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À la vie, à la guerre - 11 septembre 1914

De
20 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Episode 11/26 : 11 septembre 1914, La chute de Reims


Antoine et son régiment doivent battre en retraite et abandonner Reims aux Allemands. Le moral est au plus bas. De Brie, le mystérieux camarade d'Antoine, fait une étrange proposition aux soldats afin de leur apporter un peu de réconfort, mais elle n'est peut-être pas si honnête que ça...





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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 11 septembre 1914

12-21

11 septembre 1914,

Goussancourt

2e classe Antoine Drouot

 

Il y a une semaine, Reims tombait.

 

Alors que nous autres étions encore sur les routes de la retraite, les Allemands, eux, entraient victorieux dans la cité des sacres. Je n’ai jamais mis les pieds dans cette ville, et pourtant, je la connais bien. Tous les écoliers ont déjà admiré sa cathédrale grâce à une illustration de l’un de leurs livres. Et pendant que les Allemands s’aventuraient dans les rues de la ville, ce même 4 septembre, à quarante kilomètres de là, nous reculions encore.

 

Cette nuit-là, j’écrivais alors que nos mitrailleuses et nos canons défendaient le pont de Verneuil, dernières défenses des villages alentour contre les Allemands. Nous tentions tant bien que mal de nous y reposer jusqu’au lendemain. Des compagnies entières manquaient à l’appel, perdues dans la nuit. Peu après que j’ai fermé mon journal pour tenter de dormir un peu, j’étais réveillé par la voix autoritaire de Chassagne :

 

« Vous dormirez plus tard ! Debout, debout ! On se remet en marche ! »

 

Au-dessus de moi, le sergent essaie d’illuminer nos visages de la faible lumière de sa lanterne, tout en secouant nos cols pour nous obliger à nous lever. Triste spectacle que notre escouade d’hommes qui ont à peine fermé l’œil qu’ils doivent déjà repartir. On se regroupe avec les autres escouades dans les rues du village et nous sommes bientôt pressés par nos officiers qui, eux-mêmes, paraissent épuisés. Nous devons partir dès que possible, ce sont les ordres.

 

Les lanternes sont éteintes pour éviter de nous faire repérer, et c’est donc dans une obscurité totale que nous quittons notre cantonnement, avec, pour seul guide, le sac de l’homme devant nous. Parfois, lorsqu’un obus éclate à l’horizon, on aperçoit brièvement une colline, un bois, un clocher, mais rien de plus. Nous sommes si fatigués que plus personne ne parle. Certains d’entre nous somnolent en marchant et manquent trébucher à plusieurs reprises. On se saisit du bras d’un camarade lorsque l’on sent celui-ci faiblir pour le tirer en avant. Pour les plus en difficulté, on se relaie pour porter leur fusil ou leur cartouchière afin de les soulager, ne serait-ce que sur quelques kilomètres.

 

Qu’il est loin, le splendide 24e d’infanterie qui quittait Aubervilliers, musiciens en avant !

 

À présent, nous avançons dans la nuit, épuisés, désorganisés et silencieux, avec l’ennemi qui nous repousse chaque jour un peu plus. Alors que nous marchons, nous apercevons sur le côté de la route un officier en train de discuter avec un autre, monté sur un cheval dont nous sentons l’odeur plus que nous ne le voyons. La nuit fait porter leurs voix et nous surprenons facilement leur conversation :

« Il n’y a plus personne derrière nous : le 24e est tout ce qu’il reste de l’arrière-garde ! s’exclame l’un.

— Mais, et le 28? demande l’autre d’une voix éraillée.

— Le 28e est déjà loin ! La prochaine troupe qui passera sur cette route sera allemande !

— Un problème, Messieurs ? » La voix du capitaine Dragon s’est élevée dans l’obscurité et l’on distingue son képi qui sort de la colonne. Il sait bien que ce genre de propos n’est pas du genre à remonter le moral du régiment, et les deux officiers font aussitôt silence.

 

J’entends à peine ce qu’ils se disent ensuite puisque, déjà, nous les dépassons. Nous poursuivons notre route pour nous engager dans un bois qui ne rend la nuit que plus épaisse encore. Alors que nous sommes en son cœur, on entend des branches craquer tout autour de nous. Les têtes se tournent, des murmures inquiets parcourent la troupe alors que les craquements de branches semblent nous suivre. Toute la colonne s’arrête brutalement lorsqu’une voix effrayée jaillit des bois :

« Ne tirez pas ! »

 

Nous avons déjà nos fusils à la main, même si la voix s’est exprimée dans un français parfait. Des formes s’avancent entre les arbres. Je réalise, effaré, que certaines masses que j’avais prises pour des buissons étaient en fait des hommes accroupis, prêts à ouvrir le feu sur nous. Les hommes, qui nous encerclent, sortent du couvert des bois et l’un d’entre eux allume un briquet pour mieux nous voir, révélant des joues rondes sous un képi d’officier. Il s’approche de notre escouade :

« On a eu la trouille de notre vie ! On pensait que c’était une colonne d’Allemands ! Pour un peu, on tirait, les gars ! lance-t-il, rassuré de voir nos uniformes de près.

— D’où sortez-vous ? s’inquiète le lieutenant Charbonnet qui se rapproche de la flamme dans la nuit.

— On cherche le 24e d’infanterie !

— C’est nous, le 24e d’infanterie, répond Charbonnet avec fierté.

— Bon sang, les gars, ça fait des heures qu’on vous cherche ! On s’est perdus près de Verneuil, on avait les Fritz aux fesses ! Avec eux et l’obscurité, on a dû prendre le mauvais itinéraire de repli !

— On n’a pas vraiment le temps d’en discuter, répond prestement Charbonnet. Donnez-moi les numéros de vos compagnies, que l’on avertisse le colonel de votre retour parmi nous. Grouillez-vous d’intégrer la formation, on est pressés. »

 

Quelques rires discrets signalent les brèves retrouvailles entre camarades de régiment lorsque les hommes des compagnies de retour nous rejoignent dans les rangs. Les numéros donnés par l’officier restent inquiétants. L’inventaire qu’il donne laisse entendre que près d’un tiers du régiment manque toujours à l’appel. On n’a guère le temps de s’angoisser davantage ; nous reprenons la marche.