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A la vie, à la guerre - octobre 1914

De
79 pages

1914. Julien Drouot était un jeune imprimeur parisien... Maintenant, c'est un soldat.


12-21 se joint aux diverses commémorations de la Première Guerre mondiale avec un feuilleton inédit original : sur une base historique documentée - les journaux de marche du 24e régiment d'infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent de nombreux détails) -, l'auteur crée des personnages et tissent des intrigues qui font découvrir au lecteur la grande guerre du point de vue des hommes et des femmes qui l'ont vécue.



Les cinq épisodes d'octobre : La confiance ne règne plus


De nouveaux soldats ne cessent d'arriver.
L'espoir d'une fin rapide du conflit s'éloigne...
La mort suspecte du lieutenant Charbonnet perturbe tout le régiment, en particulier Antoine.



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couverture
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Julien Hervieux

À la vie, à la guerre

Le journal du 2e classe Antoine Drouot


Mois d’octobre 1914

12-21

2 octobre 1914,

Prouilly

 

Quelqu’un a utilisé l’expression « guerre de tranchées » aujourd’hui.

 

Comment mieux définir ce qu’est devenu notre quotidien depuis que nous – comme ceux d’en face ! – avons commencé à creuser dans ce petit bois près de Loivre le mois dernier ? Du matin au soir, nous sommes enterrés, que ce soit avec un fusil pour monter la garde ou une pioche pour agrandir un peu plus les boyaux dans lesquels nous nous entassons les uns sur les autres. Et si on attaque, c’est avec un seul objectif : prendre la tranchée allemande. À ce rythme, nous ne risquons pas de voir Berlin de sitôt. Cette semaine n’a fait que renforcer ce triste constat.

 

Ainsi, le 25 septembre, quelques heures seulement après la revue du général Pétain, le lieutenant Charbonnet a fait le tour de la compagnie pour nous informer de la situation : nous partons pour le village voisin d’Hermonville. Jules s’enthousiasme déjà et répète à qui veut bien l’entendre : « Encore une nuit avec un toit au-dessus de nous ! Mais qu’importe la bicoque, je veux une place dans un coin chaud ! La dernière fois, j’ai dormi près de la porte et des courants d’air : chacun son tour ! »

 

Il entame une âpre négociation avec Benoît, chacun de ces deux gueulards arguant qu’il a bien mérité la place la plus chaude. Il faut dire que l’automne est là, et qu’avec lui les nuits se font plus fraîches. Mes deux camarades ne se sont toujours pas mis d’accord lorsque paraissent devant nous les premières maisons du village. Dans la nuit, elles ressemblent à de gros récifs pointus dans une mer d’ombres.

 

L’inquiétude grandit alors que le régiment s’avance toujours plus dans la commune sans marquer de pause. On entend crier dans les rangs :

 

« Moi, je m’arrête là, cette maison m’ira très bien ! »

C’est Mezzani dont l’accent permet de l’identifier même dans l’obscurité la plus totale.

« Quand est-ce qu’on arrive ? lance un soldat en prenant une voix d’enfant geignard.

– Compaaaagniiiie… haaaaalte ! s’amuse un autre en imitant la voix tremblante de son capitaine. »

 

Mais on ne nous arrête pas. Notre inquiétude continue de croître, puisque nous nous dirigeons droit vers la lisière de la commune. Chacun espère encore que l’on nous fera cesser de marcher.

 

Hélas pour nous, il n’en est rien.

 

Dans la nuit, une cicatrice plus sombre encore que les ténèbres qui nous entourent se dessine dans le sol. Nous commençons à la longer. Le nom de l’ouvrage est sur toutes les lèvres : « Une tranchée ! »

 

Après avoir marché un moment sur le chemin de terre poussiéreux qui court le long de la grossière excavation, Chassagne s’arrête. Il saute dans la tranchée et nous crie :

« Allez, suivez-moi, mes oiseaux ! Voilà un beau nid douillet pour la nuit ! »

 

Nous descendons prudemment à sa suite : après avoir consciencieusement nettoyé notre uniforme quelques heures plus tôt pour la revue du général Pétain, voilà que nous retournons nous installer dans la terre et la crasse, alors que des maisons confortables nous attendent tout près d’ici ! Quelqu’un a pensé qu’il serait bien plus intelligent de nous faire dormir à demi enterrés dans les tranchées défendant le village. Nous râlons comme si cela pouvait améliorer notre situation, lorsqu’une lumière jaillit entre nous et perce l’obscurité comme un minuscule phare : c’est Choiseul qui a allumé une lanterne.

 

« Lumière ! Lumière ! » s’exclame Chassagne. « Éteins ça, bougre de péquenot ! Tu veux qu’on se fasse repérer ? »

Si Choiseul obéit, et souffle sa mince flamme quelques secondes seulement après l’avoir allumée, cela n’en a pas moins suffi à nous donner un bon aperçu de notre misérable dortoir. Ceux qui ont creusé ces tranchées n’y ont pas installé le moindre abri, aussi petit soit-il. Il va donc nous falloir dormir assis au fond de ce fossé, les uns sur les autres.

 

Jules grogne et tâte l’obscurité à la recherche de son paquetage. Sous la mince lueur de la lune, je le vois attraper l’un des minuscules outils dont nous disposons : une pelle-pioche, si petite qu’elle pourrait être un jouet pour enfant. Avec de petits coups rapides, il creuse d’étroits trous dans la paroi nous faisant face pour y glisser ses pieds et ainsi s’allonger un peu plus.

 

Chacun se plaint auprès de son voisin de la bêtise qu’il y a à nous faire dormir dans ce qu’on nous présentait il y a encore deux semaines comme un simple abri pour les guetteurs, un trou où il serait absurde de se reposer. Puis nous finissons par trouver le sommeil.

 

Le 26, nous nous réveillons dans la terre molle pour découvrir le capitaine Dragon qui marche au-dessus de nous, visiblement contrarié. J’imagine que le spectacle de nous autres jetés dans une fosse, notre tête dépassant de nos couvertures sales, ne doit pas lui donner une bonne image de sa compagnie. Il passe puis repasse en répétant plusieurs fois, d’une voix atone : « Debout. Levez-vous. Il y a du travail. »

 

L’odeur du café que l’on prépare commence à monter dans les tranchées alors que chaque escouade se réveille. Jules et moi allons profiter d’une pompe à eau dans la cour d’une ferme à quelques dizaines de mètres derrière nous. Je m’y lave, aidé de Jules qui pompe comme si sa vie en dépendait.

 

Alors que j’ai le crâne sous une véritable cascade, une forme rouge et noire vient se planter juste devant moi. Je sors ma tête trempée de sous la pompe pour voir distinctement Dragon juste en face de moi. Jules est déjà au garde-à-vous à mes côtés. Il a abandonné en urgence la pompe à eau qui continue à grincer en laissant encore échapper quelques gouttes.

 

« Mon capitaine ? » dis-je en remettant mon képi sur les cheveux qui me collent au front. Jules ne parvient que difficilement à se retenir de pouffer devant cette scène.

« Vous deux : allez au village chercher tous les outils disponibles pour renforcer ces tranchées.

– Oui, mon capitaine ! »

 

Lorsque Dragon a le dos tourné, Jules et moi échangeons un signe de victoire : voilà une corvée bien moins fatigante que celle de commencer à creuser avec les quelques outils portatifs dont nous disposons ! Nous filons vers les maisons d’Hermonville, et nous nous attribuons chacun un côté des rues que nous découvrons au fur et à mesure.

 

Chaque fois que nous frappons, la porte s’ouvre pour révéler une femme ou un vieillard qui nous jette un regard inquiet, comme si nous nous apprêtions à piller leur demeure. Lorsque nous leur annonçons que nous souhaitons simplement emprunter toutes leurs pelles et pioches, ils sont rassurés et coopèrent bien volontiers. Certains tiennent même des propos bienveillants ou nous proposent un peu de café ou de vin. Nous avons tant d’outils à la main que nous ne pouvons plus guère en prendre. Nous repartons alors les livrer vers les tranchées. Jules apporte avec lui une bonne demi-douzaine de gourdes en bandoulière qu’il partage avec ceux qui sont déjà au travail dans le jour qui se lève.

 

Nous filons immédiatement chercher d’autres outils, et la journée se déroule ainsi, presque tranquillement, malgré plusieurs fusillades avec des Allemands qui essaient sans succès de s’approcher de nos premières lignes. Depuis le village, nous n’entendons que les tirs et, à présent, nous ne nous baissons même plus : nous nous y sommes habitués. De temps à autre, une balle perdue passe non loin de nous dans un bruit semblable à celui d’une grosse guêpe, avant de s’écraser en claquant contre le mur d’une ferme. Les habitants restent terrés chez eux lorsque cela arrive, nous obligeant à attendre la fin du combat invisible avant de reprendre notre porte à porte. Seules quelques maisons restent désespérément closes lorsque nous y frappons : elles ont été abandonnées ou certains de leurs occupants ne veulent rien avoir à faire avec des militaires.

 

« Je suis pas militaire : je suis imprimeur ! » crie alors Jules en martelant la porte, mais il obtient pour seule réponse « Allez-vous-en ! Je n’ai rien pour vous ! ».

 

Ces allers et retours répétés entre le village et la tranchée nous valent les railleries de nos camarades qui nous traitent de « planqués ». De toute manière, ils sont bien les derniers à se plaindre de notre mission lorsque, chaque fois que nous revenons, Jules leur ramène du vin, de l’eau et du café.

 

En début de soirée, des soldats d’autres régiments stationnés non loin viennent aider aux travaux de renforcement des tranchées devant Hermonville. Tandis que notre escouade prend une pause, Henry, couvert de terre et de poussière, se nettoie les mains à l’aide de sa gourde tout en maugréant :

« Tu parles d’une guerre ! Dormir dans des trous, creuser, manger de la bouffe infâme… ah, la maison me manque !

– Justement, justement, lance mystérieusement Choiseul, assis au pied d’un arbre.

– Qu’est-ce que tu racontes comme ânerie ? demande Henry en se versant de l’eau sur le visage.

– Hé bien, quand tout sera fini et que nous rentrerons chez nous, nous savourerons d’autant mieux nos lits, nos maisons et nos repas, répond-il avec philosophie. Comme rentrer à la maison après une dure journée de travail : sauf que cette sensation nous durera sûrement toute une vie. »

 

Choiseul pose les mains sur sa bedaine comme s’il vérifiait qu’elle n’avait pas trop diminué depuis la mobilisation, puis il ferme les yeux pour essayer de prendre un peu de repos sans attendre notre réponse. Henry soupire :

« Tu parles d’un père tranquille, celui-là !

– Il n’a peut-être pas tort, avance Jules qui guette l’orée du village pour vérifier s’il n’aperçoit pas les vieux de la territoriale chargés de nous apporter le souper.

– Tort, j’en sais rien, je vous le dirai quand je serai rentré chez moi, poursuit Henry. Si on rentre, parce que pour l’instant, on n’avance plus ! Ça dure, cette affaire, ça dure !

– Ça ne durera plus très longtemps, dit Mercier tout en vérifiant que le paquet de cartes qu’il a toujours avec lui est bien complet pour le cercle de jeux du soir. J’ai entendu un officier dire que c’était la “bataille décisive”, que les Boches pariaient tout ce qui leur restait. Si on la gagne, celle-là, ils n’ont plus rien, et hop, ils se rendent ! Les guerres, ça ne dure jamais bien longtemps. »

 

Riou ricane et répète « et hop, ils se rendent ! » en essayant d’imiter les mimiques de Mercier. Il reprend un air plus sérieux et pointe du doigt le soldat qui inspecte ses cartes tout en fronçant les sourcils : « Les guerres, ça ne dure jamais bien longtemps, hein ? Dis donc, à l’école, ils t’ont jamais parlé de la guerre de Cent ans ? »

 

Il conclut son propos par un juron breton, avant que le débat ne s’amplifie, chacun y allant de sa rumeur sur la fin de la guerre ou de sa comparaison avec un conflit précédent. Chassagne se dirige droit vers nous :

« Assez tiré au flanc, mes agneaux ! La nuit va tomber et le colonel vous a trouvé une grange dans le village pour la nuit. Prenez vos affaires, vous vous y installez ! »

 

Un cri de joie répond au sergent qui, aussitôt, devient rouge puis met un coup de pied magistral au cul de Choiseul qui se levait en bâillant.

 

« Qu’est-ce que c’est que ces glapissements ? Ce n’est pas comme ça qu’on répond à son sergent !

– Oui, sergent… répondons-nous tous d’une voix encore trop joyeuse pour être prise au sérieux.

– Drouot et Coutier, vous laissez vos copains prendre vos sacs. Vous restez aux tranchées pour votre tour de garde ! »

 

Coutier laisse lourdement tomber son barda et grogne. Il sait très bien que les derniers arrivés ont les pires places. Les autres ne vont pas hésiter à bien se lotir pendant que lui et moi monterons la garde.

 

Nous retournons vers les tranchées qui ont bien avancé dans la journée, et nous nous y glissons non sans mal. Nous nous faufilons dans les boyaux étroits et suivons les panonceaux grossièrement gravés dans de l’écorce qui indiquent « Poste d’écoute ». C’est ainsi que durant les manœuvres, au service militaire, on désignait le poste de garde dans une position fortifiée, puisqu’il s’agit d’y monter la garde en tendant l’oreille pour épier les mouvements de l’ennemi.

 

Coutier et moi nous retrouvons ainsi côte à côte dans un petit carré creusé dans le sol, seulement relié au reste de la tranchée par un fossé si resserré qu’il faut se mettre en biais pour pouvoir y passer. Un soldat a oublié sa pelle dans le poste d’écoute, ainsi qu’une outre vide. Nous avons l’impression d’être dans l’un de ces chantiers qui parcourent les chaussées de Paris : lorsqu’un ouvrier chargé de paver une rue part en laissant ses affaires derrière lui jusqu’au prochain jour de chantier.

 

Je m’étonne moi-même lorsque je réalise combien des éléments aussi simples peuvent me rappeler la maison. Je me demande ce que fait ma famille à cette heure. Mon père fait-il le récit de sa journée en se plaignant de tout et tout le monde ? Ma mère lit-elle l’un de ces romans que lui prêtent ses amies ? Et Aline, ma pauvre Aline ! À quoi s’occupe-t-elle ? Pensent-ils eux aussi à moi en cet instant précis ?

 

À côté de moi, Coutier a le nez levé vers les étoiles : elles semblent de minuscules cristaux de glace collés sur la voûte céleste alors qu’un vent frais de nuit d’automne souffle sur nous. Nous relevons le col de nos capotes autant que possible, mais sans pouvoir empêcher le froid de nous glacer. En surveillant le mur noir de l’obscurité, Coutier se frotte les mains tout en me demandant, inquiet :

« Tu penses que l’on va bientôt rentrer ?

– Je n’en sais rien, dis-je en comprenant que cette question n’a pas dû quitter la tête de mon camarade depuis les débats entamés plus tôt dans la journée. J’espère.

– Moi, je pense qu’on est partis jusqu’en décembre, en comptant large », avance-t-il d’un ton qui me laisse entendre qu’il s’agit là plus d’un vœu pieu que d’une véritable théorie.

J’acquiesce :

« Oui, Coutier. Sûrement qu’on passera Noël chez nous. »

 

Il ne répond pas mais émet un soupir rassuré. Il se met alors à me raconter Noël chez lui, lorsque son père va accrocher des lampions dans le grand arbre derrière le pressoir, si vieux que l’on prétend qu’il était là bien avant la ferme familiale. Il me parle des cousins du village qui viennent à la maison et de sa mère qui lit des histoires près du feu à tous ces enfants blottis les uns contre les autres. Il me parle de son frère – je feins de ne pas entendre sa voix trembler – qui s’est caché pour lui faire peur après le repas du réveillon, lorsqu’il allait se coucher alors qu’il n’avait que sept ans. Et puis il me demande de lui raconter Paris, encore. Je lui parle des rues pavées où cahotent les vélos, des grands magasins qui débordent toujours d’activité, de l’atelier de M. Ledoux… Et dans la nuit, j’ai l’impression de respirer le parfum du faubourg, de sentir au bout de mes doigts la fine couche d’encre qui les recouvre après une nuit à l’imprimerie…

 

« C’est pas bientôt fini les deux pipelettes ? Tirez pas, on arrive. »

 

Nous sursautons lorsque la voix jaillit du voile noir en face de nous : c’est Ducastel qui revient de patrouille, suivi de deux soldats dont on entend les bâillements bruyants. Chaque nuit, le sous-lieutenant se porte volontaire pour faire des reconnaissances. Pour éviter de se faire repérer, il a récupéré dans on ne sait quel village un grand manteau noir de curé – voilà qui doit lui rappeler son foyer, à lui aussi ! – qu’il porte par-dessus son uniforme. Cela le rend presque invisible dans l’obscurité. Il se glisse avec les deux hommes dans le poste d’écoute et une petite tape me cueille derrière le crâne.

 

« Vous avez de la chance, les pipelettes : nous aurions été des Boches, on pouvait vous tirer dans le noir rien qu’au bruit ! Alors un ton plus bas, tous les deux, et ouvrez l’œil !

– Pardon, mon père, bredouillons-nous comme des enfants de chœur pris en faute.

– Mouais, ça ira pour cette fois, marmonne Ducastel en essayant tant bien que mal de s’enfoncer dans le boyau derrière nous.

– Mon père ! »

Ducastel s’arrête net lorsque je l’apostrophe.

« Vous avez vu des Allemands durant la patrouille ?

– Vu des… Ah ah ah ! rit-il franchement sans se soucier de ses propres consignes sur la discrétion. Gamin, dans le coin, on entend parler allemand dans tous les buissons ! Soit les lapins lisent Goethe, soit les ennemis sont un peu partout à nous regarder en papotant comme des commères ! »

Son ton amusé se fait soudain plus grave, et il conclut :

« Alors si on peut repérer les Boches quand ils causent, arrêtez de vous raconter vos vies, soyez plus malins que les Fritz ! »

 

Et il repart vers nos lignes en nous laissant dans le poste d’écoute, glacés. Plus que le vent qui s’engouffre dans nos capotes, c’est à présent l’idée de ces paires d’yeux tournées vers nous partout dans l’obscurité qui nous fait frissonner. Jusqu’à la fin de notre tour de garde, nous ne disons plus un mot. Lorsque Jules et Weinberg arrivent pour nous relever, nous leur expliquons la situation en murmurant si bas qu’ils sont obligés de nous faire répéter plusieurs fois pour comprendre.

 

Nous retournons au village à la recherche de la grange où notre escouade dort. Après avoir exploré le village un bon moment sans résultat, une sentinelle nous indique un petit bâtiment d’où nous parviennent enfin les désormais légendaires ronflements de Benoît.

 

Nous apprenons par Choiseul, que notre arrivée réveille, que Jules nous a gardé deux bonnes places dans un coin. Nous nous y installons avec plaisir, et oublions le froid en déroulant nos couvertures sur nos corps fatigués.

 

Le lendemain, nous n’avons guère le temps de profiter des tranchées que nous avons aménagées la veille : le 233e d’infanterie vient nous relever. Nous autres partons une nouvelle fois sur le canal Aisne-Marne pour couvrir le repli du 5e d’infanterie, qui aurait subi de lourdes pertes. Benoît vitupère énergiquement :

 

« Le 233e ! Tu parles ! Tous les régiments après 200, c’est la réserve d’la réserve, du planqué ! On creuse, et eux, ils viennent poser leurs fesses quand c’est fini ! »

 

Benoît se lance alors dans le détail de tous les efforts qu’il a fournis quelques jours plus tôt au bois de Chauffour pour creuser des tranchées avec des emplacements confortables. Il imagine déjà les hommes du 239e en train d’en profiter, comme s’ils pouvaient s’exclamer « Quel con, ce Benoît ! ». À l’écouter, toute l’armée comploterait contre lui, et il serait le seul à travailler. Nous le laissons râler, habitués à ce qu’il ait besoin de s’emporter à tout propos.

 

Le régiment part en formation vers un pont sur lequel s’activent des hommes du Génie. Sitôt que le 5e sera repassé de ce côté du canal, ils le feront sauter pour empêcher les Allemands de poursuivre leur chemin. Nous autres sommes installés derrière le pont avec pour consigne de couvrir nos mitrailleuses. Nous regardons défiler la colonne des hommes du 5e qui, en retour, semblent nous jauger. Nul doute que pour eux, les planqués, ce sont nous.

 

Mezzani, le menton sur sa mitrailleuse, lutte pour ne pas s’endormir, bercé par le bruit lointain du canon. En apercevant les mitrailleurs du 5e, il lève un instant les yeux. Certains sont blessés et leurs uniformes sont déchirés. Surtout, ils transportent toutes les pièces de leur arme à bout de bras. Cela pique la curiosité de l’Italien :

 

« Hé ben les gars ! Vous avez oublié de prendre vos mules pour porter le matériel ou chez vous on ne fait même plus la différence entre la bête et le soldat ? plaisante-t-il.

– La mule ? s’exclame celui qui portait le trépied. La mule ! Mon gars, si tu la retrouves, tiens, t’auras Joffre en personne qui viendra t’épingler une médaille ! » Il s’emporte : « Un obus de 76 de tonton Fritz lui est tombé juste entre les pattes ! Le bestiau a décollé, on l’a plus revu. À l’heure qu’il est, il doit être sur la lune ! »

 

Un caporal vient calmer le mitrailleur qui se met à gueuler à tue-tête contre l’artilleur allemand qui s’en est pris à sa mule, et le 5e se replie sans autre incident dans nos lignes. Pendant que le Génie s’emploie à faire sauter le pont, couvert par quelques-unes de nos compagnies laissées en arrière, nous sommes envoyés au Godat, un lieu-dit à proximité d’un village.