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À la vie, à la guerre - 7 août 1914

De
19 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Episode 6/26 : 7 août 1914, Le départ


Alors même qu'Antoine se pose des questions sur son amitié avec Lucien maintenant qu'il connaît son secret, la mobilisation générale est annoncée. Dès le lendemain, Antoine et Jules doivent quitter travail et famille, et se rendre à Aubervilliers, la caserne de leur service. Jules parvient à les faire engager dans le même régiment, composé d'une quinzaine d'hommes. Les journées passent, sous les ordres du sergent Chassagne. La guerre est déclarée et les deux amis doivent aller au front. Le jour du départ, Antoine et Jules retrouvent leurs familles. Quelqu'un que personne n'attendait est là aussi...





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Semaine du 7 août 1914

12-21

7 août 1914,
Rethel, Ardennes françaises

 

 

Que l’on me pardonne ma main tremblante : j’écris ces pages assis dans le coin d’un wagon à bestiaux, ballotté en tous sens, alors que nous fonçons dans la nuit.

 

La dernière fois que j’ai écrit ici, nous étions le 31 juillet : il restait encore un mince espoir que la machine infernale qui s’était emballée s’arrête. Dès le lendemain, pourtant, cet espoir devait être balayé.

 

Ce 1er août, je retrouve Lucien et Jules près des Tuileries, aux terrasses où nous avons nos habitudes. Nous étions convenus de ce rendez-vous la veille, mais après mon vif échange avec Lucien, je n’étais pas sûr qu’il viendrait. Il est pourtant là, et devant Jules, nous feignons qu’il ne s’est rien passé, mais sommes plus silencieux que d’habitude. Dois-je tout dire à Jules devant Lucien ? Si rien ne se passe, au contraire, dois-je régler cela seul à seul avec Lucien sans entacher sa relation avec Jules? Je réfléchis encore à tout cela, un verre à la main lorsque, soudain, on entend le son grave de cloches. Quelqu’un se lève à une table et dit :

« C’est Notre-Dame ! »

 

On regarde nos montres : il n’est même pas 17 heures. Et puis soudain, d’autres cloches se mettent à battre. On se tourne tous dans la direction de ce son lugubre, et peu à peu, les gens se lèvent. Autour de nous, les automobiles ralentissent puis s’immobilisent, et chacun écoute, alors que, dans le silence qui se fait, d’autres cloches se font entendre. Dans toutes les directions.

 

Un moteur vrombit soudain rue de Rivoli et un camion apparaît en provenance de la place de la Concorde. Il s’arrête brusquement non loin des cafés, et un homme en tenue de travail en sort, l’air préoccupé, des affiches roulées sous le bras. Il n’en faut pas plus pour que la foule s’agite.

 

C’est d’abord un murmure. La foule commence à esquisser des mouvements, à s’interroger à voix basse, sans vouloir briser l’étrange silence qui est tombé sur Paris et qui n’est plus rompu que par le son des cloches. Et puis, on s’avance, on s’approche de l’homme qui étale sa large affiche sur un mur, et on commence à s’agglutiner, à s’exclamer, à crier. Devant nous, et bien avant que nous n’ayons lu l’affiche, quelqu’un hurle dans la foule :

« C’est la mobilisation ! On mobilise, ça y est ! »

 

Les uns se mettent à courir, se pressent pour se frayer un chemin jusqu’à l’affiche et la voir de leurs yeux alors que le colleur de l’annonce remonte dans son camion et repart, quand d’autres titubent sous le choc de la nouvelle, et s’assoient sur les trottoirs, la tête dans les mains en répétant à voix basse : « C’est pas possible ! C’est pas possible ! »

 

Tandis que l’on essaie nous aussi de lire l’affiche, Jules, à ma gauche, se contente de s’exclamer : « Alors, c’est la guerre ! », sans pour autant paraître choqué. Je jette un œil à Lucien, à ma droite, et celui-ci me contemple avec tristesse.

 

« Tu peux encore déchirer ton certificat ! » lui dis-je suffisamment bas pour que Jules ne nous entende pas. Je lis sur ses lèvres sa réponse : « Je suis désolé. » Quelques secondes plus tard, Jules le bouscule en riant :

« Chanceux, va ! Toi, tu vas rester au chaud, avec tes petits poumons ! Tu nous écriras, hein ? Et t’as intérêt à nous garder notre travail de côté parce que des bons gars comme nous, ton père il ne risque pas d’en trouver d’autres ! »

Jules rit de plus belle. Pas d’enthousiasme, non ; il est simplement excité, comme on peut l’être à l’annonce d’un saut vers l’inconnu et que l’on essaie de chasser l’inquiétude et les doutes. J’échange un dernier regard avec Lucien qui détourne les yeux, mais je ne dis rien : Jules n’a pas besoin de ça. Et puis si je le fâche avec Lucien, il perdra sûrement son travail. Alors, silencieux, je retourne vers les terrasses où certains prennent un dernier coup avant le départ, d’autres restent autour de leurs verres vides, abattus ; enfin, les plus nombreux s’échangent leurs réactions face à la nouvelle. On entend de tout, sur tous les tons :

« Qu’est-ce que je vais dire à ma femme ? À mes gosses ? »

« Moi, je pars pour Caen ! J’y ai plus foutu les pieds depuis mon service. À mon âge, j’espère qu’ils vont me mettre dans un bureau ! »

« T’es dans quoi, toi ? L’artillerie ? T’as du bol, t’es derrière ! »

« De toute façon, dans trois mois, c’est plié cette affaire : les guerres vont toujours plus vite, plus le temps passe ! On sera bientôt rentrés ! »

« Moi, je m’en fous, j’y vais pas, tiens ! Qu’ils viennent me chercher, pour voir ! »

 

Et Jules, qui continue d’espérer, lance : « De toute manière, la mobilisation, c’est pas la guerre : on va tous faire un tour sur la frontière, se compter, et puis une fois qu’on aura tous roulé des mécaniques : retour à la maison ! »

À cet instant, j’ai encore le secret espoir, infime, qu’il ait raison. Et pourtant.

 

Lucien retourne à notre table, paie pour nous, nous regarde encore avec cet air désolé qui m’exaspère secrètement, puis nous dit :

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