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À la vie, à la guerre - 23 octobre 1914

De
21 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.




Épisode 17/26 : 23 octobre 1914, La confiance ne règne plus


Alors que les intempéries compliquent encore davantage la tenue des tranchées, Antoine ne peut se résoudre à mettre de côté ce qu'il a découvert sur la mort du lieutenant Charbonnet. Il se renseigne sur le front tandis que, de leur côté, les membres de l'escouade semblent tous avoir leur avis sur la mort de leur supérieur. Une nouvelle recrue inattendue débarque au sein de l'escouade et permet à tous de profiter du repos de l'arrière.



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Semaine du 23 octobre 1914

12-21

23 octobre 1914,

Hermonville

 

La guerre elle-même se meurt.

 

Le mois d’août et ses promesses d’un conflit rapide ne sont plus que des souvenirs. Je revois les plaines vertes et dorées de Champagne s’agiter sous le vent sec de l’été comme un rêve lointain. Nous marchions sans cesse sur les routes poussiéreuses, à guetter avec avidité le prochain bosquet où nous pourrions nous arrêter pour boire un peu d’eau et partager un morceau de pain. Parfois, comme surgi du sol crayeux, un village aux murs blancs brillait sous le soleil et nous accueillait le temps de nous rafraîchir à sa fontaine avant de repartir.

 

À présent, la Champagne est brune, immense jachère abandonnée par les paysans ayant fui le front ou, au contraire, y ayant été appelés pour prendre les armes. Des îlots d’un vert maladif signalent les parcelles où les céréales n’ont pas été récoltées. Elles pourrissent désormais sur le sol détrempé par les averses. Au loin, l’œil s’attarde sur l’éclat cuivré automnal des bois qui encadrent des villages. Là, paraît, impassible face à la guerre et au temps, un campanile blanc d’où nous parvient l’écho lointain d’une cloche. Parfois, on surprend un point minuscule évoluant sur une pente lointaine, et on devine un vigneron en plein travail, mais sitôt qu’un nuage gris approche ou que tonne le canon, il disparaît si vite que l’on pourrait croire qu’il s’est enfoncé dans le sol.

 

Et lui, que pense-t-il lorsqu’il tourne la tête vers Hermonville ? Aperçoit-il nos capotes bleues qui vont et viennent dans les rues du village ? Entend-il, portés par le vent, les cris des officiers et les rires des soldats qui prennent enfin un peu de repos ?

 

Benoît, assis à côté de moi, taille un bâton pour tuer l’ennui, les yeux levés vers un point blanc qui descend lentement au milieu de lointains coteaux.

 

« Tu sais, me dit-il rêveur, si on partait maint’nant, j’suis sûr qu’on pourrait être là-bas d’ici une heure ou deux ! On irait voir l’vigneron, et on lui dirait : “Ah, mon vieux, sers-nous donc à boire ! On protège ta bicoque des Boches, tu peux bien nous payer l’champagne !” Et on boirait comme des messieurs en gants blancs jusqu’à l’aube ! Ça, ce s’rait que’que chose ! »

 

Il hoche la tête pour s’approuver lui-même, et je sais qu’il n’attend pas de réponse. Il veut simplement rêver qu’il est ailleurs, un ailleurs où l’on reconnaîtrait qu’il n’est pas au front pour rien, et même qu’on le récompenserait pour ça. Qu’ajouter à cela ?

 

Qu’il rêve, Benoît, on ne peut pas lui enlever ça. Après tout, dans notre situation, le rêve nous aide à croire en l’espoir. Pourtant, cette semaine, rien ne nous a donné, justement, l’espoir que nous rentrerions bientôt chez nous.

 

Au contraire.

 

Le 16 octobre, je suis assis au même endroit, mon carnet sur les genoux, Jules à mes côtés songe à ces villages lointains aux caves pleines. Il a l’air si concentré que j’hésite à le déranger lorsque je ferme mon carnet. Je jette un œil autour de nous pour vérifier qu’aucune oreille indiscrète ne traîne, mais les soldats les plus proches sont un petit groupe de joueurs de cartes qui sont si occupés à se quereller au sujet d’une règle de jeu qui aurait des variantes régionales que je doute qu’ils nous remarquent, assis dans l’herbe. Je donne donc un petit coup sur l’épaule de mon camarade pour avoir son attention.

 

« Jules, je peux te parler ?

— Bien sûr ! répond mon ami tout en tirant de sa poche un reste de pain qu’il coupe soigneusement pour le partager.

— Écoute, dis-je sans vraiment savoir comment lui annoncer, j’ai voulu visiter le lieutenant Charbonnet, et j’ai croisé Ludivine, l’infirmière…

— La musicienne ? me coupe Jules avec un grand sourire. Tu as du goût, dis-moi ! »

Je sens l’enthousiasme de Jules à l’idée de parler de filles, mais je l’arrête aussitôt.

« Ce n’est pas d’elle dont je veux parler, Jules.

— C’est toi qui as commencé ! » se justifie mon ami en riant.

Sa bonne humeur me complique la tâche et me rend nerveux.

« Sois sérieux ! Le lieutenant Charbonnet est mort », lui dis-je sans plus de précautions.

 

Le sourire de Jules s’efface doucement, et ses lèvres retombent sur ses dents. Il s’affaisse un peu sur lui-même et regarde à nouveau en direction des villages, pensif.

 

« C’est dommage, c’est sûr, c’était un bon officier. Quel gâchis. »

 

La voix de Jules est davantage fatiguée que triste : la mort est devenue si commune autour de nous qu’elle n’est plus un drame, mais un élément avec lequel nous vivons. Il hausse les épaules et laisse son regard se perdre sur les coteaux. Il finit cependant par manger un peu du pain qu’il avait sorti, et reprend de lui-même la conversation d’un ton neutre.

« Il était de Bordeaux, je crois. Je l’ai entendu en parler avec quelqu’un pendant que l’on montait dans le train à Aubervilliers. »

 

J’hésite un peu à informer Jules de ce que je sais. Mais c’est mon meilleur ami : vers qui d’autre pourrais-je me tourner, ici ? Je ne peux pas faire autrement.

 

« Jules, il faut que je t’avoue quelque chose. À propos du lieutenant.

— Ah oui ? » me répond-il distraitement.

Après un dernier coup d’œil alentour, je baisse d’un ton.

« La nuit où le lieutenant a été touché, tu te souviens de ce qu’il s’est passé ?

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