À la vie, à la guerre - 18 décembre 1914

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1914. Antoine Drouot était un jeune homme plein d'avenir... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.


Épisode 25/26 : semaine du 18 décembre, Reims en musique


Antoine tente de se remettre de la mort de Coutier ; Jules lui conseille de ne pas ressasser et d'aller de l'avant.
Antoine est d'ailleurs envoyé à Reims avec Weinberg : Ducastel leur demande de partir à la recherche d'instruments de musique pour le Noël du bataillon. À la découverte de la ville s'ajoute la rencontre avec Jeanne, la jeune espionne aperçue par Antoine quelques semaines plus tôt.



Publié le : jeudi 18 décembre 2014
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823818154
Nombre de pages : 20
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 18 décembre 1914

12-21

18 décembre 1914,

Cormicy

 

Je n’ai aucune envie de préparer Noël.

 

Et pourtant, chaque nuit, je ne peux m’empêcher d’y penser.

 

J’imagine que je ne suis plus de garde, debout dans le froid et la nuit, mais que je suis assis sur une chaise autour d’une table garnie, dans une ferme accueillante, et qu’un feu craque dans la cheminée. On me sert mille et un plats et tant de boissons que je ne sais pas par quoi commencer. Des paysannes aux joues roses gloussent à mes histoires puis la soirée s’achève dans les rires. Je vais ensuite me coucher dans un lit douillet pour me réveiller le matin de Noël.

 

« Hé, Drouot, tu dors ? »

 

Chaque fois, Papa m’empêche de somnoler. Et chaque fois, je réalise avec douleur que ce n’est plus Coutier qui monte la garde à mes côtés. Je repense à la frêle croix de bois plantée au milieu du cimetière de Sapigneul, et à mon ami qui dort au-dessous.

 

La semaine dernière, le lendemain de son enterrement, je suis retourné au cimetière.

 

La neige est tombée toute la nuit, elle a recouvert la dernière demeure de Coutier, comme les tombes alentour. Rien ne la distingue plus des autres. L’endroit est calme, la couche blanche au sol encore vierge. Seules les empreintes de mes souliers dans l’une des allées de la nécropole troublent ce paysage uniforme. Les rayons du soleil du matin caressent doucement la couverture que l’hiver a posée sur mon ami.

 

Je m’assois face à la croix.

 

Je ne sais pas vraiment ce que je suis venu faire ici. J’ai déjà fait mes adieux à Coutier lors de son enterrement.

 

Sa croix me donne l’impression d’être observé, comme si j’avais oublié quelque chose d’important. Je respire à pleins poumons l’air frais du matin, et je profite du silence. On n’entend ni tirer, ni creuser. Seul le bruit lointain d’une patrouille avançant dans la neige me parvient. Je réfléchis en paix.

 

Machinalement, ma main se porte vers la poche de ma capote. Je m’apprête à écrire dans mon carnet, devant Coutier, quand je comprends ce qui m’a fait revenir ici. Dois-je laisser l’armée se charger d’annoncer à la famille de Coutier qu’il est mort ? Dois-je les laisser envoyer un document impersonnel pour annoncer une telle nouvelle ? Non, bien sûr que non. Évidemment. Je me dois de rédiger la lettre que recevra sa famille.

 

Cette décision prise, je quitte le cimetière sur-le-champ pour me rendre à la cave qui fait office de poste de commandement à Sapigneul. L’entrée est marquée par deux hautes rangées de sacs de sable et de graviers, pour s’abriter des shrapnells et des obus fusants. Le capitaine Dragon est en grande conversation avec des hommes de liaison qui lui présentent des rapports. Je le salue comme il se doit. Toutefois, son regard se porte immédiatement vers la neige qui colle au bas de ma capote. Je donne quelques coups pour détacher les monceaux blancs qui se sont collés lorsque je me suis assis. L’officier paraît disposé à m’écouter maintenant que je suis plus présentable.

 

« Soldat Drouot, je ne crois pas vous avoir désigné pour effectuer une liaison, dit Dragon de son habituel ton neutre. Que faites-vous ici ?

— Pardon, mon capitaine, mais je venais au sujet du soldat Coutier, parviens-je à dire, une boule dans la gorge.

— J’ai lu ce qui lui était arrivé dans le rapport. Le sous-lieutenant Ducastel m’a fait part de vos efforts. »

 

Je m’attends à ce qu’il me dise qu’il est désolé, qu’il me présente ses condoléances ou qu’il exprime, d’une manière ou d’une autre, un semblant de tristesse. Mais il n’en fait rien ; il me fixe sans ciller avant que j’ose reprendre la parole :

 

« Mon capitaine, je voulais savoir s’il était possible que je m’occupe du courrier adressé à sa famille.

— Le courrier officiel a été rédigé cette nuit et partira ce soir, soldat Drouot.

— Mon capitaine, j’aimerais qu’ils reçoivent autre chose qu’un courrier officiel », insisté-je, malgré l’attitude froide de mon supérieur.

 

Dragon me regarde comme il regarderait un dossier qu’il hésiterait à parapher puis il m’annonce posément :

 

« Rien dans le règlement n’interdit d’envoyer la lettre d’un camarade avec la lettre officielle. Déposez votre courrier au poste de commandement avant 16 heures et je le ferai joindre au pli destiné à la famille Coutier.

— Merci, mon capitaine ! »

 

J’effectue un salut aussi parfait que possible.

 

« Maintenant, soldat Drouot, dit Dragon en se saisissant d’un document qu’on lui tend, si je ne me trompe, vous avez à faire. »

 

Je traverse Sapigneul pour rejoindre les tranchées devant le village où le reste de l’escouade m’attend. J’ai désormais une seule chose en tête : que vais-je bien pouvoir écrire à la famille de Coutier ? J’ai ressenti le besoin de le faire, mais je réalise bien vite que je ne les connais pas, que, pour eux, je suis un inconnu et que les mots les plus difficiles qu’ils liront probablement jamais seront ceux que j’aurais choisi de coucher sur papier. Si je n’étais pas à la hauteur de cette tâche ? Et si mon initiative leur faisait plus de mal que de bien ? Je retourne ces questions encore et encore jusqu’à regagner l’abri.

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