//img.uscri.be/pth/29a173018b00e3dbbe32254927c6286c79ce9d6c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

À la vie, à la guerre - 18 septembre 1914

De
22 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Episode 12/26 : 18 septembre 1914, Les tranchées


Antoine et ses camarades doivent creuser une tranchée, à proximité du village de Loivre, où les attaques allemandes s'enchaînent. Ils s'immobilisent et tiennent leur position. Antoine et Jules décident d'accepter les conditions de de Brie pour contourner la censure.





Voir plus Voir moins
couverture
image
Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 18 septembre 1914

12-21

18 septembre 1914,

Bois du Chauffour

2e classe Antoine Drouot

 

Pour la première fois depuis longtemps, nous ne marchons plus.

 

J’écris ce soir sous l’ombre rassurante des arbres d’un petit bois situé à quelques kilomètres de Reims. Il fait bon, les feuilles commencent à peine à jaunir, un vent tiède de fin d’été remue lentement les branches au-dessus de nos têtes. L’arrêt des marches ayant rythmé nos journées depuis près d’un mois et demi me donne le sentiment d’être en congé. Pourtant la guerre se poursuit tout près. En cet instant précis, on entend tonner nos canons, mais les obus frappent de l’autre côté de Loivre, un village que l’on aperçoit d’ici. Il est tenu par nos camarades qui défendent l’un des ponts enjambant le canal entre l’Aisne et la Marne. Enfin, c’est notre artillerie qui domine le champ de bataille. Nous sommes à l’offensive, et partons à la reconquête du pays que nous avons abandonné durant la retraite.

 

Cela a donné lieu à d’étranges scènes.

 

Ainsi, la semaine dernière, peu après avoir refermé ce journal, on nous appelle. Les Allemands se replient et nous avons ordre de les poursuivre. Malgré les pertes et la fatigue, notre moral remonte. Cette fois, ce sont eux qui reculent !

 

Nous marchons sur les routes et nous esclaffons en voyant les panneaux indicateurs aux carrefours. Chaque fois, Paris est un peu plus loin. Si un jour, on m’avait dit que je me réjouirais de m’éloigner de la capitale… Aujourd’hui, c’est le danger que nous éloignons de nos familles un peu plus à chaque pas. Alors nous avançons et à chaque virage, nous essayons d’apercevoir l’autre ville dont nous entendons parler depuis des jours : Reims. Nous ne sommes qu’à quelques kilomètres, mais plus nous nous en rapprochons, plus rares se font les exclamations enthousiastes et les « Prochain arrêt : Berlin ! » que criaient certains d’entre nous.

 

Une odeur nauséabonde nous emplit les narines et un bourdonnement monte peu à peu dans l’air. Au loin, on aperçoit d’épaisses nuées noires. Elles se déforment en se déplaçant à toute allure avant de reprendre leur apparence de boules vrombissantes. Jules comprend avant moi de quoi il s’agit, tandis que notre colonne s’avance vers ce curieux phénomène :

« Des mouches… » couine-t-il, dégoûté.

 

Des nuages entiers volent au-dessus des fossés où des cadavres pourrissent au soleil. Ici, des Français ont été surpris en pleine retraite par un bombardement. Leurs corps bouffis nous regardent passer de leurs yeux vides, figés dans des positions ridicules, à attendre que l’on vienne leur donner une sépulture décente. Un mitrailleur paraît s’être endormi contre le talus, son corps replié sur lui-même. Le teint violacé de ses joues mène nos regards à se perdre sur son dos pour y trouver le trou taché d’un sang noir. Un cheval a eu les flancs déchirés par des éclats, et il a été poussé sur le bas-côté avec les débris de la charrette qu’il tirait. À présent, ses pattes rigides dépassent du fossé comme des branches mortes ; elles grouillent de mouches et de vers qui en font leur festin. Le tronc d’un officier repose à quelques mètres de ses propres jambes, et ses traits figés racontent à eux seuls la terreur qui a dû l’envahir lorsqu’il a compris qu’il était mort.

 

Nous marchons au milieu de ce charnier à ciel ouvert qui borde la route et la puanteur ajoutée à ce spectacle macabre fait vomir plusieurs d’entre nous.

 

Curieusement, ce qui me choque le plus, c’est que tous ces morts ont notre âge. Comme nous, ils avaient un métier, une famille, des projets. Leur histoire n’est pas celle de soldats ayant choisi de partir au front. Elle est celle de gens comme moi, que l’on a emmenés loin de chez eux un matin, pour se battre. Et qui ont trouvé la mort sur les bords d’une route entre deux villages de la Marne dont ils ne connaissaient pas les noms.

 

« Avancez les gars, avancez. »

 

Le lieutenant Charbonnet et d’autres officiers se tiennent sur le côté de la colonne, et tentent de croiser nos regards pour les détourner des morts. Ils se content de répéter sans entrain « Avancez, allez », comme si cela allait nous éloigner plus vite. Derrière moi, un gradé arrête un messager à vélo et lui dit en soupirant : « Allez dire à la territoriale qu’il y a des corps à enterrer ici. C’est mauvais pour le moral de la troupe. »

 

Notre troupeau ainsi bordé d’officiers avance jusqu’à ce que les cadavres se fassent moins nombreux et qu’enfin, nous laissions ces corps couverts de mouches derrière nous. Je regarde Jules qui me sourit brièvement sans rien dire ; je sais qu’il veut me rassurer. Peut-être aussi se rassurer lui-même. Tout comme moi et tous les autres ici, il s’est probablement lui aussi imaginé connaître le destin de ces hommes abandonnés aux insectes.

 

Nous cantonnons en début d’après-midi à Muizon, où nous passons la nuit. Nous sommes peu bavards, chacun repensant aux visions épouvantables de la journée. Je me lève pour prendre mon tour de garde au crépuscule, toujours accompagné de Coutier.

 

Pour ma part, je monte la garde près de l’ambulance. J’assiste dans la nuit à une scène étonnante. J’entends deux voix de femmes, qui semblent provenir du chariot tout proche, où travaille l’infirmière. Derrière moi, j’aperçois une civile, son vélo à la main. Les sentinelles l’ont laissée passer, je ne sais pourquoi – peut-être ne l’ont-elles pas vue ? À la faible lumière de la lanterne de l’ambulance, je constate qu’elle ne doit pas avoir vingt ans. Que fait-elle là ? Je viens m’assurer que tout va bien. L’infirmière me dit que je peux retourner à mon poste. Je n’apprends que le lendemain matin ce qu’il en est. La fille est une espionne, ou quelque chose dans ce goût-là. Elle aurait apporté des renseignements cruciaux au colonel ! Le lieutenant Charbonnet, qui nous l’explique avec un accent patriote, ajoute que c’est une Reimoise qui a agi d’elle-même. Elle a même aidé des prisonniers isolés à regagner leurs lignes. Il nous apprend que d’autres femmes font pareil dans tout le pays. La guerre n’est pas qu’une affaire d’hommes. J’hésite entre saluer ce courage et regretter qu’elles aussi soient projetées dans ce chaos.