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A la vie, à la guerre - août 1914

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57 pages

12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.





12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent de nombreux détails) -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Les cinq épisodes d'août : La guerre est déclarée


1er août 1914 : Antoine et Jules sont mobilisés. Ils doivent se rendre à la caserne d'Aubervilliers où ils sont intégrés au 24e régiment d'infanterie, sous les ordres du sergent Chassagne.
Le 6 aôut, c'est le grand départ, direction la Belgique et bientôt... le baptême du feu.



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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Mois d’août 1914

12-21

7 août 1914,
Rethel, Ardennes françaises

 

 

Que l’on me pardonne ma main tremblante : j’écris ces pages assis dans le coin d’un wagon à bestiaux, ballotté en tous sens, alors que nous fonçons dans la nuit.

 

La dernière fois que j’ai écrit ici, nous étions le 31 juillet : il restait encore un mince espoir que la machine infernale qui s’était emballée s’arrête. Dès le lendemain, pourtant, cet espoir devait être balayé.

 

Ce 1er août, je retrouve Lucien et Jules près des Tuileries, aux terrasses où nous avons nos habitudes. Nous étions convenus de ce rendez-vous la veille, mais après mon vif échange avec Lucien, je n’étais pas sûr qu’il viendrait. Il est pourtant là, et devant Jules, nous feignons qu’il ne s’est rien passé, mais sommes plus silencieux que d’habitude. Dois-je tout dire à Jules devant Lucien ? Si rien ne se passe, au contraire, dois-je régler cela seul à seul avec Lucien sans entacher sa relation avec Jules? Je réfléchis encore à tout cela, un verre à la main lorsque, soudain, on entend le son grave de cloches. Quelqu’un se lève à une table et dit :

« C’est Notre-Dame ! »

 

On regarde nos montres : il n’est même pas 17 heures. Et puis soudain, d’autres cloches se mettent à battre. On se tourne tous dans la direction de ce son lugubre, et peu à peu, les gens se lèvent. Autour de nous, les automobiles ralentissent puis s’immobilisent, et chacun écoute, alors que, dans le silence qui se fait, d’autres cloches se font entendre. Dans toutes les directions.

 

Un moteur vrombit soudain rue de Rivoli et un camion apparaît en provenance de la place de la Concorde. Il s’arrête brusquement non loin des cafés, et un homme en tenue de travail en sort, l’air préoccupé, des affiches roulées sous le bras. Il n’en faut pas plus pour que la foule s’agite.

 

C’est d’abord un murmure. La foule commence à esquisser des mouvements, à s’interroger à voix basse, sans vouloir briser l’étrange silence qui est tombé sur Paris et qui n’est plus rompu que par le son des cloches. Et puis, on s’avance, on s’approche de l’homme qui étale sa large affiche sur un mur, et on commence à s’agglutiner, à s’exclamer, à crier. Devant nous, et bien avant que nous n’ayons lu l’affiche, quelqu’un hurle dans la foule :

« C’est la mobilisation ! On mobilise, ça y est ! »

 

Les uns se mettent à courir, se pressent pour se frayer un chemin jusqu’à l’affiche et la voir de leurs yeux alors que le colleur de l’annonce remonte dans son camion et repart, quand d’autres titubent sous le choc de la nouvelle, et s’assoient sur les trottoirs, la tête dans les mains en répétant à voix basse : « C’est pas possible ! C’est pas possible ! »

 

Tandis que l’on essaie nous aussi de lire l’affiche, Jules, à ma gauche, se contente de s’exclamer : « Alors, c’est la guerre ! », sans pour autant paraître choqué. Je jette un œil à Lucien, à ma droite, et celui-ci me contemple avec tristesse.

 

« Tu peux encore déchirer ton certificat ! » lui dis-je suffisamment bas pour que Jules ne nous entende pas. Je lis sur ses lèvres sa réponse : « Je suis désolé. » Quelques secondes plus tard, Jules le bouscule en riant :

« Chanceux, va ! Toi, tu vas rester au chaud, avec tes petits poumons ! Tu nous écriras, hein ? Et t’as intérêt à nous garder notre travail de côté parce que des bons gars comme nous, ton père il ne risque pas d’en trouver d’autres ! »

Jules rit de plus belle. Pas d’enthousiasme, non ; il est simplement excité, comme on peut l’être à l’annonce d’un saut vers l’inconnu et que l’on essaie de chasser l’inquiétude et les doutes. J’échange un dernier regard avec Lucien qui détourne les yeux, mais je ne dis rien : Jules n’a pas besoin de ça. Et puis si je le fâche avec Lucien, il perdra sûrement son travail. Alors, silencieux, je retourne vers les terrasses où certains prennent un dernier coup avant le départ, d’autres restent autour de leurs verres vides, abattus ; enfin, les plus nombreux s’échangent leurs réactions face à la nouvelle. On entend de tout, sur tous les tons :

« Qu’est-ce que je vais dire à ma femme ? À mes gosses ? »

« Moi, je pars pour Caen ! J’y ai plus foutu les pieds depuis mon service. À mon âge, j’espère qu’ils vont me mettre dans un bureau ! »

« T’es dans quoi, toi ? L’artillerie ? T’as du bol, t’es derrière ! »

« De toute façon, dans trois mois, c’est plié cette affaire : les guerres vont toujours plus vite, plus le temps passe ! On sera bientôt rentrés ! »

« Moi, je m’en fous, j’y vais pas, tiens ! Qu’ils viennent me chercher, pour voir ! »

 

Et Jules, qui continue d’espérer, lance : « De toute manière, la mobilisation, c’est pas la guerre : on va tous faire un tour sur la frontière, se compter, et puis une fois qu’on aura tous roulé des mécaniques : retour à la maison ! »

À cet instant, j’ai encore le secret espoir, infime, qu’il ait raison. Et pourtant.

 

Lucien retourne à notre table, paie pour nous, nous regarde encore avec cet air désolé qui m’exaspère secrètement, puis nous dit :

« Rentrez chez vous, mon père comprendra. Je m’occupe de l’atelier.

‒ Tu ne retournes pas au Faubourg avec nous ? demande Jules, étonné.

‒ Non, j’ai une ou deux choses à faire avant. »

 

Jules le remercie, et je me contente d’un signe de tête en sachant bien que ce qui nous arrive le met mal à l’aise. Je retourne avec Jules jusqu’à la bouche de métro la plus proche, bondée de Parisiens fiévreux, où le même sujet court sur toutes les lèvres. On continue de s’interroger en tous sens : Qui part ? Où ? Dans quelle arme ? Quand reviendra-t-on ? On se presse dans le métro plus bruyant que jamais puisque tout le monde s’y interpelle à grands cris, et nous rentrons au Faubourg où, lorsque je passe la porte de chez moi, ma mère et ma sœur se ruent sur moi, m’obligeant à reculer sous le choc de leur étreinte.

 

« Mon fils ! Mon frère ! » L’une après l’autre répètent sans cesse ses mots en me serrant plus fort, et je vois mon père, en face de moi, hésiter, gêné. Nos regards se croisent et, finalement, il s’approche de moi lentement et se joint à notre étreinte en me tapant dans le dos :

 

« Bonne chance, mon fils. »

 

C’est la première fois que mon père et moi nous étreignons depuis des années. Les larmes de ma mère et de ma sœur sont rapidement contagieuses, et à mon tour, je sens perler sur mes joues de grosses gouttes, que j’essuie en essayant d’en rire :

« Me voilà beau, vous me faites pleurer ! »

 

Ce soir-là, tout le monde est aux petits soins pour moi : on va acheter un poulet tant qu’il en reste, chaque famille de mobilisé concoctant elle aussi le repas du départ. On sort la belle vaisselle, celle du mariage de mes parents, et on enfile même nos grandes tenues comme si c’était un jour de fête. Ma sœur pleure encore un peu et à plusieurs reprises, je la prends contre moi, sans oser lui avouer que si elle ne le faisait pas, c’est moi qui éclaterais en sanglots. Ma mère a toutes les attentions, quant à mon père, il ne peut s’empêcher de râler, mais cette fois-ci, contre l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, et tout ce qui est à l’Est.

 

L’immeuble entier est baigné dans les effluves des repas. Ceux qui ont des phonographes les mettent en route, baignant la cour intérieure de crachotements et d’airs populaires. Lorsque l’heure est suffisamment avancée et que nous nous sommes tous promis à de nombreuses reprises de s’écrire et de s’envoyer des colis, je vais me coucher. Ma mère m’a préparé une valise et y a posé mon livret militaire contenant mon fascicule de mobilisation. Je l’ai lu et relu plusieurs fois dans la soirée et pourrais en réciter chaque ligne : je dois me présenter dès le lendemain à la caserne du 24e régiment d’infanterie à Aubervilliers. Je n’arrive pas vraiment à réaliser que tout cela est réel et, finalement, je me glisse sous mes draps.

 

Mais cette nuit-là, je ne dors presque pas.

 

Je compte les heures jusqu’à l’aube, me demandant quand je dormirai dans ce lit de nouveau. Peu avant que ma famille ne se réveille, je vais prendre du papier à lettres et rédige un courrier à l’attention de Mr Ledoux. Je lui écris que je dois me plier à mes obligations militaires comme tant d’autres, et que j’espère bientôt pouvoir revenir et m’occuper de cette fameuse machine anglaise qui doit arriver. Je le prie de bien vouloir signaler à l’aimable dame qui s’apprêtait à me louer un appartement que je suis toujours intéressé par celui-ci, mais que je ne pourrai probablement pas le prendre avant plusieurs semaines. Je le salue, signe, et espère que ces quelques mots suffiront à me garantir quelque chose à mon retour. Je ne fais aucune allusion à ce que j’ai appris et à l’offre qu’il m’a faite de m’exempter de mobilisation : je ne veux tout simplement plus en entendre parler.

 

À l’aube, je m’en vais préparer le petit déjeuner et trouve ma mère déjà debout : ses cernes m’indiquent qu’elle non plus n’a pas beaucoup dormi. Autour de la table où attend déjà de quoi faire un copieux repas, nous rejoignent bientôt mon père et ma sœur. Nous reprenons nos étreintes et nos promesses de la veille. Je leur dis de guetter les nouvelles dans le quartier : le jour où nous partirons vers le front, j'espère les revoir une dernière fois à la gare. Sur ces quelques mots, je prends mes affaires et quitte l’appartement familial.

 

Paris grouille de réservistes : partout où l’on pose le regard dans les rues éclairées par le soleil matinal, on peut apercevoir un homme, la valise dans une main, et parfois les papiers de mobilisation dans l’autre, en train de marcher d’un bon pas. Aux fenêtres, des familles les encouragent, nous encouragent : on nous crie bonne chance, on nous souhaite le meilleur, on nous dit à bientôt. Tout Paris ne vit plus que pour nous, silhouettes chargées qui partons pour nos casernes. Le métro en est ridicule : nous sommes tous les mêmes, vêtus de nos tenues de voyage avec nos bagages légers. Quand hier on s’interpellait à grands cris, ce matin, on continue de s’aborder entre inconnus, mais l’excitation, déjà usée par l'angoisse du départ, est moins présente. On se contente de se questionner, de donner nos destinations respectives, de parler de ce qui gronde, etc., mais nous nous séparons rapidement.

 

Lorsque j’arrive à Aubervilliers, quel retour en arrière ! Je n’étais plus venu ici depuis mon service. L’austère caserne m’attend, et je repense au jour où j’en avais passé les larges grilles en me disant que c’était la dernière fois. J’avais tort !

 

Jules m’attend devant, assis sur sa valise, à discuter avec un autre réserviste qui fume la pipe à côté de lui. Dès que j’arrive, je lui serre la main, trop heureux de le voir ici avant qu’on ne fasse le grand saut :

« Jules ! Tu es prêt ?

‒ Je ne sais pas : hier, ma mère et ma sœur m’ont fait à manger pour six ! Je crois qu’il ne faudra pas qu’on aille à la guerre trop vite… » dit-il en mimant le malade qui titube.

Je ris.

« Pareil pour moi : on ne m’a pas laissé partir sans un dernier vrai repas ! »

Je me résigne en levant les yeux vers les drapeaux flottant au-dessus de la caserne : « On y va ?

‒ On y va », répond Jules, serein, en attrapant sa valise.

 

À peine a-t-on passé la grille que l’on sait où se diriger : des tables ont été installées au milieu de la cour. Les mobilisés forment des files pour se présenter aux militaires qui les attendent avant d’étudier les papiers et de leur indiquer où se rendre. Jules passe devant moi et nous patientons en échangeant des regards nerveux avec les autres mobilisés. Lorsque vient notre tour, Jules déclare directement au type qui examine ses papiers :

« Je suis venu avec un copain, on pourrait avoir la même affectation ? »

L’homme lève les yeux tout en bâillant à demi. Il répète lentement « Venu avec un copain, hein ? Drôle d’idée. Enfin, ce n’est pas la place qui manque, je dois pouvoir vous arranger ça. » Il gribouille un cahier à côté de lui et me fait avancer à mon tour pour vérifier mes papiers. Un coup de tampon ici, une signature là, et ça y est, je ne suis plus un civil. Le militaire fatigué nous regarde, et dit d'un air épuisé :

« Le lieutenant Charbonnet est en train de réunir des réservistes. Il attend dans le gymnase. Grand, blond, vous vous débrouillerez pour la suite avec lui. »

 

Jules me fait un clin d’œil, comme un gamin qui vient d’apprendre qu’il était dans la même classe qu’un ami. Nous traversons la cour pour nous rendre vers le gymnase de la caserne, qui méritait déjà un bon coup de peinture à notre époque, mais qui semble aujourd’hui en avoir un besoin urgent. À l’intérieur, plusieurs officiers sont assis à de petits bureaux de fortune, et l’un d’eux, penché sur sa copie, correspond à la description du lieutenant Charbonnet. On se présente à lui et il prend nos papiers.

« Jules Chemin… Antoine Drouot… »

Il note nos noms sur une feuille et nous invite à patienter dans un coin du gymnase avec d’autres réservistes. Tout le monde vient de Paris ou de sa banlieue : les mobilisés qui viennent de plus loin sont attendus dans les heures et les jours qui arrivent. Beaucoup se plaignent d’être affectés au 24e, puisque c’est un régiment d’active, alors qu’ils espéraient un régiment de réserve.

 

En effet, les choses fonctionnent ainsi : il y a les régiments d’active – comme le nôtre – qui existent en permanence. Ce sont ceux des soldats de carrière et des hommes faisant leur service. Ensuite, il y a les régiments de réserve : ils sont créés spécialement en temps de guerre, et accueillent essentiellement des réservistes. De fait, on les envoie moins en première ligne. Et puis il y a les régiments de l’armée territoriale : tous ceux qui sont mobilisés mais qui sont trop vieux pour courir la campagne y sont envoyés. Eux s’occupent de tout ce que ceux qui combattent n’ont pas le temps de faire.

 

Hélas pour nous, avec la mobilisation, le 24e doit passer en « effectifs de guerre », et grossit donc ses rangs avec des mobilisés comme nous autres. Mais si nous nous retrouvons dans un groupe composé essentiellement de réservistes, il y a encore une chance que l’on ne nous expose pas trop et que nous nous occupions principalement de soutenir les unités de soldats professionnels.

 

Si guerre il y a.

 

Après nous avoir fait poireauter deux bonnes heures à accueillir d’autres mobilisés comme nous, on nous envoie finalement passer brièvement devant un médecin, un certain Jacquard. Il a si peu de temps pour tous nous voir qu’il nous fait passer au pas de course, vérifiant simplement nos carnets, puis nous posant quelques questions avant de nous envoyer chez le barbier. On nous raccourcit les cheveux à la va-vite, et en avant ! On va chercher nos uniformes : un coin d’entrepôt accueille un comptoir sans âge derrière lequel un gros type avec une moustache en brosse nous demande de présenter nos carnets militaires une énième fois. On nous remet à chacun la même chose : une paire de brodequins, des jambières, un pantalon rouge « garance » – le terme militaire pour dire « pétard » –, une capote bleue à mettre par-dessus nos chemises et vestes fournies, une cravate, qui n’est autre qu’un foulard qui protège notre cou des frottements sur le col de la capote, et un képi dans les mêmes tons que notre pantalon.

Jules grogne en enfilant sa tenue :

« Vous taillez plus petit ou quoi ? Il est pas à ma taille, votre froc !

‒ C’est ça : ou alors t’as pris du bide depuis ton service, mon gars », ricane le moustachu derrière son comptoir. Il lui donne un pantalon plus large puis change ses mensurations dans son livret. Sitôt que nous sommes prêts, j’écarte grand les bras et je me poste devant Jules :

« Alors, j’ai l’air de quoi ?

‒ D’un con, me répond-il tranquillement.

‒ Ça tombe bien, toi aussi ! dis-je en souriant.

‒ Alors, c’est qu’on est bons pour l’armée ! »

 

On rit doucement jusqu’à ce qu’une voix amusée, mais terrifiante, nous fasse sursauter :

« On rigole déjà ? Alors vous deux, mes salopards, vous êtes pour moi ! »

La silhouette qui vient d’apparaître dans l’encadrure de la porte de l’entrepôt est impossible à ne pas identifier : ces pattes courtes, cette manière de se tenir légèrement penché, cette énorme moustache :

« Chassagne ! » s’exclame-t-on en chœur, provoquant l’apparition d’un large sourire chez le sergent.

« Ouais, Chassagne ! Sergent Chassagne, mes agneaux ! »

Il glousse d’un plaisir sadique.

« Chemin, mon petit Jules Chemin, toi et ton copain, vous êtes bons pour ma demi-section ! Je vous veux à ma botte ! »

 

On ne dit rien et il se rapproche en nous tournant autour. Pour un peu, il se lécherait les babines en nous regardant, à la simple idée de pouvoir enfin mener à nouveau la vie dure à Jules, comme durant nos longs mois de service. Jules, justement, s’est décomposé : il est blanc comme un linge et ne quitte pas le sergent du regard. Celui-ci nous tourne encore un peu autour et s’en va en ricanant : « On se revoit bien vite ! »

 

Mais il ne reparaît pas de la journée : on finit par nous indiquer nos dortoirs, surpeuplés évidemment. On s’installe en se faisant discret et en priant pour que Chassagne reste loin de nous. Il fait une brève inspection des chambrées ce soir-là pour essayer de nous remettre à l’heure militaire, mais ne passe guère de temps à insister tant il y a de choses à faire dans cette caserne qui se mobilise.

 

Les jours qui suivent, on nous renvoie à l’exercice. Sous une chaleur écrasante, nous faisons des tours de caserne au pas de gymnastique, nous nous entraînons au tir sur des mannequins de paille et nous reprenons même cet exercice étrange qu’est « l’escrime de baïonnette », un nom bien noble pour une activité consistant à manier un fusil comme une lance en essayant d’empaler son prochain. Au fil des jours, nous voyons de plus en plus d’hommes arriver de toutes les régions de France, et même quelques-uns qui escortés par la police : ceux qui ont tenté d’échapper à la mobilisation !

 

Le lendemain de notre arrivée, en plein exercice, on nous fait arrêter alors qu’un cycliste en uniforme traverse la cour à toute allure : il agite un télégramme et s’arrête devant nous en hurlant :

« Les gars ! Les gars ! Ça y est : c’est la guerre ! »

 

Chassagne, qui nous menait dans un combat épique avec une armée d’épouvantails, lève un sourcil et vient lire le télégramme lui-même : « Fais-moi voir ça, gamin », grogne-t-il avant de déchiffrer le papier.

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