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À la vie, à la guerre - 2 octobre 1914

De
20 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.


Épisode 14/26 : 2 octobre 1914, L'espoir


Alors que tous essaient de croire encore à la possibilité d'une fin rapide de la guerre, les soldats continuent d'avancer et se retrouvent à Hermonville, à creuser encore et encore. Antoine et ses camarades se moquent gentiment de Benoît qui ne parvient jamais à se contenter de ce que le cantonnement peut leur offrir. Les premières tensions se font jour entre les différents régiments et ne semblent pas près de s'arrêter. De nouveaux soldats sont attendus pour grossir les rangs, et Jules se demande si Lucien va enfin les rejoindre...







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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 2 octobre 1914

12-21

2 octobre 1914,

Prouilly

2e classe Antoine Drouot

 

Quelqu’un a utilisé l’expression « guerre de tranchées » aujourd’hui.

 

Comment mieux définir ce qu’est devenu notre quotidien depuis que nous – comme ceux d’en face ! – avons commencé à creuser dans ce petit bois près de Loivre le mois dernier ? Du matin au soir, nous sommes enterrés, que ce soit avec un fusil pour monter la garde ou une pioche pour agrandir un peu plus les boyaux dans lesquels nous nous entassons les uns sur les autres. Et si on attaque, c’est avec un seul objectif : prendre la tranchée allemande. À ce rythme, nous ne risquons pas de voir Berlin de sitôt. Cette semaine n’a fait que renforcer ce triste constat.

 

Ainsi, le 25 septembre, quelques heures seulement après la revue du général Pétain, le lieutenant Charbonnet a fait le tour de la compagnie pour nous informer de la situation : nous partons pour le village voisin d’Hermonville. Jules s’enthousiasme déjà et répète à qui veut bien l’entendre : « Encore une nuit avec un toit au-dessus de nous ! Mais qu’importe la bicoque, je veux une place dans un coin chaud ! La dernière fois, j’ai dormi près de la porte et des courants d’air : chacun son tour ! »

 

Il entame une âpre négociation avec Benoît, chacun de ces deux gueulards arguant qu’il a bien mérité la place la plus chaude. Il faut dire que l’automne est là, et qu’avec lui les nuits se font plus fraîches. Mes deux camarades ne se sont toujours pas mis d’accord lorsque paraissent devant nous les premières maisons du village. Dans la nuit, elles ressemblent à de gros récifs pointus dans une mer d’ombres.

 

L’inquiétude grandit alors que le régiment s’avance toujours plus dans la commune sans marquer de pause. On entend crier dans les rangs :

 

« Moi, je m’arrête là, cette maison m’ira très bien ! »

C’est Mezzani dont l’accent permet de l’identifier même dans l’obscurité la plus totale.

« Quand est-ce qu’on arrive ? lance un soldat en prenant une voix d’enfant geignard.

– Compaaaagniiiie… haaaaalte ! s’amuse un autre en imitant la voix tremblante de son capitaine. »

 

Mais on ne nous arrête pas. Notre inquiétude continue de croître, puisque nous nous dirigeons droit vers la lisière de la commune. Chacun espère encore que l’on nous fera cesser de marcher.

 

Hélas pour nous, il n’en est rien.

 

Dans la nuit, une cicatrice plus sombre encore que les ténèbres qui nous entourent se dessine dans le sol. Nous commençons à la longer. Le nom de l’ouvrage est sur toutes les lèvres : « Une tranchée ! »

 

Après avoir marché un moment sur le chemin de terre poussiéreux qui court le long de la grossière excavation, Chassagne s’arrête. Il saute dans la tranchée et nous crie :

« Allez, suivez-moi, mes oiseaux ! Voilà un beau nid douillet pour la nuit ! »

 

Nous descendons prudemment à sa suite : après avoir consciencieusement nettoyé notre uniforme quelques heures plus tôt pour la revue du général Pétain, voilà que nous retournons nous installer dans la terre et la crasse, alors que des maisons confortables nous attendent tout près d’ici ! Quelqu’un a pensé qu’il serait bien plus intelligent de nous faire dormir à demi enterrés dans les tranchées défendant le village. Nous râlons comme si cela pouvait améliorer notre situation, lorsqu’une lumière jaillit entre nous et perce l’obscurité comme un minuscule phare : c’est Choiseul qui a allumé une lanterne.

 

« Lumière ! Lumière ! » s’exclame Chassagne. « Éteins ça, bougre de péquenot ! Tu veux qu’on se fasse repérer ? »

Si Choiseul obéit, et souffle sa mince flamme quelques secondes seulement après l’avoir allumée, cela n’en a pas moins suffi à nous donner un bon aperçu de notre misérable dortoir. Ceux qui ont creusé ces tranchées n’y ont pas installé le moindre abri, aussi petit soit-il. Il va donc nous falloir dormir assis au fond de ce fossé, les uns sur les autres.

 

Jules grogne et tâte l’obscurité à la recherche de son paquetage. Sous la mince lueur de la lune, je le vois attraper l’un des minuscules outils dont nous disposons : une pelle-pioche, si petite qu’elle pourrait être un jouet pour enfant. Avec de petits coups rapides, il creuse d’étroits trous dans la paroi nous faisant face pour y glisser ses pieds et ainsi s’allonger un peu plus.

 

Chacun se plaint auprès de son voisin de la bêtise qu’il y a à nous faire dormir dans ce qu’on nous présentait il y a encore deux semaines comme un simple abri pour les guetteurs, un trou où il serait absurde de se reposer. Puis nous finissons par trouver le sommeil.

 

Le 26, nous nous réveillons dans la terre molle pour découvrir le capitaine Dragon qui marche au-dessus de nous, visiblement contrarié. J’imagine que le spectacle de nous autres jetés dans une fosse, notre tête dépassant de nos couvertures sales, ne doit pas lui donner une bonne image de sa compagnie. Il passe puis repasse en répétant plusieurs fois, d’une voix atone : « Debout. Levez-vous. Il y a du travail. »

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