À la recherche du temps posthume

De
Publié par

Le narrateur d'A la recherche du temps posthume se rend à une réception donnée dans le Paris d'aujourd'hui par la fille de Robert de Saint-Loup et de Gilberte Swann. C'est une convention initiale et le prétexte de ce petit livre.

Publié le : vendredi 14 janvier 1983
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246793076
Nombre de pages : 111
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
I
Deuxième apparition de Mlle de Saint-Loup. — Une lectrice de James. — Un enfant d'Armor. — Sodome retrouvée. — Le caravansérail.
Tandis que mon hôtesse proférait très vite, et sans y penser, comme on récite par cœur, mais non selon son cœur, les formules courtoises qui étaient censées exprimer sa joie de revoir un ami après tant d'années d'absence, avec ce mélange d'empressement et de pur mécanisme qui rend si poignantes les amabilités mondaines, en découvrant sous l'envol papillotant des gestes et des mots la désolation d'un paysage moral aussi aride, quoique plus familier, que les déserts lunaires, je m'efforçais d'écarter en esprit tous les sédiments dont s'était pour moi recouverte, depuis la fin de l'autre guerre, la jeune fille sans prénom que Gilberte m'avait présentée à la matinée de la princesse de Guermantes, et dont j'avais su qu'elle avait épousé successivement un peintre obscur, puis un propriétaire minier de Lima, et qu'elle s'était appelée tour à tour Mme Lefèvre et Mme Iturralde, avant de reprendre, non point son nom de Saint-Loup, mais, par un snobisme à rebours dont je ne devais saisir les raisons qu'un peu plus tard dans la soirée, celui de sa mère et de son grand-père, Swann, lorsqu'aux approches de la cinquantaine elle avait senti s'éveiller en elle, parallèlement à la hausse vertigineuse des actions minières du Pérou, une vocation de protectrice des arts ; et, comme un archéologue gratte sur une statuette alexandrine les gangues de calcaire ou de sel marin dont l'ont revêtue les siècles, je devais dépouiller Mme Swann de ses différentes couches de stratification sociale, celle qui correspondait à la période des splendeurs péruviennes, puis, plus ancienne, celle de la période besogneuse dans une mansarde tapissée de toiles invendues, avant de voir se dégager enfin, dans sa fragile et pure intégrité, la petite Tanagra de seize ans, à la charmante tête d'oiseau, qui m'était apparue, au bras de Gilberte, comme la réincarnation, sous l'enveloppe physique d'une jeune fille, de mon pauvre ami Saint-Loup. Roberte portait encore, sur un corps maigre qui aurait pu être celui d'un adolescent à l'âge ingrat ou d'un anachorète à la phase ultime de la mortification ascétique, une tête vive, toute en angles, mais les tendons noueux sur lesquels elle effectuait ses prestes rotations, le bec plus cruel que fin en quoi s'était métamorphosé le nez des Guermantes, l'auraient fait inclure dans la famille des condors plutôt que dans celle des merles. Bien que les cheveux taillés court, répartis sur le front et à l'entour des oreilles en mèches anarchiques, ne laissassent guère deviner, sous la teinture rouge qui, en les dévitalisant, leur conférait une rigidité ferrugineuse, la blondeur miellée, fondante et chaude, ancestralement précieuse et presque héraldiquement individuelle, que j'avais tant admirée chez la duchesse de Guermantes et chez Robert, je m'acharnais à saisir sur le visage de mon hôtesse le reflet d'une ressemblance familiale, et je ne songeais même pas à la remercier de son accueil chaleureux et stéréotypé — elle n'attendait d'ailleurs pas de réponse, car le monde est un lieu où l'on parle, non où l'on écoute — tant j'étais étonné de voir surgir devant moi, émergeant, après tant d'années, de couches temporelles superposées qu'il m'avait fallu creuser par un effort de mémoire plus exténuant que l'excavation à la pioche, rousse, archéologique et minéralisée, la fille de Gilberte et de Robert.
J'allais enfin me ressaisir pour répondre à mon hôtesse, sans attendre qu'elle en eût terminé avec ses politesses, et tout en admirant la puissance du souffle qui permettait à cet ancien moineau parisien, miraculeusement transformé par l'effet conjugué de l'âge et de la fortune en coriace condor des Andes, de débiter sans reprendre haleine un flot de phrases toutes faites, où quelques épithètes superlatives brillaient avec l'éclat douteux des bijoux faux, quand je fus dispensé de mes honnêtetés par l'intervention souriante, démonstrative et un peu égarée d'une personne que sa jupe rustique et sa crinière retombant sur les épaules en grappes crépelées me firent spontanément classer dans le sexe féminin, mais dont le profil altier, sculpté dans un noble empâtement charnel, évoquait une grande figure masculine, historique et illustre, dont je ne parvenais pas à retrouver l'identité ni l'époque. Était-ce Turenne ? Était-ce Bossuet ? Le Régent ou Gambetta ? La nouvelle venue embrassa Roberte, car, dans ce monde où une affectation de simplicité remplaçait les manières perdues, on s'embrassait beaucoup ; puis elle se tourna vers moi afin que je lui fusse présenté ; alors, dans le scintillement carbonifère du regard, la sinuosité flottante et orientale de la bouche, je vis affleurer une autre figure fameuse, féminine celle-là, et presque légendaire, que je savais devoir reconnaître si j'ouvrais l' Histoire Sainte de mon enfance, où j'étais sûr qu'elle figurait, en vignette, trônant au milieu d'un faste hébraïque ou babylonien. Absorbé que j'étais par le travail intérieur d'identification dont j'escomptais qu'il fît se superposer sur le visage de cette dame, comme dans les photos-robots si utiles aujourd'hui à la police, l'effigie de Richelieu et celle de Sémiramis, je dévisageais intensément l'inconnue, tout en élevant vers mes lèvres, avec une lenteur distraite, la main qu'elle venait de me tendre, sans m'incliner, comme si j'eusse voulu, au lieu de la baiser, en examiner de près les bagues, quand le nom que prononça Mme Swann, un beau nom de l'armorial français, aux syllabes fières et coulantes, me fit tressaillir d'une satisfaction non point mondaine mais, pour ainsi dire, zoologique — puisque c'était en collectionneur d'échantillons humains que je revenais dans ce qui, par un affaiblissement extrême du terme, s'appelle encore le monde — car ce nom m'avait aussitôt éclairé sur l'exacte position de l'inconnue dans la géographie sociale et venait de tracer dans mon esprit, aussi nettement que si je les eusse contemplées sur un arbre généalogique, ses coordonnées familiales, les filiations si divergentes, dont on n'eût pu croire, au siècle dernier, qu'elles se seraient jamais conjointes, mais dont néanmoins la rencontre imprévue et merveilleuse venait amalgamer, sur le visage d'une femme en costume de villageoise, le masque d'Athalie et le profil de Louis XIV.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi