A la vie, à la guerre - novembre 1914

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1914. Julien Drouot était un jeune imprimeur parisien... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent de nombreux détails) -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Les quatre épisodes de novembre : La vérité et la vengeance


Au terme d'une enquête difficile et dangereuse, Antoine finit par découvrir qui a tué le lieutenant Charbonnet... Les souffrances causées par la guerre ne cessent pas et prennent de nouvelles formes.



Publié le : jeudi 29 janvier 2015
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EAN13 : 9782823818567
Nombre de pages : 72
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Mois de novembre 1914

12-21

6 novembre 1914,

Sapigneul

 

 

Le front a raison des hommes comme des secrets.

 

C’est de Brie qui me l’a fait comprendre. La semaine dernière, lorsqu’Henry vient me chercher, je suis persuadé que le noble a prévu d’en finir avec moi. Il sait que je m’intéresse à la mort du lieutenant Charbonnet, et je n’ai aucun doute quant au fait que les hommes qui s’en sont pris à moi ont été achetés par de Brie.

 

Mais je ne peux refuser son invitation à discuter. Après tout, qu’ai-je à perdre à présent ?

 

Je me lève de l’endroit où je m’étais installé pour écrire, et Henry, qui m’attend silencieusement pour me mener à de Brie, me fait penser à un geôlier qui me conduirait à l’interrogatoire. Le Limougeaud me précède pour sortir de l’abri puis me guide dans les tranchées du Godat où nos pieds s’enfoncent bruyamment dans la terre humide.

 

Nous quittons la première ligne pour nous avancer dans des boyaux qui s’élargissent peu à peu, alors que les abris autour de nous se font mieux entretenus, moins malmenés. Henry nous fait marcher jusqu’à ce qui ressemble à une petite place au milieu de la tranchée. Des retranchements s’y alignent comme autant de boutiques. Devant l’un d’entre eux m’attend de Brie.

 

Le noble est occupé à fumer une cigarette en lisant un petit ouvrage dont je ne vois pas le titre. Il est débraillé, comme à son habitude, et il a roulé sa capote pour s’en faire un coussin qui lui évite de poser sa tête sur la paroi boueuse. Il lève les yeux en me voyant arriver et me sourit.

 

« Drouot ! Tu as fait vite, ma foi ! »

Il se tourne vers Henry et claque des doigts.

« Très bien, maintenant, pourrais-tu t’assurer qu’on ne nous dérange pas ? Nous aimerions discuter en paix. »

 

De Brie se lève et entre dans l’abri. D’un geste, il m’invite à le suivre, et lorsque je m’engage derrière lui, Henry vient s’asseoir là où de Brie lisait un instant auparavant. Je l’entends siffloter tandis que je m’enfonce sous terre en manquant glisser sur chaque marche d’un escalier de terre seulement renforcé de quelques minuscules pièces de bois. Au bout de celui-ci, je découvre une petite pièce. S’y entassent des sacs de vêtements et des armes, ainsi qu’un fauteuil sale et fatigué, bien qu’encore robuste, qui, j’imagine, provient d’une ferme abandonnée. Dieu sait comment des soldats ont réussi à l’apporter jusque-là sans se faire surprendre par un officier. De Brie s’y assoit comme un roi sur son trône. Il m’indique un tas de sacs de toile en face de lui, puis il allume une lanterne.

 

« Mon ami, je suppose que tu sais de quoi je veux te parler, n’est-ce pas ? lance-t-il d’un ton grave.

— On n’est jamais sûr de rien, ici », dis-je prudemment.

 

Il a un petit rire et s’allume une nouvelle cigarette sur la flamme de la lanterne. Ses yeux m’examinent un moment puis il reprend :

 

« Tu penses que je peux ne pas être au courant ? (Sa voix a quelque chose d’amusé.) Allons, Drouot ! Un peu de sérieux ! Mais puisque tu veux que j’ouvre le sujet, très bien : je voudrais te parler du lieutenant Charbonnet. Et de ce qui t’est arrivé, bien sûr, dit-il en désignant du bout de sa cigarette le pansement que je porte au cou.

— Alors, c’était bien toi ! »

 

Je me lève en serrant les poings mais à ma grande surprise, de Brie éclate de rire et me fait signe de reprendre ma place. J’hésite un moment, mais il insiste en riant encore un peu.

 

« Deux choses, mon ami : pour commencer, je te rappelle que l’on dit “Alors, c’était bien vous !”, pas autre chose. Comme tu le sais, pas de familiarités avec moi. Ensuite, tu peux t’asseoir en paix : je ne suis pour rien dans toute cette affaire.

— Heureux de vous faire rire, mais qu’est-ce qui me prouve que vous dites vrai ? Et comment êtes-vous au courant si vous n’y êtes pour rien ? »

Je me laisse retomber sur les sacs sans quitter des yeux le noble qui continue de sourire, parfaitement amusé par ma confusion.

« Drouot, Drouot… (Sa voix se fait condescendante.) Tu crois vraiment qu’un secret peut tenir longtemps ici ? Nous sommes au front, dans des tranchées toute la journée, et lorsque les Allemands n’attaquent pas, il n’y a presque rien à faire. Connais-tu un cadre plus propice pour les ragots, les commérages et les rumeurs ? J’ignore qui a compris que tu t’intéressais à cette affaire en premier lieu, mais il n’a pas su tenir sa langue. Maintenant, même ce simplet de Benoît est au courant, alors tu penses bien que quelqu’un comme moi… (Il ponctue son propos d’un large geste pour souligner l’évidence.) Quant au fait que je ne sois pas à l’origine de ce qui est arrivé au lieutenant Charbonnet, réfléchis un peu : je suis un homme d’affaires. Pourquoi voudrais-je attirer l’attention sur moi en me débarrassant d’un officier qui ne me posait aucun problème ? »

 

Il tire une bouffée de sa cigarette et souffle la fumée sur la lanterne. Entourée de ce nuage artificiel, sa lueur se transforme en rayons qui dansent lentement autour de nous. De Brie semble savourer ce spectacle. Il attend paisiblement que je l’interroge.

 

« Si vous êtes au courant de bien des choses, et si ce n’est pas vous, dis-je, voulant maintenant l’amener à répondre à toutes les questions qui se bousculent dans ma tête, alors vous savez sûrement qui s’en est pris à moi, n’est-ce pas ?

— Hélas non. (Il se penche en avant, l’œil brillant.) Et c’est justement pour cette raison que je voulais te parler, Drouot.

— Continuez, lui dis-je alors que la crainte que j’avais jusqu’ici est peu à peu remplacée par une curiosité brûlante.

— C’est assez simple. Comme je te l’ai dit, je n’ai pas envie que l’on vienne se mêler de mes affaires. Et ni toi, ni les autres ne le souhaitez non plus : après tout, sans moi, pas de “Poste Babylone”, pas vrai ? Retour à la censure, aux colis confisqués, et à tout ce que vous pouvez imaginer. Nous sommes tous dans le même camp. Vois-tu où je veux en venir ?

— Je ne suis pas certain, dis-je en soutenant son regard.

— Toujours aussi prudent, Drouot ! s’amuse de Brie. Réfléchis : ceux qui ont abattu le lieutenant et s’en sont pris à toi sont néfastes pour mes affaires. Non seulement parce qu’ils attirent l’attention mais aussi parce que, disons, je n’ai pas envie qu’une autre bande s’installe là où je suis.

— Une autre bande ? »

Je m’étonne de son vocabulaire.

« Allons, tu n’es pas bête ! Crois-tu qu’il n’y a que l’homme du courrier qui travaille pour moi ? Regarde Henry par exemple. Il avait besoin d’un petit quelque chose, je m’en suis occupé. En échange, il me rend le petit service d’être allé te chercher et de monter la garde à l’entrée de la cagna en ce moment même.

— De quoi avait-il besoin ? »

 

De Brie part d’un grand rire sincère ; cette conversation paraît le distraire au plus haut point, quand bien même nous parlons de sujets graves. Il s’enfonce dans son fauteuil et écrase sa cigarette près de la lanterne.

 

« Je suis un homme d’affaires, Drouot, je te l’ai dit ! C’est un simple contrat entre Henry et moi, cela ne te regarde pas. (Son sourire s’efface doucement et il se penche en avant.) Ce que je veux te dire, c’est qu’ici, il y a beaucoup de gens qui ont besoin de beaucoup de choses. Ce sont autant de clients que de services que l’on me doit. Comment crois-tu que je reste en seconde ligne quand vous montez en première ? Que j’échappe aux corvées ? Quantité de gens ont compris que j’étais un homme de valeur à plus d’un titre, dit-il en s’écoutant parler.

— J’ai saisi, dis-je sans ciller, mais pourquoi me dire tout cela ? Où voulez-vous en venir ?

— Tu as été assez intelligent jusqu’ici, Drouot. Peut-être pas assez discret, mais intelligent. Tu n’as pas révélé l’affaire aux gradés, ce qui a évité d’attirer l’attention sur nous… et probablement quelques injustices. (Il marque une pause.) Petit idéaliste que tu es, c’est bien la justice que tu réclames pour Charbonnet, non ? Hé bien, ta justice, je te l’offre. »

 

Je reste interdit : que veut-il dire ? « Justice » est probablement le dernier mot que j’imagine dans la bouche de ce noble qui ne prend plaisir qu’à trafiquer. Je sais qu’il attend que je pose la question. Depuis le début de cette conversation, il a prévu chacun de ses effets, et à cet instant précis, il doit savourer les plis qui se forment sur mon front alors que je m’interroge. Je finis par me rendre à son attente.

 

« Qu’entendez-vous par là ?

— Excellente question ! sourit-il fièrement. Disons que si tu veux reprendre tes investigations, tu vas avoir besoin de protection pour éviter un autre fâcheux incident comme à Hermonville. Je te la fournirai.

— Quel genre de protection ? »

Ma voix trahit une certaine inquiétude à l’idée de me retrouver dans une autre combine de de Brie.

« Tu ne la remarqueras même pas ! Je m’assurerai juste que personne ne s’en prenne à toi jusqu’à ce que tu aies identifié celui qui est derrière tout ça. Et sitôt que tu auras la réponse, viens me la donner. Je m’occuperai de la suite.

— Quelle suite ? »

 

Je réalise que depuis le début de notre entrevue, je ne fais que l’interroger. De Brie me répond comme un professeur le ferait avec un élève curieux. Cette dernière question provoque chez lui une surprise si soudaine que son visage se fige. Et soudain, il éclate à nouveau de rire.

 

« Drouot, je t’aime bien, mais vraiment, je te pensais plus malin que ça, assène-t-il d’une voix moqueuse. Tu cherchais un coupable à un crime mais tu n’as jamais pensé à la suite ? À ce que tu ferais une fois que tu l’aurais trouvé ? Tu as tourné le dos aux autorités officielles, et de toi à moi, mon bon ami, je te vois mal punir toi-même le responsable !

— Vous… vous allez le tuer ? »

Ma voix est à présent si basse qu’elle est à peine plus qu’un murmure. Cependant, de Brie ne manque rien de mon propos.

« Allons, allons ! s’offusque-t-il à cette idée. Si un Français qui en tue un autre met mes affaires en danger, tu ne m’imagines tout de même pas que je vais faire de même ? Donne-moi le nom du coupable, tu auras la justice que tu demandes, et moi, j’aurai la paix pour mes affaires. Qu’y a-t-il de plus honnête en pleine guerre que deux hommes qui réclament justice et paix ? »

 

De Brie se lève et tend vers moi une main amicale.

« Avons-nous un accord, Drouot ? » demande-t-il alors que, dans l’obscurité, brille sur son annulaire le bijou de cuivre que Weinberg a conçu pour lui. Je réfléchis un instant à son offre. Peut-être est-ce là la porte de sortie inespérée à toute cette affaire. De toute manière, je n’en ai pas d’autre.

 

Je saisis sa main et la serre fermement comme pour me convaincre moi-même. J’espère simplement ne pas faire là une grave erreur.

 

« Très bonne décision », souligne de Brie comme s’il entendait mes pensées avant que nous ne remontions tous les deux vers la lumière. Dehors, j’inspire une grande bouffée d’air frais alors qu’Henry se lève pour repartir avec moi vers la première ligne. Le noble s’assoit à sa place devant l’abri et reprend sa lecture comme si de rien n’était.

 

La journée se passe calmement. Le soir venu, je parviens à discuter seul à seul avec Jules au coin d’un boyau. Je lui raconte mon entretien avec de Brie et il l’écoute religieusement avant de me poser une seule et unique question :

 

« Est-ce que tu as confiance en lui ? »

 

Comment le pourrais-je ? De Brie n’a prouvé qu’une chose jusqu’ici : qu’il savait tromper son monde. Mais ai-je seulement un autre choix ? Jules comprend et m’assure qu’il va faire de son mieux pour me protéger. Après tout, ne l’a-t-il pas promis à ma sœur, il y a quelques mois, sur le quai de la gare d’Aubervilliers ? Il y a au moins une personne ici en qui je peux avoir une confiance aveugle.

 

Cette simple pensée me réconforte.

 

La nuit se passe sans incident. Les Allemands sont étrangement calmes. Si, les jours précédents, ils ont été à l’offensive de l’autre côté du canal, on ne les entend guère plus sur notre secteur. Coutier, pour se tenir éveillé, essaie de trouver une explication à la torpeur de l’ennemi.

 

« Hier, aux feuillées, j’ai entendu un type qui connaît un type qui a discuté avec un des messagers du colonel, et qui disait que tous les Allemands disponibles ont été envoyés en Belgique. Ça doit être une sacrée bataille, là-haut !

— C’est dans ces moments-là que je suis content que nous n’y soyons pas restés longtemps, dis-je en écoutant une chouette qui hulule au-dessus de nous.

— Ce sont les Anglais qui doivent faire la gueule d’y être encore ! assène Coutier dans un rire triste. N’empêche, c’est marrant de voir comme des décisions et des batailles qui se déroulent très, très loin d’ici peuvent changer du tout au tout notre petite vie à nous, là, dans notre tranchée. »

 

Il n’a pas tort. Il suffit d’un simple mouvement de la main du Kaiser sur une carte d’état-major ou d’une signature de Joffre au bas d’un courrier pour que toute l’action se déporte vers un autre front. Savoir que tout notre destin peut se jouer sur la décision de quelqu’un qui ne nous connaît pas et ne nous a même jamais vus a quelque chose de terriblement frustrant. Je me sens dépendant d’un inconnu qui n’a aucune raison d’être bienveillant avec nous. J’ignore si c’est le vent de l’automne ou cette pensée, mais j’en frissonne.

 

Le lendemain, comme pour nous donner tort, les Allemands font parler d’eux. Les patrouilles repèrent de petits groupes ennemis dans les bois, sur notre aile droite. Alors que nous sommes affectés à nos corvées habituelles de terrassement de tranchées, un grondement dans le ciel nous fait lever le nez. Nous jetons d’un seul mouvement nos outils et un cri sort de toutes les gorges :

 

« Artillerie ! »

 

Nous avons de la chance, nous travaillons à renforcer une tranchée déjà ancienne, nous avons donc des abris à proximité dans lesquels nous nous engouffrons. Benoît me pousse si fort que je m’étale dans une flaque de boue au fond de la cagna. Jules trébuche sur mon pied, puis Coutier entre en collision avec le genou de mon ami. Bientôt, nous sommes presque tous allongés dans l’eau brune, alors que la terre tremble autour de nous, secouée par les obus qui la retournent. Personne n’ose se relever, comme si chacun de nos mouvements risquait de nous faire repérer par l’œil invisible d’un obus. La pluie d’acier se poursuit un moment sans que nous puissions savoir exactement combien de temps elle dure. Lorsque le silence se fait enfin, nous nous levons, boueux et étourdis par les chocs, et ressortons à l’extérieur.

 

À l’école, notre instituteur nous avait enseigné le mythe de Sisyphe, ce condamné qui, jour après jour, doit s’épuiser à pousser un rocher au sommet d’une montagne avant qu’il ne roule jusqu’en bas et que le supplice recommence à nouveau.

 

En sortant de l’abri, mon esprit a retrouvé ce souvenir à la vue du paysage qui m’entoure.

 

Toutes les tranchées que nous venons de passer des heures à renforcer sont meurtries. Un obus a écrasé un abri, et il faudra le reconstruire, un boyau s’est effondré et il faudra le creuser à nouveau. Une tranchée tout juste achevée a purement et simplement disparu, recouverte de terre par les obus qui ont labouré le sol. Hier encore, dans ce poste d’écoute, Coutier disait que les Allemands se tenaient tranquilles. À la place, on ne voit plus qu’un cratère fumant.

 

Jules saute sur le parapet de la tranchée de seconde ligne dans laquelle nous nous sommes repliés afin de mieux observer les alentours. Il ne risque pas de se faire tirer dessus par un fusilier ennemi, bien trop loin de cette position. Il s’immobilise, pâle.

 

« Jules, ça ne va pas ? »

 

Mon ami ne répond pas. L’un après l’autre, nous sortons de la tranchée pour voir ce qui le terrorise. À ses côtés, je porte les mains à ma bouche en sentant monter une vive nausée. Horrifiés, nous regardons tous l’escouade qui creusait une nouvelle tranchée à côté de celle que nous renforcions.

 

Ils sont là, tous les dix. Il n’y avait aucun abri dans le boyau qu’ils venaient de creuser, et ils se sont serrés les uns contre les autres quand les canons se sont mis à tonner.

 

Et il a fallu qu’un obus, un seul, trouve son chemin vers eux.

 

Il a explosé juste au milieu du boyau, les tuant tous les dix en un instant.

 

Le souffle les a écrasés de chaque côté de la tranchée. Leurs corps sont déchiquetés, et de cette bouillie où se mêlent chair, sang et morceaux de tissus surgit une moitié de visage qui semble appeler à l’aide, tournée vers le ciel. Les doigts serrent encore les pelles et les pioches, mais il n’y a plus de bras pour les lever. Une chaussure indique là où se trouvait la jambe de l’un d’entre eux, et je ne parviens à détourner les yeux que lorsque Pinot tombe à genoux dans la boue.

 

Il pleure et hurle comme un possédé, les yeux rivés sur le charnier. Nous nous précipitons sur lui alors qu’il s’arrache les cheveux. Il nous faut près d’une dizaine de minutes et l’aide de toute l’escouade pour parvenir à le calmer, alors que la voix de Chassagne surgit derrière nous :

 

« Vous n’avez rien à faire, bande de salopards, que je ne vous vois pas manier la pioche ? Le bombardement est fini, au boulot ! Fainéants ! Tire-au-flanc ! Br… »

 

Weinberg et Choiseul se sont tournés vers lui et lui désignent la tranchée que l’obus a éventrée. Le sergent s’arrête net dans ses réprimandes et fait quelques pas vers le bord de la fosse aux corps entremêlés. Il observe les restes des soldats pendant un court moment, et ordonne d’une voix calme, presque lugubre :

 

« Vu ce qu’il en reste, on ne les déplacera pas. Rebouchez-moi leur tranchée. »

 

Quelle ironie. Quelques instants avant le bombardement, nous nous interpellions encore d’une tranchée à l’autre. Le grand costaud dont le visage déformé dépasse du monticule de chair se moquait gentiment de l’accent de Benoît. S’ils avaient su qu’ils ne creusaient pas une tranchée mais leur fosse commune, qu’auraient-ils fait de leurs derniers instants ?

 

Nous travaillons vite pour couvrir cette horreur. En peu de temps, l’ouvrage sur lequel ils s’employaient depuis des heures a totalement disparu. Chassagne reste silencieux à nous regarder travailler, et c’est l’une des rares fois où il ne nous vitupère pas en nous traitant de tous les noms pendant que nous sommes occupés à nos corvées. Il prend quelques notes, plante sa baïonnette sur la terre fraîche qui couvre les corps pour indiquer où ils se trouvent, puis il repart vers l’arrière, probablement afin d’informer le capitaine de cette lourde perte.

 

Nous travaillons jusqu’au soir, où l’on apprend que nous allons être relevés. Chacun rassemble donc son barda et, à l’heure dite, on se presse dans les boyaux pour laisser sa place à ceux du 5e d’infanterie. Une ambiance joyeuse monte dans nos rangs, et nous avons tous à cœur d’y participer, chacun à sa manière, pour oublier ce que nous avons vu aujourd’hui. Si je racontais ça à ma famille dans mes lettres, me prendrait-elle pour un monstre, d’ainsi rire avec mes camarades lorsque d’autres sont morts ? Comprendraient-ils que c’est un véritable besoin, comme une bouffée d’oxygène pour notre esprit qui étouffe sous l’horreur ?

 

Nous marchons jusqu’à Hermonville en colonne bruyante et retrouvons la grange qui nous sert de dortoir pour un soir.

 

Et un seulement.

 

Car à notre plus grand désarroi, nous sommes réveillés en pleine nuit par des coups sourds frappés sur la vieille porte de bois. Henry s’y traîne, les yeux à peine ouverts, sa couverture jetée sur les épaules comme une robe de chambre. Il entrouvre la porte à la façon d’une vieille dame qui soupçonnerait un démarcheur de venir l’ennuyer. Un soldat du régiment se contente de lui crier :

 

« Debout ! Rassemblement immédiat, on repart en première ligne ! Debout ! »

 

Le messager l’abandonne et court vers la prochaine porte pour délivrer les mêmes consignes, alors qu’Henry, brutalement réveillé par cette annonce, s’insurge d’un « Mais on vient à peine d’arriver ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! C’est pas juste ! ».

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