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À la vie, à la guerre - 16 octobre 1914

De
22 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.


Épisode 16/26 : 16 octobre 1914, La fin de l'innocence


La semaine n'en finit pas d'être cauchemardesque. Antoine ne peut se reposer. L'escouade de Chassagne se voit confier une mission périlleuse : ravitailler un régiment coincé sous le feu de l'ennemi. Là, Antoine comprend à quel point il peut tout perdre du jour au lendemain. Lorsqu'il est enfin à l'abri, exténué, il apprend une nouvelle tragique concernant l'un des membres de son escouade...





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À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 16 octobre 1914

12-21

16 octobre 1914,

Hermonville

 

Y a-t-il une routine au front ?

 

À l’arrière, cette simple idée doit paraître inconcevable. Je crois que si j’osais écrire ces mots à ma famille, ils ne comprendraient pas. Ils doivent s’imaginer que la guerre est une succession de dangers qu’il faut affronter l’un après l’autre sans jamais savoir quelle forme pourra prendre le prochain. Et pourtant ! Le front lui-même a pris ses habitudes. Je pense que dans un bureau, quelque part, un fonctionnaire influent s’est dit que faire entrer un peu de routine dans la guerre la rendrait moins insupportable. C’est comme cela qu’a dû naître la décision de faire tourner les régiments en première ligne.

 

Ainsi, cette semaine encore, nous avons passé quelques jours sur la position du Godat avant que le 5e d’infanterie ne vienne nous relever. Si la mise en place de cette rotation entre régiments en première ligne n’augure rien de bon – combien de temps va-t-on rester ainsi à se relayer à proximité de cette écluse au fin fond de la Marne ? –, elle nous permet au moins de compter les jours avant le moment où nous irons profiter des joies simples de l’arrière. Où nous vivrons chaque instant avec toute notre énergie de jeunes gens, jusqu’à ce que nous soyons de nouveau appelés à prendre la place haïssable du 5e au fond des tranchées, face aux Allemands.

 

Mais tout le monde n’a pas la chance de revenir à l’arrière.

 

La nuit du 10 octobre, je suis comme d’habitude de garde avec Coutier, tous deux installés dans des postes d’écoute voisins, à l’avant de la tranchée principale. C’est une fraîche nuit d’automne. Enfoncés dans nos capotes dont nous avons relevé le col aussi haut que possible pour nous protéger du vent qui s’engouffre dans nos uniformes, nous veillons. J’aimerais dire que nous guettons l’ennemi, mais la lune est voilée par de gros nuages qui planent silencieusement, et nos yeux se perdent dans l’obscurité. Nous surveillons que l’autre sentinelle ne s’endorme pas, tout au mieux. Chaque fois que l’on entend la respiration de l’autre se transformer peu à peu en souffle de dormeur, nous nous appelons à voix basse. Pour nous tenir éveillés, nous échangeons quelques banalités sur le froid, la nuit plus sombre que jamais ou le hululement lugubre d’une chouette qui va et vient entre les lignes, comme un fantôme.

 

Peu avant la fin de notre garde, pourtant, un bruit attire mon attention. Je pense avoir rêvé, mais alors j’entends clairement la respiration de Coutier se suspendre soudain. Lui qui commençait à somnoler se met aussitôt aux aguets.

 

« Tu as entendu ? dis-je en espérant me tromper.

— Oui, répond Coutier, la voix plus basse encore que lors de notre précédent échange.

— On dirait un tintement. Presque des grelots.

— Ou des cartouches qui s’agitent dans une besace. »

 

Je sens mes mains se raidir sur mon fusil à cette simple idée. Mes yeux fouillent l’obscurité sans rien y voir, alors que mes oreilles entendent toujours ce tintement porté par le vent. En une minute, j’essaie de concevoir mille scénarios dans lesquels tout cela n’a rien d’inquiétant, mais le bruit semble se faire plus fort, plus insistant, et je ne parviens aucunement à me rassurer. Je me tourne vers Coutier :

 

« Va chercher l’officier de quart ! »

 

Coutier quitte son poste pour repartir vers la tranchée derrière nous et, pendant un moment, je suis seul dans cette nuit opaque, avec pour seule compagnie le hululement de la chouette qui s’interrompt lorsque le tintement se fait plus fort. Je sursaute en entendant des pas derrière moi : deux hommes se sont engagés dans le boyau qui relie mon poste d’écoute à la tranchée. Avant même qu’ils ne soient assez près pour que je puisse les distinguer clairement, une voix familière m’interpelle :

« Qu’est-ce qu’il se passe, Drouot ? questionne très posément le sous-lieutenant Ducastel.

— Il y a un bruit suspect en face, mon père.

— Un bruit suspect ? Ce serait pas encore un truc de Parigot qui se pisse dessus dès qu’il entend un hérisson péter ?

— Je connais la campagne et ce n’est pas un bruit de hérisson, mon père, intervient Coutier dont je devine qu’il se tient juste derrière l’officier.

— Alors fermez vos gueules, que j’écoute. »

 

Nous faisons silence, mais évidemment, il n’y a plus un bruit, hormis celui du vent qui souffle dans les branches des arbres perdus entre les lignes, et toujours, cette chouette qui semble vouloir nous parler.

 

Ducastel s’apprête sûrement à nous dire que nous l’avons dérangé pour rien, lorsque soudain le tintement se produit de nouveau, à plusieurs reprises. Le sous-lieutenant m’écarte vivement et me presse contre le bord du poste d’écoute pour mieux prendre ma place et tendre l’oreille. Il murmure : « Des cartouchières… »

 

Et, à ma grande surprise, il escalade notre retranchement pour sortir entre les lignes.

 

Coutier et moi, incapables de croire ce que nous voyons, lui lançons à voix basse « Revenez, mon père ! » « C’est dangereux ! ». Mais déjà, Ducastel a été englouti par l’obscurité. Nous faisons silence pour essayer de suivre à l’oreille notre officier parti en patrouille solitaire, lorsque l’horizon s’illumine brièvement. Un instant, on a l’impression qu’un orage vient d’éclater au loin.

 

Je ne comprends pas tout de suite.

 

« Merde ! » hurle la voix de Ducastel avant de jaillir de l’obscurité, vers nous. Il saute dans la tranchée, agrippe le col de Coutier puis le mien et nous tire en arrière si fort qu’il nous étrangle presque. Nous courons tous trois dans le boyau et Ducastel ne me relâche que pour se saisir de son sifflet. Il braille « Alerte ! Alerte ! Tout le monde debout, à vos armes et planquez-vous ! » et ne s’arrête de hurler que pour siffler aussi fort que possible.

 

Tout autour de nous, dans la tranchée, des silhouettes s’animent. Des guetteurs se ruent vers leurs abris, des dormeurs jurent en se précipitant vers leurs armes, et des cris se répondent alors que tout s’illumine l’espace d’une seconde, lorsqu’un obus éclate au-dessus de la tranchée en libérant une pluie de shrapnells. D’autres éclatent à sa suite, et c’est comme s’il faisait jour une seconde sur deux. Dans la lumière, je peux voir mes camarades courir, certains tomber en criant alors que la pluie d’acier les transperce, et des mains les tirer dans un abri.

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