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À la vie, à la guerre - 31 juillet 1914

De
15 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Episode 5/26 : 31 juillet 1914, La trahison


Le climat se fait plus pesant dans les rues de Paris, mais aussi à l'imprimerie. Monsieur Ledoux est constamment sur les nerfs et il semble définitivement savoir quelque chose qu'Antoine et ses amis ignorent. Les journaux titrent de plus en plus régulièrement sur la crise qui semble irrémédiablement devoir se transformer en conflit armé. C'est dans ce contexte tendu que Lucien finit par avouer à Antoine le secret de son père. Antoine voit son monde s'effondrer. Alors même qu'il devait emménager dans son nouvel appartement, son avenir est remis en question.





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couverture
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal d’Antoine Drouot


Semaine du 31 juillet 1914

12-21

31 juillet 1914,
Faubourg Saint-Jacques, Paris

 

 

Tout vient de s’effondrer.

 

J’ai passé des années à attendre ce moment : j’ai un travail qui me plaît et que j’ai la chance de pratiquer avec mes amis, on me propose une promotion, je trouve mon premier appartement, je rencontre cette fille… Toutes ces bonnes choses qui m’arrivaient en si peu de temps, et voilà que tout s’effondre.

 

La dernière fois que j’ai écrit sur ces pages, je parlais de promesses et de jours meilleurs. Comme je me trompais ! J’ai été naïf. Idiot. Je m’en veux presque de m’être laissé aller à tant d’enthousiasme.

 

Tout a commencé avec le journal.

 

Le numéro de L’Intransigeant du 24 juillet titrait encore sur le procès d’Henriette Caillaux, qui a tué en mars le directeur du Figaro. Depuis près d’une semaine, le journal semblait incapable de trouver des sujets d’actualités plus brûlants. Et puis les articles sur les événements à l’Est entre l’Autriche et la Serbie, qui occupaient jusqu’alors des coins de page, se sont mis à grossir, encore et encore, comme des tumeurs rongeant une à une les colonnes.

 

Le numéro du 25 juillet m’a alerté, puisque si la une était encore consacrée au procès de Mme Caillaux, un article conséquent était intitulé La France et la Russie s’efforceront de maintenir et de garantir la paix. Lorsque l’on commence à parler de « s’efforcer à garantir la paix », c’est que l’on est déjà sur une pente qui mène à la guerre. On évoque avec prudence une intervention française, mais je suis préoccupé. J’ai un mauvais pressentiment.

 

Confirmé dès le lendemain.

 

Une crise européenne titre L’Intransigeant. On parle d’ultimatum, de feu aux poudres et d’autres termes qui n’augurent rien de bon. Je suis en pleine lecture quand la porte de l’imprimerie s’ouvre si brusquement que les papiers que nous avions laissés près de la porte s’envolent en tous sens. C’est Mr Ledoux qui arrive, tout en sueur dans son élégant costume que je découvre pour la première fois un peu froissé, et qui se dirige droit vers moi non plus en tapotant sa bedaine mais en s’agrippant à son gilet si fort que ses boutons peinent à résister à sa poigne. Depuis le pas de la porte de son bureau, Lucien l’apostrophe mais le bruit des machines couvre sa voix : Mr Ledoux marche droit vers moi. Je crains un instant qu’il ne vienne me parler de l’incident de l’autre jour à sa table, quand il s’arrête à quelques centimètres de mon visage en ouvrant de grands yeux ronds :

« Le journal ! » réclame-t-il, essoufflé, comme un assoiffé demande de l’eau.

 

Je lui présente un exemplaire encore chaud et il me l’arrache des mains sans me prêter plus la moindre attention. Il est si concentré sur sa lecture que ses lèvres forment silencieusement chacun des mots qu’il lit. Tout le monde l’observe silencieusement dans l’atelier, et sitôt sa lecture terminée, il lève les yeux puis nous regarde tous, comme abasourdi. Et soudain, son visage se transforme, déformé par une foudroyante colère, et il hurle :

« Au travail ! Je ne vous paie pas pour ne rien faire ! Bossez, bossez, bon dieu ! »

 

Il jette l’exemplaire du journal à terre et monte vers le bureau, les dents serrées. Lucien l’y attend, visiblement aussi étonné que nous par le comportement de son père. Ils s’enferment et, par les fenêtres, on peut tous apercevoir Lucien se faire passer un savon, alors qu’à plusieurs reprises, son père désigne la salle d’un doigt tremblant. Au bout d’un bon quart d’heure, il repart et claque violemment la porte de l’atelier derrière lui.