À la vie, à la guerre - 11 décembre 1914

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1914. Antoine Drouot était un jeune homme plein d'avenir... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.


Épisode 24/26 : semaine du 11 décembre, La perte


Alors que la compagnie regagne les tranchées de Sapigneul, ils ne trouvent aucune trace de l'officier qui doit leur transmettre le secteur. Antoine, Benoît et Coutier sont désignés pour aller vérifier l'état de la ligne de défense. Malheureusement, Coutier est touché pendant la patrouille. De longues heures passent avant que ses camarades puissent aller le récupérer. Antoine et Benoît le transportent le plus vite possible vers l'hôpital de campagne de Cormicy, mais Coutier est fort mal en point...



Publié le : jeudi 11 décembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823818147
Nombre de pages : 21
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 11 décembre 1914

12-21

11 décembre 1914,

Sapigneul

 

Coutier est mort.

 

J’ai la gorge serrée rien qu’à écrire ces mots. Guillaume Coutier était, depuis le mois d’août, le compagnon de toutes mes longues gardes. J’ai passé des heures et des heures à ses côtés, plongés tous deux dans l’inconnu à guetter le moindre son. Nous avons eu peur ensemble. Nous avons ri ensemble. Et je viens de l’enterrer sous une humble croix de bois que, déjà, la neige commence à recouvrir.

 

J’ai l’impression que chaque flocon qui tombe renforce un peu plus ma douleur. Bien que j’aie perdu d’autres camarades depuis le début de la guerre, avec qui je partageais la misère qui est la nôtre, j’avais un lien particulier avec Coutier.

 

Je le vois venir vers notre escouade dans la cour de la caserne d’Aubervilliers et demander plein d’enthousiasme : « Alors ? C’est avec vous que je pars ? » comme si nous allions vivre ensemble une grande et belle aventure. Peut-être le croyait-il sincèrement. Je le vois en train de rire au coin du feu alors qu’il se moque gentiment de Benoît durant la retraite de Belgique. Et je l’entends encore me rassurer quand, en route pour le front, je craignais chaque bruit que j’entendais dans l’obscurité. J’ai appris grâce à lui à reconnaître les cris des oiseaux nocturnes, et le nom de quelques étoiles. Nous étions ensemble à braver la nuit, le froid et l’ennemi. Lui qui m’a empêché plus d’une fois de fermer les yeux alors que je montais la garde, voilà que je l’ai laissé s’endormir pour toujours.

 

Toute l’escouade est assise autour de moi, les yeux posés sur le monticule de terre qui recouvre Coutier. Il est enterré au milieu du cimetière communal de Sapigneul, où se mêlent des tombes si anciennes que le temps en a effacé les noms, et de toutes récentes aux fragiles croix improvisées. Les corps des soldats qui ont défendu ce village sont allongés aux côtés de ceux qui y ont vécu, parfois il y a très longtemps.

 

Pinot, adossé au mur de pierre de la minuscule nécropole, se lève pour aller chasser la neige qui se pose doucement sur la croix, puis il s’en retourne à sa place, avant de recommencer, inlassablement. Et dire qu’au début de la guerre, Pinot, cette grande gueule de Pinot, passait son temps à plaisanter sur les cheveux roux de Coutier. À présent, le voilà, mutique, à nettoyer la tombe de celui dont on ne verra plus jamais les cheveux de cuivre. La neige n’a rien à craindre de Pinot. Le temps passera et, un jour, elle recouvrira définitivement cette croix. Bien heureux celui qui se souviendra encore qu’en dessous se trouve Guillaume Coutier, vigneron de Chablis et soldat de 2e classe dans le 24e régiment d’infanterie de ligne.

 

Le temps et l’oubli seront ses ultimes batailles. Je lui dois de l’aider avec mes armes, aussi humbles soient-elles : mon carnet et mon crayon, pour que l’on se souvienne de lui.

 

« Noël approche ! »

 

Sa voix résonne dans mon esprit. Nous sommes le 5 décembre. Coutier m’interpelle : la relève que nous attendons est là. Au 1er bataillon de s’installer autour de Sapigneul. Pour nous, direction Cormicy, comme le veut la rotation que nous ne connaissons maintenant que trop bien. Nous rêvons tous du bon feu que nous ferons dès que nous serons dans notre cantonnement doté d’un toit. Nous nous imaginons regarder la neige qui tombe, nos corps réchauffés par la flambée au milieu de notre petit cercle. S’ensuit une discussion animée, alors que chacun se représente le plat qu’il aimerait savourer près de ce feu :

 

« Une fondue ! s’exclame Coutier. Avec des morceaux de viande, de la vraie viande, du bœuf ! Pas ce qu’ils osent appeler bœuf ici ! Je vous parie qu’c’est du singe !

— Non, non ! intervient Kane. Des tartines ! On ferait griller du pain et on les couvrirait de confiture de fraises. Non, de mûres !

— Du chocolat chaud, assure Weinberg. Et pas avec de la poudre ! Du vrai chocolat fondu… Ah, si seulement on avait du lait !

— Moi, tout ce que je veux mettre près du feu, c’est mes pieds, dit Choiseul en se rêvant déjà sous sa couverture.

— Ne les laisse pas griller, alors, l’odeur nous tuerait tous ! » lance Henry.

 

Le concert de rires qui éclate est comme toujours interrompu par l’irascible sergent Chassagne qui vient se mettre sur le côté de la colonne.

 

« Ah, vous voulez rire mes agneaux ? Moi aussi, je sais rire ! s’emporte le sergent. Faisons un jeu ! Vous allez avancer tant et si bien en formation qu’en passant devant moi, vous ferez tinter ma baïonnette à un rythme parfait ! »

Il tire sa baïonnette de son ceinturon et la fait sonner contre le canon de l’arme du soldat le plus proche de lui. Il la laisse en place jusqu’à ce que le fusil du soldat suivant vienne y taper. Puis le suivant.

« Pour chaque salopard qui brise la mélodie parce que son fusil est trop bas, qu’il traîne le pas ou qu’il n’est pas concentré, un tour de Cormicy avant d’aller au cantonnement pour tout le monde ! »

 

Pour notre plus grand malheur, jamais le rythme ne tient bien longtemps. Évidemment, entre ceux qui trébuchent, ceux dont le fusil n’est pas placé à la perfection et ceux qui, comme Henry, sont tout simplement plus petits que les autres, Chassagne a de quoi se réjouir :

 

« Un tour ! Deux tours ! Trois tours ! »

 

Il jubile et en profite pour donner des coups de pied à celui qui n’est pas parfaitement dans le rythme de la marche.

 

Lorsque nous arrivons à Cormicy, nous en sommes à treize tours, selon lui. Personne n’ose croire que le sergent nous fera faire pareil exercice en pleine nuit et dans la neige, de surcroît. Et pourtant ! Arrivés à la bordure du village, Chassagne nous fait sortir des rangs ; toute sa demi-section se met en route en rangs serrés. Les sentinelles, que ce spectacle a tirées de leur torpeur, nous regardent passer. Les soldats s’amusent des grimaces qui apparaissent sur nos visages éclairés par la lune. Chassagne nous fait ainsi faire cinq fois le tour de la commune avant de nous arrêter :

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