A la poursuite du sauvage

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Il y a, à Rome, sur la place Navona, un monument célèbre, la fontaine des "quatre fleuves". L'un des quatre fleuves provoque l'imagination d'un Français, Alex : il s'agit du Rio de la Plata, au Paraguay.

Alex va convaincre son ami Max de faire avec lui le voyage jusqu'au Paraguay afin de visiter ce qui reste de la fameuse république que les Jésuites, au XVIIIe siècle, tentèrent d'implanter là-bas, pour convertir les Indiens et les tenir à l'intérieur de ce qu'on appelle les Reducciones.

Ce voyage dans le passé, cet hymne à la beauté du Paraguay, ce chant d'amour aux Indiens disparus se double d'une histoire émouvante qui évoque la passion que connaîtront Alex et Pena, jeune Indienne descendante de ce peuple que les Jésuites tentèrent de réduire.

Mais peut-on ressusciter le passé ? La fontaine des quatre fleuves peut-elle être autre chose qu'un monument ? Ce voyage dans l'histoire morte d'un Paraguay insaisissable, autre chose qu'un rêve ?

Publié le : mercredi 26 avril 2000
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246791843
Nombre de pages : 138
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À sa manière bruyante et colorée, Rome célébrait la fin d'une journée. Arasant les vieux crépis, les vestiges des murailles antiques en briques et les toitures, la lumière s'était imprégnée de rouges ocrés et retombait, rose, sur les tables des cafés agglutinés autour de la place. Max et Alex avaient pris possession de leur guéridon de tôle habituel où le fantôme d'un glaçon achevait de hanter deux Campari-sodas dont le niveau atteignait enfin la rondelle d'orange qui allait porter à son comble l'incomparable saveur de vacances, de liberté et de douceur de vivre que les jeunes gens savouraient de concert après avoir surmonté victorieusement les affres du baccalauréat. Leur peau, que plusieurs jours de soleil italien avaient quelque peu hâlée, se nimbait du voile d'or de leurs jeunes pilosités décolorées.
Leur était également attribuée une coupelle emplie de biscuits salés, complément obligatoire de la boisson alcoolisée. Soudain, dans un clapotement atténué de voile qui faseye, une petite boule de plumes brun-noir vint s'abattre sur la table. Le temps de découvrir l'effronterie d'un regard qui avait l'éclat du jais, se déplia la forme d'un moineau qui, la patte conquérante, se dirigea droit vers la coupelle et, du bec, saisit l'un des biscuits avec lequel il s'envola aussitôt en direction d'une toiture.
— Par exemple ! Ce culot !
— Voyons, Alex, tu ne vas pas reprocher cette modeste rapine à un pauvre passereau affamé, toi qui n'avais même pas l'intention de grignoter un seul de ces trucs-là !
— Certes, je n'en avais pas envie et je pense davantage aux « spaghetti al tartuffo nero » qui nous attendent pour contrebalancer les effets de mon alcoolisation. Mais je reconnais que ce petit vaurien a un sacré culot !da Passato,
— Et pour ajouter à ta rage, je te précise qu'en ce moment il se tape la plus jolie moinelle de gouttière de la piazza Navone entre deux tuiles. Car, c'est le cas de le dire, il n'est pas sans biscuit, argument très efficace sur les femelles de toute espèce. Avec le produit de son larcin il a de quoi arrondir deux jabots, compte tenu de l'excès de sel qui va les obliger de boire à longs traits l'eau des fontaines. Vois-tu, ce mec a gagné mon respect. Dans son cas, il faut en avoir sous la queue pour concevoir, exécuter et réussir un coup pareil, quand on est un oiseau minuscule contraint de vivre dans un univers d'ornithophages !
— Obsédé, va !
— Moins que ce vieux cochon de Président de Brosses dont un père attentif, abusé par les apparences, a conseillé la lecture à un fils sans vertu, avant son départ pour l'Italie.
— Dis donc, Max, c'est ton jour, ce soir ! D'où te vient cette agressivité envers un vieux croûton dont ni toi ni moi n'avons rien à foutre ?
— Pardon ! Il s'est permis d'écrire son Voyage en Italie et de l'agrémenter de ses considérations personnelles qui, dans ce cas, valent leur pesant de mortadelle.
— Partage en frère. Raconte tout.
— Facile : comme tu le sais, cette place occupe l'emplacement de l'ancien stade de Domitien, ou cirque Agonde, dont les siècles ont exhaussé le sol au niveau actuel. Pense à cette structure fantôme en calcaire, vestige d'une des entrées, que l'on voit derrière la grille protégeant le soubassement de l'immeuble, au 48 de la via Zaverdelli. Nous passons devant en sortant de l'hôtel pour venir ici.
— La blancheur de la pierre dans la pénombre évoque le squelette d'une porte abyssale.
— Sauf que, vois-tu, je ne suis pas convaincu que la Rome qui nous loge ne soit pas la ville subterrestre de la ville souterraine. Peut-être notre Président a-t-il subodoré cela, quand il dépeint cette place et surtout son église de Sainte-Agnès-in-Agona, édifiée par les Jésuites au XVII siècle. À la naissance du christianisme, le stade était devenu en quelque sorte un lupanar. Entouré d'arcades, chacune servait d'abri et de présentoir à une prostituée dont un lumignon pendu à la voûte éclairait la nudité. Âgée de quinze ans, Agnès s'était convertie à la nouvelle religion et, refusant de revenir aux anciens dieux, elle fut condamnée au lupanar, exposée nue sous une des arcades. Son Dieu la secourut en faisant pousser miraculeusement la chevelure d'Agnès qui lui servit de vêtement. Dans la crypte de l'église, sur son tombeau, un bas-relief figure le miracle. Ah ! la lyrique exaltation du Président lorsqu'il parle de ces choses. Il jette l'anathème sur la cruauté et la paillardise païennes. Comme il sait décrire la pudeur humiliée, la tendre chasteté violée ! Sous la plume de Sade un tel déballage me ferait sourire : ce givré de Donatien va développer toute la gamme ! Sauf que le Président de Brosses est capable de décrire ou, par allusions directes, d'évoquer de telles turpitudes. Cela me confirme dans ma haine des hagiographes philistins qui puisent leurs descriptions des abominations païennes dans leurs propres fantasmes. Vieux cochon de De Brosses, va !e
— Vieux cochon, tu pousses un peu, Max ! La consommation de Campari-soda t'excite un peu trop. Tu devrais revenir au lait-grenadine !
— Lait-grenadine !... Va fanculo, stronzo !
— Max, mon cher Maximus, tes progrès dans la langue de Leopardi m'émerveillent. Je crains cependant que ton engouement pour Pasolini influe sur l'extension de ton vocabulaire. Voilà une expression que tu feras bien d'oublier quand tu rentreras dans tes foyers sinon notre relation en subira quelques entraves.
— D'accord, d'accord ! J'ai fait fort, mais cette place est un tel sujet d'indignations permanentes qu'elles finissent par perturber mon langage, compte tenu que je vomis le Bernin !
— Tu détestes le Bernin et tu nous entraînes tous les soirs prendre un verre ici ? Mon pauvre Max, tu vires à la paranoïa masochiste et le lait-grenadine est le mieux adapté à ton cas.
— Arrête, veux-tu ? Si tu t'étais un peu documenté comme moi, tu éprouverais un plaisir pervers à voir la badauderie internationale s'ébaubir devant la fontaine dite « des quatre fleuves ». Le roman de sa conception et de son édification vaut son pesant de marbre.
— Instruis-moi, raconte ! Ça te dégagera les bronches !
— Le Bernin ? Une calamité, un fléau ! Rappelle-toi : quand nous sommes montés à la terrasse de Pincio pour découvrir le panorama de Rome, qu'avons-nous vu ? À travers la brume de pollution, le magma de béton et d'asphalte qui compose les mégapoles actuelles ! Mais, ici, se distinguaient quelques monstruosités. Paris a son Sacré-Cœur visible de tous les points de la ville, sorte de gâteau en pâte d'amande pour festin de première communion et auquel ne manque que le petit personnage allégorique portant son cierge en sucre filé. Rome possède son « encrier », monument plus hideux et plus monstrueux s'il est possible. Ne pouvant se contenter de cela, la capitale de la chrétienté exhibe aussi son Quirinal tout aussi laid. Par chance la distance ne nous a pas permis de discerner les gigantesques Dioscures, cette obscène célébration de quatre fessiers humains et chevalins suggérant qu'à chaque pause-café le gouvernement italien pratique le  ». Enfin, et non le moindre, la foutue colonnade qui cerne le Vatican et qui évoque les charmes des constructions nationales-socialistes, comme si Mussolini avait été le promoteur de l'architecture italienne ! Seul appel à la beauté, au loin, au bout des « fort romani », l'érection des colonnes du temple de Vénus et de Rome se dresse devant la masse du et continue d'implorer les dieux. Le Bernin aurait pu s'en inspirer. Sans doute cela ne correspondait-il pas à sa bassesse et à son âme de courtisan !« va fanculoColosseo
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