À la vie, à la guerre - 20 novembre 1914

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1914. Antoine Drouot était un jeune homme plein d'avenir... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.


Épisode 21/26 : semaine du 20 novembre, La vengeance


Antoine reçoit un colis de sa famille tandis que Coutier, lui, n'a que de mauvaises nouvelles au courrier. De Brie mène enfin Antoine au meurtrier du lieutenant Charbonnet. Le sort qui lui est réservé est terrible. Antoine découvre alors de nouvelles blessures de guerre, étranges et inexpliquées.



Publié le : jeudi 20 novembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823818116
Nombre de pages : 22
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Semaine du 20 novembre 1914

12-21

20 novembre 1914,

Cormicy

 

Avons-nous changé ?

 

Le soir, à peine mes paupières sont-elles closes que je me retrouve sous un soleil d’été éclatant qui me brûle la peau, assis à une terrasse d’un café des Tuileries. Je revois le visage de Lucien, assis en face de moi, qui suit des yeux une passante en buvant du vin blanc. Je revois Jules rire à gorge déployée à côté de moi, des larmes au coin des yeux, fier de sa nouvelle plaisanterie.

 

Et je revois aussi tous ces inconnus qui nous entourent et qui profitent de ce jour merveilleux ; tous ces gens qui dormiront chez eux ce soir, auprès de leur famille. Je sens sur mes mains ce vent sec de juillet qui peine à agiter la page d’un journal oublié sur une table. Je hume avec bonheur les pavés chauffés par le soleil, le vin qui nous enivre, l’herbe fraîchement coupée des pelouses. Mais l’odeur de Paris, c’est aussi la sueur des chevaux mêlée aux gaz d’échappement des automobiles. Et même ces fragrances me manquent. Je suis encerclé par les rires, les klaxons et les passants qui s’interpellent chaleureusement.

 

Je suis brusquement réveillé par un bruit tonitruant.

 

« Il n’est pas tombé loin, celui-là », dit Benoît dans l’obscurité alors que l’on entend la pierraille qui retombe après l’explosion d’un obus.

 

Je retrouve la réalité avec dégoût. Je suis au fond d’une cave humide de Cormicy, blotti dans un coin sous ma couverture. Un vent glacial fait trembler l’unique bougie posée au sol qui peine à lutter contre les ténèbres de notre souterrain. Lucien n’est plus là. Jules, qui dort à côté de moi, ne sourit plus, et son visage est marqué par la crasse et la fatigue. Quant à ceux qui nous entourent, ils se ressemblent tous à la maigre lueur de notre chandelle, spectres de chair en uniforme qui ne réagissent qu’à peine lorsque, à nouveau, un obus siffle au-dessus du village avant de s’écraser dans une rue.

 

Je me demande souvent à quoi ressemblaient mes camarades avant la guerre.

 

Et je me demande ce que j’aurais dit, au mois de juillet, en apercevant au détour d’une rue celui que je suis aujourd’hui. J’aimerais d’ailleurs pouvoir affirmer que les seuls changements que nous connaissons sont physiques. Mais je sais malheureusement que ce n’est pas le cas.

 

Autrefois, j’aurais probablement fui à la simple idée d’être mêlé à une histoire impliquant un assassin et un ennemi de la loi. Mais, la semaine dernière, lorsque j’ai appris par un message de de Brie qu’il avait retrouvé Mercier, j’ai tout de suite voulu connaître la suite des événements. J’ai espéré voir reparaître de Brie tous les jours mais, jusqu’à notre départ de Cormicy, personne ne l’a vu. Le 24e doit quitter le village pour effectuer sa rotation avec le 28e à Sapigneul. Et c’est donc l’esprit tourné vers le destin de Mercier que je me mets en rang aux côtés du reste de l’escouade.

 

L’opération se fait de nuit afin que l’ennemi ne puisse nous voir. La marche est rythmée par les jurons de ceux qui trébuchent en s’enfonçant dans la boue des champs. Ceux qui sont derrière tombent à leur tour. La lune, probablement fatiguée par l’ennuyeux et immonde spectacle que nous lui offrons depuis des semaines, s’est drapée dans ses nuages cotonneux et nous nargue de son confort céleste. La nuit en est d’autant plus sombre, au point que je devine plus que je ne vois véritablement le sac de Coutier qui marche juste devant moi. Par deux fois, il rattrape Kane, son voisin de marche, qui manque de peu de tomber, et lui donne des conseils à voix basse :

 

« Lève le pied plus haut ! Et fais attention à le reposer plus à plat, pas trop sur le talon. »

 

Il distribue des conseils sur ce qu’il a appris des nuits passées avec son frère à marcher dans les vignes familiales, terrain pentu et traître pour qui n’en a pas l’habitude. Bien vite, Benoît entre dans la conversation. Il raconte comment, en pleine nuit, après avoir participé à une fête dans un village voisin de Tarascon, il a manqué de peu de se perdre sur un sentier des Pyrénées pour rentrer chez lui. Malheureusement, les discussions sont rapidement arrêtées par une intervention de Chassagne.

 

« La ferme dans les rangs ! Z’allez pas au bal ! Le prochain de vous que j’entends, mes oiseaux, je le colle de garde toute la nuit ! Si vous avez de l’énergie pour papoter comme des commères, vous en avez assez pour les corvées ! C’est compris, mes agneaux ?

— Oui, sergent… »

 

Fatigués et las, nous ne disons plus rien jusqu’à ce que sorte enfin de l’obscurité le panneau tordu marquant l’entrée de la commune de Sapigneul. Une brève trouée dans les nuages offre à la sentinelle du 28e qui attendait là la vision tant attendue de l’arrivée de notre régiment.

 

Inutile de demander à ce que l’on nous fasse de la place, les caves du village se vident aussi vite que les tranchées alentour. Ils ramassent leur barda, laissent leurs officiers transmettre le secteur aux nôtres et, bientôt, le 28e se met en route alors que nous prenons nos quartiers.

 

Et nous retrouvons le même quotidien. De jour comme de nuit, les Allemands bombardent la ligne de front, mais avec une telle modération que l’on pourrait croire qu’ils ne le font que par principe. Pendant un quart d’heure, on voit quelques obus tomber autour de Cormicy. Parfois, un obus fusant solitaire crible une rue de Sapigneul de billes métalliques pour y tuer seulement un rat qui s’était attardé près d’une boîte de ration oubliée.

 

Le 16 novembre, alors que nous prenons le petit déjeuner et essayons d’apprécier le café préparé par Choiseul, la porte de notre cave s’ouvre. Se présente devant nous l’homme de la voiture postale, un grand sac de toile jeté sur l’épaule.

 

« Section du caporal Launay ? demande-t-il sans grande conviction.

— En effet, répond le caporal, ses lunettes à la main.

— Votre courrier, les gars, avec les salutations de qui-vous-savez ! »

 

Le postier descend les quelques marches qui le séparent de nous. À ses pieds, il jette sans précaution son sac. Il en tire un tas d’enveloppes. Nous formons un cercle si étroit autour de lui, impatients que nous sommes que, chaque fois qu’il pioche dans son sac, son coude tape dans le torse de Jules, qui ne bouge pas.

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