsemé d'embûches qui attend ce dernier. Adulte, il ne cessera de vivre pour faire justice lui-même. Au prix de sa vie.
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A L'IMAGE DE TON
AMOUR
Quaranta Christophe
A L'IMAGE DE TON
AMOUR





ROMAN






















© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6099-1 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6098-3 (livre imprimé) QUARANTA CHRISTOPHE





A L’IMAGE DE TON AMOUR




- Marseillais, tu dois te réveiller ! -

Sa porte est verrouillée, ses volets sont fermés. Les
lumières se sont éteintes il y a quelques temps, déjà. Les
hirondelles de mer jettent de hauts cris dans le ciel
ensoleillé de la ville portuaire… Les cornes brumes des
bateaux ronflent à merveille, « Marseille se réveille », le
Phocéen immerge…

Sorti d’un léger sommeil, David se laisse guider par la
clarté de l'été. Le soleil pénètre ses yeux et les fait
pleurer. Pris d'un élan régulier, il descend l'allée de
Vieux Panier, pour acheter des cigarettes au bar tabac
du coin. David était grisé dans sa tête chauffée à blanc,
il a passé une des nuit les plus infernales qu’il connaisse.
Il s’engage dans l’établissement à petit pas, engourdi,
courbé par la misère du monde.

- Salut ! Il fait chaud, hein ? - lance t-il aux gérants du
bar tabac, un couple de quinquagénaires, avides,
endurcis par le temps. Il mit la main dans sa poche du
bermuda, en sortit trois euros et soixante centimes pour
s’offrir un paquet de cigarette.

9 A L'IMAGE DE TON AMOUR
Aussi étonnant que cela puisse paraître, il crut ce jour-là
en sa bonne étoile et acheta à la hâte un ticket de
Millionnaire. Se disant sur un ton affirmatif, qu’une
coquette somme d’argent enflammerait cette journée
d’été. Les exemples n’étaient pas rares, ici toutes les
petites pancartes de la Française des Jeux tapissaient les
murs jaunis par la fumée des cigarettes des clients. Aux
yeux de David, les pancartes firent fureur ce matin là.

- C’est sans doute un signe ! - se dit-il, ébahi.

Effectivement, après la nuit qu’il venait de passer. Il ne
regardait plus les choses de la même façon.

- Marseillais, tu ne dois pas rêver ! -

Il attrapa le ticket du Millionnaire de la main, plaqua le
jeu sur le comptoir du buraliste, impassible, le pouce en
appui, l’auriculaire pointant au ciel avec des yeux noirs
aux pupilles scintillantes. Dix mille euros s’affichent
puis un deuxième talonné de dix euros. Plus qu’à une
case du succès… mais le chiffre cent apparaît. Il secoua
le ticket, malheureusement, la déception était là, son
sourire se relâcha, laissant place à une grimace.

- Toutes ses conneries ne servent à rien, je deviens
complètement dingue. - pensa t-il.

Aussitôt une voix se fit entendre, ciselant la plénitude
du bar tabac.

- Ce n’est pas toujours dimanche, David , ironise le
commerçant d’une expression narquoise, vicelarde. - Si
10 QUARANTA CHRISTOPHE

tu veux encaisser dans ces jeux, tu devrais plutôt
embrasser les pieds de la Vierge Marie !

David était sur le vif, pourtant il pensait qu’une voix
divine, non pas celle de Jacques, lui ferait découvrir ce
qu’il n’avait pas encore vue.

- Tu sais, Jacques lança David, vexé, - Le Millionnaire,
c’est comme les galettes LU ce n’est que pour les
enfants.

Jacques resta surpris, hébété. Il lui
répondit souplement :

-Tu n’es pas dans ton assiette, ce matin.

Jacques le toisa du regard sous ses lunettes triples
foyers.

Dans les yeux de David, on pouvait lire, sentir, un
mystère qu’il se forçait à résoudre. Une appréhension
inconnue, dûe sans doute à l’ampleur ridicule qu’il avait
à se laisser dominer pas sa lassitude. Il se força à
répondre à Jacques d’une voix pointue:

- Je ne sais pas ce qui m’arrive, Jacques, en ce moment.
Tout se brouille dans ma tête, je deviens agressif, je perds
patience. Bon, je m’empresse de sortir respirer un peu
d’air pur, allez salut Jacques ! -

David laissa honorablement son collègue de longue date
bouche bée. Un lien d’amitié s’était créé entres les deux
hommes, entres client et commerçant. Leur fréquentation
11 A L'IMAGE DE TON AMOUR
était devenue au fil du temps, quotidienne et ne manquait
pas de joie. Tous les jours, ils bavardaient ensemble de
politique, de l’OM, des autres clients aussi. A maintes
reprises, Jacques avait fait crédit à David qui le payait
beaucoup plus tard, où plutôt, quand il le pouvait. Tout
allait pour le mieux et dans le meilleur des mondes, jusqu’à
ce 14 août où un courant froid, s’était installé
brusquement entre eux.

En faisant son chemin, pas à pas, sous un soleil brûlant,
le goudron lui collait ses claquettes au sol. Il leva la
main, fit un signe à Gérard le poissonnier, au légumier
Rachid, qui était musulman et pratiquant, qui tirait son
rideau six fois par jour pour solliciter son Dieu, sans
oublier Monsieur guang, gérant du restaurant qui vous
saluait tant que son regard se portait sur vous. Enfin,
tout cela était amical, les commençants collaient les uns
à côtés des autres entourant la place Lange qui prenait
un air de famille. Cette chaleur humaine l’enchantait de
convivialité les jours passés. Les journées où il n’avait
point de gêne, son esprit était alors libre, réceptif,
comme le champ d’une parabole. David, marqua un
temps d’arrêt devant la boulangerie qui était à quelque
pas du tabac. Une effluve de croissant beurré, vint
subitement lui chatouiller le nez, et lui ouvrit l'appétit.


- Marseillais, tu ne dois pas perdre patience ! -

David ne s’engagea pas dans le magasin. Il resta près de
la devanture typique des anciennes boulangeries, où les
écriteaux n’étaient pas soulignés de lumière
fluorescente, la vitrine était démodée et tout cela, sous
12 QUARANTA CHRISTOPHE

un ancien immeuble délabré. Il soupira fortement, fixa
la boulangère, passa sa main dans ses cheveux
grisonnant. Un début de calvitie naissait, cela lui faisait
sentir la fatalité qu’il n’avait pas remarquée. Aujourd’hui,
cette fatalité, son vécu, était devant lui. Quel malheur. Il
fit mine de repartir et puis non se dit-il, « j’y suis, j’y
reste ». David entra. Devant lui, évidemment, se trouvait
encore vivante et pétillante de santé, la silhouette
sombre, version noir et blanc, d’une mamie pleine
d’arthrite, aux jambes enflées, grossies par d’énormes
veines violettes qui débordaient de ses bottines
jusqu’aux mollets.

- C’est bien elle ! « Mamie la Muette ! - murmura David,
basculant sa tête de gauche à droite. David savait que
« Mamie la Muette » était connue pour ses difficultés à
s’arrêter de parler, un vrai moulin à parole. Malgré son
grand âge (quatre-vingt-neuf ans), qui lui valait aussi le
surnom de « l’Ancêtre », elle arrivait tous les matins en
arpentant les rues du Vieux Panier, sa canne en merisier
à la main, ses vielles bottines en croco qui claquaient,
sur les pavés ancestraux des ruelles étroites de la Cité
Phocéenne.

Ancrée dans le quartier depuis 1940, Mamie la Muette «
phare symbolique d’Alexandrie », de son vrai nom
Angèle, était au courant de tout ce qui se passait dans
les petites maisonnettes. Elle avait même connaissance
du curriculum vitae de toutes les bazarettes du quartier.

Vous voulez voir une personne du quartier et vous ne la
trouvez pas allez voir « Mamie la Muette ». Elle vous la
trouvera.
13 A L'IMAGE DE TON AMOUR
Vous voulez des renseignements sur quelque chose,
allez voir « Mamie la Muette » . Elle vous renseignera.

Demandez-lui un service à « Mamie la Muette ». Elle ne
vous le rendra pas.

En effet, la mamie de fer était impitoyable, radine,
personnelle. Elle s’immisçait dans les conversations,
écoutait aux portes, radotait, pour que les discussions
soient sans fin. A la vue de cette dame d’antan, David,
nostalgique, se rappela un court instant lorsque enfant,
il courait avec ses petits copains dans ses rues paisibles
d’un après-midi d’été, torse nu et pour seul vêtement un
pantalon coupé aux cuisses. Alertée par le bruit des
jeunes garnements, « Mamie la Muette », les attendaient
de pied ferme avec un seau d’eau devant sa petite
maison.

Comme une nuit où muni de son lance-pierre, David se
mit à casser par pur amusement toutes les ampoules des
lampadaires verdâtres qui éclairaient discrètement les
pavés martelés. « Mamie la Muette » était là, figée. Au
moment où David atteignit la dernière ampoule qui devait
plonger dans le noir le pâté de maisons, la vieille dame
acariâtre surgit, saisissant la tignasse ébouriffée du jeune
garçon et le menaçant de l’amener à la police à grands
coups de pied dans le derrière.

- Ah ! Quel bon souvenir, quelle enfance j’ai eu. Pensa t-il.

Un grand moment de plaisir, l’insouciance de l’avenir, la
pureté dans un monde de pollution.
- Ah quels bons souvenirs ! -.
14 QUARANTA CHRISTOPHE

Maintenant, les années ont passé, les amis d’hier sont les
souvenirs d’aujourd’hui.

La dame de fer portait un chignon traversé d’une fine
aiguille à tricoter. Elle avait une chevelure décolorée,
blanchie. Le dos courbé, le visage meurtri par le temps,
oui, « Mamie la Muette » au tempérament si méchant
qui jubilait de la douleur des autres n’était plus si
« dangereuse » désormais .

Quant à David, les années ne l’ont pas épargné. Trente
années se sont écoulées. Du petit gamin aux cheveux
qui volaient au vent, il ne reste qu’un homme de
quarante ans, au crâne dégarni, aux idées limitées à ce
qu’il voit, à ce que la vie lui apprend . Ce court instant
du passé se transforma en triste réalité lorsque Jeanne la
boulangère drapée d’une robe à fleur des années
cinquante s’écria :

- C’est un très bel homme travailleur, serviable. Elle
profite le soir où son mari part au travail à la raffinerie
de sucre de Saint-Louis, elle longe le muret de l’école
maternelle, où là, elle va rejoindre son amant dans sa
voiture-
- Quelle honte ! Je ne croyais pas ça d’elle, si distinguée,
si aimable.-
- Comme quoi, elle cache bien son jeu, celle là ! -
-Ce n'est pas ça, mais j’aimerais un croissant, moi ! -
rétorqua David, agacé.

Impatient, il ne tenait vraiment pas à croiser le regard de
Mamie la Muette. Toute cette rancœur pour elle, risquait
de le mètre hors de lui. Il avait l’esprit tourmenté. Une
15 A L'IMAGE DE TON AMOUR
voix, quelqu’un , quelque chose, lui dictait le chemin à
suivre. Cela l’empêchait de dormir, de se laver, de rire,
d’être en paix avec lui même. Cela, lui pourrissait la vie.

L’immense boulangère, accusant quatre-vingt dix kilos à
la pesée, aux mains soigneusement manucurées,
couvertes de bagues en or, si occupée à causer à
« Mamie la Muette » pour être informé de la suite des
événements, ne prêta pas attention à David qui était
derrière. « Mamie » sifflotait

Les deux grognasses continuaient leur conversation
sans se soucier du pauvre David qui séchait sur place.

- Quel âge a t-elle ? -
- La trentaine. Par contre, son époux, lui, est beaucoup
plus âgé, il a cinquante ans.-
- Ce n’est pas étonnant qu’elle le trompe, il est trop
vieux ! -
- Elle s’en cache pas. Tout le quartier les voit. Le soir,
sur la place de l’église, il y a même de la buée sur les
vitres.
- Eh bien, c’est du beau ça ! -
- Ils n’ont pas d’enfants, je crois ? -
- A ce qu’il paraît c’est son mari, il ne peut pas en
avoir. -
- Tout s’explique - renchérit la boulangère en tirant sur
ses boucles blondes de sa chevelure frisée.
- Je ne vous dérange pas trop au moins ? - s’écria David.


- Marseillais, tu ne dois pas perdre patience ! -

16 QUARANTA CHRISTOPHE

Une voix inaudible se fit encore entendre dans l’esprit
préoccupé de David. Cette même voix qui le hantait
depuis des jours, l’emprisonnait dans ses pensées. «-
Mais qu’est ce qui m’arrive ? » se demandait-il «- C’est
quoi cette voix mystérieuse qui parle en moi, qui me
harcèle, me dicte ce que je dois faire ? ». C’en était trop !
David explosa :

- C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Vous allez
me servir ? - hurla t-il.

En un clin d’œil la boulangerie devint silencieuse
comme une église. On pouvait entendre une mouche
voler. Le hurlement de David avait instauré le calme.
Non pas, la soumission… La commerçante irritée de
s’être fait crier dessus par David, répliqua aussitôt d’un
ton agressif, oubliant qu’ils se connaissaient bien.

- Oh ! Ce n’est pas la peine de crier. Je ne t’avais pas
vu ! -
- Comment vous ne m’avez pas vu ? Ca fait dix minutes
que je suis là à essayer de me faire servir un malheureux
croissant et vous ne m’avez pas vu ! -
- Eh bien, non, je ne t’avais pas vu, voilà - s’écria t-elle
à bout de nerf.

David encaissa le coup et s’approcha d’elle. Il prit une
voix rauque, décidé à faire valoir son identité de mâle.
Avec un regard rempli de haine, il lui infligea au visage
son énervement. Et lui dit :

- Ce n’est pas une boulangerie qu’il faut ouvrir dans ce
cas là, mais, un magasin de lunettes.
17 A L'IMAGE DE TON AMOUR
Jeanne troublée par le franc parler de David, resta
clouée sur place sans qu’un son ne sorte de sa bouche
garnie d’un rouge à lèvre éclatant. « Mamie la Muette »
qui se tenait contre le comptoir entre les sucettes et les
réglisses, ne tarda pas à mettre son grain de sel au
milieu. Elle bafoua pour sortir ses mots, car sa langue
aigrelette, fourchue, léchait son palet dépourvu de
dents.

- Mais dites jeune homme un peu de respect envers les
dames de la délicatesse s’il vous plaît ! -

David la dévisagea et la mit à nu. Les paroles de
« Mamie la Muette » firent monter en lui sa fureur. Il
commença à bouillir , c’était la goutte qui faisait
déborder le vase. Encouragé par une très grande
puissance spirituelle, il trouva la force enfouie au plus
profond de ses entrailles de lui dire ce qu’il avait sur le
cœur depuis son enfance. Et sur un ton ironique, il lui
lança un discours sans cœur :

- Ecoute, vieille folle cynique, hypocrite, pendant trente
ans, tu m’as fais des misères, tu m’as harcelé, tu m’as
critiqué, non seulement moi mais aussi toutes les
personnes existantes dans le quartier. Tu es pire que la
peste, aussi mauvaise que la hyène, aussi vorace que le
vautour. Tu sais ce que je vais faire maintenant, espèce
de sorcière ? Une pétition avec le voisinage pour te faire
expulser de cette terre, t’envoyer à l’asile, dans un
monde où les cinglés de ton espèce sont les bienvenus
et encore, tu trouveras le moyen de gagner la médaille.
Ce langage simple, mais tenace, ces menaces terrifiantes,
inspiraient d’une haute intonation de voix, touchèrent en
18 QUARANTA CHRISTOPHE

plein cœur « Mamie la Muette ». Son sang se figea, la
patriarche se raidit, sa fidèle canne en bois se détacha de son
poigné. La dame de fer, tel un château de carte, s’écroula en
suffoquant. David la regarda impassiblement et sourit. La
mamie agonisait sur le sol . Elle gisait à demie morte, dans sa
salive amère, qui coulait à flot le long de son coup ridé. D’un
sursaut d’adrénaline, d’une pulsion soudaine, Jeanne se jeta
sur « Mamie la Muette » qui était devenue, pour la première
fois de sa vie vraiment muette. Elle lui tapota les joues, lui
prit le pouls, la tourna, la retourna.

- Mamie, mamie, revenez !- s’écria Jeanne. - Elle se laisse
mourir, aide-moi, David, appelle les pompiers ! -

Nul geste, aucun dire ne dérangeait son regard stoïque. Sa
jouissance était intérieure, invisible à l’œil nu. Pendant
des années, il espérait que ce moment là, arrive. Il se sentait
combler. Mais pas assez pour libérer son esprit emprisonné.

Alertées par les cris de la boulangère, les fenêtres faces à la
devanture aux dessus des commerces s’ouvrirent en
claquant, les musiques matinales des postes de radio
stoppèrent. Tout le quartier accourut devant les lamentations
inconnues.

- Appelez les secours ! Appelez les pompiers ! Mamie se
meurt, elle ne respire plus. David, fait lui le bouche à
bouche ! -
- Pardon ? Que je lui fasse quoi ? Plutôt mourir, c’est hors de
question - cria David.
- Va au diable ! Va t’en vite ou j’appelle la police - cria la
boulangère en folie.
- On se reverra tous en enfer ! - reprit David en partant.
19 A L'IMAGE DE TON AMOUR
Sur ces paroles dures, sauvages, David tourna les talons,
marcha droit devant lui, sans se retourner. Ni les remords, ni
les piétons qui s’étaient entassés, se sautant les uns sur les
autres ivres de curiosité, ne l’empêchèrent de tracer son
chemin. Il était sincèrement blessé par la colère, le mépris, au
point de ne plus se contrôler. Il reprit donc son chemin.
Tout au long de sa marche révélatrice, pensive, il lorgnait sur
sa gauche, les maisons de trois étages à la façade gondolée et
aux soubassements tagués de rougissantes peintures faite par
les voyous, cela l’empêchait de se remémorer sa putain de
nuit mouvementée. Il tendit une soudaine oreille, à la sirène
hystérique des pompiers qui débarquaient à toute allure
devant la boulangerie . Il était assez pressé de se retrouver
seul, dans son spacieux studio de quarante mètres carré,
situait tout en haut de la Montée des Accoules. Ah ! Si
seulement, David n’était pas entré dans la boulangerie ce
matin. C’était peut-être le hasard de la vie ou la solitude de
son âme qui le rendait si nerveux. David activa la marche à la
vue de son domicile. Avec sa main droite, il s’appuya sur la
rampe rouillée, descellée, face aux maisons qui longeaient
toute la montée. Elle s’effritait à chaque pression de son bras.
Sa tête lui faisait mal, il commençait à regretter maintenant !
Il revoyait inlassablement l’image angoissante de « Mamie la
Muette » gisant sur le sol. Il frotta ses mains sales sur son
bermuda où était écrit en relief « VIVE LES FEMMES ».
Les épaules hautes, il contemplait ses pieds. David ne se
doutait pas une seule seconde de ce qui allait se passer. Une
silhouette faisait route vers lui, glissant, surfant sur les
escaliers poreux accolés à la vieille rambarde, s’approchait à
vive allure.
- Marseillais, tu dois ouvrir les yeux ! -


20 QUARANTA CHRISTOPHE

David, par contre, ferma les siens écoutant la même
chose, la même incantation à répétition. Plus il montait,
plus l’ombre l’enveloppait , son corps heurta un prêtre.
Secoué, frappé de stupeur, il stoppa instantanément, ne
quittant pas des yeux se curé sans gêne qui ne s’était pas
présenté.

- Eh l’ami ! Tu ne peux pas faire attention ! lui dit
David.

L’homme sûr de lui, calme, imposant, ne répondit pas.
Il tira sa révérence à deux pas de son appartement.

Après quelques insistances verbales, en vue de se faire,
faire des excuses et de recevoir le pardon, David
approcha de sa façade. Il se rendit compte qu’il était
temps de faire des réparations, les volets au couleur de
la Provence ne fermaient plus très bien, grinçaient
quelque fois, la porte était branlante, les charnières
grippées. Décidément, l’héritage de Grand-mère
manquait d’entretien… En un tour de main, David
tourna la clé, poussa fort avec son épaule pour
débloquer la porte et maître les pieds chez lui.


- Marseillais, tu as bien fait d’ouvrir les yeux !

David réfléchit un court instant, son esprit était
redevenu vif. Il avait capté le message. Tout s’éclairait
maintenant : « Les voies du seigneur sont
impénétrables ». Intuitivement, il inclina la tête en
arrière et projeta sa peur au bout de la ruelle. Il repéra
l’individu de corpulence mince, élançait, qu’il avait
21 A L'IMAGE DE TON AMOUR
récemment heurté. Il se dégageait de lui une chose
bizarre. David n’en était pas sur, le soleil était placé juste
au dessus de lui, à la croisé des chemins. C’était
semblable à une « aura ». Une émanation pure, paisible.
On ne le remarqué quand forçant sur sa vue. Il était
immobile, les mains dans les poches fixant David. Sa
peau était blanche comme la neige, sa chevelure était
blonde comme les blés et leurs pointes se soulevaient de
ses épaules au contact d’un léger vent d’est. David
s’avança vers lui, il ressentit que cet homme n’était pas
comme les autres. Ses yeux étaient cachés par des verres
teintés rouges, ses oreilles étaient à demi camouflées par
un bonnet de laine noire. Mais soudain, il sentit de petit
picotement dans ses jambes, des crampes qui le firent
trembler, vaciller. Arrêtait malgré lui dans son élan de
Bonaventure, il posa les yeux sur ce prêtre vêtu d’une
simple soutane blanche. En guise de ceinture, il avait
une modeste corde dont les extrémités retombaient le
long de son corps. David sentait sa présence du bout
des doigts… Tout à coup, la sérénité fut troublée par
une fine mélodie. Son portable qui était dans sa poche
grossie par son portefeuille REEBOCK démarra en
ronronnant.

- Ah, je l’avais oublié, celui là ! - dit t-il nerveusement,
d’autant plus que le mobile affichait « Numéro Privé ».

- Allo ! Oui, c’est qui?
- C'est moi !
- Qui moi ?
- Eh bien, moi, ta sœur Cathie. Tu te souviens que tu as
une sœur, David ? - lança t-elle, d’une voix enfantine
avec un soupçon de colère.
22 QUARANTA CHRISTOPHE


Cathie n’avait pas eu de nouvelle de son frère depuis
près de trois mois. Simplement, le fait d’entendre sa
voix dans le portable l’enchantait.

- Oui, je sais, je n'ai pas pu téléphoner ces jours-ci.
J’avais à faire mentit David.
- Pourtant, tu es en congé ?-
- Oui !
- J’aimerais que tu m’accompagnes à la pharmacie de
Grand Littoral, je ne me sens pas rassurée là bas, tous
ces loubards me donnent la chair de poule. -
- Si tu veux, mais pas tout de suite ! -
- Bon je passe te prendre en voiture vers 14 heures, ça
te va ? -
- OK, à plus tard. -

David coupa son portable pour ne plus être dérangé. Il
scruta l’horizon , le prêtre n’était plus là, il avait disparu,
volatilisé, comme de la fumée que l’on expulse des
poumons. Il avait fallu qu’une petite seconde pour que
le rêve de David, soit réduit à néant. Il avait enfin vue
le visage qui le hantait. Il se mit à réfléchir avec
persistance.

- Ben, ça alors ! Où a t-il pu bien passer ? -

David se mit à douter. Etait-ce un mirage ? C’était à ne
rien y comprendre. Il descendit à la hâte la rue du
Refuge. Celle- ci, était calme, silencieuse, pas l’ombre
d’un prêtre.

- Il est forcément là, il n’a pas pu disparaître comme ça.
23 A L'IMAGE DE TON AMOUR

David se dirigea vers la gauche puis vers la droite, en fait, il
tournait en rond. Il n’y avait aucun piéton pour l’aiguiller.
Quand, au loin, il repéra en fronçant les sourcils, quatre
jeunes gens assis sur les escaliers de l’Hôtel de Ville. Ils
chantaient et se trémoussaient sur un air de rap. David
s’approcha du groupe en douceur, léger comme l’air, seules
ses sandales claquaient sur les pavés brûlants. Les jeunes gens
étaient des crânes d’oeuf, de vraies pestes, l’ultime étape
avant la délinquance.

- Bonjour les gars, ça va ?

David se montra d’une gentillesse exemplaire. Leurs visages
halés étaient couverts de perçing qui brillaient au soleil, leurs
tatouages Tahitiens tapissaient leurs épaules. Il n' y en n’avait
qu’un qui en avait le coup rempli.

- Ouais ça va ! - lui répondirent-ils.
- Dites-moi, tout à l’heure vous n’auriez pas vu passer par
hasard un prêtre ? -
- Un prêtre ? Non, pas du tout. Je ne suis pas croyant, en
plus, je n’ai jamais était baptisé, moi - rétorqua en faisant des
ronds de fumée, celui qui semblait le leader de la bande. Un
autre qui se roulait de ses doigts jaunis une cigarette en herbe,
le questionna :

- De quoi avait-il l’air, ce prêtre ? -
- Eh bien, d’un curé… Il avait une soutane blanche avec une
corde serrée à la taille puis il avait un bonnet de laine noire
qui lui couvrait les oreilles et des lunettes rouges. -
Les rappeurs éclatèrent de rire.

24