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A la vie, à la guerre - décembre 1914

De
61 pages

1914. Julien Drouot était un jeune imprimeur parisien... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent de nombreux détails) -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Les quatre épisodes de décembre : Noël au front


Dans les tranchées aussi, on prépare Noël. Malheureusement, l'horreur reprend vite ses droits et les soldats du 24e doivent affronter la mort d'un de leur camarade et une violente offensive.



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couverture
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Mois de décembre 1914

12-21

4 décembre 1914,

Sapigneul

 

L’un de nos aéroplanes survole Sapigneul.

 

Je le regarde passer avec admiration, même si je suis un peu jaloux des pilotes. Je m’imagine à bord de ce gros oiseau blanc vrombissant au-dessus des têtes et des paysages. Embrasser la Champagne drapée dans son épais manteau blanc, ses routes qui serpentent entre les coteaux, contempler la Marne et ses barques, en attendant les jours meilleurs où pourront reprendre les promenades, embrasser Reims, cette ville dont nous avons tant entendu parler sans jamais la voir. Regarder le monde d’en haut.

 

Comme beaucoup ici, je me rêve ailleurs.

 

L’hiver apporte avec lui son lot de difficultés. Le froid nous rend malade, la neige nous colle aux souliers, l’humidité s’engouffre dans tous nos abris. Nous avons la sensation d’être trempés en permanence. Pourtant, lorsque nous sommes au repos, l’hiver nous porte aussi de petites joies, comme le plaisir simple de discuter autour d’un feu et d’entretenir les braises pendant des heures. J’imagine que, instinctivement, nous copions les hommes préhistoriques qui devaient sans cesse maintenir le feu vivant. Pour eux, comme pour nous, c’est à la fois moyen de survie et source de réconfort.

 

Autour de nous, la nature endormie est superbe. Sitôt que l’on regarde vers l’arrière, on voit, à perte de vue, du blanc magnifique. Des villages émergent de cette étendue gigantesque, petits îlots de pierre qui s’illuminent la nuit venue et scintillent comme de lointaines étoiles.

 

Je dois avouer que le manque de distraction nous rend puérils : des batailles de boules de neige éclatent régulièrement. Qui, en nous voyant rire et nous amuser comme des enfants, pourrait croire que nous sommes en guerre ?

 

Les derniers jours de novembre voient le ciel se gonfler de nuages toujours plus gros. Sans discontinuer, ils déversent leurs flocons sur nous. En certains endroits, la neige a recouvert jusqu’aux cicatrices des bombardements, telle une immense couche de gaze céleste venue panser les plaies de la nature. Comme toujours, nous travaillons à renforcer nos tranchées. Benoît trouve le moyen de se plaindre de ce splendide manteau blanc. Pourtant, une si belle vue au milieu de cette guerre n’est pas pour nous déplaire.

 

Nous enfonçons plus profondément nos abris et essayons de les isoler au mieux. Nous y ajoutons même de minuscules cheminées. Nous avons également construit des toits pour les postes d’écoute afin de rendre les gardes plus confortables.

 

Les Allemands donnent toujours du canon, mais ils concentrent désormais leur feu sur Berry-au-Bac, plus au nord. Nos patrouilles qui s’aventurent entre les lignes parviennent à trouver des maisons isolées que l’ennemi n’occupe pas encore. Nous nous retrouvons ainsi à creuser un boyau jusqu’à l’humble demeure d’un éclusier pour accueillir nos sentinelles. En guerre, le monde tourne à l’envers, comme on dit, et une fois encore, le proverbe n’est pas démenti puisque personne n’utilise la porte pour entrer et sortir de la demeure. Grâce au boyau que nous avons aménagé et qui s’arrête sous la bâtisse, c’est par le plancher qu’il faut passer. Je dois absolument le raconter à mes parents. J’espère qu’ils pourront ainsi se figurer la surprise que l’on peut avoir lorsqu’on voit soudain le plancher se soulever et qu’il en sort un sergent sale comme un pou qui se met à vous hurler dessus.

 

Mais d’autres scènes retiennent bien plus encore mon attention.

 

Le 1er décembre, bien avant l’aube, la voix de Jules me réveille.

 

« Debout les gars ! La journée est à nous ! »

 

Autour de moi, Henry, Coutier, Benoît et Kane ouvrent immédiatement l’œil. Papa, lui, est endormi si profondément qu’il n’entend rien. Il continue de ronfler de concert avec Choiseul. Jules annonce :

 

« Allez, on n’a pas de corvée jusqu’à ce soir, on ne va pas rester là à ne rien faire !

— Ça me tentait pourtant bien, lâche Benoît dans un bâillement. »

Jules pouffe :

« Tu dis ça mais attends de voir où je vous emmène ! »

Il nous jette nos capotes restées accrochées sur les clous qui nous servent de patères.

 

Nous échangeons des regards interloqués, et quand bien même nous savons tous qu’il ne peut avoir qu’une sottise en tête, la seule idée d’y participer nous fait bondir sur nos pieds. Nous courons à la suite de Jules qui vient de sortir de notre dortoir, une grange de Cormicy. Dehors, il fait encore nuit, bien qu’au loin la pâle lumière de l’aube entreprenne de chasser les ténèbres de l’horizon.

 

« Où nous emmène-t-il ? » s’inquiète Henry en voyant Jules raser les murs du village.

 

Nous le rattrapons bien vite et nous nous arrêtons en file indienne le long d’une ferme écroulée.

 

Jules, les mains bien enfoncées dans les poches, s’avance avec précaution vers l’extérieur du village. Un territorial aux jambes arquées monte la garde. Aussitôt, notre meneur d’un jour nous fait signe de nous taire. Mais le soldat est si peu attentif qu’il n’entend même pas nos jambes s’enfoncer dans la neige à quelques mètres derrière lui. Enfin, nous quittons Cormicy et nous nous élançons avec un plaisir puéril à travers les champs.

 

J’envie Benoît. En bon montagnard, il avance dans la neige bien mieux que nous, comme si la neige s’ouvrait sur son passage. Derrière lui, mes camarades et moi faisons de grandes et épuisantes enjambées et, entre deux souffles, répétons encore et encore la même question :

 

« Jules, où va-t-on ?

— Vous verrez bien. Ne soyez pas si impatients », dit-il en riant sous cape.

 

Nous progressons ainsi durant un moment, et je regrette d’avoir suivi Jules avant le petit déjeuner : mes pieds sont lourds et mon estomac gargouille. Enfin, mon ami nous fait signe de nous arrêter au sommet d’une butte. Il s’accroupit dans la neige et nous l’imitons avec excitation, sûrs d’être enfin arrivés à destination. Nous a-t-il rapprochés de l’ennemi ?

 

« Jetez un œil là-dessus », nous dit-il en pointant un doigt au-dessous de nous.

 

La butte est coupée en deux ; elle est traversée par un chemin creux. Depuis notre poste, nous le dominons comme depuis une falaise. De multiples empreintes de pas sont visibles sur la neige moins épaisse qu’aux alentours. Jules sourit de toutes ses dents et commente :

 

« C’est le chemin de relève du 28e. Préparez les boules de neige, les gars, ils n’ont aucune chance ! »

 

Un cri de joie s’élève. Chacun d’entre nous se met à former des projectiles en prenant la neige à pleines mains. Qu’importe si elle nous gèle les doigts, cet endroit est formidable pour arroser qui que ce soit. Et quand il s’agit des soldats d’un autre régiment, c’est encore mieux !

 

On rit et on pouffe comme des idiots en attendant nos victimes qui ne se doutent de rien. Jules a bien calculé son coup ; l’aube se lève, le 28e ne devrait pas tarder. C’est très vite le cas : un peloton s’engage dans le chemin creux. Plusieurs dizaines d’hommes aux traits tirés, le fusil pendouillant à l’épaule, regagnent leurs cantonnements en bâillant de concert.

 

« Hé, le 28e ! » s’exclame Jules en bondissant sur le bord de notre promontoire.

À peine les yeux se sont-ils levés qu’il envoie une boule de neige en plein sur le visage d’un caporal. Coutier éclate de rire et, un projectile dans chaque main, il se met à bombarder le peloton. Les hommes se dispersent en jurant. Henry râle, il n’arrive à toucher personne, alors que Benoît fait mouche à chaque coup. De son côté, Kane a fait rouler une énorme boule. Il la laisse tomber sur le chemin en criant : « Attention ! V’là un gros modèle ! Vous m’en direz des nouvelles ! »

Dans un bruit sourd, elle s’écrase au sol, manquant de peu un groupe de soldats qui nous injurient de tous les noms. Je continue de lancer mes boules de neige en riant.

 

L’expression du visage des soldats passe d’un coup d’un seul de la surprise à la vengeance enjouée : « Ripostez ! Ripostez, ce sont ces salauds du 24e ! »

L’échange de tirs est frénétique, et aucun camp ne veut abandonner. Nous avons l’avantage de la position et eux celle du nombre. Jamais, de ma vie, je n’ai participé à un affrontement pareil, et toute la butte se met à résonner des échos joyeux de nos combats d’enfants.

 

« Dites donc, les gamins, je peux savoir ce que vous foutez ? »

 

Je me retourne et découvre le sous-lieutenant Ducastel. Son manteau alourdi par la neige, il a l’air particulièrement furieux. Si nous avons trompé les sentinelles lorsque la nuit était encore noire, nos traces ont dû trahir notre escapade à la lumière du jour. Alors qu’il s’approche de nous, une boule de neige fuse et s’écrase tout droit sur son visage.

 

Je suis paralysé. Il était déjà assez furibard ; cet incident va nous valoir des jours au trou.

 

Ducastel tourne très lentement la tête vers le peloton du 28e au-dessous de nous. Tout le monde s’arrête net en voyant les yeux de l’officier emplis d’une colère déterminée dont personne ne veut être la cible. Le tireur qui l’a touché se fait aussi petit qu’il le peut en se cachant tant bien que mal derrière un camarade. Ducastel regarde avec attention le peloton et murmure avec intérêt : « Tiens, tiens, le 28e… »

 

À notre plus grande surprise, il pointe Henry du doigt et lui ordonne :

 

« Allez me chercher toute la section et amenez-les ici ! On ne va quand même pas se laisser faire par le 28e ! »

 

Incrédules, mais ravis de la tournure que prennent les événements, nous nous regardons tous, soulagés. Malgré la neige, Henry, trop heureux d’avoir échappé à la rage de Ducastel, part comme une flèche vers Cormicy. Ducastel, lui, se met à brailler comme si nous étions en plein combat : « Couchez-vous ! Debout ! Attention, sur la droite ! Visez le petit avec la tête d’andouille ! »

 

La bataille reprend alors de plus belle et, bientôt, nous sommes rejoints par le reste de la section, qui arrive dans de grands cris joyeux. Weinberg fabrique à toute allure des projectiles qu’il nous distribue à tous, Choiseul et Papa commentent la bataille et Riou aide même Pinot à lancer ses boules de neige. Au loin, Launay et Chassagne regardent la scène sans dire un mot. Le premier affiche un désintérêt complet, alors que le second est si furieux d’assister à une telle scène irrespectueuse de la discipline militaire que j’en vois presque la neige fondre autour de lui. Mais Ducastel est avec nous, et il est son supérieur. Il ne peut donc rien dire.

 

« Ramenez-vous, les gars ! crie un homme du 28e à une compagnie entière qui arrive derrière eux dans le chemin creux. Cette fois, on va les avoir ! »

 

« On se replie, bande de péquenots ! ordonne Ducastel en s’éloignant du bord de la butte, sous les tirs enragés de boules de neige.

— C’est ça, barrez-vous, le 24e ! ricane un soldat du 28e.

— Ouais, marre-toi, sauf que nous, on a déjà gagné autre chose qu’une bataille de boules de neige ! » répond notre officier, les mains en porte-voix, se penchant une dernière fois.

 

Toute la section salue la sortie de notre sous-lieutenant en riant en chœur mais les soldats du 28e sont visiblement peu amusés par la pique de Ducastel : certains lèvent un majeur agressif vers nous.

 

C’est en tout cas d’excellente humeur que nous regagnons Cormicy, couverts de neige. À peine arrivés, Ducastel attrape Jules par l’oreille sous le regard satisfait de Chassagne.

 

« Toi, mon petit Chemin, tu auras le double de corvées, ce soir !

— C’est pour avoir quitté le cantonnement sans autorisation, mon lieutenant ? demande Jules en grimaçant de douleur.

— Non, c’est pour ne pas m’avoir proposé de venir avec vous ! » rétorque-t-il furieusement à mon camarade.

 

Dans la soirée, alors que nous déblayons la route principale de Cormicy, un homme de liaison nous annonce une nouvelle qui nous réchauffe le cœur. Le capitaine qui commandait la compagnie du 28e arrivée en renfort lors de notre bataille de l’aube a écrit dans son rapport : « Aujourd’hui, avons croisé les hommes du 24e dans le chemin creux. Embuscade de leur part à la boule de neige. Grande victoire de nos troupes ! »

 

« Grande victoire ! répète Jules, sa pelle pleine de neige à la main. L’hiver n’est pas fini, les petits gars ! » dit-il plein d’enthousiasme à l’idée que le 28e ait si bien pris la chose.

 

Nous nous remettons à dégager la route avec entrain, Kane évoquant avec Jules mille nouvelles stratégies pour prendre notre revanche.

 

La nuit, le froid mordant rend les tours de garde plus difficiles encore. Je remercie silencieusement ma petite sœur pour la précieuse écharpe que je porte bien serrée autour du cou et les mitaines qui me protègent les mains. Lorsque l’heure d’aller se reposer arrive enfin, nous courons comme des enfants jusqu’à la grange qui nous abritera pour la nuit.

 

L’imagerie d’Épinal rêverait sûrement de pareil sujet pour ses vignettes ! La guerre serait représentée par des camarades qui dorment pelotonnés les uns contre les autres, au plus près d’un feu, dans une grange, alors que dehors tombe silencieusement la neige. Mais si les choses ne sont pas toujours aussi heureuses, il faut bien l’admettre, la venue du mois de décembre et le calme relatif des Allemands nous remontent tout de même le moral.

 

Jour après jour, le régiment est de plus en plus disparate ; le froid hivernal et l’approche des fêtes ont encouragé nos familles à nous envoyer des vêtements chauds. Hélas pour la rigueur militaire, pas un ne ressemble à l’autre. Par-dessus ou par-dessous les uniformes, les fantaisies se multiplient. Riou a reçu un gros bonnet noir de marin qu’il parvient à placer sous son képi. Papa enfile une énorme paire de bottes fourrées qui font son bonheur et notre jalousie. Pinot glisse un pull-over gris sous sa capote, avec l’aide de Weinberg. Je ne peux m’empêcher de penser à Mercier et je sors de la grange où tous essaient leurs nouveaux atours.

 

Mais comme si le destin voulait que mon moral ne chute pas, je croise Chassagne qui porte une immonde écharpe moutarde tricotée, je suppose, par sa femme. Il me jette un regard noir en voyant que je fixe son cache-nez, et me menace immédiatement de toutes les corvées du monde si je ne rentre pas immédiatement dans mon dortoir.

 

Lorsque je le raconte à mes camarades, tous ne veulent plus qu’une chose : voir Chassagne.

 

Seul le capitaine Dragon continue de circuler dans un uniforme impeccable. Il a fallu que l’armée, reconnaissant son incapacité à équiper ses troupes pour l’hiver, autorise les officiers à s’équiper à leurs frais pour que Dragon fasse venir d’une boutique militaire de Reims un épais manteau de cuir doublé de mouton. Mais lorsqu’il nous fait nous réunir sur la place de Cormicy, il est intraitable :

 

« Aucune lubie vestimentaire n’est autorisée », répète-t-il de son ton glacial.

 

Qu’importe nos grelottements et nos éternuements, Dragon inspecte jusqu’au contenu de nos cartouchières pour vérifier qu’il est réglementaire. Même un tricot porté sous nos uniformes est à ses yeux une violation des lois militaires. Pourtant, dès qu’il nous autorise à regagner nos cantonnements, la première chose que nous faisons avec bonheur est d’enfiler de nouveau les vêtements qu’il vient de nous interdire de porter.

 

Mais l’arrivée des colis de nos proches nous rappelle que nous devons nous aussi leur trouver des cadeaux, même si nous sommes loin d’eux – et peut-être surtout parce que nous le sommes. Henry a déjà plus qu’une idée. Il nous révèle qu’il a récupéré un casque à pointe en parfait état, lorsque nous étions à Loivre. Depuis des semaines, il le cache au fond de sa besace, comme un trésor. Assis sur le sol terreux de la grange, il s’échine à essayer de l’entourer d’un paquet.

 

« Faudrait couper la pointe, avance Choiseul en riant, sa couverture sur les épaules.

— Ah non ! Je ne l’ai pas récupéré dans cet état pour le massacrer ! Mes parents vont vouloir le montrer à tout le voisinage ! Ah, ça, ils vont être fiers !

— Même sans la pointe, tu sais, insiste le charretier.

— Ah, Choiseul, tu n’y connais rien ! » s’exclame Henry en dépliant à nouveau son paquet pour le recommencer.

 

Le 2 décembre, dans la nuit, le bataillon marche sous la neige jusqu’à Sapigneul. Nous retrouvons le village et ses tranchées, tristes d’avoir quitté le confort de notre grange. Les corvées consistent principalement à renforcer nos positions ; nous pouvons profiter de l’accalmie du front. De l’autre côté, on devine qu’ils font de même. Il faut croire qu’ils n’ont pas envie de rentrer chez eux. Pour autant, le mental reste bon et, à vrai dire, les préparatifs de Noël deviennent même la première préoccupation de tout le régiment.

 

Le matin du 3 décembre, un adjudant maigrelet s’approche de Jules et moi, et nous demande ce qu’il en est de l’activité de l’ennemi. Nous lui disons qu’elle est heureusement inexistante et nous apprêtons à lui tourner le dos, lorsqu’il nous adresse un clin d’œil appuyé :

 

« Les gars, vous avez ce qu’il faut pour vos familles ? dit-il mystérieusement.

— Qu’est-ce que tu appelles “ce qu’il faut” ? demande Jules, aussi interloqué que moi.

— Noël approche ! chuchote l’adjudant. Vous allez bien envoyer un petit quelque chose à la maison, non ? »

Il déploie brutalement un pan de son manteau. On découvre des montres, des ceinturons, des châles et même des cartes postales.

« Faites votre marché, ce n’est rien que du vrai ! Qu’est-ce qui ferait plaisir, chez vous ? Une belle tocante ? Ou un mot gentil ? C’est un des chauffeurs du train de combat qui dessine lui-même les cartes ! Z’avez vu le coup de crayon ? J’ai même des ceintures de Boche ! Vous pourrez montrer qu’vous vous êtes bien battus !

— Attends, mon vieux, d’où tu sors tout ce bazar ? s’étonne Jules.

— T’occupe ! Alors, qu’est-ce que tu prends ?

— Les ceinturons, soit tu les as pris sur des prisonniers, soit tu les as récupérés sur des cadavres. Dans les deux cas, je n’en veux pas, dis-je très franchement.

— Pareil pour les montres ! Je préfère ne même pas savoir si elles ont été “trouvées” dans les environs ou si elles appartenaient à de pauvres types qui se sont pris une balle, renchérit Jules.

— Ah, mais vous allez me… »

 

Au détour d’un boyau, le capitaine Dragon apparaît et le colporteur change soudain de voix pour s’exclamer haut et fort :

« Pas d’activité, vous dites ? Très bien, poursuivez, soldats ! »

 

Le vendeur à la sauvette salue solennellement Dragon avant de disparaître dans un autre boyau, à la recherche d’autres clients. Jules me donne un coup de coude et commente en riant : « Tu sais quoi ? Voir qu’ici aussi il y a des escrocs qui traînent, hé bien ça me donne l’impression d’être un peu à la maison. »

 

Que les généraux veuillent maintenir le moral haut ou qu’ils aient réalisé que toute l’armée se préoccupait soudain plus des fêtes que de la guerre, toujours est-il qu’au matin du 4 décembre, le caporal Launay vient nous chercher dans nos abris pour nous lire un courrier très officiel du haut commandement. La consigne donnée est très claire : chaque régiment doit préparer les fêtes de Noël sur le front.

 

« C’est la première fois qu’j’entends aut’ chose d’eux qu’un ordre à la con, tiens ! » déclare Benoît tout de go.

 

Toute l’escouade éclate de rire, mais le caporal Launay ne relève pas. Il se contente de conclure : « Puisque cela vous enthousiasme tant, débrouillez-vous entre vous. »

Les tâches sont rapidement réparties. Benoît et Papa vont courir les alentours à la recherche d’un sapin avant que d’autres escouades ne mettent la main dessus. Choiseul et Coutier vont tenter de réunir tout ce qu’ils peuvent pour enjoliver nos abris. Pinot ira ramasser les éclats d’obus dans la tranchée puis Weinberg usera de ses talents d’orfèvre pour les transformer en décorations qui iront sur notre arbre. Jules, Riou et Kane partent pour une mission particulière : ils vont tenter d’obtenir la réponse à la question cruciale qui brûle toutes les lèvres. Y aura-t-il des suppléments de rations et de boissons pour les fêtes ?