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À la vie, à la guerre - 9 octobre 1914

De
20 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.




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Semaine du 9 octobre 1914

12-21

9 octobre 1914,

Écluse du Godat

 

Une semaine sans combats.

 

En juillet encore, cette phrase aurait résonné d’une telle absurdité à mes oreilles ! Je repense à ce temps où je me couchais chaque soir en sachant sans l’ombre du moindre doute que je me réveillerais au matin. Quel luxe était le mien !

 

Comme un malade qui réalise soudain le bonheur inconscient du bien portant, j’ai donc appris à savourer l’absence de combats. Cette semaine, je me suis ainsi surpris, à plusieurs reprises, à écouter les clochers des villages sonner les heures pour le simple plaisir de compter silencieusement celles qui me restaient à savourer dans le calme de l’arrière du front.

 

Le 3 octobre, le régiment est à Prouilly : nous attendons les nouvelles recrues venues des dépôts. Dans la journée, un cri bien vite relayé traverse Prouilly : « Les voilà ! »

 

Chacun court vers l’entrée du village, les fenêtres des maisons où des soldats logent s’ouvrent, et le tabac va de main en main alors que l’on s’installe pour profiter du spectacle. Sur la route à l’entrée de la commune, une petite colonne de jeunes gens aux uniformes impeccables s’avance au pas. Nos regards s’attardent sur ces visages propres et rasés de frais, ces paquetages aux gamelles brillantes et ces fusils neufs : ah, qu’ils sont beaux !

 

« Attends un peu qu’ils découvrent les tranchées, ceux-là ! » ricane Henry, accoudé derrière moi à la fenêtre d’une maison abandonnée. Des rires légers s’élèvent de nos rangs, et les pauvres recrues nous voient tels que nous sommes : des hommes mal rasés, hilares, aux uniformes débraillés et dépareillés. Certains soldats ont perdu leur couvre-képi bleu et portent donc à nouveau leur couvre-chef rouge. D’autres ont récemment reçu des surpantalons faits de bric et de broc en urgence et sont donc froqués dans toutes les nuances de bleu alors que notre compagnie porte encore les culottes garance. Quel spectacle !

 

« Salut, les vétérans ! » nous lance une recrue depuis les rangs en entrant dans le village. Nos rires explosent soudain et chacun se met à crier :

 

« Des vétérans ! Alors ça ! »

« Alors gamin, on vient à la fête ? »

« Je suis pas un vétéran, je suis un ouvrier ! »

 

Le jeune qui a lancé la phrase rougit, honteux d’avoir provoqué ces railleries malgré lui, et la petite formation de nouveaux arrivants serpente dans les rues du village sous notre regard amusé. Jules, à côté de moi, me donne un coup de coude dans les côtes :

« Tu as vu Lucien, toi ? demande-t-il tout bas.

— Non, Jules. Il n’est pas là. Je suis sûr qu’il ne viendra pas. »

 

Je m’exprime d’un ton aussi neutre que possible : je sais bien que Lucien ne viendra pas. Dois-je seulement le souhaiter, d’ailleurs ? Qu’importe, nous suivons la colonne entre les maisons du petit village de Champagne, et sur la place de la mairie, les nouveaux sont affectés aux différentes compagnies du 1er bataillon, qui est celui qui a le plus souffert.

 

« Pas de petit bleu pour nous cette fois ! » dit Jules avant de s’éloigner. Mais à peine a-t-il fait quelques pas que Chassagne apparaît devant nous, tel un diable sorti de sa boîte. Il attrape Jules par le col et s’écrie :

 

« Ah, mes oiseaux ! On voulait faire les malins devant les nouveaux ? Foutez-moi le camp d’ici ! À vos paquetages ! Briquez-moi vos fusils et vos uniformes jusqu’à ce qu’ils soient rutilants ! Ce soir, inspection du colonel, mes agneaux, alors faites-vous beau malgré vos sales têtes ! Personne ne sort de son cantonnement s’il n’est pas propre comme un sou neuf ! »

 

Chassagne pousse Jules en avant d’un coup de pied au cul. Nous repartons en grommelant vers une remise servant de dortoir de fortune et y entamons le long nettoyage de nos effets. Lorsqu’une recrue à la recherche du couchage de sa section ouvre la porte pour demander où aller, Benoît lui jette son pot de cirage au visage en beuglant que c’est à cause des nouveaux qu’il y a revue du colonel, et donc corvée de nettoyage. Le pauvre soldat est obligé de battre en retraite alors que Benoît lui jette ensuite sa brosse à chaussures et une paire de boutons de rechange jusqu’à ce qu’enfin le jeunot disparaisse. Le montagnard râle une dernière fois en nous entendant rire de sa colère puis se remet à gratter à la baïonnette la terre coincée sous ses semelles.

 

En fin de journée, nous sommes tout à fait propres : un véritable miracle compte tenu de l’état dans lequel nous étions après avoir dormi dans les tranchées. Chassagne nous inspecte avec une attention toute particulière pour Jules, qu’il renvoie deux fois au dortoir briquer le canon de son fusil. Et pourtant, quelle farce lorsque le colonel nous passe en revue !

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